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r.»i LA RKN.MSSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
personnages en vue, de c/ergj/iueii importants qui uliésilent pas à sacrifier leur position à leur conscience. I,"un (les premiers est M. Maskell ; ses polémi(|ues ont lait prévoir celle détermination; elle n'est ])Ourtanl pas sans lui couler : il écrit à Manning, aussitôt après avoir annoncé en chaire à ses paroissiens <|uil les quittait: <« Mon premier pas est fait; ce pas a été pénible et douloureux, plus douloureux encore à exécuter qu'à préparer'. " Henry AN'ilherlorce s'est rendu en Belgique oii il fait son abjuration, avec sa femme, en août 1850. A celte nouvelle, M. Dodsworth n'y tient plus; il écrit à Manning, le 17 août: « Plus j'y pense, plus je sens que noire position est impossible. » Il déclare que « le moment est venu d'agir^ », et en effet, peu après, lui aussi fait sa soumission à Home. M. Allies a vu sa femme le devancer et faire son abjuration dès le mois de mai; il se débat encore pendant quelque temps, s'attachant toujours au problème de la suprématie ; il est alors en correspondance avec ses amis anglicans et aussi avec des catholiques comme Newman etWiseman ; enfin, n'ayant plus aucun doute sur ce qu'il appelle « la déshonnêteté et la non-réalilé de l'anglicanisme comme système ecclésiastique », il fait, le 8 septembre, ses adieux à ses paroissiens, et abjure, trois jours après, aux mains de Newman •'. Bien d'autres suivent ces exemples, clergymen, comme Laprimaudaye qui a été enraie de Manning, laïques con-
' Life of Mannin;/,\. I. p. -ijl.
2 IbicL. p. of>3, oG4.
^ A Life s décision, par Allie?, passini.
I,A CONVERSION DE MANNING lO".
sidérables. comme lord I^'cilding-, fils aîné du comte de Denbigli, INI. INIonsell, futur lord Emly, et M. Bellasis. Ces sécessions causaient naturellement un grand émoi dans le monde anglican. Tandis que les li])éraux et les evanç/elicah y voyaient une justification des méfiances qu'ils avaient toujours exprimées sur les tendances romanisanles du Mouvement et en prenaient prétexte pour redoubler leurs attaques contre les anciens Iraclariens, des Idgh chiirchmen, em])arrassés de leur apparente complicitéavec les déserteursde leur l^glise, cherchaient le moyen de s'en dégager; quelques-uns, dans ce dessein, proposèrent d'ajouter aux protestalions contre le jugement du Conseil privé, une déclaration repoussant toute réconciliation et intercommunion avec l'Eglise romaine, tant que celle-ci ne seraitpasrél'ormée. L'attitude de Pusey, en cette circonstance, fut remarquable. 11 ne se faisait pas illusion sur la gravité du danger couru par son Eglise, dans cette « crise « qu'il ne craignait pas de qualifier de « terrible ». 11 n'ignorait pas davantage les suspicions dont il était personnellement l'objet et qu'avait encore avivées la façon dont Dodsworth et ses amis l'avaient récemment pris à partie; n'écrivait-il pas àKeble, le 23 septembre 18o0, qu'il se sentait enveloppé et épié par cette hostilité, partout où il allait et prenait la parole < ? Il persista cependant à refuser résolument de désarmer cette hostilité par une déclaration anliromaine, et il détourna ses amis de tonte manifestation de ce genre, en leur
1 Li/e of l'ii.<!P>/, t. III. \K -279.
représentant qu'elle ne pourrait qu'aggraver la crise et pousser les hésitants dehors. 11 ne se troubla même pas d'être un moment séparé de Keble qui semblait. au premier al>ord, se prêter à la déclaration. « Je ne veux pas, disait-il, faire, de l'antagonisme à Rome, le fondement de l'union entre les défenseurs de l'anglicanisme. » A ceux qui mettaient en doute, pour cette raison, sa iidélité, il répondait, avec une fierté attristée, dans un grand meeting de l'une des Churchimions : « Si les travaux de tant d'années ne persuadent pas les gens que nous sommes fidèles à l'Eglise d'Angleterre, des mots ne le feront pas. Nous devons attendre l'heure de Dieu, jusqu'à ce que cette fièvre de crainte soit tombée, ou, si rien autre ne doit les convaincre, ils le seront du moins en nous voyant mourir dans le sein de l'Eglise d'Angleterre <. »
Manning, dans l'état desprit où il se trouvait, ne pouvait être que fort ému de voir passer au catholicisme des hommes qui étaient tous de ses amis. Traité par eux comme une sorte de leader, il était le confident de leurs angoisses et de leur détermination dernière. 11 entendait leurs appels ; il voyait l'étonnement et le chagrin que leur causaient ses hésitations et ses ajournements^. Et puis quel espoir conservait-il du côté de l'Eglise anglicane ? Il avait vu échouer toutes les tentatives faites pour la dégager de la note d'hérésie et de servitude politique, dont elle était marquée et comme
1 Life of Puse;/, t. III, p. 273 à 286.
- Voyez lettres de Maskell, d'Alliés, de Dûdsworth, de Bellasis. {Life of Manninff, t. 1, p. oo9, 563, .j9o.)
