‹ La Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Qui va succéder à Wiseman? Liste présentée parle chnpitre. Pie IX, de son autorité, nomme Manning. — II. Le nouvel archevêque accueilli par tous avec déférence. Son attitude conciliante. Ses grandes qualités d'administrateur, son zèle et son activité. Sa sollicitude à l'égard des pauvres. Multiplication des églises et des écoles. — 111. Association for the promotion of the Union of Christendom. Objections faites par certains catholiques. Ce qu'en pense Newman. Condamnation prononcée par le Saint-Office. Adresse au cardinal-secrétaire du Saint-Office, signée par 198 clergymen. Confirmation de la condamnation par le Saint-Office. Impression produite. Manning publie et commente cette condamnation. L'Association persiste en ne comprenant que des Anglicans. Orcler of corporate Reunion. — IV. Comment Pusey est amené à écrire son Eirenicon, et quelles idées il y développe. Il se rend en France pour présenter son livre à plusieurs évêques. — V. Accueil fait à YEirenicon parles Anglicans. — VI. Parmi les catholiques, les uns y font bon accueil; les autres, dont Manning, le combattent. Impression de Newman. Sa réponse à Pusey où il fait une magnifique apologie du culte de la Sainte Vierge. Mort de Keble.

La mort du cardinal Wiseman, survenue le 15 février 1865, soulevait une question fort épineuse, celle du choix de son successeur. Ne risquait-on pas de voir renaître, à ce propos, les divisions qui avaient abouti, iu. 1

quelques années auparavant, à la révocation du coadjuteur, Mgr Errington ' ? Les partisans de ce dernier, qui étaient nombreux, ne saisiraient-ils pas cette occasion pour essayer de prendre leur revanche? Manning et ses amis étaient fort préoccupés de cette éventualité où ils pressentaient «la crise la plus grave que l'Eglise d'Angleterre ait eue à traverser depuis la restauration de la hiérarchie 2 ». Dès 1863, en prévision de ce danger, ils avaient, d'accord avec Rome, pressé Wiseman de désigner un nouveau coadjuteur ; mais le souvenir que le cardinal gardait du premier, ne le disposait pas à s'embarrasser d'un second; vieux, fatigué, il ne demandait qu'à finir ses jours en paix, dût-il laisser après lui des problèmes difficiles à résoudre 3. Sa seule précaution fut d'adresser, sur son lit de mort, aux membres du chapitre, cette suprême recommandation : « Je vous conjure d'aimer la paix, la charité et l'unité, même si l'amour de la paix devait quelquefois vous coûter l'abandon de vos opinions personnelles. Et si, dans le passé, quelque chose a été fait contre la charité et l'unité, au nom de Dieu, qu'on le laisse tomber dans l'oubli ; mettons de côté toutes rivalités, pardonnons-nous mutuellement et aimons-nous les uns les autres^. »

La règle était que le chapitre présentât trois candidats, ce qu'on appelait un terna; cette liste était envoyée,

i Voy. 2' partie, p. 306 à 318.

2 Life of Manning, par Purcell, t. II, p. 205.

3 Ibi<l., t. Il, p. 111 à 189.

* Lifi of Wiseman, par Wilfred Ward, t. II, p. 515.

avec l'avis des évêques de la province, au Pape qui faisait la nomination, sans être lié absolument par les présentations. Avant même qu'aucune liste eût été dressée, Manning écrivait à son confident à Rome, M*' Talbot, pour le mettre en garde contre les mauvais desseins des chanoines et pour inviter le Saint-Père à se réserver entièrement le choix. Réuni le 14 mars 1865, le chapitre proposa Mgr Errington, en lui adjoignant M»' Clifford évêque de Clifton et M"r Grant, évêque de Southwark. L'inscription du nom de l'ancien coadjuteur indisposa fort Pie IX qui qualifia ce procédé d'msulto al papa, et Mgr Talbot profita du mauvais effet produit, pour mettre en avant la candidature qu'il avait depuis longtemps à cœur celle de Manning. Il se heurta d'abord à beaucoup d'objections ; les lettres venues d'Angleterre faisaient craindre qu'une telle nomination n'y fût mal accueillie ; le cardinal Barnabo, préfet de la Propagande, assez ému de ces informations où il croyait même découvrir une menace de schisme, laissait voir sa préférence pour les candidatures de M*' Grant ou de M«r Clifford, qu'il savait agréables, l'une au gouvernement de la reine, l'autre à l'aristocratie catholique 1 . Mg* Talbot, fort démonté, hésitait à annoncer directement ces fâcheuses nouvelles au principal intéressé ; il prit alors le parti de les écrire à un ami commun, le chanoine Morris. Manning voyait les choses d'assez haut pour que de telles précautions fussent inutiles avec lui, et il adressa aussitôt

i Life of Manning, t. II, p. 205 à 213.

à Talbot la lettre suivante qui le fait bien connaître et où une vraie noblesse d'àme n'est pas sans se mêler de quelque dépit et de quelque amertume:

Mon cher M«r Talbot, le chanoine Morris m'envoie votre lettre et je vous remercie sincèrement pour vos bonnes pensées à mon sujet et pour votre crainte de me faire de la peine. Cela ne m'en a fait aucune. Si je disais que pas une fois cette perspective ne s'est présentée à mon esprit, je serais hors de la vérité ; car, dans ces dernières années, en Angleterre et au dehors, les gens, dans des propos bienveillants mais inconsidérés, ont mis ce sujet sur le tapis. Mais, en affirmant que, pas un seul moment, je n'ai cru la chose probable, raisonnable ou concevable, je dirais la stricte vérité... Dieu sait que jamais je ne lui ai laissé voir apparence d'un désir à ce sujet. Et, dans ces derniers temps, j'ai été aussi indifférent que si rien n'était en question. Je puis dire, je le crois, que Dieu sait que j'ai vécu pour faire mon œuvre, non pour recueillir des titres ou des promotions... L'œuvre que j'ai pu faire ne dépend de la faveur ou de l'approbation de qui que ce soit, en dehors de Notre-Seigneur et de son Vicaire, et rien ne peut l'affecter aussi longtemps que nous nous conservons dans la grâce de Dieu. Je n'ai donc aucune crainte des variations possibles du cardinal Barnabe II peut me donner du tracas, mais rien de plus. Si le Saint-Père désire que notre œuvre soit dissoute, elle n'existera plus avant le coucher du soleil. S'il ne le désire pas, personne dans le monde, j'en suis convaincu, ne peut la défaire. C'est pourquoi, pour l'avenir, je suis sans un moment de crainte. Si j'avais désiré ma récompense en ce monde, je n'aurais pas dit avec aussi peu de réserve ce que je crois être la vérité. J'ai consciencieusement offensé protestants, anglicans, catboliques gallicans, catholiques nationaux, catholiques mondains, et le gouvernement, et cette opinion publique qui,

en Angleterre, s'attaque, tout le jour et par tous les moyens à l'Église et au Saint-Siège. Vous savez si c'est le meilleur chemin d'obtenir ma récompense en ce monde. Et j'espère y persévérer jusqu'à la fin... Votre bonté m'a conduit à vous dire tout ceci. Soyez sûr que je ne vise à rien, et soyez sûr également qu'aussi longtemps que j'aurai vie et force, vous me verrez marcher droit dans le même chemin... En voilà plus qu'assez surmoi-même.Nous sommes, en vérité, dans une crise. Mais je suis en peine, moins de savoir quel sera l'archevêque de demain que de voir six ou huit personnages incompétents qui ont contrecarré la grande œuvre du cardinal, aujourd'hui caressés et encouragés. Cela, je pense que c'est indigne et que c'est une atteinte à la mémoire du cardinal... J'ai des raisons de croire que le parti adverse est plus affairé que jamais et qu'il est encouragé par le silence d'ici, et je dois ajouter par la timidité de la Propagande1.

En effet, si le choix eût été laissé à la Propagande, il n'eût très probablement pas satisfait Manning. Mais Pie IX était là ; il connaissait Manning que les affaires dont le chargeait Wiseman avaient souvent conduit à Rome, etil s'était pris d'un goût très vif pour sa personne et ses idées; ce que lui répétait chaque jour, à ce sujet, son familier, Msr Talbot, échauffait encore cette sympathie, il décida de se saisir de l'affaire, ordonna un mois de prières et de messes, et se sentit alors comme pressé d'en haut de faire acte d'autorité, en substituant aux candidats du chapitre, l'homme qui lui paraissait le mieux convenir à la situation. « Je me suis trouvé vraiment inspiré de vous nommer, racontait-il lui-

1 Lettre du 31 mars 1865. {Life of Manning, t. II, p. 209-210.)

même plus tard à Manning, et je croyais toujours en tendre une voix me dire : Place-le là, place-le là 4, »

Ce fut ainsi que, le 30 avril 1865, la volonté person nelle de Pie IX, écartant les candidats proposés, tous évêques et catholiques de naissance, éleva à la tête de l'Église d'Angleterre un converti qui n'était que simple prêtre, et que Henry Edward Manning, ancien archidiacre anglican de Lavington, devint, à cinquante-sept ans, archevêque catholique de Westminster.

Ceux mêmes qui avaient désiré la nomination de Manning n'étaient pas sans inquiétude sur la façon dont elle serait accueillie en Angleterre. A l'honneur de tous, et particulièrement de ceux qu'on avait accusés de trop d'indépendance à l'égard de Rome, il apparut tout de suite que ces craintes étaient vaines. Devant la décision du Pape, tous, membres du chapitre, évêques, prêtres, laïques, se soumettent, non seulement avec déférence, mais avec bonne grâce, et en donnent l'assurance au nouvel archevêque. Celui-ci, dans ses lettres à Mgr Talbot, constate avec émotion cet accueil qui « dépasse ses espérances » et par lequel il lui semble que « le passé est réellement effacé ». << J'ai confiance, ajoute-t-il, que les alarmistes cesseront d'avoir peur2. » Quand à Mgr Errington, il s'enferme

1 Life of Manning, t. II. p. 217, 218.

2 Ibid., t. II. p. 222, 225, 228, 232.

MAXNING A L ARCHEVECHE DE WESTMINSTER 7

en une retraite où il demeurera jusqu'à sa mort, en 1886, sans se permettre la moindre récrimination, ni même un essai d'apologie.

Manning aide à cet apaisement par son attitude. Après avoir été si ardent, si énergique, parfois si âpre dans la lutte, il est modeste, conciliant, aimable, gentle dans la victoire. Rien, dans sa conduite, qui rappelle le V se. viclis. Ce n'est pas seulement, chez lui, tactique habile ; c'est sollicitude des âmes dont il reçoit la charge, sentiment de sa responsabilité devant Dieu et devant son Eglise. En apprenant, le 8 mai au matin, le choix dont il est l'objet, son premier mouvement est d'aller s'agenouiller devant le Saint-Sacrement. Les conditions dans lesquelles s'est faite sa nomination, a non seulement, dit-il, en dehors de toute influence humaine, mais en dépit de nombreuses et puissantes oppositions humaines », l'intervention du Saint-Père, « la personne la plus surnaturelle qu'il ait jamais vue », lui paraissent une manifestation directe du Saint-Esprit. « C'est, ajoute-t-il, comme si j'avais entendu Notre-Seigneur m'appeler par mon nom. » Il y voit une raison d' « oublier sa propre indignité » et d'aborder sa tâche « avec tremblement, mais sans crainte ' ». Un tel état d'esprit exclut tout ressentiment personnel. L'archevêque comprend que sa mission ne peut s'accomplir que dans une pensée de concorde et de charité. « Si je me connais moi-même, écrit-il à

1 Lettres à lady Herbert du 20 mai et du 1er juin 1865 (Life of Manning, ï. II, p. 228, 230).

Mgr Talbot, je n'ai d'autre désir que de finir ma vie en travaillant pour l'Eglise et pour les âmes, en charité et en paix avec tous1. »

Dès le début, ses actes sont en conformité avec ses sentiments. A l'un de ses anciens adversaires du chapitre qui vient, l'un des premiers, lui rendre hommage, il répond en le nommant son vicaire général. Il se fait consacrer par Mgp Ullathorne dont le nom a été mis en concurrence avec le sien, et les deux prélats assistants sont Mgr Clifton et Mgr Grant, les candidats présentés parle chapitre. L'amabilité digne de son accueil surprend et gagne les esprits les plus prévenus. Mgr Talbot n'en revient pas et lui écrit de Rome : « Une chose est tout à fait merveilleuse, c'est le changement de l'opinion des catholiques en votre faveur. Vos plus grands ennemis sont entièrement retournés. J'ai reçu, l'autre jour, de Searle, un panégyrique de vous. Un tel changement de sentiment, je ne puis l'attribuer qu'au Saint-Esprit a. »

Le jour de sa consécration, sous le coup des émotions qu'il venait de traverser, Manning paraissait à ce point exténué qu'il entendit une vieille Irlandaise dire sur son passage : « Quelle pitié de se donner tant de mal pour quinze jours 3 ! » Aussi obtient-on de lui qu'il prenne d'abord quelques semaines de repos sur le continent ; mais il a hâte de se mettre à l'œuvre et,

1 Life of Manning, t. II, p. 258.

2 Lettre du 10 juillet 1863 {Ibid., t. II, p. 257).

3 Ibid., t. II, p. 231.

dès qu'il a à peu près recouvré ses forces, il revient à Londres s'emparer de la direction de son diocèse. Il s'y montre tout de suite the right man in the right place. J'ai déjà dit que, comme écrivain, comme orateur, comme penseur, il avait des supérieurs et que, notamment, il était très loin de Newman ; mais, comme homme de gouvernement, il est de premier rang. On pouvait déjà le deviner, quand il agissait en sous-ordre à côté de Wiseman. Devenu chef, il peut déployer plus librement et plus largement ses qualités. D'une activité prodigieuse, d'une volonté qui ne se laisse jamais dévier de son but, d'un courage que rien n'intimide ni n'abat, il est souple et tenace, flexible dans les moyens, inflexible dans les desseins, usant d'autant d'habileté à tourner les obstacles que d'énergie à les surmonter, sachant manier les hommes, les charmer et les dominer. Ces procédés de haute politique, appliqués aux choses religieuses, lui plaisent, et il s'y sent dans son élément. Son autorité, toujours considérable, est parfois un peu impérieuse et despotique comme il arrive aux grands hommes d'action. Assumant toutes les responsabilités, attirant à lui toutes les affaires, il veut être le maître, et n'admet à côté de lui que des instruments. Il comprend ainsi le rôle de ses collaborateurs, particulièrement de ses vicaires généraux ; c'est bien pour cela, comme il l'explique à son ami Talbot, qu'il a cru pouvoir se donner, sans risque, le bon air d'appeler à cette fonction un de ses anciens adversaires du chapitre : « Aussi longtemps, écrit-il, que j'aurai santé et force, il importera peu de savoir qui sera vicaire gêné-

rai1. » Il ne souffrira pas que personne tienne auprès de lui la place que lui-même occupait auprès de son prédécesseur. Même méfiance à l'égard des laïques considérables; il n'attend pas d'eux d'initiative dans les questions publiques qui intéressent la religion ; il se contente de leur demander leur argent et au besoin un concours toujours subordonné, ce qui ne l'empêche pas, non sans quelque inconséquence, de leur reprocher leur inertie et leur indifférence. Y a-t-il lieu de traiter avec les hommes politiques, d'agir sur l'opinion, il en fait son affaire et s'en tire à merveille. 11 n'a pas de cesse que toute la presse catholique, revues et journaux, ne soit entièrement dans sa main. C'est ce même sentiment jaloux de son autorité qui lui inspire, à l'égard des ordres religieux d'hommes, à son avis trop indépendants des évêques, une méfiance qui étonne au premier abord chez un ultramontain si prononcé. Rien ne l'impatiente comme d'entendre affirmer que l'état du religieux est supérieur â celui du prêtre séculier. Il n'aime pas surtout les jésuites et leur refusera obstinément, pendant tout son épiscopat, la permission de fonder aucun établissement d'enseignement dans son diocèse 2.

i Life ofManning, t. II, p. 232.

