POLITIEN
Corne orsa che 1' alpestre cacciatore Ne lapetrosa tana assalit' habbia, Sta sopra i figli con incerto core, E fremein suono di pietà e di rabbia. Ario.ste.
Con tal rumor, qualor l' aer discorda, Di Giove ilfoco d' alta nube piomba; Con tal tumulto, onde la gente assorda, Dali' alte cataratte il Nil rimbomba ; Con tal ' orror del latin sangue ingord.i Sonô ilegera la tartarea tromba.
Politien.
Chiama gli habitator dell' ombre eter'ne Il rauco suon délia tartarea tromba ; Treman le spatiose atre caverne, E 1' aer cieco a quel romor rimbom! ta, Né si stridendo mai da le superne Eegioni del cielo il folgor piomba...
TOKQUATO TASSO.
228 LA KENAISSANCE.
« J'ai déjà vidé ma corne, donne un peu le fiasque ici ; la montagne tourne, tourne, le cerveau bat la campagne, courez tous de ci de là, comme on le voit faire à moi :
« Que chacun, Bacchus, te suive; Bacchus, Bacchus, évolié !
« Je meurs déjà de sommeil, serais- je ivre, oui ou non? Mes pieds ne me portent plus ; je le sais, vous êtes ivres. Faites tous ce que je fais ; humez le piot comme moi !
« Que chacun, Bacchus, te suive ; Bacchus, Bacchus, évohé !
« Crions tous : Bacchus, Bacchus, et du vin, du vin encore! Puis en chantant faisons rage, bois donc, toi, et toi, et toi! Mais je ne peux plus danser. Que chacun crie: Évohé !
« Que chacun, Bacchus, te suive; Bacchus, Bacchus, évohé (1)! »
(1) Ognun segua, Bacco, te;
Bacco, Bacco, evoè.
Chi vuol bever, chi vuol bevere, Vegna a bever, vegna qui Voi imbottate corne pevere, Io vo' bever ancor mi.
Gli è del vino ancor per te, Lascia bever prima a me.
Ognun segua, Bacco, te ; etc.
Io ho voto già il mio corno Dammi un po' il bottaccio in qua.
Questo monte gira intorno, E '1 cervello a spasso va.
Ognun corra in qua e in là Corne vede f are a me.
Ognun segua, Bacco, te; etc.
I' mi moro già di sonno ; Sono io ebria. o si, o no ?
Qu'est-ce que cela ? Un chœur de Bacchantes dans le petit opéra d' « Orphée », sujet antique où l'on crie « évché ! » mais où l'on se grise et l'on chante à la toscane. Cet Orfeo n'est guère qu'un dialogue lyrique ; il n'y faut pas chercher le commencement du drame moderne ; Politien était un esprit trop féminin pour fonder eu Italie un théâtre national. Ceux qui honorent la virilité du talent et du caractère voient avec regret la prostration de cette âme molle aux pieds de Laurent le Magnifique. Ce qui l'excuse un peu , c'est qu'il aimait réellement son maître et qu'il lui sauva la vie le jour de la conspiration des Pazzi. Politien fut en italien comme en latin le meilleur poète de son temps; il mourut jeune.
A côté de Laurent vivait à la même époque un épique bouffon , Luigi Pulci , qui essaya d'amuser les lettrés avec les histoires de paladins qui intéressaient le peuple ; il fut un contemporain de Boiardo et un prédécesseur de l' Arioste ; nous le retrouverons en parlant du « Roland furieux ». Né à Florence en 1431, ce Pulci suivait sa nature et faisait son métier : figurons-nous un fou de cour qui aurait des
Star più ritii i pie non ponno ; Voi siet' ebri, ch' io lo so.
Ognun facci com' io fo, Ognun succi corne me.
Ognun segua, Bacco, te; etc.
Ognun gridi, Bacco, Bacc o, E pur cacci del vin giu ; Poi con suoni farem fiacco :
Bevi tu, e tu, e tu.
I' non posso ballar più Ognun gridi, evoè !
Ognun segua, Bacco, te ; Bacco, Bacco, evoù !
larmes. Il passa de mauvais jours, chassé de Florence par des créanciers qui venaient le harceler jusque dans sa retraite. « Si cela continue, écrivait-il à Laurent, j 'irai me débaptiser à l'endroit où, dans une heure maudite, je fus indignement baptisé, car j'étais certes destiné au turban bien plutôt qu'au capuce. » Il ne paraît pas que Laurent, malgré sa magnificence, eût payé les dettes du brave homme : il préférait tout le monde et n'aima personne, pas même le pauvre Pulci. Tout ce beau mouvement s'arrêta net aux dernières années du siècle. Pulci était mort le premier en 1487; Laurent s'éteignit en 1492, Politien et Pic de la Mirandole en 1494, Marsile Ficin en 1499. Les Médicis tombèrent et la Eenaissance faillit tomber avec eux. Il y eut à Florence une velléité de réforme.
