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on se heurtait à des difficultés insurmontables. Et celles-ci ne venaient pas seulement des résistances prévues du gjuvernement et du parlement; elles venaient de ce que les évoques n'arrivaient pas à se mettre d'accord, et que ceux-là mêmes qui sentaient le besoin d'une modification ne savaient à quel système s'arrêter. Proposer un tribunal exclusivement composé d'évêques, nul d'entre eux n'y songeait; cela leur eût paru inconciliable, en droit avec la suprématie royale qu'ils acceptaient comme le fondement de leur Eglise, en fait avec la conscience qu'ils avaient de leurs propres désaccords, de leur faillibilité et de leur manque d'autorité. Ajoutons que les partisans du Iligh church, avaient sujet de craindre qu'un tel tribunal ne fût pas favorable à leurs idées. On avait alors songé à se rabattre sur une solution mixte et à adjoindre aux légistes du Conseil privé, non plus à titre consultant, mais en qualité de juges, un certain nombre d'évêques; à la réflexion, Wilberforce et ses amis se demandèrent si cette adjonction ne serait pas plus compromettante qu'efficace, si elle n'aurait pas le tort d'engager la responsabilité de l'Eglise dans des jugements auxquels il valait mieux après tout ne laisser qu'un caractère civil. Devait-on donc, en fin de compte, se résigner au statu quo et s'avouer impuissant à trouver le remède, jugé si nécesaire et si urgent?
Il était des évêques qui, loin de regretter cette impuissance, s'en félicitaient et voyaient, dans ce statu quo, l'application normale des principes de l'anglicanisme. De ce nombre et au premier rang étaitTait. Nous
l'avons déjà entrevu, jeune fellowy dans la comrnon room de Balliol, fraîchement débarqué de Glasgow» encore imprégné de presbytérianisme écossais, observateur critique des débuts du Mouvement tractarien, l'un des rares jeunes hommes d'Oxford qui fussent alors absolument réfractaires à la séduction et à l'influence de Newman^. Nommé, en 1842, à la mort d'Arnold, headmaster de l'école de Rugby, il fut loin d'égaler son prédécesseur et eut peu de succès. En 1849, il échangea ce poste pour le décanat de Carlisle. C'est là que lord Palmerston alla le chercher, en 1856, pour l'élever d'emblée, par une faveur exceptionnelle, à l'important évêché de Londres. Le nouveau prélat était ambitieux et ne se piquait pas d'un détachement ascétique des choses de ce monde. Ward lui ayant alors demandé « s'il ne trouvait pas la responsabilité de cette position très lourde ». — « Oui, sans doute », répondit-il; puis, après une pause : « Je dois cependant, en toute franchise, ajouter que les entours en sont très agréables 2. » Il était entré dans la carrière ecclésiastique, comme il fût entré dans toute autre, avec la volonté d'en remplir exactement et dignement les obligations, mais sans rien d'une vocation inspirée par des motifs surnaturels. Il était fonctionnaire ecclésiastique, plutôt que prêtre ou évêque, et répugnait à tout ce qui paraissait trop clérical ou sacerdotal. Ce n'était pas que, dans son for intérieur, il manquât de
*■ Voyez la Renaissance catholique en Angleterre au XIX' siècle, 1" partie, p. 170.
* W. Ward and the Catholic Revival, p. 74.
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foi, OU même de piété. Les fragments de son journal intime le montrent plus occupé qu'on ne l'eût cru de la pensée de Dieu, l'implorant dans l'épreuve, lui demandant notamment, lors de sa promotion à l'épiscopat, la grâce de bien remplir sa fonction et de se garder de toute mondanité '.
L'élévation de Tait avait été bien vue à la fois des evangelicals et des « libéraux », de lord Shaftesbury et de Stanley. Qu'était-il donc lui-même? Tout en ménageant ces deux partis, il avait évité de se classer dans l'un ou dans l'autre. Le côté le plus net de son attitude, — et c'est par là sans doute qu'il plaisait à des hommes d'opinions différentes, — était son opposition absolue au High church qu'il jugeait être en contradiction avec le principe et les traditions de l'anglicanisme. Inutile d'ajouter qu'il repoussait le papisme. Toutefois, en cette matière, on constate chez lui, non sans surprise, moins de passion contre les personnes que chez tel high churchman, chez "Wilberforce entre autres. Lors de l'agitation contre la prétendue « agression papale », il avait refusé d'adhérer à une « alliance protestante » qui lui paraissait animée d'un esprit trop sectaire et trop intolérant 2. Il devait conserver, jusqu'à la fin, des rapports d'affectueuse
» Life of Tait, par Davidson et Benhara, passim, et notamment, t. I, p. 186, 190, 192.
