VI. Jérôme Savonarole
VII. Hors d'Italie : Philippe de Commines, François Villon. — Les poètes anglais et écossais. — Le Meistergesang , les trois Hans, les ballades suisses. — Les priamèles, les satires : Eulenspiegel. — Les humanistes : Sébastien Brant et son Narrenschiff.
Fût-ce une simple coïncidence ou y eut-il quelque rapport entre ces deux faits ? On pourrait longtemps discuter là-dessus, mais les deux faits coexistent : Dante, Pétrarque, Boccace publièrent leurs chefs-d'œuvre pendant que 1er» papes étaient à Avignon. Les papes reviennent à Eome, (1377) et depuis lors jusqu'au milieu du quinzième siècle, il n'y a presque plus de langue et de littérature italieni. i. 13
nés; tout le monde retourne au latin. « L'Italie, a-t-on écrit énergiquement, semble être un pandœmonium de guerres, d'insurrections, de trahisons, de supplices, d'assassinats : reines étranglées, rois empoisonnés, cardinaux décapités ... brigands qui font la guerre pour la guerre, et combattent aujourd'hui ceux qu'ils défendaient hier : il semble qu'on ne pense plus, qu'on ne lise plus ; la langue d'Italie est muette, on ne trouve plus un poète, on ne sait qui est le vrai vicaire du Christ, les conciles excommunient les papes,les papes condamnent les conciles ( 1 ). » Ce f ut pourtant dans le deuxième tiers du siècle (1429-1468) que l'Italie eut ses princes les plus intelligents : à Florence Cosme l'Ancien, à Naples Alphonse le Magnanime, à Eome Nicolas Y. Cosme de Médicis, le « père de la patrie », nourrit le peuple entier pendant une famine ; exilé à Venise , il y créa la bibliothèque Saint-George ; rappelé à Florence, il y fonda la laurentienne, acheta quantité de manuscrits précieux, éleva de nouveaux monuments, institua l'Académie platonicienne; il se faisait accompagner constamment par Marsile Ficin et lui écrivait comme un tendre ami : « Viens me rejoindre à Careggi, mon cher Marsile, viens aussitôt que tu le pourras et n'oublie pas d'apporter avec toi le traité du divin Platon ce Du souverain bien ». Si tu m'en croyais, à l'heure qu'il est tu l'aurais déjà traduit en latin ; il n'est pas de recherche à laqueUe je me livrerais avec plus de passion que la recherche de la vérité. Viens donc, et apporte avec toi la lyre d'Orphée. »
Alphonse d'Aragon, qui avait pris Naples en 1423 et qui l'avait depuis lors perdue et reprise, supplia les
(1) SETTEMBRINI, Lezioni di letteratura italiana (1866).
Vénitiens d'obtenir pour lui des Padouans un os du bras de Tite-Live ; il le voulait garder comme une relique. En [tassant avec son armée devant Sulmone, patrie d'Ovide, il poussa des cris de joie. Quaud Fazio, auquel il servait une pension de 500 ducats, eut achevé son Eistoria Alphonsi, il lui donna spontanément le triple de cette somme et lui dit de plus : « Avec cela, je n'entends point payer votre œuvre qui est sans prix. » En appelant auprès de lui Manetti qui se sauvait de Florence, il lui écrivit ou lui fit écrire : « Je partagerai avec vous mon dernier morceau de pain. » Il voulait qu'on lui lût chaque jour un auteur ancien ; tout le monde, même les enfants, assistait à la lecture. Pour ne pas perdre un mot de Tite-Live, il taisait taire ses musiciens. Malade à Capoue, il fut guéri par un livre de Quinte-Curce. A la guerre, il étudiait les Commentaires de César. Xul n'écoutait mieux que lui : un jour, suspendu aux paroles d'un orateur, il ne sentit pas un insecte qui le piquait et ne leva pas la main pour 1 l'écarter de son visage : le Panormite et Naldo Naldi n'ont pas dédaigné de rapporter ce trait. Alphonse vivait dans sa bibliothèque, n'avait pour armoiries qu'un livre ouvert et fit la paix avec Cosme de Médicis pour un manuscrit de Tite-Live. On lui dit que le manuscrit était empoisonné, il n'en voulut rien croire et le dévora. Xon moins ami des lettres, Nicolas V qui, avant d'être pape, avait illustré son vrai nom, Thomas de Sarzane, murait les humanistes à la cour et leur faisait traduire en latin les auteurs grecs. Il donna de sa main à Laurent Valla 500 écus d'or pour une traduction de Thucydide ; il offrit à Philelphe, contre une traduction en vers latins de « l'Iliade » et de « l'Odyssée » une belle maison à Rome, une bonne terre et 10,000 écus d'or.
Ce fut Nicolas qui fonda la bibliothèque vaticane. Pour son pontificat trop court (de huit années) il mérita d'être loué par Casaubon.
