II
personnages en vue, de clergymen importants qui n'hésitent pas à sacrifier leur position à leur conscience. L'un des premiers est M. Maskell ; ses polémiques ont fait prévoir cette détermination ; elle n'est pourtant pas sans lui coûter ; il écrit à Manning, aussitôt après avoir annoncé en chaire à ses paroissiens qu'il les quittait: « Mon premier pas est fait; ce pas a été pénible et douloureux, plus douloureux encore à exécuter qu'à préparer^. » Henry Wilberforce s'est rendu en Belgique où il fait son abjuration, avec sa femme, en août 1850. A cette nouvelle, M. Dodsworth n'y tient plus; il écrit à Manning, le 17 août: « Plus j'y pense, plus je sens que notre position est impossible. » Il déclare que « le moment est venu d'agir ^ », et en effet, peu après, lui aussi fait sa soumission à Rome. M. Allies a vu sa femme le devancer et faire son abjuration dès le mois de mai ; il se débat encore pendant quelque temps, s'attachant toujours au problème de la suprématie ; il est alors en correspondance avec ses amis anglicans et aussi avec des catholiques comme Newman etWiseman ; enfin, n'ayant plus aucun doute sur ce qu'il appelle « la déshonnêteté et la non-réalité de l'anglicanisme comme système ecclésiastique », il fait, le 8 septembre, ses adieux à ses paroissiens, et abjure, trois jours après, aux mains de Newman •*. Bien d'autres suivent ces exemples, clergymen, comme Laprimaudaye qui a été curate de Manning, laïques con-
1 Life of Manning, i. 1, p. 551.
2 Ibid., p. o63, 564.
3 A Life's décision, par Allies, passim.
sidérables, comme lord Feilding, fils aîné du comte de Denbigh, M. Monsell, futur lord Emly, et M. Bellasis. Ces sécessions causaient naturellement un grand émoi dans le monde anglican. Tandis que les libéraux et les evangelicals y voyaient une justification des méfiances qu'ils avaient toujours exprimées sur les tendances romanisantes du Mouvement et en prenaient prétexte pour redoubler leurs attaques contre les anciens tractariens, des high cJiurchmen, embarrassés de leur apparente complicitéavec les déserteursdeleur Eglise, chercliaient le moyen de s'en dégager ; quelques-uns, dans ce dessein, proposèrent d'ajouter aux protestations contre le jugement du Conseil privé, une déclaration repoussant toute réconciliation et intercommunion avec l'Eglise romaine, tant que celle-ci ne serait pas réformée. L'attitude de Pusey, en cette circonstance, fut remarquable. Il ne se faisait pas illusion sur la gravité du danger couru par son Eglise, dans cette « crise » qu'il ne craignait pas de qualifier de « terrible ». 11 n'ignorait pas davantage les suspicions dont il était personnellement l'objet et qu'avait encore avivées la façon dont Dods worth et ses amis l'avaient récemment pris à partie; n'écrivait-il pas àKeble, le 23 septembre 1850, qu'il se sentait enveloppé et épié par cette hostilité, partout où il allait et prenait la parole < ? Il persista cependant à refuser résolument de désarmer cette hostilité par une déclaration antiromaine, et il détourna ses amis de toute manifestation de ce genre, en leur
1 Life ofPuseij, t. lit, p. 279.
représentant qu'elle ne pourrait qu'aggraver la crise et pousser les hésitants dehors. 11 ne se troubla même pas d'être un moment séparé de Keble qui semblait, au premier abord, se prêter à la déclaration. « Je ne veux pas, disait-il, faire, de l'antagonisme à Rome, le fondement de l'union entre les défenseurs de l'anglicanisme. » A ceux qui mettaient en doute, pour cette raison, sa fidélité, il répondait, avec une fierté attristée, dans un grand meeting de l'une des Churchunions : « Si les travaux de tant d'années ne persuadent pas les gens que nous sommes fidèles à l'Eglise d'Angleterre, des mots ne le feront pas. Nous devons attendre l'heure de Dieu, jusqu'à ce que cette fièvre de crainte soit tombée, ou, si rien autre ne doit les convaincre, ils le seront du moins en nous voyant mourir dans le sein de l'Eglise d'Angleterre <. »
Manning, dans l'état d'esprit où il se trouvait, ne pouvait être que fort ému de voir passer au catholicisme des hommes qui étaient tous de ses amis. Traité par eux comme une sorte de leader, il était le confident de leurs angoisses et de leur détermination dernière. 11 entendait leurs appels ; il voyait l'étonnement et le chagrin que leur causaient ses hésitations et ses ajournements^. Et puis quel espoir conservait-il du côté de l'Église anglicane ? Il avait vu échouer toutes les tentatives faites pour la dégager de la note d'hérésie et de servitude politique, dont elle était marquée et comme
