II
ménageant l'opinion sans s'abaisser, réfutant l'une après l'autre toutes les accusations qui ont égaré la foule, mettant patiemment en lumière leur sottise, non sans laisser percer parfois une sorte d'ironie attristée. L'auteur commence par rappeler l'agitation sans précédent provoquée par le rétablissement de la hiérarchie, les violentes invectives de la presse, la haineuse partialité des ministres ; il ne veut pas cependant croire sa cause sans recours possible :
II nous reste, dit-il, un tribunal qui, après la Providence infaillible de Dieu, est celui en qui nous plaçons le plus justement toute notre confiance ; il nous reste le sens droit et le cœur honnête d'un peuple généreux, cet amour de la probité et de la loyauté qui est l'instinct naturel de l'Anglais, en toutes choses, dans les affaires sérieuses comme dans les affaires futiles, cette répulsion pour tout avantage usurpé, toute tricherie, toute embûche malhonnête, toute clameur de parti, employés pour renverser même un rival ou un ennemi, et nous en appelons à ces sentiments. C'est à ce tribunal impartial, franc et humain que j'en appelle et que je demande, pour moi et pour mes coreligionnaires catholiques, d'être entendus librement, loyalement et avec impartialité. Sujets comme nous de Sa Majesté, Anglais, soyez du moins justes et équitables; vous avez été trompés; vous avez été égarés, quant aux faits et quant aux intentions.
Le cardinal discute la prétendue usurpation, reprochée au Pape. Oui, sans doute, l'acte de ce dernier est une négation de la suprématie royale dans les choses spirituelles ; mais cette suprématie n'est-elle pas forcément niée par tous ceux qui n'appartiennent pas à
l'Eglise établie, par les dissidents, aussi bien que par les catholiques? Confondre cette négation avec un manque de loyauté envers la couronne, serait détruire toute liberté religieuse.
Croyez-moi, s'écrie-t-il, les dangers que courent en ce moment les libertés religieuses et civiles de l'Angleterre, ne viennent pas des empiétements qu'aurait commis le Pape en accordant aux catholiques anglais une faveur qu'ils avaient le droit d'attendre de lui; ils viennent de ceux qui profitent de cette occasion, pour faire reculer de quelques pas, s'ils le peuvent la législation de la tolérance... Dire aux catholiques : « Vous jouirez d'une entière tolérance, mais vous n'aurez point d'évêques pour vous gouverner », ce serait une contradiction flagrante dans les termes ; ce serait l'équivalent d'un refus absolu de tolérer leur religion.
Le cardinal aborde ensuite raccusation qui, si absurde qu'elle soit, a peut-être le plus agi sur l'opinion : on a prétendu que le Pape investissait chaque nouvel évêque d'une sorte de mainmise matérielle, territoriale, sur les parties du royaume comprises dans son diocèse, et qu'il lui attribuait, au préjudice des évêques anglicans, une juridiction effective sur les Anglais non catholiques. Wiseman répond que le bref ne s'est adressé qu'aux catholiques ; il ignorait les autres Anglais et le gouvernement. Celui-ci d'ailleurs affirme qu'à ses yeux de telles pièces sont non avenues. De quoi donc peut-il se plaindre ? Le cardinal ajoute :
Tout document ofliciel a ses formes particulières. Si ceux
qui blâment la teneur de celui-ci, avaient pris la peine d'examiner la forme des documents émanés du Saint-Siège, ils n'auraient trouvé, dans cet acte, rien de nouveau, ni d'inusité. Que le Pape nomme un vicaire apostolique ou un évêque, il assigne à l'un comme à l'autre une juridiction ecclésiastique territoriale et n'indique aucune détermination de personnes. Telle est la manière d'agir de toute Église qui croit en sa propre vérité.