En effet, au milieu de ce carnaval où, malgré les crimes des tyrans, l'Italie entière était en fête, où Pontano chantait à Naples en vers exquis, à la fois latins et modernes, les voluptés païennes de ce beau pays aimé des dieux , où un conteur salernitain, Masuccio, venait de recueillir, en son dialecte fougueux et franc, des gravelures qui auraient peut-être horrifié Boccace ; tandis qu'à Florence, dans un étrange débordement de passions et de doctrines, s'ébattaient la débauche et l'orgie aux pieds de Platon et de Jésus , — une voix avait tout à coup retenti qui prêchait le carême. Jérôme Savonarole, moine dominicain, né à Ferrareen 1452, était venu à Florence en 1488 et, nommé prieur du couvent de Saint-Marc, osa d'abord attaquer Laurent, le magnifique seigneur qui essaya d'abord de le
réduire, et, n'y parvenant pas, le laissa parler, bien plus, Tappeia instamment à son lit de mort. Le Médicis avait du sang sur la conscience, et se confessait avec épouvante: le moine lui dit : ce Dieu est bon, Dieu est miséricordieux... Seulement, il exige de vous trois choses. — Et quelles ? — D'abord une grande et vive foi dans la miséricorde de Dieu. — Je l'ai, dit le Magnifique. — En second lieu, il vous faut restituer le bien mal acquis ou ordonner à vos fils qu'ils le restituent. » Ceci parut étonner Laurent, qui acquiesça pourtant d'un signe de tête. Alors Savonarole se leva et dit : — En dernier lieu, il faut rendre la liberté au peuple de Florence. ï> Le moribond ne répondit pas et tourna le dos, le confesseur refusa l'absolution (1).
En 1494, pendant tout le carême, le moine de Saint- Marc annonça la venue d'un nouveau Cyrus qui traverserait l'Italie sans rompre une lance. Fut-ce une vraie prophétie ou simplement un pronostic, une menace oratoire ? En tous cas. Savonarole avait prévu juste; Charles YIII descendit en Italie et alla camper aux portes de Florence où le bon frère osa le haranguer : « 0 roi très chrétien, lui dit-il, tu es un instrument dans la main du Seigneur qui t'envoie pour soulager les maux de l'Italie , comme je l'avais prédit depuis plusieurs années, et pour réformer l'Eglise qui gît abattue sur le sol. Mais si tu n'es pas juste et miséricordieux, situ ne respectes pas la ville de Florence, ses femmes, ses citoyens, sa liberté (2); si tu oublies
(1) Pasquale ViLLARi,Zasforia di Girolamo Saronarola e de suci tempi. 1859 (traduction française par Gn: ver : Firmin-Didot et O" . — FSRBBHS, Jérôme Savonarole, sa rie. ses prédications , ses écrits. 1853.
(2) Les ennemis préchoient le peuple en to: --. ::ous chargeansde prendre femmes à force, et l'argent, et autres biens où nous le pouvions trouver. De plus grands cas ne nous pouvoient-ils char-
l'œuvre pour laquelle le Seigneur t'envoie, alors il choisira un autre homme pour l'accomplir, il fera peser sur toi sa main irritée et te punira par des fléaux terribles. Je te dis ces choses de la part du Seigneur. » Très peu de temps après, la république de Florence était reconstituée sur les conseils du dominicain qui se montra, dit-on, politique fort avisé; Guichardin, qui s'y connaissait, a prisé très haut son esprit pratique et l'a proclamé le père de la patrie. Cependant, même en ce temps de triomphe, le moine avait des tristesses, des inquiétudes qui le rongeaient. Un jour il prêchait sur ce texte : ce Louez le Seigneur parce qu'il est bon. » Le peuple, accouru en foule pour l'écouter, s'attendait à un cantique d'actions de grâces :
« Un jeune homme, dit Savonarole, sortant de sa maison, se mit à pêcher sur la mer, et le maître de l'embarcation le conduisit en péchant jusque dans la haute mer d'où on ne voyait plus le port, si bien que le jeune homme se mit à se lamenter hautement. 0 Florence ! celui qui se lamente est dans cette chaire. Je fus conduit hors de ma demeure au port de la religion, où j'allai à vingttrois ans, sans autre espoir que de trouver le calme et la paix, deux choses que j'aimais par-dessus toutes les autres. Mais là je regardai les flots de ce monde et je commençai par la prédication à gagner quelques âmes, et comme j'y trouvai du plaisir, le Seigneur m'a mis sur la mer et m'a conduit jusque dans la haute mer d'où maintenant je ne vois plus de port. Undiqiie sunt angustiœ. Devant mes yeux, je vois se préparer des tribulations et
ger en Italie, car ils sont jalons et avaricieux plus qu'autres. Pour les femmes, ils mentoient. mais du demourant il en étoit quelque chose. Philippe de Commises.
