‹ La Renaissance Catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 5)Chapitre 7 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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clésiastiques. L'archevêque de Canterbury se contenta d'obtenir de Gobât une explication plus ou moins satisfaisante de ses écrits antérieurs et une adhésion aux formulaires anglicans; moyennant quoi, il le consacra évêque, le 5 juillet 1846 \

L'autre affaire, qui fit beaucoup plus de bruit, concernait ce docteur Hampden, dont la nomination à une chaire de théologie à Oxford, en 1836, avait, en raison de son latitudinarisme antidogmatique, causé tant d'émoi, et contre lequel la Convocation des membres de l'Université avait, à cette occasion, voté une motion de censure ^. En 1842, à la faveur de la réaction qui se produisait alors contre letractarianisme,on avait tenté de faire revenir la Convocation sur son vote ; elle s'y était refusée. Le docteur Hampden était donc encore sous le coup decettecensure, quand, en novembre 1847, le premier ministre, qui était lord John Russell, s'avisa de le désigner au choix de la couronne pour l'évêché d'Hereford^. Le Premier tenait à nommer des évêques « libéraux » qui réagissent contre le mouvement High church et « fortifiassent ce qu'il appelait « le caractère protestant de TEglise ». A ce point de vue, il savait gré à Hampden du scandale dont il avait été autrefois le sujet : c'était un titre à sa faveur, le seul même, car.

1 Life of Pusey, t. III, p. 70 à 78.

2 La Renaissance catholique en Angleterre au XIX' siècle, première partie, p. 122 à 125.

^ Sur les événements qui vont suivre, cf. Life of Pusey, t. III, p. 158 à 16G ; — Life of Bishop Wilberforce, t. I, p. 417 à 515; — Life of lord John Russell, par Spencer Walpole, t. I, p. 475 à 480 ; — Life of Stanley, t. 1, p. 347 à 353.

par ailleurs, le personnage était médiocre. Si docile que fût le clergé, la mesure lui fit l'effet d'un affront. De toutes parts, les protestations s'élevèrent. Pusey, Keble et leurs amis ne furent pas les seuls à s'indigner; comme en 1836, ils eurent avec eux beaucoup d'evangelicals et même certains partisans des idées Broad church qui ne pouvaient s'empêcher de trouver la nomination tout au moins impertinente. On vit ce fait, inouï depuis la Réforme, de treize évêques adressant au chef du ministère une remontrance collective. D'autres prélats, dont le primat, exprimèrent leur désapprobation, avec moins d'éclat, dans des lettres particulières à lord John Russell.

Ce soulèvement n'aboutit qu'à rendre plus manifestes la servitude de l'Eglise et la faiblesse des évêques. Le ministre écarta tout d'abord les réclamations avec une raideur hautaine, et y opposa le droit supérieur de la suprématie royale ; dans les plaintes faites, il affectait de ne voir qu'une manœuvre de « cette partie du clergé qui partageait les opinions de M. Newman, mais qui n'avait pas eu l'honnêteté de le suivre dans son changement de profession »; il n'était pas étonné, ajoutait-il, que « de telles personnes redoutassent de voir, sur le banc épiscopal, un homme résolu à maintenir les doctrines protestantes ». Ainsi rebutés, les mécontents tentèrent les voies judiciaires et voulurent poursuivre le docteur Hampden, pour enseignement hérétique, devant son évéque qui était Wilberforce ; mais celui-ci, très animé au début contre la nomination du nouveau prélat s'adoucit tout d'un coup et, après avoir paru accueillir

la poursuite, finit par s'y opposer; beaucoup virent là une palinodie et la jugèrent sévèrement^.

Y avait-il du moins, dans la procédure de l'élection épiscopale, quelque point par où l'opposition pût faire obstacleàla volonté ministérielle?N'était-il pas dit que, quand un siège était vacant, le successeur devait être élu par le chapitre qui recevait de la couronne un « congé d'élire», et ensuite confirmé par un conseil représentant le métropolitain et les évèques de la province? Oui, mais ces reliques de l'ancienne indépendance n'étaient qu'un trompe-l'œil. La lettre royale qui envoyait au chapitre le « congé d'élire », contenait le nom du personnage qui devait être élu; aucun autre choix n'était possible, et les membres du chapitre qui s'y fussent refusés, ainsiqueles évoques qui ne l'eussent pas confirmé, auraient encouru toutes les pénalités d'un prsemunire, ce qui impliquait confiscation des biens. Comprend-on maintenant que des anglicans aient dénoncé eux-mêmes ce qu'ils ont appelé «la farce du congé d'élire »? Dans de telles conditions, lord John Russell s'inquiétait peu des démarches des opposants. Au doyen du chapitre d'Hereford, qui lui annonçait que sa conscience l'obligerait à refuser son vote au nouvel évêque, il se bornait à répondre par ces quelques mots d'une ironie froide : « Monsieur, j'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre, dans laquelle vous me signifiez votre intention de violer la loi. » Au jour du vote, les membres du chapitre, intimidés, n'osèrent

1 Sur ce qui a été dit pour excuser et expliquer cette conduite, voyez Life of Bishop Wilberforce, t. I, p. 417 et sq.

suivre le doyen, et deux seulement sur seize refusèrent leurs voix. L'élection devait ensuite être confirmée à Bow Church par une commission composée du vicaire général, délégué par le primat, et de deux légistes laïques. Là encore, la « farce » continua. Au jour fixé, suivant l'ancienne procédure pieusement conservée, l'appariteur invita les opposants à se présenter; ceux-ci s'y étaient préparés, mais quand ils voulurent exposer leurs griefs, la commission décida, après débat et délibération qu'elle ne pouvait les entendre. La Cour du Banc de la reine, saisie en appel de cette décision, la confirma. La question fut portée à la Chambre des lords, par l'évêque d'Exeter; on lui répondit, au nom du gouvernement, « qu'il ne pouvait être un moment supposé que la couronne voulût appeler à l'épiscopat un personnage indigne », que l'invitation faite aux opposants était de « pure forme », qu'il n'avait jamais été fait usage de la faculté ainsi offerte, qu' « autrement, la prérogative de la couronne serait très sérieusement atteinte » et qu'on « préservait l'Eglise d'un grand mal et d'un dangereux scandale, en ne permettant pas aux objections de se produire ». Un suprême effort auprès de l'archevêque de Canterbury, pour obtenir de lui une enquête ecclésiastique, n'eut pas plus de succès. Le primat se déclara « obligé, par sa charge, d'obéir à l'ordre de Sa Majesté», et, le 26 mars 1848, il procéda à la consécration de l'évêque imposé par lord John Russell.

