CHAPITRE IV
. Les high churchmen ne tirent pas tous les mêmes conclusions de l'affaire Gorham. Certains se demandent s'il n'en résulte pas l'obligation de quitter l'Anglicanisme. Maskell, Allies, Dods- ■worth, Bellasis et Hope. Trouble croissant de Manning. Pusey et Keble s'efforcent de retenir et de calmer les impatients. Dodsworth et ses amis prennent à partie Pusey. — II. Les catholiques considèrent cette crise avec espérance. Article de Wiseman. Conférences de Newmanà l'Oratoire de Londres, sur
< les Difficultés éprouvées par les Anglicans dans l'enseignement catholique ». Grand effet produit. — III. Conversions de Maskell, d'Henry Wilberforce, de Dodsworth, d'Alliés et d'autres. Pusey, en dépit de l'émoi que lui causent ces défections et des suspicions dont il se sent l'objet, se refuse à faire des déclarations antiromaines. Manning, de plus en plus convaincu du vice de son Église et de la nécessité de conclure, tarde cependant encore à faire le dernier pas. — IV. Pie IX rétablit la hiérarchie épiscopale en Angleterre. Lettre pastorale de Wiseman. Accès furieux d'antipapisme dans l'opinion anglaise. Lettre violente de lord John Russell. Partout on dénonce avec colère « l'agression papale ». Wiseman, surpris par cette explosion inattendue, y fait tête avec sang-froid et habileté. Il publie un
< Appel au peuple anglais ». Grand succès de cet écrit qui retourne en partie l'opinion. II n'empêche pas cependant le vote, d'ailleurs sans conséquence, d'un bill sur les « titres ecclésiastiques. — V. Manning, mis en demeure de prendre part aux protestations contre l'acte pontifical, s'y refuse et résigne ses fonctions d'archidiacre. La lumière se fait de plus en plus complète dans son esprit. Déchirements intérieurs et derniers ajournements. 11 prononce enfin son abjuration. 11 y trouve la paix et la joie. Cette conversion, suivie de beaucoup d'autres, cause un grand émoi dans le monde anglican.
L'agitation provoquée par le jugement du Conseil privé, dans l'affaire Gorham, démontrait Timpuis
i56 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
sance de l'Eglise anglicane à remédier au latitudinarisme dogmatique et à la dépendance politique qui étaient les vices essentiels de son institution. Cette constatation n'était pas prise de même par tous les high churcJimen. Dès le début, J.-B. Mozley discerne, chez ceux qui se concertent pour protester contre le jugement, deux tendances opposées : d'une part, les ardents qui « veulent pousser les choses à l'extrême » ; de l'autre, les « patients » qui sont « préparés à demeurer, pendant des années, en contestation et en suspens^ )). Pour les uns, c'est une question de vie ou de mort spirituelle : l'Eglise anglicane est-elle ou non une véritable Eglise où l'on peut demeurer en sûreté de conscience? Pour les autres, ce n'est qu'un accident fâcheux auquel il est désirable de porter remède, mais qui ne met pas en jeu la légitimité de l'Église. Quand, au lendemain du jugement, les chefs du parti se réunissent chez Gladstone et chez Hope, pour rédiger une série de « Résolutions », cette double tendance apparaît. « Je suppose, dit Hope, que nous sommes tous d'accord que si l'Eglise d'Angleterre ne défait pas ce qui vient d'être fait, nous devons nous joindre à l'Eglise de Rome. » A ces mots, plusieurs se récrient et Keble répond : « Si l'Eglise d'Angleterre était pour défaillir, on la trouverait dans ma paroisse-. » L'accord n'en finit pas moins par se faire sur la rédaction des Résolutions, mais on peut juger de la valeur de cet accord par ce seul fait que, des treize signataires, six doivent,
1 Lelfers ofJ.-B. Mozley, p. 202.
* Life of Manning, t. 1, p. 529.
avant peu, passer à l'Eglise romaine, tandis que les sept autres demeureront anglicans. Les mêmes divergences apparaissent alors chaque fois que se rencontrent des high churchmen pour conférer sur la situation, que ce soit dans le salon de lady Herbert^ ou à Tévêché d'Oxford 2 ; partout, se trouvent face à face ceux qui commencent à se demander si le devoir ne serait pas de quitter l'anglicanisme, et ceux qui se refusent à poser cette question.
Parmi les premiers, il est des esprits impatients qui, au lieu de s'arrêter à conférer avec leurs amis plus timides, ne craignent pas de parlir seuls en guerre. De ce nombre est le révérend Maskell, chapelain de l'évêque d'Exeter, connu pour ses travaux sur l'ancienne liturgie. Dès le commencement des polémiques, il a publié une brochure retentissante où il établit à la fois que la juridiction du Conseil privé est contraire à la loi du Christ et qu'elle est la conséquence nécessaire de l'organisation de l'Église telle que l'ont fixée les statuts d'Henri VIII et d'Elisabeth. C'était acculer le lecteur à cette conclusion que le vice de l'anglicanisme était irrémédiable. Pusey et ses amis lèvent les bras au ciel, devant ce qui leur paraît une frasque d'enfant terrible; mais ils doivent confesser que cet écrit fait « beaucoup de mal' ».
Un autre de ces ardents est le révérend Allies, qui
1 Comment ] entrai au bercail^ par lady Herbert of Lea. •i Souvenirs de M. Aubrey de Vere, reproduits par le Tablet^ d'après la revue : VAve Maria.
3 Life of Pusey, t. III, p. 224, 228.
nous est déjà connu. S'étant trouvé, au cours de 1849, en conflit avec son évèque, à l'occasion d'un livre où il racontait ses impressions de voyage dans la France catholique, il en est sorti plus dégoûté que jamais de l'anglicanisme et plus irrité contre ses chefs, sans cependant se décider encore à conclure. Il écrit sur son journal, le 14 février 1850 :
Je suis d'accord avec l'Église de Rome sur les principes... Je pense que la primauté du Pape est d'institution divine et que, dans les controverses doctrinales entre les deux communions, Rome a raison... Et cependant, je me sens incapable d'accepter simplement Rome comme VÉglise, incapable de me donner à elle avec la calme conviction que je fais bien, que je quitte une hérésie et un schisme. L'intelligence m'indique cette voie ; mais le cœur et la volonté sont divisés, non par crainte des conséquences pour les intérêts temporels, mais par conviction incomplète... Que puis-je faire que d'attendre et prier? « 0 envoie Ta lumière et Ta vérité ^ ! »
On conçoit ce qu'a pu être, pour un esprit ainsi préparé, le scandale de l'affaire Gorham. A ce moment, M. Allies était précisément en train de lire le fameux traité de Suarez De erroribus sectx anglicanx. Le jugement du Conseil privé lui paraît la vérification des arguments du Jésuite du xvi^ siècle, et, tout échauffé de cette lecture et de ces événements, il publie une brochure, non moins agressive que celle de Maskell, où il reprend à son compte, contre sa propre Eglise, les attaques de Suarez. S'il ne conclut pas encore à une
1 A Life's décision, p. 2ti0.
abjuration, il n'en est visiblement pas loin, et il écrit, sur son journal, le 2 avril 1850 : « Depuis que j'ai vu que la suprématie royale était la base de l'anglicanisme, je n'ai plus qu'une pensée, c'est que cela nous annihile comme Église . »
Tel est encore, le révérend Dodsworth, gradé de Cambridge, l'un des curés les plus zélés de Londres, jusque-là associé aux œuvres de Pusey, et sur la paroisse duquel a été établi, en 1845, le premier couvent de Sœurs anglicanes. 11 laisse voir son trouble dans des sermons dont Pusey redoute l'effet sur ses religieuses '.En juillet 1850, interrogé par un ami sur ce qu'il faut penser de l'Église nationale d'Angleterre, il répond : « Elle ne peut être soutenue; elle n'a aucune autorité ; nous admettons tous cela maintenant. » Et comme son interlocuteur lui demande où l'on peut trouver cette autorité : « Il n'y a pas d'autorité du tout dans l'Église, à moins qu'elle ne soit à Rome. Si nous cherchons l'autorité en quelque autre lieu, nous ne pourrons la trouver... Je ne vois clairement aucune issue, si ce n'est une. — Laquelle? — La soumission, tôt ou tard, à l'Église catholique. » Dodsworth ajoute n'avoir causé, sur ce sujet, avec aucun prêtre romain, et n'avoir jamais assisté, en Angleterre, à un office catholique. « C'est une matière, conclue-t-il, qui ne peut être mise de côté; il faut la traiter avec calme, avec réflexion et aussi avec fermeté, car ni vous
' A Life' s décision, p. 270.