2 Parmi les notes recueillies dans les papiers de Manning, s'en trouvait une où le rôle de la Compagnie de Jésus était critiqué et indiqué comme un des obstacles au retour de l'Angleterre au catholicisme. Le biographe de Manning, M. Purcell, s'est borné à mentionner l'existence de cette note, en ajoutant qu'il lui avait paru sage de ne pas la publier en ce moment {Life of Manning, t. I, p. 7, et t. II, p. 774). Cette réserve était plus apparente que réelle, car elle tendait à faire croire que la note

Hâtons-nous d'ajouter que si Manning est jaloux de son autorité, ce n'est pas pour en tirer un avantage personnel ou une satisfaction d'amour-propre. C'est pour le bien de la religion qu'il veut être le maître. Là est l'inspiration exclusive de sa conduite. A cette cause, il se dévoue sans compter sa peine. Son activité est prodigieuse. Pas une heure de ses journées qui ne soit employée au service de son diocèse ou de l'Eglise en général. Attentif à tous les rouages de son gouvernement ecclésiastique, il les tient dans sa main et les fait mouvoir. Il est prompt à toutes les initiatives, dit son mot dans toutes les polémiques intéressant le catholicisme. Prédicateur infatigable, chaque dimanche, conformément à l'annonce faite la veille dans le Times, il parle dans une église, quelquefois dans deux ou trois, de préférence dans celles des quartiers ouvriers et pauvres.

Cet amour des pauvres est l'un de ses sentiments dirigeants. 11 l'éprouve surtout à l'égard de ces nombreux Irlandais, noyés dans la masse protestante ou irréligieuse de l'immense cité ; comme évêque, il se sent responsable de leurs âmes ; comme Anglais, il a conscience d'un devoir depuis longtemps méconnu. En lisant son Times, chaque matin, il regarde anxieusement au compte rendu du tribunal de police, et

était trop accablante pour qu'on pût la faire connaître. Aussi assure-t-on que le P. Kent, qui a reçu mission des amis de Manning d'écrire une Vie qui corrige celle de Purcell, a décidé, dans l'intérêt même des jésuites, d'y insérer le texte de cette note. Le livre du P. Kent doit paraître prochainement à Londres.

quand il y trouve, ce qui ne laisse pas d'arriver assez souvent, le nom d'un fils ou d'une fille de l'Irlande, sa figure trahit une douloureuse angoisse. Il a constaté que, parmi les catholiques disséminés dans les quartiers populaires de Londres, plus de vingt mille n'ont près d'eux ni église où suivre leur culte, ni école où faire donner à leurs enfants une éducation religieuse. Aussi, quand de généreux souscripteurs lui apportent 400.000 francs pour entreprendre la construction d'une grande cathédrale qui manquait à son diocèse, refuse-t-il, non sans causer plus d'un désappointement, d'entrer dans leurs vues, et déclare-t-il plus urgent de multiplier d'abord les chapelles et les écoles des quartiers pauvres. « Pas une pierre de la cathédrale ne sera posée, dit-il, tant que les âmes ne seront pas mises à l'abri dans l'Eglise spirituelle; car celle-ci est la véritable cathédrale de Westminster. » Jusqu'à sa mort, et en dépit de beaucoup d'instances, il persévérera dans cette résolution '. Il veut que tout catholique, si pauvre soit-il, ait un lieu de culte et des prêtres à sa portée, dût-on pour cela se contenter d'installations modestes et relativement peu coûteuses. Grâce à cette impulsion, Londres qui n'avait, en 1850, que 38 églises, possède aujourd'hui, pour 200.000 catholiques, 116 paroisses ou missions. Même effort et

1 La cathédrale, ainsi ajournée, devait être construite par le successeur de Manning, sur un terrain que ce dernier avait eu la prévoyance d'acquérir, au centre du quartier de Westminster. Inaugurée récemment, elle est l'un des monuments religieux les plus considérables de Londres.

mêmes résultats pour les écoles populaires. « Tout enfant catholique, proclame Manning, a droit à une instruction et à une éducation catholiques. » Dès 1866, il crée, pour susciter et recueillir les souscriptions, une caisse des écoles, Westminster diocesan éducation Fund, qui lui permettra d'élever de 11.245 à 22.580, le nombre des enfants recevant une éducation catholique.

L'archevêque ne perd pas de vue qu'en multipliant les centres religieux, il faut s'assurer des prêtres pour les desservir: de là, les mesures qui, avec le temps, porteront le chiffre des prêtres de son diocèse de 210 à 350. Le nombre n'est pas tout ; il s'inquiète de la formation de ce clergé. Le souvenir qu'il a gardé de ses anciens collègues anglicans, souvent bien nés, gradés d'université, lui a fait sentir ce qui manquait parfois, non certes comme zèle et dévouement, mais comme distinction sociale et culture intellectuelle, au clergé catholique, particulièrement à l'élément irlandais qui y tenait une assez grande place. Il voyait là une des raisons qui empêchait le clergé d'avoir prise sur la société anglaise. Jusqu'à la fin, il devait être préoccupé de cette cause de faiblesse et chercher les moyens d'y remédier, non sans placer toujours au premier rang la formation surnaturelle du prêtre, élevant très haut l'idéal de sainteté qu'il lui propose et qu'il développera plus tard dans un de ses livres les plus réputés, Du sacerdoce éternel. Chez lui-même, d'ailleurs, l'activité extérieure s'appuie sur une vie intérieure fort occupée des choses surnaturelles. Cet

homme de gouvernement est aussi un homme de prière, aimant à faire de fréquentes visites au Saint- Sacrement, expert, pour lui-même et pour les autres, dans les voies intérieures, confesseur fort recherché, aussi attentif et habile à diriger une seule âme troublée qu'à poursuivre de grands desseins de politique ecclésiastique.

Dès le début de son épiscopat, le nouvel archevêque eut à marquer l'attitude qu'il entendait prendre en face des anglicans qui tendaient à se rapprocher du catholicisme et qui s'appelaient eux-mêmes « anglo-catholiques». Les faits qui déterminèrent son intervention remontaient à une époque antérieure à sa promotion ; force est donc, pour comprendre ce dont il s'agit, de revenir plusieurs années en arrière.

A mesure que, par l'effet du Mouvement d'Oxford, les idées et les pratiques catholiques reprenaient place dans la vie des anglicans, ceux-ci sentaient davantage l'inconséquence et le vice de leur séparation d'avec Rome. Tandis que quelques-uns en concluaient au devoir personnel d'abjurer le schisme et de se soumettre à la véritable Eglise, d'autres se persuadaient que, pour travailler au rétablissement de l'unité, il était un moyen plus efficace que les sécessions individuelles ; ils rêvaient d'une réconciliation, d'une re-union des Eglises, malheureusement séparées au xvi" siècle, d'une sorte de traité de paix à conclure

entre les deux sociétés religieuses. L'idée n'était pas neuve et avait déjà fait plusieurs fois, aux siècles précédents, l'objet de négociations plus ou moins autorisées. Reprise, vers 183G, par quelques esprits ardents de l'avant-garde ritualiste, dont le plus actif était un clergyman de province, gradé d'Oxford, le docteur Lee, cette idée sembla alors se préciser et prendre plus de corps par la publication d'un journal intitulé The Union, qui soutenait ouvertement la nécessité d'un accord avec le Saint-Siège et l'Eglise universelle. Du côté catholique, certains esprits virent là un fait gros d'espérances : le retour en corps de l'Église anglicane à l'unité catholique, ce qu'on appelait the corporate Union, ne leur paraissait ni invraisemblable en fait, ni impossible en droit, et ils se rappelaient que, dès 1841, Wiseman en avait, dans une lettre publique à lord Shrewsbury, envisagé l'éventualité.

De ces catholiques, le plus confiant était Ambrose Phillipps de Lisle. Sa situation sociale et les services rendus par lui à l'Eglise le mettaient en vue çarmi ses coreligionnaires. D'une vieille famille d'origine huguenote, tout semblait l'éloigner de l'Eglise romaine, quand, en 1825, à l'âge de quinze ans, il s'était fait catholique, devançant de beaucoup les grands convertis de l'école tractarienne. On l'avait vu alors, à une époque où presque rien ne se faisait dans ce sens, se vouer, avec une ardeur généreuse, à la diffusion de sa foi nouvelle, créer de nombreuses chapelles dans le voisinage de ses propriétés, y attirer •des prêtres, y fonder même un monastère de Trap-

pistes. Lorsque, plus tard, le] Mouvement d'Oxford avait déterminé un renouveau catholique dans le sein de l'anglicanisme, il l'avait suivi avec une ardente sympathie, y saluant le présage d'un retour général ; presque seul parmi les catholiques, il avait cherché, non sans s'exposer à quelques rebuffades, à nouer des relations avec les chefs de Mouvement. Les conversions retentissantes de 1845 et de 1850 lui avaient paru la justification de ses espérances. Prompt aux enthousiasmes, il se croyait toujours près de tenir, ce qu'il désirait et ne se résignait pas aux attentes patientes. Sa foi très profonde comptait volontiers sur les interventions miraculeuses et tournait parfois en illusion de visionnaire. Il se considérait lui-même comme « l'enfant du miracle » et attribuait sa propre conversion à la révélation d'un songe. Facilement crédule à toutes les prétendues prophéties, il en avait recueilli une, vieille de cent cinquante ans, émanant d'un jardinier, et annonçant, pour une date qu'il calculait devoir être proche, le retour de l'Angleterre au catholicisme *.

Ce passé et cet état d'esprit préparaient Phillipps de Lisle à voir, dans l'initiative des rédacteurs du journal Y Union, le signe précurseur du grand événement attendu et désiré. Derrière cette petite avant-garde d'irréguliers, il se figura que toute l'Eglise anglicane se mettait en mouvement, publia un traité sur V Unité future de la chrétienté, et écrivit, en mai 1857, une longue lettre

1 Life and Lelters of Ambrose Phillipps de Lisle, par Purcell, édités et terminés par Edwin de Lisle, t. I, passim.

au cardinal Barnabo, préfet de la Propagande, où il lui annonçait qu'un vaste parti s'était formé dans l'Église anglicane, avec l'idée de se réunir à l'Église catholique et de se soumettre au Pape ; il affirmait que ce parti comprenait déjà deux mille prêtres et jusqu'à dix évêques, parmi lesquels son incroyable illusion comptait Wilberforce, dont on sait la passion antiromaine. Puis, comme le cardinal lui exprimait, dans une lettre brève, sa satisfaction d'une semblable nouvelle, il interprétait cette lettre comme un encouragement de Rome à s'associer à ce mouvement, s'abouchait avec les promoteurs anglicans, et tenait avec eux, le 4 juillet 1857, une réunion dont il s'empressait d'envoyer les résolutions au cardinal : la première portait le vote d'un calice d'or, offert à Son Eminence en signe de « gratitude » et comme « un gage de la réunion espérée des Eglises anglaise et romaine » ; la dernière annonçait l'intention de fonder, en vue du même objet, une association de prières pour laquelle on sollicitait du Saint-Père une indulgence, étendue, s'il était possible, même aux anglicans « n'étant pas en communion extérieure avec le Saint-Siège ». Les statuts de Y Association for the promotion of the Union of Christendom, ou, suivant le procédé d'abréviation coutumier aux Anglais, de l'A. P. U. G., furent, en effet, établis par le Rev. Lee et par Phillipps de Lisle, le 8 septembre de la même année ; ils étaient rédigés en anglais, français et latin, pour être répandus en tous pays1.