1,A CONVERSION DE MANNINii 197
flétrie, par suile de l'affaire Gorluuu. D'accord avec Robert Wilberforce et le docteur Mill, professeur d'hébreu à Cambridge, il venait de faire un dernier effort, en proposant à la si|;nature des membres du clergé, une déclaration limitant le sens dans lequel ils acceptaient la suprématie de la Couronne; cet effort échouait devant l'indifférence de ses confrères, et la déclaration n'obtenait qu'environ dix-huit cents signatures survingt mille membres du clergé. Tout cela n'était pas pour diminuer ses doutes et son trouble. Ses lettres intimes à Robert Wilberforce le montrent de plus en plus convaincu que « l'Église d'Angleterre est en état de schisme», que «les derniers événements n'ont pas changé la position des membres de cette Eglise, qu'ils l'ont révélée, et que ceux qui s'en rendent compte sont obligés de se soumettre à l'Église universelle ». Un peu plus tard, il déclare " n'avoir plus d'espoir pour l'Église d'Angleterre ». « Je ne crois pas seulement, dit-il, que rien ne sera fait, mais je crois que rien ne peut être fait. Le mal me semble être dans notre position originelle. » Et plus loin : « Je ne comprends pas ce que vous me dites sur le fait de condamner une Eglise qui a dans dans son sein des hommes tels que Keble. Je dois la condamner quels que soient ceux qui y demeurent. » Il a précisément, à cette époque, une conversation avec ce même Keble. « Je crains, lui dit-il, que nous ne différions en ceci : c'est que je puis me sentir obligé à me soumettre à l'Église romaine, et que vous ne le voudriez pas. — Je ne le pourrais pas, répond Keble; il me serait impossible d'y dire mes prières. »
108 LA RENAISSANCE CATHOIJQrE EN AN<;LETEUKE
Pressé par coite conviction o^randissanle du vice de son Kglise, Maiining' se demande si liieure nest pas venue de conclure. 11 avoue (jue » l'iioniièteté » même de sa situation peut être mise en question. « Nous sommes matériellement en hérésie, écrit-il, et cela jette de la lumière sur notre séparation ; j'ajoute que je crois que nous sommes en schisme. Avec ce sentiment de jour en jour plus fort, avec l'opposition de ma foi et de ma conscience contre la suprématie royale et contre les Articles antiromains, je me sens entraîné à croire que je ne puis différer longtemps, sans faillir à la vérité, au regard de Dieu et des hommes... Je crains fort de perdre la vérité, la conscience, en attendant et en écoutant les suggestions de la chair et du sang '. » Si réservé qu'il soit, ceux qui l'approchent commencent à entrevoir le drame intime de sa conscience. L'évèque ^Vilberforce écrit à Gladstone, le 14 septembre 1850, après une visite faite à son beau-frère : « Mon séjour à Lavington m'a permis de bien voir où en était Manning, Jamais il n'a été si affectueux, si ouvert, si plein de confiance en moi. Nous avons examiné ensemble toutes ses difficultés. Mais, hélas! il m'a laissé dans l'esprit la pleine conviction qu'il est perdu pour nous^. » Gladstone, qui, jusqu'alors, ne s'était pas douté de la crise traversée par son ami, ne se résigne pas à voir s'éloi-
11 se croit de force à le retenir et il lui adresse de
gner celui qu'il appelait alors « la perle » du clergé
1 Life of Manninf/, t. I. p. "iGO à ij6o. i Ibid., t. 1, p 568.
2 Vie de Lady Georyiann Fullerton, par M"" Craven, p. 201.
longues lettres où il discute et combat les objections avec lesquelles il le croit aux prises'.
Entre ces sollicitations contraires, la conscience do Planning est tiraillée et torturée. Au moins croit-il devoir à ses amis anglicans de les assurer, une fois de plus, qu'il veut se garder de toute " précipitation ". Ce n'est pas qu'il n'ait de moins en moins de doute sur l'issue finale; « mais, ajoute-t-il, six mois seront bien vite passés, dans une telle agonie ». Il songe à aller à l'étranger, pendant l'hiver. « Ce sera, dit-il, un moyen de me soustraire aux collisions et d'éviter d'embarrasser les autres. Cela me donnera du temps pour les dernières réilexions et les pensées mourantes ; ce me sera aussi un locus p;enitentiœ, si — ce que Dieu veuille écarter — je suis sous l'empire d'une illusion -. »
Manning continuera-t-il donc longtemps cette sorte de piétinement où il n'avance plus? Non, l'heure de Dieu est proche. C'est un incident extérieur qui va amener le dénouement.
Depuis la Réforme, les catholiques anglais étaient au régime des paysde mission, gouvernés par des vicaires apostoliques, quatre d'abord, huit ensuite. Un tel régime avait pu convenir à une époque d'oppression, de vie •cachée, alors que les prêtres ne pouvaient se former
' Life of.Manninr/, t. 1, p. 5()9 à ;j7o. - Ihid., t. 1, p. oliO, oGl.
200 I.A RENAISSANCE CATIK iMiJlK EN ANGLETERRE
qu'à rétrangcr, qu'il n'existait même pas de véritable organisation paroissiale et que la plupart des lieux de culte étaient des chapelles privées desservies par les chapelains de quelques familles nobles. Avec le réveil de vie catholique, suite de l'émancipation de 18^8, de l'action de Wiseman et surtout de la conversion de Newman et de ses compagnons, ce régime ne pouvait plus suffire. On sentait le besoin de rétablir une hiérarchie épiscopale régulière. Dès 1847, Wiseman avait été délégué par les vicaires apostoliques, pour saisir le Saint-Siège delà question'. Les pourparlers, entravés par les troubles politiques dont Rome était alors le théâtre, furent cependant repris avec succès, en 1848, par Mgr Ullathorne, l'un des vicaires apostoliques. Le principe de la mesure paraissait admis, et la fuite du Pape à Gaëte en empêcha seule la mise à exécution.
L'idée de ce retour au régime normal des pays chrétiens n'avait pas été sans soulever des objections, chez une partie des anciens catholiques anglais, esprits routiniers, effarouchés des innovations de Wiseman, jaloux de son importance et disposés à lui reprocher de n'être pas un véritable Anglais ; ils avaient, à Rome, un porte-parole, en la personne du cardinal Acton. Mais on ne prévoyait pas d'opposition de la part du gouvernement britannique qui avait vu récemment, sans déplaisir, prendre une mesure analogue dans quelques-unes de ses colonies. Dans ses conversations
' Sur cette affaire et sur la crise qui en a été la suite, voyez Life of Wiseman, par Ward, chap. xvi à xx.
comme à la tribune, le premier ministre, lord John Uussell, répondait, à peu près en ces termes, à ceux qui l'interrogeaient à ce sujet : « Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que vous vous appeliez vicaires apostuliques, ou évêques, ou muftis, ou mandarins? Faites ce que vous voudrez, mais ne nous demandez rien. » Une seule précaution paraissait nécessaire, c'était de se conformer à une loi qui défendait aux évêques catholiques de prendre un titre territorial déjà possédé par un évêque de l'Église établie : on en serait quitte pour choisir en conséquence les sièges des évêchés à créer.
De 1848 à 1850, la question dormit dans les bureaux de la chancellerie pontificale. Cependant le Pape était rentré à Rome, et le gouvernement de l'Eglise avait repris son cours régulier. De son côté, Wiseman était devenu titulaire définitif du principal vicariat apostolique de l'Angleterre, et j'ai déjà dit l'intelligente et féconde activité de son administration. Il était tout entier à ses œuvres, quand, au milieu de 1850, il reçut avis de Rome qu'on songeait à procéder au rétablissement de la hiérarchie, mais qu'il allait être nommé cardinal avec résidence auprès du Saint-Siège. Si flatté qu'il fût de cette distinction, il eut le cœur brisé à la pensée d'être enlevé à son apostolat anglais pour aller, comme il le disait, « s'enterrer à jamais » en Italie. Heureusement beaucoup de ceux qui l'avaient vu à l'œuvre en Angleterre, émus de l'effet désastreux qu'aurait son éloignement, firent parvenir, à Rome, de pressantes représentations. Elles furent écoutées, et quand V^'iseman arriva dans cette ville, en septembre 1850, il
2(12 LA RENAISSANCE CATIIOIJQIK EN ANciLETERRE
trouva Pie IX toujours décidé à lui donner la pourpre, mais, sans le retirer d'Angleterre, et en faisant de lui le métropolitain de la nouvelle hiérarchie, avec le litre d'archevêque de Westminster.