« Life of Pusey, t. III, p. 261.
ni moi ne pourrons plaider l'ignorance invincible^.» Bellasis, légiste distingué, est aussi de ceux que la conversion de Newman à fort troublés. Dès 1847 et 1848, ses notes intimes ont témoigné des désillusions qu'il éprouvait au sujet de l'anglicanisme, de l'attrait qu'il ressentait pour le catholicisme'. L'aiïaire Gorham le pousse davantage encore dans cette direction. En février 1850, tels sont ses doutes qu'il hésite à faire baptiser son fds dans l'Église anglicane^. Son ami Hope, autre légiste éminent, est dans les mêmes sentiments. Rencontrant Bellasis, dans ce mois de février, il lui dit : « Vous savez, si j'étais mourant, je ferais appeler un prêtre catholique. » Quelques mois plus tard, en juillet, Bellasis dit, à son tour, à Hope : « J'ai perdu toute confiance dans l'Église d'Angleterre, et je pense que nous n'avons qu'un parti à prendre. Dans les dix ou douze dernières années, nous avons cherché à nous appuyer sur l'autorité de l'Église et nous avons combattu le jugement privé; maintenantj si nous nous décidions à rester, ce serait en répudiant l'autorité et en exerçant notre jugement privé, degré d'inconsistance auquel je ne pourrais ttie faire. » Et la conversation se continue, entre les deux amis, sur les prêtres catholiques avec lesquels ils aimeraient le mieux se mettre en rapport*. Bellasis ne se contente pas de ces aveux intimes : il examine, dans plusieurs
1 Memorials of Sergeunl Bellasis, p. 102, 103.
« lbid.,i>. 68 à 79, ÎOo à 108.
3 Ihid., p. 96.
* Ibid., p. 99, 100.
brochures, l'opinion de ceux qui se flattent de remédier aux difficultés actuelles, en réclamant, pour les évéques, le jugement des causes spirituelles. « Seriezvous donc décidés, leur demande-t-il, à vous soumettre à leur décision, si elle était contraire à votre sentiment particulier?» C'était souligner cette absence d'autorité souveraine et infaillible, qui, en dehors même du fait de la suprématie royale, était le vice essentiel de toute Église protestante. Bellasis n'admet pas surtout qu'on puisse ajourner la solution d'un tel problème; il écrit à ce propos :
Patience, Patience! entends-je dire de tous côtés; mais ce n'est pas une matière où l'on puisse être patient. Nous avons un voyage à faire ; le temps presse, car la belle saison se passe ; le navire où. nous sommes fait eau et tient mallamer; son équipage est mutin. Ce n'est pas sérieux de nous dire que, dans quelque saison future, le vaisseau sera radoubé, les mutins soumis et renvoyés : c'est maintenant que notre voyage doit se faire.
De tous ceux dont la foi anglicane est alors ébranlée, celui dont l'exemple pouvait avoir le plus d'influence, était Manning. Son attitude, sans doute, est plus réservée que celle d'Alliés ou de Maskell. Loin de se lancer en avant-garde, il paraît désireux d'agir d'accord avec Pusey, Keble, Gladstone et tous ceux qui blâment le jugement du Conseil privé; il prend une part active à leurs conciliabules intimes, joint sa signatnre à la leur, au bas des manifestes, figure à côté d'eux, dans les meetings publics. S'il parle pour son compte, comme dans la brochure qu'il publie sur «> la n. U
Juridiction d'appel de la Couronne en matière spirituelle », c'est sur un ton très mesuré, très calme, et sans laisser entrevoir aucune détermination extrême. Au fond, cependant, il est loin d'être d'accord avec ceux qui, tout en déplorant la dépendance actuelle de leur Eglise, n'admettent pas l'idée de la quitter ; pour lui, au contraire, la question qui se pose et qui ne peut plus être éludée, est de savoir si cette Église a toujours droit à sa foi. Or, sur ce point, ses doutes, déjà anciens, sont devenus, sous le coup des récents événements, plus pressants.
Dès le début de l'affaire, avant même que le Conseil privé ait statué, Manning a fait part àPusey de son embarras à concilier la juridiction du Conseil privé avec le principe dont il est depuis longtemps convaincu, que le juge suprême de la doctrine et de la discipline doit être l'Église du Christ ^ . Il eût bien voulu se persuader que c'était là une usurpation récente et accidentelle du pouvoir politique, mais son ami Hope, avec sa compétence de légiste, lui a prouvé que, dans l'affaire Gorham,pas plus que dans l'affaire Hampden, il « n'y avait rien de nouveau », que depuis la Réforme, la juridiction suprême, dans les causes religieuses, avait toujours appartenu à la Couronne, et qu'il était impossible de « ne pas lire l'érastianisme dans l'histoire de l'Église d'Angleterre'''». C'est surtout avec Robert Wilberforce, son habituel confident, que Manning laisse voir
1 Life of Pusey, t. III, p. '209.
2 Life of Manning, par Purcell, t. I, p. S24 à 527.
jusqu'où va son trouble'. Il lui a avoué, dès la première heure, que, « dans l'appel Gorham, l'Église d'Angleterre, en tant qu'elle prétendait être une partie de l'Église visible, ne lui paraissait pas être dans une position où l'on pût demeurer en sûreté ». Il ajoute, quelques jours plus tard : « Plus je pense à cet appel, moins je puis le concilier avec ce que doit être l'Église divine. Cela fait, d'une question de foi. Une question de conscience et de conduite, et amène au jour, d'une façon critique et pressante, de longues et secrètes pensées. » Ailleurs, après avoir condamné fortement le protestantisme, il déclare ne voir dans l'anglicanisme qu'une forme plus soignée, plus ornée de ce protestantisme : « Je ne puis dire, écrit-il, que je rejette la théologie anglicane, mais je ne la connais plus, et tout simplement je n'y crois plus... Nos Articles et nos formulaires, dans la mesure où ils contiennent la tradition catholique, je les comprends ; mais, au delà, je sens que je n'ai aucune certitude, parfois aucune perception de leur sens. Je ne puis m'appuyer sur eux. Ils ne sont pas une règle pour moi. » L'anglicanisme n'est plus, à ses yeux, qu'une « ruine », et il entrevoit, par moment, comme le port où il se sent poussé, « Rome, centre de l'Église, une, sainte, visible, infaillible ». Il ne cache pas, du reste, à quel point ces pensées lui sont douloureuses, comment son cœur est partagé et déchiré entre l'affection qui le retient
1 Sur cette correspondance avec Wilberforce, voyez Life of Manninff, t. I, p. 515 à 518, 537 à 559; — cf. aussi, p. 473 à 475, 481 et 482.
dans son ancienne Eglise, et la vérité qui l'appelle ailleurs. Parfois, dans l'angoisse de cette crise, il se sent tenté de n'être plus qu'un « simple mystique », ne voyant en Dieu qu'un « Esprit, sans royaume visible, sans Eglise et sans sacrement », En tous cas, ajoutet-il, « rien ne me fera rentrer dans le protestantisme anglican ou autre ».