D'autres princes, les Yisconti, les Sforce, se piquant d'honneur, protégèrent les érudits; il en résulta pour l'Italie un mouvement très curieux qu'on a voulu appeler « le latinisme ». Dante, Pétrarque, Boccace, les deux derniers surtout, avaient douné l'impulsion; c'était pourtant en italien que ces trois maîtres avaient écrit leurs chefs-d'œuvre. Au quinzième siècle, leurs successeurs eurent l'air de ne s'en pas douter : la langue vulgaire fut rejetée comme un vêtement trop grossier, on reprit la toge, et de tout ce que les triumvirs avaient inauguré, on ne continua que le travail archéologique. A l'antiquité retrouvée, on ne demanda pas de beaux souvenirs, de gands exemples ; on ne songea guère à relever César ou Scipion ; les humanistes nouveaux, protégés par les papes et les souverains, ne faisaient pas de politique. Ce qu'ils allaient reprendre aux anciens, c'étaient des formes, des « élégances », des modèles de bien dire et de se draper magnifiquement. La pensée va donc reculer et disparaître à mesure qu'avancera l'érudition ; le latin d'ailleurs (notre langue, lingua nostra, comme l'appelait Laurent Yalla) ne détruira rien, parce qu'il n'y a plus rien à détruire, « Xous sommes dans un temps où l'Italie n'a plus ni sentiment religieux, ni sentiment public, ni sentiment moral (1). »
On en était déjà là au moment où deux grands événements contemporains, la conquête de Constantinople et l'invention de l'imprimerie, vinrent seconder puissamment les efforts des humanistes ; nous disons seconder, non pro-
(1) Pasquale Villaei, Niccolo MachiaveUi e i suoi tempi. 1877-82.
mouvoir. Les chercheurs de manuscrits n'étaient plus deux seulement, comme au temps de Pétrarque et de Boccace, mais peut-être cent, tous fossoyeurs acharnés, hantant les sépulcres, exhumant de beaux cadavres. Le plus vieux, le Pogge (Poggio Bracciolini), avait soixante-dix ans l'année où s'associa Gutenberg avec Jean Fust (1450). Toscan de naissance, après avoir appris le latin avec Jean de Ra venue et le grec avec Chrysoloras, il était aUé chercher fortune à Rome où il devint à vingt-deux ans rédacteur des lettres pontificales ; il garda cinquante ans cet emploi. En 1414, il était au concile de Constance, non pour brûler Jean Huss, mais pour déterrer des manuscrits ; à l'abbaye de Saint-Gall, il trouva le premier Quintilien complet, mais couvert d'ordures; d'autres livres précieux étaient oubliés dans un cachot humide au fond d'une tour « où l'on n'eût pas même voulu jeter des condamnés à mort ». Le Pogge continua ses fouilles en France, en Allemagne, ce dans les ergastules gaulois et germains » ; à Laugres, chez les moines de Clugny,il sauva le discours de Cicéron pour Cœcina, ailleurs d'autres morceaux du même orateur, une grande partie de Lucrèce, un livre de Pétrone, Columelle, douze comédies de Plaute, vingt autres livres que nous passons. En même temps, il voyait mourir Jérôme de Prague et, tout en donnant tort à cet hérésiarque , il admirait en lui l'héroïsme antique, une réminiscence de Mucius Scévola. Après quoi le Pogge émigra en Angleterre où il s'ennuya vite et revint en Toscane où il osa défendre Cosme alors exilé, de là une violente querelle contre Philelphe, ennemi acharne des Médicis : un duel de savants, gros d'invectives et de calomnies. Au retour de Cosme, il acheta une villa d'antiquaire encombrée de livres et ornée de statues ; il y vécut
198 LA REXAISSAXCE.
doucement, exempté de taxes par la reconnaissance des Florentins. A cinquante-cinq ans, il épousa une jeune fille qui n'en. avait que dix-huit et qui lui apportait six cents florins ; ce ne fut pourtant pas un acte irréfléchi : le savant homme avait longtemps pesé le pour et le contre. Enfin l'inclination l'emporta sur la sagesse et le mariage fut parfaitement heureux. Le Pogge écrivit beaucoup de dialogues en latin (un en particulier très hardi, sur « l'Hypocrisie ») ; il traduisit du grec Diodore de Sicile et Xénophon, plus tard « l'Ane » de Lucien ; il commença une « Histoire de Florence », recueillit ses « Facéties » trop célèbres, et après avoir été secrétaire de huit papes, chancelier de la République de Florence, prieur des arts , il mourut en 1459 chargé d'années et d'honneurs. Polémiste féroce et satirique licencieux, mais brave homme au fond, latiniste excellent, il fut l'écrivain le plus considéré de la première moitié du siècle.
Son adversaire, Philelphe, plus jeune que lui de dix-huit ans, remplit le siècle entier de son nom : il ne mourut qu'en 1481, il était né en 1898. Homme étrange celui-ci, tenant du condottiere, autant que de l'humaniste. Dès sa dix-huitième année il professait à Padoue, peu après à Venise ; à vingt-deux ans il était à Constantinople secrétaire de la légation vénitienne et il étudiait le grec. A vingt-cinq ans, ministre de l'empereur Jean Paléologue et envoyé comme tel à la cour de l'empereur Sigismond, il assista au mariage de Ladislas, roi de Pologne. De retour à Constantinople, il s'éprit de Théodora, fille de son maître de grec et parente de l'empereur ; il put l'épouser et revint avec elle à Yenise où il trouva la peste, aussi dut-il se sauver à Bologne avec une grosse maison et très peu d'argent. Appelé ensuite à Florence, il y expliqua les auteurs
anciens, du matin au soir, sans relâche et sans fatigue ; les jours de fête, il montait en chaire dans une église et lisait en la commentant la « Divine Comédie » ; quatre cents Florentins suivaient assidûment ses leçons. Mais il aimait les querelles. Un jour, en allant à son école, il fut blessé au visage par un assassin de profession qu'il crut soudoyé par les Médicis, car il s'était déclaré contre eux pour les nobles. Le jour où Cosme fut exilé, Philelphe insulta le vaincu ; Cosme revint et Philelphe s'enfuit à Sienne où il fut suivi par l'assassin à gages ; on arrêta ce malfaiteur et on lui infligea une amende de cinq cents livres ; Philelphe exigea qu'en outre on lui coupât le poing. Puis de son côté, il soudoya un Grec pour assassiner le Médicis ; le Grec fut pris et eut les deux mains coupées ; quant à l'humaniste, un jugement ordonna qu'il fût banni à perpétuité et qu'on lui tranchât la langue; après quoi Philelphe et Cosme se réconcilièrent, tant ils aimaient les anciens.