1 Life of Pusey, t. III, p. 273 à 286.
2 Voyez lettres de Maskell, d'Alliés, de Dodsworth.de Bellasis. {Life of Manning, t. I, p. 559, 563, 595.)
flétrie, par suite de l'affaire Gorham. D'accord avec Robert Wilberforce et le docteur Mill, professeur d'hébreu à Cambridge, il venait de faire un dernier effort, en proposant à la signature des membres du clergé, une déclaration limitant le sens dans lequel ils acceptaient la suprématie de la Couronne; cet effort échouait devant l'indifférence de ses confrères, et la déclaration n'obtenait qu'environ dix-huit cents signatures survingt mille membres du clergé. Tout cela n'était pas pour diminuer ses doutes et son trouble. Ses lettres intimes à Robert Wilberforce le montrent de plus en plus convaincu que « l'Eglise d'Angleterre est en état de schisme», que «les derniers événements n'ont pas changé la position des membres de cette Église, qu'ils l'ont révélée^ et que ceux qui s'en rendent compte sont obligés de se soumettre à l'Église universelle ». Un peu plus tard, il déclare « n'avoir plus d'espoir pour l'Église d'Angleterre ». « Je ne crois pas seulement, dit-il, que rien ne sera fait, mais je crois que rien ne peut être fait. Le mal me semble être dans notre position originelle. » Et plus loin : « Je ne comprends pas ce que vous me dites sur le fait de condamner une Église qui a dans dans son sein des hommes tels que Keble. Je dois la condamner quels que soient ceux qui y demeurent. » n a précisément, à cette époque, une conversation avec ce même Keble. « Je crains, lui dit-il, que nous ne différions en ceci : c'est que je puis me sentir obligé à me soumettre à l'Église romaine, et que vous ne le voudriez pas. — Je ne le pourrais pas, répond Keble ; il me serait impossible d'y dire mes prières. »
Pressé par cette conviction grandissante du vice de son Eglise, Manning se demande si l'heure n'est pas venue de conclure. Il avoue que «Thonnôteté » même de sa situation peut être mise en question. « Nous sommes matériellement en hérésie, écrit-il, et cela jette de la lumière sur notre séparation ; j'ajoute que je crois que nous sommes en schisme. Avec ce sentiment de jour en jour plus fort, avec l'opposition de ma foi et de ma conscience contre la suprématie royale et contre les Articles antiromains, je me sens entraîné à croire que je ne puis différer longtemps, sans faillir à la vérité, au regard de Dieu et des hommes... Je crains fort de perdre la vérité, la conscience, en attendant et en écoutant les suggestions de la chair et du sang *. » Si réservé qu'il soit, ceux qui l'approchent commencent à entrevoir le drame intime de sa conscience. L'évêque Wilberforce écrit à Gladstone, le 14 septembre 1830, après une visite faite à son beau-frère : « Mon séjour à Lavington m'a permis de bien voir où en était Manning. Jamais il n'a été si affectueux, si ouvert, si plein de confiance en moi. Nous avons examiné ensemble toutes ses difficultés. Mais, hélas ! il m'a laissé dans l'esprit la pleine conviction qu'il est perdu pour nous 2. » Gladstone, qui, jusqu'alors, ne s'était pas douté de la crise traversée par son ami, ne se résigne pas à voir s'éloigner celui qu'il appelait alors « la perle » du clergé ^. 11 se croit de force à le retenir et il lui adresse de
1 Life of Manning, t. I, p. 560 à 565.
n Ibid., t. 1, p. 568.
3 Vie de Lady Georgiana Fullerlon, par M"" Craven, p. 201.
longues lettres où il discute et combat les objections avec lesquelles il le croit aux prises*.