Pour donner à son argumentation une forme plus directe et plus saisissante, le cardinal prend à partie le chapitre anglican de Westminster quia semblé craindre que le nouvel archevêque de Westminster ne lui disputât la jouissance des honneurs et des richesses de l'antique abbaye. Il le rassure en ces termes :
Les dignitaires anglicans de l'abbaye n'auront rien à goufîrir dans leurs droits temporels ni dans la tranquille possession de leurs titres et de leurs dignités. Toutes les fois que j'entrerai dans le temple, je paierai mon obole, comme tout sujet, je m'abandonnerai docilement à la direction du bedeau et je l'écouterai, sans impatience, ni rebuffade, signaler à mon admiration des monuments détestables et me montrer un trou dans le mur, en le faisant passer pour un confessionnal. Mais ce splendide bâtiment, ses trésors artistiques et ses riches revenus ne sont pas la partie de Westminster qui doit m'occuper. La partie qui m'intéresse forme un effrayant contraste avec toute cette magnificence qu'elle touche cependant de très près. Anciennement, l'existence d'une abbaye, avec un nombreux clergé et des rentes considérables, suffisait, dans une localité, pour créer, tout à l'entour, un petit paradis de bien-être, de contentement, de bonheur. Aujourd'hui, il n'en est point ainsi. Autour de l'abbaye de Westminster,
s'étendent des labyrinthes de ruelles, de cours, d'allées, de bouges, hideux repaires de l'ignorance, du vice, de la dépravation et du crime, en même temps que de la malpropreté, de la misère noire et de la maladie. L'atmosphère de ces lieux est le typhus; leur ventilation est le choléra. Une population presque innombrable, qui est en grande partie catholique (de nom du moins), y fourmille. Ce sont des cloaques d'immondices qu'aucun comité d'assainissement ne peut purifier, de ténébreuses cavernes qu'aucune compagnie d'éclairage ne peut illuminer. Voilà la seule partie de Westminster que je convoite, que je serai heureux de réclamer, de visiter comme un pâturage béni, oii je garderai les brebis de la sainte Église. Car c'est là que l'évêque doit remplir son devoir sacré de consoler, de convertir et de préserver du mal. Et si, comme je l'espère humblement, avec la grâce de Dieu, la culture spéciale résultant de l'établissement de notre hiérarchie donne des fruits d'ordre, de tranquillité, de décence, de religion et de vertu, il se peut qu'on n'accuse plus le Saint-Siège d'avoir agi peu sagement, en rattachant l'âme et le salut du premier pasteur à l'âme et au salut d'une cité dont le nom sans doute est glorieux, mais dont les entours sont infâmes; où la magnificence des édifices publics n'est, en quelque sorte, qu'un manteau servant à dérober aux yeux les péchés et les misères sans nombre dont elle est pleine. Si les richesses de l'abbaye restent inactives et ne se répandent pas, si on ne les emploie pas à tirer lapopulation envii'onnante de l'abîme où elle est plongée, qu'on ne porte pas envie à l'homme, quel qu'il soit, qui, sous un nom quelconque, n'ambitionne que cette dernière part, sans rien prétendre â celle des avantages temporels.
Le cardinal ne termine pas sans s'expliquer, d'un mot sévère et attristé, sur « le rôle joué par le clergé anglican dans le récent tumulte ». Les catholiques, dans
leurs luttes théologiques avecles membres de ce clergé, les avaient toujours traités avec égards :
Jamais, dit-il, même quand la voix du peuple s'élevait contre eux, nous n'en avons pris avantage pour faire chorus avec la multitude. Ce ne sont pas les nôtres qui réclament, tous les ans, la restitution des sinécures et des revenus épiscopaux... Ce n'est pas notre presse qui publie des caricatures contre les dignitaires de l'Église oflicielle et qui ridiculise les passe-temps des clergymen... Nous avons évité le tumulte des assemblées publiques. Mais, malgré cela, dès qu'une occasion s'est offerte d'exciter contre nous toutes les colères du peuple, les ministres de l'Église établie l'ont saisie avec empressement. Les chaires et les meetings, les églises et les hôtels de ville sont devenus indistinctement les théâtres de leurs exploits; ils ont prononcé des discours, proféré des mensonges, répété des calomnies; ils ont lancé des mots brûlants de mépris, de colère, de haine, remplis de sentiments impies, indignes d'ecclésiastiques et de chrétiens, contre des gens qui avaient été presque les seuls à les traiter avec respect.