Est-il vrai que l'illustre érudit fut vénal, et faut-il prendre au sérieux sa lettre au cardinal Bessarion : ce Maintenant que je suis délivré de la fièvre, je viens acquitter ma dette envers vous et envers le saint-père Pie II, c'est-à-dire écrire des vers et recevoir de l'argent en échange. » En tout cas il n'eut pas besoin de demander l'aumône, tous les princes se le disputaient : l'empereur, le pape, le duc de Milan, les magistrats de Venise, de Pérouse et deBologne. Il se rendit auprès du Yisconti qui le combla d'honneurs, mais il perdit sa femme et de désespoir voulut se faire prêtre ; il en écrivit au pape qui ne lui répondit pas et il se remaria. Sa seconde femme vécut peu ; il voulut encore se faire prêtre, espérant le chapeau de cardinal ; il ne l'eut pas et prit une troisième femme. On le vit ensuite auprès d'Alphonse, roi de Xaples,
200 LA EENAISSANCE.
qui le couronna du laurier poétique et le nomma chevalier. Cependant Constantinople avait été prise et la belle-mère de Philelphe, avec ses belles-sœurs, étaient tombées aux mains des Turcs. Pour obtenir leur libération, il voulut que François Sforce envoyât une ambassade au sultan ; le Sforce hésitant à le faire, Philelphe députa lui-même à Mahomet deux jeunes gens munis d'une ode et d'une lettre grecque ; Mahomet, qui n'était pas un sot, relâcha les captives sans rançon. En 1474, Philelphe était à Rome où il expliquait les « Tusculanes » ; il perdit peu après sa troisième femme et deux de ses fils. Fuyant la peste, il revint à Florence où les Médicis, avec lesquels il s'était réconcilié, lui offraient une chaire de grec, mais c'était trop tard, le voyage épuisa ses forces ; quinze jours après son arrivée à Florence, âgé de quatre-vingt-trois ans, il mourut. Travailleur effréné, il n'avait jamais cessé d'enseigner, d'écrire : il laissa une œuvre énorme composée de traductions, de dialogues, d'épîtres, de satires (il y en a cent de cent vers chacune) où il injuria tout le monde, même Pétrarque, avec une arrogante obscénité. Philelphe se croyait et se proclamait le premier homme de tous les siècles. Il n'écrivit qu'en latin, moins bien que le Pogge, mais plus fort.
Tels étaient ces humanistes, hommes passionnés, belliqueux, portant sur les vieux manuscrits la fougue, la fureur de leur siècle. Laurent Yalla s'enflammait pour Quintilien, comme le Cid pour don Diègue et bataillait contre un jurisconsulte de Bologne à propos de Lucius et d'Aruntius, fils ou petits-fils deTarquin l'Ancien. Ce Yalla, originaùe de Plaisance, se vantait d'être Eomain parce qu'il était né à Eome en 1406. Professeur à Pavie, il osa reprocher à Barthole un style barbare, signe d'ignorance
et d'incompétence, même en matière de droit. On ne pouvait, selon Yalla, comprendre et commenter les lois des Latins sans être bon latiniste. A la suite de ce mot périlleux, le censeur dut quitter Pavie ; les étudiants l'auraient tué. C'était un esprit agressif, intempérant, qui se plaisait à heurter les opinions courantes : il trouvait les courtisanes plus utiles que les religieuses, et l'écrivait fort impertinemment. Il se proclamait épicurien , réhabilitait la chair, affirmait que la science se fonde sur la raison qui est d'accord avec la réalité, et « sur la nature qui est Dieu même y>. Avec une hardiesse plus sage il soutenait que la vérité se manifeste dans une forme simple, nette et franche, que la logique et la rhétorique sont presque une seule et même chose ; « qu'un style confus et incorrect accuse des vérités mal comprises, un savoir incomplet et faux ». Couvert par la protection du roi Alphonse, il s'avisa de disserter contre la donation de Constantin, et, touchant même aux articles de foi, porta la main sur le Credo qui, selon lui, n'était pas l'œuvre des apôtres. Bien plus, il trouva des fautes dans la Yulgate, témérité dont Érasme devait l'applaudir. Appelé pour ce fait à Naples devant l'autorité ecclésiastique, il répondit en se jouant qu'il respectait les dogmes de l'Église, mais que l'Église n'avait point affaire à l'histoire, à la philosophie, à l'érudition. Par malheur la cour de Xaples fit la paix avec la cour de Rome et Yalla dut songer à sa propre conservation : les princes, même alors, n'étaient pas très sûrs et , pour gagner au jeu , sacrifiaient wleurs pièces. L'humaniste dut rétracter ses hérésies et finit par trouver grâce auprès de Xicolas Y. Il devint secrétaire de la curie , voire chanoine de Saint-Jean de Latran , efc mourut tranquillement en 1457. Aussi a-t-on eu tort de
voir en lui un réformateur : c'était tout au plus un critique assez hardi, très mordant tant qu'il n'eut rien à redouter, mais le danger venu, tendant sa gueule à la muselière. Les réformateurs ne sont pas ceux qui songent à leur propre conservation.