1 Life and LettersofAm.br. Phillipps de Lisle, 1. 1, p. 372 à 380. ni. 2

La confiance enthousiaste de Phillipps de Lisle était loin d'être partagée par tous ses coreligionnaires. Je ne parle pas seulement de ceux des anciens catholiques de naissance qui déjà n'avaient pas vu sans ombrage l'afflux des conversions individuelles, et qu'effarouchait, à bien plus forte raison, la perspective de cette invasion collective, de cette constitution, en Angleterre, d'une sorte d'Église uniate, à côté de laquelle la communauté des vieux fidèles risquerait de faire bien petite figure. Mais il était des objections d'un ordre plus relevé. Tout d'abord, on faisait observer que les anglicans, partisans de la re-unîon, partaient de ce qu'on a appelé la théorie des trois branches; ils considéraient les trois Eglises, anglaise, grecque et romaine, comme trois branches, malheureusement séparées, de l'Église universelle; il s'agissait de les rapprocher par une transaction négociée de puissance à puissance. La thèse catholique était fort différente ; elle n'admettait qu'une seule Église en possession de la vérité, à laquelle les Églises séparées devaient se soumettre. Or, de la part des catholiques faisant partie de l'Association, n'y avait-il pas plus ou moins abandon de ce point de vue? Phillipps de Lisle désavouait toute intention de ce genre; mais on croyait pouvoir lui opposer certaines expressions de sa brochure ou du préambule des statuts de l'Association. En second lieu, on objectait qu'en poursuivant le retour en corps, les catholiques négligeaient et décourageaient les conversions individuelles, seules possibles et réelles; on les accusait même formellement de persuader à des anglicans qui n'avaient plus foi dans leur

MANN'LNG A l'ARCHBVÊOHÉ DE WESTMINSTER 19

Église, qu'ils pouvaient en conscience y demeurer, afin de mieux aider ainsi à l'exode général1. Fhillipps de Lisle, en effet, ne dissimulait pas que les conversions individuelles lui paraissaient bien peu de chose à côté du retour en corps et qu'il n'avait guère de goût à pêcher à l'hameçon un pauvre petit poisson, quand il rêvait d'un vaste coup de filet; mais, s'il jugeait plus prudent et plus habile de ne pas pousser personnellement à ces conversions, il se défendait hautement d'avoir jamais détourné qui que ce fût d'obéir à sa conscience, quand elle le pressait de se joindre à l'Eglise romaine; il contestait d'ailleurs qu'en fait la campagne pour la Corporale union eût diminué le nombre des conversions ; elle l'aurait plutôt accru, et il citait le cas de plusieurs unionists qui avaient fait récemment leur abjuration dans sa propre chapelle. Enfin, une troisième critique, et non la moins fondée, était que les espérances conçues par Phillipps de Lisle étaient absolument chimériques, que les unionists étaient en très petit nombre, sans influence sur la masse de leur Eglise, et que cette multitude de clergy-

1 Telle était bien, en tous cas, la thèse de certains anglicans unionists. L'Union Review publiera, en 1867, la lettre suivante, écrite par un anglican à un catholique étranger : « Dans une telle position, il vaut beaucoup mieux, pour tous, rester à travailler où nous sommes. Car qu'adviendrait-il de l'Angleterre, si nous quittions son Eglise? Elle serait simplement perdue pour le catholicisme et gagnée au rationalisme... C'est seulement par l'entremise de l'Eglise anglaise elle-même que l'Angleterre peut être catholicisée..., et, tant que l'Eglise d'Angleterre reste ce qu'elle est, nous joindre à vous, autrement qu'en corps, serait, à notre point de vue, pécher contre la vérité. » (Cité dans The Secret History of the Oxford Movement, par Walsh, p. 152.)

men et même d'évêques anglicans, disposés, selon lui, à s'unir au Saint-Siège, n'existaient que dans son imagination1.

Si fondées que fussent ces critiques, il n'en restait pas moins que le mouvement unioniste partait d'un sentiment louable et servait au progrès des idées catholiques. L'habileté et la justice eussent donc commandé de le traiter avec ménagement et d'éviter, tout en sau' vegardant les principes indispensables, de le rebuter trop rudement. C'est ce que ne comprirent pas toujours des esprits intransigeants, plus empressés à mettre dédaigneusement les anglicans qui se piquaient de catholicisme, en face de leurs inconséquences, qu'à aider charitablement leur bonne volonté. Tel se montra Ward dans la Revue de Dublin. Manning, déjà influent, bien qu'alors il ne fût encore que simple prêtre, se plaisait à déclarer qu'une seule âme conquise et soumise valait mieux que tous ces clergymen prétendant négocier. Les erreurs doctrinales et les illusions de fait des fauteurs de corporate union furent dénoncées à Rome. L'effet de ces rapports ne fut pas long à se faire sentir dans le ton très changé d'une seconde lettre que le cardinal Barnabo écrivit à Phillips de Lisle, pour refuser le calice qui lui était offert au nom de l'Association : il pouvait d'autant moins l'accepter, disait-il, « que la Sacrée-Congrégation qu'il présidait aurait semblé par là consentir et conniver à

1 Life and Lelters of Ambr. Phillipps de Lisle, t. I, p. 373, 374, 381 à 385, 398; Life of Wiseman, t. II, p. 480 à 486.

MANNING A L ARCHEVÊCHÉ DE WESTMINSTER 2i

une doctrine fausse1 ». Le cardinal "Wiseman, qui, au premier moment, avait montré quelque sympathie aux unionistes et avait reçu plusieurs fois le Rev. Lee, ne tarda pas, non plus, sous l'influence de Manning, à modifier son attitude. Craignant d'être compromis par l'insistance avec laquelle les promoteurs du mouvement se réclamaient de sa Lettre à lord Schrewsbury publiée en 1841, il adressa au Saint-Siège un long mémorandum dans lequel il critiquait la conduite de Phillipps de Lisle et de ses amis2.

Newman, qui, à cette date de 1857, était encore recteur de l'Université catholique de Dublin, n'avait pas non plus grande confiance dans l'entreprise où il lui semblait qu'on s'engageait avec plus de générosité que de clairvoyance. Consulté par Phillipps de Lisle, il le mit en garde contre ses trop faciles espérances : la conversion en corps de l'Eglise anglicane ne lui paraissait pas possible. Il avait de plus peine à comprendre que des personnes pressées par leur conscience de se faire catholiques, se crussent autorisées à « marchander » leur soumission et à « poser des conditions » au Saint- Siège. Enfin il s'effrayait de tout ce qui pouvait paraître encourager des anglicans à différer leur conversion indviduelle. « 11 est déjà, pour eux, écrivait-il à Phillipps de Lisle, d'une si extrême difficulté de hausser leur esprit jusqu'à comprendre la réelle nécessité de quitter la position à laquelle ils se sontélevés, peut-être aussi leur

1 Life and Letters of Philipps de Lisle, t. I, p. 380, en note.

2 Life of Wiseman, t. II, p. 479 à 488.

profession, leur entourage, leur famille, qu'ils se prévaudront aisément de la plus légère excuse, venant surtout de quelqu'un d'aussi respecté que vous et qui est lui-même un converti. Eh bien alors, imaginez que ces très chères et très précieuses âmes, — disons, par exemple, le docteur Pusey, — soient retenues dans cet état, alors que la grâce leur a été offerte et qu'elles ne l'ont pas suivie ! » Il ne contestait pas sans doute « l'intérêt que pouvait avoir le catholicisme à ce que des individus ne se convertissent pas et restassent pour être le levain qui fait lever la pâte ». Mais il se demandait si l'on se souvenait assez que chacun de ces individus avait son âme à sauver. En tout ceci donc, sa manière de voir se rapprochait de celle de Manning, où il s'en distinguait, c'est qu'il rendait hommage aux intentions de Phillipps de Lisle, et reconnaissait les heureux résultats que pouvait obtenir la charité pleine de tendresse et de respect dont celui-ci usait envers les anglicans; il craignait qu'à Rome on ne repoussât trop durement les ouvertures faites ; il redoutait le « ton » habituel des prélats de la Propagande, «leur ignorance du caractère anglais », leur « peu de tact », qui les exposent « à offenser grandement les gens aussitôt qu'ils sortent des généralités courtoises et bienveillantes que la charité chrétienne commençait par leur suggérer1 ».

Rome, en effet, ne goûtait pas une telle entreprise. Cependant, sans avoir égard aux quelques ardents qui

1 Life and Letters of Philipps de Lisle, t. I, p. 361 à 372

la pressaient de mettre à l'index l'écrit de Phillipps de Lisle, elle resta muette, et, durant plusieurs années, l'A. P. U. C. put continuer à recruter ses adhérents dans les deux communions. A en croire ses promoteurs, leur nombre atteignit bientôt plusieurs milliers et comprenait même des évêques catholiques; Phillipps de Lisle, dont, il est vrai, l'enthousiasme exagérait facilement, signalait au cardinal ^Yiseman ce « merveilleux progrès ». La plus notable adhésion fut celle du P. Lockhart, religieux rosminien, qui avait autrefois devancé, dans sa soumission à Rome, son maître Newman '.

S'il n'y avait eu que l'union de prières, il est probable que cette situation se fût prolongée et que l'autorité religieuse ne fût pas intervenue. Mais l'Association avait une publication périodique qui s'appelait maintenant l' Union Revieio ; or, les élucubrations qu'y inséraient certains adhérents étaient parfois d'une doctrine contestable. Les plus fâcheuses n'étaient pas toujours celles qui émanaient d'anglicans ; quelques prêtres catholiques, plus ou moins ouvertement en révolte contre leurs évêques, laissaient voir que ce qu'ils cherchaient dans la fondation d'une Eglise uniate, c'était un moyen de s'émanciper d'une discipline qu'ils jugeaient gênante, particulièrement de l'obligation du célibat2. On faisait ainsi beau jeu aux critiques. Les évêques s'émurent et, d'accord avec le cardinal Wise-

1 Life and Letters of Phillipps de Lisle, t. I, p. 398.

2 Ibid., t. I, p. 415.

man, adressèrent à Rome, en avril 1864, un mémorandum contre la participation des catholiques à TA. P. U. C. C'était le moment où le Saint-Siège, fort animé contre tout ce qui était suspect de libéralisme religieux, se disposait à publier le Syllabus et l'encyclique Quanta cura; il était donc porté à prêter l'oreille à la dénonciation des évêques, et, le 16 septembre, un rescrit delà Sainte Inquisition, adressé aux évêques d'Angleterre, condamna en termes sévères, comme un acte «. scandaleux », « infecté d'hérésie », tendant à renverser la constitution de l'Eglise et à favoriser l'indifférentisme, la participation des catholiques à l'association en question *.

Le coup était dur pour les catholiques qui s'étaient engagés dans cette entreprise, un peu imprudemment, mais avec l'unique et [sincère souci de servir l'Eglise et de sauver des âmes. Ils se voyaient rudement désavoués à la face de ceux qu'ils avaient cru attirer sur le chemin du catholicisme, mis dans l'alternative de les désorienter et de les rejeter en se soumettant, ou de scandaliser leurs frères en persistant. Dans toutes les hypothèses, il leur paraissait que, seuls, les protestants, ennemis de tout rapprochement, auraient à se féliciter. Ils n'hésitèrent cependant pas un moment : Phillipps de Lisle et le P. Lockhart se retirèrent de l'Association. « Ceux qui exercent l'autorité au milieu de nous, écrivait peu après le second de ces personnages, n'ont pas compris ce que nous vou-

i Life of Phillipps de Lisle, t. I, p. 386 à 389.

lions. J'ai dû néanmoins m'incliner devant leur décision ". »

Un fait extraordinaire se produit alors, qui prouve que, s'il y avait inconséquence et chimère chez les unionists anglicans, du moins leurs intentions étaient sincères et qu'ils étaient animés, à l'égard du Saint- Siège, de sentiments jusque-là inconnus chez leurs coreligionnaires. Loin de répondre sur le même ton, à la répudiation sévère et dédaigneuse du Saint-Office, les principaux d'entre eux, au nombre de 198, tous clergymen, rédigent et signent une adresse au cardinalsecrétaire du Saint-Office, où ils s'efforcent, avec un respect attristé, d'établir qu'on s'est mépris sur leurs intentions ; au reproche d'avoir « affirmé, dans leur prospectus, que les trois communions, la romaine, l'orientale et l'anglicane, prétendent également s'appeler catholiques », ils répondent « n'avoir entendu exprimer aucune opinion sur ce point et avoir seulement parlé du fait, non du droit » ; ils protestent n'avoir d'autre but que le rétablissement de l'union détruite, et ne vouloir y travailler que par la prière. Quant aux opinions particulières exposées dans l' Union Review, ils se défendent d'en assumer la responsabilité et expliquent que ces libres publications, auxquelles Rome n'est pas habituée, sont d'usage courant en Angleterre. Ils rappellent leurs efforts, depuis plusieurs années, pour améliorer les croyances, le culte, la discipline cléricale, et se font honneur, notamment, d'avoir,

1 Life of Wiseman, t. II, p. 490.

au risque d'éveiller autour d'eux plus d'une méfiance, « développé un sentiment de bonne volonté à l'égard de la vénérable Eglise de Rome ». Ils terminent en faisant « humblement profession d'être les serviteurs de Son Eminence » et en se disant a dévoués à l'Union catholique1 ». Phillipps de Lisle, qui croit trouver, dans ce langage, la justification de sa propre conduite, insiste auprès du cardinal Wiseman, pour qu'il prenne en considération des explications données sur un tel ton, et pour qu'il obtienne du Saint-Siège un nouvel examen de cette affaire. Ebranlé, touché, Wiseman paraît un moment disposé à présenter lui-même à Rome l'adresse des 198. Mais Manning, averti, intervient pour l'en détourner. Aussi bien, les jours du vieux cardinal sont-ils comptés, et il meurt, le 15 février 1865, sans avoir rien fait2.

La nomination de Manning à l'archevêché de Westminster n'est pas pour améliorer la situation des pétitionnaires. A défaut de Wiseman, ils ont prié Mgr Talbot de présenter leur adresse. Celui-ci y consent, mais, en même temps, il demande au nouvel archevêque ses idées sur la réponse à faire par le Saint-Office et promet de s'employer à les faire prévaloir dans les conseils romains. Manning n'hésite pas : il estime que les 198 ne sont pas fondés à prétendre qu'ils ont été mal compris; le souci de ne pas rebuter des hommes de bonne foi et de bonne volonté, en voie de rapprochement, le

1 Life of Manning, t. II, p. 279, 280.

2 Life of Wiseman, t. II, p. 489 à 491 ; Life of Manning, t. II, p. 276, 277 ; Life and Letters of Phillipps de Lisle, t. I, p. 400, 401.

préoccupe beaucoup moins que celui d'affirmer hautement la vérité dogmatique tout entière, de dissiper les équivoques et les illusions ; il estime qu'une parole très ferme et très nette du Pape est ce qui aura le plus d'action, non seulement sur les unionists dont « les yeux seront ainsi ouverts », mais sur toute « l'opinion publique d'Angleterre » ; il ajoute que cette campagne de VA. P. U. C. « fait partie d'un système qui est en train de décevoir un grand nombre de catholiques et qui fera beaucoup de mal, si on ne tranche pas tout de suite dans le vif ». Cette façon de voir est communiquée par Talbot à Pie IX qui l'approuve et qui prescrit que la réponse à l'adresse des 198 soit rédigée dans cet esprit1.

Le nouveau rescrit du Saint-Office, daté du 8 novembre 1865, est, dans la forme, un peu moins sec que le précédent : deux premiers projets de rédaction ont été écartés par le Pape, parce qu'il n'en trouvait pas le ton assez « paternel 2 » ; mais, au fond, ce sont les mêmes idées et les mêmes conclusions. Le Saint-Office évite de qualifier les destinataires par le titre de leurs fonctions ecclésiastiques, de peur qu'ils ne puissent en induire une sorte de reconnaissance des ordres anglicans ; il les appelle seulement : Honorabiles et clilectissimi Domini. 11 insiste sur ce que, pas plus en fait qu'en droit, on ne peut, sans hérésie manifeste, attribuer le nom de catholique à aucune autre communion

i Life and Letters of Phillipps de Liste, 1. 1, p. 403 à 408; Life ofManning, t. Il, p. 278 à 284.