Entre ces sollicitations contraires, la conscience de Planning est tiraillée et torturée. Au moins croit-il devoir à ses amis anglicans de les assurer, une fois de plus, qu'il veut se garder de toute « précipitation ». Ce n'est pas qu'il n'ait de moins en moins de doute sur l'issue finale; « mais, ajoute-t-il, six mois seront bien vite passés, dans une telle agonie ». Il songe à aller à l'étranger, pendant l'hiver. « Ce sera, dit-il, un moyen de me soustraire aux collisions et d'éviter d'embarrasser les autres. Cela me donnera du temps pour les dernières réflexions et les pensées mourantes ; ce me sera aussi un locus psenitentix, si — ce que Dieu veuille écarter — je suis sous l'empire d'une illusion^. »
Manning continuera-t-il donc longtemps cette sorte de piétinement où il n'avance plus? Non, l'heure de Dieu est proche. C'est un incident extérieur qui va amener le dénouement.
Depuis la Réforme, les catholiques anglais étaient au régime des pays de mission, gouvernés par des vicaires apostoliques, quatre d'abord, huit ensuite. Un tel régime avait pu convenir à une époque d'oppression, de vie cachée, alors que les prêtres ne pouvaient se former
• Life ofManninf), t. I, p. 569 à 575. 2 Ibid., t. 1, p. olio, 561.
qu'à l'étranger, qu'il n'existait même pas de véritable organisation paroissiale et que la plupart des lieux de culte étaient des chapelles privées desservies par les chapelains de quelques familles nobles. Avec le réveil de vie catholique, suite de l'émancipation de 1828, de l'action de Wiseman et surtout de la conversion de Newman et de ses compagnons, ce régime ne pouvait plus suffire. On sentait le besoin de rétablir une hiérarchie épiscopale régulière. Dès 1847, Wiseman avait été délégué par les vicaires apostoliques, pour saisir le Saint-Siège delà question ^ Les pourparlers, entravés par les troubles politiques dont Rome était alors le théâtre, furent cependant repris avec succès, en 1848, par Mgr Ullathorne, l'un des vicaires apostoliques. Le principe de la mesure paraissait admis, et la fuite du Pape à Gaëte en empêcha seule la mise à exécution.
L'idée de ce retour au régime normal des pays chrétiens n'avait pas été sans soulever des objections, chez une partie des anciens catholiques anglais, esprits routiniers, effarouchés des innovations de Wiseman, jaloux de son importance et disposés à lui reprocher de n'être pas un véritable Anglais ; ils avaient, à Rome, un porte-parole, en la personne du cardinal Acton. Mais on ne prévoyait pas d'opposition de la part du gouvernement britannique qui avait vu récemment, sans déplaisir, prendre une mesure analogue dans quelques-unes de ses colonies. Dans ses conversations
' Sur cette affaire et sur la crise qui en a été la suite, voyez Life of Wiseman, par Ward, chap. xvi à xx.
comme à la tribune, le premier ministre, lord John Russell, répondait, à peu près en ces termes, à ceux qui l'interrogeaient à ce sujet : « Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que vous vous appeliez vicaires apostoliques, ou évêques, ou muftis, ou mandarins? Faites ce que vous voudrez, mais ne nous demandez rien. » Une seule précaution paraissait nécessaire, c'était de se conformer à une loi qui défendait aux évêques catholiques de prendre un titre territorial déjà possédé par un évoque de l'Eglise établie : on en serait quitte pour choisir en conséquence les sièges des évêchés à créer.
De 1848 à 1850, la question dormit dans les bureaux de la chancellerie pontificale. Cependant le Pape était rentré à Rome, et le gouvernement de l'Eglise avait repris son cours régulier. De son côté, Wiseman était devenu titulaire définitif du principal vicariat apostolique de l'Angleterre, et j'ai déjà dit l'intelligente et féconde activité de son administration. Il était tout en tier à ses œuvres, quand, au milieu de 1850, il reçut avis de Rome qu'on songeait à procéder au rétablissement de la hiérarchie, mais qu'il allait être nommé cardinal avec résidence auprès du Saint-Siège. Si flatté qu'il fût de cette distinction, il eut le cœur brisé à la pensée d'être enlevé à son apostolat anglais pour aller, comme il le disait, « s'enterrer à jamais » en Italie. Heureusement beaucoup de ceux qui l'avaient vu à l'œuvre en Angleterre, émus de l'effet désastreux qu'aurait son éloignement, firent parvenir, à Rome, de pressantes représentations. Elles furent écoutées, et quand Wiseman arriva dans cette ville, en septembre 1850, il
trouva Pie IX toujours décidé à lui donner la pourpre, mais, sans le retirer d'Angleterre, et en faisant de lui le métropolitain de la nouvelle hiérarchie, avec le titre d'archevêque de Westminster.