Le 21) septembre I.SoO, le Pape publiait le bref par le(piel il rétablissait en Angleterre, une hiérarchie régulière, composée de douze évèques et d'un archevêque. Le lendemain, dans le Consistoire du 30, il créait cardinal le nouvel archevêque de Westminster. Le 7 octobre, ^\ iseman annonga le grand événement à ses ouailles, dans une lettre pastorale, datée : Hors de la porte Flarjunienne. Tout entier à la joie de cetle résurrection, ne s'imaginant pas quelle pût heurter aucun préjugé, ayant, dans l'atmosphère catholique de Rome, un peu perdu de vue ses compatriotes prolestants, il entonnait un vrai chant de triomphe. " Le grand œuvre est accompli, s'écriait-il... L'Angleterre catholique a retrouvé son orbite dans le firmament religieux d'où sa lumière avait longtemps disparu. » Et il montrait les saints de la vieille Eglise saxonne ou normande, comme les martyrs des derniers siècles, s'unissant à lui pour « bénir Dieu qui a de nouveau visité son peuple », et partageant « son allégresse à la vue de la lampe du temple qui. rallumée, brille et éclaire». Cela fait, le cardinal, l'àme toute à la joie et à la confiance, se mit en route pour l'Angleterre, à petites journées, s'arrêtant sur son chemin, dans diverses villes d'Italie, d'Autriche et d" Allemagne.
Mais à peine le bref est-il connu à Londres, qu'il y provoque un accès furieux d'antipapisme. Le public, que
LA CUNVKUSIOX DK MANNINCi 203
les dernières polémiques ont rendu plus irritable sur ce sujet, croit voir dans lefe formules pontificales, une bravade insultante de Rome, la prétention de gouverner religieusement l'Angleterre entière et de substituer les évèques catholiques aux évêques anglicans. C'était parfaitement absurde; le Pape ne fixait d'organisation qu'au regard des catholiques qui reconnaissaient son autorité, et l'Eglise établie demeurait, après le bref, ce qu'elle était auparavant. Mais on ne raisonne pas avec des explosions ou des paniques de ce genre. Dès le 14 octobre 1830, le Times donne le ton à l'opinion, par un article d'une extrême violence. « Si cet acte, dit-il, est autre chose qu'une grossière et maladroite plaisanterie, nous avouons ne pouvoir le considérer que comme l'un des plusgrands actes de folie et d'impertinence que la cour de Rome se soit risquée à commettre, depuis que la couronne et le peuple d'Angleterre ont secoué son joug. » Il ajoute, peu après : « Est-ce donc là, à Westminster, au milieu de nous et près du trône anglais, qu'un prêtre italien va diviser la puissance spirituelle de ce pays et se servir des renégats de notre Eglise nationale, pour rétablir une usurpation étrangère sur les consciences et semer la division dans notre société politique?» Il déclare que c'est « ou bien l'erreur d'un cerveau fanatique, ou une trahison envers la constitution ».
L'orage grondait donc déjà quand, quelques jours après, arrive à Londres la lettre pastorale du nouveau cardinal. Son vicaire général, qui redoute l'effet de ce dithyrambe triomphal sur un public déjà si mal pré-
•20't l.A RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
venu, lii'site un moment à le publier; mais il ne se croit pas autorisé à intercepter la parole deson chef ^ ; laleltre est lue dans les églises et reproduite par les journaux. Elle porte au comble la colère de l'opinion protestante. On y relève notamment la phrase où Wiseman, spécifiant les limites de son diocèse, disait : « Nous gouvernons et continuerons à gouverner les comtés de Middlesex, Hertfordshire et Essex, etc.. » Le Times ne sait à quelle violence de langage recourir pour qualifier « Timpudenee » ou « l'absurdité » des auteurs de la mesure ; il s'indigne de cette façon « de diviser le pays en nouveaux évêchés, comme si les anciens étaient en réalité vacants ou abolis » ; il menace le cardinal Wiseman et injurie le Pape lui-même : « Pio Nono, dit-il, n'est plus le doux pontife du laisser aller; il est transformé en un pape cruel et fanatique. "
Ce n'est pas seulement une émeute de presse. Dès le 4 novembre, le premier ministre, lord John Russell, saisi d'une protestation de l'évèque de Durham, lui écrit ah iralo, dans une lettre aussitôt publiée :
Je suis d'accord avec vous, pour envisager comme insolente et insidieuse, la dernière agression du Pape contre notre protestantisme, et l'indignation que j'en ressens est égale à la vôtre... Il y a une usurpation de pouvoirs, dans tous les documents arrivés de Rome, une tendance à la suprématie sur le royaume d'Angleterre, des prétentions à une autorité unique et individuelle qui ne peut s'accorder ni avec la suprématie de la reine, ni avec les droits des
1 Life of Wiseman, t. I, p. oit.
évêques, du clergé, ni avec rindépendance s[iiriluelle delà nation.
Le minisire compte sur la force du protestantisme, pour résister à cette prétention d'imposer un joug étranger ; il promet, du reste, d'examiner l'état présent de la loi et de voir s'il y a lieu d'adopter des mesures nouvelles contre cette usurpation de pouvoirs ; mais il est, dit-il, « un danger qui l'alarme plus que toute agression de souverain étranger » : ce danger, il le montre dans l'intérieur même de l'Eglise anglicane, et, fidèle à une vieille animosité, il saisit cette occasion de tourner, contre les puseyites, la colère de l'opinion; il écrit contre eux cette diatribe :
Des cleryymen de notre Église, qui ont signé les Trenteneuf Articles et reconnu, en termes explicites, la suprématie de la reine, ont été des plus empressés à conduire leur troupeau, pas à pas, jusque sur le bord du précipice. L'honneur rendu aux saints, la prétention à l'infaillibilité pour l'Église, l'usage superstitieux du signe de la croix, un marmottage de la liturgie qui va jusqu'à déguiser la langue dans laquelle elle est écrite, la recommandation de la confession auriculaire, l'administration de la pénitence et de l'absolution, toutes ces choses sont prônées, comme dignes d'adoption, par des clergymen de l'Église d'Angleterre... Qu'est-ce donc que le danger de tomber aux mains d'un prince étranger dont le pouvoir n'est pas bien grand, comparé au danger sans issue qui vient des fils indignes de l'Eglise d'Angleterre elle-même?
Le ministre termine, en avouant, qu'il « a peu d'espoir que les promoteurs de ces innovations se désistent
■lOC, LA KENAISSANCK CATHOMQL'K EN ANGLHTHRRE
(le leurs menées insidieuses » ; mais il compte sur c la masse de la nation (jui regarde avec mépris les mascarades de la superstition ».