Laurent Valla ne compte donc pour nous que comme humaniste ; ses six livres d' «. Elégances latines » {Elegantiarum linguœ latinœ lib. VI) ont été souvent réimprimés. Plus vaillant que lui, Pomponius Lœtus, bâtard de grande maison, quittait sa famille pour se vouer aux lettres : il vécut pauvre et fonda une académie qui lui valut la torture et un long emprisonnement. A Naples, le Panormite (Antoine Beccadelli, Palermitain) qui vendit ses terres pour acheter un Tite-Live, écrivait, en latin toujours, une histoire du roi Alphonse qui lui valut mille écus d'or et des titres de noblesse ; on lui confiait les ambassades les plus délicates et les plus honorables ; il n'en dédia pas moins à Cosme de Médicis un recueil d'épigrammes si scandaleuses, malgré leur élégance, que le Pogge même en rougit. Un élève du Panormite, Pontano, fondateur d'une académie napolitaine qui porte encore son nom, secrétaire des rois Alphonse II et Ferdinand II qu'il suivait dans leurs campagnes, fut plusieurs fois prisonnier de guerre, mais on le relâchait, on le saluait très bas dès qu'il s'était nommé. Quand il alla comme ambassadeur auprès d'Innocent VIII, quelqu'un dit au pape : «c Défiezvous du roi Ferdinand. s> Innocent répondit : « Pontano ne me trompera pas, lui qui n'a jamais trompé personne. » Alphonse II se levait, quand l'humaniste venait le voir et disait à ses généraux. ce Voilà le maître. » Pontano, quoi qu'en eût dit le saint-père, était très capable de tromperie et même de trahison, mais il laissa quantité de belles
proses et surtout de beaux vers latins : que la terre lui soit légère ! — Un autre, Guarin de Vérone, celui qui retrouva Catulle, était allé chercher des manuscrits à Constantinople ; au retour, son butin périt clans un naufrage et l'on a cru longtemps que ses cheveux en blanchirent tout à coup. Tels étaient (et nous n'avons pu en montrer ici que quelques-uns) les hommes que possédait l'Italie au milieu du quinzième siècle. Il y faut ajouter les artistes : Donatello, Ghiberti, Fra Angelico, Masaccio, Brunelleschi, tous Toscans : l'art, en marchant, demeurait italien, grandissait dans le centre italien, Florence. Les latinistes pouvaient naître et vivre partout : à Ferrare, à Milan, à Mantoue, à Venise, à Urbin, àKome, à Naples. Epoque utile après tout, non de pensée et de création, mais d'étude et de recherche, où des hommes de feu mettaient l'emportement du génie et une rage d'artistes à creuser les fondations, à rassembler les matériaux du prochain monument.
Rien de pareil en France ni ailleurs ; ce n'était décidément plus nous qui menions le mouvement littéraire. Au commencement du siècle, nous avions sans doute encore des théologiens du plus grand mérite qui moururent entre 1421 et 1440 (Pierre d'Ailly, Mcolas de Clémangis ou de Clamanges, Jean Genson), et ces théologiens écrivirent encore en latin, mais leur langue était barbare. Clemangius fabriqua un poème en hexamètres sur le Schisme, et l'on inscrivit un hexamètre sur son tombeau :
Qui lampas fuit Ecclesiœ sub lampade jacet,
mais ce vers est faux : c'est un signe des temps ; en Italie on eût mieux mesuré les syllabes. Ces hommes de foi et de combat avaient mieux à faire que de caresser des élégances, et l'on a remarqué que Jean Gerson écrivait beaucoup mieux en français pour le peuple, qu'en latin pour les clercs. Est-ce à lui, est-ce même à son temps qu'il faut attribuer « l'Imitation de Jésus-Christ », ce chef-d'œuvre si doucement chrétien, si naïvement barbare? Quatre siècles et trois pays se le disputent et on cherchera longtemps encore le nom du <c pacifique dégoûté » qui, après l'avoir écrit, disait à Dieu : ce Donne-moi d'être ignoré » (da mihi nesciri) . Fut-ce une œuvre successive et collective ? Est-ce vraiment « le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, puisque l'Evangile ne l'est pas. » On le croyait du temps de Fontenelle et bien des âmes sincèrement chrétiennes le croient encore. C'est une question de foi et de sentiment ; la critique n'y doit pas toucher.
Mauvais temps d'ailleurs pour les lettres. La poésie était en action, taillait de la besogne à Chapelain, à Schiller, à Casimir Delà vigne et à tant d'autres ; elle lançait sur les champs de bataille
Jeharme, la bonne Lorraine Qu'Anglois brûlèrent à Rouen.
Nous avions de plus Alain Chartier (mort , dit-on , en 1449), haut et scientifique poète
, Doux en ses faits et plein de rhétorique, Clerc excellent, orateur magnifique,
et comparé à Sénèque par Etienne Pasquier. Il fut illustré surtout, malgré sa laideur, par le baiser que lui donna la dauphine Marguerite. Meilleur poète, facile, aisé, molle-
ment mélancolique, Charles d'Orléans (mort en 1465), avançait la langue ; il suffit de rajeunir son orthographe (ce qu'on fait presque toujours en imprimant Dante) pour constater que le dialecte d'oil est déjà du français :
Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie, Et s'est vêtu de broderie De soleil luisant, clair et beau.
Il n'y a bête ne oiseau Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie.
Rivière, fontaine et ruisseau Portent en livrée jolie Gouttes d'argent, d'orfèvrerie ;
Chacun s'habille de nouveau.
Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie.
Villon, l'aîné de nos poètes modernes, allait venir.
