‹ La renaissance catholique an Angleterre au XIXe siècleChapitre 15 sur 38 · I.A OoNVKKSioN- |)K MANN'IN · texte numérisé non relu

I.A OoNVKKSioN- |)K MANN'IN

leur », il ajoute « que renoncer à sauver les àiues, de peur de porter atteinte à ces institutions, serait une prudence mondaine, une trahison envers Jésus-Christ et une cruauté envers ceux qu'il a rachetés. » Voilà pourquoi il n'hésite pas à dire, sans ménagennent, la vérité sur TÉglise établie, à combattre les illusions qu'on s'est faites sur elle. II y met une singulière vigueur, et rarement les vices de l'anglicanisme ont été aussi fortement et vivement dénoncés :

Si nous revêtons lEtablissement dune forme idéale, comme s'il était quelque chose de réel, si nous lui attribuons une existence indépendante et continue, une histoire propre, comme si c'était une Église de fait et pas de nom seulement, nous pouvons alors éprouver quelque intérêt, quelque respect, quelque afîection pour lui..., comme les chevaliers de roman se battent pour de belles dames qu'ils n'ont jamais vues... C'est, pour certaines personnes, une illusion agréable et chère à laquelle elles ne renoncent pas aisément. Mais enfin vient un jour où elle est dissipée, soit par la force des circonstances, soit par quelque accident inattendu, et, comme dans les contes de fées, le château enclianté s'évanouit quand le charme est rompu; alors on ne voit plus à sa place que la bruyère sauvage, le rocher aride et l,e sentier désert. Voilà ce qui arrive à l'égard de l'Eglise othcielle d'Angleterre, quand nous portons nos regards sur ce que nous croyions être si peu terrestre, et que nous ne trouvons qu'une chose si vulgaire et si vile... Nous n'y découvrons non seulement aucun signe qu'elle descende des premiers siècles, ni aucun rapport avec l'Eglise dans les autres pays, mais pas même un corps politique de quelque sorte. Nous n'apercevons en elle qu'un établissement, un département du gouvernement, une fonction ou une opération ih- l'Elat, — sans une n. 12

17« I.A KHNAISSA.WI-: (' Al'llol.KjUE KN ANULETKRRK

sui)slaiicc, — iiii(> pure agrégation de l'onctionnaires dépendants du pouvoir civil souverain et vivant en lui... Nous ne la regardons ni avec colère, ni avec aversion, ni avec mépris, pas plus que nous ne la regardons avec respect ou avec intérêt.... Elle n'est responsable de rien ; elle ne peut mériter ni blànie ni éloge; mais les sentiments qu'elle excite, quels (ju^iis soient, doivent être reportés sur le pouvoir suprême qu'elle représente et dont la volonté est comme sa respiration. C'est pour cela qu'elle n'a aucune réelle idi'utité d'existence dans ses diverses périodes... On ne peut dire ({u'elle ait des antécédents ou un avenir, ni qu'elle vive, sinon au Jour le jour. C'est un corps sans àme, qui ne se contemple pas lui-même, qui ne cherche pas à définir sa constitution interne, ni à allirmer sa position. Elle n'a pas de tradition; on ne peut dire ce qu'elle pense; elle ne sait ni ce qu'elle croit, ni ce qu'elle ne croit [)as : elle n'a pas même la conscience de sa propre existence. Elle n'a aucun amour pour ses membres, ni pour ceux qu'on appelle quelquefois ses enfants; elle n'a aucun instinct quelconque, à moins qu'on n'appelle ainsi l'attachement à son maître, ou l'amour de sa place. Ses fruits, quand ils sont bons, doivent être cueillis au moment même où elle les produit, car ils sont éphémères et ne se renouvellent pas. Ses prejniers champions d'orthodoxie ne sont pas un gage sérieux de son orthodoxie actuelle; ils sont morts, et il n'y a pas de raison pour qu'ils aient des successeurs. Ses évèques ne se ressemblent pas plus entre eux qu'un roi ne ressemble à un autre roi, ou un ministère à un autre ministère. Son Frayer book est un acte du Parlement qui date de deux cents ans ; ses cathédrales et ses chapitres sont les dépouilles du catholicisme.