des tempêtes; derrière moi j'ai perdu le port et le veut me pousse au large. A droite sont les élus qui demandent secours, à gauche les démons et les mauvais qui nous molestent et nous agitent ; au-dessus de moi je vois la vertu éternelle où l'espérance me pousse ; au-dessous est l'enfer. que comme homme je dois craindre, parce que sans l'aide de Dieu j'y tomberais certainement... Mais quel sera, Seigneur, le prix accordé dans l'autre vie à celui qui sortira victorieux de pareilles batailles ? Une chose que l'œil ne peut voir, que l'oreille ne peut entendre, la béatitude éternelle. — Et quel sera le prix accordé dans cette vie ? — Le serviteur ne sera pas plus grand que son maître, répond le Seigneur. Tu sais qu'après la prédication je fus crucifié ; toi aussi, tu dois t'attendre au martyre. — 0 Seigneur, Seigneur, accorde-le-moi vite, ce martyre, et fais-moi bientôt mourir pour toi, comme tu es mort pour moi ! Je vois déjà le couteau aiguisé... Mais le Seigneur me répond : Attends, attends encore un peu, afin que ce qui doit advenir advienne. Et après cela tu emploieras la force d'âme qui te sera donnée (1), » sur quoi le pro-
(1) Un giovane, partendosi di casa sua, si mise nel mare apescare; ed il padrone délia nave lo condusse pescando in alto mare, dove non si vedeva più il porto : onde il giovane cominciô a lamentarsi altamente. 0 Firenze ! quel giovane che si lamenta è su questo pergamo. Io fui condotto fuori délia casa mia al porto délia religione, ove andai nella età di ventitré anni, solo per cercare la libertà e la quiète ; due cose che amavo sopra tutte le altre. lia ivi riguardai le acque di questo ruondo, e cominciai colla predica a guadagnare qualche anima ; e trovandovi io piacere, il Signore mi ha messo in mare e portatomi in alto mare, dove orasonoe donde non vedo piu il porto. Undique sunt angmtiœ. Diaanziai miei occhi, io vedo apparecchiarsi tribolazione e tempesta ; di dietro io ho perduto il porto, ed il vento mi spinge in alto. A désira sono gli eletti che domandano aiuto, a sinistra i demonii
chain martyr reprenait son texte : « Louez le Seigneur, parce qu'il est bon. »
En même temps il chantait, dans la langue du peuple de ces « louanges spirituelles » (Laadi sjrirituali) que les plus raffinés, les plus impies même osaient répéter ou imiter :
ce Si vous voulez que Jésus règne par sa grâce dans votre ccèur, toutes les haines , les colères , changez-les donc en doux amour ! Chassant bien loin toute rancune, que chacun prenne en soi la paix : voilà ce qui plaît à Jésus là-haut au ciel, ici-bas dans le cœur(l). »
Mais Savonarole avait beau faire des vers, il détruisait ceux des autres et en rappelant que Platon avait pros-
e cattivi che ei molestano e tempestano : di sopra io vedo la virtù eterna, e mi spinge la speranza ; di sotto è l'inferno che corne uomo iodebbo temere, percliè senza l'aiuto di Dio vi cadrei certamente... Ma quale sarà, o Signore, il prernio conceduto nell' altra vita a chi riesce vittorioso in simile battaglia? — Cosa che l'occhio non puô vedere, 1' orecchio non puô ndire, la beatitudine eterna. — E quale fia il prernio conceduto in questa vita ? — Non sarà il servo maggiore del suo padrone, risponde il Signore. Tu sai che dopo la predicazione, io fui crocifisso : cosi il martirio toccherà anche a te. — O Signore, Signore, concedimi dunque questo martirio, e fammi presto morire per te, corne tu sei morto per me . Ecco già parmi vedere il coltello affilato... Ma il Signore mi dice : aspetta ancora un poco, acciô vengano le cose che hanno a seguire, e poi userai quella fortezza d'animo che ti sarà concessa... »
(1) Se voleté Jesù regni
Per sua grazia in vostro core, Tutti gli odii e pravi sdegni Commutate in dolce amore ; Discacciando ogni rancore, Ciascun prenda in se la pace :
Questo è quel che a Gesù piace Su nel cielo e qui nel core.
crit les poètes de sa république , il ne donnait pas tort à Platon. Quand il fut le dictateur moral, le réformateur de Florence, il ne se contenta pas de déclarer une guerre implacable aux libertins, partisans des Médicis, il fit plus encore : orateur et polémiste puissant, d'une activité dévorante, ne cessant de prêcher que pour écrire, il soulevait le peuple contre la corruption de l'Eglise, contre l'obscénité des lettres, contre le paganisme des arts. A la fois inquisiteur et révolutionnaire, il célébra deux fois le carnaval par des processions lugubres autour d'un bûcher où l'on avait jeté imprudemment toutes les « vanités » jusque-là tolérées, même le « Décaméron » deBoccace ; on a tort de brûler les livres : ils se vengent toujours. Savonarole allait d'une église à l'autre, tonnant contre les scandales de Rome ; le pape lui ordonna de se taire, il n'obéit qu'un instant et parla plus fort ; l'excommunication vint le frapper, il secoua son froc et la foudre se dissipa au vent, en cendre éteinte ; il avait refusé le chapeau de cardinal et disait tout haut : « Je parle au nom de Dieu. » Etait-ce déjà Luther ? — Parmi les auditeurs du moine, se trouvaient deux jeunes gens qui allaient bientôt acquérir un grand nom ; l'un, Michel-Ange Buonarroti, écoutait avidement ; l'autre, plus étonné qu'entraîné, secouait la tête. Ce dernier se nommait Nicolas Machiavel. Il ne comprenait pas que cet homme au langage étrange et violent, traitant les prêtres de telle façon que les chiens n'en voudraient pas manger (1), eût acquis une si grande autorité dans Florence. Le futur auteur du « Prince », déjà fort avisé, se demandait com-
(1) ... Opreti,.,. trattarvi in modo che non ne mangerehbero i cani. La lettre contenant cette phrase est le premier écrit connu deMachiavel.
ment tout cela finirait. L'adhésion de Michel-Ange montrait la foi d'un patriote rigoureux ; le doute de Machiavel marquait l'opposition de la Eenaissance. Les Luther ne peuvent réussir que chez les croyants. Savonarole n'était pas de force à tenir longtemps ce peuple entier sous la discipline de l'Évangile en un pays où étaient déjà nés l'Arioste, Raphaël et Léon X. Il ne toucha pas au dogme et se déclara toujours catholique très fidèle : peut-être continua-t-il Arnaud de Brescia, Cola di Rienzo, par certains côtés Jacopone de Todi, mais il ne pouvait devenir réformateur. Il y avait chez lui l'inspiration, l'intuition du prophète, l'autorité qui soulève les masses : on peut dire que ce fut un saint, mais il ne fallait plus de saints, il fallait des hommes. Savonarole périt supplicié, comme son divin maître, mais ne laissa pas d'apôtres ; Michel- Ange, en sa vieillesse, le lisait encore, mais ne le suivit pas.