2 Life and Letlers of Phillipps de Liste, t. 1, p. 406, 407.

que l'Église romaine, que celle-ci est seule la véritable Église et que quiconque en est séparé doit, s'il ne veut perdre son âme, se hâter de lui faire sa soumission \

Eût-il été possible de sauvegarder les principes nécessaires, en repoussant moins rudement ceux qui, après tout, se présentaient avec de bonnes intentions ? Newman paraît en avoir eu le sentiment. « Je ne puis m'empêcher, écrit-il le 24 novembre 1865, à un jésuite de ses amis, le P. Coleridge, d'être peiné du coup frappé par le Saint-Office sur les membres de l'A. P. U. C. 2 » Ce n'est pas que, quant à lui, il croie plus qu'il ne le faisait en 1857, à la réalisation du rêve caressé par son ami Phillipps de Lisle. Dans une lettre écrite à ce dernier, le 3 mars 1866, il lui explique longuement, comment, étant donnés l'origine, la situation actuelle, les principes de l'Eglise établie, son retour en corps lui paraîtrait un miracle au même degré que s'il voyait la Tamise changer d'elle-même son cours. Dès lors, il ne lui semble pas que ce doive être l'objet d'une prière. Sans doute, dit-il, « rien n'est impossible à Dieu, et plus nous lui demandons, plus nous obtenons ; mais les indications de sa Providence nous éclairent sur ce qu'il convient de demander ou de ne pas demander. Nous demandons ce qui est problable; nous ne demandons pas expressément que l'Angleterre se convertisse en un jour, — à moins qu'on n'y soit

1 Voy. ce document, Life of Phillipps de Lisle, 1. 1, p. 417 à 422. 1 « The Month » and J.-H. Newman, extrait du Month de janvier 1903, 1, p. 15.

autorisé par une inspiration particulière; une telle prière serait présomptueuse, étant la demande d'un miracle1. » Vers la même époque, il écrit à Pusey que « l'union dans la prière », entre catholiques et anglicans, « bien que non positivement illégale, n'est pas autorisée par Rome », et son sentiment personnel paraît être qu'il est plus « honnête», plus « f~inc », de ne pas s'exposer aux équivoques et aux difficultés que pourrait soulever cette union. « Qu'est-ce que la prière, ajoute-t-il, sinon la communion ? Prier ensemble c'est être dans la même communion3. » Le regret de Newman porte donc sur la forme de l'acte du Saint- Office plus que sur le fond des idées : il craint qu'on ne décourage des hommes de bonne volonté ; il s'inquiète de ce qui arrivera si les Anglicans sont ainsi conduits à « supposer que tous les catholiques sont avec Ward et Faber » ; pour ce qui le regarde, « convaincu qu'une grande fraction de l'Eglise anglicane est en train de s'avancer vers le catholicisme, il ne croirait pas bien de rien faire qui puisse la rejeter en arrière3 ».

Manning, au contraire, reprocherait plutôt aux autorités romaines de n'avoir pas été assez catégoriques. « J'avais espéré plus », écrit-il à Talbot qui répond en s'excusant sur « la difficulté de faire comprendre aux Italiens l'esprit anglais et de leur donner une vue juste des choses4 ». L'archevêque ne perd pas un moment

> Life and Ltlters ofPhilipps de Liste, t. II, p. 264 à 271.

2 Lettre du 2 avril 1866 {Life of Pusey, t. IV, p. 138).

3 Lettre précitée du 24 novembre 1865, au P. Coleridge. * Life of Manning, t. II, p. 284.

pour publier, le 14 décembre 1865, la lettre du Saint- Office, et, peu après, le 6 janvier 1866, il la commente dans une lettre pastorale, sur* la Réunion de la Chrétienté. L'écrit estconsidérable, d'une inspiration élevée, d'une forme souvent éloquente, d'une émotion contenue qui constraste avec ce que la doctrine semble parfois avoir de rigoureux. La préoccupation principale de l'auteur est de dissiper les illusions et les équivoques; il a consenti, sur le conseil de quelques amis, à supprimer de sa première rédaction des mots trop durs, mais en ayant soin de ne pas affaiblir sa pensée. « J'espère que c'est fort, écrit-il à Talbot, mais je ne désire pas que ce soit dur1. »

L'auteur de la lettre commence par rappeler les événements et les actes du Saint-Office. Il ne nie pas ce qu'a de nouveau et d'extraordinaire le fait que près de deux cents clergymen aient envoyé une adresse au cardinal secrétaire du Saint-Office ; il y voit « une impulsion de la grâce surnaturelle ». Réaction étonnante, dit-il, qui s'est produite « contre le vent et le courant de la tradition anglaise » et qui « porte les esprits des hommes de plus en plus près des frontières de la foi catholique ». Mais il se hâte d'ajouter qu'on aurait tort « d'attacher trop d'importance au mouvement dont l'A. P. U. C. est la colonne avancée». Il rappelle « que l'Église d'Angleterre représente seulement une moitié du peuple anglais ; que l'école anglicane représente seulement une portion de l'Église d'Angleterre ; que le

' Life of Man>u?if/, t. II, p. 284-285.

mouvement anglo-catholique représente seulement une section de l'école anglicane, et que le mouvement unioniste représente seulement une fraction de cette section ». Ce lui est une occasion de parler de la masse des non conformistes, sur les qualités desquels il insiste, comme pour faire sentir aux anglicans qu'ils ne sont pas seuls à mériter l'intérêt et à occuper la sollicitude des catholiques. « S'ils sont plus rudes, dit-il, dans leur langage contre l'Église catholique, ils sont des adversaires plus sincères et plus généreux, plus véhéments mais moins amers, et, à tout prendre, exempts de ces petitesses de personnalités, de ces mesquines attaques qui quelquefois déshonorent la controverse de ceux qui sont intellectuellement plus rapprochés de la vérité. A l'égard de tels hommes, c'est un devoir pour nous d'entretenir les dispositions d'une ardente charité et d'un véritable respect, et de ne pas dépenser outre mesure, en faveur de ceux qui sont plus près de nous, un temps et des sympathies qui leur sont dus. » L'archevêque explique ensuite pourquoi il ne fait pas un meilleur accueil aux propositions d'union. « Cela peut, dit-il, paraître une chose étrange et odieuse de notre part, à nous qui sommes les témoins de l'unité de l'Eglise dans le monde, d'être si peu empressés à nous avancer à la rencontre de ceux qui viennent à nous avec des invitations à l'union. » Il proteste avoir toujours ardemment désiré le rétablissement de l'unité, et il continue :

La vision de l'Angleterre redevenue catholique, son peuple fidèle et énergique élevé de nouveau par la foi aux plus

hauts instincts de l'Église catholique, nos schismes domestiques éteints, nos amères controverses terminées, toutes nos forces détournées de nos conflits mutuels pour être appliquées à vaincre le péché et l'incroyance qui, jour et nuit, dévorent les âmes des deux côtés, tout cela est aussi beau et aussi enchanteur que l'image de la Jérusalem céleste que l'apôtre vit descendre du ciel. Une seule chose est plus belle et plus imposante, c'est la Jérusalem céleste elle-même, non en image, mais en réalité, la sainte Église, offrant, par tout le monde, la parfaite symétrie de l'unité et de la vérité, indéfectible et infaillible, incorruptible et immuable, notre mère à tous, le Royaume de Dieu sur la terre. Nous sommes prêts à acheter la réunion de nos frères séparés à tout prix, sauf par le sacrifice d'une parcelle, si petite soit elle, de l'ordre surnaturel de l'unité et de la foi... Nous ne pouvons offrir l'unité qu'à la condition sous laquelle nous la possédons, celle d'une soumission non conditionnelle à la voix vivante et perpétuelle de l'Église de Dieu. Si cela est refusé, ce n'est pas nous qui empêchons l'unité; car ce n'est pas nous qui imposons cette condition, mais l'esprit de vérité qui résida toujours dans l'Église... Il serait contraire à la charité de mettre, fût-ce un fétu de paille, au travers du chemin de ceux qui professent désirer l'union. Mais il y a quelque chose de plus divin que l'union, c'est la foi. C'était pour déclarer cette loi de son royaume que notre divin Seigneur disait : « Ne croyez pas que je sois veuu apporter la paix sur la terre ; je suis venu apporter, non la paix, mais l'épée. » Divine parole, très nécessaire en ces jours, où la précision de la doctrine est dénoncée comme non charitable et le dogme comme un obstacle à l'union. C'est là ce que le Saint-Office a découvert, avec l'instinct véritable de Rome, dans l'Association dont nous nous occupons... L'Église est définie, précise et péremptoire dans ses déclarations. Elle refuse tout compromis, toute transaction ou tout ce qui

pourrait brouiller les termes et les limites de ses définitions. Elle se refuse à tolérer, non seulement la contradiction, mais toute déviation. Elle exclut tout autre formule que la sienne propre... Il n'est pas surprenant qu'on nous croie étroit, sectaire, non charitable. Rien qu'une loi divine pouvait justifier une telle attitude. Mais cette loi existe qui fait plus que la justifier. Elle lie la conscience de chaque membre de l'Église, depuis le Souverain Pontife jusqu'au petit enfant dans l'école catholique, à la divine unité de la vérité... Une fois de plus, comme l'affirme le Saint-Office, il n'y a aucune unité possible, si ce n'est par la voie de vérité. Vérité d'abord, unité ensuite; la vérité est la cause, l'unité l'effet. Renverser cet ordre est renverser la procédure divine. L'unité de Babel finit en confusion. L'unité de la Pentecôte fondit toutes les nations en un seul corp.s. par l'unité du dogme de foi.

Après une condamnation aussi formelle, les catholiquesne pouvaient plus participerais. P. U. G. Celle-ci devait persister cependant, uniquement composée d'anglicans, ne faisant pas grand bruit, mais non sans manifester parfois son activité. C'est ainsi que de son sein sortira, quelques années plus tard, en 1877, sous l'impulsion de son premier fondateur, le Dr Lee, YOrder of corporate Reunion, ou, par abrévation, 0. C. i?., sorte de société secrète dont il ne conviendrait pas d'exagérer l'importance et l'action, mais qui n'est pas le symptôme le moins curieux de l'étrange état d'esprit régnant à cette frontière extrême de l'anglicanisme. Le Dr Lee se rendait compte qu'on ne pouvait être en sécurité sur la validité des sacrements conférés dans l'Eglise d'Angleterre, particulièrement en ce qui touche l'ordination des prêtres, et que cette incertiiii. 3

tude était un obstacle à la conclusion de l'union corporative. La nouvelle société se proposait d'écarter cet obstacle. Dans ce dessein, en 1878, trois de ses membres se firent secrètement rebaptiser, reconfirmer, réordonner et enfin consacrer évêques par des évêques schismatiques, mais en possession de la succession apostolique; on a raconté que la cérémonie avait eu lieu en pleine mer, pour éluder les difficultés de juridiction. Des pouvoirs ainsi obtenus, les nouveaux •évêques entendaient se servir pour régulariser, à leur tour, la situation sacramentelle de leurs affiliés. Quels étaient ces trois évêques? Le secret de leurs noms n'était révélé que sous le sceau de la confession. Il paraît bien que l'un deux était le Dr Lee, l'autre le Dr Mossman ; de l'identité du troisième, on est moins assuré. Le plus curieux était que ces évêques conservaient leurs fonctions ecclésiastiques dans l'Eglise établie et que Lee, par exemple, demeurait vicar de la paroisse Ail Saints, à Lambeth; c'est même dans son église paroissiale qu'il exerçait ses pouvoirs épiscopaux. Tout cela, il est vrai, était enveloppé de mystères ; par moments, apparaissait une lettre pastorale, signée d'un pseudonyme, et qu'on annonçait avoir été promulguée devant témoins sur les marches de l'église Saint-Paul. Si les résultats obtenus, il est difficile d'être fixé. Où est la vérité entre les adversaires qui prétendaient, en se moquant, que \" Ordre se limitait aux trois évêques, et le journal catholique qui, en 1894, évaluait à huit cents, le nombre des clergymen qui s'étaient fait ainsi réordonner? En tout cas, si cette

société ne fit pas beaucoup avancer la « réunion en corps », elle précipita les retours individuels : beaucoup de ses adhérents finirent par se convertir; ainsi devaient faire notamment, peu avant leur mort, deux de ses évoques, Mossman et Lee1.

Lors de la fondation de « l'Association pou;* promouvoir l'Union de la chrétienté », ni Pusey, ni les autres anciens Tractariens n'y avaient pris part. Newman avait même alors noté leur abstention avec quelque tristesse. « Est-il possible, écrivait-il, à ce propos, le 9 juillet 1857, à Philhippsde Lisle,que la première génération ait eu sa vendange, et que la seconde cueillette des grappes appartienne tout entière à une génération nouvelle a? » Avec les années, cependant, l'idée d'une réunion des Eglises avait pénétré plus avant dans le Higli Church. En 1863, un ami de Pusey, Forbes, évêque de Brechin, en Ecosse, qui avait eu naguère maille à partir avec ses collègues de l'épiscopat écossais, à cause d'un mandement sur l'Eucharistie3,

1 La conversion du Dr Lee eut lieu en 1901. Sa femme lui avait donné l'exemple, vingt ans auparavant. — Sur cette mystérieuse société, voy. Secret History of the Oxford Movement, p. 147 à 161, 327, 328, et The 0. C. R. and its Work, article du D' Lee, publié dans le Nineteenth Century, novembre 1898. Voy. aussi VAme anglicane, par Chapman, p. 248 à 264.

