CHAPITRE V
PUSEY ET l'ÉVÊQUE WILBERFORCE APRÈS LA CONVERSION DE MANNING
I. Pusey blâmé par les évêques Blomfield et Wilberforce. Ses réponses. Nouvelle sécession du clergé de San Saviour's. — II. Wilberforce se montre sympathique au High churck dans le gouvernement de son diocèse, sauf à s'effaroucher de tout ce qui a une couleur romaine. — III. Gladstone se lamente sur la situation de l'Église, telle qu'elle a été manifestée par le jugement Gorhara. Pour y remédier, Wilberforce entreprend de ressusciter les Convocations. Son succès partiel. 11 échoue dans ce qu'il tente pour réformer le tribunal d'appel en matière religieuse. Antagonisme de Wilberforce et de Tait. — IV. Pusey et ses amis ont à déplorer de nouvelles défaillances des évêques. Attitude de ceux-ci dans la loi du divorce. L'archidiacre Denison condamné par l'archevêque de Canterbury pour ses sermons sur l'Eucharistie. L'évéque Forbes aux prises, pour un motif analogue, avec ses collègues d'Ecosse.
La violente clameur soulevée en Angleterre, à la fin de 1850, par la prétendue « agression papale », avait été dirigée autant contre les Puseyites que contre le catholicisme. Lord John Russell, dans sa fameuse lettre à l'évéque de Durham, les avait désignés à la fureur protestante. Il avait été devancé, dans cette voie, par des évêques dont plusieurs cependant passaient pour être assez sympathiques au High church. Le 2 novembre 1850, Blomfield, évêque de
Londres, et Samuel Wilberforce, évêque d'Oxford, recommençant l'un et l'autre et avec les mêmes procédés ce qu'ils avaient déjà fait après la conversion de Newman\ prenaient à partie Pusey, Le premier dans un mandement public au, sans nommer Pusey, il le désignait clairement, blâmait ceux qui « pavaient le chemin » aux sécessionistes, en propageant des doctrines et des pratiques en désaccord avec les formulaires et les traditions de l'Eglise d'Angleterre. Le second, dans une lettre privée, mais plus directement agressive, accusait Pusey d'avoir, par son ministère, détaché beaucoup d'âmes de son Église; il le mettait en demeure de se jusLiiîer ou de s'amender, faute de quoi, il sévirait^. Dans l'énumération de leurs griefs, les deux évêques s'appuyaient visiblement sur la brochure récente où le Rév. Dodsworth, à la veille de se soumettre à Rome, s'était plu à rappeler tout ce que son ancien maître Pusey avait fait pour ramener les esprits vers les idées et les formes catholiques, et où il lui avait reproché l'inconséquence qui le faisait maintenant reculer devant la conclusion logique de ses doctrines.
Les retentissantes conversions qui se multiplièrent alors, entre autres celle de Manning, n'étaient pas pour aider Pusey à se justifier. 11 sentait grandir autour de lui la méliance et l'hostilité, abandonné par les meil leurs des siens qui se faisaient catholiques, soupçonné,
1 Cf. plus haut, p. 49 à 53.
2 Life if Pusey, t. 111, p. 302,303 — Lifeof Wilberforce, t. III, p. 70 à 81.
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dénoncé, souvent injurié par ceux dont il voulait demeurer le coreligionnaire. Chaque courrier lui apportait de nouvelles attaques, plusieurs venant de ses amis. C'était la répétition aggravée de l'épreuve par laquelle il avait passé, cinq ans auparavant, après la sécession de Newman. Plus encore qu'à cette époque, sa situation semblait devenue intenable. « J'ai presque la tête perdue dans ma détresse », écrivait-il à Keble. Il en arrivait à regretter qu'il n'eût pas plu à Dieu de le faire mourir. La tentation lui venait de laisser là toutes les controverses et de se renfermer dans son rôle de professeur d'hébreu ^ . Mais il se reprenait bien vite. Avec une persistance où l'on ne sait s'il faut davantage admirer son courage que s'étonner de son aveuglement, il se montrait résolu à ne rien modifier de son attitude, aussi ferme à maintenir la vérité incomplète qu'il possédait, qu'obstiné à ne pas se rendre compte de son inconséquence.