Publiée le 19 novembre 1850, la brochure eut un effet considérable. Presque tous les grands journaux, dont le Times, la reproduisirent ïn extenso. Au bout de quelques jours, trente mille exemplaires étaient déjà vendus. Les catholiques reprenaient courage et relevaient la tête qu'ils avaient eue un moment si basse. Les spectateurs de bonne foi, naguère entraînés dans le soulèvement général, se prenaient à réfléchir. Les ennemis eux-mêmes étaient embarrassés. « L'effet de V Appel, rapporte un témoin ami, me rappela, sur le moment, l'explosion du vaisseau français à Aboukir. Il
ne mit pas, à la vérité, lin à la bataille, mais il amena une pause d'au moins une semaine, un silence d'attention ^ » Sur le talent de l'auteur, il n'y avait qu'une voix dans la presse. « On ne peut mettre en doute, disait le Spectator, sa puissance de controverse. » — « C'est, disait une autre feuille, le plus fin et le plus courtois disputeur de son temps. lia étonné ses compatriotes. » Le Times lui-même battait à demi en retraite ; il confessait que « la question ainsi posée méritait la plus attentive considération » ; puis il ajoutait :
Si nous avons émis une opinion contre le Pape et le cardinal, sans les entendre, ce n'a pas été dans le désir de leur refuser franc et loyal jeu, mais c'est parce qu'ils ne daignaientpas condescendre à nous donner, de leurs actes, une explication plus tangible que celle qu'on recueillait dans de vaines gasconnades ou de pompeux manifestes... Nous félicitons le cardinal Wiseman d'avoir recouvré l'usage de la langue anglaise... Si le cardinal n'a jamais entendu revendiquer d'autres droits que ceux qui sont libéralement accordés à un wesleyen ou à un baptiste, vraiment, au nom du bon sens, n'aurait-il pas pu le dire plus tôt?
La lettre de lord John Kussell, d'abord si bruyamment applaudie, commençait à être jugée différemment. Au nom des tories, M. Disraeli en faisait ressortir l'inconséquence. Au nom des libéraux, M. Rœbuck montrait comment, au moment où l'on croyait « avoir terrassé l'infâme démon de l'intolérance religieuse», le ministre avait mis lui-même en danger les grands principes de
1 Life of Wiseynan, t. 1, p. 537.
Il borlé religieuse ; puis il continuait par ces paroles veng-eresses :
Et vous, mylord, la postérité vous regardera comme un homme qui, à l'heure même oii les difficultés étaient aplanies, où, par des efforts concertés et continuels de nos plus grands hommes d'État, la loi était devenue équitable, oiî la paix et la bonne harmonie allaient se rétablir, profita de sa grande situation pour souifler parmi nous l'esprit de haine et de discorde, déchaîner le démon de la persécution, diviser un grand empire qui, sans votre fatale intervention, allait enfin connaître les bienfaits de l'union, de la paix et la prospérité. C'est là, mylord, une triste gloire pour un homme qui, toute sa vie, s'était déclaré l'ami de la liberté religieuse, aussi bien que de la liberté civile. Votre bon sens a dû, depuis longtemps, se révolter du néfaste fanatisme que vous avez réveillé et que malheureusement il ne sera plus en votre pouvoir d'apaiser.