Newnian continue son terrible ré(|uisitoire. 11 tire arriment de tout ce (|ui s'est passé à la suite du Mouvement d'Oxlord. de ce (|ui se passe, au moment ou il

parle, dans l'affaire Gorliam. il montre comment les formulaires del'Ég'lise anglicane, étant l'expression de la volonté nationale, subissent forcément rinfluence toute protestante qui domine dans la nation ; comment (( cette Eglise doit cacher ses aspirations catholiques dans des in-folios ou dans les cloîtres de ses collèges » ; comment ceux qui prétendraient s'autoriser d'un passage du Frayer hook ou de la tradition des Pères pour l'aire prévaloir un autre esprit, se heurtent à ce fait: la Reine le veut. « Le peuple anglais, dit-il, prétend se suffire à lui-même ; il veut être protestant et progressif, et Pères, conciles, docteurs, Ecritures, saints, anges et ce qui est au-dessus d'eux, n'ont qu'à céder devant cette volonté. Que sont-ils pour lui? 11 pense, argumente et agit d'après sa propre religion toute pratique, intelligible et peu profonde ; et, de cette religion, ses évêques et ses théologiens, qu'ils le veuillent ou non, doivent être les organes. » C'estainsi que le Conseil privé vient d'obliger l'Eglise à sacrifier la doctrine du baptême ; il en peut être de même pour tous les autres articles du symbole, pour la Trinité, pour les peines éternelles, etc.

Dans les lectures suivantes, de la seconde à la septième, Newman traite plus directement de ce ([u'il appelle « le Mouvement de 1(S33 ». C'est, on le sait, aux hommes demeurés fidèles à l'esprit de ce Mouvement qu'il entend s'adresser. L'étudiant donc sous ses faces diverses, dans son origine comme dans ses tendances, il démontre (|ue, loin d'avoir, ainsi qu'on avait pu un moment s'en flatter, quelque affinité avec

l'K^lise établie, il lui est absolument opposé et ne saurait y trouver sa place. Quelle est, en effet, à ses yeux, l'idée principale du Mouvement ? C'est le souci de l'indépendance de l'Kglise, la lutte contre l'érastianisme, autrement dit contre la suprématie royale; cette indépendance est la condition de tous les progrès spirituels, poursuivis par l'anglo-catholicisme : maintien du dogme, restauration des sacrements, recherche de la perfection religieuse Or, ce qui vient de se passer, dans l'affaire Gorham, ne montre-t-il pas à l'évidence que l'érastianisme est essentiel à l'Église nationale, et que supprimer l'un serait détruire l'autre ? Une autre preuve de l'antagonisme irréductible de l'Établissement et du Mouvement, est l'accueil fait par les chefs du premier aux promoteurs du second. Newman, qui se souvient en avoir tant souffert, rappelle, avec une amertume ironique, la façon dont ces évêques, d'ordinaire si craintifs, ont tout de suite déployé leur vaillance contre les pauvres tractariens :

Les autorités en question se prévalurent allègrement du pouvoir qui leur était conféré par le Mouvement et l'employèrent contre le Mouvement lui-même. Ils lancèrent sans crainte leurs engins de guerre apostoliques contre le parti apostolique. L'un après l'autre, en longue litanie, ils entonnèrent contre ce parti leur chant d'attaque. Ce fut une solennelle danse de guerre qu'ils exécutèrent autour de leurs victimes, alors que celles-ci, par leurs propres principes, se trouvaient devant eux, pieds et poings liés, et pouvaient seulement contempler, avec dégoût et anxiété, cet iuqualitiable assaut de la part de leurs « saints Pères,

les représentants des Apôtres et les anges des Églises». Tel fut le cuinmencement de la lin ^.