Ce qui ne contribue pas peu à la détresse de Manning, c'est qu'il continue à être consulté par les âmes troublées qui attendent de lui de quoi raffermir leur foi. « Tous les jours, dit-il, je reçois des lettres auxquelles je ne sais que répondre, « Interrogé, par exemple, par Allies sur des objections théologiques contre l'anglicanisme, il se dérobe en alléguant que son correspondant a beaucoup plus approfondi ces questions que lui-même n'a pu le faire. « Ma vie, écrit-il, a été active à l'excès, et vous auriez peine à croire combien j'ai pu donner peu de temps à l'étude. Cela me fait me méfier de moi-même. Et plus la crise et les conséquences qu'elle entraîne sont graves, plus j'aime à m'en rapporter à d'autres pour reviser et éprouver mes conclusions et mes opinions * . » D'autres fois, il entreprend de retenir, au moins temporairement, ceux qui s'adressent à lui, en exposant « les raisons par lesquelles il tâche lui-même de maîtriser toute tentation de hâte, aussi bien que de crainte, dans la grande épreuve qui pèse sur lui ». Cette pensée que son devoir est de ne rien précipiter, est une de celles
1 A Life' s décision, p&r Ailles, p. 289,
LA CONVERSION DE BfANNING 165
sur lesquelles il revient sans cesse. « Non, écrit-il, le 15 juin 1850, à Robert Wilberforce, avec Taide de Dieu, je ne ferai rien par colère ou en hâte. Aussi longtemps que je trouve ceux qui me sont chers comme vous, unis pour soutenir les principes de la foi et préparés, si besoin est, à finir par les suivre, sans défaillance, jusqu'au bout, je suis capable d'attendre en paix. » Je ne sais si cette attitude rassurait beaucoup les anglicans fidèles ; en tous cas, elle causait quelque impatience à MM. Maskell, Allies, Dodsworth ; ils questionnaient Manning, le pressaient d'en finir. A le voir ainsi tiraillé, ne se rappelle-t-on pas Newman, avant sa conversion, entre Pusey et Ward?
Que cet ébranlement de tant de fidélités inquiète ceux qui sont attachés à l'anglicanisme, on n'en saurait être surpris. L'évêque de Londres y fait alors allusion, dans plusieurs de ses actes publics. Il argue de la crise même que traverse l'Église, pour détourner ses enfants de la déserter. « Si, dit-il, le vaisseau où vous étiez embarqués, faisait une voie d'eau, vous agiriez sans doute de votre mieux pour la boucher, avant de penser à abandonner le navire et à le laisser à la merci des vents et des flots. » Ailleurs, il cherche à éveiller l'horreur pour les « hérésies mortelles » de l'Eglise romaine, u Irons-nous, ajoute-t-il, pour éviter la froideur et le relâchement, nous précipiter dans l'idolâtrie * ? » D'autres, tels que le révérend
1 Memoir of bishop Blomfield, t. II, p. 134 et 138.
Churcti et M. Gladstone, se donnent pour tâche de « rassurer, comme dit J,-B. Mozley, les esprits qui s'épouvantent de l'érastianisme de la Réforme * » ; ils s'efforcent péniblement de trouver, dans l'histoire et dans les principes, la notion d'une suprématie royale mitigée qui se concilie avec l'Etablissement d'Henri VIII et d'Elisabeth, sans violer trop brutalement l'indépendance de l'Eglise 2.
Pusey est, plus que personne, en sollicitude et en alarme au sujet de ceux de ses amis qu'il voit tentés d'aller à Rome. Il ne s'agit pas seulement, pour lui, d'épargner à son Eglise des pertes douloureuses; il s'agit de préserver son propre parti d'un second démembrement qui semble devoir lui donner le coup mortel ou, du moins, le compromettre irrémédiablement aux yeux des autres anglicans. Aussi, tout ce qu'il fait alors, ce qu'il dit, ce qu'il écrit, en privé ou en public, est inspiré, comme il le mande à Keble, par le désir « d'alléger les craintes de ceux qui sont si terriblement ébranlés^ ». S'il prend une part importante aux protestations contre la décision du Conseil privé, c'est en cherchant à la fois à satisfaire et à contenir les ardents, à prévenir les démarches extrêmes. Il se préoccupe notamment qu'on ne puisse conclure de ces protestations à l'indignité de son Eglise ; c'est la raison
1 Letters of J.-B. Mozley, p. 203.
2 Article deChurchdansle Christian Remembrancer à'&Yril 1850. — Brochure de Gladstone intitulée : Remaries on the Boyal Supremacy as it is defined by reason, history and the Constitution. A Lelter to the lord bishop of London.
3 Life of Pusey, t. III, p. 239.
de l'écrit qu'il publie alors, en réponse à M. Maskell, sur la « Suprématie royale » ; il y professe, non sans quelque embarras, que la suprématie royale, entendue dans un certain sens, n'est pas contraire aux précédents de la primitive Eglise; qu'elle tend, non pas à à faire l'Etat juge en matière de doctrine, mais seulement à protéger les individus contre les préjudices temporels qui pourraient leur être causés par les cours ecclésiastiques. Pouvait-il être bien satisfait lui-même de ces substilités ? J'en doute. Il était plus dans sa note, quand il s'appliquait à réveiller, chez les autres, quelque chose de cette tendresse et de cette confiance filiales qui lui faisaient se refuser à voir les vices de son Église. Tous ses écrits, tous ses discours se terminaient par une adjuration d'attendre patiemment du temps la solution des difficultés devant lesquelles il se sentait, pour le moment, impuissant.
C'est aussi un conseil de patience que donne alors Keble. Sans doute, il blâme ceux qui « se leurrent euxmêmes, comme si rien n'était en péril », mais il ne blâme pas moins ceux qui « perdent patience et se ruent désespérément, comme si leur devoir était de pousser toute chose au pire ». Il rappelle, à l'adresse de ces derniers, dans un meeting, comment la primitive Eglise avait « consenti à attendre cinquante-six ans, du concile de Nicée à celui de Constantinople, pour voir la fin des troubles qui s'étaient produits sur un point capital de doctrine » ; il s'étonne « qu'aujourd'hui, quelques ardents jugent trop long d'attendre jusqu'à 1851 ou 1852, la solution des difficultés pré-
sentes » ; et il s'écrie, avec une émotion communicative : « Tout l'air de l'Angleterre me semble résonner des voix des morts et des vivants, particulièrement des saints morts, qui concordent à nous dire : Restez ici ; ne songez pas à partir; faites ici votre ouvrage. »
Venant d'hommes aussi respectés, le conseil produisait son effet. « Je trouve, écrit alors à Pusey un de ses amis, que la meilleure réponse aux questions harassantes dont est obsédé l'esprit de chacun, est le fait que vous, M. Keble, Williams et quelques autres, vous vous contentez d'être patients. » La réponse ne suffit pas cependant à tous. Manning, loin d'être convaincu par les explications que donne Pusey de la suprématie royale, en est attristé et un peu scandalisée Dodsworth écrit, de son côté, à ce même Manning : « Nos dernières discussions m'ont convaincu que, si nous voulons être fidèles à la vérité de Notre-Seigneur, nous devons rompre avec Pusey et Keble ^. » Passant à l'exécution, il publie, le 7 mai 1850, une lettre où il prend à partie Pusey, lui reproche d'user de temporisation et de compromis avec l'erreur, puis continue en ces termes :
Je dois ajouter im mot de la douleur et de la surprise que j'ai éprouvées, moi et bien d'autres avec moi, de ce que vous ayez pris cette ligne dans nos difficultés présentes. Vous avez été un des premiers à nous conduire à une appréciation plus haute de ce Church system dont la grâce sacramentelle est en vérité la vie et l'âme. A la fois
1 Life of Manning, t. I, p. 555.
« Ibid., p. 540.
par précepte et par exemple, vous avez été, parmi nous un des plus empressés à maintenir les principes catholiques. En pratiquant constamment et communément l'administration du sacrement de pénitence, en encourageant partout, sinon en enjoignant la confession auriculaire, en donnant l'absolution sacerdotale, en prêchant le sacrifice propitiatoire de la sainte Eucharistie comme l'application du sacrifice de la croix et l'adoration du Christ réellement présent sur l'autel sous la forme de pain et de vin, en introduisant les livres catholiques romains que vous avez « adaptés à l'usage de notre Église», en répandant l'emploi des rosaires et des crucifix, en encourageant les dévotions spéciales à Notre-Seigneur comme celle de ses Cinq plaies, en adoptant le langage puissamment expressif de notre incorporation au Christ, par exemple, sur la façon dont « nous sommes enivrés du sang de Notre-Seigneur », en vous faisant l'avocat des conseils de perfection, et en cherchant à restaurer plus ou moins complètement la vie conventuelle ou monastique, je dis que, par l'enseignement et la pratique dont cette énumération est une indication suffisamment typique, vous avez beaucoup contribué à faire revivre parmi nous le système qui peut éminemment être appelé sacramentel. Et cependant, maintenant, quand, par la miséricorde de Dieu sur nous, arrive une occasion solennelle d'affirmer et de fortifier la véritable clef de voûte de ce système, sans laquelle tout l'ensemble doit crouler, — pardonnez-moi de parler si franchement, — voussemblez déserter l'avant-garde. Vous semblez prêt à vous retrancher derrière de molles assertions sur des vérités dont on a pu dire « qu'on ne trouverait pas, dans l'Église d'Angleterre, six hommes pour les nier », et derrière des définitions ambiguës qui peuvent être souscrites en difi'érents sens.
