CHAPITRE VIII
« IIIGII CHLRCII » ET » lîKOAD CHURCH ))
I. L'échec (lu Tractarianisme à Oxfoni a laissé le champ libre au libéralisme religieux. Le Broad church. Tendances antidogmatiques de celte école. Klle introduit, en Angleterre, la critique biblique allemande. Elle veut une Église subordonnée à l'État. — IL Stanley. Son origine et ses premiers travaux. Ses qualités. Il est suspect aux orthodoxes. Le vague et Tineertitude de ses opinions religieuses. Sa tolérance. 11 n'a pas scrupule à rester dignitaire de l'Église. Sa participation ;i la réforme et au commencement <le sécularisation des Universités. — III. Jowett. Ses premières publications. Ojjposition soulevée par sa nomination comme professor rec/ius île grec à Oxford. Son scepticisme. Etat d'esprit ilc la jeunesse universitaire. Influences irréligieuses. — l\. Le Broad c/uivch hors d'Oxford. Maurice. Hurt. Ilobeitson. — V. Publicatin des Essai/s and Reviews. Grande émotion produite. Indignation des Tnu'tariens et des evanrjelicals. .Vrticle de Stanley. Embarras des évéques. Leurs décisions. Deux des Essayistes, condamnés par la Cour des Arches, font appel au Conseil privé. Jowett est dénoncé au vice-chancelier de l'Lniversité. — VI. L'émotion du public religieux est encore augmentée par le livre île l'évêque Colenso sur le Pentateuque. Lettre collective des évéques. L'archevêque du Cap cite Colenso devant lui et prononce sa déposition. Colenso en appelle à la reine en son Conseil. — VII. Le Conseil privé absout les auteurs des /issrt?/.s. Le Broad ckurch\.v\om.\>\\c. Désolation de l'autre camp. Déclaration proposée à la signature du clergé. Condaamation synodale des Essays. Le Conseil privé annule la déposition de Colenso. L'archevêque du Cap proteste et excommunie son suffragant. État d'anarchie de l'Église du Natal. Impuissance à remédier au vice du tribunal d'appel en matière religieuse. Les catholiques prennent avantage de la ligure faite par l'Anglicanisme dans cette crise. Écrits de Manning. Jugement de la conduite de Pusey en ces affaires.
;jOO LA RKN'AISÎSANCE CATHOl.IQri-: EX ANGLETERRE
Dans les dix premières années qui suivirent la conversion de Manning, Pusey et ses amis, suspectés par leurs coreligionnaires, n'ont pu que rester sur la défensive et faire tête à leurs accusateurs qui étaient alors, le plus souvent, les tenants du vieux protestantisme, les partisans du Low olwrch. C'est seulement en 1860, que l'émotion immense et inattendue causée par la publication d'un livre, va leur fournir l'occasion de reprendre l'offensive, et de se porter, à leur tour, contre les novateurs, défenseurs des traditions de l'Eglise d'Angleterre. Seulement cette fois, ce n'est plus contre les evangelicah du Loio cJnirch qu'ils combattent ; ils les ont même pour alliés ; ils sont aux prises avec une école très différente, plus jeune d'aspect, plus moderne d'idées, que, depuis peu d'années, on commençait à appeler le Broad church. Pour comprendre ce que ce mot désignait et quelle était l'origine du conflit, il convient de revenir un peu en arrière.
L'idée maîtresse de Xewman, lors du Mouvement d'Oxford, avait été de combattre ce qu'il appelait, d'un mot plus ou moins bien clioisi, « le libéralisme » en religion, autrement dit le latitudinarisme antidogmatique. Tout ce que le tractarianisme gagnait, dans l'Université, était perdu pour le << libéralisme » ; le « libéralisme », profitait de tout ce qui affaiblissait le tracta-
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rianisme. Ainsi, à la fin de 1841, le premier échec fait à l'influence de NeAvman, par la condamnation du Tract 90, avait-il eu, pour immédiate contre-partie, Téclatant succès avec lecjuel Tun des représentants de Técole libérale, Arnold, avait inauguré son enseignement comme rt'r/ù^.y ^^ro/es-sor de l'Université. Et plus tard, quand le chef du Mouvement se sentit obligé de se soumettre à Rome, l'un de ses principaux sujets ■ d'angoisse fut, comme il l'a raconté lui-même, « le pressentiment » très net que sa sécession amènerait la prépondérance du « libéralisme'. » Ce pressentiment se vérifia. Après la conversion de Newman, le tractarianisme, naguère si vivant à Oxford, y parut mort : les témoignages contemporains en font foi"-. Ce qui, grâce
' Newman en cll'et, a écrit dans I". !/»//(/;//(/, i- partie: « La lieiisée qui m'accabla le plus dan» tout le cours de uiun changement d'opinions, ce fut un pressentiment clair, vérifié par l'événement, que tout cela aboutirait au triomphe du libcralisme. J'avais employé toutes mes facultés à lutter contre le principe antidogmalique... ; j'étais de ceux qui l'avaient, pendant tant d'années, tenu aux abois dans Oxford; ma retraite était donc son triomphe... Ce n'était pas tout. Ainsi (]ue je l'ai déjà dit, il n'y a (pie deux alternatives: le chemin de Rome ou le chemin de ralhéïsme : l'anglicanisme est l'étape à moitié chemin d'un côté, el le libéralisme de l'autre. Combien de gens, je ne le savais que trop, cesseraient de me suivre, maintenant <pie j'allais mai'cher de l'anglicanisme vers Rome, et quitteraient aussitôt l'anglicanisme et moi pour le camp des libéraux !... ha foi dogmatique ne serait-elle pas anéantie dans les esprits d'un grand nombre, par la destruction de la Via média '.' Oh combien ceci me rendit malheureux !... »
- « En ce moment, le Puseyisme [)arail mort », éciit d'Oxford, en 18i!}, un correspondant llirik c/iurch de Sir Roundell Palmer. [Meinoridls, famibj and persunal, par le comte de Selborne, vol. II. p. 64.) Mark Paltison, ancien newmanite, rejeté dans i'inci-édulité par la conversion de son maître, coiislatait le même changement en s'en félicitant : au lieu du « vieil Oxford tory.