Le plus grave, en cette affaire, n'était pas encore le plus ou moins d'orthodoxie du nouvel évêque, d'autant

que, sur ce point, Tobscurité même de ses écrits permettait de discuter à perte de vue ; c'était la manifestation criante de l'absolue dépendance où se trouvait l'Église par rapport au pouvoir politique. Ne voyait-on pas, en effet, les évêques choisis par le ministre suivant ses préférences ou ses antipathies de parti, et ces évêques, une fois nommés, réduits à n'être que les instruments du gouvernement, les meilleurs même habitués à considérer cette obéissance comme le premier devoir de leur lonction^ ? Certes, rien n'était plus fait pour démontrer que l'Eglise anglicane manquait des conditions que la conscience religieuse, mieux éclairée, commençait à juger essentielles à toute Eglise véritable. Les catholiques se rendaient compte de ce qu'une telle constatation avait de favorable pour eux, et Ms' Wiseman y insistait dans un article publié, en décembre d847, par la Revue de Dublin.

Pusey souffrait du tort fait ainsi à son Eglise. C'était, disait-il, « le plus grand coup qui lui eût été porté depuis la sécession de Newman ». La conduite des évêques l'attristait et l'indignait. « Ils sont tous contre nous », écrivait-il. Leur défaillance lui paraissait bien plus fâcheuse que le choix fait par le ministre d'un Hamp-

1 L'un des mieux intentionnés parmi ces évêques, le D"" Moberly, disait un jour à un clergyman auquel il se croyait obligé, en application des décisions de cours de justice, de faire des injonctions que sa propre conscience n'approuvait pas: « Puissé-je me conduire envers vous en évoque I Mais je ne le puis pas. Je suis convaincu qu'il est impossible à un évêque anglican de désobéir à la loi, quoique le jour puisse venir oîi il aura à renoncer à son siège. » {UAme anglicane, par M. Chapman, ministre anglica» «onverti, traduit par le P. Ragey, p. 240, 241.)

den. « Un acte de tyrannie, déclarait-il, ne nuit pas à rÉglise ; il n'en est pas de même de la trahison de ses propres gardiens. » Il ne cachait pas les inquiétudes qu'il en concevait pour beaucoup d'âmes, déjà hésitantes, mais il tenait à bien marquer que, quant à lui, sa fidélité n'en était pas ébranlée. « Je ne suis pas troublé, écrivait-il, parce que je n'ai jamais attaché aucune importance aux évêques. C'était peut-être la différence entre Newman et moi ; il s'appuyait sur les évêques, et ceux-ci lui ontmanqué; je m'appuyais sur l'Église anglaise et sur les Pères, considérés, audessous de Dieu, comme son soutient » Pusey n'expliquait pas, il est vrai, ce que pouvait être une Eglise ainsi -considérée en dehors de ses chefs et de sa hiérarchie.

Keble, lui aussi, s'appliqua à rassurer ceux que les hérésies épiscopales faisaient douter de leur Eglise. 11 leur rappelait que les formulaires condamnant ces hérésies subsistaient, malgré tout, comme la règle de l'Eglise ; puis il ajoutait :

Bien loin de se retirer parce que de telles doctrines sont malheureusement tolérées, c'est, pour chacun, une raison de plus de rester à son poste et de faire de son mieux, comme il me semble qu'ont fait saint Basile et d'autres, avec les évêques semi-ariens de leur temps. Aussi longtemps que les formulaires de l'Église demeurent sans changement, je ne puis voir comment la tolérance de l'hérésie chez un évêque ou chez l'autre, ou même dans tout l'épiscopat, peut être autre chose qu'une question de dis-

1 Life of Pusey, t. III, 161 à 163.

cipline, non de doctrine, et je pensais qu'il avait été toujours de règle, depuis les jours de Donatus, que les questions de discipline alîectent le bien-être et non l'être de l'Église... Quant à l'érastianisme^, plus j'y pense, plus je crois voir que nous sommes sur un meilleur terrain que nous n'avons été au moins depuis la Révolution, et si les gens veulent être maintenant patients et persévérants, nous avons toute chance de rendre ce terrain bon. La seule chose qui nous ruinerait serait Timpatience'^.

Si les faits contredisaient Pusey quand il voulait prouver aux catholiques que l'Eglise anglicane n'était pas, par essence, entachée d'hérésie protestante, ils ne lui apportaient pas un moindre démenti quand il défendait le puseyisme d'être un acheminement à Rome. Tels, entre plusieurs autres, les incidents qui seproduisirent, en 1846 et 1847, à l'église de S. Saviour's, à Leeds. Cette église avait été construite dans le quartier le plus populaire de cette ville industrielle, aux frais de Pusey qui n'y avait pas dépensé moins de six mille livres. 11 s'était décidé à cette fondation, en 1839, lors de la mort de sa femme, pour expier, disait-il, les péchés qui lui avaient mérité cette grande douleur. Soucieux, du reste, de cacher sa libéralité, il s'était donné comme l'intermédiaire d'un bienfaiteur ano-

1 On sait que l'Érastianisme était la doctrine qui subordonnait l'Église à l'État. Le mot vient de Thomas Érastus (1523-1583), théologien protestant de liâle.

2 John Keble, par Look, p. loi à 133.

nyme qui demandait seulement à faire inscrire sur le porche ces mots : « Vous qui entrez dans ce lieu saint, priez pour le pécheur qui l'a bâti. » La construction s'était poursuivie de 1839 à 1845, non sans se ressentir de la crise que traversait alors le Mouvement d'Oxford. Le vicaire de Leeds, le révérend Hook. d'abord très favorable à cette fondation, n'avait pas tardé à en concevoir quelques inquiétudes. Esprit généreux mais passionné, aussi prompt aux animosités qu'aux engouements, il était de cette école High church qui, tout en ayant sympathisé à l'origine avec le tractarianisme, gardait de violentes préventions contre ce qui, de près ou de loin, sentait le papisme; de là, l'esprit ombrageux avec lequel il avait surveillé tous les détails de la construction. L'évêque de Ripon, dont dépendait Leeds, n'était que trop disposé à s'associer à ces méfiances : ainsi avait-il interdit le vocable primitivement choisi de ITolt/ cross ; il n'avait permis l'inscription du porche que sur l'assurance donnée que le « pécheur » dont il y était question, vivait encore; il avait exigé qu'on substituât une table en bois à l'autel en pierre projeté ; enfin, il avait refusé l'usage d'un calice sur lequel Pusey, après la mort de sa fille, avait fait graver ces mots : Propitius esto, Domine, Lucix*.

