‹ La Renaissance Catholique en Angleterre au XIXe siècle (volume 5)Chapitre 8 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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dance de l'Église, quand on vit la décision d'un évêque sur une question de dogme et de discipline, soumise à l'arbitrage souverain d'un tribunal politique, une émotion inattendue éclata dans une partie du monde anglican; ce fut comme une répétition aggravée du scandale naguère causé par la promotion épiscopale du D"" Hampden. Seulement, si l'on voyait le mal, on voyait beaucoup moins le remède. On ne discernait ni comment échapper à cette conséquence de la suprématie royale, ni comment la concilier avec les conditions d'une véritable Eglise. Un problème nouveau se trouvait ainsi posé devant les consciences, aussi difficile à résoudre qu'impossible à éluder. A vrai dire, il n'a pas, depuis lors, cessé de peser sur l'anglicanisme et, des raisons qui ont déterminé beaucoup de ses fidèles à se convertir au catholicisme, ce n'a pas été la moindre.

Pusey était de ceux qui sentaient « quelle chose malheureuse serait une décision judiciaire, cassant un jugement ecclésiastique et contredisant les Credo ». Mais il ajoutait aussitôt, avec son parti-pris de résignation optimiste : « Toutefois, si Dieu n'écarte pas ce malheur, il nous faut en tirer le meilleur parti possible et nous asseoir près des eaux de Babylone, peinant sous l'esclavage. » Sa correspondance avec les théologiens ou les légistes de son école, le montre en quête de quelque expédient qui empêchât le mal ou tout au moins en dégageât la responsabilité de l'Église; mais il ne parvenait pas à le trouver. Sur le fond même de la question, sur la juridiction religieuse à imaginer pour concilier la suprématie royale qu'il n'osait repu-

dier et l'indépendance doctrinale qu'il sentait nécessaire à son Église, il n'était pas plus heureux. De toutes les consultations qu'il sollicitait ou donnait, ne ressortait que l'impuissance où le réduisait sur ce sujet le vice propre de l'établissement anglican. Il se gardait néanmoins d'en rien conclure contre une Eglise dont il n'admettait pas qu'on pût douter, et son dernier mot était, comme toujours, un conseil de patience et de laisser faire. Attendant de Dieu la solution qu'aucun moyen humain ne paraissait devoir apporter, il déclarait que « cela lui semblait un cas où il y avait lieu de laisser le navire aller à la dérive, sans le pousser dans aucune crique ' ». Aussi comprend-on qu'à cette époque, un autre clergyman^ dont la foi anglicane, au contraire, était ébranlée, dit de Pusey : « 11 paraît voir l'Église d'Angleterre, non comme elle est, mais à travers une telle atmosphère d'amour filial, que ses traits en sont travestis ou sublimisés ^. »

Le 11 décembre 1849, s'ouvrent, devant le Comité udiciaire du Conseil privé, les débats sur l'appel de Gorham. Près de trois mois s'écoulent, mois d'anxiétés pour beaucoup de consciences, avant que le jugement ne soit rendu, le 8 mars 1830. Ce jugement casse la décision de la Cour des Arches et donne raison à Gorham contre son évêque. Sur les sept juges laïques et les trois prélats assesseurs, un seul laïque, le vice-chancelier, et un seul évêque, celui de Londres, se sont prononcés contre l'appelant. Dans sa décision longue-

1 Life of Pusey, t. III, p. 203 à 228. •i A Life'» décision, par Allies, p. 100.

ment développée, le tribunal commence par se défendre d'avoir « autorité et juridiction pour fixer les matières de foi » ; mais il ajoute aussitôt, ce qui revient sensiblement au même, qu'il lui appartient « d'examiner ce que la loi dit être la doctrine de l'Église d'Angleterre, d'après le sens légal de ses Articles et Formulaires » ; à son avis, « une cour de justice ne devait pas se montrer trop minutieuse et trop rigide dans des affaires de cette nature » ; recherchant ensuite quelles opinions ont été professées sur le baptême par M. Gorham, il juge que ces opinions, quelle qu'en soit l'exactitude théologique, ne sont pas contraires à la doctrine déclarée de l'Eglise anglicane et qu'on ne peut par suite en arguer pour exclure celui qui les soutenait du bénéfice auquel il a été nommé.