Wiseman ne s'endormit pas sur son succès. Il annonça, pour le mois de décembre, une série de conférences sur le même sujet, dans la pro-cathédrale de Saint-Georges. Les hommes de toute confession y vinrent en foule. Le cardinal y mit de nouveau en lumière l'inanité ridicule des craintes et des imputations par lesquelles on avait soulevé l'opinion ; il montra comment « l'âme entière d'une nation avait pu se laisser emporter dans une méprise, d'où elle s'éveillait ensuite ainsi que d'un songe, diminuée dans sa propre estime et dansl'estime des nations qui l'environnaient» Quant aux injures dont les nouveaux évêques avaient été accablés, il y voyait des signes de la faveur divine. « Le Rituel, disait-il, ordonne de joncher de fleurs le
chemin par où le nouvel évêque entre dans son diocèse; notre chemin, à nous, au contraire, a été bordé d'épines et notre voie semée de ronces. Tant mieux, car plus profonde et plus large apparaît, sur une œuvre, l'empreinte de la croix, plus certainement elle nous arrive marquée du sceau de Dieu. »
De cette crise un moment si redoutable, le cardinal Wiseman est donc sorti singulièrement grandi. 11 a surpris ses amis comme ses ennemis, par des qualités qu'on ne lui connaissait pas. Newman en était dans l'admiration et écrivait de lui, peu après : « Il est fait pour le monde et s'élève avec l'occasion. Si haut que j'estimasse les dons de sa nature, je ne m'attendais cependant pas à un déploiement de vigueur, de puissance, de jugement, d'énergie soutenue, pareil à celui dont les deux derniers mois ont fourni la preuve. J'entendais dire à un de ses chers amis, avant son retour en Angleterre, que la nouvelle de l'opposition qui l'attendait, le tuerait. Comme il était loin de la vérité! C'est l'événement de cette époque. Dans mes souvenirs, il n'y a rien eu de pareil à cela*. »
Si efficace que fût l'action de Wiseman, elle ne put cependant arrêter court le mouvement qui avait été lancé. Le gouvernement avait saisi le Parlement d'un bill sur les titres ecclésiastiques qui frappait d'une amende de cent livres toute personne usurpant, dans le Royaume-Uni, le titre d'un des prétendus sièges cpiscopaux. On s'aperçut bientôt, il est vrai, qu'en
' H'e of Wiseman, t. II, p. 534.
Ecosse où l'Eglise presbytérienne était la seule Eglise d'État, cette pénalité risquait d'atteindre les évêques de l'Église épiscopalienne : il fallut, par clause spéciale faire une exception en leur faveur. N'était-ce pas mettre en lumière l'inanité du principe sur lequel on prétendait s'appuyer ? Quand vint, en février 1851, le débat en première lecture, M. Gladstone et sir Roundell Palmer se firent honneur en combattant, au nom de la liberté religieuse, ceux qui voulaient faire pénétrer dans la loi un accès passager de la colère nationale. Il ne s'en trouva pas moins une grande majorité pour voter ce bill; on n'eût pas osé résister aux injonctions de la passion protestante; mais ce fut sans entrain, sans fierté de la besogne que l'on faisait, sans idée même qu'il pût en sortir grand chose. En effet, les pénalités décrétées par cette loi ne devaient jamais être appliquées et, vingt ans plus tard, M. Gladstone, alors ministre, a pu en faire voter l'abrogation, au milieu de l'indifférence générale.