- « Mon opinion arrêtée, écrivait-il à ce propos, est qu'on fait mieux tête au papisme, dans ce pays, par le zèle de chaque clergyman et de cliaque laïque jimleslnnt à faire son devoir dans la position où Dieu Ta placé, qiu^ par l'agitation qui semble impliquée dans la formation d'une association pour la défense du protestantisme. » {Life of Tait, t. I, p. 183-184.)
familiarité avec ceux de ses anciens amis d'Oxford, passés au catholicisme, par exemple Ward et Oakeley*. Plus préoccupé des questions de gouvernement que des questions de doctrine, il était particulièrement choqué, dans les aspirations du Iligh church, de celles qui tendaient à modilier la situation de l'Eglise par rapport à l'Etat. Erastien sans hésitation ni scrupule, incapable de concevoir l'Eglise comme une société indépendante, instituée par Dieo, n'y voyant qu'un département de l'État, chargé de maintenir les croyances et les pratiques sanctionnées par le Parlement, il se trouva être naturellement l'adversaire de Wilberforce, quand celui-ci tenta de ressusciter les Convocations ou de réformer le tribunal d'appel en matière religieuse. Dans l'une des réunions épiscopales, où ces questions étaient débattues en 1857, il proclamait que « la reine était théologiquement la tête de l'Eglise », chargée, en cette qualité, de « décider des points de doctrine », que « l'appel avait lieu de l'archevêque à la reine, au môme titre que de l'évêque à l'archevêque », et que « l'union de l'Eglise et de l'Etat en dépen-
1 11 notait sur sou journal, à la date du 10 février 1880 : « Lu, dans les papiers publics, avant d'ouvrir mes lettres, la mort du ciier Frédéric Oakeley, dans un temps l'un de mes plus proches et plus chers amis, et toujours l'un des plus vénérés. Gombieri j'ai ressenti la séparation l'ésultant de sa sécession à Rome ! Nous sommes restés, plusieurs années, éloignés l'un de l'autre. Mais, depuis que je suis arrive à Londres, j'ai essayé de le voir souvent, et ces renouvellements de la vieille intimité m'ont été très précieux. Il était un homme de Dieu et sacrifiait tout ce que le monde a de plus cher à sa conscience. II est triste que cela l"ait égaré. » {Life of Tail, t. II, p. j2o.)
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dait' ». Cette conception était très réfléchie chez lui, et il l'exprimait encore, l'année suivante, à propos d'une autre question, celle des évèques missionnaires. On s'était demandé si ceux-ci pouvaient être consacrés par les évêques des colonies, ou si la reine seule pouvait leur donner juridiction. Tait tenait pour la seconde opinion. « Dans les pays catholiques, disait-il, les évèques reçoivent mission du Pape. Dans notre pays, ils reçoivent mission de la reine qui tient la place du Pape^.» En protestant contre ces assertions, Wilberforce n'avait pas de peine à montrer qu'elles confirmaient les griefs des catholiques romains contre l'Eglise d'Angleterre*^ ; il lui était plus difficile d'établir qu'elles ne fussent pas la conséquence logique du schisme qui avait substitué la suprématie de la couronne à celle du Pape.
Très en vue, l'un et l'autre, Wilberforce et Tait se trouvaient donc personnifier, au Banc des évêques, les deux tendances en lutte, différant du reste au moins autant par leur caractère et leur tempérament que par leurs opinions : le premier, nature riche, abon-
1 Life of Wilher force, t. Il, p. 355-356. — Ces idées sont encore aujourd'hui professées par les théoriciens de l'anglicanisme. Le D' Jessopp disait, en janvier 1896, dans un article du Niiieleentk Century : « J'admets très bien que la souveraine de ce royaume est le chef de l'Église aussi bien que de l'État et, comme telle, au-dessus de toutes les personnes, dans toutes les causes aussi bien ecclésiastiques que temporelles. Admettre qu'on puisse appeler de la décision de la souveraine, dans une cause quelconque ecclésiastique ou temporelle, c'est enlever ipso facto la couronne, de son front et annihiler la suprématie royale.»