L'Espagne se rapprochait de l'Italie ; depuis longtemps déjà, l'on avait vu à Bologne des écoliers, même des professeurs espagnols : ils y fondèrent en 1364 le collège de Saint-Clément. Dès le treizième siècle, après les Vêpres, les Aragonais étaient allés en Sicile ; au moment où nous sommes parvenus, Xaples appartenait au roi Alphonse d'Aragon. Entre les deux pays, il y avait des rapports de langue et déjà de littérature ; on sait que le chancelier d'Ayala connaissait Boccace et que, dès 1428, la « Divine Comédie » fut traduite en catalan ; elle le fut aussi, la même année, en espagnol. Dans la première moitié du quinzième siècle, sous le long règne de Jean II qui toujours en tutelle, se consolait avec les lettrés et faisait
lui-même des vers, nous voyons de très grands seigneurs tenir la plume. C'est d'abord Henri de Yillena qui-descendait de deux maisons royales, par son père de Castille et par sa mère d'Aragon. Il vécut à la cour aragonaise de son parent Ferdinand le Juste et, protégeant les troubadours en exil, contribua fortement à rétablir le consistoire de la Gaie-Science. Il mourut en 1434, à Madrid, en allant faire une visite au roi. Ce personnage avait étudié beaucoup de choses sans y être forcé, même la nécromancie, aussi sa bibliothèque de cent manuscrits, ce qui était énorme, fut-elle brûlée après sa mort. On a de lui peu d'ouvrages : un « Art de découper » (Arte cisoria) où il remontait à l'origine des arts et à la création du monde; un « Art de trouver » {Arte de trobar), sorte de manuel du parfait troubadour, enfin un court traité en prose, les « Travaux d'Hercule » (Trabajos de Hercules) qu'on croyait être un grand poème, tant on l'avait oublié.
Ce marquis de Villena eut un écuyer qui devint plus célèbre que lui, le galicien Macias. Ce malheureux, épris d'une jeune personne qui épousa par ordre un gentilhomme de Porcuna, n'en continua pas moins ses poursuites, et, sur la plainte du gentilhomme , Villena , qui était grand maître de Calatrava, fit jeter l'amoureux en prison. Macias était poète, et, dans la tour où on le tenait enfermé, s'obstinait à chanter sa dame; le mari furieux lui lança une flèche à travers les barreaux de la fenêtre, et Macias tomba mort en murmurant le nom de celle qu'il aimait. Toute l'Espagne reçut le coup et pleura la victime. Macias devint une sorte de héros national, l'amoureux par excellence, il inspira des poèmes ou des drames aux maîtres du grand siècle ; la littérature espagnole tout entière retentit du nom de Macias.
Uu autre grand seigneur, Inigo Lopez de Mendoza, marquis de Santillane, qui commanda des armées contre les Maures, et qui , après une vie passée dans les hautes affaires, perdit sa femme et tomba dans la dévotion, eut le temps de protéger et de cultiver les lettres. C'est lui qui écrivait : ce La science n'émousse pas le fer de la lance , n'amollit pas l'épée dans la main du chevalier (1). » Il fut l'ami de Yillena, posséda quantité de livres, s'occupa de poésie provençale, imita Boccace et ne dédaigna pas de pétrarquiser. Boccace joue un rôle dans sa Comedieta de Pansa, poème en cent vingt octaves dont le sujet est un combat naval livré près de l'île de Ponza en 1435 ; c'est un récit traité en vision, et intitulé Comédie, sur l'autorité de Dante, parce que le dénouement en est heureux. Au milieu de tout cela, des imitations d'Horace :
« Bienheureux ceux à qui la simple houe suffit pour vivre et vivre satisfaits, et qui de loin en loin trouvant un gîte, souffrent sans peine et la pluie et le vent. Ceuxlà ne craignent pas leurs mouvements , ne savent rien des choses du passé, n'ont nul souci des choses du présent ni d'où viendront les choses à venir (2). »
(1) La sciencia no embota el hierro de la lança, ni hace floxa la espada en la man del caballero.
(2) Benditos aquellos que con el açada Sustentan sus vidas y viven contentos,
Y de cuando en cuandoconoscen morada,
Y sufren plazientes las lluvias y vientos. Ca estos non temen los sus movimientos, Nin sabenlas cosas del tiempo pasado, Niu de las présentes se hacen enidado, Xin las venideras do an nascimiento.
On remarque que c'est l'ancienne octave de Boccace; pas encore celle de Politien.
Le marquis de Santillane a laissé encore un Centiloquio, recueil de cent proverbes rimes ; il fit, de plus, un ce Art poétique » et fut, deux siècles avant Boileau, le législateur du Parnasse ; on venait le voir de loin ; il mourut en 1458.
A cette époque appartient aussi Juan de Mena (1411- 1446) qui, né plus bas que Villena et Santillane, parvint à monter très haut. Il était de Cordoue et avait fait de bonnes études à Salamanque et à Rome ; quand il revint dans sa ville natale, il fut des « Vingt-quatre y> notables qui la gouvernaient. Juan II le voulut pour historiographe et l'informa franchement des qualités nécessaires à l'emploi : ce Le roi, lui fit-il dire, est aussi avide d'éloges que d'entreprises ardues (1). » Juan de Mena raconta les faits comme le roi voulait qu'ils se fussent passés. Il composa encore un poème sur les « Sept péchés mortels » (Siete pecados mortelles) et une Goronacion, voyage imaginaire au Parnasse pour assister au couronnement du marquis de Santillane. Son œuvre de résistance fut le « Labyrinthe » (Laberinto), poème allégorique aussi embrouillé que son titre, et si bizarre que Dante y semble parodié plutôt qu'imité. En 1446, une chute de mule occit fort à propos l'auteur et l'empêcha de continuer son œuvre.