Cette agitation, à la fois si violente et si stérile, qui n'a abouti qu'à faire voter une loi mort-née, a cependant, par ailleurs, un résultat effectif : elle met un terme aux tergiversations de Manning, en le forçant à prendre parti entre les obligations de sa fonction et les exigences de sa conscience. Archidiacre de Chiches-
ter, il a ('lé, en cette qualité, mis en demeure, au comnieiicement de novembre 1851, de réunir le clergé de son archidiaconé, pour protester, comme on le faisait partout, contre « l'agression papale ». L'impossibilité morale de s'associer à un tel acte lui est tout de suite apparue. 11 va donc trouver son évêque et lui déclare avoir, sur la suprématie de la Couronne et sur celle du Pape, des convictions opposées à celles que devait exprimer la réunion : en conséquence, ii offre soit de se démettre tout de suite, soit de remplir son office jusqu'au bout en convoquant le meeting, mais en y faisant alors connaître son dissentiment et en y annonçant sa démission. L'évéque lui demande de convoquer le meeting, mais le prie de ne pas parler encore de sa démission et de réfléchir avant de la donner. En faisant part à Robert Wilberforce de la démarche qu'il vient de faire auprès de son évêque, Manning lui écrit : « Je sens que mon pied est dans la rivière. C'est froid, et mon cœur est triste. Mais la foi me montre que le monde domine l'Eglise d'Angleterre et que le royaume de Notre-Seigneur n'est pas là. Je ne dis pas un mot pour vous presser, très cher Robert; Dieu le défend. Je sais que votre cœur est comme le mien, et j'ai passé par votre état présent. Seulement, ne faites rien contre ce que vous reconnaîtrez à la fin être la volonté et la présence de Notre-Seigneur. » Le meeting a lieu le 17 novembre, Manning l'ouvre, sans faire aucun discours; une fois les résolutions votées, il dit aux assistants son regret d'être, pour la première fois, en désaccord avec eux, mais, dit-il, « il n'a pas le choix,
une nécessité s'impose à lui »; il les remercie de « Taffection fraternelle dont ils lui ont donne idui de preuves, pendant ces dix ans », et il leur « promet de ne pas les oublier». Chacun, sans demander plus d'explication, comprend que c'est un adieu : l'émotion est grande, mais nulle parole blessante n'est prononcée et l'on se sépare tristement. Quelques jours plus tard, Manning prêche son dernier sermon anglican, envoie à l'évêque sa résignation et, le 8 décembre, il quitte pour jamais son cher Lavington'. « Ce que j'ai souffert dans mes affections humaines, a-t-il écrit peu après, en quittant l'unique home et le troupeau où j'ai dépensé, pendant dix-huit ans, toute ma vie d'homme, aucune parole ne peut le dire. »
Manning se rend bien compte de la portée de la rupture dont ce départ est le premier acte. La lumière s'est faite décidément, dans son esprit, sur le problème qu'il débat depuis si longtemps. « Je sens, écrit-il à llope le 11 décembre 1850, que la preuve est complète. Pendant longtemps, je craignais, malgré tout, que je ne fusse en train de faire quelque chose de moralement fautif. Cette crainte s'est dissipée. » Comme il l'écrit, quelques jours plus tard, à Robert Wilberforce, il suffit que « le chagrin humain s'apaise et laisse son jugement clair », pour qu'il n'hésite plus à condamner l'anglicanisme. « En vérité, ajoute-t-il, si vous et moi étions nés hors de l'Eglise d'Angleterre, nous n'aurions pas rois en doute, même un jour, où est
1 Life of Manning, 1. 1, p. 577 à 580.
la véritable Eglise. » Et pourtant, il le déclare, il n'a pas eu « d'amour plus fort » que celui qu'il portait à l'Eglise d'Angleterre; mais il aime plus encore la vérité. Où il va, il le sait. A Robert Wilberforce qui lui parle de fonder, entre l'Eglise établie et l'Eglise romaine, une Eglise libre, analogue à la Free Kirk d'Ecosse : « Non, répond-il; il y a trois cents ans, nous avons quitté un bon navire pour un bateau ; je ne veux pas maintenant quitter le bateau pour un baquet^ .» Il écrit à Hope : « Je suis entièrement d'accord avec vous sur l'alternative : c'est Rome ou la licence de pensée et de volonté^. » 11 ne songe plus, comme naguère, à essayer de retenir ceux qui le devancent dans cette soumission à la vraie Eglise. 11 écrit à Bellasis, quand celui-ci lui annonce sa conversion : « Voici la prière que j'ai dite, chaque jour, pendant des années, pour quelques amis très proches, maintenant dans l'Eglise de Rome : « Mon Dieu, s'ils ont tort, ouvrez « leurs yeux; s'ils ont raison, ouvrez les miens. » Et cela résume bien tout ce que j'ai senti en lisant votre, bonne lettre. Que Dieu vous garde pour lui-même'! » Manning cependant semble avoir peine, en ce qui le touche, à accomplir le dernier pas. Il a résigné ses fonctions, il s'est retiré à Londres, chez sa sœur, il ne fait plus acte de ministre, il refuse d'entendre les confessions ; mais il continue à suivre les offices anglicans et à y communier; et cette situation va se prolonger
• tÂfe of Manning, p. 598.