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à Pusey, en survivait, se déplaça ; comme j'ai déjà eu l'occasion de le noter, il n'eut plus son centre d'action dans l'Université, etilémigra dans les presbytères de villes on de comtés, où il devait subir peu à peu une transformation, devenir moins purement doctrinal, plus pratique, et aboutir au ritualisme. L'école libérale jugea le moment favorable pour s'emparer, à Oxford, de l'influence perdue par les tractariens. Aussi bien, personnifiée alors par les disciples d'Arnold, se présentait-elle avec une physionomie rajeunie qui tranchait sur le vieux libéralisme ; elle avait je ne sais quoi de plus sympathique, de plus généreux, de plus enthousiaste, de plus sérieusement pieux et religieux, malgré le vague des croyances; rien de commun avec lindifTérence nonchalante et quelque peu sceptique, avec la correction tout extérieure et superficielle, avec le prosaïsme sècliement formaliste, avec l'anémie spirituelle des latitudinaires du xviii* siècle. C'est pour cette école nouvelle, qu'on imagina le vocable nouveau de Broad church (Eglise large), par opposition à Higli church et à Low church (Eglise haute et éç^lise basse). Où ce vocable est-il né? Est-ce
débattant furieusement son éternelle question de l'Église », il découvrait, en 1850, comme par Tetiet <^ d'un coup de baguette magique », un nouvel Oxford où « la théologie était totalement bannie des co/iunon vooms et même des convei'sations privées », et où régnaient les opinions les plus libres sur tous sujets ». [Memoirs do Mark Pattison, p. 24 i.) Plus tard, en 1858, J. B. Mozlej-, écrivait : « Tout est très calme. Il est curieux combien la controverse dans le sens tractarien a quitté Oxford. Aucune allusion n'y est faite, même la plus éloignée. » (Letters of J.-B. Mozley, p. 240.)
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à Oxford, dans une conversation de common 7-oom^? Est-ce dans un article de Stanley, publié par la /^euî<e crEch'mboîirf/, enjuillet 1830? Toujours esl-ilqu'en 1853, dans cette même revue, M. Conybcare s'en servait comme d"unc expression passée dans l'usage. Elle désignait moins un parti délimité, organisé, ayant son Credo nettement formulé, qu'un état d'esprit, une tendance I^e broad churr-hman se méfie de toute institution autoritaire, de toute doctrine trop positive. Sa façon de se mettre à l'aise avec les objections de la science ou de la raison modernes est de considérer les questions dogmatiques comme autant de questions ouvertes sur lesquelles la critique a loisir de s'exercer. 11 prévient les désaccords, en supprimant les résistances. Il veut une Eglise à ce point « compréhensive », que des hommes différant sur les points les plus graves de la théologie puissent s'y trouver réunis-. C'est, à ses yeux, une façon étroite de concevoir cette Eglise que de lui supposer une doctrine définie, essentielle, hors de laquelle commence l'hérésie. Loin de lui répugner, l'hérésie a pour lui une sorte d'attrait. Autant il suppoi'te impatiemment toute affirmation dogmatique, autant il est indulgent à toutes les négations ou au moins à tous les doutes de la critique,
A ce moment même, l'une des manifestations de
' Memorials of Dean La/<e, p. 3o.