Le 29 septembre 1850, le Pape publiait le bref par lequel il rétablissait en Angleterre, une hiérarchie régulière, composée de douze évêques et d'un archevêque. Le lendemain, dans le Consistoire du 30, il créait cardinal le nouvel archevêque de Westminster. Le 7 octobre, Wiseman annonça le grand événement à ses ouailles, dans une lettre pastorale, datée : Hors de la porte Flaminienne. Tout entier à la joie de cette résurrection, ne s'imaginant pas qu'elle pût heurter aucun préjugé, ayant, dans l'atmosphère catholique de Rome, un peu perdu de vue ses compatriotes protestants, il entonnait un vrai chant de triomphe. " Le grand œuvre est accompli, s'écriait-il... L'Angleterre catholique a retrouvé son orbite dans le firmament religieux d'où sa lumière avait longtemps disparu. » Et il montrait les saints de la vieille Église saxonne ou normande, comme les martyrs des derniers siècles, s'unissant à lui pour « bénir Dieu qui a de nouveau visité son peuple », et partageant « son allégresse à la vue de lalampedutemple qui, rallumée, brilleetéclaire». Cela fait, le cardinal, l'âme toute à la joie et à la confiance, se mit en route pour l'Angleterre, à petites journées, s'arrêtant sur son chemin, dans diverses villes d'Italie, d'Autriche et d'Allemagne.
Mais à peine le bref est-il connu à Londres, qu'il y provoque un accès furieux d'antipapisme. Le public, que
les dernières polémiques ont rendu plus irritable sur ce sujet, croit voir dans les formules pontificales, une bravade insultante de Rome, la prétention de gouverner religieusement l'Angleterre entière et de substituer les évêques catholiques aux évéques anglicans. C'était parfaitement absurde ; le Pape ne fixait d'organisation qu'au regard des catholiques qui reconnaissaient son autorité, et l'Eglise établie demeurait, après le bref, ce qu'elle était auparavant. Mais on ne raisonne pas avec des explosions ou des paniques de ce genre. Dès le 14 octobre 1850, le Times donne le ton à l'opinion, par un article d'une extrême violence. « Si cet acte, dit-il, est autre chose qu'une grossière et maladroite plaisanterie, nous avouons ne pouvoir le considérer que comme l'un des plus grands actes de folie et d'impertinence que la cour de Rome se soit risquée à commettre, depuis que la couronne et le peuple d'Angleterre ont secoué son joug. » Il ajoute, peu après : tt Est-ce donc là, à Westminster, au milieu de nous et près du trône anglais, qu'un prêtre italien va diviser la puissance spirituelle de ce pays et se servir des renégats de notre Eglise nationale, pour rétablir une usurpation étrangère sur les consciences et semer la division dans notre société politique?» Il déclare que c'est « ou bien l'erreur d'un cerveau fanatique, ou une trahison envers la constitution ».
L'orage grondait donc déjà quand, quelques jours après, arrive à Londres la lettre pastorale du nouveau cardinal. Son vicaire général, qui redoute l'effet de ce dithyrambe triomphal sur un public déjà si mal pré-
venu, hésite un moment à le publier; mais il ne se croit pas autorisé à intercepter la parole de son chef * ; lalettre est lue dans les églises et reproduite par les journaux. Elle porte au comble la colère de l'opinion protestante. On y relève notamment la phrase où Wiseman, spécifiant les limites de son diocèse, disait : « Nous gouvernons et continuerons à gouverner les comtés de Middlesex, Hertfordshire et Essex, etc. » Le Times ne sait à quelle violence de langage recourir pour qualifier « rimpudence » ou « l'absurdité » des auteurs de la mesure ; il s'indigne de cette façon « de diviser le pays en nouveaux évêchés, comme si les anciens étaient en réalité vacants ou abolis » ; il menace le cardinal Wiseman et injurie le Pape lui-même : « Pio Nono, dit-il, n'est plus le doux pontife du laisser aller ; il est transformé en un pape cruel et fanatique. »
Ce n'est pas seulement une émeute de presse. Dès le 4 novembre, le premier ministre, lord John Russell saisi d'une protestation de l'évoque de Durham, lui écrit ab iralo, dans une lettre aussitôt publiée :
Je suis d'accord avec vous, pour envisager comme insolente et insidieuse, la dernière agression du Pape contre notre protestantisme, et l'indignation que j'en ressens est égale à la vôtre... II y a une usurpation de pouvoirs, dans tous les documents arrivés de Rome, une tendance à la suprématie sur le royaume d'Angleterre, des prétentions à une autorité unique et individuelle qui ne peut s'accorder ni avec la suprématie de la reine, ni avec les droits des
1 Life of Wiseman^ t. I, p. 541.
évêques, du clergé, ni avec l'indépendance spirituelle delà nation.