Peu après, Dodsworth, cette fois flanqué de Maskeil
et d'Alliés, revient à la charge, dans une nouvelle lettre. Passant de la question de la suprématie à celle de la juridiction, les trois indiscrets questionneurs mettent Pusey en demeure de dire de quel évêque, de quelle autorité supérieure, il a tenu le pouvoir en vertu duquel il entend les confessions et donne l'absolution dans toute l'Angleterre. Ils se demandent alors, « avec répugnance et chagrin », disent-ils, si « la plupart des personnes auxquelles il a donné l'absolution, ne sont pas encore dans les chaînes de leurs péchés » .
Pusey est fort ému de ces critiques. Ce n'est pas seulement qu'elles le peinent, venant d'anciens amis, et qu'il ressent quelque embarras à les réfuter ; c'est aussi qu'il comprend le parti que vont en tirer ceux qui déjà lui reprochaient d'introduire dans l'anglicanisme des pratiques romanisantes. Il se voit, en face d'eux, un peu dans la situation d'un coupable trahi par l'aveu de ses complices. Keble sent vivement le coup porté ainsi à son ami. La conduite des trois signataires lui paraît inexplicable, s'ils ne veulent pas, « à travers la poitrine de Pusey, poignarder l'Eglise d'Angleterre elle-même ». Il assure Pusey qu'il fait cause commune avec lui. « Je suis, lui écrit-il, comme si j'étais sur le même bateau que vous^. » Si gêné qu'il soit, Pusey essaye de s'expliquer sur la question de juridiction en matière de confession : sa thèse est que l'Église anglicane, habituée à accorder une large liberté à ses enfants, reconnaît à chaque prêtre le droit d'exercer
1 Life of Pusey, t. III, p. 265, 266.
î)artout le « pouvoir des clefs» ; de plus, en ce qui le concerne personnellement, il rappelle que l'Université d'Oxford a toujours été exempte de la juridiction épiscopale, sans ajouter, il est vrai, que cette exemption la plaçait autrefois sous l'autorité du Pape; il termine, en faisant observer à ses contradicteurs que leur attaque ne peut profiter qu'à ceux qui ne veulent de confession d'aucune sorte.
Les catholiques suivent, avec une sollicitude pleine d'espérance, cette crise des consciences anglicanes. Ils se rendent compte que les événements travaillent en leur faveur et qu'une nouvelle moisson mûrit pour leur Église. Le temps n'est plus où ils se refusaient à regarder du côté de l'anglo-catholicisme et pensaient n'avoir rien à en attendre de bon, La conversion de Newmanet de ses compagnons les a éclairés et rassurés. Il n'est pas jusqu'à Rome où l'on n'ait, depuis lors, les yeux fixés avec intérêt sur ce qui se passe en Angleterre. En 1849, Pie IX, recevant en audience le révérend Allies, saisit cette occasion de lui dire avec « quelle satisfaction il voit des hommes chercher ardemment la vérité » ; il l'interroge sur Pusey : « C'est un homme, dit-il, qui a fait beaucoup de bien ; il a ouvert la porte; il a posé, devant ses compatriotes, le principe d'autorité qui est la première
chose en religion ; il a préparé la voie au catholicisme .» Puis, M. Allies ayant demandé au Saint-Père sa bénédiction : « Cela, répond Pie IX, je le veux bien et de tout mon cœur ; je prierai pour vous et pour vos amis, et pour toute l'Angleterre ^ »
Plus l'affaire Gorham s'aggrave, plus les catholiques deviennent attentifs et émus. M»"" Wiseman signale, dans la Revue de Dublin^ la portée de la controverse engagée ; tout en se défendant de traiter durement les défenseurs des idées High church, il met en relief leur inconséquence et leur impuissance^. Telle est même l'impatience avec laquelle il suit les événements, qu'on le voit, le jour où le Conseil privé rend sa sentence, mêlé à la foule qui se presse à la barre de la cour. Peu de jours après, le 17 mars 1850, prêchant dans sa procathédrale, il insiste sur la situation que cette décision faisait à l'Eglise d'Angleterre, rappelle ce qui se passait autrefois quand le pouvoir civil voulait empiéter en matière de foi, et montre aux anglicans que le seul moyen de sauvegarder leur indépendance spirituelle, serait d'en appeler à l'Eglise catholique dont ils ont commis la faute de se séparer ^.
Il y a mieux encore ; une autre voix va se faire entendre, apte à pénétrer plus avant que toute autre au cœur des anglicans ébranlés : c'est celle de Newman. Il n'a pu voir le trouble et la détresse de ses anciens amis, sans se sentir pressé de leur tendre la main. Il se
1 A Life^s décision, par M. Allies, p. 202, 203.
2 Livraison de mars 1850.
8 Life of Wiseman, 1. 1", p. 519, S20.
décide donc à quitter, au printemps de 1850, sa chère retraite de Birmingham et vient donner, à Londres, dans la chapelle de l'Oratoire, devant un public choisi et admis sur cartes, une série de douze conférences, où il traite de « certaines difficultés éprouvées par lés anglicans dans l'enseignement catholique ^ ». Il marque bien tout d'abord à qui il s'adresse : ce n'est pas aux catholiques ; ce n'est pas davantage aux incrédules, ni même aux anglicans à tendance protestante ; c'est à la partie des anglicans qui est la plus proche du catholicisme, à ses anciens amis du Mouvement d'Oxford, demeurés fidèles aux principes de ce Mouvement, mais hésitant sur la conclusion à en tirer :
Je ne parle pas à ceux qui n'ont aucun doute sur l'origine divine de l'Église établie. Je ne chercherai pas à les éveiller, ou, comme quelques-uns diraient, à les ébranler. S'il y a des gens de cette sorte, — car, à vrai dire, je doute presque de leur existence, — je les laisse de côté. Je m'adresse à ce nombre considérable de personnes qui, dans toute la force du terme, mais à des degrés différents et de diverses manières, sont des chercheurs; qui, d'une poU"t, sont convaincus de tous les grands principes apostoliques gravés sur le front de la primitive Église, principes qui firent la vie du Mouvement de 1833; mais qui, d'autre part, ne sont pas sans douter que ces principes soient la propriété et la vie de l'Église nationale. Je m'adresse aux personnes qui ont des craintes, de graves inquiétudes ou de vagues incertitudes, qui redoutent par exemple, que
1 Voici le titre du volume où ont été réunies ces conférences : Certain difficulties felt by anglicans in calholic teaching, conaidered in twelve lecluves addressed, in 1850, to the Party of tke religions Movement of 1833.
leur communion ne soit pas un trésor et une source de grâces; et qui, en même temps, s'alarment à la pensée qu'au fond elle l'est peut-être, que c'est leur faute si elles ne s'en aperçoivent pas, et qu'elles manquent à leur devoir en mettant ce fait en question <.
Ces âmes ainsi troublées, il les aime, tremble pour elles et veut les sauver :
Ce qui me pousse, c'est la crainte que vous n'ayez le devoir de vous soumettre à l'Église catholique et que vous n'en fassiez rien; c'est la crainte qu'en étant peut-être capable devons persuader, je n'use pas de mon talent... Le sentiment que ma vie s'écoule rapidement me fait braver la fatigue, écarter les excuses plausibles que je pouri^ais alléguer pour ne pas m'occuper de ce que j'ai à jamais quitté ; il me fait maîtriser les souvenirs du passé et me détermine à faire mon possible, quel qu'en soit le résultat, pour vous sauver du naufrage, pour vous ramener à terre, pour ne pas vous laisser flottant au milieu des vagues dans lesquelles vous vous êtes jetés, ou cramponnés aux agrès, ou bien encore assis, accablés et désespérés, sur le flanc du navire 2.