8 Life and Lelters of Phillipps de Liste, t. I, p. 370.

3 Voy. 2° partie, p. 258.

demandait un concile œcuménique pour réaliser cette union. L'année suivante, l'évêque de Salisbury, Hamilton, écrivait : « C'est le désir du Seigneur que son Église soit une, et c'est le devoir de tous ses membres de mettre leur esprit en harmonie avec la pensée de Celui qui est leur chef. » Enfin, dans les derniers mois de 1865, au moment où se décidait, à Rome, la condamnation définitive de l'A. P. U. C, Pusey se trouvait amené, lui aussi, à parler publiquement d'union des Églises : voici dans quelles circonstances. A la suite des polémiques suscitées par le jugement du Conseil privé dans l'affaire des Essays and Revieivs, Pusey, dans une brochure publiée en septembre 1864 ', s'était plaint, non sans amertume, de l'attitude de certains catholiques qui avaient semblé « triompher de cette victoire de Satan » ; il l'opposait à celle d'autres catholiques qui, au contraire, « se réjouissaient de toutes les œuvres du Saint-Esprit dans l'Église d'Angleterre (quoi qu'ils pensassent de celle-ci), et s'attristaient de ce qui affaiblissait cette Église qui est, aux mains deDieu, le grand rempart contre l'incrédulité dans ce pays ». Manning s'était cru visé et avait aussitôt répondu par une « Lettre au Rev. Pusey sur les Œuvres du Saint-Esprit dans l'Église d'Angleterre ». Dans cette lettre qu'il commençait par quelques paroles émues d'affection et de respect à l'égard de Pusey et des anciens amis dont il s'était séparé par sa conversion, il se défendait d'avoir méconnu la part de vérité retenue par

1 Case as to Ihe Légal Force of the Judgment of the Privy Council.

l'Eglise d'Angleterre, l'action qu'y exerçait le Saint- Esprit, et de s'être réjoui des coups qui lui étaient portés. Mais, cette déclaration faite, il expliquait pourquoi il se refusait à voir en elle une partie de l'Église catholique et un « rempart contre l'incrédulité » qu'il lui reprochait, au contraire, d'avoir trop souvent secondée. Si le Saint-Esprit agissait dans cette Eglise, il n'agissait pas par elle, et Manning tenait à bien établir que cette action s'exerçait au même titre chez les dissidents; sa préoccupation manifeste était de faire sentir aux anglicans, particulièrement à ceux qui se flattaient d'être catholiques, qu'il ne les distinguait pas des autres protestants et qu'à ses yeux, ils étaient des hérétiques tout comme les autres. C'était déjà, on le voit, les mêmes idées, la même inspiration, le même ton qu'on devait trouver, seize mois plus tard, dans sa Lettre pastorale sur la « Réunion de la Chrétienté 1 ». Pusey fut très blessé du langage de Manning. « Il nous dénie tout, écrit-il à Newman, excepté ce que les dissidents ont aussi à un plus haut degré2 ». Désireux de venger son Eglise, sa première pensée est d'établir, contre son détracteur, qu'elle est une partie de l'Église universelle, demeurée en possession de toutes les vérités essentielles. Mais, en suivant cette idée, une question se pose dans son esprit : si cette Église est, en effet, une partie de l'Église universelle, pourquoi l'en maintenir séparée ? Pourquoi ne pas se réunir tous contre l'ennemi commun, au lieu de continuer à se dé-

1 Voy. plus haut, p. 31.

2 Life of Pusey, t. IV, p. 98.

chirer mutuellement ? ' e qui vient de se passer à propos des Essays and Rei iews n'a-t-il pas montré la nécessité de concentrer les forces malheureusement divisées ? Ces réflexions amènent peu à peu Pusey à l'idée de cette réunion des Eglises que TA. P. U. C. avait mise à l'ordre du jour, et l'ouvrage qu'il a conçu d'abord uniquement comme une réfutation offensive, se transforme, dans sa pensée, en une proposition d'accord ; l'arme de combat devient un instrument de paix1. Aussi, quand, après une préparation assez longue, traversée par d'autres incidents, son livre est lancé dans le public, en septembre 1865, il l'intitule : L'Église d'Angleterre, partie de l'Église une, sainte, catholique du Christ, et un moyen de rétablir Vunité visible. Un Eirenicon, dans une lettre à V auteur de « Christian Year2 ».

Dans cet écrit, Pusey cherche d'abord à rétablir, contre Manning, le droit de l'Église d'Angleterre à se dire une partie de l'Église universelle. Il soutient que, sans avoir de relations extérieures avec les autres communions chrétiennes, cette Église leur est cependant unie d'une manière intime, par un principe supérieur de cohésion qui n'est autre que Jésus-Christ. L'unité visible était demeurée substantiellement intacte pendant plusieurs siècles; c'est la période de l'Église une et indivise. Des circonstances déplo-

1 Pusey a exposé cette évolution de sa pensée, dans ses lettres de cette époque. (Life of Pusey, t. IV, p. 97 à 106.)

2 Rappelons que l'auteur de Christian Year était Keble.

MANNING A l'.ARCHEVÈCHÉ DE WESTMINSTER 39

rables sont survenues qui ont brisé cette merveilleuse harmonie; grand malheur qu'on travaille à réparer. Mais, quoi qu'il arrive de ces efforts, l'Église anglicane n'en demeurera pas moins toujours unie spirituellement à l'Eglise universelle; car, aux yeux de Pusey, l'union extérieure, si normale qu'elle soit, si conforme qu'elle lui paraisse à la volonté de Dieu, n'est pas absolument nécessaire. Et notre auteur prétend trouver dans l'histoire ecclésiastique, notamment aux premiers siècles, l'exemple d'Eglises particulières, séparées les unes des autres et spécialement de Rome, sans qu'il y eût pour cela lésion essentielle des membres momentanément disloqués.

Pusey n'en désire pas moins le rétablissement de l'unité visible, et, pour la préparer, il s'efforce de démontrer que l'Eglise d'Angleterre professe toutes les vérités essentielles du christianisme. Reprenant la thèse du Tract 90, qu'il s'occupe en ce moment de rééditer1, il soutient que les XXXIX Articles peuvent s'interpréter dans un sens catholique et se concilier avec les décisions du concile de Trente. Il examine à ce point de vue les divers dogmes et, pour tous, il pré-

1 « J'ai besoin de réhabiliter le Tract 90, écrivait, quelques mois auparavant, Pusey à un de ses amis, parce qu'il est essentiel à notre position qu'un exposé de ce genre soit reconnu vrai. Le décri jeté sur le Tract 90 est un grave scandale pour nos principes. Très cher N. (Newman) s'est réhabilité lui-même sous le rapport de l'honnêteté; j'ai besoin de montrer que le jugement prononcé alors était précipité. » (Life of Pusey, t. IV, p. 102.) — Cette réédition au Tract 90 devait paraître peu après ÏEirenicon. — Sur ce qu'était ce Tract et sur l'orage qu'il avait soulevé, voy. 1" partie, p. 206 et suiv.

tend trouver cet accord possible. Sur l'autorité du Pape, toutefois, il n'est pas sans quelque embarras : on ne voit pas nettement jusqu'où il va ; il accepte la suprématie papale, comme utile plutôt que nécessaire; elle est, à son avis, de droit ecclésiastique, non de droit divin. 11 n'en déclare pas moins, d'une façon générale, que l'Église anglicane peut accepter tous les dogmes affirmés par le concile de Trente.

Où Pusey voit la divergence, c'est non sur les dogmes, mais sur ce qu'il appelle « le système pratique du romanisme », sur certaines opinions qui se sont glissées dans l'enseignement populaire du catholicisme. Il passe en revue ces excroissances réelles ou prétendues. Les unes sont des abus auxquels il donne une importance exagérée; pour d'autres, il a été trompé par de fausses informations; d'autres, enfin, sont des pratiques louables ou tout au moins innocentes, en harmonie avec la vérité catholique, et que seuls ses préjugés protestants l'empêchent de comprendre et d'admettre. C'est surtout au culte de Marie qu'il s'en prend. On se ferait difficilement une idée des préventions qui troublaient et obscurcissaient, sur ce sujet, cette conscience si droite ; il y voyait « le principal obstacle à la réunion », et il répétait volontiers que cela avait été toujours pour lui une véritable « croix ». Il se lance donc dans une charge à fond contre la Mariolatrie, dénonçant pêle-mêle les exagérations d'une dévotion mal entendue et non autorisée, avec ce qui était le développement et la manifestation légitimes de la piété chrétienne. A voir la vivacité et l'amertume de

plusieurs de ses critiques qui blessent la dévotion catholique dans ses parties les plus sensibles, on oublie vraiment le dessein d'union que se proposait l'auteur, et l'on peut croire qu'il a voulu surtout flatter et exciter la passion protestante.

Pusey, pourtant, ne perd pas de vue l'accord qu'il désire voir s'établir. A son avis, que faut-il pour que cet accord se fasse ? D'une part, l'Eglise d'Angleterre doit déclarer qu'elle interprète ses Articles dans un sens conciliable avec les décisions du concile de Trente ; d'autre part, l'Église catholique doit déclarer d'une façon autorisée qu'il suffit de croire les dogmes établis par ce concile, et que l'on n'est pas forcé d'admettre certaines opinions, de suivre certaines pratiques qui, sans appartenir au dogme essentiel, sont aujourd'hui répandues ; elle doit, en outre, donner garantie que ces opinions ne seront pas déclarées de foi, comme il a été fait pour l'Immaculée-Conception, et que toutes les paroles des papes ne seront pas érigées en dogmes. 11 semble à Pusey que, sur ce terrain, la paix peut se conclure ; il rappelle les tentatives faites dans le passé et qui ont échoué. « Et maintenant, dit-il, Dieu semble encore éveiller l'aspiration à l'unité visible, et Lui qui seul, auteur de la paix et ami de la concorde, peut avoir mis dans l'esprit des hommes l'idée de prier pour l'unité de la chrétienté, saura, en son temps, nous en avons la conscience, accomplir la prière qu'il a

i Spiritual Letters of Pusey, p. 219; Life of Pusey, t. IV, p. 98 et 108.

Lui-même enseignée. » Puis, s'adressant particulièrement aux catholiques qui ne lui paraissent pas exagérer les doctrines réellement de foi, il conclut en ces termes :

C'est à de tels hommes que nous tendons les mains, nous à qui Bossuet et de Noailles auraient prêté l'oreille. Le combat avec l'incrédulité occupe et tend les forces de l'Église ; les armées de Satan sont unies, du moins pour faire la guerre à la foi dans le Christ. Ceux qui sont chargés de défendre cette foi seront-ils seuls à ne pas s'entendre? Nous désirons voir l'Église unie sur des bases que Bossuet, nous en avons la confiance, aurait sanctionnées. Et à tous ceux qui, en Orient ou en Occident, désirent voir rétablir la communion ecclésiastique entre tous les fidèles qui gardent la foi de l'Église indivise, nous disons : « Ce n'est pas là simplement notre désir ; c'est ce qui est exprimé dans notre liturgie par ceux qui nous ont précédés; dans ce dessein, chaque fois que nous célébrons la sainte Eucharistie, nous sommes tenus de prier Dieu qu'il daigne donner constamment à son Église universelle l'esprit de foi, d'unité et de concorde. C'est là ma prière quotidienne. Pour cela, je mourrai avec joie. « 0 Seigneur, ne tardez pas! »

Pasey prend tellement à cœur et au sérieux ses propositions de paix, qu'aussitôt son livre paru, il se rend sur le continent, pour le remettre lui-même à un certain nombre d'évêques français qu'il a choisis parmi ceux qui lui paraissent avoir donné les avis les plus sages dans la consultation préalable à la définition de rimmaculée-Gonception1. Il veut se rendre compte,

1 Pusey avait fait, pour son livre, une lecture attentive du recueil de ces avis, publié sous ce titre : Parer i del Ephcopato Catlulico sulla definizione dogmatica del immacolato concepimento délia B. V. Maria.

écrit-il à Newman, si ces évèques « seraient disposés à faire aux anglicans les conditions que leur aurait faites Bossuet ou le cardinal de Noailles1 ». Du 11 au 20 octobre 1865, il voit l'évêque de Coutances, le grandvicaire de Rennes, les évêques de Laval et de Chartres, l'archevêque de Paris. L'accueil varie, nettement défavorable de la part de l'évêque de Laval, bienveillant, dans des mesures différentes, de la part des autres. Le voyageur se félicite surtout de celui de l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, qu'il a vu deux fois; il écrit en sortant de ces entretiens: « La première pierre est posée, j'en ai la confiance, sur laquelle les deux Eglises peuvent encore être unies, au jour où Dieu le voudra et où les hommes consentiront à lui obéir. » Il loue « l'esprit modéré, compréhensif de l'archevêque, ses vues larges et lointaines ». Il rapporte qu'à cette question, posée en conclusion du premier entretien : « Jugezvous que ce soit une œuvre pratique de travailler à la réunion des Eglises sur la base du concile de Trente expliqué? » Mgr Darboy a répondu : « Oui. » Celui-ci a, en outre, approuvé l'idée de faire traduire YEirenicon en français, promettant de le défendre, si on lui cherchait querelle, et assurant que « les conciliateurs finissent toujours par réussir et que les gens n'ont pas de goût pour les solutions extrêmes ».

Encouragé par le résultat de ce premier voyage, Pusey retourne, quelques semaines après, en France, Du 19 décembre 1865 au 18 janvier 1866, il revoit l'ar-

l Life of Pusey, t. IV, p. 113.

chevêque de Paris, a un entretien avec le P. Gratryqui le reçoit « très affectueusement », visite l'évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup, l'évêque de la Rochelle, va de là à Marseille, Pau, Biarritz, Bordeaux. 11 se dit « profondément intéressé » de tout ce qu'il a appris, et « théologiquement plus satisfait que la première fois ». De Pau, il écrit à un de ses amis : « J'ai eu trois très heureuses entrevues; je n'aime pas à donner des noms, mais un très éminent théologien a fini une discussion d'une heure et demie ou deux heures dans laquelle je parlais librement, en me donnant le baiser de paix et en me reconnaissant pour un vrai frère ; et un archevêque que je n'avais pas encore vu, m'a dit la même chose deux fois, après que j'avais sollicité et obtenu sa bénédiction ;unbon prêtre auquel il m'introduisit comme un catholique, ouvrait les yeux tout grands, pour savoir si je venais, en effet, d'être reçu dans l'Eglise. » Dans quelle mesure, au cours de ces entretiens, a-t-on serré de près les questions les plus délicates, notamment celle de la suprématie du Pape? Sur ce point, les rapports de Pusey ne laissent pas une impression très nette1, d'autant que lui-même avoue avoir eu

1 Pusey paraît avoir attaché de l'importance à distinguer la «primauté » qu'il accepterait assez facilement, de la « suprématie » qui l'inquiète : il écrira plus tard, dans une lettre à sir John Acton, destinée à être communiquée à M8' Darboy : « J'avoue qu'il y a une difficulté spéciale dans l'autorité attribuée au Pape. La primauté a été reconnue, non seulement maintenant, mais jadis, par les théologiens anglicans. Il s'agit de savoir si la primauté inclut ce que nous appelons la suprématie. Une grande autorité parmi vous m'a assuré que non. Mais tout parait tendre, chez vous, vers la centralisation de toute autorité à Rome, et si, en cas de réunion, nous devions être placés sous des évêques

quelque peine à entendre le français de ses interlocuteurs. Nous ne connaissons, du reste, de ces entretiens, que ce que le voyageur en a écrit à ses amis d'Angleterre '. Il eût été intéressant de contrôler son rapport par le témoignage des prélats ou des prêtres français avec lesquels les conversations ont eu lieu; malheureusement, rien ne nous est venu de cette source2.