En dépit de ces petites difficultés, l'église était terminée à la fin de 1845; restait à en faire la consécration qui était fixée au 28 octobre, et, à l'occasion de

> Life of Pusey, t. 11, p. 466 à 488.

laquelle, Pusey et des hommes plus ou moins engagés dans le Mouvement tractarien, Keble, Marriott, Manning, Isaae Williams, Copeland, Richards, Dodsworth, Churton, devaient prêcher toute une neuvaine de sermons. La sécession de Newman, survenant à ce moment, mit tout en question ; Hook et son évêque, plus inquiets et plus nerveux que jamais, voulaient qu'on renonçât aux prédications ou tout au moins qu'on y fît des déclarations nettement antiromaines. Parmi les prédicateurs annoncés, quelques-uns, découragés, se retirèrent d'eux-mêmes. Pusey, néanmoins, tint bon. Il fit observer qu'on ne pouvait supprimer les cérémonies projetées, sans confesser par cela même le désarroi de l'Eglise anglicane. Quant à une déclaration antiromaine, il s'y refusa absolument. « Je suis persuadé, écrivait-il à Hook, que notre tlglise n'aboutira à rien par des vues protestantes. » Et, après avoir montré la nécessité de s'appuyer sur la primitive Eglise non divisée, il ajoutait : « Dans la proportion où nous le ferons, je suis sûr que notre protestation contre Rome en sera atténuée, et que nous verrons qu'elle est catholique, en quelques points, au moins, où l'on nous a enseigné à la considérer comme non catholique. Mon désir est de traiter de la vérité positive, sans controverse, et de m'abandonner à Dieu pour ce qui en sortira ^ . » Hook céda devant la persistance de Pusey. Tout s'accomplit, dans les premiers jours de novembre, suivant le plan convenu. Durant neuf jours, dix-neuf sermons se suc-

1 Life of Pusey, t. II, p. 489, 490.

cédèrent, où, les idées anglo-catholiques furent prêchées, sans y mêler de controverse contre Rome. A la fin, seulement, les ecclésiastiques, réunis à cette occasion, signèrent une adresse à l'évêque où, faisant allusion à la « détresse du moment » et au « profond chagrin que leur causait le départ de ceux qui venaient de quitter leur communion », ils affirmaient leur résolution de ne pas s'abandonner au « découragement », leur confiance que la main paternelle de Dieu serait toujours sur leur Église » et leur volonté de « se donner plus généreusement aux devoirs auxquels il avait plu au Seigneur de les appeler dans cette portion de sa vigne ». De cette « semaine bénie », comme il l'appelait, Pusey sortit heureux et consolé. 11 se flattait d'apporter, dans sa chère église de S. Saviour's, une démonstration concrète et vivante de l'anglicanisme tel qu'il le rêvait, d'un anglicanisme qui revenait aux croyances et aux pratiques catholiques, sans se soumettre à Rome. Les révérends Ward, Mac-MuUen et quelques autres ecclésiastiques, appelés par lui à desservir cette église, se mirent aussitôt à l'œuvre, avec une grande ardeur et non sans succès. Mais leur enseignement doctrinal et le genre de vie religieuse qu'ils cherchaient à susciter, inquiétaient et irritaient les protestants. Des dénonciations furent adressées à l'évêque. Le vicaire de Leeds, Hook, toujours impétueux, reprocha violemment à Pusey d'avoir implanté, à Leeds une « colonie de papistes » qui venait y défaire son œuvre de dix années ; il donnait même à entendre qu'il soupçonnait là je ne sais quel dessein de trahi-

son. Pusey répondit, avec une douceur attristée, qu'il ne pouvait voir là, entre Hook et lui, qu'un « terrible malentendu » ; il rappelait que tout ce qu'il avait fait dans la détresse de la récente crise, il l'avait fait pour retenir dans l'Église les âmes tentées d'en sortir ; et c'était lui qu'on soupçonnait de traîtrise ! il protestait humblement, mais fermement, contre cette injustice ; il se refusait du reste à rien modifier à sa conduite, se portait garant que le clergé de S. Saviour's ne comptait que des serviteurs dévoués de l'Eglise d'Angleterre, et terminait en invitant son correspondant à s'unir à lui pour demander au Dieu de toute paix que cette affaire finît par la paix. Hook ne fut pas désarmé par ces déclarations. Ses lettres à Pusey se succédèrent, chaque jour plus alarmées, plus agressives. Il l'accusait de « jésuitisme » non, disait-il, qu'il le crût lui-même un jésuite, mais il le croyait « sous l'influence des Jésuites »; il le menaçait de faire un éclat, s'il ne mettait fin aux trahisons de la « colonie semi-papale » installée par lui au cœur de Leeds; menace d'autant plus sérieuse que l'évoque paraissait vouloir intervenir et prendre des mesures de rigueur. D'autre part, l'attitude du clergé de S. Saviour's n'était pas pour apaiser la querelle : échauffé par la lutte, poussé à bout par les attaques, il accentuait encore davantage, dans son enseignement et dans le culte de son église, tout ce qui effarouchait les protestants, et il ne craignait pas, en plus d'une circonstance, de prendre publiquement position contre le vicaire de Leeds. Malgré tout, Pusey, avec sa tran-

quille obstination, refusait de rien céder aux criailleries des mécontents, aussi bien qu'avec son optimisme un peu trop confiant, il persistait à affirmer la fidélité anglicane de ses collaborateurs. A toutes les plaintes, à toutes les récriminations, il répondait par un appel à Tesprit d'union, de charité et de paix, à l'obligation où étaient les membres d'une Église si divisée « d'avoir patience les uns avec les autres^ »,

Tandis que la controverse se prolongeait ainsi sans aboutir, la logique des situations et des idées agissait. Chez le membre le plus distingué de S. Saviour's, le révérend Mac-Mullen, l'évolution de la croyance fut précipitée par la violence même des attaques dont il était l'objet de la part des représentants de l'anglicanisme, et, dans les premiers jours de 1847, il passa à l'Église romaine, avec plusieurs laïques de sa paroisse ; il ne faisait du reste que devancer la plupart de ses confrères de S. Saviour's qui devaient le suivre à intervalles plus ou moins éloignés. Ce fut avec une sorte de cri de triomphe que Hook s'empressa d'annoncer à Pusey que « Mac-Mullen et ses dupes s'en étaient allés rejoindre la Mère des Abominations », et il le mit en demeure de licencier ce qui restait d'un clergé si suspect ^.