De cette décision, il ressort donc, d'abord que l'Etat, en dépit de quelques précautions de langage, prétend décider, par ses juges, des croyances de l'Eglise, ensuite qu'il use de ce droit pour ouvrir libre entrée à des doctrines que beaucoup jugent hérétiques. L'émoi et l'agitation que le seul fait de l'appel avait suscités dans le monde religieux, se trouvent ainsi portés au comble. Tandis que les evangelicals, depuis longtemps mal disposés pour la doctrine sacramentelle, et les « libéraux », toujours heureux de ce qui favorise le latitudinarisme dogmatique, applaudissent bruyamment^, tous ceux qui ont rêvé d'une Église soucieuse de son orthodoxie et de son indépen-

1 Voyez notamment un article de Stanley, publié dans la Revue d'Edimbourg de juillet 1830.

dance, gémissent ou s'indignent. Un légiste, d'esprit très mesuré, sir Roundell Palmer, ne craint pas de dire que « l'Eglise est déshonorée par ce jugement* », et Gladstone, malade, se dresse sur son séant, à la première nouvelle qu'il a de la sentence : « L'Eglise est perdue, s'écrie-t-il, si elle ne se relève par quelque acte d'autorité ^. »

Cet acte sauveur, quel peut-il être? La campagne des opposants paraît d'abord entamée avec quelque vigueur. L'évêqued'Exeter, personnellement en cause, envoie à l'archevêque de Canterbury une protestation véhémente : il y déclare, à l'adresse directe de son métropolitain, que celui-ci « en sanctionnant une décision légale par laquelle l'Église abandonne une partie essentielle de la foi, confirme ainsi, en tant que cela dépend de lui, que l'Eglise à laquelle il préside, ne fait pas partie de l'Église de Jésus-Christ ». « Dans cette confusion, ajoute-t-il, est-ce qu'on ne sera pas tenté de se demander où est la vérité ? Quelquesuns voudront la chercher ailleurs, dans l'Église de Rome. » Il finit par ces paroles qui seraient très graves, si elles ne devaient pas rester lettre morte : «Je proteste devant l'Église d'Angleterre, devant la sainte Église catholique^ devant Celui qui est son Chef divin, contre l'acte par lequel vous donnerez mission et charge d'âmes, dans les limites de mon diocèse, à un ecclésiastique qui déclare professer les hérésies soute-

1 iJfemona^s par Roundell Palmer, earl of Selborne.part. I, t.II, p. 69.

2 Life of Manning, 1. 1, p. 528.

ibo LA i;;:aAissance catholique en Angleterre

Jiucs par M. Gorham. Je proteste que quiconque lui donnera mission, avant qu'il se soit rétracté, soutiendra et favorisera les dites hérésies. Je déclare enfin que je ne puis rester sans péché, et, grâce à Dieu, je ne resterai pas en communion avec celui, quel qu'il soit, qui abusera ainsi de la haute charge qui lui est confiée. » Cette protestation, immédiatement publiée, a un grand retentissement; quatre éditions sont enlevées en un seul jour.

Les chefs de l'ancienne école tractarienne sont naturellement à la tête de ceux qui protestent. Aussitôt après le jugement, ils ont plusieurs conférences chez M. Gladstone et chez M. Hope, pour arrêter un ensemble de «Résolutions». Parmi les treize signataires, sont des clergymen comme Manning, Robert et Henry Wilberforce, Pusey, Keble, et des légistes comme Hope et Badeley. Gladstone a pris une part active aux pourparlers, mais il recule, au moment de signer : « Croyez-vous, dit-il, à mi-voix, à Manning, qu'une telle démarche puisse se concilier avec le serment que j'ai prêté comme conseiller privé de la couronne^ ? » Bien que la rédaction , préparée d'abord sous l'influence de Manning, ait été un peu atténuée dans les délibérations successives, le texte définitif n'en implique pas moins une sorte de condamnation conditionnelle de l'Eglise anglicane. Il y est dit notamment :

... Que l'Église d'Angleterre sera liée par la sentence du 1 lÀfe of Manning, 1. 1, p. 539.

Conseil privé, à moins qu'elle ne rejette ouvertement et expressément la doctrine erronée qui s'y trouve sanctionnée...

Qu'une partie de l'Église qui abandonne ainsi la signification essentielle d'un article du Symbole, renonce non seulement à la doctrine catholique contenue dans cet article, mais aussi à la fonction et à l'autorité lui permettant de témoigner et d'enseigner en qualité de membre de l'Église universelle;

Que, par un tel acte accompli sciemment et volontairement, cette portion de l'Église devient formellement séparée du corps catholique et ne peut plus assurer à ses membres la grâce des sacrements et la rémission des péchés;

Que toutes mesures doivent être prises, sans délai, pour obtenir une déclaration faite d'autorité par l'Église, de la doctrine du saint baptême, à laquelle la sentence récente a porté atteinte...