Tout d'abord, à l'évêque Wilberforce, Pusey répondit par une lettre privée où il justifiait ses pratiques et ses doctrines; à la fin, prenant l'offensive, il déclarait que si les évoques avaient fait leur devoir après l'affaire Gorham, s'ils avaient été alors aussi soucieux de défendre la vérité sacramentelle, qu'ils paraissaient l'être, en ce moment, de défendre leurs sièges contre l'agression papale, l'Eglise n'en serait pas où elle en était, que là était la cause des défections et que les catholiques ne s'y trompaient pas, ainsi qu'il résultait
» Life of Puseij, t. 111, p. 2'J6-2'J7.
d'un récent article du cardinal Wiseraan. Cette réponse nedésarma pas Tévêque d'Oxford, alors d'autant plus animé contre Rome qu'il lui en voulait des conquêtes qu'elle faisait jusque dans sa plus proche parenté ; dans de nouvelles lettres, toujours privées, il insista sur ses griefs ; il blâma surtout la façon dont Pusey entendait la confession, et « faisait, disait-il, l'œuvre d'un confesseur romain, non d'un clergyman anglais »; il voulait bien reconnaître son attachement à l'Église d'Angleterre, mais il lui reprochait de «n'avoir pas une profonde horreur du système papal » et d'être, sans le vouloir, a decoy hird to Rome ^ ; enfin de compte, jusqu'à ce que Pusey lui eût donné satisfaction, il prétendait lui interdire de prêcher et d'exercer son ministère dans le diocèse d'Oxford ; il hésitait seulement sur la forme et la publicité à donner à cette interdiction. Des amis, Marriott, Gladstone, Keble, cherchèrent à s'interposer. Keble, surtout, déclara à l'évêque qu'il partageait les idées de Pusey et que toute condamnation prononcée contre ce dernierl'atteindraitlui-même. « Ce dont je suis sûr, ajouta-t-il, c'est que si l'enseignement de Pusey a fourni plus de recrues à Piome que celui de tout autre, il a été aussi plus efficace que tout autre pour retenir ceux qui étaient tentés d'y aller. » De son côté, Pusey se déclara résolu à se défendre, si on l'y obligeait, et il avertit l'évêque qu'il ne se laisserait pas frapper sans exiger des juges 2.
1 Decoy bird, s'entend de l'oiseau qui sert d'appât pour en attraper d'autres.
2 Life ofPusetj,t. III, p. 303 à 313; — Life of Wilberforce, t. Il, p. 79 à 93.
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En môme temps que cette correspondance se poursuivait avec Tévêque d'Oxford, Pusey faisait paraître, vers le milieu de janvier 1851, en réponse au mandement de Tévêque de Londres, une longue lettre justificative ^ Il s'y expliquait sur tous les points où il avait été critiqué par les deux prélats, sur la foi des allégations de Dodsworth. C'était l'apologie la plus complète qu'il eût encore faite du Puseyism. Tout en ramenant à leur vrai caractère les faits qu'il prétendait avoir été exagérés ou dénaturés, il revendiquait hautement la doctrine catholique contre les préjugés populaires qu'on cherchait à exciter. Il protestait, non sans émotion, de sa fidélité à son Eglise. «Quels qu'aient été mes péchés ou mes erreurs, disait-il, je n'ai toujours eu devant moi, aussi loin que remontent mes souvenirs, qu'un seul objectif, servir Dieu dans le ministère de cette Eglise qui est la sienne. » Il se défendait d'avoir jamais voulu être« le Zearfer d'un parti », d'avoir jamais « songé à réunir des personnes autour de lui. » Quant aux sécessions qu'on lui imputait, il persistait à en rejeter la responsabilité sur les défaillances ou les divisions des chefs de l'Eglise. Le meilleur moyen d'empêcher ces sécessions était de faire que l'Eglise fût en bonne santé. « Les arbres malades, disait-il, perdent leurs feuilles et ne peuvent mûrir les fruits auxquels ils ont donné naissance. Tout ce qui fortifie
* A leller to ihe Eiqht Bon and Right Rev. the lord Bishop of Londort, in explanalion of some slalemenl conlained in a Lelter by t/ie Rev. W. Dordsworth.