Le coup fut rude pour Pusey. « C'est un brisement de cœur, écrivait-il à un ami, mais on n'a pas à choisir son propre châtiment. » 11 sentait que l'édifice était à

1 Sur cette correspondance de Hook et de Pusey, voyez Life of Pusey, i. 111, p. 112 à 128.

2 Life of Pusey, t. 111, p. 128.

rebâtir entièrement, « après cet ouragan qui avait tout balayé ^ ». Il ne voulut pas cependant abandonner son œuvre, ni renoncer à choisir lui-même, dans le même esprit, le nouveau curé de S. Saviour's. Seulement où le trouver ? Ceux à qui il s'adressa d'abord se dérobèrent; il lui fallut frapper à plusieurs portes. Quand, enfin, il réussit à trouver un candidat qui acceptait ce poste, il ne put lui remettre en main qu'une œuvre absolument désorganisée et où tout était à recommencer. Il fallait s'attendre que les conversions de S. Saviour's fussent exploitées par les adversaires du Puseyisme. Ils n'y manquèrent pas et redoublèrent de violence. Il n'était pas jusqu'aux amis de Pusey. dont plusieurs reculaient, tristes et inquiets, en doute, sinon sur sa loyauté, du moins sur sa prudence et sur sa clairvoyance, soigneux, en tout cas, de ne pas se laisser trop compromettre en sa compagnie. Ceux-là même qu'il croyait les plus proches de ses idées, lui tenaient un langage qui n'avait rien de consolant. Manning, qu'il avait appelé à son secours, lui répondait qu'il ne pouvait, en présence de de tels faits succédant à beaucoup d'autres, s'étonner de la méfiance croissante dont les hommes du Mouvement étaient l'objet. Sans aucun ménagement pour les illusions où Pusey se complaisait, il proclamait que « la tendance directe et certaine de ce qui restait du Mouvement originaire, était vers l'Eglise romaine » ; il montrait « combien faibles et fragmentaires étaient

1 Life of Pusey, t. III, p. 134.

les raisons par lesquelles les hommes de ce Mouvement avaient fait une halte sur la pente où ils se trouvaient, tout en continuant peut-être insensiblement à la descendre »; il déclarait évident que ces « hommes étaient en train de réviser la Réforme », que « la doctrine, le rituel etla pratique de l'Eglise de l'Angleterre ne leur suffisaient pas ». « Tout cela me prouve, continuait-il, que les eaux ont outrepassé les bornes de l'Église d'Angleterre, telles qu'elles ont pu être établies à n'importe quelle époque depuis Henri VIII... Je ne dis pas cela à titre de reproche, mais en le déplorant. Comment faire pour y remédier, je ne prétends pas le dire. » Manning ne se trompait pas, quand il ajoutait en terminant : « Je crains que cette lettre n'ajoute encore au poids de vos tristes pensées ; mais comment pouvoir nous en libérer ^ ? » Si attaqué ou si délaissé qu'il fût, Pusey se refusait cependant à écouter ceux de ses amis qui, comme Gladstone, le pressaient de désarmer les préventions par quelque déclaration publique contre le romanisme; il tenait toujours à garder ce qu'il appelait sa « neutralité » à l'égard de Rome, et il ne voulait pas acheter un retour de popularité par des « déclamations vagues » qu'il jugeait contraires à la justice, à la charité, à l'intérêt des âmes.

La persistance de Pusey à demeurer sur le terrain où il s'él' t placé, témoignait à la fois de son courage et de son aveuglement; il tenait aussi peu de compte

' Life of Pusey, t. III, p. 135.

des clameurs hostiles que des leçons données par les événements. Ce n'était pas qu'il se fît aucune illusion sur l'étendue des suspicions dont il était enveloppé. « Toute confiance en moi s'en est allée, écrivait-il à M. Gladstone ; je ne dis pas que cela n'a pas été mon fait; mais elle s'en est allée, excepté chez quelquesuns qui m'aiment, et elle est même ébranlée chez plusieurs de ceux-ci. Tout semble donc fait pour me détourner de chercher à faire quelque chose pour l'Église, je veux dire de chercher à agir sur elle dans son ensemble. Je me sens une personne suspecte; je ne vais à aucun meeting, je ne participe à aucune société ; je ne pourrais que rendre suspecte la chose à laquelle je prendrais part. » Il déclarait se rabattre sur l'action individuelle qu'il se croyait appelé à exercer sur nombre d'âmes qui s'adressaient à lui : c'est le travail qu'il lui semblait que Dieu lui avait donné, en lui retirant l'autre ; il voulait s'y consacrer et espérait « en avoir fini avec les controverses qui avaient rempli jusqu'alors la plus grande partie de sa vie théologique, controverses au dedans ou au dehors de l'Eglise d'Angleterre » ; il se flattait maintenant de pouvoir « descendre en paix à son tombeau ». Du reste, s'il avait le « cœur brisé », il se défendait d'être abattu et découragé. « J'ai, disait-il, pleine foi dans l'Eglise d'Angleterre, même quand cette tempête est sur elle et qu'elle semble aller à la dérive, parce que personne ne peut et ne veut la guider. Malgré tout, « le vent et la tempête accomplissent la parole de « Dieu »; ils porteront cette Église où 11 veut la conduire, et porte-

pont aussi ceux qui sont en elle dans le port où ils voulaient être, c'est-à-dire en Lui-même *. »

Si fâcheux que fussent, pour les idées chères à Pusey, les incidents de S. Saviour's, ils étaient peu de chose, comparés à ce qui se préparait ailleurs. A Tinsu du public et de Pusey lui-même, dans le mystère d'une conscience, s'ébauchait une « sécession », dont l'accomplissement devait avoir presque autant de retentissement que celle de Newman. Il s'agissait de Manning, c'est-à-dire de celui de tous les hommes du Mouvement qui paraissait le plus attaché à son Eglise et le plus déclaré contre Rome ; de celui qui écrivait, à propos de la conversion d'un des disciples de Newman : « J'aimerais mieux suivre le convoi d'un ami vers sa tombe, que d'apprendre un tel pas »; de celui qui déclarait, à la fin de 1845, à son plus intime confident : « Je me sens incapable de douter de notre Eglise » ; de celui enfin auquel toutes les consciences troublées se sentaient inspirées de demander une direction qui dissipât leurs doutes et affermît leur fidélité.

A quelle époque la première fissure se produisit-elle dans la foi de Manning ? Il semble bien que V Essai de

> Life of Pusey, t. III, p. 144 à 146.