Dans le même ordre d'idées, Newman indique aux ang^lo-catlioliques un autre critérium pour savoir que penser de rKlablissement :

Vous désirez savoir si l'Église établie a Tattribulion que vous avez commencé par lui donner vous-mêmes et si elle est la dispensatrice des grâces de Dieu? Si elle est cela, vous et vos principes trouverez sûrement en elle votre situation et habitation naturelles. Quand vous proclamerez qu'elle est apostolique, elle vous sourira ; quand vous vous agenouillerez devant elle et lui demanderez sa bénédiction, elle étendra ses mains sur vous ; quand vous voudrez combattre une hérésie, elle armera votre bras pour le combat ; quand vous voudrez, dun pas assuré, vous frayer un chemin dangereux entre Sabellius, N'eslorius et Eutychès, entre Pelage et Calvin, elle vous suivra d'un regard plein de sollicitude et d'un cœur ému; quand vous proclamerez ses rapports avec Rome et la (irèce, elle vous embrassera avec transport comme ses vrais et chers enfants, vous tomberez pleins de joie dans ses bx"as, vous reposerez sur son sein, vous reconnaîtrez votre mère et vous serez en paix. Si, cependant, au contraire, vous trouvez que plus se développent et s'épanouissent en vous ces grands principes que vous avez puisés dans saint Athanase et saint Augustin et qui sont devenus la vie et la forme de votre être moral t;t intellectuel, plus vous vous trouvez mal à l'aise dans l'Etablissement et plus vous éprouvez de difficulté à expliquer votre situation; qu'il n'y a moyen ni de s'y étendre, ni de s'y tenir debout, ni de s'y asseoir, ni de s'y agenouiller, ni de se courber dans aucune attitude possible;

' 5* lecture.

182 I,A RRNAISSANCE CATFIOLIQrE EN ANGLETERRE

si, comme dans lu c;if,'i' du tyi.iii, quand vous voulez reposer votre tète, vos jambes sont pressurées entre les Articles, et quand vous voulez rtdovpr votre dos, votre tète se heurte au Prayer bool; ; si. quelque attitude que vous preniez, que vous tourniez à droite ou à gauche ou que vous essayiez de restei- aussi tranquilles que possible, votre chair est toujours piquée et meurtrie par les aiguillons des évèques, des laïtjues et des neuf dixièmes du clergé, bourdonnant autour de vous; n'est-il pas aussi clair que le jour (|ue votre place n'est pas dans l'Établissemenl, puis- (|u'il n'y a là aucune place pour vos principes' ?

Nowman croit donc avoir « établi, aussi clairomeiit que possible, que le Mouvement auquel lui et ses auditeurs ont pris part, tend, par ses vues, à s'éloig-ner de FRoclise établie, et que sa devise est : « Séparonsnous d'elle ». Ils ne peuvent « pas plus s'accorder, dit-il ailleurs, que saint Atlianase ne pouvait s'accorder avec Arius... Ce que l'un regarde comme la lumière, l'autre le considère comme les ténèbres. Il faut que l'un ou l'autre périsse. Delenda est Carthago- ». Dès lors, une conclusion s'impose, que l'orateur met fortement en lumière et qu'il rappelle, presque à chacune de ses lectures, en termes de plus en plus pressants : c'est que, si ses auditeurs sont, comme il veut le croire, convaincus de la vérité des principes du Mouvement, ils ne peuvent demeurer dans l'Kglise qui les rejette :

Je pense trop bien de vous, j'esjière trop de vous, pour croire que vous mentirez à des convictions si précises et

' 0° lecture.

- 4° lecture.

si iinpthifiisos. Non, vous (''tes soumis à uik; tleslinét", la deslinéo de la vérité ; la vérité est votre maître, et non pas vous, les maîtres de la vérité; vous devez aile* où elle conduit. Vous ne pouvez avoir foi dans l'Établissement, ilans ses sacrements ou ses préceptes. Vous devez le (|uitter, vous en séparer. Vous devez lui tourner le dos. Vous devez abjm'er ce (|ui n'est pas devenu tout d'un coup une imposture, mais ce (|ui, mnintenant, vous est prouvé n'avoir Jamais été autre chose. Vous devez prendre en main voire croix etvous en aller'.