- Le De.in Merivale. ami du De.iii Lake, lui disait un jour, avec une pointe d'huiuoitr : « L"l-3fjrlise d'Anglt-tcrre est une merveit- Icuse institution : elle peut contenir deux hommes qui, comme Vdus et moi, (iitîèreut sur tous les points de la théologie.» {Memoi'idls l'f Dean Lii/:e, p. 4.)
celte crilii|ue — non la moindre par son objet et ses conséquences — la critique biblique, commençait à pénétrer d'Allemagne en Angleterre'. Science redoutable qui prétendait écarter les nuages mystérieux dont la Bible, comme autrefois le Sinaï, avait été jusqu'alors enveloppée. Ainsi qu'il arrive souvent dans les entreprises de Tesprit humain, celte science se présentait tout d'abord avec un mélange assez troublant de progrès qui obligeaient l'apologétique à modifier bien des positions acquises, et de témérités qui ébranlaient les fondements de la révélation chrétienne; elle était à la fois inquiétante pour les hommes de foi et déconcertante pour les hommes de routine, si bien qu'au premier abord les défenseurs de la tradition étaient portés à en repousser tous les résultats, aussi bien ceux qui étaient à bon droit suspects que ceux qui devaient être bientôt acceptés par tous. D'ailleurs, même aujourd'hui, quoique les novateurs aient été forcés de reculer sur plusieurs points et que les conservateurs aient dû abandonner plus d'une position reconnue intenable, le départ des erreurs et des vérités mises en circulation par cette science nouvelle est loin d'être complètement fait. Le problème demeure posé devant les apologistes chrétiens, sans qu'on puisse dire encore quand ils s'accorderont sur une solution définitive.
Ces problèmes étaient plus particulièrement graves
' Notons qu'en France également la Revue germanique, destinée à vulgariser les résultats de la critique allemande, commençait sa publication en 1858, et que, quelques années après, en 1SG3, paraissait la Vie de Jésus par M. Renan.
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pour le prolestanlisme anglais (|ui avait gardé, de ses origines puritaines, non seulement le culte, mais la superstition de la Bible, qui était habitué à chercher et à trouver, dans la lettre des Saintes Ecritures, une sorte d'oracle divin, apportant réponse à toutes les questions de l'esprit humain. 11 différait, à ce point de vue, du catholicisme qui reconnaît, à côté de la Bible, une Eglise infaillible pour Finterpréter, une tradition vivante pour la compléter. Pusey s'en rendait compte, quand il écrivait, quelques années plus tard, à un évèque anglican : « C'est la Bible, plus que l'Église, qui tient attachée au Christianisme, la masse des Anglais: leur source de foi est, je crois, la Bible; si leur confiance dans laBible estébranlée, leur Christianisme lésera aussi'. » Est-ce pour cette raison, par intuition plus ou moins consciente du péril, que l'Angleterre fut si lente à s'ouvrir aux travaux de l'exégèse allemande ? Dans la première moitié du xix*" siècle, les théologiens anglicans, même les libéraux, s'étaient tenus systématiquement à l'écart de ces problèmes, comme s'ils en ignoraient ou en redoutaient la gravité. Il n'en était pas question dans les controverses religieuses d'Oxford -. Ce fut seulement après la sécession de Newman, à la faveur de la réaction « libérale » qui se manifesta alors dans l'Université, que la critique biblique fit enfin irruption dans la vieille théologie anglicane. Les anciens ne cachèrent pas leur scan-
I Life of Piiseï/. t. IV. p. 230.
- Pusey, r('[ieii<laiil, mis en éveil par un séjotu- .i tinllinueii en 182.J, avait entrevu la iiravité de ces i]nesli(ins.
396 LA RENAISSANCE CAïnOLIQT'E EN ANGLETERRE
dalc ci leur effroi. Un recteur de Lincoln Collège, prêchant devant T Université, y exprimait le vœu que (i la théologie germanifjue et la littérature germanique fussent au fond de l'Océan germanique ' ». Les tenants du Broad chiirch se firent les propagateurs de cette criti([ue. Poussés par le souffle régnant et par la tendance naturelle de leur école, ils s'approprièrent les conclusions les plus aventureuses et, loin de ménager les opinions traditionnelles, ils semblèrent prendre plaisir à les effaroucher.
Avec leur goût de la critique, avec leur méfiance de tout gouvernement spirituel, avec leur répugnance pour toute autorité dogmatique, les hroacl chiirchmen étaient disposés à voir, dans le christianisme, moins une institution visible et d'origine divine, qu'un sentiment personnel par lequel chacun réglait, à son gré, ses rapports avec Dieu, concevait, à sa façon, le caractère et le rôle du Christ ; leur religion était essentiellement individualiste. Et cependant, par une conclusion au moins inattendue, ces mêmes hommes se déclaraient partisans de la religion d'Etat, de l'J^tablissement anglican, de la suprématie absolue de la Couronne pour laquelle ils revendiquaient le droit de décider en dernier ressort des questions de doctrine religieuse et de gouvernement spirituel. Comment expliquer ce qui semble, de la part de ces u libéraux », une contradiction et une inconséquence? C'est qu'il leur paraissait qu'une telle Eglise, mieux que tout autre, les garantirait contre
• Benjamin JowetI, par L. TuUemache. p. 68.