Newman sur le De'veloppemeni de la doctrine chrétienne, qu'il avait lu d'abord en vue d'un projet de réfutation, n'avait pas été sans lui ouvrir des horizons imprévus, lui faire se poser des questions auxquelles il ne trouvait pas de réponse dans l'anglicanisme. En considérant son Église à la lueur de ces idées nouvelles, il y avait découvert des faiblesses dont il ne s'était pas jusqu'alors avisé. Dès 1846, il marquait, dans une note intime, ce qui lui semblait le mal organique et fonctionnel de de cette Eglise : il la voyait, d'une part, « séparée de l'Eglise universelle et de la chaire de Pierre, assujettie au pouvoir civil sans appel possible, dépouillée du sacrement de pénitence et du sacrifice quotidien de l'Eucharistie »; d'autre part, elle lui apparaissait « sans discipline, sans unité dans la dévotion et le rituel, sans éducation pour les clercs, sans vie sacerdotale chez les évéques et les prêtres, sans prise sur la conscience populaire, incrédule aux mystères et insensible au monde invisible. » En même temps, il se rendait compte du (« grand changement qui s'opérait dans ses sentiments à l'égard de l'Église de Rome » : celle-ci lui « semblait plus près de la vérité et l'Église d'Angleterre en plus grand péril ». « J'ai conscience, disait-il, d'être de moins en moins capable de prêcher dogmatiquement. Si je le fais, je vais au-delà de nos formulaires. Bien que n'étant pas pour cela romain, je cesse d'être anglican. J'ai conscience que ma confiance et ma sympathie sont fort diminuées. » Il écrivait, un autre jour : « Le filet resserre ses mailles autour de moi. » Ou encore : « J'ai éprouvé plus de difficulté à argumen-

ter en faveur de l'Eglise d'Angleterre, et aussi à faire des objections contre l'Eglise romaine. Je sens comme si une lumière était tombée sur moi. Quelque chose est là qui me fait me dresser et qui me dit : Vous finirez dans l'Église romaine. » De tous ces aveux confiés en secret à son journal, faut-il conclure que Manning avait perdu la foi de son Eglise ? Non ; comme il l'écrivait lui-même, il se bornait à noter « les étranges pensées qui le visitaient », en se demandant si ce n'étaient pas des pièges du « tentateur », un « amour dangereux des nouveautés », le châtiment de quelques péchés mortels. Aussi était-il disposé à croire qu'il était plus sûr de combattre ces doutes que d'y céder ^

Lamaladiequi, au commencement de 1847, mit Manning, pendant plusieurs semaines, en face de la mort, fut, on le sait, l'occasion d'un long colloque de son âme avec Dieu ^. Il paraît y avoir été plus occupé à examiner ses faiblesses morales qu'à sonder le fondement dogmatique de ses croyances. A peine, dans le journal de cette période, relève-t-on une ou deux allusions à ses doutes. Ceux-ci cependant ne sont pas dissipés; bien au contraire, ils semblent s'être précisés, et, au sortir de cette maladie, Manning se décide, pour la première fois, à en faire confidence à un tiers : c'est le sujet d'une longue lettre écrite, le 16 juin 1847, à son cura te de Lavington, le révérend Lapriraaudaye, qu'il

1 Life of Manning, par Purcell, t. I, p. 483 à 487. » Voyez plus haut, p. 104, 105.

a pris depuis quelque temps pour confesseur ' . Il s'y montre ce que nous le connaissons, homme de gouvernement plus que théologien abstrait : ses doutes portent moins sur des abstractions doctrinales que sur des principes d'organisation spirituelle. Il commence par rappeler, avec quelque complaisance, ses efforts pour garder les âmes à l'anglicanisme, pour combattre les tendances romaines ; il se flatte de n'avoir jamais rien fait ni rien dit qui pût ébranler aucune fidélité ; tout ce qu'il a écrit l'a été pour défendre, avec amour et espérance, l'Eglise d'Angleterre. Et cependant des difficultés se sont élevées dans son esprit, dont il précise l'origine : il rapporte comment, des idées sorties du Mouvement tractarien, deux surtout l'avaient frappé dès le début, l'idée de l'unité et celle de l'infaillibilité, conditions nécessaires d'une Eglise véritable; il avait cru d'abord pouvoir concilier ces principes avec l'adhésion à l'Eglise anglicane et le rejet de l'Eglise romaine; il s'en était expliqué dans des sermons prêches en 1835 et 1838 ; mais, depuis, à considérer les problèmes de plus près, il s'est demandé s'il leur avait donné une solution satisfaisante, et force lui est d'avouer qu'il ne pourrait plus republier ce qu'il avait écrit autrefois. L'étude des Pères et de l'histoire ecclésiastique lui fait maintenant considérer avec effroi l'idée de soutenir la thèse des théologiens anglicans. Il voudrait bien sans doute pouvoir mettre de côté ce problème ; mais le pût-

• Voyez le texte complet de cette lettre dans Life of Manning, t. 1, p. 467 à 473.

il pour lui-même, qu'il en serait empêché par ses devoirs envers ceux qui, tous les jours, le consultent à ce propos. Il précise donc, en ces termes, les points sur lesquels il faut absolument savoir à quoi s'en tenir :

i" L'infaillibilité de l'Église n'est-elle pas une conséquence nécessaire de la présence de la troisième personne de la Trinité et son perpétuel office qui a commencé le jour de la Pentecôte? Cela me semble être révélé par l'Écriture. Une perpétuelle présence, un perpétuel office et une perpétuelle infaillibilité, — c'est-à-dire une voix vivante témoignant pour la vérité et contre l'erreur, sous la direction de l'Esprit du Christ, — paraissent choses inséparables.

2° N'est-ce pas une partie de la volonté révélée et de l'ordonnance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que l'Église devrait être sous un épiscopat uni, avec une tête visible, comme les apôtres furent unis avec saint Pierre? Il ne s'agit pas tant, pour moi, de la question de primauté, que de l'unité del'épiscopat...

Ces deux questions sont deux principes d'où découlent tous les détails... Le concile de Chalcédoine, que l'Église d'Angleterre reconnaît, les montre tous les deux sous une forme et avec une netteté que je ne puis plus maintenant concilier avec ce que, jusqu'à présent, j'ai cru soutenable.