Parmi les hommes qui se piquent d'être fidèles au Mouvement, heaiicoup se diTobent à cette conclusion. C'est ù eux (|ue Nev\ man a afl'aire. Il analyse, avec sa pénétration accoutumée, leur état d'àme, les sophismes derrière lesquels ils abritent leur inconséquence. Et surtout il les poursuit, les presse, les secoue, usant avec eux de ce mélang-e si rare de dialectique, de pathétique et d'ironie, qui caractérise son talent. Sa raillerie est parfois sing-ulièrement mordante; s'il en use. c'est par charité, non par malice; c'est pour faire sentir à ses auditeurs le ridicule intenable de leur position, non pour les mortifier. Aussi leur témoione-t-il, en même temps, la sollicitude attendrie qu'il a pour le salut de leiu's âmes. Voyez, par exemple, comme il réduit à sa valeur l'émotion qui les fait « crier, quand l'Ktat médite quelque affreuse mesure contre les principes qu'ils professent ». Que sort-il, en effet, de leur émotion ?

' 4' lecture.

-' 3° lecture.

184 1,A KKNAISSANCI-; l'ATllULiyUI-: EN ANGLETEKRE

Une réunion d'amis ici ou là, un essai pour avoir un meeting dans un archidiaconé, quelques vives remarques dans deux ou trois Journaux de ))rovince, un article dans une revue, une lettre à quelque évèque, une protestation siijnée de noms vespeclaMes; puis, soudainement, la nouvelle que le coup prtWu est porté, et cuu>ia finita est; une pause, et alors la découverte que les choses ne sont pas aussi mauvaises qu'elles semblaient être et qu'après fout l'Kglise apostolique est sortie de l'épreuve, plus foite et plus belle qu'auparavant ^

Dans celte satire, les auditeurs ne devaient-ils pas reconnaître Tliistoire exacte de ce qui se passait, à ce moment même, à propos de la décision du Conseil privé ? Une autre fois, Ncwi.-ian esquisse le portrait de ceux qui se consolent en se disant à eux-mêmes :

Je fais du bien dans ma paroisse; le temps s'écoule comme à l'ordinaire... J'ai toujours des malades à visiter, des écoles à inspecter. Le soleil se lève et la pluie tombe; le jardin sourit comme d'iiabitude, etun événement défini, extérieur, peut-il avoir changé la position de cette scène vivante dont je suisle centre?... Que m'importe le Conseil privé ou l'archevêque de CanLorbéry, tant que je peux prêcher et catéchiser comme par le passé? Je puis entretenir mon auditoire de la grâce des sacrements, du pouvoir de l'Église ; je puis lui dire comment elle est catholique, apostolique, sainte et une, et tout cela, comme si rien n'était arrivé; je puis réciter mes heures, me servir de mon recueil de dévotions romaines, observer les jours de jeune, recevoir les confessions qui se présentent, en déjnt de tous les contradicteurs-.

' 4' lecture. 'i 4° lecture.

l.A CONVERSION DK MANNINfJ 185

Vous le pouvez, sans doute, repreiul Newman; mais ne vous leurrez pas de l'idée que vous êtes encore lidèles au Mouvement. Puis il insiste et montre la vanité de certaines satisfactions, (juand elles ne recouvrent que des apparences sans réalité. « C'est très bien, ditil, de décorer vos chapelles, de revêtir des vêtements splendides, d'user de vos livres d'offices et de vos chapelets, si vous avez Dieu présent parmi vous. Mais quelle moquerie, si vous ne l'avez pas! Alors votre Eglise devient non une habitation, mais un sépulcre, comme ces hautes catliédrales, autrefois catholiques. dont vous ne savez plus que faire, que vous fermez et que vous transformez en monuments consacrés à la mémoire de ce qui n'est plus'. » Il ne parvient pas surtout à comprendre que des hommes «< qui considèrent le christianisme comme une religion que le Ciel nous a donnée une fois pour toutes, qui protestent contre le jugement privé, qui déclarent ne vouloir transmettre que ce qu'ils ont reçu », soient les mêmes qui « pi-ctendent mettre au jour une nouvelle édition de la foi catholique, différente de celles qui existent dans la communauté chrétienne, édition qui ne trouverait peut-être pas, dans lemonde, douze personnes disposées à l'honorer de leur imprimatur ». Cette prétention éveille sa verve ironique et il leur dit :

