LES MÉCOMPTES DU PUSEYISME
lihilité du corps mystique du Christ... Si Tl^^^lise d'Angleterre ne participe pas à cette divine propriété, elle ne m'apporte plus aucun fondement à notre foi... Je ne puis pas ne pas être inquiet de l'état de l'Angleterre sur ce point. 11 ne peut être nié que nou.s avons, dans notre épiscopat et chez nos prêtres, deux théologies contradictoires... Et j'ai peur que Hampden, s'il est consacré, ne nous force à avouer plus encore '.» Manning était-il donc, cette fois, décidé à quitter une Eglise dont il sentait à ce point les faiblesses? Pas encore. 11 lui fallait plus de temps pour arracher de lui-même des préjugés si enracinés, pour rompre des liens si étroits et si cliers. N'en avait-il pas été ainsi pour Newman ? N'en sera-t-il pas de même pour nombre de leurs amis et de leurs disciples? Qui s'en étonnerait ? Qui oserait surtout, à ce propos, soupçonner un défaut de sincérité ou de droiture? N'avons-nous pas déjà entendu Newman répondre à des soupçons de ce genre, par cette parole de saint Augustin : « Que ceux-là soient sévères, qui n'ont pas connu les difficultés qu'on éprouve à distinguer l'erreur de la vérité et à trouver le vrai chemin de la vie, au milieu des illusions du monde. «
Du moment qu'il ne jugeait pas devoir quitter l'Eglise et qu'il y conservait ses fonctions, Manning se croyait obligé de la servir, en continuant à ne rien trahir de ses propres difficultés intérieures. A peine de retour en Angleterre, il se trouvait amené, en qualité d'archidiacre,
' Life of ManniiKj. t. 1. \i. o08 à 513.
à s'ex[)li(iiu'r, dans son inaiulcineiit de juillet 1H4H, sur le cas de Hanipden dont la consécration était alors un fait accompli ; loin de dénoncer le scandale, il se crut obli<,'-o par sa chargea l'atténuer; il argua de ce que llaiiipden n'avait pas été noté officiellement d'hérésie et de ce (ju'il avait, au moment de sa consécration, déclaré accepter toute la doctrine qui était de foi dans rÉglise. << Il semble, disait-il, que nous sommes maintenant dispensés de nous faire une opinion sur d'anciennes affirmations théologiques justement censurées; nous pouvons accepter la déclaration publique récente, comme un fait clôturant un passé qu'une nouvelle nécessité peut seule rouvrir'. » Ce mandement fut diversement jugé; s'il rassura quelques-uns, d'autres accusèrent Manning d'être un politique trop souple et trop complaisant. Au fond, quoi qu'ait insinué son étrange biographe, il agissait par scrupule de loyauté plus que par calcul d'ambition : c'était une conséquence, entre beaucoup d'autres, de la situation fausse où le plaçait la contradiction des doutes intimes de sa conscience et des devoirs extérieurs de sa charge.
Si grande d'ailleurs que fût la réserve à laquelle Manning se croyait tenu, il ne pouvait absolument cacher l'état vrai de son âme à ceux qui le voyaient d'un peu près. M. Allies qui, pour son compte, était toujours dans les mêmes perplexités et qui se rapprochait de plus en plus du catholicisme sans se décider à y entrer, écrivait, le 1 i décembre 1848, sur son journal
' Life of Manning, t. 1, p. 477 à 479.
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intime, au sortir crune enli-evue avec Maiiiiiiig et Henry Wilberforce :
Autant ([lie j'en puis jncer, M. et H. W. sont aussi peu satisfaits, (jue je le suis moi-même, de l'état actuel des choses parmi nous, aussi peu capablesde voir leur chemin, aussi embarrassés de donner, de ce qui se passe des deux côtés, une explication qui satisfasse pleinement leurs cœurs et leurs consciences. M. est circonspect, et H. W. impétueux; mais je pense qu'au fond il n'y a pas grande différence entre eux ou avec moi-même. J'ai été très réconforté par cette entrevue'.
L'émotion de l'afTaire Hampden n'était pas apaisée, qu'un autre incident se produisait qui mettait plus encore en lumière le vice de l'anglicanisme, sa complicité avec l'hérésie et sa dépendance de l'État. En novembre 1847, le révérend Gorham, présenté par la couronne pour une cure du diocèse d'Rxeter, se vit refuser l'institution par l'évêque, le D"" Phillpotts, qui lui reprochait de soutenir, sur la régénération baptismale, des doctrines hétérodoxes. La notion du baptême, comme plusieurs autres parlies du dogme chrétien, était devenue singulièrement flottante dans l'Église anglicane; beaucoup d^evangelica/s\ dont était Ciorham, professaient que le baptême n'effaçait pas nécessairement, chez l'enfant, le péché originel ; pour
' A Lif'e's décision, par Allies, p. 135.