Manning se rend bien compte que de telles déclarations peuvent être interprétées comme l'annonce de sa prochaine sécession; mais il affirme que nulle perspective ne saurait lui inspirer plus de répugnance et presque de terreur :

Tous les liens de la naissance, du sang, de la mémoire, de l'affection, du bonheur, des intérêts, toutes les séduc-

tioas qui peuvent agir sur une volonté, m'attachent à ma croyance actuelle. En douter, c'est révoquer en doute tout ce qui m'est cher. Si je devais y renoncer, ce serait pour moi comme la mort. Croyez alors qu'il ne faudrait pas moins qu'une masse d'évidence... pour m'empêcher de fermer les yeux et d'accepter l'Église d'Angleterre de confiance, pour toujours, comme je l'ai fait dans le passé, avec un cœur aimant. Mais l'Église d'Angleterre elle-même me renvoie, par son canon, à l'antiquité, et, en lui obéissant, je trouve là ce que je ne puis résoudre... Je ne vous demande pas d'aborder vous-même ces questions. Je désire seulement que vous voyiez que mes difticultés ne viennent ni d'imagination ou d'excitation, ni d'un manque d'amour pour l'Église d'Angleterre... Ne vous croyez pas obligé à me répondre... Mais donnez-moi vos prières, pour écarter les fautes que vous voyez ou croyez voir en moi.

Ce qui n'était pas fait pour diminuer l'embarras et l'angoisse de Manning, c'est que, comme il l'écrivait à Robert Wilberforce, « par tout le pays, des gens se levaient qui lui demandaient de les délivrer des doutes et des difficultés avec lesquels il était lui-même aux prises^ ». Il eût jugé déloyal envers l'Eglise de rien laisser voir de ses propres incertitudes, et, d'autre part, comment employer des arguments de la valeur desquels il n'était plus sûr ? Il s'y essayait cependant, s'appliquant à raffermir les fidélités en péril, ou au moins à faire ajourner toute résolution de changement. Ainsi agissait-il notamment avec un clergyman que j'ai déjà eu occasion de nommer, le révérend Allies 2. Depuis la

1 Life of Manning^ t. I, p. 464.

2 "Voyez plus haut, p. 32 et sq.

conversion de Newman, l'esprit de M. Allies avait été en travail ^ : il s'était imposé de passer plusieurs années à scruter les raisons de ses doutes, lisait beaucoup, n'écrivait pas moins, et allait, presque tous les ans, passer quelque temps sur le continent, pour observer sur place le catholicisme. A ce régime, il acquérait un sentiment de jour en jour plus vif des lacunes et des vices de l'anglicanisme, il ressentait un attrait plus fort pour le catholicisme où il retrouvait tout ce dont il déplorait l'absence dans son Église, et cependant il ne concluait pas. Tout en reconnaissant l'Eglise de Rome comme la véritable Eglise, il persistait à voir en elle une Eglise corrompue Ses publications, si choquantes qu'elles fussent parfois pour ses coreligionnaires, tendaient encore à justifier l'anglicanisme du reproche de schisme ^. Bien des liens d'ailleurs le retenaient. S'il restait en correspondance avec Newman, il avait des rapports beaucoup plus fréquents avec Keble, avec Pusey et surtout avec Manning qu'il consultait de préférence dans ses crises d'âme. Ainsi fit-il notamment en jum 1847. Manning, dans sa réponse, le mit en garde, en invoquant sa propre expérience, contre des idées nouvelles, des apparences de lumière, sur l'origine desquelles il était facile de se faire illusion. « Le péché, disait-il, peut souvent fausser notre vue, sans que nous en ayons

• Ce travail intérieur a été longuement raconté, par M. Allies, lui-même, dans un livre déjà cité, A Life's décision

- Témoin un livre dont les éditions successives parurent en 1846 et 1848, et qui avait pour titre : The Church of England cleared from th.e charge of schism, upon testimonies of Councils and Fathers of the first six centuries.

conscience. Comme dans le cas de Samuel, c'est par trois fois qu'il faut entendre la voix de Dieu. Quand on répond bien sincèrement : « Parlez, Seigneur, votre « serviteur écoute », il ne peut y avoir là une conscience à l'état de résistance contre Dieu^ » Faisant allusion à sa récente maladie, Manning ajoutait, « qu'il avait lui-même été amené, dans ces derniers temps, à envisager plus qu'il ne l'avait jamais fait auparavant, la probabilité d'avoir bientôt à rendre ses comptes », et que, « tout en ayant beaucoup d'anxiété sur ce qu'il elail, il n'en avait pas du tout sur l'endroit où il était ». Sa conclusion était qu'Allies n'avait pas encore entendu ce troisième appel qui seul pouvait l'obliger à se mettre en mouvement. Le tout était dit avec une autorité calme, douce, réfléchie, qui, au témoignage môme de son interlocuteur, fit sur lui une grande impression^. Beaucoup furent ainsi, à cette époque, détournés par Manning de ce qu'il croyait être la tentation romaine. Pour plusieurs, dont était M. Allies, ce ne devait être qu'un retard. Pour d'autres, son intervention ne fut que trop décisive, et elle aboutit à les maintenir pour toujours dans l'Eglise que lui-même devait quitter.

A la suite de sa maladie, un voyage sur le continent, particulièrement en Italie, fut recommandé à Manning, pour parfaire sa convalescence. Quelques-uns de ceux

1 On se rappelle que Newman avait, lui aussi, fait allusion à l'épisode de Samuel, pour en tirer la même conclusion. (La Renaissance catholique en Aîigleterre, première partie, p. 187.)

2 A Life's décision, p. 98 et 99.

LES MECOMPTES DU PDSEYISME 137

qui devinaient son état d'esprit, se préoccupaient de le voir faire un séjour un peu prolongé en pays catholique. Il les rassura ; il rappela qu'il avait déjà séjournéàRome et que « l'effet en avait toujours été hautement répulsif » ; il ajoutait que nul attrait de dévotion ne pouvait agir sur lui en cette matière, et que ses « difficultés » étaient d'un ordre tout différent ' . Son voyage qui, sauf une interruption d'un mois, dura près d'une année, de juillet 1847 à juin 1848, le conduisit en Belgique, en Allemagne, en Suisse, puis en Italie où il passa l'hiver et le printemps. Son journaP le montre tout occupé à fréquenter les églises catholiques, à suivre les offices, à écouter les sermons, à visiter les couvents, à causer avec les prêtres et surtout avec les religieux, à s'informer des choses du culte; presque aucune trace de curiosité profane, pittoresque ou artistique; tout au plus, à Rome, dans les premiers mois si agités de 1848, s'intéressa-t-il aux redoutables problèmes de politique religieuse avec lesquels se débattait la générosité inexpérimentée de Pie IX. L'occasion se présentait-elle d'entretenir des prêtres en vue, le P. Ventura ou l'abbé Gerbet, il la saisissait avec empressement. Il fit visite à Newman, alors à la Propagande, et se promena avec le jeune compagnon de l'illustre converti, Ambroise Saint-John, Reçu, deux fois, en audience par Pie IX, il en sortit surpris et un peu attristé de ne pas le trouver plus au courant des choses et des hommes de l'anglicanisme ; « cela me lit

1 Life ofManning, t. I, p. 472.

2 lùid., t. I, p. 343 à 418.

sentir notre isolement », disait-il plus tard. Le Pape l'avait accueilli cependant avec bonté ; il avait loué les œuvres charitables faites en Angleterre. « Quand les hommes font de bonnes œuvres, avait-il dit. Dieu donne sa grâce. Je prie, chaque jour, pour l'Angleterre. » Ilien, du reste, n'avait révélé au Pontife qu'il recevait l'homme destiné à être l'un des principaux instruments de sa politique religieuse.