Vous êtes un corps né d'hier, vous êtes une goutte d'eau dansTocéan de ceux qui professent le du istianisme, et cependant vous voudiiez faire la loi aux prêtres et aux inn-

' r leclure.

186 I,A KKNAISSANCK <ATH<)l,IQri-: KX ANGLETERKE

|ili(''ti's... Vmis (Ml's plus sav.iiils ijuc la (iri'i'i', plus puis ({lie Rome; vous en savez plus que saint Bernard, vous jugez quand saint Thomas avait raison, quand on doit le lire avec précaution et quand il mérite d'être blâmé. Vous pouvez nous donner, sur la grâce, sur la pénitence, sur l'invocation des saints, des idées plus justes que saint Augustin et saint (irégoire... Voilà ce que vous pouvez l'aire, oui, et, (|uand vous avez fait tout cela, à (|uni étesvous arrivés? A faire juste ce que les hérétiques avaient fait avant vous et ce qui leui' a fait encourir l'anathème de la sainte Kglise. Vous ne suivez pas les évêques de l'Eglise nationale ; vous désavouez ses traditions existantes; vous êtes mécontents de ses théologiens; vous protestez contre ses tribunaux; vous vous éloignez de ses laïques; vous dépassez son Prai/er hoof;. Vous avez à tous égards, une religion éclectique et originale qui vous est propre. Vous ne jurez ni par Andrews, ni par Kaud, ni par Hammond, ni par Bull, ni par Tliorndike, ni par eux tous ensemble... Presque tous vos théologiens, sinon tous, s'appellent euxmêmes des protestants, et vous anathématisez ce nom. Qui fait aux catholiques autant de concessions que vous? Et v(tus restez séparés d'eux. Qui, parmi les autorités anglicanes, voudrait parler de la pénitence en tant que sacrement, comme vous le faites? Qui fait une obligation des jeûnes? Qui fait usage du crucifix et du rosaire? Qui réserve l'hostie consacrée? Qui croit aux miracles opérés dans votre Église? Qui administre, comme vous le faites, je crois, l'extrème-onction ? .Sur certains points, vous préférez Bome, sur d'autres les (irecs, sur d'autres l'Ecosse, et la règle en dernier ressort de ces piéférences, c'est votre jugement privé. Que dirai-je d'une manière d'agir aussi déplacée? Dites que vous suivez une autorité, celle que vous voudrez, et je saurai où vous trouver, et je vous respecterai... Mais ne venez pas à moi, avec l'opinion la plus récente que le monde ait vue. en protestant que c'est la

1,A rOXVRRSION DK MANXIXft 187

plus ancienne. Ne venez |i;is à inoi, ;iii jiuinriini. avec des idées qui sont d'une nouveauté palpable, isolées, originales, sui geiieiis, qui ne sont reconnues ni par les chrétiens ni par les incrédules, (Ml me défiant de répondre à ce que je n"ai vraiment pas la |jatience de lire. La vie est trop courte pour qu'on lapasse à de pareilles bagatelles. Si vous voulez faire des prosélytes, aile/ à d'autres. Vous portez, voire inconsistance sur votre front, mes très chers frères. Vous préten<le/ (jue vous ne faites que défendre votre propre Eglise; mais votre Eglise est loin de vous savoir gié d'une défense qu'elle ne songe nullement à s'approprier. Vous changez ses doctrines, et vous nous commandez de l'aimer à cause de vos innovations. Vous vous attachez à elle par ce qu'elle répudie, et peu s'en faut que vous nous anathématisiez, nous (|ui nous sommes convertis au catholicisme, pour avoir fait une démarche qu'elle vous verrait faire avec plaisir plutôt (|ue de suivre la ligne que vous avez adoptée.