La situation particulière de l'orateur, comme celle de ses auditeurs, distingue ces « lectures » des sermons ordinaires. Rien de ces généralités abstraites et souvent un peu banales qui n'impliquent aucun lien personnel entre celui qui parle et ceux à qui il s'adresse. Ici, au contraire, tout ce qui est dit ne le pouvait être que par Newman et qu'aux hommes du Mouvement : c'est comme un colloque entre l'ancien maître et ses dis-
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lA CONVERSION t)E MANNÎNG HS
cîples d'autrefois qu'il tente de ramener à lui. Il leur parle d'eux, de leur état d'âme, de leurs évolutions passées, de leurs angoisses présentes, en homme qui a pénétré jusqu'au plus intime de leurs pensées, qui sait sur quel point il faut appuyer, quel argument porte coup, quelle corde il convient de faire vibrer, et aussi quels délicats ménagements sont dus à ces consciences endolories. En leur parlant d'eux, c'est souvent, en réalité, de lui-même qu'il parle ; c'est dans son propre passé qu'il a étudié la crise par laquelle passent ses auditeurs ; les « difficultés » qu'il prétend les aider à surmonter, sont celles avec lesquelles il a été aux prises. Son analyse n'en est que plus pénétrante et plus émue. Parfois, d'ailleurs, quelque répugnance qu'il ait à se mettre en scène et à livrer les secrets de son âme, la logique de son sujet le conduit à le faire ; c'est alors comme un prélude de l'admirable Apologia qu'il ne se décidera à écrire que beaucoup plus tard. 11 le fait à son corps défendant :
Quelle excuse puis-je vous présenter, pour avoir parlé si longuement de moi-même? Tout ce que je puis dire, c'est que la crainte ou plutôt la certitude d'avoir à le faire a été une des raisons qui, entre autres, me faisaient hésiter à commencer ces lectures. Je prévoyais que je ne pourrais aborder les questions que je voulais examiner avec vous, sans être obligé d'introduire ma personne dans la discussion ; que je ne pourrais faire allusion au passé, sans toucher aux choses auxquelles j'ai été mêlé ; que je ne pourrais vous témoigner le sincère intérêt que m'inspirent Tétat de votre esprit et le cours de vos pensées, »ans vous dire que, si je les comprends, c'est parce que je
les ai d'abord expérimentés moi-même. Je prévoyais ce qui, je le crains bien, est arrivé : c'est qu'en retraçant les événements des temps passés, j'arriverais à ce que j'ai toujours évité, à édifier ma propre défense ^
On voit dès lors quel intérêt prennent ces lectures : elles ne sont pas seulement, sous la forme accomplie qui caractérise toutes les œuvres de Newman, un recueil d'idées fortes, profondes et ingénieuses; elles sont surtout un document singulièrement précieux et vivant sur la crise que traversaient alors beaucoup d'âmes dans l'anglicanisme. A ce titre, elles méritent que l'historien s'y arrête un moment.
Dès la première lecture, Newman proclame hautement que son dessein est de pousser ses auditeurs à quitter l'Église anglicane. Ce n'est pas qu'il se sente « porté àtraiter durement l'anglicanisme » ; il affirme, au contraire, n'avoir gardé qu'un bon souvenir des années qu'il y a passées. Ce n'est pas non plus qu'il méconnaisse que cette Eglise ne soit, par certains côtés, « l'alliée naturelle, quoique secrète, de l'Eglise catholique », qu'elle « n'ait conservé, dans des temps mauvais, les formes, les rites et, en quelque sorte, le symbole du catholicisme », qu'elle « n'ait, durant les trois derniers siècles, réprimé l'extravagance ou dilué la virulence du protestantisme ». Mais, s'il admet que « c'est un devoir de ne pas chercher à détruire témérairement des institutions, même non catholiques, quand on ne peut les remplacer par quelque chose de meil-
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leur », il ajoute « que renoncer à sauver les âmes, de peur de porter atteinte à ces institutions, serait une prudence mondaine, une trahison envers Jésus-Christ et une cruauté envers ceux qu'il a rachetés. » Voilà pourquoi il n'hésite pas à dire, sans ménagement, la vérité sur l'Église établie, à combattre les illusions qu'on s'est faites sur elle. Il y met une singulière vigueur, et rarement les vices de l'anglicanisme ont été aussi fortement et vivement dénoncés :
Si nous revêtons l'Établissement d'une forme idéale, comme s'il était quelque chose de réel, si nous lui attribuons une existence indépendante et continue, une histoire propre, comme si c'était une Église de fait et pas de nom seulement, nous pouvons alors éprouver quelque intérêt, quelque respect, quelque affection pour lui..., comme les chevaliers de roman se battent pour de belles dames qu'ils n'ont jamais vues... C'est, pour certaines personnes, une illusion agréable et chère à laquelle elles ne renoncent pas aisément. Mais enfin vient un jour où elle est dissipée, soit par la force des circonstances, soit par quelque accident inattendu, et, comme dans les contes de fées, le château enchanté s'évanouit quand le charme est rompu ; alors on ne voit plus à sa place que la bruyère sauvage, le rocher aride et le sentier désert. Voilà ce qui arrive à l'égard de l'Église officielle d'Angleterre, quand nous portons nos regards sur ce que nous croyions être si peu terrestre, et que nous ne trouvons qu'une chose si vulgaire et si vile... Nous n'y découvrons non seulement aucun signe qu'elle descende des premiers siècles, ni aucun rapport avec l'Église dans les autres pays, mais pas même un corps politique de quelque sorte. Nous n'apercevons en elle qu'un établissement, un département du gouvernement, une fonction ou une opération de l'État, — sans une n. 12
substance, — une pure agrégation de fonctionnaires dépendants du pouvoir civil souverain et vivant en lui... Nous ne la regardons ni avec colère, ni avec aversion, ni avec mépris, pas plus que nous ne la regardons avec respect ou avec intérêt.... Elle n'est responsable de rien ; elle ne peut mériter ni blâme ni éloge ; mais les sentiments qu'elle excite, quels qu'ils soient, doivent être reportés sur le pouvoir suprême qu'elle représente et dont la volonté est comme sa respiration. C'est pour cela qu'elle n'a aucune réelle identité d'existence dans ses diverses périodes... On ne peut dire qu'elle ait des antécédents ou un avenir, ni qu'elle vive, sinon au jour le jour. C'est un corps sans âme, qui ne se contemple pas lui-même, qui ne cherche pas à déiinir sa constitution interne, ni à afiirmer sa position. Elle n'a pas de tradition ; on ne peut dire ce qu'elle pense; elle ne sait ni ce qu'elle croit, ni ce qu'elle ne croit pas; elle n'a pas même la conscience de sa propre existence. Elle n'a aucun amour pour ses membres, ni pour ceux qu'on appelle quelquefois ses enfants ; elle n'a aucun instinct quelconque, à moins qu'on n'appelle ainsi l'attachement à son maître, ou l'amour de sa place. Ses fruits, quand ils sont bons, doivent être cueillis au moment même où elle les produit, car ils sont éphémères et ne se renouvellent pas. Ses premiers champions d'orthodoxie ne sont pas un gage sérieux de son orthodoxie actuelle ; ils sont morts, et il n'y a pas de raison pour qu'ils aient des successeurs. Ses évêques ne se ressemblent pas plus entre eux qu'un roi ne ressemble à un autre roi, ou un ministère à un autre ministère. Son Frayer book est un acte du Parlement qui date de deux cents ans ; ses cathédrales et ses chapitres sont les dépouilles du catholicisme.
Newman continue son terrible réquisitoire. Il tire argument de tout ce qui s'est passé à la suite du Mouvement d'Oxford, de ce qui se passe, au moment où il
parle, dans l'affaire Gorham. 11 montre comment les formulaires de l'Eglise anglicane, étant l'expression de la volonté nationale, subissent forcément l'influence toute protestante qui domine dans la nation ; comment « cette Église doit cacher ses aspirations catholiques dans des in-folios ou dans les cloîtres de ses collèges » ; comment ceux qui prétendraient s'autoriser d'un passage du Prayer book ou de la tradition des Pères pour faire prévaloir un autre esprit, se heurtent à ce fait: la Reine le veut. « Le peuple anglais, dit-il, prétend se suffire à lui-même ; il veut être protestant et progressif, et Pères, conciles, docteurs, Ecritures, saints, anges et ce qui est au-dessus d'eux, n'ont qu'à céder devant cette volonté. Que sont-ils pour lui ? 11 pense, argumente et agit d'après sa propre religion toute pratique, initelligibleetpeu profonde; et, de cette religion, ses évêques et ses théologiens, qu'ils le veuillent ou non, doivent être les organes. » C'est ainsi que le Conseil privé vient d'obliger l'Eglise à sacrifier la doctrine du baptême ; il en peut être de même pour tous les autres articles du symbole, pour la Trinité, pour les peines éternelles, etc.