2 liid., t. I, p. 589 à 592.
s Memorials of Sergeant Bellasîs,i>. lH, 112.
222 LA RExNAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
encore plus de quatre mois. Par moment, comme s'il cherchait à gagner du temps, il reparle d'un voyage sur le continente II tâche de se justifier à soimême et aux autres ces délais : il prétend que cette circonspection aura cet avantage qu'on ne pourra pas lui reprocher d'avoir agi par légèreté^. Ou bien encore il avoue qu'en attendant, il veut laisser une dernière chance à quelque intervention de Dieu lui révélant qu'il s'est trompé ^. La vérité est qu'il souffre cruellement, non seulement du sacrifice qu'il s'impose, mais de la peine qu'il sait causer aux autres. En dépit de sa réserve habituelle, ses lettres de ce temps respirent une tristesse profonde ; l'accent en est souvent poignant et déchirant; c'est la longue agonie par laquelle Newman avait passé avant lui. « Quant à moi, écrit-il le 7 janvier 1851, j'ai éprouvé un chagrin intérieur tel que nul autre que Dieu ne peut le connaître... Personne ne peut dire à quel point je me sens torturé et déchiré de tous les côtés, comme les gens, en d'autres temps, l'ont été avec des crocs "*. » Faisant évidemment allusion à la mort de sa femme dont, à l'ordinaire, il évitait de parler, il se laisse aller à écrire à son « cher Robert » : « Mon cœur est triste et seul, comme il l'était déjà, il y a plusieurs années, après un grand événement. » De ce sentiment d'isolement, il donne lui-même l'explication : c'est qu'ayant brisé
1 Life ofManning, t. I, p. 590, 591.
2 IbicL, p. 588.
» Ihid., p. 599 ♦ Ibid., p. 599.
LA CONVERSION DE MANNING 5i23 .
avec ce qui le soutenait dans le passé, sans avoir encore fait sienne la réalité sur laquelle il espère s'appuyer dans l'avenir, il se sent, pour le moment, comme il dit, « dans un vacuum ' ».
A la façon dont quelques-uns de ses proches, entre autres son frère aîné, reçoivent l'avis des premiers pas qu'il fait pour s'éloigner, Manning peut pressentir l'amertume des séparations au-devant desquelles il va 2. D'autres, comme M. Gladstone, le pressent, jusqu'à la dernière heure, d'une argumentation qui lui paraît d'ailleurs plus impérieuse que convaincante^. Il serait plus facilement troublé par l'appel attendri et désolé de ceux qui lui dépeignent tant d'âmes dont il était le guide, désemparées par sa défection. Il ne cache pas que de tels appels « lui brisent le cœur ». Comme pour s'excuser auprès de ceux qui le lui adressent, il rappelle ce qu'il a fait, depuis quelques années, pour tâcher de justifier à ses yeux l'Eglise anglicane. « Tout ce qui m'a jamais rendu la vie chère, dit-il, était de ce côté; mais la vérité a été plus forte '. » Il n'est pas jusqu'à son cher Robert Wilberforce, jusqu'à présent associé à toutes ses crises d'âme, par lequel il n'ait le grand chagrin de ne pas se voir suivi dans la démarche suprême; il le sent retenu dans l'anglicanisme par la crainte de faire un trop grand chagrin à une épouse tendrement aimée. Manning res-
i Life of Manning, t. I, p. 600.
- Ibid., p. 584 à 587.