Newman continue sur ce ton, puis il conclut : « Je n'ai certainement pas exagéré. Un parti lorm)' sur de pareils principes peut-il être, en aucun sens, la continuation du parti apostolique formé il y a vingt ans? f^a îjase de ce parti était la profession de renoncement à son jugement propre; la base du vôtre est la profession de recourir à ce jugement privé ^ »

l.es hommes du Mouvement ne peuvent donc, s'ils sont fidèles à leur principe^ rester dans l'I^glise anglicane. Mais où doivent-il aller? Newman les met en garde contre toute solution intermédiaire d'une autre « Kglise-hranclie », forcément incapable de résister

' Ij' lecture.

JS8 J.A KENAISSANCK (WTlloMQUE KN ANGLETERRE

aux intrusions de TF^tat. « Je vous ai amenés, dit-il, par un chemin court, mais qui n'est, je l'espère, ni abrupt, ni dangereux, à cette conclusion que vous devez cesser d'être anglicans, en devenant catholiques. En véritt', si le Mouvement dont vous êtes les enfants, a un but providentiel, je ne vois pas comment vous pouvez vous dissimuler que ce but est le catholicisme ^ » Parveim à ce point de sa tâche, Newman entreprend de combattre les préjugés qui arrêtent les esprits arrivés à la porte du catholicisme et les empêchent d'y entrer; c'est l'objet des cinq dernières lectures. Il n'ignore pas combien ces préjugés sont puissants chez ses compatriotes. « Ce n'est pas, dit-il, l'ouvrage d'un jour, de convaincre l'intelligence d'un Anglais que le catholicisme est vrai-. » 11 examine tout d'abord l'objection, chère à l'orgueil anglais, que l'on tire de l'état arriéré des pays catholiques ; ce lui est l'occasion d'une éloquente invective contre le pharisaïsme cruel et égoïste qui fait prédominer chez ses compatriotes « le culte du comfort » et aboutit au « monopole oligarchique des jouissances». « Gardez vos théories pour vous, leur crie-t-il, ne les imposez pas, en tous lieux, aux enfants d'Adam ; ne mesurez pas le ciel et la terre, avec des vues qui sont à un haut degré insulaires et ne peuvent jamais être philosophiques et catholiques •'. » 11 discute ensuite les préventions nées des formes particulières de la religion dans certains pays catholiques,

' 6"= lecture.

- 12' lecture.

■' 8"^ lecture.

des divisions entre catlioliques, du grand nombre des hérétiques et des schismatiques, des désaccords prétendus entre TEi^lise actuelle et rKg-lise primitive. Cette argumi'ntation est mêlée d'appels pleins d'amour, d'adjurations pathétiques. Plus de place ici à l'ironie; Newman s'excuserait plutôt de s'y être laissé aller à d'autres moments :

D'aulies vous ont raillé, dit-il, mais moi, jamais ; d'autres ont pu faire peu de cas de vos principes et de votre sincérité, mais moi, jamais; d'autres ont pu annoncer que vous tourneriez mai, mais cette prédiction m'a blessé. J'ai raillé, je l'avoue, et j'ai témoigné mon mépris, et cela avec raison, quand je vois des hommes s'attacher à l'extérieur de la religion, au lieu du fond... Si j'ai, en ceci, commis quelque excès..., je le regrette. Mais, quelles que soient mes fautes à cet égard, j'ai toujours eu foi dans ce véritable esprit catholique dont a vécu le Mouvement auquel vous avez pris part. Jai toujours eu confiance dans cette influence surnaturelle qui est parmi vous, qui m'a fait ce que je suis et qui, à l'heure favorable, vous fera ce que vous devez être. Vous êtes nés pour être catholiques; ne refusez pas la grâce imméritée de votre Dieu très bon ; renoncez, une fois pour toutes, aux illusions de votre intelligence; brisez les chaînes de vos afTeclions et redressez-vous dans cette liberté qui est votre véritable hrritage '.

