PUSEY ET L EVÊQDE WILBERFORCE
rance, qu'aucun des jeunes gens qui s'étaient présentés à son ordination, ne fût Loïc church^. N'allait-il pas à rencontre des traditions protestantes, lorsque, jugeant que l'Université ne suffisait pas à la formation des jeunes clercs et qu'il convenait d'y ajouter un séjour de deux années dans une maison purement ecclésiastique, tant soit peu analogue à nos séminaires, il ouvrait, en 1834, le collège théologique de Cuddesdon ? Quant à l'esprit qui régnait dans ce collège, on s'en fera une idée par ce seul fait qu'il eut, pendant plusieurs années, pour vice-principal, le Rév. Liddon, disciple et futur biographe de Pusey. L'un des élèves de Cuddesdon, plus tard converti à l'Eglise romaine, a pu affirmer que l'éducation qu'il y avait reçue, avait grandement contribué à le conduire au catholicisme'. C'était dans le même esprit que Wilberforce encourageait la prédication des missions dans son diocèse', et cherchait à faire accepter par son clergé l'usage tout nouveau des retraites ecclésiastiques'', que Pusey avait, le premier, eu l'idée d'emprunter à l'Eglise catholique^. Toutefois, on ne sera pas surpris de voir l'évêque d'Oxford s'arrêter, gêné et refroidi, dès qu'il croyait discerner, derrière ces innovations, quelque péril de papisme. Deux des premiers couvents de religieuses avaient été établis dans son diocèse, à Wantage et à
ï LifeofWilberforce,t. Il, p. 152.
2 L'Ame anglicane, par M. Ghapman, traduction de P. Ragey, p. U2.
8 Life of Wilberforce, t. II, p. 30 à 32, 436. * Ibid., t. II, p. 446-447.
6 Life of Pusey, t. III, p. 377-378.
Clewer'. Il s'y intéressait et s'en occupait beaucoup ; mais si sympathique qu'il fût à des fondations qui lui paraissaient enrichir la vie religieuse de son Église, il s'effarouchait des tendances romaines où conduisait forcément une piété ascétique, si étrangère au protestantisme ; disposé à encourager les couvents, s'ils pouvaient garder une pliysionomie bien anglicane, il préférait y renoncer, s'ils ne pouvaient se former que sur « un type semi-romain^ ».De même pour la confession et l'Eucharistie. 11 revendiquait, pour le prêtre, le pouvoir d'absoudre, croyait au bienfait de la confession qu'il faisait pratiquer notamment au collège de Cuddesdon ; mais il prenait peur quand il la voyait revêtir des formes trop romaines, se défendait de la vouloir habituelle et générale, et réprouvait la direction spirituelle telle que l'exerçait Pusey'. Il professait la foi à la Présence réelle et proclamait que le plus grand bienfait que Dieu pût faire à l'Eglise d'Angleterre, serait d'y faire revivre « le plein tempérament eucharistique » ; mais il s'inquiétait de certaines dévotions par lesquelles on s'appliquait à honorer le « saint Sacrement», et il leur trouvait volontiers une couleur de superstition papiste "*.
En somme, Wilberforce s'efforçait de se tenir sur une ligne, parfois assez imparfaitement définie, entre
1 C'est dans ce dernier couvent qu'était Ilariet Monsell, dont la vie édifiante a été racontée par le Rév. Carier; par bien des côtés, cette vie semble celle d'une pieuse religieuse catholique.
'■i Life of Wilberforce, t. II, p. 167, 168, 249, 279; — t. lll, p. 322 à 336.
3 Ibid., t. II, p. 385 et suiv.
* Ibid., t. m, p. 70-71.