3 Ibid., p. 580 à oS.'J, 611, 612.
* Ibid., p. 612 à 616.
pecte trop la liberté d'une conscience qu'il sait tiès éclairée et très droite, pour la presser indiscrètement. L'intimité des deux amis ne paraît pas atteinte par cette diversité de conduite. Manning continue, jusqu'au dernier moment, à faire confidence à Wilberforce de toutes les phases par lesquelles passe sa conscience ^. Se rendent-ils compte tous deux que, pour ne pas marcher, en cet instant, exactement du même pas, ils n'en sont pas moins au fond d'accord et qu'ils ne seront séparés que peu de temps ? A défaut de Wilberforce, Manning a un autre ami, très cher aussi, avec lequel il est convenu d'une action commune : c'est Hope. Il attache beaucoup de prix à cette union et y trouve une grande douceur 2. Quant à ceux de ses amis qui l'ont devancé sur la voie du retour. Allies, Henry Wilberforce, Dodsworth, Bellasis, Laprimaudaye, ils le mettent en garde, avec une tendre et impatiente sollicitude, contre de plus longs retards; ils le pressent de passer, lui aussi, « au-delà du Tibre ». Ils ne tarissent pas, dans les lettres qu'ils lui écrivent, sur le bonheur, la paix, la lumière dont ils jouissent. Ces adjurations et ces assurances émeuvent Manning qui ne peut s'empêcher de faire un retour sur sa propre tristesse^.
Vers le milieu de mars 1851, Manning finit par comprendre qu'il ne peut plus prolonger ses ajournements ; il y discerne, en s'examinant, des motifs qu'il réprouve. « Vous rappelez-vous, écrit-il à Robert Wil-
1 Life of Manninff, t. I, p. 599 à «10
2 Ibid., p. 588 à 590.
8 Ibid., p. 595 à 599.
berforce, que vous me demandiez, l'automne dernier, d'attendre six mois? J'ai fait ainsi et maintenant je me trouve n'ayant aucune raison de ne pas agir, si ce n'est la contradiction de la chair et du sang, et la vague crainte de faire une faute, là où toute ma lumière me montre qu'il n'y a pas de faute. C'est comme le sentiment de crainte au passage d'une route de montagne, de la sûreté de laquelle je suis par raison parfaitement convaincu ' . » Il prend donc son parti. Lui-même a raconté plus tard, en ces termes, dans quelles conditions il assista, pour la dernière fois, à un office anglican : « C'était dans la petite chapelle de Buckingham Palace road. J'étais agenouillé à côté de M. Gladstone. Juste avant le service de la communion, je lui dis : « Je ne peux pas plus « longtemps communier dans l'Eglise d'Angleterre. » Je me levai et, posant ma main sur l'épaule de M. Gladstone, je lui dis : « Venez ». C'était la séparation des routes. M. Gladstone demeura, et je m'en allai. M. Gladstone demeure encore où je le laissai^. » Un autre jour, au sortir de chez le notaire où il est allé signer une résignation en règle de sa fonction et de son bénéfice, Manning entre dans l'Eglise catholique de Saint-Georges et y dit son premier Ave Maria. Il ne lui reste plus qu'à faire sa soumission aux autorités catholiques. Dans cette démarche, une dernière épreuve l'attend. Ayant vécu jusqu'alors dans la persuasion de la validité des ordres anglicans, il ne peut tout d'abord
1 Life of Manning, t. I, p. 608.
» Ibid.,p. 617.
se faire à l'idée qu'il n'est pas prêtre et qu'il n'entre pas de piano, avec ce caractère, dans la communion romaine. Il ne se rend qu'après une ardente discussion de plus de cinq heures avec un théolof^ien catholique. Ce sacrifice n'est pas le moins douloureux de ceux qu'il fait sur l'autel de sa foi nouvelle. Enfin, le 6 avril 1851, dimanche de ]a Passion, lui et Ilope, fidèles à leur engagement d'agir ensemble, font leur abjuration aux mains d'un Père jésuite, « avec la plus entière conviction à la fois de raison et de conscience », écrit-il, le jour même, à Robert Wilberforce^ De là, les deux convertis vont à l'église Saint-Georges où ils sont reçus par le cardinal Wiseman.