Quel fut sur Manning l'effet de ce séjour prolongé en terre catholique? On ne voit pas qu'il ait, cette fois, rien ressenti de « l'impression répulsive » de ses précédents voyages. S'il trouvait que quelques-uns de ses interlocuteurs ecclésiastiques le pressaient un peu indiscrètement, s'il s'étonnait que leur bon sens se refusât à comprendre sa prétention d'être à la fois anglican et catholique, séparé de Rome et membre de l'Eglise universelle, il conservait néanmoins, de la plupart de ces entretiens, un bon et doux souvenir; tel celui qu'il rapporta de son pèlerinage à Assise, des longs colloques qu'il y avait eus avec un vieux moin'e franciscain, et du a baiser de paix » que tous deux avaient échangé en se quittant ^ Il admirait et goûtait la chaude piété, le symbolisme harmonieux de la liturgie catholique qu'il comparait au vide glacial du culte protestant. Dans les églises où il passait presque tout son temps, assistant dévotement à la messe ou au salut, on eût dit qu'il se sentait à l'aise et comme chez lui. En cela, sa conduite différait de ce qu'avait été celle de la plupart

» Life of Manning, t. I, p. 402 à 406.

des convertis de 1845, ceux-ci, avant leur soumission à Rome, avaient évité, par scrupule ou par répugnance, toute fréquentation des prêtres et des églises catholiques, si bien que l'un d'eux, étant entré par mégarde dans une de ces églises, s'en était enfui précipitamment, en proie à ce qu'il appelait lui-même une « panique de conscience ^ ». Et cependant, gardons-nous de croire que Manning eût fait, pour cela, un pas décisif vers le catholicisme. Non, son état d'esprit était toujours le même ; il ne croyait pas faire acte d'infidélité à son Église, en tâchant de mieux connaître une « autre branche » de l'Eglise universelle et en goûtant ce qu'il y trouvait de bon

D'ailleurs, pour Manning, comme naguère pour Newman, les doutes venaient moins de ce qu'il apprenait sur le catholicisme en interrogeant ses représentants, que de ce qu'il savait par lui-même de l'anglicanisme , durant son voyage, il était beaucoup plus ébranlé par les nouvelles qui lui arrivaient d'Angleterre que par ce qu il voyait à Rome. C'était le moment, en effet, où la nomination du docteur Hampden à l'évêché d'Hereford mettait en grand émoi, outre Manche, tout le monde ecclésiastique. De loin, Manning en était singulièrement troublé. Il s'expliquait à ce sujet, le 12 février 1848, dans une lettre écrite under the seal, c'est-à-dire sous le sceau de la confession, à Robert Wilberforce, « Je sens, disait-il tout d'abord, ma position altérée par cet événement et, à moins que les raisons que je vais vous

1 Historical noies of the tractarian Movement, par Oakeley, p. 112.

donner ne soient démontrées être sans force, je ne puis penser sans terreur à l'avenir, » Il établissait donc que les écrits de Hampden étaient hérétiques et que « l'épiscopat devenait participant de cette hérésie, ainsi que toute TEglise, tous les prêtres et laïques en communion avec cet épiscopat » ; c'était, à ses yeux, le signe que « l'Eglise d'Angleterre avait abdiqué son oflice de gardien de la tradition catholique », et qu'on ne pouvait plus parler du « témoignage » apporté par elle de « la révélation divine », sinon à titre d' « épitaphe»; il ajoutait que cet événement avait mis en lumière une « vérité malheureuse, à savoir que le pouvoir civil était le juge dernier de la doctrine en Angleterre, principe hérétique autant qu'athéistique » ; aussi concluait-il : « Je ne sais pas comment je puis servir un corps que je ne puis défendre. Je suis réduit à un choix entre ma foi et tout ce qui lui sert de fondement, d'un côté, et, de l'autre, tout ce qui m'est cher dans la vie. Les principes par lesquels je me suis efforcé, non sans succès, grâce à Dieu, de retenir les autres dans l'Église d'Angleterre, sont faussés. » Manning se défendait d'écrire dans un moment de trouble ou d'excitation : « Ce sont, disait-il, des idées qui se sont développées avec persistance dans mon esprit, durant ces dix dernières années, et les événements extérieurs ne font que vérifier de vieilles craintes et appuyer sur des réalités, de vieilles convictions. » Trois jours après, il revenait, dans une autre lettre, sur le même sujet : « Il y a des vérités à ce point capitales et impérieuses que je ne puis les éluder. Telle est l'infail-

libilité du corps mystique du Christ... Si l'Eglise d'Angleterre ne participe pas à cette divine propriété, elle ne m'apporte plus aucun fondement à notre foi... Je ne puis pas ne pas être inquiet de l'état de l'Angleterre sur ce point. Il ne peut être nié que nous avons, dans notre épiscopat et chez nos prêtres, deux théologies contradictoires... Et j'ai peur que Hampden, s'il est consacré, ne nous force à avouer plus encore ^)) Manning était-il donc, cette fois, décidé à quitter une Église dont il sentait à ce point les faiblesses ? Pas encore. 11 lui fallait plus de temps pour arracher de lui-même des préjugés si enracinés, pour rompre des liens si étroits et si chers. N'en avait-il pas été ainsi pour Newman ? N'en sera-t-il pas de même pour nombre de leurs amis et de leurs disciples? Qui s'en étonnerait ? Qui oserait surtout, à ce propos, soupçonner un défaut de sincérité ou de droiture? N'avons-nous pas déjà entendu Newman répondre à des soupçons de ce genre, par cette parole de saint Augustin : « Que ceux-là soient sévères, qui n'ont pas connu les difficultés qu'on éprouve à distinguer Terreur dé la vérité et à trouver le vrai chemin de la vie, au milieu des illusions du monde. »

Du moment qu'il ne jugeait pas devoir quitter l'Église et qu'il y conservait ses fonctions, Manning se croyait obligé de la servir, en continuant à ne rien trahir de ses propres difficultés intérieures. A peine de retour en Angleterre, il se trouvait amené, en qualité d'archidiacre,

» lÀfe of Manning, t. I, p. 308 à 513.