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ceux qu'il appelait les ultras du puseyisme et les protestants du Loio church. Mais, si fortes que fussent ses répugnances contre les premiers, il n'allait pas, pour leur échapper, jusqu'à se livrer aux seconds. Le Rev. Hook, vicar de Leeds, lui avait écrit, un jour où il était particulièrement affolé par ses préventions antiromaines : « J'ai eu la mauvaise fortune d'être regardé covM^QViXilxig'hchurchman ; je pense que le temps est venu ou qu'il va bientôt venir où tous les bons churclimen devront aller à lord Shaftesbury ^ et à ses associés, pour faire cause commune avec eux contre ces traîtres. Ce sera pour moi une pilule amère, mais je suis prêt à l'avaler. » Wilberforce lui répondit par un conseil de patience. « Notre lutte avec des hommes comme lord Shaftcsbury, lui dit-il, est une lutte pour notre existence comme Église; ce qu'ils dénient, c'est le principe fondamental de l'Église catholique... Vous et moi, ne pouvons honnêtement faire campagne avec ces hommes, même pour nous débarrasser des dégoûtantes singularités romanisantes de ces singes gri maçants ^. »
Quoi qu'il en fût, d'ailleurs, des efforts de Wilberforce pour se tenir entre les deux partis, l'opinion ne s'arrêtait pas à ces nuances et s'habituait, peu à peu, à ne faire guère aucune différence entre luietlespuseyites avec lesquels il était si soucieux de ne pas se laisser compromettre. Golightly, l'ancien dénonciateur de
1 Lord Shaftesbury, comme je l'ai déjà dit, était le chef reconnu du parti evangelical et protestant.
s Lifeof Wilberforce, t. II, p. 393-394.
Newman et de Pusey, attaquait violemment, une première fois, Wilberforce à cause de l'esprit régnant au collège de Cuddesdon<, une seconde fois, à raison de son attitude générale ^ ; il déclarait que, par son fait, le diocèse d'Oxford était devenu « le centre du mouvement romanisant » et il allait jusqu'à faire le compte de tous ceux de ses proches qui étaient passés à l'Eglise de Rome. Un autre jour, les journaux, le Times en tête, prenaient à partie i'évêque d'Oxford, à raison de faits de confession imputée à un ecclésiastique de son diocèse^. Mais, si ces violences jetaient un moment quelque trouble dans l'esprit d'un homme qui redoutait à ce point d'être suspecté de romanisme, elles n'ébranlaient pas son autorité, et le clergé de son diocèse y répondait par des adresses de confiance.
Ce n'était pas seulement dans le gouvernement particulier de son diocèse, mais aussi dans ce qui concernaitl'organisation générale del'Église, que Wilberforce se montrait disposé à servir les idées Iligk church. De ses premiers rapports avecles Tractariens, il avait gardé une certaine notion de ce que devait être l'indépendance et l'autorité doctrinales d'une véritable Église, et il se rendait compte que rien n'en était plus loin que l'Eglise anglicane, telle qu'elle s'était montrée dans l'affaire Gor-
1 Life of Wilberforce, t. II, p. 358 à 373. 3 Ibid., t. II, p. 415 à 417.
3 Ibid., t. Il, p. 385 à 404.
PUSEY ET L ÉVÊQUE WILBERFORCB i'il
ham. Il ressentait le profond discréditqui en était résdlté pour elle, et notamment pour l'épiscopat. Pouvait-il en douter quand un churchman, aussi considérable et aussi dévoué que M. Gladstone, lui faisait, en 1852, confidence de la tristesse et du désarroi où le jetait cette constatation. « Par le jugement Gorham, disait M. Gladstone, un principe est posé qui permettra d'ôter toute leur force aux articles du Ci-edo, Tun après l'autre, à mesure que, par degrés successifs, l'opinion publique l'admettra et l'encouragera. Ainsi également un principe est posé qui permettra à l'Etat d'assumer habituellement la charge d'interpréter le Credo, aussi bien que les autres documents de l'Église. » Il indiquait ensuite pourquoi il n'espérait rien du corps épiscopal ; il rappelait comment on n'avait trouvé, pour protester contre ce jugement, qu'une minorité des évêques et du clergé, comment le primat avait institué un prêtre rejeté par son évêque, comment celui-ci avait admis, dans son clergé, le prêtre ainsi institué, comment les évêquee n'avaient pu s'entendre pour revendiquer le pouvoir de décider des points de doctrine. « Tout fait prévoir, ajoutait-il, que, dans les années qui vont suivre, le ton du Banc épiscopal, en ce qui concerne le dogme ou l'autorité enseignante, ira déclinant, au lieu de se relever. » A cette impuissance des évêques à s'unir pour défendre la doctrine de l'Eglise en péril, M. Gladstone opposait l'unanimité et la véhémence de leurs protestations contre le rétablissement de la hiérarchie catholique ou contre certaines innovations du ritualisme qui commençait alors à se montrer. « Le monde, disait-il, en u. 16