Quand un minisire donne l'exemple de parler sur ce ton, on peut s'attendre à voir toutes les violences se donner cours. Dans le pays entier, c'est une clameur épeurée ou furieuse contre ce qu'on appelle, suivant le mot d'ordre de John Russell, « l'agression papale ». On se croirait revenu à lépocpie de la « Conspiration des poudres ». Les évéques, si indifférents et si humbles naguère quand il s'agissait de défendre rintégrité du doj^me ou l'indépendance de l'Église, sont, cette fois, tout feu et tout ilamme ; ils rééditent, contre le catholicisme, les pires invectives du vieux fanatisme protestant ; ce ne sont que déclamations sur les prêtres « artificieux », sur « l'ambition insolente » du Pape, sur les « abominations » et la « sentine » de Rome. Tous, à l'exception de deux, signent une adresse à la reine, considérée comme le chef de leur Eglise, où ils lui dénoncent, dans <> l'agression du Pape », une « insulte inexcusable » et la supplient « humblement » de « déjouer cette usurpation ». La reine leur répond, en se déclarant résolue <i à maintenir, avec eux, les droits de sa couronne et l'indépendance de son peuple, contre toute agression et usurpation étrangère ». Une adresse de l'Université d'Oxford, présentée par le duc de Wellington, reconnaît la reine « comme étant, après Dieu, le seul chef suprême dans le royaume, tant en matière spirituelle et ecclésiastique, qu'en matière temporelle ». Partout, le clergé ou les laùjues se réu-
nissent en meetings de prolestation. Les publications contre « l'agression papale » se miilliplient : du 14 au .'}0 novembre 1850, on n'en compte pas moins de soixante-dix-liuit. Lord Asliley, futur comte de Shaflesbury, champion sincère et passionné du parti evauf/elical, écrit, sur son journal, à la date du 2o novembre : « Quelle étonnante fermentation ! Elle ne s'abat pas un moment ; meeting après meeting, dans chaque ville et daiis chaque paroisse... Aux concerts et dans les théâtres, on rc'clame trois fois de suite le God save the queen. On dirait une tempête sur l'Océan tout entier. C'est nn sentiment national, c'est le pays qui se lève. Toutes les opinions semblent, pour linstant, confondues dans un seul sentiment'. » 11 n'en fallait pas tant pour pousser dans la rue le mol protestant qui, en beaucoup d'endroits, se livre à de grossières et violentes démonstrations : les effigies du Pape ou du cardinal Wiseman sont promenées en de grotesques processions et bridées, aux acclamations furieuses de la foule. Celle-ci ne s'attaque pas seulement aux mannequins. Les prêtres, reconnus dans la rue, sont insultés. Le P. Faber raconte à un de ses amis de Rome les inscriptions menaçantes qui couvrent les murs de l'Oratoire à Londres, les huées dont lui et ses confrères sont accompagnés quand ils sortent : " Même les (lentlemen, dit-il, crient après nous, par les fenêtres de leurs voitures -. > Suivant la direction donnée par lord John Piussell, la clameur populaire s'attaque aux
' l.ife itntl wcnl.o/' Ihe Earl of S/iaf'Ipsbiiry, par Iloilder, [). 4lil. - Li/'e and le/lers (>[' Faher. p. lilC, 377.
puseyites aulanl ([u'aiix catholiques romains. Pusey est pris à partie par plusieurs évèques. Des meetings dénoncent « l'encouragement fourni à l'agression papale » par ceux qui, dans le sein même de l'Eglise, se sont 0 départis de la foi protestante » et ont « enseigné des doctrines, des cérémonies et des pratiques romaines ' ». Dans une paroisse de Londres, celle de Saint-Barnabe, connue pour être un des sanctuaires de l'anglo-catholicisme, le culte est entravé, chaque dimanche, par des scènes tumultueuses ; le vicaire, M. Bennett, écrit à lord John Russell, qui est précisément un de ses paroissiens, une lettre de protestation où il lui impute la responsabilité des troubles.
C'est le 30 octobre, à Vienne, que Wiseman reçoit, par le Times, la première nouvelle du mauvais accueil fait, en Angleterre, au bref pontifical. Il ne s'y attendait aucunement et en ressent, comme il dit alors, un « rude choc >». Toutefois, il ne saisit pas encore toute la gravité de la situation, et, après avoir écrit une lettre d'explication à lord John Russell, il croit pouvoir continuer tranquillement son voyage à petites journées. Dans la seconde semaine de novembre, il est à Bruges. Les lettres qu'il y trouve ne lui permettent plus de se faire illusion. C'est à peu près l'Angleterre tout entière à laquelle il se voit obligé de faire tête, et ce qui lui parvient de l'état d'esprit de ses propres coreligionnaires, n'est pas pour lui donner courage. Ceux des catholiques de naissance qui, dès l'origine, lui ont
1 Life of Bis/iop Wilberforce, t. II, p. y9. - Life of Wiseman, t. I, p. 532.
reproché d'être trop romain et pas assez anglais, croient voir, dans ce qui se passe, la confirmation de leurs griefs et de leurs suspicions. Quelques-uns d'entre eux, de nom considérable, lord Beaumont et le duc de Norfolk, vont jusqu'à déclarer publiquement que « le loyalisme envers la reine et la constitution » ne permet pas d'accepter le dernier édit de Rome, et ils adlièrent à la lettre de lord John RusselP. Parmi les amis mêmes de ^Viseman, la plupart, efîarés des clameurs qui les assaillent, ne songent guère, suivant l'habitude prise dans les siècles d'oppression, qu'à se faire petits et à courber la tète. Ils conseilleraient volontiers au cardinal de ne pas affronter, pour le moment, la tempête et de prolonger son séjour sur le continent '.
\\'iseman fait preuve, en cette circonstance, d'un sang-froid et d'une résolution d'autant plus remarquables qu'il était de nature nerveuse et impressionnable. Ecartant tous les conseils timides, il se met en route pour Londres oîi il arrive, le 11 novembre. Il n'hésite pas un moment sur la conduite à suivre : sans négliger de faire parvenir au gouvernement, par un ami, des explications rassurantes, il juge surtout important de parler au public, de s'adresser à son bon sens et à sa justice. Quelques jours lui suffisent pour rédiger une brochure de trente et une pages, portant ce titre : Appel au peuple anglais. L'accent en est ému et cligne, l'exposition habile, à la fois insinuante et fîère,
• Life of\\"iserna)i, t. II, p. lo.