Ce qui est certain, c'est que, par sa bonne foi, par l'ardeur de son désir d'union, par la sincérité de son adhésion aux vérités catholiques, par la ferveur de sa piété, Pusey toucha grandement ceux avec lesquels il fut alors en rapport. L'abbé Lagrange, à cette époque grand-vicaire de Mgr Dupanloup, depuis évêque de Chartres, a raconté plus tard, dans une lettre pastorale, que, s'étant trouvé un jour seul en wagon avec Pusey, il avait, à la suite d'une assez longue discussion, pris son bréviaire, et que son interlocuteur lui avait alors demandé de réciter l'office du jour avec lui. « 0 Providence, continue le prélat, c'était l'office de la Chaire de Saint-Pierre, dont, précisément, il venait de contester l'institution divine, tout en reconnaissant qu'elle était indispensable à l'Eglise. Quand nous eûmes fini, nous

comme Mïr Manning, ce serait livrer les nôtres aux exagérations du Mariait syslem et à tout l'ultramontanisme. Nous n'emporterions pas le peuple avec nous, et si nous passions nous-mêmes, nous l'abandonnerions au néologisme. Au contraire, on nous a fait espérer qu'on pourrait nous placer sous nos propres évêques. » [Letb-e du 25 janvier 1870, documents inédits.)

1 Life of Pusey, t. IV, p. 113 à 116 et 132 à 134.

2 Les biographies de Msr Darboy et de M°r Dupankup sont muettes sur ce point, et les détenteurs des papiers de ces deux prélats, interrogés par moi, n'ont pu me fournir aucun renseignement.

le vîmes, ému par la beauté de cette liturgie catholique, joindre les deux mains, baisser la tête, fermer les yeux et laisser échapper de grosses larmes que, silencieux et respectueux, nous regardions couler. Tout à coup, élevant la voix, il dit : « Je crois explicitement tout ce que je sais être révélé, et implicitement tout ce qui Test1. »

C'est, en effet, par cet acte de foi « implicite » que cette âme très droite, sinon très clairvoyante, se mettait en repos au sujet des difficultés qui avaient déterminé tant de ses amis à quitter l'anglicanisme pour faire leur soumission à Rome. Dans son testament, rédigé en 1875, il tiendra le même langage : « Je meurs, dira-t-il, dans la foi de l'Eglise, une, sainte, catholique et apostolique, croyant explicite tout ce que je sais que le Dieu Tout-puissant a révélé en elle; et implicite tout ce qu'il peut avoir révélé en elle et que je puis ne pas connaître 2. »

A l'époque même où Pusey avait, avec les évêques français, les entretiens dont il vient d'être question, Pie IX, recevant le doyen Stanley, lui disait : « Vous connaissez Pusey. Quand vous le verrez, dites-lui, de ma part, que je le compare à une cloche qui sonne pour inviter les fidèles à entrer dans l'église, et qui, elle-même, demeure toujours en dehors3. »

1 Lettre pastorale de M°' Lagrange, à l'occasion de son entrée da?is son diocèse. Paris, 1890.

2 Life of Pusey, t. IV, p. 390.

3 Life and Correspondence of A.-P. Stanley, par R.-E. Prothero, t. II, p. 358.

Pendant que Pusey cherche en France des appuis, comment son livre est-il accueilli en Angleterre ? Il y suscite naturellement beaucoup de commentaires et de polémiques. Dans le High Church, on en est généralement satisfait, et l'auteur se félicite des nombreuses lettres approbatives qu'il reçoit, notamment de deux évêques, ceux de Salisbury et de Bristol. UEnglish Church Union, dont il s'est tenu longtemps à l'écart, probablement parce qu'il la trouvait d'un ritualisme excessif, et dans laquelle il se décide alors à entrer', vote une motion exprimant sa « joie » de la publication de YEirenicon, et son « espoir que Dieu, à son heure et par ses voies, disposera de telle sorte les cœurs et les esprits de son peuple que les tristes divisions qui déchirent maintenant la robe sans couture du Christ, prennent fin2 ».

Ce n'est pas que, parmi les High-churchmen, des esprits plus perspicaces que les autres ne discernent pas ce qu'il y a de chimérique dans le dessein de Pusey. C'est le cas de l'un des anciens disciples de Newman, Church. Dans un remarquable article publié par le Times, le 12 décembre 1865, il loue l'idée noble, généreuse qui a inspiré YEirenicon, mais indique

1 J'aurai occasion, plus tard, en parlant du Ritualisme, de préciser les conditions dans lesquelles Pusey était entré dans TE. C. U.

2 The History of Lhe English Church Union, p. 79 et 80.

pourquoi elle ne peut réussir. A son avis, l'auteur n'a tenu compte des sentiments réels d'aucune des deux parties qu'il prétend réunir. Il lui paraît notamment un peu naïf de supposer l'Eglise romaine disposée à entrer dans des « explications ». Malgré tout, Church ne regrette pas que cette grande question de l'unité de la chrétienté ait été ainsi posée. « Il est sain, dit-il, qu'on nous fasse sortir de nos étroites ornières de secte, de parti, de communion, pour nous élever à un ordre de pensées plus vaste, à une vue plus large des possibilités, à un cercle plus étendu de sympathies. Sans doute, il n'est guère d'objet de contemplation plus décourageant que celui de l'unité de la chrétienté. Mais un homme peut difficilement y penser sérieusement, sans apprendre à être plus tolérant, à se méfier davantage des assertions tranchantes et des exigences étroites, à être plus capable d'entrer dans les idées des autres, plus apte à croire qu'il ne peut pas avoir toute la vérité pour lui seul '. »

Dans la partie protestante de l'anglicanisme, YEirenicon est vivement attaqué. Un évêque américain intervient pour déclarer que « Pusey lui semble hors de chez lui, dans l'Eglise d'Angleterre » et qu'il est un « gallican de la rive gauche de la Manche ». Le blâme le plus autorisé vient de Tait, évêque de Londres. Dans son mandement de 1866, faisant d'abord allusion à l'adresse des 198 membres de l'A. P. U. C, il dit « quelle honte il a ressentie en apprenant que des

1 Occasional Papers, par R.-W. Church, t. I, p. 334 et suiv.

membres de notre Eglise réformée, sont allés, le chapeau à la main, solliciter quelque misérable reconnaissance d'un pouvoir usurpateur » ; puis, venant au cas de Pusey, il ajoute : « Cela me peine aussi profondément de voir des hommes qui s'efforcent de prouver que l'Eglise de la Réforme a, après tout, par quelque heureux accident, évité d'être réformée; que, si nous voulons seulement y regarder, il n'y a rien de réellement protestant dans les XXXIX Articles et rien de réellement romain dans les décrets de Trente... Mais, en vérité, il n'y aucun signe que ce mode de faire la paix avec Rome soit, possible. Rome est trop sage, et je crois pouvoir dire, pour au moins 99 pour 100 des churchmen anglais, qu'eux aussi sont trop sages. » L'évêque parle ensuite des projets d'union avec les Eglises orientales qu'il ne prend pas davantage au sérieux1.

Pusey eût pu avoir quelque peine à se reconnaître au milieu des appréciations divergentes qui lui venaient de ses coreligionnaires; il se sent comme ballotté sur une mer agitée de vents contraires. « Je suis moralement dans une baie de Biscaye, écrit-il. Je n'ai aucune idée, quand je m'éveille, de ce que la poste va m'apporter. » Elle lui apporte en effet un pêle-mêle d'attaques et d'approbations. Il sait toutefois n'avoir pas à craindre que des mesures soient prises contre lui personnellement. Malgré les menaces insérées dans quelques journaux, personne ne songe sérieusement à

xLife of Tait, par Davidson, t. I, p. 484. m. 4

le mettre au ban de l'Église, comme on a fait autrefois de Ward après la publication de Y Idéal d'une Église chrétienne*. Les idées ont marché depuis 1845.

Ce n'est pas seulement l'appréciation de ceux au nom de qui il a cru pouvoir offrir la paix, que Pusey a intérêt à connaître ; il ne lui importe pas moins de savoir comment cette offre est reçue par ceux à qui il la fait. L'accueil est loin d'être uniforme. Cette diversité s'explique à la fois par les tendances particulières de chaque lecteur, et aussi par le double caractère d'un livre conçu sous une inspiration successivement militante et pacifique. Certains catholiques y voient surtout le désir sincère de rapprochement et d'union : cette attitude si nouvelle leur paraît, malgré ce qu'elle a encore d'incomplet et d'imparfait, mériter sympathie et encouragement ; dût-on ne pas réussir du premier coup, c'est, à leur avis, un heureux point de départ; ils n'ignorent pas qu'une soumission humiliée et repentante serait, pourles anglicans, la façon lapluslogique et la plus prompte de faire leur paix avec la véritable Église ; mais ils se souviennent aussi que l'Église, dans sa charité, sait, dans la forme, se départir de cette rigueur, surtout quand elle a affaire à des collectivités ; politique d'indulgence et de ménagement qu'à la fin de la Révolution française, le sage abbé Emery

» Voy. 1" partie, p. 303 et suiv.

recommandait vis-à-vis des prêtres constitutionnels et qu'il justifiait alors par les précédents' . Ce point de vue est naturellement celui des hommes qui se sont montrés sympathiques à l'A. P. U. C. Un important journal catholique, le Weekly Regisler, publie, le 18 novembre 1885, une appréciation favorable de YEirenicon, où l'on explique et, dans une certaine mesure, excuse ce qu'il contient encore d'attaques mal fondées, par ce fait que l'auteur ne cesse pas d'appartenir à l'E glise anglicane, mais où l'on s'attache à la pensée fondamentale et dominante du livre quiparaît être toute de conciliation et de paix. L'article, non signé, était du P. Lockhart. Pusey, fort touché d'être ainsi jugé, écrit au directeur du journal pour le remercier et pour affirmer de nouveau « qu'il n'est rien, dans le concile de Trente, qui ne puisse être expliqué d'une façon satisfaisante pour les anglicans, si cette explication leur est donnée avec autorité, c'est-à-dire par l'Église romaine elle-même ». Néanmoins, sur le pouvoir du Pape, il ajoute : « Nous reconnaissons de bon cœur la primauté du siège de Rome, mais nous croyons que les relations de cette primauté avec d'autres Eglises locales sont un objet de droit ecclésiastique, non de droit divin. » Cette réponse provoque, toujours dans le même journal, à la date du 23 novembre, une lettre d'un autre converti, Oakeley, qui fait aussi ressortir,

1 Voy. le livre de M. Emery sur la Conduite de VÈglise dans la réception des ministres de la religion qui reviennent de V hérésie ou du schisme, depuis Vâge de saint Cyprien jusqu'aux derniers siècles.

en termes sympathiques, l'heureuse importance de YEirenicon. Pusey réplique, le 6 décembre, en affirmant de nouveau qu'il croit toute la doctrine catholique. Ces impressions favorables de certains catholiques anglais trouvent écho en France; un correspondant des Éludes religieuses, organe des jésuites français, y développe cette idée que, somme toute, la publication de YEirenicon a été un bien ; aujourd'hui, dit-il, le tendimus in Latiutn n'est plus un épouvantait .

Parmi les catholiques d'Angleterre, il en estd'autres, au contraire, qui, frappés surtout de ce que le livre de Pusey contenait de critiques injustes, et aussi de ce qu'avait de décevant cette attente d'un rapprochement qui ne serait pas la soumission pure et simple à la seule et véritable Eglise, font au prétendu Eirenicon, un accueil froid, maussade, ou même ouvertement hostile. Dès le 30 octobre 1865, Ward avertit Pusey qu'il voit, dans son livre, une « attaque » et qu'il va « écrire fortement contre 2 ». Le Month, organe des jésuites anglais, estime que ce livre est une attaque d'autant plus perfide qu'elle est déguisée 3. Le Rév. Harper, professeur de théologie, publie, sous ce titre : Peace through the Trulh, un gros livre dans lequel il démontre que, sur le terrain où s'est placé Pusey, on ne peut pas arriver aune solution.

Quant à Manning, il ne répond pas nommément à

1 Livraisons de janvier, février et mars 1866.

2 Life of Pusey, t. IV, p. 119.

3 Livraison de décembre 1865.

Pusey, mais tout ce que, dans sa lettre pastorale du 6 janvier 1866, sur Y Unité de la chrétienté, il dit contre les unioniste de VA. P. U. C, tombe également sur Pusey. Dans certains passages, il vise même spécialement ce dernier, bien que son nom ne soit jamais prononcé, et il le fait sans ménagement, parfois même avec une sorte de dédain pour l'inconsistance de la thèse réfutée. C'est bien à Pusey que l'archevêque fait allusion, quand il parle de ceux qui rêvent d'une « Eglise universelle qui ne sera ni les XXXIX Articles, comme ils sont compris par les Anglais, ni le concile de Trente, comme il est compris par les catholiques, mais le texte de tous deux, entendu dans un sens qui n'est connu ni de l'Eglise d'Angleterre, ni de l'Église de Rome ». Et il continue :

Professer être prêt à accepter le concile de Trente, s'il est interprété conformément à notre propre opinion, ce n'est pas nous soumettre à l'autorité du concile, mais soumettre celui-ci à notre jugement... Réclamer de l'autorité une interprétation, sans s'engager à s'y soumettre, ce n'est pas jouer franc jeu... En quoi cela diffère-t-il du jugement privé du commun des protestants?... On déclare que le concile de Trente est tolérable, s'il se concilie avec le Tract, 90, intolérable, s'il est en harmonie avec la 'foi, la piété, la dévotion et le culte public de l'Église catholique romaine à travers tout le monde; le jugement privé peut-il s'exalter et se grandir davantage?... 11 paraît étrange que des gens de bien n'aperçoivent pas la faute morale de telles prétentions, des hommes d'intelligence leur incohérence... Nous offenserions à la fois la vérité et la charité, si nous ne montrions pas, quoiqu'il en dût coûter, l'impossibilité de la réunion à de telles conditions.