Et ailleurs :

Vous ne pouvez être comme les autres ; ils suivent leur chemin propre; ils passent sur ce vaste globe, sans voir rien de merveilleux ni de beau, dans le soleil, dans la lune,

' 12" lecture.

lOO ],A KKNAISSAiNCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE

tliins les étoiles du ciel spirituel... Mui.s chez vous, mes Frères, cette pensée a commencé à poindre que le catholicisme pouvait être vrai; vous avez douté de la sécurité de votre position actuelle, du pardon de vos péchés et de la perfection de votre loi. Vous avez été amenés, par le système même que vous avez embrassé, à douter de ce système... Vous vous êtes mis, avec simplicité et avec confiance, à servir votre communion, et vos services mêmes vous ont amenés à eu servir une autre. Vous commençâtes par réciter ses prières et par agir d'après ses lois; or ses prières et ses lois ont porté témoignage contre elle et vous l'ont fait aimer, non pas davantage, mais moins, en inclinant votre cœur vers une autre religion que vous n'aviez pas aimée. Plus vous regardiez votre communion, plus votre antipathie pour elle grandissait; plus vous vous eiTorciez d'être de bons anglicans, [dus vous vous sentiez entraînés de cieur et d'esprit vers l'iiglise catholique. C'était le sort de la fausse prophétesse, de ne pouvoir garder les petits qui se dévouaient à elle ; et plus ils lui faisaient simplement le sacrifice de leur jugement privé, plus ils étaient assurés d'être rejelés par elle, maigri' eux, dans le courant d'attraction qui les poussait vers la véritable mère des âmes. Les années ont succédé aux années, les mois aux mois, et vous avez toujours renouvelé vos vœux d'obéissance à votre Église ; vous avez protesté contre ceux (jui l'ont abandonnée, et vous avez cru découvrir en eux ce que vous n'aimiez pas. Vous avez prédit qu'ils tournei-aient mal, en annonçant que tout était bien pour vous. Vos plans semblaient réussir, votre influence s'étendre; on eût dit que de grands événements allaient s'accomplir, et l)Ourtant, chose étrange! au bout de ce temps, vous vous êtes trouvés considérablement avancés dans le chemin que vous redoutiez et vous n'avez jamais été si près qu'à présent de la terre promise.

Oh! regardez bien à vos pieds, de peur de glisser! Pre-

l.A CuNVIiHSIoN DK MANMN(t 191

lU'/ i;ai(l(j i|ii(' le moiuliî ne vous reti(;iiiiel (iai'dez-vous de inaïuiuer à la t,'r;ice de Dieu, eu quoi que ce soit, ou de rester eu anière, quand la icràce v.i en avant! Marchez avec elle; liavaillez avec elle, et Je sais comment cela finira : vous n'êtes pas les premiers (jui aient suivi cette voie. Kncore quelque temi)s, et, s'il plaît à Dieu, ce qui vous semble amer deviendra doux, et ce (|ui vous parait doux deviendra amer; vous aurez traversé l'agonie et vous rentrerez, sains et saufs, dans la vraie maison de vos âmes, dans la vallée de paix. Encore seulement un peu de temps, et vous regarderez, du lieu de voire repos, ceux qui continueront à errer au dehors. Vous vous étonnerez qu'ils n'ai)erçoivent pas le chemin que vous distinguez si bien maintenant et vous vous impatienterez de ce qu'ils ne viennent pas|)lus vite... Vous serez tout à coup enflammés d'un zèle ardent pour le salut de ces chers amis (|ue vous aurez devancés, el vous ne songerez plus à leur froideur, à leur raideur, à leur éloignement, à leur gravité contrainte, à cause de l'amour que vous portez à leurs âmes, et, s'ils refusent de vous entendre, vous vous adresserez à ceux qui prêteront l'oreille à vos paroles; vous ferez des neuvaines, vous entendrez des messes pour leur conversion, vous communierez pour eux ; vous ne vous reposerez que lorsque le brillant malin sera venu et qu'ils seront redevenus vôtres. Oh ! est-il possible qu'il y ait une résurrection même sur la terre! 0 grâce étonn;inte, que nous nous retrouvions joyeusement, après avoir été séparés, et cela avant d'aller au ciell...