En accomplissant l'acte devant lequel il avait si longtemps hésité, Manning avait conscience de sacrifier non seulement toutes ses ambitions, mais tout ce qui avait fait l'intérêt et le charme de sa vie, et jusqu'à ses plus chères amitiés ; il s'attendait à se retrouver le lendemain, dépouillé, brisé, isolé, sans aucun avenir devant lui. « Après cela, écrivait-il ù Robert Wilberforce, je n'aurai plus qu'à couler à fond et à disparaître. » Et plus tard, évoquant le souvenir de ces jours, il a pu écrire: « Je pensais que ma vie était finie^. » Il ne se doutait pas alors que Dieu lui réservait, avant peu, dans l'Église romaine, un rôle plus considérable et plus éclatant, môme au point de vue humain, que celui qu'il eût pu jamais trouver dans l'anglicanisme. Ajoutons que, sur le moment même, aussitôt l'abjuration
1 Life of Manning, t. I, p. 620.
« Ibid., p. 628 et 632.
consommée, il reçoit, de son sacrifice, une récompense plus précieuse que tous les honneurs : c'est la paix et la lumière intérieures dont, comme tous les autres convertis, il se sent inondé. Les lettres qu'il adresse, sur le moment même, à ses amis, protestants ou catholiques, témoignent d'une sérénité et d'une confiance qui contrastent avec le trouble douloureux des lettres précédentes. Il écrit à son ancien curate^ Laprimaudaye, récemment converti : « Dieu m'a conduit au travers de sa grande fournaise, et je suis en paix, la raison, la conscience, le cœur remplis à déborder. » A son frère aîné, protestant tenace et irrité de sa défection : « Je vous dirai que, par la miséricorde de Dieu, je suis dans le calme et la paix, chagriné seulement d'un chagrin humain, et surtout du chagrin que je cause à ceux que j'aime si profondément. » A Robert Wilberforce, toujours hésitant, il annonce que Dieu l'a comblé: « J'ai, dit-il, plus que tout ce que j'ai pu jamais demander ou à quoi j'ai pu penser*. » Peu après, il écrit à Hope, en rappelant le souvenir de leur commune abjuration : « Quelle fin bénie! Comme l'âme le disait à Dante: E vennï dal martirio a questa jpace ^ ! »
Dans le monde anglican, la « sécession » de Manning paraît une catastrophe presque égale à celle de la conversion de Newman. Pendant que des protestants fanatiques s'écrient, avec le futur comte de Shaftesbury: « Seigneur, purge l'Eglise de ces hommes
1 Life ofManning, t. I, p. 620 à G24.
2 Memoirs of J.-R. Hope Scott, t. II, p. 93.
qui, tandis que leurs cœurs sont dans le Vatican, mangent encore le pain de l'Etablissement et minent cette Église ^ ! » d'autres se lamentent, et Gladstone, désespéré, écrit : « Il me semble que j'ai perdu mes deux yeux. » L'émoi est d'autant plus grand que beaucoup d'autres conversions accompagnent celle de Manning; plusieurs l'ont précédée; un plus grand nombre devait la suivre. Cet exode dépasse encore celui de 1845. C'est à se demander où il s'arrêtera et si l'Église établie résistera à cette perte si abondante de son sang le plus précieux. « Hélas! écrit Tévêque Wilberforce, le 28 mai 1851, tout est très sombre autour de nous. Je crains que nous ne perdions quelques-uns de nos hommes vraiment les meilleurs, et mon cœur saigne par tous les pores à cette pensée-. »
» Life of Shaftesbury, p. 435.
' Life of bisliop V\/ilber force, l. Il, p. 45.