- Ibid., t. I, p. oo3, 554.
ménageant l'opinion sans s'abaisser, rt'fulant Tune après l'autre toutes les accusations qui ont égaré la foule, mettant patiemment en lumière leur sottise, non sans laisser percer parfois une sorte d'ironie attristée. L'auteur commence par rappeler l'agitation sans précédent provoquée par le rétablissement de la biérarchie, les violentes invectives de la presse, la haineuse ])artialité des minisires ; il ne veut pas cependant croire sa cause sans recours possible :
if nous reste, dit-il, un tribunal qui, après la Providence infaillible de Dieu, est celui en qui nous plaçons le plus justement toute notre confiance ; il nous reste le sens droit et le cœur lionnète d'un peuple généreux, cet amour de la probité et de la loyauté qui est Finstinct naturel de l'Antîlais, en toutes choses, dans les affaires sérieuses comme dans les affaires futiles, cette répulsion pour tout avantage usurpé, toute tricherie, toute embûche malhonnête, toute clameur de parti, employés pour renverser même un rival ou un ennemi, et nous en appelons à ces sentiments. C'est à ce tribunal impartial, franc et humain que j'en appelle et que je demande, pour moi et pour mes coreligionnaires catholiques, d'être entendus librement, loyalement et avec impartialité. Sujets comme nous de Sa Majesté, Anglais, soyez du moins justes et équitables; vous avez été trompés; vous avez été égarés, quant aux faits et quant aux intentions.
Le cardinal discute la prétendue usurpation, reprochée au Pape. Oui, sans doute, l'acte de ce dernier est une négation de la suprématie royale dans les choses spirituelles ; mais cette suprématie n'est-elle pas forcément niée par tous ceux qui n'appartiennent pas à
l'Église élublie, par los dissidents, aussi bien que par les catholiques? Confondre celte négation avec un manque de loyauté envers la couronne, serait détruire toute liberté religieuse.
Croyez-moi, s"écrie-t-il, les dangers que courent en ce moment les libertés religieuses et civiles de l'Angleterre, ne viennent pas des empiétements qu'aurait commis le Pape en accordant aux catholiques anglais une faveur qu'ils avaient le droit d'attendre de lui; ils viennent de ceux qui profitent de celte occasion, pour faire reculer de quelques pas, s'ils le peuvent la législation de la tolérance... Dire aux catholiques : « Vous jouirez d'une entière tolérance, mais vous n'aurez point d'évéques pour vous gouverner », ce serait une contradiction flagrante dans les termes; ce serait l'équivalent d'un refus absolu de tolérer leur religion.
Le cardinal aborde ensuite l'accusation qui, si absurde qu'elle soit, a peut-être le plus agi sur l'opinion : on a prétendu que le Pape investissait chaque nouvel évoque dune sorte de mainmise matérielle, territoriale, sur les parties du royaume comprises dans son diocèse, et qu'il lui attribuait, au préjudice des évêques anglicans, une juridiction elTective sur les Anglais non catholiques. Wiseman répond que le bref ne s'est adressé qu'aux catholiques ; il ignorait les autres Anglais et le gouvernement. Celui-ci d'ailleurs affirme qu'à ses yeux de telles pièces sont non avenues. De quoi donc peut-il se plaindre ? Le cardinal ajoute :
Tout document ofliciel a ses formes particulières. Si ceux
(|iii lilàmcnl la teneur de celui-ci, avaient pris la peine d'examiner la forme des documents émanés du Saint-Siège ils n'auraient trouvé, dans cet acte, rien de nouveau, ni d'inusité. Que le Pape nomme un vicaire apostolique ou un évéque, il assigne à l'un comme à l'autre une juridiction ecclésiastique territoriale et nindirjue aucune détermination de pei'sonnes. Telle est la manière d'agir de toute Église qui croit en sa propre vérité.
Pour donner à son argumentation une forme plus directe et plus saisissante, le cardinal prend à partie le chapitre anglican de Westminster qui a semblé craindre que le nouvel archevêque de Westminster ne lui disputât la jouissance des honneurs et des richesses de l'antique abbaye. 11 le rassure en ces termes:
Les dignitaires anglicans de l'abbaye n'auront rien à souffrir dans leurs droits temporels ni dans la tranquille possession de leurs litres et de leurs dignités. Toutes les fois que j'entrerai dans le temple, je paierai mon obole, comme tout sujet, je m'abandonnerai docilement à la direction du bedeau et je l'écouterai, sans impatience, ni rebuffade, signaler à mon admiration des monuments détestables et me montrer un trou dans le mur, en le faisant passer pour un confessionnal. Mais ce splendide bâtiment, ses trésors artistiques et ses riches revenus ne sont pas la partie de Westminster qui doit m'occuper. La partie qui m'intéresse forme un effrayant contraste avec toute cette magnificence qu'elle touche cependant de très près. Anciennement, l'existence d'une abbaye, avec un nombreux clergé et des rentes considérables, sufilsait, dans une localité, pour créer, tout à l'entour, un petit paradis de bien-être, de contentement, de bonheur. Aujourd'liui, il n'en est point ainsi. Autour de l'abbaye de Westminster,
s'élemlent des labyrinthes de ruelles, de cours, d'allées, de bouijes, hideux repaires de l'ignorance, du vice, de la dépravation et du crime, en même temps que de la malpropreté, de la misère noire et de la maladie. I/almosphère de ces lieux est le lyplius; leur ventilation est le clioléra. Une populalioii pres(jue innombrable, qui est en grande partie calholiiiue ide nom du moins), y fourmille. Ce sont des cloaques d'immondices qu'aucun comité d'assainissement ne peut purifier, de ténébreuses cavernes qu'aucune compagnie d'éclairage ne peut illuminer. Voilà la seule partie de Westminster que je convoite, que je serai heureux de réclamer, de visiter comme un pâturage béni, où je garderai les brebis de la sainte l-^glise. Car c'est là que l'évèque doit icmplir son devoir sacré de consoler, de convertir et de préserver du mal. Et si, comme je l'espère humblement, avec la grâce de Dieu, la culture spéciale résultant de l'établissement de notre hiérarchie donne des fruits d'ordre, de tranquillité, de décence, de religion et de vertu, il se peut qu'on n'accuse plus le Saint-Siège d'avoir agi peu sagement, en rattachant l'âme et le salut du premier pasteur à l'âme et au salut d'une cité dont le nom sans doute est glorieux, mais dont les entours sont infâmes; oîi la magniticence des édifices publics n'est, en quelque sorte, qu'un manteau servant à dérober aux yeux les péchés et les misères sans nombre dont elle est pleine. Si les richesses de l'abbaye restent inactives et ne se répandent pas, si on ne les (împloie pas à tirer la population environnante de l'abîme où elle est plongée, qu'on ne porte pas envie à l'homme, quel qu'il soit, qui, sous un nom quelconque, n'ambitionne que cette dernière part, sans rien prétendre à celle des avantages temporels.