Le ministre compte sur la force du protestantisme, pour résister à cette prétention d'imposer un joug^ étranger ; il promet, du reste, d'examiner l'état présent de la loi et de voir s'il y a lieu d'adopter des mesures nouvelles contre cette usurpation de pouvoirs ; mais il est, dit-il, « un danger qui l'alarme plus que toute agression de souverain étranger » : ce danger, il le montre dans l'intérieur même de l'Église anglicane, et, fidèle à une vieille animosité, il saisit cette occasion de tourner, contre les puseyites, la colère de l'opinion ; il écrit contre eux cette diatribe :
Des clergymen de notre Église, qui ont signé les Trenteneuf Articles et reconnu, en termes explicites, la suprématie de la reine, ont été des plus empressés à conduire leur troupeau, pas à pas, jusque sur le bord du précipice. L'honneur rendu aux saints, la prétention à l'infaillibilité pour l'Église, l'usage superstitieux du signe de la croix, un marmottage de la liturgie qui va jusqu'à déguiser la langue dans laquelle elle est écrite, la recommandation de la confession auriculaire, l'administration de la pénitence et de l'absolution, toutes ces choses sont prônées, comme dignes d'adoption, par des clergymen de l'Église d'Angleterre... Qu'est-ce donc que le danger de tomber aux mains d'un prince étranger dont le pouvoir n'est pas bien grand, comparé au danger sans issue qui vient des fils indignes de l'Église d'Angleterre elle-même?
Le ministre termine, en avouant, qu'il « a peu d'espoir que les promoteurs de ces innovations se désistent
de leurs menées insidieuses » ; mais il compte sur « la masse de la nation qui regarde avec mépris les mascarades de la superslilion ».
Quand un minisire donne l'exemple de parler sur ce ton, on peut s'attendre à voir toutes les violences se donner cours. Dans le pays entier, c'est une clameur épeurée ou furieuse contre ce qu'on appelle, suivant le mot d'ordre de John Russell, « l'agression papale ». On se croirait revenu à l'époque de la « Conspiration des poudres ». Les évêques, si indifférents et si humbles naguère quand il s'agissait de défendre l'intégrité du dogme ou l'indépendance de l'Église, sont, cette fois, tout feu et tout flamme ; ils rééditent, contre le catholicisme, les pires invectives du vieux fanatisme protestant : ce ne sont que déclamations sur les prêtres « artificieux », sur « l'ambition insolente » du Pape, sur les « abominations » et la « sentine » de Rome. Tous, à l'exception de deux, signent une adresse à la reine, considérée comme le chef de leur Eglise, où ils lui dénoncent, dans « l'agression du Pape », une « insulte inexcusable » et la supplient « humblement » de « déjouer cette usurpation ». La reine leur répond, en se déclarant résolue « à maintenir, avec eux, les droits de sa couronne et l'indépendance de son peuple, contre toute agression et usurpation étrangère ». Une adresse de l'Université d'Oxford, présentée par le duc de Wellington, reconnaît la reine « comme étant, après Dieu, le seul chef suprême dans le royaume, tant en matière spirituelle et ecclésiastique, qu'en matière temporelle ». Partout, le clergé ou les laùiues se réu-
nissent en meetings de protestation. Les publications contre « l'agression papale « se multiplient : du 14 au 30 novembre 1850, on n'en compte pas moins de soixante-dix-huit. Lord Ashley, futur comte de Shaftesbury, champion sincère et passionné du parti evangelical, écrit, sur son journal, à la date du 23 novembre : « Quelle étonnante fermentation ! Elle ne s'abat pas un moment ; meeting après meeting, dans chaque ville et dans chaque paroisse... Aux concerts et dans les théâtres, on réclame trois fois de suite le God save the queen. On dirait une tempête sur l'Océan tout entier. C'est un sentiment national, c'est le pays qui se lève. Toutes les opinions semblent, pour l'instant, confondues dans un seul sentiment ^ » 11 n'en fallait pas tant pour pousser dans la rue le mob protestant qui, en beaucoup d'endroits, se livre à de grossières et violentes démonstrations : les effigies du Pape ou du cardinal Wiseman sont promenées en de grotesques processions et brûlées, aux acclamations furieuses de la foule. Celle-ci ne s'attaque pas seulement aux mannequins. Les prêtres, reconnus dans la rue, sontinsulx9s. Le P. Faber raconte à un de ses amis de Rome les inscriptions menaçantes qui couvrent les murs de l'Oratoire à Londres, les huées dont lui et ses confrères sont accompagnés quand ils sortent : « Même les gentlemen, dit-il, crient après nous, par les fenêtres de leurs voitures ^. » Suivant la direction donnée par lord John Russell, la clameur populaire s'attaque aux