Dans les lectures suivantes, de la seconde à la septième, Newman traite plus directement de ce qu'il appelle « le Mouvement de 1833 ». C'est, on le sait, aux hommes demeurés fidèles à l'esprit de ce Mouvement qu'il entend s'adresser. L'étudiant donc sous ses faces diverses, dans son origine comme dans ses tendances, il démontre que, loin d'avoir, ainsi qu'on avait pu un moment s'en flatter, quelque affinité avec
l'Eglise établie, il lui est absolument opposé et ne salerait y trouver sa place. Quelle est, en effet, à ses yeux, l'idée principale du Mouvement ? C'est le souci de l'indépendance de l'Eglise, la lutte contre l'érastianisme, autrement dit contre la suprématie royale ; cette indépendance est la condition de tous les progrès spirituels, poursuivis par l'anglo-catholicisme : maintien du dogme, restauration des sacrements, recherche de la perfection religieuse. Or, ce qui vient de se passer, dans l'affaire Gorham, ne montre-t-il pas à l'évidence que l'érastianisme est essentiel à l'Eglise nationale, et que supprimer l'un serait détruire l'autre ? Une autre preuve de l'antagonisme irréductible de l'Etablissement et du Mouvement, est l'accueil fait par les chefs du premier aux promoteurs du second. Newman, qui se souvient en avoir tant souffert, rappelle, avec une amertume ironique, la façon dont ces évêques, d'ordinaire si craintifs, ont tout de suite déployé leur vaillance contre les pauvres tractariens :
Les autorités en question se prévalurent allègrement du pouvoir qui leur était conféré par le Mouvement et l'employèrent contre le Mouvement lui-même. Ils lancèrent sans crainte leurs engins de guerre apostoliques contre le parti apostolique. L'un après l'autre, en longue litanie, ils entonnèrent contre ce parti leur chant d'attaque. Ce fut une solennelle danse de guerre qu'ils exécutèrent autour de leurs victimes, alors que celles-ci, par leurs propres principes, se trouvaient devant eux, pieds et poings liés, et pouvaient seulement contempler, avec dégoût et anxiété, cet inqualifiable assaut de la part de leurs « saints Pères,
les représentants des Apôtres et les anges des Églises». Tel fut le commencement de la fin ^
Dans le même ordre d'idées, Newman indique aux anglo-catholiques un autre critérium pour savoir que penser de l'Etablissement :
Vous désirez savoir si l'Église établie a l'attribution que vous avez commencé par lui donner vous-mêmes et si elle est la dispensatrice des grâces de Dieu? Si elle est cela, vous et vos principes trouverez sûrement en elle votre situation et habitation naturelles. Quand vous proclamerez qu'elle est apostolique, elle vous sourira ; quand vous vous agenouillerez devant elle et lui demanderez sa bénédiction, elle étendra ses mains sur vous ; quand vous voudrez combattre une hérésie, elle armera votre bras pour le combat ; quand vous voudrez, d'un pas assuré, vous frayer un chemin dangereux entre Sabellius, Nestorius et Eutychès, entre Pelage et Calvin, elle vous suivra d'un regard plein de sollicitude et d'un cœur ému; quand vous proclamerez ses rapports avec Rome et la Grèce, elle vous embrassera avec transport comme ses vrais et chers enfants, vous tomberez pleins de joie dans ses bras, vous reposerez sur son sein, vous reconnaîtrez votre mère et vous serez en paix. Si, cependant, au contraire, vous trouvez que plus se développent et s'épanouissent en vous ces grands principes que vous avez puisés dans saint Athanase et saint Augustin et qui sont devenus la vie et la forme de votre être moral et intellectuel, plus vous vous trouvez mal à l'aise dans l'Établissement et plus vous éprouvez de difficulté à expliquer votre situation; qu'il n'y a moyen ni de s'y étendre, ni de s'y tenir debout, ni de s'y asseoir, ni de s'y agenouiller, ni de se courber dans aucune attitude possible;
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si, comme dans la cage du tyran, quand vous voulez reposer votre tête, vos jambes sont pressurées entre les Articles, et quand vous voulez relever votre dos, votre tête se heurte au Prayer book ; si, quelque attitude que vous preniez, que vous tourniez à droite ou à gauche ou que vous essayiez de rester aussi tranquilles que possible, votre chair est toujours piquée et meurtrie par les aiguillons des évoques, des laïques et des neuf dixièmes du clergé, bourdonnant autour de vous; n'est-il pas aussi clair que le jour que votre place n'est pas dans l'Établissement, puisqu'il n'y a là aucune place pour vos principes * ?
Newman croit donc avoir « établi, aussi clairement que possible, que le Mouvement auquel lui et ses auditeurs ont pris part, tend, par ses vues, à s'éloigner de l'Eglise établie, et que sa devise est : « Séparonsnous d'elle ». Ils ne peuvent « pas plus s'accorder, dit-il ailleurs, que saint Athanase ne pouvait s'accorder avec Arius... Ce quel'un regarde comme la lumière, l'autre le considère comme les ténèbres. Il faut que l'un ou l'autre périsse. Delenda est CartJiago^ ». Dès lors, une conclusion s'impose, que l'orateur met fortement en lumière et qu'il rappelle, presque à chacune de ses lectures, en termes de plus en plus pressants : c'est que, si ses auditeurs sont, comme il veut le croire, convaincus de la vérité des principes du Mouvement, ils ne peuvent demeurer dans l'Église qui les rejette ;
Je pense trop bien de vous, j'espère trop de vous, pour croire que vous mentirez à des convictions si précises et
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si impérieuses. Non, vous êtes soumis à une destinée, la destinée delà vérité; la vérité est votre maître, et non pas vous, les maîtres de la vérité ; vous devez aller où elle conduit. Vous ne pouvez avoir foi dans l'Établissement, dans ses sacrements ou ses préceptes. Vous devez le quitter, vous en séparer. Vous devez lui tourner le dos. Vous devez abjurer ce qui n'est pas devenu tout d'un coup une imposture, mais ce qui, maintenant, vous est prouvé n'avoir jamais été autre chose. Vous devez prendre en main votre croix et vous en aller*.
Parmi les hommes qui se piquent d'être fidèles au Mouvement, beaucoup se dérobent à cette conclusion. C'est à eux que Newman a affaire. Il analyse, avec sa pénétration accoutumée, leur état d'âme, les sophismes derrière lesquels ils abritent leur inconséquence. Et surtout il les poursuit, les presse, les secoue, usant avec eux de ce mélange si rare de dialectique, de pathétique et d'ironie, qui caractérise son talent. Sa raillerie est parfois singulièrement mordante; s'il en use, c'est par charité, non par malice; c'est pour faire sentir à ses auditeurs le ridicule intenable de leur position, non pour les mortifier. Aussi leur témoigne-t-il, en même temps, la sollicitude attendrie qu'il a pour le salut de leurs âmes. Voyez, par exemple, comme il réduit à sa valeur l'émotion qui les fait « crier, quand l'Etat médite quelque affreuse mesure contre les principes qu'ils professent ». Que sort-il, en effet, de leur émotion?
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Une réunion d'amis ici ou lâ, un essai pour avoir un meeting dans un archidiaconé, quelques vives remarques dans deux ou trois journaux de province, un article dans une revue, une lettre à quelque évêque, une pi'otestation signée de noms respectables; puis, soudainement, la nouvelle que le coup prévu est porté, et causa finita est; une pause, et alors la découverte que les choses ne sont pas aussi mauvaises qu'elles semblaient être et qu'après tout l'Église apostolique est sortie de l'épreuve, plus forte et plus belle qu'auparavant ^ .