Le cardinal ne termine pas sans s'expliquer, d'un mot sévère et attristé, sur « le rôle joué par le clergé anglican dans le récent tumulte ». Les catholiques, dans
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leurs luîtes llicologiqucs avec les membres de ce clergé, les avaient toujours traités avec égards :
Jamais, dit-il, mriiic (piaïul la voix du peupie s'éhMait contre eux, nous n'en avons pris avantage pour faire chorus avec la multitude. Ce ne sont pas les nôtres qui rt''clament, tous les ans, la restitution des sinécures et des revenus épiscopaux... Ce n'est pas notre presse qui publie des caricatures contre les dignitaires de Fl-^glise olticielle et qui ridiculise les passe-temps des clerçjymen... Nous avons évité le tumulte des assemblées publiques. Mais, malgré cela, dès qu'une occasion s'est ofîerte d'exciter contre nous toutes les colères du peuple, les ministres de l'Église établie l'ont saisie avec empressement. Les chaires et les meetings, les églises et les hôtels de ville sont devenus indistinctement les théâtres de leurs exploits; ils ont prononcé des discours, proféré des mensonges, répété des calomnies; ils ont lancé des mots brûlants de mépris, de colère, de haine, remplis de sentiments impies, indignes d'ecclésiastiques et de chrétiens, contre des gens qui avaient été presque les seuls à les tiaiter avec respect.
Publiée le 19 novembre 1850, la brochure eut un effet considérable. Presque tous les grands journaux, dont le Times, la reproduisirent in extenso. Au bout de quelques jours, trente mille exemplaires étaient déjà vendus. Les catholiques reprenaient courage et relevaient la tête qu'ils avaient eue un moment si basse. Les spectateurs de bonne foi, naguère entraînés dans le soulèvement général, se prenaient à réfléchir. Les ennemis eux-mêmes étaient embarrassés. « L'effet de l'Appel, rapporte un témoin ami, me rappela, sur le moment, l'explosion du vaisseau français à Aboukir. 11
ne mit pas, à la vériti-, iin à la bataille, mais il amena une pause d'au moins une semaine, un silence d'attention'. » Sur le talent de l'auteur, il n'y avait qu'une voix dans la presse. « On ne peut mettre en doute, disait le Spectalor, sa puissance de controverse. » — « C'est, disait une autre feuille, le plus fin et le plus courtois disputeur de son temps. lia étonné ses compatriotes. » Le Times lui-même battait à demi en retraite; il confessait ((ue << la question ainsi posée méritait la plus attentive considération '^ ; puis il ajoutait :
Si nous avons émis une opinion contre le Pape et le cardinal, sans les entendre, ce n'a pas été dans le désir de leur refuser franc et loyal jeu, mais c'est parce qu'ils ne daignaient pas condescendre à nous donner, de leurs actes, une explication plus tangible que celle qu'on recueillait dans de vaines gasconnades ou de pompeux manifestes... Nous félicitons le cardinal Wiseman d'avoir recouvré l'usage de la langue anglaise... Si le cardinal n'a jamais entendu revendiquer d'autres droits que ceux qui sont libéralement accordés à un wesleyen ou à un baptiste, vraiment, au nom du bon sens, n'aurait-il pas pu le dire plus tôi?
La lettre de lord John Kussell, d'abord si bruyamment applaudie, commençait à être jugée différemment. Au nom des tories, M. Disraeli en faisait ressortir l'inconséquence. Au nom des libéraux, M. Rœbuck montrait comment, au moment où l'on croyait « avoir terrassé linfâme démon de l'intolérance religieuse», le ministre avait mis lui-même en danger les grands principes de
' Life of Wisemun. t. I. p. ooT.
216 LA RKNAISSANCI-: CATIIOLIQIT-: KX ANGLETEIJHE
liberté religieuse ; puis il continuait par ces paroles vengeresses :
Et vous, niylonl, la postt'rilt'' vous reirartlera comme un liomuip qui, à llieure même où les diflicultés (Haient aplanies, où, par des oflorts concertés et conlinuels de nos plus i,'rau(ls hommes d'État, la loi était devenue équitable,, où la paix et la bonne harmonie allaient se rétablir, profita de sa i.'iande situation pour souiller parmi nous l'esprit de haine et de discorde, déchaîner le démon de la persécution, diviser un grand empire qui, sans votre fatale intervention, allait enfin connaître les bienfaits de l'union, de la paix et la prospérité. C'est là, mylord, une triste gloire pour un homme qui, toute sa vie, s'était déclaré l'ami de la liberté religieuse, aussi bien que de la liberté civile. Votre bon sens a dû, depuis longtemps, se révolter du néfaste fanatisme que vous avez réveillé et que malheureusement il ne sera plus en votre pouvoir d'apaiser.
Wiseman ne s'endormit pas sur son succès. II annonça, pour le mois de décembre, une série de conférences sur le même sujet, dans la pro-calhédrale de Saint-Georges. Les hommes de toute confession y vinrent en foule. Le cardinal y mit de nouveau en lumière linanité ridicule des craintes et des imputations par lesquelles on avait soulevé l'opinion ; il montra comment « l'âme entière d'une nation avait pu se laisser emporter dans une méprise, d'où elle s'éveillait ensuite ainsi que d'un songe, diminuée dans sa propre estime et dansl'estime des nations qui l'environnaient». Quant aux injures dont les nouveaux évêques avaient été. accablés, il y voyait des signes de la faveur divine.. « Le Rituel, disait-il, ordonne de joncher de fleurs le
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chemin par où le nouvel évèque entre dans son diocèse ; notre chemin, à nous, au contraire, a élé bordé d'épines et notre voie semée de ronces. Tant mieux, car plus profonde et plus large apparaît, sur une œuvre, l'empreinte de la croix, plus certainement elle nous arrive marquée du sceau de Dieu. >>
De cette crise un moment si redoutable, le cardinal Wiseman est donc sorli singulièrement grandi. Il a surpris ses amis comme ses eimemis, par des qualités qu'on ne lui connaissait pas. Newman en était dans l'admiration et écrivait de lui, peu après : « Il est fait pour le monde et s'élève avec l'occasion. Si haut que j'estimasse les dons de sa nature, je ne m'attendais cependant pas à un déploiement de vigueur, de puissance, dejugement, d'énergie soutenue, pareil à celui dont les deux derniers mois ont fourni la preuve. J'entendais dire à un de ses chers amis, avant son retour en Angleterre, que la nouvelle de l'opposition qui l'attendait, le tuerait. Comme il était loin de la vérité ! C'est l'événement de cette époque. Dans mes souvenirs, il n'y a rien eu de pareil à cela * . »
Si efficace que fût l'action de Wiseman, elle ne put cependant arrêter court le mouvement qui avait été lancé. Le gouvernement avait saisi le Parlement d'un bill sur les titres ecclésiastiques qui frappait d'une amende de cent livres toute personne usurpant, dans le Royaume-Uni, le titre d'un des prétendus sièges épiscopaux. On s'aperçut bientôt, il est vrai, qu'en
' Li'e of Wiseman, t. II, p. iJ34.