L'Espagne imitait donc l'Italie ; quant à l'Angleterre, après avoir produit Chaucer, elle se recueiUit, épuisée, pendant un siècle ou deux. On vivait alors sous les trois Henry (IV, V et VI, 1399-1461), règnes désastreux agités par des guerres injustes et des tumultes populaires. Le poète du temps fut John Lydgate, un moine de Bury, qui resta moine après avoir étudié à Padoue et à Paris. Il tâcha- de suivre Chaucer et d'imiter Boccace : on lui at-
(1) El rey es codicioso de loa, coaio de meterse en arduos feches.
tribuedeux cent cinquante poèmes, littérature de fabrique bâclée pour gagner de l'argent. Plus sincère et mieux inspiré fut un prince écossais, Jacques Ier, le Charles d'Orléans de la poésie anglaise : tous deux de sang royal, tous deux prisonniers, tous deux amoureux, et dans la captivité chantant leur dame avec une grâce émue. Le poème de Jacques Ier, le « Livre du roi » (King's quair ou quire) de quatorze cents vers en septains, est une allégorie dans le goût du temps, mais plus vraie que les autres, plus tendre et plus triste ; cette Jeanne Beaufort, que Jacques avait vue pour la première fois d'une fenêtre de sa prison, a bien réellement existé. Le King's quair est un livre où l'on aime. Cependant, toute cette poésie de chevaliers finissait ; le peuple commençait ou continuait à chanter son Robin Hood, le bandit populaire, celui qui, pour fuir la prépotence des nobles, s'était mis hors la loi et sauvé dans la forêt où il vivait librement. Il ne tuait que les forestiers , les shérifs, les juges, au besoin le portier de la ville, avec une audace joviale et bien nourrie qui lui gagnait tous les cœurs; il prenait aux riches, pour donner aux pauvres; même de nos jours, en temps ou en pays de misère, les esprits simples aiment cela. Aussi que de complaintes sur Robin Hood, que de ballades! Les complaintes ressemblaient à toutes les autres : « Ecoutez-moi, braves gens, si vous êtes de sang libre, je parle d'un bon yeoman, dont le nom fit Robin Hood. Robin fut un preux bandit tant qu'il marcha sur la terre, un bandit aussi courtois nul ne l'a jamais trouvé (1). » Les ballades commençaient sou-
Lithe and lysten, gentylnien That be of free-bore blode :
I shall you tell of a good yernan, His nanie was Robyn hode.
veut par des gaietés champêtres, comme les vieilles chansons des troubadours : « Quand les champs sont beaux , quand les prés sont verts et que la feuillée est bien longue et large, il fait bon marcher à travers les bois, écoutant chanter les petits oiseaux (1). » Ces débuts ne- promettant rien de bon, il y aura des coups d'épée ou des coups de trique. Tant mieux et vive la joie ! Robin Hood qui tape si dru, boit si sec, a si bon cœur !
A la même époque, en Allemagne, poussait la chanson bourgeoise que nous verrons bientôt dans sa fleur, mais le pays, ou plutôt la Bohême, qui s'y trouvait enclavée, avait autre chose à nous offrir que le Meistergesang : elle nous donna Jean Huss.
Une belle figure, longtemps effacée et qu'on remet de nos jours en lumière (2) ; il est curieux de la regarder, en la replaçant à son jour et à sa date, en face des latinistes d'Italie qui ne surent voir dans le Tchèque réformé qu'un vieux Romain.
Robyn was a proude out-lawe TThiles he walked on grounde, So corteyse an outlawe as he was one TVas never none yfounde.
(1) » When shaws beene sheene, and shradds f ull fayre,
And leaves both large and longue, It is nierrye walking in the fayre forrest To heare the small birdes songe.
(2) Ernest Dexis, Huss et la guerre des kussltes, 1878. — LOT7I3 Léger, Jean Huss et les kussites d'après de nouveaux documents, 1879.
La Bohême était donc un pays slave enveloppé par les races allemandes : ce fut un grand malheur pour elle que ses voisines, la Saxe, la Prusse, naguère peuplées de Slaves, eussent été germanisées si rapidement. La Bohême n'en résista pas moins à l'étreinte : quand elle fut assujettie à l'Église latine, elle garda tant qu'elle put l'ancienne liturgie écrite dans l'idiome qu'elle comprenait. Au milieu du quatorzième siècle, l'empereur Charles IV, un des meilleurs rois de Bohême, établit dans la capitale du royaume un monastère slave, celui d'Emmaus, qui subsista un siècle et demi. C'est de là que sortit un manuscrit fameux, le « Texte du Sacre » sur lequel les rois de France ont prêté serment jusqu'à la révolution. Ce manuscrit avait été transporté à Constantinople et vendu au cardinal de Lorraine qui le donna en 1574 à la cathédrale de Reims. Comme il n'y avait alors personne en France qui le pût déchiffrer, on le prit pour un évangile syriaque ayant appartenu à saint Jérôme et on le révéra comme une relique sacrée qui figurait avec la sainte ampoule au sacre de nos souverains. En réalité, c'était un évangile slavon écrit en 1395 ; les rois très chrétiens juraient sur un livre schismatique.
Il y avait donc chez les Tchèques une certaine aversion contre l'Eglise romaine, parce qu'elle leur avait été imposée par les Allemands. Allemands étaient les prêtres qui déshonoraient la soutane : on les haïssait non seulement parce qu'ils étaient corrompus, mais surtout parce qu'ils étaient étrangers. Tous les fléaux venaient d'Allemagne : invasions violentes, immigrations plus redoutables encore ; les Tchèques finirent par se trouver <c isolés dans leur propre pays ». A l'université de Prague, l'étranger était le maître ; dans l'église il prenait tout. « Les Allemands font
d'abord les humbles, mais dès qu'ils se multiplient, ils se soucient peu du pays qui leur donne l'hospitalité, ils cherchent un prince de leur patrie. Si j'apprenais même d'un oiseau que vous vous attachez aux Allemands, je vous ferais mettre dans un sac de cuir et jeter dans la Moldau. J'aimerais mieux avoir à vous pleurer que de pleurer la honte de ma langue. » Qui dit cela ? Une chronique rimée antérieure d'un siècle à Jean Huss.