1 Life and workof the Earl of Shaftesbury , par Hodder, p. 431.
2 Life and letters of Faber, p. 316, 377.
puseyites autant qu'aux catholiques romains. Pusey est pris à partie par plusieurs évèques. Des meetings dénoncent « l'encouragement fourni à l'agression papale » par ceux qui, dans le sein même de l'Église, se sont « départis de la foi protestante » et ont « enseigné des doctrines, des cérémonies et des pratiques romaines * ». Dans une paroisse de Londres, celle de Saint-Barnabe, connue pour être un des sanctuaires de l'anglo-catholicisme, le culte est entravé, chaque dimanche, par des scènes tumultueuses ; le vicaire, M. Bennett, écrit à lord John Russell, qui est précisément un de ses paroissiens, une lettre de protestation où il lui impute la responsabilité des troubles.
C'est le 30 octobre, à Vienne, que Wiseman reçoit, par le Times, la première nouvelle du mauvais accueil fait, en Angleterre, au bref pontifical. Il ne s'y attendait aucunement et en ressent, comme il dit alors, un « rude choc ». Toutefois, il ne saisit pas encore toute la gravité de la* situation, et, après avoir écrit une lettre d'explication à lord John Russell, il croit pouvoir continuer tranquillement son voyage à petites journées. Dans la seconde semaine de novembre, il est à Bruges. Les lettres qu'il y trouve ne lui permettent plus de se faire illusion. C'est à peu près l'Angleterre tout entière à laquelle il se voit obligé de faire tête, et ce qui lui parvient de l'état d'esprit de ses propres coreligionnaires, n'est pas pour lui donner courage. Ceux des catholiques de naissance qui, dès l'origine, lui ont
i Life ofBishop Wilberforce. t. II, p. 59 ' Life of Wiseman, t. I, p. 532.
reproché d'être trop romain et ^as assez anglais croient voir, dans ce qui se passe, la coafirmalion de leurs griefs et de leurs suspicions. Quelques-uns d'entre eux, de nom considérable, lord Beaumont et le duc de Norfolk, vont jusqu'à déclarer publiquement que « le loyalisme envers la reine et la constitution » ne permet pas d'accepter le dernier édit de Rome, et ils adhèrent à la lettr3 de lord John Russell'. Parmi les amis mômes de Wiseman, la plupart, effarés des clameurs qui les assaillent, ne songent guère, suivant l'habitude prise dans les siècles d'oppression, qu'à se faire petits et à courber la tète. Ils conseilleraient volontiers au cardinal de ne pas affronter, pour le moment, la tempête et de prolonger son séjour sur le continent"'.
Wiseman fait preuve, en cette circonstance, d'un sang-froid et d'une résolution d'autant plus remarquables qu'il était de nature nerveuse et impressionnable. Ecartant tous les conseils timides, il se met en route pour Londres où il arrive, le 11 novembre. 11 n'hésite pas un moment sur la conduite à suivra : sdus négliger de faire parvenir au gouvernement, par un ami, des explications rassurantes, il juge surtout important de parler au public, de s'adresser à son bon sens et à sa justice. Quelques jours lui suffisent pour rédiger une brochure de trente et une pages, portant ce titre : Appel au peuple anglais. L'accent en est ému et digne, rexposition habile, à la fois insinuante et fière,
' Ltfe of Wise'nan, t. II, p. 15.
2 Ibid., t. I, p. 5i:i3, 554.