Dans cette satire, les auditeurs ne devaient-ils pas reconnaître l'histoire exacte de ce qui se passait, à ce moment même, à propos de la décision du Conseil privé ? Une autre fois, Newman esquisse le portrait de ceux qui se consolent en se disant à eux-mêmes :
Je fais du bien dans ma paroisse; le temps s'écoule comme à l'ordinaire... J'ai toujours des malades à visiter, des écoles à inspecter. Le soleil se lève et la pluie tombe; le jardin sourit comme d'habitude, et un événement défini, extérieur, peut-il avoir changé la position de cette scène vivante dont je suis le centre?... Que m'importe le Conseil privé ou l'archevêque de Gantorbéry, tant que je peux prêcher et catéchiser comme par le passé? Je puis entretenir mon auditoire de la grâce des sacrements, du pouvoir de l'Église ; je puis lui dire comment elle est catholique, apostolique, sainte et une, et tout cela, comme si rien n'était arrivé; je puis réciter mes heures, me servir de mon recueil de dévotions romaines, observer les jours de jeûne, i^ecevoir les confessions qui se présentent, en dépit de tous les contradicteurs 2. •
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Vous le pouvez, sans doute, reprend Newman; mais ne vous leurrez pas de l'idée que vous êtes encore fidèles au Mouvement. Puis il insiste et montre la vanité de certaines satisfactions, quand elles ne recouvrent que des apparences sans réalité. « C'est très bien, ditil, de décorer vos chapelles, de revêtir des vêtements splendides, d'user de vos livres d'offices et de vos chapelets, si vous avez Dieu présent parmi vous. Mais quelle moquerie, si vous ne l'avez pas! Alors votre Eglise devient non une habitation, mais un sépulcre, comme ces hautes cathédrales, autrefois catholiques, dont vous ne savez plus que faire, que vous fermez et que vous transformez en monuments consacrés à la mémoire de ce qui n'est plus^ » Il ne parvient pas surtout à comprendre que des hommes « qui considèrent le christianisme comme une religion que le Ciel nous a donnée une fois pour toutes, qui protestent contre le jugement privé, qui déclarent ne vouloir transmettre que ce qu'ils ont reçu », soient les mêmes qui « prétendent mettre au jour une nouvelle édition de la foi catholique, différente de celles qui existent dans la communauté chrétienne, édition qui ne trouverait peut-être pas, dans lemonde, douze personnes disposées à l'honorer de leur imprimatur ». Cette prétention éveille sa verve ironique et il leur dit :
Vous êtes un corps né d'hier, vous êtes une goutte d'eau dansTocéan de ceux qui professent le christianisme, et cependant vous voudriez faire la loi aux prêtres et aux pro-
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phètes... Vous êtes plus savants que la Grèce, plus purs que Rome ; vous en savez plus que saint Bernard, vous jugez quand saint Thomas avait raison, quand on doit le lire avec précaution et quand il mérite d'être blâmé. Vous pouvez nous donner, sur la grâce, sur la pénitence, sur l'invocation des saints, des idées plus justes que saint Augustin et saint Grégoire... Voilà ce que vous pouvez faire, oui, et, quand vous avez fait tout cela, à quoi êtesvous arrivés ? A faire juste ce que les hérétiques avaient fait avant vous et ce qui leur a fait encourir l'anathème de la sainte Église. Vous ne suivez pas les évêques de l'Église nationale ; vous désavouez ses traditions existantes ; vous êtes mécontents de ses théologiens; vous protestez contre ses tribunaux ; vous vous éloignez de ses laïques ; vous dépassez son Prayer book. Vous avez à tous égards, une religion éclectique et originale qui vous est propre. Vous ne jurez ni par Andrews, ni par Laud, ni par Hammond, ni par Bull, ni par Thorndike, ni par eux tous ensemble... Presque tous vos théologiens, sinon tous, s'appellent euxmêmes des protestants, et vous anathématisez ce nom. Qui fait aux catholiques autant de concessions que vous? Et vous restez séparés d'eux. Qui, parmi les autorités anglicanes, voudrait parler de la pénitence en tant que sacrement, comme vous le faites? Qui fait une obligation des jeûnes? Qui fait usage du crucifix et du rosaire? Qui réserve l'hostie consacrée? Qui croit aux miracles opérés dans votre Église? Qui administre, comme vous le faites, je crois, Fextrême-onction? Sur certains points, vous préférez Rome, sur d'autres les Grecs, sur d'autres l'Ecosse, et la règle en dernier ressort de ces préférences, c'est votre jugement privé. Que dirai-je d'une manière d'agir aussi déplacée? Dites que vous suivez une autorité, celle que vous voudrez, et je saurai où vous trouver, et je vous respecterai... Mais ne venez pas à moi, avec l'opinion la plus récente que le monde ait vue, en protestant que c'est la
plus ancienne. Ne vene^ pas à moi, aujourd'hui, avec des idées qui sont d'une nouveauté palpable, isolées, originales, sut generis, qui ne sont reconnues ni par les chrétiens ni par les incrédules, en me défiant de répondre à ce que je n'ai vraiment pas la patience de lire. La vie est trop courte pour qu'on lapasse à de pareilles bagatelles. Si vous voulez faire des prosélytes, allez à d'auties. Vous portez votre inconsistance sur votre front, mes très chers frères. Vous prétendez que vous ne faites que défendre votre propre Église ; mais votre Église est loin de vous savoir gré d'une défense qu'elle ne songe nullement à s'approprier. Vous changez ses doctrines, et vous nous commandez de l'aimer à cause de vos innovations. Vous vous attachez à elle par ce qu'elle répudie, et peu s'en faut que vous nous anathématisiez, nous qui nous sommes convertis au catholicisme, pour avoir fait une démarche qu'elle vous verrait faire avec plaisir plutôt que de suivre la ligne que vous avez adoptée.
Newman continue sur ce ton, puis il conclut : « Je n'ai certainement pas exagéré. Un parti formé sur de pareils principes peut-il être, en aucun sens, la continuation du parti apostolique formé il y a vingt ans ? La base de ce parti était la profession de renoncement à son jugement propre; la base du vôtre est la profession de recourir à ce jugement privé ^ »
Les hommes du Mouvement ne peuvent donc, s'ils sont fidèles à leur principe, rester dans l'Église anglicane. Mais où doivent-il aller? Newman les met en garde contre toute solution intermédiaire d'une autre « Eglise-branche », forcément incapable de résister
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aux intrusions de l'État. « Je vous ai amenés, dit-il, par un chemin court, mais qui n'est, je l'espère, ni abrupt, ni dangereux, à cette conclusion que vous devez cesser d'être anglicans, en devenant catholiques. En vérité, si le Mouvement dont vous êtes les enfants, a un but providentiel, je ne vois pas comment vous pouvez vous dissimuler que ce but est le catholicisme ^ . » Parvenu à ce point de sa tâche, Newman entreprend de combattre les préjugés qui arrêtent les esprits arrivés à la porte du catholicisme et les empêchent d'y entrer; c'est l'objet des cinq dernières lectures. Il n'ignore pas combien ces préjugés sont puissants chez ses compatriotes. « Ce n'est pas, dit-il, l'ouvrage d'un jour, de convaincre l'intelligence d'un Anglais que le catholicisme est vrai^. » 11 examine tout d'abord l'objection, chère à l'orgueil anglais, que l'on tire de l'état arriéré des pays catholiques ; ce lui est l'occasion d'une éloquente invective contre le pharisaïsme cruel et égoïste qui fait prédominer chez ses compatriotes « le culte du comfort » et aboutit au « monopole oligarchique des jouissances». « Gardez vos théories pour vous, leur crie-t-il, ne les imposez pas, en tous lieux, aux enfants d'Adam ; ne mesurez pas le ciel et la terre, avec des vues qui sont à un haut degré insulaires et ne peuvent jamais être philosophiques et catholiques^. » Il discute ensuite les préventions nées des formes particulières de la religion dans certains pays catholiques,
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des divisions entre catholiques, du grand nombre des hérétiques et des schismatiques, des désaccords prétendus entre l'Eglise actuelle et l'Eglise primitive. Cette argumentation est mêlée d'appels pleins d'amour, d'adjurations pathétiques. Plus de place ici à l'ironie; Newman s'excuserait plutôt de s'y être laissé aller à d'autres moments :