à s'expliquer, dans son mandement de juillet 1848, sur le cas de Hampden dont la consécration était alors un fait accompli ; loin de dénoncer le scandale, il se crut obligé par sa charge à l'atténuer ; il argua de ce que Hampden n'avait pas été noté officiellement d'hérésie et de ce qu'il avait, au moment de sa consécration, déclaré accepter toute la doctrine qui était de foi dans l'Eglise. « Il semble, disait-il, que nous sommes maintenant dispensés de nous faire une opinion sur d'anciennes affirmations théologiques justement censurées; nous pouvons accepter la déclaration publique récente, comme un fait clôturant un passé qu'une nouvelle nécessité peut seule rouvrir^. » Ce mandement fut diversement jugé; s'il rassura quelques-uns, d'autres accusèrent Manning d'être un politique trop souple et trop complaisant. Au fond, quoi qu'ait insinué son étrange biographe, il agissait par scrupule de loyauté plus que par calcul d'ambition : c'était une conséquence, entre beaucoup d'autres, de la situation fausse où le plaçait la contradiction des doutes intimes de sa conscience et des devoirs extérieurs de sa charge.

Si grande d'ailleurs que fût la réserve à laquelle Manning se croyait tenu, il ne pouvait absolument cacher l'état vrai de son âme à ceux qui le voyaient d'un peu près. M. Allies qui, pour son compte, était toujours dans les mêmes perplexités et qui se rapprochait de plus en plus du catholicisme sans se décider à y entrer, écrivait, le 14 décembre 1848, sur son journal

1 Life of Manning, t. I, p. 477 à 479.

intime, au sortir d'une entrevue avec Manning et Henry Wilberforce :

Autant que j'en puis juger, M. et H. W. sont aussi peu satisfaits, que je le suis moi-même, de l'état actuel des choses parmi nous, aussi peu capables de voir leur chemin, aussi embarrassés de donner, de ce qui se passe des deux côtés, une explication qui satisfasse pleinement leurs cœurs et leurs consciences. M. est circonspect, et H. W, impétueux; mais je pense qu'au fond il n'y a pas grande différence entre eux ou avec moi-même. J'ai été très réconforté par cette entrevue*.

L'émotion de l'affaire Hampden n'était pas apaisée, qu'un autre incident se produisait qui mettait plus encore en lumière le vice de l'anglicanisme, sa complicité avec l'hérésie et sa dépendance de l'Etat. En novembre 1847, le révérend Gorham, présenté par la couronne pour une cure du diocèse d'Exeter, se vit refuser l'institution par l'évèque, le D"" Phillpotts, qui lui reprochait de soutenir, sur la régénération baptismale, des doctrines hétérodoxes La notion du baptême, comme plusieurs autres parties du dogme chrétien, était devenue singulièrement flottante dans l'Eglise anglicane, beaucoup d'evangelicals, dont était Gorham, professaient que le baptême n'effaçait pas nécessairement, chez l'enfant, le péché originel ; pour

1 A Life's décision, par Allies, p. 135.

produire ce résultat, il devait avoir été précédé ou accompagné d'une grâce intérieure que les signes du sacrement n'obligeaient pas Dieu à accorder. C'était ôter presque toute sa valeur au sacrement. Les tenants de cette opinion croyaient pouvoir invoquer l'un des Trente-neuf articles; ceux qui, au contraire, prétendaient, comme l'évêque Phillpotts, maintenir la vieille doctrine catholique, s'appuyaient sur les formulaires du Pray^r hook, dans l'office du baptême. Ce point n'était pas le seul où les Articles et le Prayer booh s'accordaient mal.

Le révérend Gorham déféra la décision de l'évêque à la Cour des Arches; c'était la plus ancienne cour consistoriale de l'archevêché de Canterbury, chargée, de longue date, de juger certaines causes spirituelles ; seulement elle avait subi, avec le temps, un changement qui était dans l'esprit de l'Eglise établie : au lieu d'être composée comme autrefois d'ecclésiastiques, elle avait fini par se résumer en un seul juge laïque qui s'appelait le « doyen des Arches ». Dans le cas particulier, la décision du doyen, rendue le 2 août 1849, donna raison à l'évêque. Gorham ne se tint pas pour battu et en appela au Comité judiciaire du Conseil privé de la reine, corps exclusivement laïque et politique, qui, depuis 1832, était compétent pour juger souverainement ces sortes d'instances; il avait remplacé, à cette date, la Cour des Délégués qui, elle aussi, émanait de la couronne, mais était du moins composée en partie d'ecclésiastiques ; tout au plus apportait-on ce tempérament d'adjoindre quelques évêques au Conseil privé

quand il s'agissait de causes religieuses : ainsi désigna-t-on, dans le cas particulier, l'archevêque de Canterbury, celui d'York et l'évêque de Londres ; ceux ci ne devaient siéger qu'à titre d'assesseurs des sept autres juges laïques, et leur présence ne modifiait pas le caractère du tribunal.

Quand la juridiction spirituelle avait été transférée au Conseil privé, ce changement s'était fait tout naturellement et s'^ns soulever aucune réclamation. C'était en effet la conséquence logique de la suprématie royale, substituée par les réformateurs du xvi* siècle à la suprématie du Pape, ce qu'un vieux clergyman traduisait par ces mots : « Je ne pouvais digérer le Pape, alors je me suis décidé à avaler le roi^ » Comme le remarquait Newman, l'opinion anglaise s'était habituée à « incorporer le protestantisme dans la personne du souverain », à y voir, avant tout, « la religion du trône » ; si bien que « douter de la vérité de sa doctrine, c'était manquer à la fidélité envers le souverain'^ ». Mais, depuis quelques années, des idées nouvelles s'étaient fait jour ; le Mouvement d'Oxford avait réveillé là notion oubliée d'une Église véritable, maîtresse de sa doctrine et de sa discipline. Beaucoup n'admettaient plus aUssi facilemeilt que l'Eglise établie fût un département de l'Etat, à peu près au même titre que l'armée ou la flotte. Aussi quand, en 1849, l'appel de Gorham au Conseil privé mit si crûment en lumière la dépen-

1 L'Ame anglicane, par M. II. E. Chapman, p. 175.

2 Seconde « lecture » sur la Situation des catholiques en Angleterre.

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