^ Life of Wilberforce, t. Il, p. 3TJ.
» Ibid., t. III, p. 3'J, 0-2,53.
dante, expansive, exubérante, mobile au point de faire suspecter parfois sa droiture, d'une sensibilité passionnée, capable de généreuses sympathies et d'animomosités injustes, orateur brillant, plein de feu et de ressources; le second, esprit positif, net, aiguisé,.un peu sec, fermé aux choses de la poésie, se déclarant lui-même incapable d'enthousiasme, moins homme de parole que d'action, énergique, tenace, plutôt que passionné; tous deux leaders habiles et influents, exerçant une action considérable sur leurs collègues, sur tout le clergé et même sur le monde politique. Longtemps on devait les voir se heurter, dans toutes les questions alors soulevées, et se disputer la direction de l'Église d'Angleterre.
Wilberforce n'avait pu prendre ainsi en main la cause du High church sans être conduit à se rapprocher de Pusey. Au lieu des lettres comminatoires de 1850 et de 1851, il en était venu, peu à peu, à se concerter avec lui pour une action commune. S'il persistait, en certains points, à marquer une dissidence, il le faisait sur un ton très adouci. C'était un grand soulagement pour Pusey. Celui-ci, cependant, n'en avait pas fini avec les déboires que lui causaient les défaillances des chefs de son Église.
En 1857, le Parlement était saisi d'un bill autorisant le divorce et le remariage religieux des divorcés.
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Jusque-là, le divorce n'était pas légalement admis ; seulement on pouvait solliciter du Parlement un acte spécial qui prononçait rupture du mariage ; le coût énorme de cette procédure en rendait l'usage rare et en faisait le privilège des très hautes classes. Le bill tendait à supprimer ce privilège, en effet fort immoral, et à généraliser le divorce en le mettant à la portée de tous. Pusey et ses amis furent parmi les adversaires les plus décidés du bill; Keble l'attaqua dans une brochure ; Gladstone le combattit aux Communes ; mais, à la Chambre des lords, les évéques firent triste figure ; plusieurs, dont le primat et Tait, soutinrent le bill et contribuèrent ainsi puissamment à le faire adopter, malgré l'opposition de Wilberforce ' . Le scandale causé par cette attitude de l'épiscopat s'est prolongé et dure encore ; au mépris des protestations des défenseurs de la loi chrétienne, protestations souvent faites à haute voix en pleine église, les évêques persistent à autoriser les membres de leur clergé à célébrer religieusement le mariage d'un divorcé, fût-ce de celui qui a été reconnu coupable d'adultère.
Ce n'étaient pas seulement les principes delà morale sociale que Pusey avait le chagrin de voir trahis par les chefs de son Eglise ; sur les dogmes qu'il jugeait les plus essentiels, par exemple sur celui de l'Eucharistie, il les trouvait incertains, défaillants, ou même hostiles. En 1853, appelé à prêcher devant l'Univer-
1 Life of Wilberforce, t. II, p. 342 à 349. Life of Tait, t. 1, p. 210 & 214.
site, il avait choisi hardiment, malgré les conseils plus timides de plusieurs de ses amis, entre autres de Keble, ce sujet de l'Eucharistie qui, dix ans auparavant, en une circonstance analogue, lui avait attiré une condamnation ^ Les suspicions dont il se sentait enveloppé, loin de l'intimider, l'excitaient à confesser sa foi. 11 reproduisit, sous une forme plus didactique, la doctrine de son premier sermon, affirmant la réalité objective de la présence du Christ dans l'Eucharistie, tout en cherchant à la distinguer de la transsubstantiation de la théologie romaine. Ses amis et lui-même n'étaient pas sans préoccupation sur les suites de cette manifestation. Contrairement à leur attente, le sermon passa sans susciter aucune dénonciation ni poursuite'^. Furent-ils tentés d'en conclure que le dogme de la Présence réelle était enfin accepté, ou au moins toléré, dans l'Église anglicane? Ils ne purent longtemps se faire cette illusion.