Ecosse où ri'^glise presbytérienne était la seule Eglise d'Etat, cette pénalité risquait d'atteindre les évêques de r l'église épiscopalienne : il fallut, par clause spéciale faire une exception en leur faveur. IN'était-ce pas mettre en lumière l'inanité du principe sur lequel on prétendait s'appuyer ? Quand vint, en février 1851, le débat en première lecture. M. Gladstone et sir Roundell Palmer se firent honneur en combattant, au nom de la liberté religieuse, ceux qui voulaient faire pénétrer dans la loi un accès passager de la colère nationale. 11 ne s'en trouva pas moins une grande majorité pour voter ce bill ; on n'eût pas osé résister aux injonctions de la passion protestante ; mais ce fut sans entrain, sans fierté de la besogne que l'on faisait, sans idée même (ju'il pût en sortir grand chose. En effet, les pénalités décrétées par celte loi ne devaient jamais être appliquées et, vingt ans plus tard, M. Gladstone, alors ministre, a pu en faire voter l'abrogation, au milieu de l'indifférence générale.
Cette agitation, à la fois si violente et si stérile, qui n'a abouti qu'à faire voter une loi mort-née, a cependant, par ailleurs, un résultat effectif : elle met un terme aux tergiversations de Manning, en le forçant à prendre parti entre les obligations de sa fonction et les exigences de sa conscience. Archidiacre de Chiches-
ter, il a été, en celte qualité, mis en deineure, au cuniniencement de novembre 18.")1, de réunir le clergé de son archidiaconé, pour protester, comme on le faisait partout, contre « l'agression papale ». L'impossibilité morale de s'associer à un tel acte lui est tout de suite apparue. 11 va donc trouver son évêque et lui déclare avoir, sur la suprématie de la Couronne et sur celle du Pape, des convictions opposées à celles que devait exprimer la réunion : en conséquence, il ofTre soit de se démettre tout de suite, soit de remplir son office jusqu'au bout en convoquant le meeting, mais en y faisant alors connaître son dissentiment et en y annonçant sa démission. L'évêquelui demande de convoquer le meeting, mais le prie de ne pas parler encore de sa démission et de rélléchir avant de la donner. En faisant part à Robert Wilberforce de la démarche qu'il vient de faire auprès de son évêque, Manning lui écrit : u Je sens que mon pied est dans la rivière. C'est froid, et mon cœur est triste. Mais la foi me montre que le monde domine l'Eglise d'Angleterre et que le royaume de Xotre-Seigneur n'est pas là. .le ne dis pas un mot pour vous presser, très cher Robert; Dieu le défend. Je sais que votre cœur est comme le mien, et j'ai passé par votre état présent. Seulement, ne faites rien contre ce que vous reconnaîtrez à la fin être la volonté et la présence de Notre-Seigneur. » Le meeting a lieu le 17 novembre, iNIanning l'ouvre, sans faire aucun discours; une fois les résolutions votées, il dit aux assistants son regret d'être, pour la première fois, en désaccord avec eux, mais, dit-il, « il n'a pas le choix.
une nécessité s'impose à lui » ; il les remercie de « TalTeclion fraternelle dont ils lui ont donné tant de preuves, pendant ces dix ans », et il leur « promet de ne pas les oublier». Chacun, sans demander plus d'explication, comprend (pie c'est un adieu : l'émotion est grande, mais nulle parole blessante n'est prononcée et l'on se sépare tristement. Quelques jours plus tard, Manning prêche son dernier sermon anglican, envoie à l'évêque sa résignation et, le 8 décembre, il quitte pour jamais son cher Lavington'. « Ce que j'ai souffert dans mes affections humaines, a-t-il écrit peu après, en quittant l'unique Itome et le troupeau où j'ai dépensé, pendant dix-huit ans, toute ma vie d'homme, aucune parole ne peut le dire. «
Manning se rend bien compte de la portée de la rupture dont ce départ est le premier acte. La lumière s'est faite décidément, dans son esprit, sur le problème qu'il débat depuis si longtemps. « Je sens, écrit-il à Ilope le 11 décembre 1850, que la preuve est complète. Pendant longtemps, je craignais, malgré tout, que je ne fusse en train de faire quelque chose de moralement fautif. Cette crainte s'est dissipée. » Comme il lécrit, quelques jours plus tard, à Robert AVilberforce, il suffit que « le chagrin humain s'apaise et laisse son jugement clair », pour qu'il n'hésite plus à condamner l'anglicanisme. « En vérité, ajoute-t-il, si vous et moi étions nés hors de l'Église d'Angleterre, nous n'aurions pas mis en doute, même un jour, où est
1 Life >,f Mannhuj, t. I. p. 577 à 580.
la véritable E<i^lise. » Et pourtant, il le déclare, il n'a pas eu « d'amour plus fort » que celui qu'il portait à l'Eglise d'Angleterre ; mais il aime plus encore la vérité. Oh il va, il le sait. A Robert Wilberforce qui lui parle de fonder, entre l'Eg-lise établie et l'Eglise romaine, une Eglise libre, analogue à la Free Kirk d'Ecosse : « Non, répond-il; il y a trois cents ans, nous avons quitté un bon navire pour un bateau ; je ne veux pas maintenant quitter le bateau pour un baquet'.» Il écrit à Hope : » Je suis entièrement d'accord avec vous sur l'alternative : c'est Rome ou la licence de pensée et de volonté-. » 11 ne songe plus, comme naguère, à essayer de retenir ceux qui le devancent dans cette soumission à la vraie Eglise. 11 écrit à Be!lasis, quand celui-ci lui annonce sa conversion : « Voici la prière que j'ai dite, cbaquejour, pendant des années, pour quelques amis très proches, maintenant dans l'Eglise de Rome : " Mon Dieu, s'ils ont tort, ouvrez « leurs yeux; s'ils ont raison, ouvrez les miens. » Et cela résume bien tout ce que j'ai senti en lisant votre bonne lettre. Que Dieu vous garde pour lui-même^! » Manning cependant semble avoir peine, en ce qui le touche, à accomplir le dernier pas. Il a résigné ses fonctions, il s'est retiré à Londres, chez sa sœur, il ne fait plus acte de ministre, il refuse d'entendre les confessions ; mais il continue à suivre les offices anglicans et à y communier; et cette situation va se prolonger
' Life of Manninçi, p. 598.
■i Ibid., t. I, p. 589 à 392.
