III
30G LA KKXAISSANCK CATHOLIQDK EX ANGLETERRE
Il importait, fût-ce au prix de ces longues citations, de faire connaître comment le cardinal Manning, au terme de sa vie, voyait la situation du catholicisme dans son pays et y comprenait la mission du prêtre et delévêque. Il me semble que son renom n"y perd pas. Cela même lui donne la figure d'une sorte d'initiateur, tranchant avec la tradition un peu vieillie et routinière où s'attardait parfois le clergé. De ses préceptes semble se dégager un type ecclésiastique nouveau, celui vers lequel doit tendre le clergé catholique, non pas seulement pour reconquérir l'Angleterre protestante, mais pour avoir prise sur nos démocraties modernes, plus encore séparées de l'Eglise que les pays d'hérésie.
Cependant que le vieux prélat, retenu par l'âge dans sa demeure épiscopale, jetait sur le papier ces réminiscences du passé et ces vues d'avenir, sa santé, qui avait toujours été délicate, devenait de plus en plus fragile et limitait, chaque jour davantage, son activité extérieure. Sa volonté et son énergie n'en étaient pas atteintes. Il gardait toujours en ses seules mains le gouvernement de son diocèse. Pas une aiïaire, petite ou grande, qu'on osât traiter en dehors de lui. Dans les premiers jours de janvier 1892, la faiblesse augmenta, et il f;it bientôt visible que la fin approchait. Le 13» l'archevêque demanda les derniers sacrements et fit sa profession de foi, devant le chapitre de ^Yestminste^. Vers le soir, on l'entendit dire : « Jugum deposui. Opus consummatiim est. » Le 1 i au matin, tandis que M*-'"" Vaughan, à sa demande, célébrait la messe à côté de lui, dans son oratoire, il expira.
Ce qu'on remarqua le plus à ses obsèques, ce ne fut pas l'affluence des dignitaires ecclésiastiques, des sommités sociales, des personnages officiels, représentants de la reine et du prince de Galles, membres du corps diplomatique; ce fut la prodigieuse multitude d'hommes du peuple, travailleurs ou même misérables de toutes sortes, qui suivit le cortège, de l'église au cimetière, ou fit la haie le long des rues, tous, — catholiques, protestants, socialistes, — s'inclinant, ou même s'agenouillant au passage du corbillard, pour témoigner de leur reconnaissance et de leur respect envers celui qui les avait aimés etservis. Jamais pareille démonstration populaire n'avait salué, en terre anglaise, la dépouille mortelle d'un prince de l'Eglise romaine.
Cette mort, suivant, à dix-huit mois d'intervalle, celle de Newman, marque une date dans l'histoire du catholicisme en Angleterre. L'orateur, chargé de prononcer l'éloge funèbre du cardinal, disait au début de son discours : « Une époque vient de finir ; une autre va commencer. » L'époque qui finissait aurait pu être appelée l'époque héroïque de la renaissance catholique en Angleterre. Quant à l'époque qui commençait, le moment n'est pas venu de dire ce qu'elle a été et ce qu'elle sera. Les événements sont trop récents, les acteurs trop proches, pour que l'histoire puisse les considérer avec le recul qui lui est nécessaire; et, surtout, cette phase nouvelle n'a pas encore assez duré, pour qu'on soit en mesure d'en définir le caractère et d'en constater les ré-
sultats. D'ailleurs, jusqu'ici, rien de saillant ne s'y est produit. Un moment, en 1895 et 1896, après l'accueil fait à la lettre pontificale ad Anglos, on s'est demandé si le mouvement de rapprochement, issu de la campagne tractarienne, ne touchait pas à un dénouement; mais cette illusion a été vite et rudement dissipée par la bulle contestant la validité des ordres anglicans, et, de cette tentative, il n'est resté, sur l'heure, que des ressentiments et des méfiances creusant davantage le fossé entre les deux Eglises. Depuis, le temps a fait son œuvre d'apaisement, mais aucune nouvelle tentative n'a été faite pour jeter un pont sur ce fossé. Si l'union n'est pas en vue, du moins il n'y a pas d'état de guerre. Les catholiques anglais jouissent d'une liberté entière que leur envient leurs coreligionnaires du continent ; leur foi s'impose de plus en plus au respect de leurs compatriotes, et leur ancienne impopularité n'est plus qu'un souvenir. Dans le clergé comme parmi les fidèles, la vie religieuse est régulière et active, le bien se fait, les œuvres se développent, mais tout cela dans une note un peu grise, un peu sourde, sans événement marquant. Rien qui rappelle les grandes transformations, les élans puissants, les fécondes secousses de l'époque précédente. Beaucoup d'hommes, pieux, zélés, instruits ; nulle figure qui sorte des rangs et ait prise sur l'esprit public, à la façon d'un Wiseman, d'un Newman ou d'un Manning. Les conversions, à les compter d'après les statistiques, sont encore nombreuses, mais elles sont intellectuellement moins considérables que celles d'autrefois, et, si elles n'effa-
Touchent plus autant l'opinion, elles n'ont pas le même retentissement et la même influence. En Angleterre, du reste, comme partout ailleurs, les catholiques qui réfléchissent sont surtout occupés, en ce moment, des redoutables et nouveaux problèmes que la pensée moderne a posés devant les hommes de foi, dans les ordres divers de la critique exégétique, de l'histoire dogmatique, des sciences naturelles, de la philosophie; et, à vrai dire, n'est-ce pas de la façon dont leur Église résoudra ces problèmes, que dépend, en grande partie, le crédit dont elle jouira auprès de l'opinion anglaise, le plus ou moins de chance qu'elle aura d'y étendre ses conquêtes ?
En attendant, les grands progrès sont comme suspendus; c'est un état stationnaire. On dirait un instant de répit après un effort violent, une pose en terrain plat après une laborieuse et heureuse ascension. Personne toutefois n'a le sentiment que cette situation soit durable et définitive, et que l'évolution commencée, il y a soixante ans, doive s'arrêter là. Si peu qu'il en paraisse maintenant au dehors, le ferment catholique qui a été alor§ déposé dans la conscience anglaise, n'est pas mort; il y continue, dans l'ombre et le silence, son mystérieux travail. A quelle heure, sous quelle forme, les résultats de ce travail se manifesteront-ils de nouveau, c'est le secret de Dieu qu'aucune prévision humaine ne saurait se flatter de découvrir.