Il y eut donc dans l'insurrection religieuse des Tchèques un grand mouvement patriotique ; il s'agissait pour eux non seulement de réformer l'Eglise, mais d'y rétablir la vieille langue et d'y replanter l'ancien drapeau. Nous voyons ici une nation qui « cherche à se retrouver ellemême ». L'Anglais Wiclef n'y était pour rien ; quand ses livres arrivèrent dans le pays, ils tombèrent dans des sillons ouverts. Chose étrange pourtant, le premier réformateur ne fut pas un Tchèque; ce fut un moine autrichien, Conrad Waldhauser, qui, appelé à Prague par Charles IV, bâtonna rudement les ordres religieux. Il souleva contre lui des colères qui ne purent le renverser ni même l'ébranler, et mourut tranquillement en 1369 curé d'une des meilleures paroisses de Prague. En même temps, le Morave Milicz, qui prêchait trois fois par jour, soulevait les masses et annonçait la fin du monde, laquelle devait arriver, selon ses calculs, entre les années 1365 et 1367. Il voyait partout l'Antéchrist et ne se gênait pas pour due où il le voyait : un jour qu'il prêchait devant Charles IV, il s'écria tout à coup en montrant du doigt l'empereur : « Voilà l'Antéchrist !» Il ne craignit pas d'aller prêcher ces choses à Rome. Cependant il ne fut ni pendu ni brûlé : c'était d'ailleurs un homme de foi et un homme de bien qui édifiait les gens par la parole autant que par l'exemple. Un
de ses disciples, Mathiasde Janov, lisait la Bible assidûment, l'appelant « son amie, sa fiancée, la mère de sa dilection ». Il osait écrire doucement, sans se douter que ces simples mots contenaient déjà toute la réforme :
« Vous voulez être justifiés, et vous croyez parvenir à force de travaux, à force de- soins, et vous suivez avec une piété méticuleuse toutes les cérémonies nouvelles.. Le Christ n'est-il point mort pour vos âmes? Yous n'avez rien de son esprit et vous avez des yeux pour ne point voir. Yous exécutez en tremblant la lettre de la loi , mais vous ne savez rien de la liberté qui est dans l'esprit du Sauveur. Cependant toute la sainte Ecriture nous crie que le Seigneur, le crucifié est le seul rédempteur; qu'il suffis pour le salut de quiconque croit en lui ; que seul il est toute la foi, toute la sagesse du chrétien. »
C'est ainsi qu'on parlait à Prague au quatorzième siècle. Un disciple de Mathias se permit de déclarer qu'un prêtre faisait mieux quand il étudiait ou prêchait (jue quand il lisait son bréviaire. Un autre élève de Milicz, Thomas de Stitny, mort en 1400, écrivait en tchèque et contestait l'efficacité des œuvres pour proclamer la toute-puissance de la foi. On en était déjà là quand Jean Huss, né en 1373, entra dans la vie. Il sortit d'une maison de paysans pour faire de fortes études à l'université de Prague, alors la première de l'Europe avec cslle de Paris. Il devint bachelier en philosophie, puis maître es arts, et se permettait quelques distractions dont il se repentit plus tard avec une contrition naïve.
« Hélas ! dans ma jeunesse, j'ai fait une fois partie d'une mascarade. On habilla un étudiant infâme en évêque ; on le mit sur un âne, la tête tournée vers la queue ; on le conduisit à la messe; on portait devant lui un
plat de soupe et une cruche de bière et je vis qu'on les tenait sous son nez à l'église. Je le vis encenser l'autel, lever le pied en l'air et dire : Bu ! et les étudiants portaient devant lui de grandes cruches en guise de cierges, et il allait d'autel en autel, encensant toujours, après quoi les étudiants, retournant leur capuce à l'envers, se mirent à danser dans l'église, et le peuple regardait, riait, s'imaginait que c'était là des rites sacrés, légitimes. Infamie ! abomination ! Pendant ma jeunesse, je me suis associé à ces folies ; mais du jour où Dieu m'a donné de connaître son Ecriture, j'en suis revenu. »
Le pénitent se complaît peut-être un peu dans le récit de cette mascarade ; il n'en fut pas moins un homme austère et désintéressé qui ne voulut ni bénéfice ni prébende ; iEneas Sylvius, qui fut depuis le pape Pie II, a vanté en plus d'un lieu l'éloquence, la chasteté, l'honnêteté de l'hérésiarque. Huss monta vite en grade et devint recteur de l'université de Prague ; chapelain et confesseur de la cour, il avait l'oreille du roi. Cependant il ne se laissa jamais entraîner ni parles séductions du monde ni par les curiosités de la science ; il préférait à tout des prédications populaires en langue nationale qui attiraient trois mille auditeurs dans la chapelle de Bethléem. S'attacha-t-il bien réellement aux doctrines de Wiclef? Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il professa pour le théologien une admiration fervente. Il copia de sa main l'un des traités du maître et il écrivit sur le manuscrit des phrases comme celle-ci : « Dieu donne à Wiclef le royaume des cieux ! 0 Wiclef, Wiclef, tu troubleras plus d'une tête! » On avait trouvé quarante-cinq hérésies dans les œuvres de ce précurseur et l'on avait prohibé de les enseigner soit dans la prédication, soit
dans les cours publics. Jean Huss s'était opposé à la prohibition ; cependant il ne voulait point se séparer de l'Église romaine. Une réforme sans schisme, tel était le rêve de ces luthériens prématurés qui n'eurent ni la puissance, ni la logique de Luther. Attaquer les faux miracles ; empêcher les pèlerinages superstitieux ; dénoncer les reliques frauduleuses ; ramener la religion à l'Evangile et le clergé à l'humilité ; confondre l'orgueil des prêtres qui se vantaient alors d'être supérieurs à la Mère de Dieu, car elle n'avait enfanté Dieu qu'une fois, tandis qu'ils le faisaient naître tous les jours ; soutenir que Dieu seul absout les péchés sans l'intervention d'aucun homme et que nulle absolution n'est valable si elle n'est pas méritée par le repentir ; attaquer enfin toutes les vénalités, toutes les corruptions qui déshonoraient en ce temps-là le sacerdoce, telle était la mission que s'était imposée la foi vivante et militante de cet homme convaincu. Il flétrissaitla donation de Constantin; Dante l'avait fait avant lui sans cesser d'être catholique. Il s'écriait : « Par la richesse, toute l'Eglise chrétienne a été empoisonnée et corrompue. D'où naissent les guerres, les excommunications, les querelles entre les papes, les évêques et les autres membres du clergé ? Les chiens se battent pour un os ; enlevez-leur l'os et la paix est rétablie. D'où sortent la simonie, l'insolence des prêtres, leurs adultères ? Tout vient de ce poison. » Telles étaient les idées de Jean Huss.