« J'ai oublié à dire que moi, étant arrivé à Florence, allant au-devant du roi (Charles VIII), allai visiter un frère prêcheur, appelé frère Hiéronyme, demourant en un couvent réformé, homme de sainte vie, comme on disoit, qui quinze ans avoit demouré au dit lieu... La cause de l'aller voir fut parce qu'il avait toujours prêché en grande faveur du Kroi, et sa parole avoit gardé les Florentins de tourner contre nous, car jamais prêcheur n'eut tant de crédit en cité. Il avoit toujours assuré la venue du roi (quelque chose qu'on dît, ni qu'on écrivît au contraire), disant qu'il étoit envoyé de Dieu pour châti:r les tyrans
d'Italie et que rien ne pouvoit résister, ni se défendre contre lui. Avoit dit aussi qu'il viendrait aussi à Pise, et qu'il y entrerait et que ce jour mourroit l'état de Florence, et ainsi advint ; car Pierre de Médicis fut chassé ce jour. Et maintes autres choses avoit prêchées avant qu'elles advinssent, comme la mort de Laurent de Médicis ; et aussi disoit publiquement l'avoir par révélation, et prêchoit que l'état de l'Eglise seroit réformé à l'épée. Cela n'est pas encore advenu, mais en fut bien près, et encore le maintient. Plusieurs le blàmoient de ce qu'il disoit que Dieu lui avait révélé, autres y ajoutèrent foi. Pour moi, je le répute bon homme. » Ainsi parle Philippe de Commines qui vit le père Hiéronyme (Savonarole) à Florence en 1495 et qui, sans s'échauffer pour lui, ne le traita pourtant pas « d'hérétique et de paillard », comme faisaient « plusieurs de la cité ». Plus tard, en racontant la mort du moine, Commines dit tranquillement : « Les charges n'étoient sinon qu'il mettoit discord en la ville et que ce qu'il disoit de prophétie, il le savoit par ses amis qui étoient du conseil. Je ne les veux accuser ni excuser ; je ne sais s'ils ont fait bien ou mal de l'avoir fait mourir, mais il a dit maintes choses vraies que ceux de Florence n'eussent su lui avoir dites. » C'est déjà le ton de l'histoire : de Froissart à Commines, on sent que l'esprit français a marché. Il s'est élevé de la chronique chevaleresque aux mémoires attentifs, avisés, réfléchis : le narrateur, déjà critique, « s'est délibéré de ne parler de chose qui ne fût vraie et qu'il n'eût vue ou sue de si grands personnages qu'ils soient dignes de croire. » Sa langue n'est point parfaite, mais il dit ce qu'il veut sans plus d'emphase dans le style que dans le jugement, car il avait vu de près les hommes. « En lui, dit-il de Louis XI,
288 LA EENAISSANCE.
et en tous autres princes que j'ai connu ou servy (sic), ai connu du bien et du mal : car ils sont hommes comme nous. A Dieu. seul appartient la perfection. »
En même temps, au théâtre, nous brisions le vieux moule des mystères, des moralités, des soties, et ayant 1470 nous entendions déjà la farce de Maître Pierre Paihelin, c'est-à-dire la comédie moderne. Enfin la poésie s'est dégagée des allégories et des mièvreries ; nous avons quelqu'un qui fraie sa voie, marche à son pas, chante à sa guise, rit de gaîté, crie quand il souffre, nous montre à nu son propre cœur, un cœur qui bat allègrement, ou tressaille et saigne : pauvre Villon ! Il s'attendait à être pendu, lui et ses compagnons, et chantait la potence « en forme de ballade » :
Frères humains qui après nous vivez.
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car si pitié de nous pouvres avez,
Dieu en aura plutôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, sis :
Quand de la chair que trop avons nourrie,
Elle est pieça (1) dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Se vous clamons, frères, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous les hommes n'ont pas bon sens assis,
Intercédez doneque, de cœurs rassis,
Envers le Pils de la Vierge Marie,
Que sa grâce pour nous ne soit tarie,
Nous préservant de l'éternelle foudre.
(1) Depuis longtemps.
Nous sommes morts, âme ne nous harie (1) ; Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués (-2) et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux nous ont les yeux caves (3),
Et arrachés la barbe et les sourcils.
Jamais, nul temps nous ne sommes rassis,
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus béquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie,
"Mais priez Dieu que tons nous veuille absoudre !
Prince Jésus qui sur tous seigneurie,
Garde qu'enfer n'ait sur nous la maistrie (4),
A lui n'ayons que faire ne que souldre (5).