3 Me77ïOi'ials ofSevfjeant Dellasis, p. 111, 112.
222 LA RHXAISSANCE rATllOI.KjrR EN ANGLETERRE
encore plus de quatre mois. Par moment, comme s'il cherchait à gag-ner du temps, il reparle d'un voyage sur le continent'. Il tâche de se justifier à soimême et aux autres ces délais : il prétend que cette circonspection aura cet avantage qu'cjn ne pourra pas lui reprocher d'avoir agi par légèreté '^. Ou bien encore il avoue qu'en attendant, il veut laisser une dernière chance à quelque intervention de Dieu lui révélant quil s'est trompé^. La vérité est qu'il souffre cruellement, non seulement du sacrifice qu'il s'impose, mais de la peine qu'il sait causer aux autres. En dépit de sa réserve habituelle, ses lettres de ce temps respirent une tristesse profonde ; l'accent en est souvent poignant et déchirant; c'est la longue agonie par laquelle Newman avait passé avant lui. « Quant à moi, écrit-il le 7 janvier 1851, j'ai éprouvé un chagrin intérieur tel que nul autre que Dieu ne peut le connaître... Personne ne peut dire à quel point je me sens torturé et déchiré de tous les côtés, comme les gens, en d'autres temps, l'ont été avec des crocs ''. » Faisant évidemment allusion à la mort de sa femme dont, à l'ordinaire, il évitait de parler, il se laisse aller à écrire à son « cher Robert " : u Mon cœur est triste et seul, comme il l'était déjà, il y a plusieurs années, après un grand événement. » De ce sentiment d'isolement, il donne lui-même l'explication : c'est qu'ayant brisé
1 Life ofManning. t. 1, p. .j90, 591.
2 Ibid., p. 588.
3 Ibid., p. o99.
* Ihid., p. 59'.).
avec ce qui le soutenait dans le passé, sans avoir encore fait sienne la réalité sur laquelle il espère s'appuyer dans l'avenir, il se sent, pour le moment, comme il dit, « dansunracimm ' ».
A la façon dont quelques-uns de ses proches, entre autres son frère aîné, reçoivent l'avis des premiers pas qu'il fait pour s'éloigner, Manning peut pressentir l'amertume des séparations au-devant desquelles il va-. D'autres, comme M. Gladstone, le pressent, jusqu'à la dernière heure, d'une argumentation qui lui parait d'ailleurs plus impérieuse que convaincante ^. Il serait plus facilement troublé par l'appel attendri et désolé de ceux qui lui dépeignent tant d'àmes dont il était le guide, désemparées par sa défection. Il ne cache pas que de tels appels « lui brisent le cœur ». Comme pour s'excuser auprès de ceux qui le lui adressent, il rappelle ce qu'il a fait, depuis quelques années, pour tâcher de justifier à ses yeux l'Eglise anglicane. « Tout ce qui m'a jamais rendu la vie chère, dit-il, était de ce côté ; mais la vérité a été plus forte '. » II n'est pas jusqu'à son cher Robert Wilberforce, jusqu'à présent associé à toutes ses crises d'àme, par lequel il n'ait le grand chagrin de ne pas se voir suivi dans la démarche suprême; il le sent retenu dans l'anglicanisme par la crainte de faire un trop grand chagrin à une épouse tendrement aimée. Manning res-
' Life of Manning, t. I, p. 600.
2 Ibid., p. KS't à o87.
3 Ibid., p. 580 à 383, tjll, 61-2.
4 Ibid., p. 6i-2 à 616.
224 LA RENAISSANCE CATHOLIQrE EN ANGLETERRE
pecte trop la liberté d'une conscience qu'il sait trùs éclairée et très droite, pour la presser indiscrètement, l/iutiniilé des deux amis ne paraît pas atteinte par celte diversité de conduite, Manning continue, jusqu'au dernier moment, à faire confidence à AVilberforce de toutes les phases par lesquelles passe sa conscience'. Se rendent-ils compte tous deux que, pour ne pas marcher, en cet instant, exactement du même pas, ils n'en sont pas moins au fond d'accord et qu'ils ne seront séparés ipie peu de temps? A défaut de Wilberforce, Manning a un autre ami, très cher aussi, avec lequel il est convenu d'une action commune : c'est llope. Il attache beaucoup de prix à cette union et y trouve une grande douceur-. Quant à ceux de ses amis qui lont devancé sur la voie du retour. Allies, Henry Wilberforce, Dodsworth, Bellasis, Laprimaudaye, ils le mettent en garde, avec une tendre et impatiente sollicitude, contre de plus longs retards; ils le pressent de passer, lui aussi, <' au-delà du Tibre ». Ils ne tarissent pas, dans les lettres qu'ils lui écrivent, sur le bonheur, la paix, la lumière dont ils jouissent. Ces adjurations et ces assurances émeuvent Manning qui ne peut sempéclier de faire un retour sur sa propre tristesse^.
Vers le milieu de mars 1851, Manning finit par comprendre qu'il ne peut plus prolonger ses ajournements ; il y discerne, en s'examinant, des motifs qu'il réprouve. « Vous rappelez-vous, écrit-il à Robert ^^'il-
' Life of Manning. t. I, p. 599 à 610.
2 Ihid., p. 588 à ."iJO.
3 Ibi'L. p. 595 à 599.
LA roNVKKSioN DH .MAN.NlN<i 225
berforce, que vous me demandiez, raulomiio dernier, d'attendre six mois? J'ai l'ait ainsi et maintenant je me trouve n'ayant aucune raison de ne pas agir, si ce n'est la contradiction de la chair et du sang, et la vague crainte de faire une faute, là où toute ma lumière me montre qu'il n'y a pas de faute. C'est comme le sentiment de crainte au passage d'une route <Ie montagne, de la sûreté de laquelle je suis par raison parfaitement convaincu'. » Il prend donc son parti. Lui-même a raconté plus tard, en ces termes, dans quelles conditions il assista, pour la dernière fois, à un office anglican : « C'était dans la petite chapelle de Buc/a'nr/hom Palace road. J'étais agenouillé à côté de M. Gladstone. Juste avant le service de la communion, je lui dis : « Je ne peux pas plus « longtemps communier dans l'Église d'Angleterre. » Je me levai et, posant ma main sur l'épaule de M. Gladstone, je lui dis : « Venez ». C'était la séparation des routes. M. Gladstone demeura, et je m'en allai. M. (iladstone demeure encore où je le laissai'-. » Un autre jour, au sortir de chez le notaire où il est allé signer une résignation en règle de sa fonction et de son bénéfice, Manning entre dans rp]glise catholique de Saint-Georges et y dit son premier Ave Maria. U ne lui reste plus qu'à faire sa soumission aux aiitorités catholiques. Dans cette démarche, une dernière épreuve l'attend. Ayant vécu jusqu'alors dans la persuasion de la validité des ordres anglicans, il ne peut tout d'abord
' Life of Manning, t. I, p. 608.
2 Ibid., p. 617.