D'autres vous ont raillé, dit-il, mais moi, jamais ; d'autres ont pu faire peu de cas de vos principes et de votre sincérité, mais moi, jamais; d'autres ont pu annoncer que vous tourneriez mal, mais cette prédiction m'a blessé. J'ai raillé, je l'avoue, et j'ai témoigné mon mépris, et cela avec raison, quand je vois des hommes s'attacher à l'extérieur de la religion, au lieu du fond... Si j'ai, en ceci, commis quelque excès..., je le regrette. Mais, quelles que soient mes fautes à cet égard, j'ai toujours eu foi dans ce véritable esprit catholique dont a vécu le Mouvement auquel vous avez pris part. J'ai toujours eu confiance dans cette influence surnaturelle qui est parmi vous, qui m'a fait ce que je suis et qui, à l'heure favorable, vous fera ce que vous devez être. Vous êtes nés pour être catholiques; ne refusez pas la grâce imméritée de votre Dieu très bon; renoncez, une fois pour toutes, aux illusions de votre inteUigence; brisez les chaînes de vos afFections e^ redressez-vous dans cette liberté qui est votre véritable héritage *,
Et ailleurs :
Vous ne pouvez être comme les antres ; ils suivent leur chemin propre; ils passent sur ce vaste globe, sans voir rien de merveilleux ni de beau, dans le soleil, dans la lune,
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dans les étoiles du ciel spirituel... Mais chez vous, mes Frères, cette pensée a commencé à poindre que le catholicisme pouvait être vrai; vous avez douté de la sécurité de votre position actuelle, du pardon de vos péchés et de la perfection de votre foi. Vous avez été amenés, par le système même que vous avez embrassé, à douter de ce système... Vous vous êtes mis, avec simplicité et avec confiance, à servir votre communion, et vos services mêmes vous ont amenés à en servir une autre. Vous commençâtes par réciter ses prières et par agir d'après ses lois ; or ses prières et ses lois ont porté témoignage contre elle et vous l'ont fait aimer, non pas davantage, mais moins, en inclinant votre cœur vers une autre religion que vous n'aviez pas aimée. Plus vous regardiez votre communion, plus votre antipathie pour elle grandissait ; plus vous vous efforciez d'être de bons anglicans, plus vous vous sentiez entraînés de cœur et d'esprit vers l'Église catholique. C'était le sort de la fausse prophétesse, de ne pouvoir garder les petits qui se dévouaient à elle ; et plus ils lui faisaient simplement le sacrifice de leur jugement privé, plus ils étaient assurés d'être rejetés par elle, malgré eux, dans le courant d'attraction qui les poussait vers la véritable mère des âmes. Les années ont succédé aux années, les mois aux mois, et vous avez toujours renouvelé vos vœux d'obéissance à votre Église ; vous avez protesté contre ceux qui l'ont abandonnée, et vous avez cru découvrir en eux ce que vous n'aimiez pas. Vous avez prédit qu'ils tourneraient mal, en annonçant que tout était bien pour vous. Vos plans semblaient réussir, votre influence s'étendre ; on eût dit que de grands événements allaient s'accomplir, et pourtant, chose étrange ! au bout de ce temps, vous vous êtes trouvés considérablement avancés dans le chemin que vous redoutiez et vous n'avez jamais été si près qu'à présent de la terre promise.
Oh ! regardez bien à vos pieds, de peur de glisser! Pre-
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nex garde que le monde ne vous retienne ! Gardez-vous de manquer à la grâce de Dieu, en quoi que ce soit, ou de rester en arrière, quand la grâce va en avant ! Marchez avec elle; travaillez avec elle, et je sais comment cela finira : vous n'êtes pas les premiers qui aient suivi cette voie. Encore quelque temps, et, s'il plaît à Dieu, ce qui vous semble amer deviendra doux, et ce qui vous paraît doux deviendra amer; vous aurez traversé l'agonie et vous rentrerez, sains et saufs, dans la vraie maison de vos âmes, dans la vallée de paix. Encore seulement un peu de temps, et vous regarderez, du lieu de voire repos, ceux qui continueront à errer au dehors. Vous vous étonnerez qu'ils n'aperçoivent pas le chemin que vous distinguez si bien maintenant et vous vous impatienterez de ce qu'ils ne viennent pas plus vite... Vous serez tout à coup enflammés d'un zèle ardent pour le salut de ces chers amis que vous aurez devancés, et vous ne songerez plus à leur froideur, à leur raideur, à leur éloignement, à leur gravité contrainte, à cause de l'amour que vous portez à leurs âmes, et, s'ils refusent de vous entendre, vous vous adresserez à ceux qui prêteront l'oreille à vos paroles; vous ferez des neuvaines, vous entendrez des messes pour leur conversion, vous communierez pour eux; vous ne vous reposerez que lorsque le brillant malin sera venu et qu'ils seront redevenus vôtres. Oh ! est-il possible qu'il y ait une résurrection même sur la terre! 0 grâce étonnante, que nous nous retrouvions joyeusement, après avoir été séparés, et cela avant d'aller au ciel!...
Ce fut un temps douloureux que celui où nous étions en suspens, le cœur malade, sur le point d'opérer notre changement, et ce fut comme une mort à souffrir, quand un premier et ensuite un autre disparurent aux yeux de leurs compagnons. Et alors les amis se trouvèrent sur les bords opposés d'un abîme, et, pendant longtemps, ils n'eurent point de nouvelles les uns des autres. Et alors chacun d'eux
s'imagina sur l'autre ce qui n'était pas, et il y eut entre eux des malentendus et des jalousies... Mais à présent tout est fini, le matin a paru; ceux qui étaient séparés vont être réunis ! Je les vois, comme s'ils étaient devant mes yeux. Regardez vers nous, mes Frères, de notre glorieuse terre ; voyez, nous l'ayonnons de la lumière répandue sur nous par les saints et les anges qui sont au-dessus de nos têtes... Nous mourûmes, ou du moins vous nous crûtes morts, et nous vivons. Nous ne pouvons retourner à vous; il faut que vous veniez à nous; et vous y venez. Est-ce que vos cœurs ne battent pas, tandis que vous avancez ? Ne soupirez-vous pas après l'heure où nous ne ferons plus qu'un? Est-ce que vos yeux ne se remplissent pas de larmes à la pensée de la miséricorde surabondante de votre Dieu?
Tels sont l'émotion et l'enthousiasme de l'orateur, en face de cette perspective, que le langage ordinaire ne lui suffit plus ; il emprunte les formules et les images bibliques, pour adresser au Seigneur, en finissant son discours, comme un cantique d'actions de grâces et de triomphe * .
L'effet de ces « lectures » fut considérable. Dans l'assistance, en grande partie anglicane, qui se pressait à la chapelle de l'Oratoire, se voyaient des hommes éminents en tous genres, politiques, légistes, littérateurs, parmi ces derniers, Dickens et Thackeray. Tous goûtaient le rare talent de l'orateur. Hope déclarait n'avoir rien connu de plus parfait et il ajoutait que c'était l'avis des juges les moins favorablement prévenus 2. On ne tarissait pas notamment sur le charme
1 11* lecture.
2 Memorials of Sergeant Bellasis, p. 99.
de cette « voix inimitable * », dont un auditeur disait que « jamais voix ne sembla mieux faite pour persuader sans irriter 2 ». La publication en volume qui se fit immédiatement, propagea l'impression dans tout le pays. Il y avait plus et mieux que l'admiration pour le talent. Les âmes étaient remuées à fond. Chez plus d'une, se sont produits alors le trouble salutaire, l'illumination décisive qui devaient, dans un délai plus ou moins rapproché, amener leur conversion ^. Celles même qui ne se décidèrent pas à rompre les liens qui les attachaient à leur Eglise, apprirent du moins à prendre beaucoup plus au sérieux les arguments invoqués en faveur de Rome. De ces lectures, date un changement considérable dans les jugements anglais sur le catholicisme.
Il ne s'écoula pas longtemps avant que les espérances manifestées par Newman n'eussent un commencement de réalisation. Depuis 1845, les conversions au catholicisme ne s'étaient pas arrêtées ; cependant, de la fin de 1846 à 1850, il y avait eu un ralentissement. Dans la seconde moitié de 1850, le courant vers Rome reparaît, aussi manifeste que cinq ans auparavant. Les conversions se produisent coup sur coup, plusieurs de
1 Life of Phillipps de Liste, par Purcell, t. I, p. 320.
2 Cardinal Newman, par Hutton, p. 207, 208.
3 Memorials of Sergeant Bellasis, p. 99. — Some side lights on the Oxford Movement, par Minima Parspartis, p. 106.