Recevoir tout le concile de Trente, en vertu du jugement privé, ne ferait de personne un catholique... Dieu défend que les esprits soient ainsi amenés dans l'unité de l'Église. Cela multiplierait notre nombre, mais ne multiplierait pas les fidèles. Cela introduirait, parmi nous, un élément nouveau et anticatholique, une apparence d'accord matériel déguisant une contradiction formelle et vitale. Si grand que soit notre désir de rassembler les âmes dans la seule arche de salut, nous n'osons le faire ainsi par le sacrifice de la vérité... Tout encouragement à de telles habitudes d'esprit n'aurait d'autre résultat que des désappointements et des malheurs pires que le désappointement. Cela ne pourrait qu'aboutir à des apostasies et à des plaintes, non sans fondement, d'avoir été trompé... Il est beaucoup plus vrai et charitable de dire fermement et nettement : « L'Église de Dieu n'admet pas de transactions. Reconnaissance de son divin office, confession des erreurs passées, soumission à sa divine voix, telles sont les conditions delà réunion; il n'en est pas d'autres. »

Et, plus loin, c'est encore par allusion aux critiques de Pusey contre le « système pratique du romanisme», que l'archevêque ajoute :

Est-ce une ouverture de paix bien avisée que d'attaquer avec animosité les opinions populaires, répandues et dominantes, les dévotions et les doctrines de l'Église catholique, et d'en appeler d'elles à quelque censure autorisée? Qu'est-ce, sinon dire : Vous devez en venir à ma manière de voir, avant que je ne m'unisse à vous... Prétendre à ce droit de censure universelle, au même moment où l'on dénie l'infaillibilité de l'Église vivante, est ce qu'on a peine à trouver raisonnable... Nous pouvons être sûrs que tout ce qui prévaut dans l'Église, sous l'œil de son autorité publique, tout ce qui est pratiqué par le peuple et non censuré par

les pasteurs, est au moins conforme à la foi et innocent au point de vue de la morale. Quiconque se lève pour condamner de telles pratiques et de telles opinions, par là même, est convaincu de jugement privé, ce qui est la racine de l'hérésie.

Pusey ne fut pas surpris de cette attitude d'un prélat qu'il était alors accoutumé à classer parmi les intransigeants. Il se préoccupait bien autrement de savoir quel serait le jugement de Newman. Entre les deux anciens amis, les rapports, interrompus après 1845, étaient rétablis *. Pusey, visiblement désireux de l'approbation de Newman, l'a tenu au courant de la préparation de son livre et des sentiments successifs dans lesquels il l'a conçu et rédigé. Newman a accueilli ces confidences avec bienveillance, mais sans cacher à son ami ce qu'il y avait de chimérique et d'inconséquent dans certaines de ses vues. Il l'a averti notamment que sa prétention de faire établir, aujourd'hui et pour toujours, ce qui serait de foi et ce qui ne le serait pas, était « déraisonnable » ; ce serait, disaitil, « fixer le travail de tous les conciles jusqu'à la fin des temps2 ». Le livre paru, Newman en reçoit une impression pénible ; il sent que les catholiques en seront blessés. Il s'en plaint tout de suite à Keble, en lui citant, à ce propos, le texte : « Si quelqu'un lui demande un poisson, lui donnera-t-il une pierre?»

1 C'est précisément en septembre 1865, que, pour la première fois depuis sa conversion, Newman était allé voir Pusey et avait rencontré chez lui Keble. J'ai donné ailleurs le touchant récit fait de cette visite par Newman lui-même. (Voy. 2° partie, p. 360.)

2 Life of Pusey, t. IV, p. 97 à 101.

Il lui paraît, d'ailleurs, que ce livre a pour dessein et aura pour résultat de retenir les gens dans l'anglica nisme, en attendant l'exode en corps. Mais, d'autre part, il sait la bonne foi et les bonnes intentions de l'auteur ; il ne voudrait pas le heurter et le rejeter en arrière. Il est très aise qu'un catholique « ait pu écrire » l'article bienveillant du Weekly Regisler, « bien que, pour son compte, ajoute-t-il, il n'aurait pu écrire sur un ton aussi doux 1 ». A Pusey, qui a eu vent de son impression et qui l'interroge avec anxiété, il répond: « Il est vrai, trop vrai, que votre livre m'a désappointé. Il me semble qu'il a été improprement nommé un Eirenicon. » Et, alors, illui expose, avec une amicale franchise, ce qu'ont d'erroné et d'irritant beaucoup de ses assertions. Pusey, fort chagrin d'être ainsi jugé, se défend de toute intention offensive ; mais, dit-il, « je suis dans ce dilemme ; si je ne mets pas en lumière les difficultés, je ne suis pas dans la réalité ; si je le fais, je semble faire de la controverse 2 ».

Newman ne songeait tout d'abord à rien publier sur les questions soulevées. Depuis YApologia et la justice qui lui avait été alors rendue par l'opinion de son pays, une sorte de paix sereine s'était faite dans son esprit, et il n'avait plus goût aux polémiques acérées, véhémentes, ironiques, qu'au lendemain de sa sécession, il

i Lettre au P. Coleridge, du 24 novembre 186S. {The Month and J.-H. Newman, I, p. 14 et 15.) 2 Life of Pusey, t. IV, p. 119 à 127.

dirigeait volontiers contre ses anciens coreligionnaires ' . « Quant à moi, écrivait-il à Pusey, le 5 septembre 1865, je ne crois pas avoir, depuis quatorze ans, rien publié qui soit de la controverse 2. » Cependant, le débat lui paraît bientôt prendre trop d'importance pour que le silence lui soit possible. Telle est sa situation que toutes les fois qu'une question grave se pose entre catholiques et protestants, on attend, des deux côtés, qu'il dise son avis. S'il se tait, ne court-il pas le risque qu'on dénature son sentiment ? A regret donc, il se décide à parler. Il en avertit d'avance Pusey, afin d'amortir le coup. « Si je dois, lui écrit-il, dire quelque chose qui ait tournure de remontrance, ce sera parce qu'à moins d'être tout à fait franc je ne pourrais non seulement faire aucun bien, mais amener personne avec moi ; toutefois, je me donne tout le mal possible peur ne pas dire un seul mot que je puisse être après coup triste d'avoir dit3. » Comme il l'expliquera plus tard à Phillipps de Lisle, la rédaction de cet écrit lui a causé « beaucoup de souci et d'inquiétude, à cause de tant de personnes et de partis différents qu'il devait avoir en vue et qu'il voulait éviter d'offenser ». Il a été « particulièrement préoccupé, dit-il, de témoigner de la considération pour le mouvement catholique dans l'Église anglicane, parce que les hommes de ce mouvement ont été sévèrement trai-

1 Voy. notamment ses lectures de 1850 et de 1851 (2° partie, p. 172 et 267).

2 Life of Pusey, t. IV, p. 106.

3 Ibid., t. IV, p. 131.

tés et parce que la bonté paraît un meilleur moyen d'agir sur eux1 ».

Sous ce titre : Lettre adressée au Rev. E.-B. Puseyà l'occasion de son Eirenicon, la brochure de Newman paraît en décembre 1865, devançant de quelques semaines la lettre pastorale de Manning. Avant de marquer l'objet du dissentiment, l'auteur adresse une sorte de bienvenue affectueuse à celui qu'il va combattre ; il veut adoucir le coup qu'il est obligé de lui porter. Il débute ainsi :

Quiconque souhaite l'union de la Chrétienté, après ses nombreuses et longues divisions, ne peut que se réjouir, mon cher Pusey, en voyant, par votre récent volume, que vous découvrez enfin la possibilité de nous faire des propositions précises pour atteindre ce grand but, et que vous êtes en mesure de dire à quelles conditions, sur quelles bases vous pouvez y coopérer. Il n'est pas nécessaire que nous soyons d'accord avec vous sur les détails de votre plan ou sur les principes qu'il implique, pour nous réjouir à la nouvelle qu'avec votre connaissance personnelle de l'Eglise anglicane, avec votre expérience de sa composition et de ses tendances, vous croyez venu le moment où vous et vos amis pouvez, sans imprudence, vous appliquer à une telle entreprise... Il n'existe personne à qui il soit donné d'agir sur une telle réunion d'hommes aussi vertueux, aussi capables, aussi instruits, aussi zélés que ceux sur lesquels s'étend, plus ou moins, votre influence; et je ne puis leur faire un plus grand compliment que de de leur dire qu'ils devraient tous être catholiques, ni leur rendre un service plus affectueux que de prier pour qu'ils le deviennent un jour...

1 Life and Letters of Phillipps de Liste, t. II, p. 9.

Je sais qu'elle serait la joie de ces hommes consciencieux, s'ils ne faisaient qu'un avec nous... Je le conjecture d'après ce que je sentais moi-même, quand j'étais encore dans l'Église anglicane. Je me rappelle à quel point je me sentais hors de la famille, lorsqueje prenais, sur les layons de ma bibliothèque, les volumes de saint Athanase ou de saint Basile ; comment, au contraire, quand je fus entré dans la communion catholique, je les baisais avec délices, sentant bien qu'en eux je retrouverais beaucoup plus que tout ce que j'avais perdu ; et comment je disais à ces pages inanimées, croyant parler directement aux illustres saints qui les ont léguées à l'Église : « Maintenant vous êtes miens, et je suis maintenant vôtre, sans méprise possible. » Telle serait, j'imagine, la joie de ceux dont je parle, si, en s'éveillant un matin, ils se trouvaient régulièrement en possession des traditions et des espérances catholiques, sans violence à leur propre sentiment du devoir. Et certes je serai le dernier à dire qu'une telle violence puisse être en aucun cas légitime..., ou que personne puisse transgresser ce que sa raison lui fait envisager comme l'ordre de Dieu..., et cela par cette liaison que le cas qui est aujourd'hui le leur, a été le mien, vous le savez...

Je reconnais donc pleinement les droits de laconscience en cette matière. Je ne vous fais non plus aucun reproche d'avoir établi aussi clairement, aussi complètement que possible, les difficultés qui se dressent quand vous pensez à vous joindre à nous. Je ne puis m'étonner que vous commenciez par stipuler les conditions de l'union, bien que je ne puisse y adhérer et que je pense qu'un jour vous serez vous-même heureux de les abandonner. Des observations telles que les vôtres étaient nécessaires pour engager le débat ; elles font connaître l'état du terrain et servent à le déblayer.

Voilà ce que j'avais à dire en commençant ; mais, après

vous avoir accordé autant que cela, je me vois, en toute honnêteté, obligé d'ajouter ce qui, je le crains, mon cher Pusey, vous fera de la peine. J'ai cependant la confiance, mon très cher ami, que vous ne serez pas fâché contre moi si je dis ce qu'il me faut dire, à peine de ne rien dire, à savoir que votre livre contient, dans le fond et dans la forme, beaucoup de choses dénature àblesser ceux qui vous aiment bien, mais qui aiment encore mieux la vérité. Il en est ainsi. Avec les meilleurs motifs et les intentions les plus bienveillantes, cœdimur et totidem plagis consiimimus hostcm. Nous vous blessons et vous nous le rendez. Vous vous plaignez que nous soyons «secs, durs, dénués de sympathie » ; et nous vous répondons que vous êtes injuste et irritant. Mais nous du moins, quand nous vous traitions en ennemi, nous ne faisions pas profession de composer un Eirenicon. Il y avait quelqu'un autrefois qui entourait son épée de myrte; vous, pardonnez-moi, vous lancez votre branche d'olivier avec une catapulte.

Ce dernier trait qui résumait d'une façon piquante ce qu'il y avait d'incohérent dans l'œuvre de Pusey, est le seul, dans tout cet écrit, où revive la mordante causticité de l'ancien controversiste. C'est ensuite avec une tristesse affectueuse que Newman insiste sur la partialité blessante du tableau fait par Pusey de la dévotion catholique, et il lui demande ce qu'eût pu dire de plus un protestant fanatique ; autrefois, pourtant, Pusey était moins violent que lui dans la controverse contre Rome ; ne devait-on pas supposer que le temps l'avait encore plus convaincu de « l'inopportunité et de la cruauté d'une telle guerre » ?

Quant à l'état d'esprit dans lequel lui-même aborde les questions débattues, Newman reconnaît sans doute

« qu'un converti entre dans une Église pour apprendre, non pour trier et choisir », qu'il vient y « chercher un système vivant, et non pas seulement un ensemble de canons et de décrets », et que, par « le système catholique », il doit entendre « cette règle de vie, ces pratiques de dévotion » qui ne sont pas formulées dans les symboles. Toutefois, après vingt années de vie catholique, il se croit le droit d'avoir et de donner son opinion sur ces questions libres « où il y a divergence de théologien à théologien, de nation à nation «.Aussi n'est-il pas embarrassé de déclarer « qu'il préfère les habitudes anglaises de foi et de dévotion aux habitudes étrangères, par les mêmes motifs et aussi justement que les étrangers préfèrent les leurs ». Et à Pusey, qui affecte toujours de ne citer, parmi les écrivains catholiques anglais de ce temps, que Faber et Ward, il répond, tout en louant «l'imagination poétique, la franchise attrayante, la grâce d'esprit, le caractère affectueux, la tendre piété » de l'un, « l'énergie, la pénétration et l'érudition théologique de l'autre », qu'il se refuse à reconnaître en eux les porte-parole des catholiques anglais. Pour ce qui le regarde, il s'en tient aux Pères. « Les Pères m'ont fait catholique, dit-il, et je n'irai pas repousser du pied l'échelle par laquelle je suis monté à l'Eglise. »

C'est donc en s'appuyant sur les Pères que Newman va examiner les critiques de Pusey contre le culte de la sainte Vierge. Et, tout d'abord, il distingue la doctrine et la dévotion ; la doctrine est une et la même dès l'origine ; la dévotion peut se modifier et grandir.