A la fin de 1853 et au commencement de 1854, l'un des plus ardents controversistes du parti anglo-catholique, l'archidiacre Denison, prêcha, dans la cathédrale de "Wells, une suite de sermons, où il exposait ouvertement la doctrine de la Présence réelle. Il fut aussitôt dénoncé, pour hétérodoxie, par un clergyman du voisinage qui agissait sous l'impulsion de V Evangelical Alliance. Divers incidents de procédure amenèrent l'archevêque de Canterbury, qui était alors le docteur
1 Voyez Renaissance catholique en Angleterre au XIX' siècle, i" partie, p. 264 à 266.
2 Life of Pusey, t. III, p. 422 à 426.
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Sumner, à se substituer, comme juge de la poursuite, à Tévêque du diocèse. Les griefs portaient principalement sur ces deux assertions de l'archidiacre : 1° qu'un culte était dû à la Présence réelle, quoique invisible, du corps et du sang du Christ, dans la sainte Eucharistie, sous la forme du pain et du vin; 2° que les méchants et les non-croyants recevaient, dans l'Eucharistie, le corps et le sang du Christ. Pusey et Keble furent très émus de cette poursuite. Le premier y voyait le signe que le « Low churcli entreprenait, contre lui, et ses amis une guerre d'extermination ». Le second déclarait que si la doctrine dénoncée était jugée inconciliable avec l'enseignement de l'Église d'Angleterre, « la réalité même de la communion des membres de cette Église avecl'Eglise universelle serait mise en question». Aussi tous deux cherchèrent-ils avec angoisse les moyens de venir au secours de Denison et de défendre la foi en péril. Telle était l'incertitude dogmatique régnant jusque chez les meilleurs esprits de l'anglicanisme, que Pusey et Keble eux-mêmes avaient eu peine à se mettre d'accord sur les doctrines contestées. Pusey eût abandonné volontiers l'adoration pour s'attacher à la réalité de la présence dans la communion des méchants, tandis que Keble, très ardent pour l'adoration, n'était pas sans doute sur l'autre question. Pendant ce temps, le procès suivait son cours et, après diverses péripéties, le 22 juin 18oo, l'archevêque de Canterbury, assisté des assesseurs qu'il avait désignés, jugea que, sur les deux points contestés, le langage de l'archidiacre Denison était contraire à la doctrine de l'Éorlise d'Ang'lelerre.
Un délai lui était accordé pour se rétracter. Peu après, Denison ayant déclaré qu'il n'était pas en son pouvoir de faire la rétractation requise, se vit définitivement condamné et privé de son vicariat ainsi que de son archidiaconé.
L'émoi fut au comble chez les Puseyites. L'orthodoxie de l'Église leur paraissait plus compromise encore que par l'affaire Gorham, car, cette fois, le jugement émanait d'un tribunal épiscopal et non de juges civils. On commentait, en termes indignés, ce que Keble, malgré sa modération habituelle, appelait « ce misérable jugement ». On s'alarmait de l'effet qu'il produirait sur les consciences troublées et des bruits qui couraient de nouvelles « sécessions à Rome » . Que faire pour limiter le mal et atténuer le danger? Après bien des tâtonnements, on aboutit à une protestation dans laquelle Keble, Pusey et seize autres signataires déclaraient que les doctrines condamnées avaient été généralement admises dans l'Église et appelaient de ce jugement à un synode des évêques de la province de Canterbury, et, si besoin était, à un libre synode de toutes les Églises de leur communion. Envoyée aux évêques, cette protestation fut mal reçue même par ceux d'entre eux qui ne passaient pas pour être hostiles au High church. Seul, l'évêque d'Exeter y fit assez bon accueil. Wiberforce, dont l'attitude en toute cette affaire fut un peu embarrassée, détourna ses amis de signer, non qu'il approuvât le jugement, mais il n'approuvait pas non plus certaines assertions de Denison qui lui paraissaient trop proches du romanisme. Dans