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produire ce résultat, il devait avoir été précédé ou accompa«;né d'une crràce intérieure que les signes du sacrement n'obligeaient pas Dieu à accorder. C'était ôter presque toute sa valeur au sacrement. Les tenants de celle opinion croyaient pouvoir invo(iuer l'un des Trente-neuf articles; ceux qui, au contraire, prétendaient, comme l'évèque Phillpotts. maintenir la vieille doctrine catholique, s'appuyaient sur les formulaires du Frayer booh, dans l'oHice du baptême. Ce point n'était pas le seul oii les Articles et le Frayer Look s'accordaient mal.
r^e révérend Gorham déféra la décision de l'évèque à la Cour des Arches ; c'était la plus ancienne cour consistoriale de l'arclievêché de Canterbury, chargée, de longue date, de juger certaines causes spirituelles; seulement elle avait subi, avec le temps, un changement qui était dans l'esprit de l'Eglise établie : au lieu d'être composée comme autrefois d'ecclésiastiques, elle avait lini par se résumer en un seul juge laïque qui s'appelait le « doyen des Arches ». Dans le cas particulier, la décision du doyen, rendue le "1 août 1849, donna raison à lévêque. Gorham ne se tint pas pour battu et en appela au Comité judiciaire du Conseil privé de la reine, corps exclusivement laïque et politique, qui, depuis 18.'i:2, était compétent pour juger souverainement ces sortes d'instances; il avait remplacé, à cette date, la Cour des Délégués qui, elle aussi, émanait de la couronne, mais était du moins composée en partie irecclésiastiques ; tout au ])lus apportait-on ce tempérament d'adjoindre quelques évèques au Conseil privé
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quand il s'agissait de causes religieuses : ainsi désigna-t-on, dans le cas pai'ticulier, l'archevêque de Canterbury, celui d'York et l'évêque de J.ondres ; ceux-ci ne devaient siéger qu'à titre d'assesseurs des sept autres juges laïques, et leur présence ne modifiait pas le caractère du tribunal.
Quand la juridiction spirituelle avait été transférée au Conseil privé, ce changement s'était fait tout naturellement et sans soulever aucune réclamation. C'était en effet la conséquence logique de la suprématie royale, substituée par les réformateurs du xxi" siècle à la suprématie du Pape, ce qu'un vieux clergi/man traduisait par ces mots : « Je ne pouvais digérer le Pape, alors je me suis décidé à avaler le roi^ » Comme le remarquait Newman, l'opinion anglaise s'était habituée à « incorporer le protestantisme dans la personne du souverain », à y voir, avant tout, « la religion du trône » ; si bien que <* douter de la vérité de sa doctrine, c'était manquer à la fidélité envers le souverain- ». Mais, depuis quelques années, des idées nouvelles s'étaient fait jour; le Mouvement d'Oxford avait réveillé la notion oubliée d'une Église véritable, maîtresse de sa doctrine et de sa discipline. Beaucoup n'admettaient plus aussi facilement que l'Eglise établie fût un département de l'Etat, à peu près au même titre que l'armée ou la flotte. Aussi quand, en 1849, l'appel de Gorham au Conseil privé mit si crûment en lumière la dépen-
1 L'Ame anglicane, par M. H. E. Cliapinan, p. 175. ■- Seconde « lecture» sur la Siluafion des cathoUr/ues en Anffleterre.
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(Jaiice de l'Kg'lise, quand (ui \it Ja décision dun évèque sur une question de dogme et de discipline, soumise à l'arbitrage souverain d'un tribunal politique, une émotion inattendue éclata dans une partie du monde anglican; ce l'ut comme une répétition aggravée du scandale naguère causé par la promotion épiscopale du D"" Hampden. Seulement, si Ton voyait le mal, on voyait beaucoup moins le remède. On ne discernait ni comment échapper à cette conséquence de la suprématie royale, ni comment la concilier avec les conditions d'une véritable Église. Un problème nouveau se trouvait ainsi posé devant les consciences, aussi difficile à résoudre qu'impossible à éluder. A vrai dire, il n'a pas, depuis lors, cessé de peser sur l'anglicanisme et, des raisons qui ont déterminé beaucoup de ses fidèles à se convertir au catholicisme, ce n"a pas été la moindre.
Pusey était de ceux qui sentaient « quelle chose malheureuse serait une décision judiciaire, cassant un jugement ecclésiastique et contredisant les Credo ». Mais il ajoutait aussitôt, avec son parti-pris de résignation optimiste : « Toutefois, si Dieu n'écarte pas ce malheur, il nous faut en tirer le meilleur parti possible et nous asseoir près des eaux de Babylone, peinant sous l'esclavage. » Sa correspondance avec les théologiens ou les légistes de son école, le montre en quête de quelque expédient qui empêchât le mal ou tout au moins en dégageât la responsabilité de Tflglise; mais il ne parvenait pas à le trouver. Sur le fond même de la question, sur la juridiction religieuse à imaginer pour concilier la suprématie royale qu'il n'osait repu-