L'agitation s'étend dans le pays entier. Partout les hommes attachés aux idées High church, laïques ou clergymen, provoquent des réunions, signent des adresses à la reine ou aux évêques, publient des brochures où ils affirment leur foi dans la vertu régénératrice du baptême et réprouvent l'intervention d'un tribunal politique dans une question de doctrine religieuse. Les journaux suffisent à peine à rapporter toutes ces manifestations. Keble publie une brochure où il paraît envisager comme une solution possible le « désétablissement » de l'Eglise anglicane. « Mieux vaut, dit-il, une véritable Eglise, séparée de l'État, qu'une Église contrefaite, en union affichée avec l'État. » Parfois même, il en vient à se demander si le mieux ne serait

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pas de prendre une position analogue à celle des anciens Nonjurors*. Les protestations qui se signent dans les diverses parties du royaume ne portent pas toutes aussi loin; la plupart se bornent à affirmer la doctrine du baptême et à réclamer une plus ou moins complète émancipation doctrinale de l'Eglise. Cette agitation a son point culminant dans deux meetings monstres, tenus à Londres, le 23 juillet 1850 ; le ban et l'arrière-ban dn IligJi churh y est réuni: Keble, Pusey, Denigon, Robert Wilberforce, Manning, Hope prennent la parole, et des résolutions sont votées pour demander que les causes religieuses soient soumises à des juges spirituels.

De tout ce mouvement, voit-on donc sortir « l'acte » qui seul, au dire de M. Gladstone, pouvait sauver l'Église, en la dégageant du vice qui venait de se révéler dans son organisation? Non, tout ce qui est tenté dans ce sens, avorte misérablement. On a voulu demander aux évêques une déclaration rétablissant la doctrine de l'Église sur le baptême ; il a fallu y renoncer devant l'impossibilité d'amener entre eux un accord sur cette question. N'y aurait-il pas du moins, dans la procédure anglaise si compliquée, quelque moyen de faire casser le jugement du Conseil privé? L'évêque d'Exeter s'y acharne ; il porte son recours devant toutes les juridictions possibles. Cour du Banc de la reine, Cour des Plaids communs, Cour de l'Échiquier; par-

1 Life of Pusey, t. III, p. 226; — J. Keble, par Lock, p. d54 À 156.

tout il est débouté'. A défaut d'une annulation judiciaire, peut-on espérer une réforme législative? L'évêque de Londres l'essaye. Reprenant, sous une forme nouvelle, une proposition qu'il avait déjà faite à plusieurs reprises, il présente à la Chambre des lords un bill modifiant la juridiction du Conseil privé : il y est dit que toutes les fois qu'une question de doctrine religieuse sera soulevée dans un procès pendant devant le Conseil, elle devra être renvoyée aux évêques réunis, dont l'avis liera les juges. Au jour du débat, l'évêque de Londres dénonce, avec une solennité émue, les redoutables conséquences qu'entraînerait le rejet de cette réforme. « Beaucoup, dit-il, qui étaient commeles pierres précieuses de l'Eglise, pourraient s'en détacher. » On lui répond, d'un ton dégagé, que « ces pierres sont bien mal attachées sur le vêtement de l'Eglise, si elles peuvent s'en arracher si facilement ». Vainement la proposition est-elle appuyée par l'évêque Wilberforce et par lord Stanley, le gouvernement la repousse comme portant atteinte à la suprématie royale 2. Lord Brougham invoque, dans le même sens, un argument auquel il est difficile de répondre : « La désunion entre les révérends prélats, dit-il, est telle que pas une question soumise à leur jugement n'aurait chance d'obtenir une solution pacifique, et, cela fût-il

1 Décisions des 25 avril, 27 mai et 8 juillet 1850.

2 Dès la première heure, le premier ministre, lord John Russell, s'est prononcé vivement, dans ses conversations, contre le bill ; il lui reprochait «d'altérer totalement le caractère protestant de l'Église et de tendre à substituer la suprématie du Pape à celle de la reine ».

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possible, la minorité n'obéirait jamais à la majorité en pareille matière. » Au vote, la proposition est rejetée par 84 voix contre 51. Détail significatif : quatre évêques seulement ont voté pour ; les autres, y compris l'archevêque de Canterbury, se sont abstenus.

Pendant que toutes ces tentatives échouent l'une après l'autre, les autorités poursuivent l'exécution de la décision du Conseil privé. La Cour des Arches fait injonction à l'évêque d'Exeter d'accepter M. Gorham ; vainement l'évêque répond-il, le 20 juillet 1858, par une protestation suprême où il « répudie » de nouveau « toute communion avec quiconque instituerait le dit Gorham » ; le doyen des Arches ne s'y arrête pas et, muni d'un fiai de l'archevêque de Canterbury, il procède, le 6 août, à cette institution.

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