Hommes, ici n'usez de moquerie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Cependant l'Espagne avançait lentement, attendait Charles-Qnint, préparait son théâtre, commençait déjà la « Célestine, » un drame en vingt et un actes que nous verrons plus tard. L'Angleterre , dans cette seconde moitié du siècle, demeura plus inféconde encore que dans la première : Caxton imprima des livres et ce fut tout. Il n'y eut de poètes qu'en Ecosse : Henri le méuestrel, l'aveugle Henri {Blincl Harry), comme on l'appelait, rima douze mille vers décasyllabiques sur William "Wallace, poème un peu abrupte, mais vigoureux; Robert Henry -
(1) Tracasse.
(2) Lessivés.
(3) Creusés.
(4) Domination.
(5) Eésoudre.
son, moine selon les uns, maître d'école selon les autres, continua Chaucer dans un « Testament de la belle Créséide » (Testament of faire Creseide) assez bien versifié , mais il n'apporta rien de nouveau en poésie. Vinrent après, deux bommes dont la vie se prolongea dans le siècle suivant : Gawin Douglas, évêque de Dunkeld, homme d'Etat, savant poète, ayant plus d'énergie que de grâce, plus de pensée que d'art ; il fut le premier qui traduisit des œuvres classiques : son « Enéide » en vers héroïques est animée par des prologues originaux. L'autre, William Dunbar, passa pour le premier poète écossais de son temps : moine mendiant, puis courtisan et complice d'un prince libertin, il montra une étrange versatilité d'esprit et déplume. C'était un homme d'imagination qui se plaisait aux allégories un peu vives ; les anthologies anglaises n'osent pas citer son chef-d'œuvre (The Daunce) où il fit danser les sept péchés capitaux. L'Ecosse n'employait qu'en poésie son dialecte qui tendait à se séparer de l'anglais. Elle avait déjà deux universités : celle de Saint-André depuis 1411 et celle de Glascow depuis 14,50.
En Allemagne, la poésie chevaleresque achevait de mourir. A la fin du siècle, un poète couronné, l'empereur Maximilien qui aimait les lettres, essaya de ressusciter le cheval de Roland et se fit peindre lui-même dans le Theuerdanlc, un modèle de chevalerie. Mais ce poème dut surtout son succès à l'édition sur parchemin qui en fut faite à ISTurenberg en beaux et grands caractères fondus tout exprès avec des gravures sur bois dues à un élève d'Albert Durer. Ce fut donc l'art nouveau qui embauma cette poésie morte.
En revanche, la poésie bourgeoise fiorissait. Après les chevaliers-troubadours (Minnesinger) les maître chan-
teurs (Meistersœnger) ; ceux-ci formant un corps de métier, soumis à des règlements , dirigés par un bureau de trois marqueurs qui composaient un comité de lecture et de censure. L'inventeur qui trouvait un « ton » nouveau recevait en prix une statuette en argent du roi David. Il y avait un code, « la tabulature, » prévoyant tous les délits au nombre de trente-quatre : fautes de grammaire, de versification, de musique, voire de jugement, car les marqueurs contrôlaient les opinions. Tout était classé : le chant, la strophe, le rythme, l'air : on eût dit une manufacture lyrique. N'en rions pas : c'est le chant du travail, la poésie du peuple qui exprime naïvement sa grosse joie et sa franche émotion. Qu'importe qu'on célèbre le bon saint Gilge parce qu'il donne la bière nouvelle ou le bon saint Martin parce qu'il remplit les tonneaux de vin ? Le chant cessait d'être aristocratique et devenait national ; les sujets étaient pris dans le vif et dans le vrai ; la sagesse de la nie et de l'atelier persifflait la vieille chevalerie retombée en enfance. Les paroles et la musique sonnaient d'accord, devenaient, demeuraient populaires : la chanson allemande, le lied était déjà né. Quand viendra Uhland, il n'aura qu'à suivre les maîtres chanteurs de Nuremberg qui existaient encore de son temps ; il en restait quatre à Ulm en 1839. Est-il vrai (on l'a dit) qu'ils aient retardé la fixation de la langue en revenant aux dialectes ? Mais sans eux que fût devenu l'allemand avant Luther ? Les experts répondront ; nous n'avons, nous, qu'à marquer partout, à la même époque, chez notre Villon, chez les auteurs de ballades anglaises, chez les maîtres-chanteurs d'Allemagne, chez Laurent de Médicis et les lettrés de sa cour, cette tendance de la poésie à descendre des châ-
teaux sur les places publiques, à s'asseoir au foyer des simples gens. Faut-il maintenant dénombrer ces lyriques bourgeois de Nuremberg, d'Augsbourg, de tant d'autres villes actives et joyeuses ? Ils se nommaient légion et, pour les montrer tous, il faudrait une patience d'Allemand. Les trois ïïans, tous trois de Nuremberg, suffiront pour faire connaître les autres. Le premier, Hans Rosenblùt (non comme on l'a dit, moine dominicain, mais poète d'armoiries, WappenclicMer) était un franc buveur ; son contemporain Laurent le Magnifique l'eût admis au nombre des beoni. Tout ce qu'on cite de lui est Weingruss ou Weinsegen, salut au vin ou la bénédiction au vin: « Que Dieu te bénisse, ô bien-aimée consolation! Tu m'as sauvé bien des fois d'une soif ardente, et tu chasses loin de moi tous mes soucis, et tu rends la vigueur à mes membres. » Ou bien : ce Dieu te salue, chère liqueur! Je t'avais voué ma foi quand j'étais jeune: maintenant que l'âge est venu, je ne veux pas te quitter, je veux me glisser vers toi jour et nuit. Là où tu es, je me sens bien... » Ce n'est pas la furie bachique de Politien, c'est l'ébriété sentimentale et quasi dévote; plus d'un vers allemand sur le vin semble annoncer celui de Laprade :
Buvons-le saintement, comme le sang d'un Dieu!