2\Mk LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE
et rend plus profonde la vie de l'Eglise, lui rattache plus étroitement ses enfants. »
Au moment même où Pusey faisait ainsi effort pour se justifier, les événements apportaient de nouveaux arguments à ses accusateurs. Ce ne fut pas seu- Icmeiit une réplique de Dodswortli s'acliarnant à mettre une seconde fois en lumière tout ce qui, dans renseignement et l'exemple de son ancien maître, devait conduire au romanisme. Ce furent, plus encore, les conversiuns au catholicisme qui se produisirent là même où s'exerçait le plus l'influence de Pusey, soit dans les couvents de religieuses, sisierhoods, fondés sous son inspiration*, soit surtout dans le clergé de cette église de S. Saviour's, bâtie par lui, à Leeds, et demeurée sous son patronage. On se rappelle quel scandale avait déjà produit, en 1847, un premier exode vers Rome du clergé de cette Eglise^. Les ecclésiastiques que Pusey avait trouvés, non sans peine, pour remplacer les défectionnaires, s'étaient aussitôt vus en butte à des méfiances dont le vicar de Leeds, le révérend Hook, et l'évêque du diocèse, le D"" Longley, futur archevêque de Canterbury, se firent les organes inquiets, passionnés et malveillants; dans leur cérémonial, dans leurs dévotions, dans leur enseignement, notamment en ce qui concernait la confession, beaucoup de choses étaient relevées qui paraissaient suspectes de romanisme. L'agitation causée, en 1850, par l'affaire Gorham, rendit la situation plus tendue encore, et
1 Life of Wilberforce, t. 111, p. 324.
2 Voir plus haut, p. 120 et sq.
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révoque crut devoir suspendre quelques-uns des desservants de S. Saviour's. Le résultat fut de convaincre le clergé de cette église que sa place n'était plus dans l'anglicanisme, et tous ses membres, sauf un, se soumirent à Rome. Newman vint à Leeds, en avril 1851, recevoir l'abjuration de trois d'entre eux; il prêcha, à celte occasion, un sermon où il montrait l'Église anglicane de plus en plus livrée à l'Etat, tandis que l'Église catholique grandissait en dépit des oppositions; il invita ses auditeurs à prier pour l'âme de ceux qui avaient eu part à l'érection de S. Saviour's; il pensait à son cher Pusey. Celui-ci, fort ému d'une défection si compromettante pour ses idées, mais ne s'en laissant nullement ébranler, accourut à Leeds, en compagnie de Marriott, pour tâcher au moins de limiter le mal et pour installer un autre clergé. Il trouva les esprits très excités contre lui. Ne yenait-on pas d'avoir une nouvelle preuve que, consciemment ou non, il faisait les affaires de Rome? L'évêque, dans une lettre publique, montra qu'on avait voulu, avec la fondation de S. Saviour's, tenter une expérience en « imposant un système imité des pratiques du moyen âge » ; on avait vu, ajoutait-il, où cela conduisait. Ce fut, entre ce prélat et Pusey, le point de départ d'une correpondance qui se prolongea jusqu'à la fin de l'année, sans amener de rapprochement*.
Wilberforce vit, dans l'incident de S. Saviour's, une justification de ses méfiances, et l'on put craindre un
> Life of Pusey, t. lll, p. 355 i 368.
moment qu'il ne fît un éclat et ne publiât solennellement, en la motivant, Tinterdiction prononcée contre Pusey. Toutefois, après réflexion et sur les représentations qui lui furent adressées, il recula devant les conséquences d'un tel acte. 11 finit même par s'adoucir un peu et se contenta d'insérer, dans son mandement de novembre 1851, un passage où, sans nommer expressément Pusey, il s'exprimait défavorablement sur certaines parties de son œuvre, et témoignait l'espoir que, par un désaveu complet des erreurs romaines, « il écarterait les suspicions qui, autrement, pourraient s'attacher à son ministère ». Peu après, prenant en considération de nouvelles assurances de Pusey, il consentit à ne plus maintenir la prohibition de prêcher et d'officier dans son diocèse ^
Si animé qu'il se fût montré contre Pusey, quand il avait cru apercevoir, derrière lui, le fantôme détesté du romanisme, Wilberforce n'en demeurait pas moins, par plus d'un côté, sympathique au mouvement High church. Tel il avait été dès ses débuts, tel il se montrait dans le gouvernement de son diocèse. Au lendemain même de ses contestations avec Pusey, en 1852, il se félicitait, comme d'un symptôme plein d'espé-
1 Life of Pusey, t. III, p. 313 à 327; — Life of Wilberforce, t. II, p. 93 à 113.