« Cette distinction, dit-il, frappe forcément le converti, comme une particularité de la religion catholique, dès qu'il adopte son culte. La foi est partout une; mais une grande latitude est laissée au jugement et à l'inclination de chacun, en matière de dévotion. » Appliquant ces idées au culte de la Vierge, il commence par établir, en faisant défiler devant nous les Pères, l'un après l'autre, que tous ont enseigné les éminentes prérogatives de la sainte Vierge, telles qu'elles sont professées aujourd'hui par les catholiques. Quant à la dévotion envers Marie, il reconnaît au contraire qu'elle a pu varier et se développer avec le temps. Faut-il être maintenant surpris que cette dévotion, fondée sur l'amour, ne se soit pas toujours contenue dans les limites de la froide sagesse? Et Newman dit alors excellemment :

De toutes les passions, l'amour est la plus difficile à maîtriser; et, qui plus est, je ferais peu de cas, à parler franchement, d'un amour toujours soucieux des convenances, n'extravaguant jamais, assez maître de soi pour agir, en toute occasion, selon les règles d'un goût parfait. Quelle mère, quel mari ou quelle épouse, quelle jeune fille ou quel jeune homme amoureux ne se laissent dicter, par leur tendresse, mille folies qu'ils rougiraient de laisser entendre à un étranger, et qui pourtant sont bien accueillies par ceux auxquels on les destine ? Quelquefois on a l'imprudence de les écrire; quelquefois les journaux s'en emparent ; alors ce que la voix, le regard, la spontanéité du cœur auront rendu charmant, n'offre plus, froidement étalé aux yeux de la foule, qu'un affligeant spectacle. Ainsi en est-il des sentiments de dévotion. Des

pensées et des paroles brûlantes prêtent autant à la critique qu'elles la dépassent. Ce qui est abstraitement extravagant peut, chez certaines personnes, être convenable et beau, et ne devenir blâmable que quand on le trouve chez ceux qui veulent les imiter. Quand c'est formulé en méditations et en exercices, cela est aussi choquant que des lettres d'amour dans un rapport de police.

Newman fait une autre remarque non moins juste, c'est que « la religion de la multitude a toujours un côté vulgaire; elle sera toujours teintée de fanatisme et de superstition, tant que les hommes seront ce qu'ils sont... De là ce mélange que nos compatriotes dépeignent d'une façon si défavorable, quand ils reviennent de l'étranger : une foi profonde, un culte imposant, qui forcent leur admiration ; puis, dans le peuple, des absurdités puériles qui excitent leur mépris ».

Ainsi échauffé sur ce sujet, Newman laisse sa piété s'épancher en des pages qui sont parmi les plus belles qui aient été écrites sur Marie ; dans l'impossibilité de tout reproduire, citons du moins quelques fragments :

Quand, une fois, nous sommes pénétrés de cette idée que Marie a porté, allaité, tenu dans ses mains l'Éternel, sous la forme d'un petit enfant, quelles limites pouvons-nous assigner au flot, au torrent de pensées qu'entraîne avec elle une pareille doctrine?... En annonçant que Dieu s'était incarné, les saints Apôtres faisaient surgir une idée nouvelle, une sympathie nouvelle, une foi nouvelle, un culte nouveau; désormais, l'homme put concevoir l'amour le plus profond et la dévotion la plus tendre pour Celui dont la grandeur semblait désespérante avant cette révélation.

Mais quand, en outre, l'humanité eut bien compris que ce Dieu incarné avait une mère, elle vit jaillir de là une seconde source de pensées, inconnue auparavant et tout à fait sans pareille. L'idée de la Mère de Dieu est profondément distincte de celle du Verbe Incarné. Jésus-Christ, c'est Dieu qui s'abaisse ; Marie, c'est une femme élevée entre toutes... Marie est seulement notre mère par adoption; elle nous a été donnée du haut de la croix; elle est présente au ciel, non sur la terre ; son action est au dehors, non au dedans de nous. Son nom n'est pas prononcé dans l'administration des sacrements. Sa puissance est indirecte. Ce sont ses prières qui nous servent, et elles deviennent efficaces par le Fiat de Celui qui est nôtre tout en toutes choses.

Il y a un autre ensemble d'idées dont la Vierge bénie est Je centre. Placer Notre-Seigneur dans ce centre, ce serait le faire descendre de son trône; nous aurions alors une sorte de Dieu pareil à celui des Ariens, c'est-à-dire qui ne serait nullement Dieu. Celui qui nous accuse de faire de Marie une divinité, méconnaît la divinité de Jésus ; il ne sait pas ce qu'est la Divinité ! Notre-Seigneur ne peut pas prier pour nous, comme prie Marie. Il ne peut pas inspirer les sentiments qu'inspire une créature. Marie, en sa qualité de créature, possède un droit naturel à notre sympathie, à notre familiarité, par la raison qu'elle est notre semblable. Elle est notre gloire, « la gloire unique, incomparable, de notre nature déchue », comme dit le poète. Nous nous tournons vers elle, sans la crainte, le remords, le tremblement intérieur qui nous saisissent devant Celui qui lit en nous, qui nous juge et nous punit. Notre cœur s'élance vers cette Vierge sans tâche, vers cette douce Mère; nous la saluons avec joie et reconnaissance, quand elle s'élève, à travers les chœurs des Anges, jusqu'à son trône de gloire. Si modeste et si puissante, elle a tracé pour nous son portrait dans le Magnificat : « Il a regardé

la bassesse de sa servante, et désormais toutes les nations m'appelleront bienheureuse... »

Et alors l'Anglais, demeuré si vivant en Newman, même après sa conversion, continue par cette digression, bien faite pour aller droit au cœur de ses compatriotes :

Je me rappelle l'émotion extraordinaire dont tous furent saisis, hommes et femmes, jeunes ou vieux, quand, au couronnement de notre reine, ils virent cette jeune fdle, frêle et craintive comme un enfant, élevée tout à coup à une telle grandeur, appelée à gouverner cet empire si vaste, elle dont la personne contrastait si fort avec la pompe et la solennité de son cortège ! Pouvait-il en être autrement, si la fibre des affections humaines vibrait chez les témoins de ce spectacle? Eh bien, l'Être souverainement sage connaissait le cœur humain, quand il se donna une mère ; il prévoyait l'impression que nous causerait la vue d'une pareille élévation! S'il n'avait pas voulu que Marie exerçât dans son Église l'influence merveilleuse qu'elle y a exercée, ce serait lui, j'ose le dire, qui nous aurait pervertis! Si elle ne devait pas attirer nos hommages, pourquoi l'a-t-il faite unique en grandeur, au milieu de l'immense création? Si c'était une idolâtrie de laisser nos affections répondre à notre foi, il n'aurait pas fait Marie ce qu'elle est, ou il n'aurait pas dit qu'il l'avait faite si grande ; mais, tout au contraire, il a envoyé son prophète avec ces paroles : « Une Vierge concevra et enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel » ; et nous avons, pour la saluer Mère de Dieu, autant de garanties que pour l'adorer lui-même comme Dieu!

Qu'il y ait eu des abus, que ce culte ait dégénéré parfois en superstition, Newman ne le conteste pas. m. 5

Mais il nie que ces abus aient eu, dans le catholicisme, la généralité et l'autorité que leur attribue Pusey. Il montre la prééminence gardée par le culte du Christ, et constate que « les peuples qui ont perdu la foi à la divinité du Christ sont précisément ceux qui ont délaissé la dévotion envers sa Mère ». Il établit que ces abus ne se trouvent pas dans renseignement des théologiens, qu'ils ont été réprouvés par eux. A certaines propositions étranges sur Marie, citées dans YEirenicon, il répond qu'il ne les connaissait pas, que la grande majorité des catholiques anglais ne devait pas les connaître davantage; et il n'est pas gêné pour déclarer que « ces propositions lui font l'effet d'un mauvais rêve » et « qu'il les repousse, sans hésitation aucune, comme inadmissibles à la fois pour son cœur et pour sa raison ».I1 ajoute seulement cette réserve : « Je ne parle pas de ces propositions telles qu'on les trouve chez leurs auteurs ; car les textes originaux me sont complètement inconnus, et je ne puis croire que ces auteurs aient voulu dire ce que vous dites ; mais je prends ces propositions telles que je les trouve dans vos pages. »

S'étant ainsi expliqué sur tous les points, Newman conclut en ces termes :

Et maintenant que j'ai dit tout cela, pardonnez-moi, mon cher ami, si je termine par un reproche. Ne nous avez-vous pas touchés, d'une façon très dure, sur un point très délicat? Ce que vous avez dit ne tend-il pas à provoquer des outrages contre Celle qui nous est plus chère que toute autre créature? Avez-vous seulement donné à en-

tendre qu'il y ait, dans notre amour pour Elle, autre chose qu'un abus? Vous-même, avez-vous eu pour elle une seule parole affectueuse, dans tout le cours de votre livre ? Je voudrais le croire, mais je n'en ai pas aperçu une seule. Pourtant, je le sais, vous l'aimez. Pouvez-vous donc vous étonner, et — si profonde que soit ma peine, — puis-je m'étonner que tant d'hommes vous méconnaissent complètement et ne savent point voir que vous avez amené sur un terrain nouveau toute la discussion entre vous et nous?... Si certains catholiques ne vous ont pas rendu justice, c'est qu'en vérité, l'honneur de la Vierge est plus cher à leur cœur que la conversion de l'Angleterre...

Voilà ce que je voulais dire de la sainte Vierge qui est le principal, mais non l'unique sujet de votre ouvrage. Et maintenant, quand je voudrais poursuivre, elle semblerait m'arrêter; nous sommes, en effet, à la veille de la fête de son Immaculée-Conception ; et, après l'octave célébrée dans les églises de cette ville avec une solennité spéciale, commencent les grandes Antiennes, les chants précurseurs de Noël. Ce temps d'allégresse, heureux pour tous, en concentrant nos regards sur Celui qui descendit sur la terre à pareille époque, fait aussi briller à nos yeux, dans une splendeur exceptionnelle, cette Vierge Mère qui l'a porté et nourri. Ici, elle n'est pas dans l'ombre, comme pendant la quinzaine de Pâques; elle nous présente, au contraire, le Sauveur dans ses bras. Deux fêtes consacrées à son honneur, celle de demain et celle de la Purification, placées comme les tours de David, en avant et en arrière, indiquent le commencement et la fin des fêtes destinées à glorifier le prince de la paix. Et, d'un bout à l'autre de ce temps, apparaît l'image de la Mère du Sauveur, telle qu'on la voit dans la représentation typique des Catacombes. Puisse l'influence de ce temps béni nous entraîner tous vers l'unité! Puisse-t-elle, de votre côté, comme du nôtre, faire disparaître toute amertume ! Puisse-t-elle apaiser

chez nous, toute jalousie, toute aigreur, tout antagonisme hautain ou violent! Puisse-t-elle bannir, loin de vous, les raffinements captieux d'une critique raisonneuse, malveillante et subtile ! Puisse notre très grande et très gracieuse Mère, la sainte Vierge Marie, vous vaincre par sa douceur, et prendre elle-même sa revanche de ses ennemis, en intercédant efficacement pour leur conversion !

L'effet de cette admirable lettre, dont je ne m'excuse pas d'avoir donné des extraits étendus, fut considérable. Elle démontrait ce qu'il y avait d'inexécutable dans le projet de Pusey, apportait à ses critiques la réfutation la plus décisive et la plus intelligible pour l'esprit anglais, vengeait le sentiment catholique sur le point même où il avait été le plus douloureusement atteint, et, en même temps, elle ne blessait ni ne rebutait des hommes dont elle reconnaissait la bonne foi et la bonne volonté ; elle avait trouvé le moyen de dire toute la vérité, de faire les reproches nécessaires, et cependant de garder un ton toujours charitable et même tendre. Aussi ne causa-t-elle pas, chez les anglicans, le même froissement irrité que la lettre pastorale de Manning. Dans un article du Times, Church opposait le langage « conciliant, courtois, affectueux » de Newman à ce qu'il appelait « les sarcasmes polis, le dédain sans mesure » de l'archevêque * .

Quant à Pusey, il ne garda pas rancune à son contradicteur et continua avec lui des relations toujours aussi confiantes et aussi affectueuses. Toutefois,

1 Times du 31 mars 1866 (Occasional Papers, par Church, t. II, p. 398 et suiv.).

son désappointement était grand de voir Newman, lui aussi, déclarer impossible l'espèce de compromis qu'il avait proposé. Pour lui, d'ailleurs, l'heure était triste. Son ami Keble succombait, le 29 mars 1866, aux suites d'une attaque de paralysie. Pour s'être, depuis longtemps, tenu un peu à l'écart, tout entier aux soins de sa cure de campagne et aux aspirations d'une piété très occupée des choses surnaturelles, Keble n'en était pas moins demeuré l'un des chefs reconnus du mouvement catholique dans le sein de l'anglicanisme. Respecté, vénéré à l'égal de Pusey, il semblait avoir je ne sais quoi de plus tendre et apparaissait comme enveloppé d'une poésie mystérieuse. Depuis la sécession de Newman, Pusey avait pris l'habitude de s'appuyer sur Keble; il recherchait ses conseils et se rassurait par son approbation '. C'est à lui qu'il venait d'adresser son Eirenicon. Sa disparition laissait, à ses côtés, un vide que personne ne pouvait plus combler. La jeune génération ritualiste dont l'ancien tractarien se décidait alors à se rapprocher, mais au milieu de laquelle il devait toujours se sentir un peu dépaysé et mal à l'aise, ne pouvait lui compenser la perte de cette douce et ancienne intimité. Aussi demeura-t-il, quelque temps, comme accablé sous le coup de cette mort. « Jamais, écrivait un de ses amis, on ne l'avait vu à ce point brisé 2. » Dans sa détresse, sa pensée se reporta vers Newman, en dépit de la séparation qui s'était faite entre eux, et c'est à lui qu'il éprouva le besoin de

1 Voy. 2° partie, p. 60 et suiv.

2 Life of Pusey, t. IV, p. 139.

communiquer ses impressions de la cérémonie funèbre. « L'église, lui écrivait-il, était pleine de gens qui pleuraient, comme bien vous pensez. Mais il n'y a rien à dire de plus. Car il n'était plus là. Pendant son délire, il parla de la réunion des Eglises, et je crois qu'il en parlait comme s'il y assistait K » Newman, de son côté, quelque chagrin qu'il eût éprouvé de n'avoir pas été suivi dans sa conversion par une âme si chère et, un moment, si proche du catholicisme, n'en demeurait pas moins convaincu de sa beauté morale. « Chose étrange, écrivait-il à un jésuite de ses amis, il semble que ce cher Keble ait reçu toute la doctrine, excepté le sentiment de la nécessité d'être en communion avec le Saint-Siège 2. » On put juger de la place que ce personnage tenait dans l'estime de ses coreligionnaires, à l'effort fait pour honorer sa mémoire : à peine sa tombe était-elle refermée qu'une souscription fut ouverte pour fonder, à Oxford, sous son nom, un nouveau collège destiné à entretenir et à développer dans la la jeunesse universitaire, le revival catholique dont il avait été l'un des promoteurs. Dès 1868, les fonds recueillis étaient assez considérables pour permettre d'entreprendre la construction. Quand, en février 1878, Newman retournera à Oxford, où il n'avait pas mis les pieds depuis sa conversion, l'une de ses visites sera pour Keble Collège.

i LifeofPusey,\. IV, p. 139.

2 The Month and J.-H. Newman, II, fév. 1903, p. 4.

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