(1) Xu gesegen dich Gott, du allerliebster trost !
Du hast micli oft von groszen durst erlost, Und jagst mir aile mein sorge hinwegk, Und machest mir aile mein glieder keck, etc.
Nu grusze dich Got, du lieber trunck ! Ich was dir holt, da ich war jungk :
So will ich im alter nit von dir weichen ; Ich will dir nacht und tag nachschleichen. Und ^Y0 du bist, da bin ich ?ern.
Hans Rosenblût qui s'était surnommé le ScMejjperer, le babillard, contait aussi très joliment et mettait une certaine vivacité dans le dialogue. Le second Hans, Hans Foltz (ou Volz) né à Worms, mais fixé à Nuremberg, était barbier de son état, de plus chirurgien et un peu médecin," vivait à la fin du siècle et, comme tous ses contemporains, clabaudait volontiers contre les prêtres et les femmes ; on a pourtant de lui des vers bien touchants sur le foyer conjugal où « le père, la mère et l'enfant sont aimés d'un seul amour : il n'en est pas de plus grand au monde (1). » Le troisième et le plus célèbre des trois fut Hans Sachs qui appartient au siècle suivant, mais on ne peut le détacher de ses confrères. Il vécut très longtemps, de 1494 à 1576, fut cordonnier, pédagogue, fouda une école de chant à Francfort, parcourut l'Allemagne et revint à Nuremberg où il était né ; à quatre-vingts ans, quoique sourd et presque muet, il paraissait très vénérable avec sa grande barbe blanche. Malheureusement, il écrivit beaucoup trop, et sur trop de sujets avec une facilité verbeuse et molle. On a fait le compte de ses ouvrages ; il y a des psaumes traduits et mis en musique, une partie de l'Ancien Testament et presque tout le Nouveau, vingt-six comédies et vingt-sept tragédies spirituelles, cinquante-deux comédies et vingt-huit tragédies profanes, soixante-quatre farces de carnaval, cinquante-neuf fables, cent seize contes, trois cent sept poèmes sacrés ou profanes, cent quatre-vingt-dix-sept saillies ou récits bouffons, en tout six mille quarantehuit pièces. Tout cela est bien vite fait, très bourgeois
(1) Darmit vater, muter und kint
Inein gelipt werden also, Das grosser lib nymantenpnnt.
sans fureur poétique ; Hans Sachs ne s'éleva réellement que lorsqu'il chanta pour Luther, car il fut de la Kéforrne, ou quand il touchait la note religieuse ; il la tenait trop cependant.
Pourquoi te troubles-tu, mon cœur, pourquoi tant de peine et d'ennui pour les biens de la terre? Aie foi dans ton Seigneur et Dieu qui créa toute chose.
Il ne peut, ne veut te laisser, il sait très bien ce qu'il te faut ; à lui sont terre et ciel; c'est mon père et mon Seigneur Dieu qui m'assiste en tous mes besoins.
Puisque tu es mon Dieu, mon père, voudrais-tu quitter ton enfant, ô toi, cœur paternel? Je ne suis qu'un morceau d'argile, ne vois sur terre aucun appui.
Le riche a foi dans ses trésors, moi je me fie à toi, mon Dieu. Dût-on me mépriser, je sais et je crois fermement que rien ne peut manquer à qui se fie en toi... (1)
(1) Warumb betriibst du dich, mein hertz, Bekiimmerst dich und tregest schmertz, Nur umb dz zeitlich gut ?
Vertraw du deinem Herrn und G-ott der aile ding erschaffen hat.
Er kan und wil dich verlassen nicht, er weysz gar wol, was dir gebricht, Himmel und Erdt ist sein.
Mein Vater und mein Herre Gott, der mir beisteht in aller not.
"Weil du mein Gott und Vatter bist dein kind wirst du verlassen nicht, du YËitterliches hertz !
Jch bin ein armer erdeu klosz, auf Erden weiss ich keinen trost.
Der Reich verlest sich auff sein zeytlichs gut,
ich aber will dir vertrawen, mein Gott :
ob ich gleich werdt veracht,
so 'weisz ich und glaub vestiglich :
wer dir vertraut, dem mangelt nicht !
Oui, mais cela se prolonge pendant quatorze strophes. Hans Sachs a marché cependant et la langue avec lui, grâce à Luther.
Il faut retourner maintenant au quinzième siècle. Pendant que les maîtres chanteurs exerçaient leur industrie lyrique, les Suisses gagnaient des batailles pour rester libres et trouvaient des poètes pour chanter les triomphes nationaux.
En 1476, Veit Weber, poète ambulant, né à Fribourg en Brisgau « où il était bien connu (1), » c'est lui-même qui le dit, célébra la bataille de Morat si fatale au duc de Bourgogne. Ce récit est une sorte de complainte où les faits sont rapportés simplement, mais il y a des cris de triomphe. « Mon cœur est plein de toute joie, aussi faut-il chanter bien haut comment la chose est arrivée (2). » Et le récit commence : le duc de Bourgogne (3) accourt, en toute hâte à Morat pour venger la honte de Grandson ; mais les confédérés vont au secours de la ville assiégée et le combat est livré en 1476, un samedi (4) (ces poètes n'oublient jamais les dates). Choc sanglant; les
( 1 ) Veit Weber ouch ist er genannt
zu Friburg im Brisgauve ist er gar vrol erkannt.