concluera que le protestantisme de l'Eglise d'Angleterre, tel qu'il est représenté par son épiscopat vivant, a un côté rigide et un élastique : rigide envers l'ancienne Eglise dont il devrait être la continuation et à laquelle il devrait être identique ; élastique envers le système qui détruit la doctrine, en détruisant l'autorité enseignante ^ . »
Wilberforce était fort ému d'entendre, dans la bouche de M. Gladstone, des plaintes qui semblaient emporter condamnation d'une Eglise aussi infidèle à sa mission ; et, à considérer l'état actuel de cette Église, il ne savait que répondre. Force lui était de confesser qu'il y avait une « grande part de très triste vérité dans ce que disait M. Gladstone ». Il avouait les défaillances, les divisions, l'impuissance de l'épiscopat, les attribuant aux « misérables choix d'évêques faits par lord John Russell et à l'effrayante faiblesse de caractère du primat ». Tout au plus tâchait- il d'établir que quelques prélats isolés comprenaient mieux leur devoir. A un si grand mal, il fallait donc trouver un remède. Lequel ? Il implorait à cet effet l'aide de Gladstone 2.
11 parut à Wilberforce que la première chose était de faire que l'Église d'Angleterre ne fût plus « sans voix », voiceless, comme elle l'avait été en présence du jugement Gorham. Dans ce dessein, il prit aussitôt fort à cœur l'idée de faire revivre une institution d'origine très ancienne qui s'appelait la Convocation. Avant la réforme, la ou plutôt les Convocations, — car il y en
• Life of Wilberforce, t. H, p. 125 à 433, « Ibid., t. Il, p. 125, 128, 129.
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avait une dans chacune des deux provinces de Canterbury et d'York, — constituaient une sorte de parlement ecclésiastique, divisé en « Chambre haute », où siégeaient les évoques, et en « Chambre basse », composée des représentants du clergé inférieur. Elles votaient les impôts à payer par TEglise, et délibéraient sur toutes matières l'intéressant. Après la rupture avec Rome, lacouronne, investie de la suprématie religieuse, n'avait pas toléré que le clergé eût, à côté d'elle, une représentation indépendante. Tout pouvoir avait donc été enlevé aux Convocations, devenues une vaine formalité, une « farce » au même titre que les prétendues élections épiscopales. L'apparence qui subsistait encore au seizième et au dix-septième siècles, s'était même presque complètement évanouie au dix-huitième ; et, depuis lors, il n'en était guère resté qu'un nom. Restaurer cette institution était une entreprise malaisée. On se heurtait aux défiances des ministres qui, tous, sans distinction de parti, avaient pris goût à avoir une Église « sans voix ». La presse était malveillante et railleuse. Dans le sein de l'Eglise anglicane, tous ceux qui tenaient au Loto church ou au Broad church voyaient de mauvais œil une émancipation sacerdotale qui ne devait pas profiter à leurs idées. Enfin, par habitude de domesticité politique, et aussi par crainte de manifester leurs divisions et leur impuissance, un bon nombre des évoques, dont le primat, n'étaient nullement curieux qu'on leur rendît un droit de délibération.
Ces difficultés n'arrêtèrent pas Wilberforce. Il se
mit à l'œuvre et y déploya ces qualités d'homme d'État qui faisaient dire, un jour, de lui, à Richard Cobden : « S'il n'avait pas été un prêtre, il aurait été un premier ministre *. » Il agit fortement sur ses collègues du Banc épiscopal, réveillant, pressant, entraînant les uns, discutant, bataillant avec les autres. En même temps, il négociait adroitement avec les hommes politiques et usait, dans ce dessein, de ses relations à la cour, notamment avec le prince Albert.