Ce fut un temps douloureux que celui où nous étions en suspens, le cu;ur malade, sur le point d'opérer notie changement, et ce fut comme une mort à soudrir, quand un premier et ensuite un autre disparurent aux yeux de leurs compagnons. Et alors les amis se trouvèrent sur les bords opposés d'un abîme, et, pendant longtemps, ils n'eurent point de nouvelles les uns des autres. Et alors chacun d'eux

(92 I.A RENAISSANCE CATHOLIgUE ES A\(tLETERRE

si Illumina sur luutre ce qui nétail j)as, et il y eut entre eux des malentendus et des Jalousies... Mais à présent tout est fini, le matin a paru; ceux qui étaient séparés vont être réunis! Je les vois, comme s'ils étaient devant mes yeux. Regardez vers nous, mes Frères, de notre glorieuse terre; voyez, nous rayonnons de la lumière répandue sur nous par les saints et les anges qui sont au-dessus de nos tètes... Nous mourûmes, ou du moins vous nous crûtes morts, et nous vivons. Nous ne pouvons retourner à vous; il faut que vous veniez à nous; et vous y venez. Est-ce que vos cœurs ne battent pas, tandis que vous avancez '.' Ne soupirez-vous pas après l'heure où nous ne ferons plus qu'un? Est-ce que vos yeux ne se remplissent pas de larmes à la pensée de la miséricorde surabondante de votre Dieu?

Tels sont l'émotion et rentiioiisiasme de roratour, en face de cette perspective, que le langage ordinaire ne lui suffit plus ; il emprunte les formules et les images bibliques, pour adresser au Seigneur, en finissant son discours, comme un cantique d'actions de grâces et de triomphe '.

[/effet de ces « lectures » fut considérable. Dans l'assistance, en grande partie anglicane, qui se pressait à la chapelle de l'Oratoire, se voyaient des hommes émincnts en tous genres, politiques, légistes, littérateurs, parmi ces derniers, Dickens et Tliackeray. Tous goûtaient le rare talent de l'orateur. Hope déclarait n'avoir rien connu de plus parfait et il ajoutait que c'était l'avis des juges les moins favorablement prévenus ■-. On ne tarissait pas notamment sur le charme

' 1 1' lecture.

'•' Memorials of Serç^eant Bellasis, p. 99.

de celte « voix inimitable ' », dont un auditeur disait que « jamais voix ne sembla mieux faite pour persuader sans irriter- ». La publication en volume qui se fit immédiatement, propagea Timpression dans tout le pays. Il y avait plus et mieux que Tadmiration pour le talent. Les âmes étaient remuées à fond. Cbez plus d'une, se sont produits alors le trouble salutaire, Tillumination décisive qui devaient, dans un délai plus ou moins rapproché, amener leur conversion ^. Celles même qui ne se décidèrent pas à rompre les liens qui les attachaient à leur Eglise, apprirent du moins à prendre beaucoup plus au sérieux les arguments invoqués en faveur de Rome. De ces lectures, date un changement considérable dans les jugements anglais sur le catholicisme.

Il ne s'écoula pas longtemps avantque les espérances manifestées par Newman n'eussent un commencement de réalisation. Depuis 18io, les conversions au catholicisme ne s'étaient pas arrêtées ; cependant, de la fin de 1846 à 1850, il y avait eu un ralentissement. Dans la seconde moitié de 1850, le courant vers Rome reparaît, aussi manifeste que cinq ans auparavant. Les conversions se produisent coup sur coup, plusieurs de

' Life of PhiUipps de Lisle, par Purcell, t. I. p. 320. - Cardinal Sewman, par Ilutton, p. 207,208. •'■ Memorials of Serfjeant Bellasis, p. 99. — Some side lir/hls on Ihe Oxford Movement, par Minima Parspartis, p. 100.

Page 1