(2) Min hertz ist aller frowden voll, darumb ich aber singen sol und wie es ist ergangen.
(3) Der hertzog von Burgunn genacnt
( ») Do man zahlt von Christ fiirwar
tusend vierhundert und sibentzig jar und das sechst was kommen an einem samstag, ich iich sag.
246 LA KENAISSANCE.
Suisses font leur devoir avec une crâuerie qui passe dans la ballade :
Chacun tenait droit son drapeau, Aucun ne trembla pour sa peau. Ils avaient des cœurs d'hoinine (1).
Et Veit Weber en peut bien témoigner, parce qu'il était à la bataille et ne manque pas de le dire au dernier sixain du morceau (2).
Plus naïve encore, plus rugueuse surtout que la poésie des maîtres chanteurs, s'ébattait celle des menus plébéiens qui n'entendaient rien à la tabulature. Les écoliers, les clercs avaient leurs chansons latines mêlées d'allemand ; la liturgie même laissait se glisser l'idiome national dans le latin de ses hymnes. C'était encore le temps des poésies gnomiques, des ce priamèles(3) » et le roman de ce Renart j>
(1) Jeglicher truog sin paner starck, dakinter sich auch nieruan verbarg, sy hatten mannes muote.
(2) Vit Weber hat dis lied gemacht ;
er ist selbs gewesen an der schlacht.
(3) La priamèle était une sorte d'épigramme procédant par énumération :
-vver baden wil ainen rappen weiss und daran legt sein gantzen fleiss, und an der sunnen schne wil derren, und windt wil in ain kisten sperren, und ungliick wil tragen fayl, und aile wasser wil binden an ain seil, und ainen kalen wil bescheren, der tut, das da unnutz ist, gern.
(Celui qui veut blanchir un corbeau et qui y met tout son zèle, et durcir la neige au soleil, et enfermer le vent dans une cage, et mettre
(ReineJce Voss), cette œuvre collective du moyeu âge, assu • niait à Lubecksa forme définitive en 1498. Enfin la satire, encore voilée dans l'Épopée des bêtes (TMerejios), jetait bas la fourrure de Eenart et d'Isengrin, la crête de Chanteclair et prenait un franc parler qui annonçait la fin du vieux monde. Il vivait en Saxe vers l'an 1480, ce paysan bouffon, Till Eulenspiegel qui bafouait si impertinemment les grands seigneurs et qui, importé chez nous, a donné à notre langue le mot « d'espiègle ». Plus sérieuse et plus savante, la satire embarquait toute la famille humaine sur le « vaisseau des fous » (Narrenschiff) de Sébastien Brant. Avec lui nous arrivons à l'éveil de la Renaissance en Allemagne. Il y eut alors à Strasbourg une école d'humanistes qui suivit de loin les Italiens, non dans le culte de la forme et dans l'adoration de la beauté, mais dans l'étude sévère des anciens : en ceci, "Wimpheling fitécole(l). Vinrent après lui Sébastien Brant et Thomas Murner, l'un laïque, l'autre franciscain, tous deux satiriques et catholiques, surtout le dernier qui devait attaquer Luther. Un prédicateur populaire, Geiler de Kaysersberg, commençait en même temps dans son Alsace ce qu'essayaient en France, à la même époque, les Menot, les Gaillard et les Pépin : il vulgarisait l'éloquence. Affranchi des formes convenues, il faisait monter la satire en chaire et y paraphrasait le « Vaisseau des fous y> de Brant. Tout cet effort d'érudition, de critique, de censure, de rhétorique populaire menait à la Eéforme. C'est la houle inconsciente
le malheur en vente, et attacher toutes les eaux du monde avec une corde et tondre un chauve, celui-là fait de bon cœur une besogne inutile.)
(1) Chaules Schjiidt. Hist. littéraire de l'Alsace (1870;.