Un premier pas fut fait, en 1852, par l'autorisation donnée à la Convocation de siéger un jour pour rédiger une pétition à la couronne. L'arrivée au pouvoir de lord Aberdeen, à la fin de cette même année, fut, pour les partisans de la Convocation, une bonne fortune, non seulement parce que cet homme d'Etat apportait, dans les questions religieuses, son habituelle droiture et sa largeur de vues 2, mais aussi parce que son fils et secrétaire de confiance, Arthur Gordon, était entièrement dévoué à l'évêque d'Oxford et à ses idées. Toutefois, même avec cet appui, les progrès furent lents, laborieux, pénibles'. Lord Aberdeen, en dépit de ses bonnes dispositions personnelles et des sollicitations pressantes de son fils, était sans cesse arrêté par l'opposition des autres membres du cabinet; de plus, il redoutait les divisions des évêques, leur impuissance à
1 Life of Wilberforce, t. I, p. 283.
2 Voyez le magaifique hommage rendu à lord Aberdeen, par M. Guizot {Mémoires pour servir à l Histoire de mon temps, t. VIII, p. 276 et suiv.).
3 Sur les progrès de la Convocation, voyez Lifeof Wilberforce^ t. II, p. 136 à 201, 267 à 296, 437 à 445.
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s'accorder sur aucune question de doctrine, ce qui lui faisait dire un jour que « l'Eglise d'Angleterre était en réalité composée de deux Églises qui n'étaient maintenues ensemble que par les forces extérieures * ». Ajoutons que, même parmi les churchmen soucieux de rendre une voix à leur Eglise, les idées sur le rôle des Convocations étaient loin d'être concordantes. Tandis que les uns, comme Hort, contestaient l'autorité de cette assemblée en partie démocratique, et rappelaient que le gouvernement de l'Eglise appartenait de droit divin aux seuls évêques ^, d'autres, au contraire, en critiquaient la composition exclusivement ecclésiastique et demandaient qu'on y fît une place aux laïques ; ils y étaient encouragés, en voyant, à cette époque, fonder, dans divers diocèses, des Church Unions où les laïques avaient une large part et qui prenaient la défense des droits de l'Église avec une énergie qu'on ne rencontrait pas dans le clergé'. M. Gladstone était de ceux qui insistaient pour cette participation des laïques à l'action synodale; Pusey et Keble y étaient opposés* "Wilberforce, cependant, poursuivait avec persistance son entreprise. Quand, en 1855, il parvint, à faire siéger la Convocation pendant trois jours, il eut le sentiment d'avoir remporté une grande victoire. Dans les années qui suivirent, la Convocation continua à
i Lifeof Wilber forcent. II, p. 162.
2 Life and Le tiers of T. J. Anthony Hort, par A.-F. Hort, t. I, p. 267.
3 The History of the English Church Union, par Bayfield Roberts, p. 6 et suiv.
* Life of Pusey, t. III, p. 341 à 354.
gagner quelque terrain, mais très lentement ; elle n'avait toujours aucune autorité propre, aucun droit de prendre des décisions exécutoires et demeurait entièrement subordonnée à la couronne qui seule la convoquait, limitait la durée, l'objet et la portée de ses délibéralions. Rien du synode d'une Eglise maîtresse de sa doctrine et de sa discipline ; l'essence de l'anglicanisme s'y fût opposé.
Parvînt-on d'ailleurs à rendre un peu de vie à la Convocation, la subordination de l'Église à l'État subsistait toujours par ce seul fait que le tribunal d'appel, dans les questions religieuses, était le Conseil privé. Depuis qu'en 1850, ce vice de l'anglicanisme s'était manifesté, on sait avec quel éclat, avec quel trouble pour les consciences, rien n'avait pu être fait pour y remédier. Ce n'était pas qu'on ne sentît la nécessité et l'urgence de ce remède, ne fût-ce que pour arrêter les conversions au catholicisme. Les évêques s'en préoccupaient. On se rappelle que, dès 1850, au lendemain même du jugement Gorham, l'évêque Blomfield avait proposé, sans succès il est vrai, à la Chambre des lords, une nouvelle organisation de cette juridiction suprême^. Dans les années qui suivirent, notamment en 1850 et 1857,1a question lit l'objet de plusieurs •délibérations épiscopales'^. Wilberforce était naturellement un de ceux qui désiraient le plus vivement trouver la solution de ce problème. Mais, à chaque effort fait pour mettre sur pied un projet de réforme,
1 Voir plus haut, p. 153.
2 Lifeof Wilùer force, t. II, p. 350 à 356.