qui porte un monstre, et après l'avoir jeté sur le rivage,
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Sébastien Brant, par exemple, fut non seulement un jurisconsulte et un humaniste distingué qui écrivit des vers latins, les meilleurs (ce n'est pas beaucoup dire) qu'on fit alors en Allemagne et qui, grâce à sa notoriété, devint syndic et chancelier de Strasbourg; il fut encore un croyant très sincère qui se piquait de théologie et soutint l'immaculée conception, démasquant, comme on disait alors « l'impiété des ennemis de la Vierge ». Cependant son « Vaisseau des fous » qui parut à la fin du siècle, en 1494, fut une satire tout imprégnée , sans qu'il s'en doutât, de l'esprit nouveau. Il s'agit d'un navire (ce devrait être une flotte) embarquant tous les fous du monde pour un pays de cocagne, la « Narrégonie » ; mais les passagers, naviguant sans règle et perdant la boussole, vont naufrager parmi des écueils. Ce voyage devrait être le sujet de la satire ; mais Brant ne s'y tient pas, oublie son prologue écrit peut-être après coup, remplace le navire par un char de fous ou la navigation par une danse et fait défiler ses personnages avec un désordre qui n'est point un effet de l'art. Il parle un alsacien assez rude et versifie, rime à la diable, ni mieux ni plus mal que ses contemporains, mais il flagelle son temps avec une audace et un bon sens redoutables. Tout le monde reçoit son coup de fouet, Je prêtre, le prince, le magistrat, le savant, le professeur bavard et orgueilleux qui se croit docteur parce qu'il porte une robe rouge, le marchand qui tient sa boutique sombre et son aune courte, l'homme à procès, le joueur, le chasseur, l'ouvrier, le paysan, le mendiant, la cuisinière, chacun avec le vice ou le genre de sottise
qui lui est propre ; l'auteur ne s'oublie pas lui-même ; c'est lui qui ouvre le bal et mène le branle, car il a beaucoup de livres inutiles qu'il ne lit pas et ne comprend pas (1). Telle est cette satire un peu confuse, offrant des morceaux de tout genre, parfois assaisonnés de gros sel, mais aussi, très souvent, une nourriture très bonne et très saine :
a Le commencement, le milieu et la fin de l'honneur résulte d'une bonne instruction. C'est une belle chose d'être noble, mais cette belle chose t'est étrangère, n'appartient pas à toi, vient de tes parents. C'est une chose précieuse que la richesse, mais c'est un hasard de bonheur qui bondit et retombe comme une balle. C'est une jolie chose que la gloire mondaine, mais c'est inconstant, quelque chose y manque toujours. On prise la beauté du corps, mais c'est un bien éphémère qui ne passe pas la nuit ; la santé nous est aussi très chère, et elle se sauve comme un voleur. Une grande vigueur est appréciée très fort, mais elle nous quitte avec la maladie et avec l'âge. Donc il n'est rien qui passe si peu et nous demeure aussi longtemps que l'instruction (2). »
(1) Den vortantz bat inan ruir gelan Dann ich on niitz vil biïcker han Die ich nit lysz irad nit verstan.
(2) Denn Anfang, Mittel, Ënde (1er Ehre Entspringt allein aus guter Lehre.
Ein loblich Ding ists edel sein,
Ea ist aber fremd und nicht dein,
Es komnit von deinen Eltern her.
Ein kostlich Ding ist Reichtum gar,
Aber das ist des Gliickes Fall,
Das auf und ab tanzt wie ein Bail.
Ein hubsches Ding der Welt Glorie ist,
Doch unbestandig, dem allzeit Etwas gebricht,
Ce passage-ià paraît peut-être aujourd'hui un peu trop indiscutable. En yoici un autre qui provoque davantage la contradiction. Brant entonne l'éloge de la pauvreté, si fort méprisée de son temps, et affirme que tout ce qui fut grand est venu d'elle.
« Pauvreté fut le fondement, le principe de tout régime, pauvreté bâtit toutes villes, pauvreté trouva tous les arts ; chez tous les peuples de la terre pauvreté fut digne d'honneur ; par elle les G-recs ont conquis maintes cités, gens et pays... Eien ne fut au monde si grand que pauvreté n'en fût la cause ; l'empire et la gloire de Rome vinrent d'abord de pauvreté (1). »
Sckonkeit des Leibs man viel ackt't.
Wâkrt etwa dock kaum liber Nackt ; So ist auch Gesundkeit sekr lieb, Und stiehlt sick weg dock, wie ein Dieb ; Grosze Kraft acktet man fur kostlicke Hab, Nimmt dort von Krankkeit und Alter ab.
Darum ist Mckts untodlick mekr Und bei uns bleibend air die Lekr.
{Orthographe rajeunie.)
(1) Armutk kat gegeben Fundament
Und Anfang allem Régiment ; Armutk kat erbauet aile Stadt Aile Kunst Armutk erf unden kat ; Bei alleD Volkern auf der Erd' Ist Armutk lange Zeit gewesen wertk; Voraus die Griecken dadurck kand Yiel Stâdt bezwungen, Leut und Land...
Nickts war auf Erden je so grosz, Dasz es nickt zuerst aus Armutk flosz ; Das Romiscke Reick und sein koker Nam Anfângliek aus Armutk kerkam.
( Orthographe rajeunie.')
Brant ajoute, cela va sans dire, que si la richesse était un bien, Jésus ne serait pas né parmi les plus pauvres. Cette opinion ne pouvait plaire à Rome. L'opposition était partout, même chez ceux pour qui les dogmes demeuraient sacrés. Quand le poète alsacien s'écriait avec une vigueur inaccoutumée : « Trompeurs et faux sont bien des gens qui chantent juste au chœur des fous ; faux amour, faux conseil, faux ami, faux argent, le monde est plein de tromperie (1), » il mettait dans la bande le faux clergé, « les loups habillés en moutons » . Plus tard, il est vrai, la Réforme gagnant du terrain, il ajouta qu'il avait oublié les trompeurs en chef, ceux qui falsifient la foi et insinuent leurs propres raisonnements dans l'Écriture. Mais trop tard ; les premiers coups avaient porté, les branches mortes, en tombant, avaient entraîné l'arbre entier qui couvrait le sol.
Le « Vaisseau des fous, » obtint un succès prodigieux : on le traduisit en latin pour le répandre, et du latin en français dès 1497 {La Nef des fous, rimée par Pierre Rivière), puis en anglais, en bas allemand, en hollandais. Avec les traducteurs arrivèrent de partout des imitateurs : l'un de ceux-ci fut Erasme.
(1) Betriiger sint und fâlscher vil
Die tonen reht zum narren spiel,
Falsch lieb, falsch rott, falsch friint, falscli gelt,
Voll untruw ist yetz gantz die welt.