Ces idées devaient déplaire à Rome et aux Allemands de Bohême ; le réformateur avait naturellement contre lui ceux qui vivaient de l'autel ; en revanche il eut pour lui son roi Yacslav ou Venceslas qui n'était pas un tigre, comme on l'a déclamé longtemps, mais un enfant mal
élevé, très paresseux et plein de lubies. Un jour, après .boire, Vacslav fit jeter un prêtre à l'eau ; ce prêtre, Jean de Poniuk, n'avait aucune notoriété ; cependant, deux siècles après, on lui fit une légende : c'est lui qui, sous le nom de Jean Népomucène, est devenu le patron du pays. Sa fête attire encore quantité de pèlerins, sa statue est sur tous les ponts de la Bohême. Jean Huss étant ainsi protégé, les Allemands eurent d'abord le dessous : ils quittèrent en corps l'université de Prague. Les uns allèrent fonder celle de Leipsick, d'autres se dispersèrent dans les écoles de Cologne, d'Erfurt et de Heidelberg. De là cette décentralisation de la science et de l'enseignement qui ont fait tant de bien à l'Allemagne. Cependant les fugitifs répandirent partout des invectives contre l'hérétique, et n'osant l'attaquer de front pour ses idées de réforme, donnèrent des soufflets sur la joue de Wiclef. On brûla deux cents volumes du théologien anglais, ce qui exaspéra même les bourgeois qui ne les avaient pas lus, même le peuple qui ne savait pas lire. Ici encore le roi soutint Jean Huss ; mais Eome souleva bientôt une autre question, celle des indulgences. Le légat du pape vint faire de l'argent à Prague en vendant non seulement des absolutions, mais des décanats, des paroisses, « comme un père de famille loue une maison à un boutiquier ». Jean Huss tonna contre ces abus et fut appelé devant l'archevêque. On lui demanda s'il avait l'intention d'obéir aux ordres apostoliques, il répondit que telle était son intention. « Alors, dit le légat au prélat, il est prêt à obéir aux ordres de notre maître. — Entendons-nous, reprit vivement le réformateur. Ce que j'appelle les ordres apostoliques, ce sont les enseignements des apôtres du Christ. Quand les ordres du pape
sont d'accord avec ces enseignements, je suis prêt à les écouter ; quand ils sont contraires, je leur refuse obéissance, dût-on allumer sous mes yeux le feu qui doit brûler mon corps. »
C'était un pressentiment. On sait la fin de cette histoire. Jean Huss avait déclaré la guerre à Eome ; son roi ne pouvait ou n'osa le suivre jusqu'au bout. Le réformateur fut cité à comparaître devant le concile de Constance qui lui coupa la parole et le condamna au bûcher. Tous les livres qu'il avait écrits : lettres, sermons, traités dogmatiques, commentaires sur l'Ancien Testament avec des traductions en tchèque devaient être brûlés, sa mémoire maudite, son âme livrée à l'enfer. On le dégrada pour commencer, on le dépouilla de ses habits sacerdotaux et on le coiffa d'une mitre longue d'une aune sur laquelle étaient représentés des diables se disputant l'âme du damné; on y avait écrit, de plus, en grosses lettres qui pouvaient être lues de loin, ce mot flétrissant : « Hérésiarque! » Après quoi Jean Huss fut attaché par les mains et par le cou à un poteau, les pieds sur un fagot de bois. «. Quand on alluma le bûcher, il entonna un cantique, mais la flamme poussée par le vent le frappa au visage, on vit remuer encore quelque temps sa tête et ses lèvres, un moment après il était mort. » L'année suivante (1416) son disciple Jérôme de Prague, celui que le Pogge compare à Mucius Scevola, périt par le même supplice. « L'Evangile que nous avons, écrira Luther, Huss et Jérôme l'ont payé de leur san£. »
L'Allemagne n'était donc pas encore prête à se jeter dans le mouvement. Un poète qui vécut en Bohême se donna le nom de « fleur de muscat » (MusJcatbliït) et chanta dans la première moitié du quinzième siècle, il appelait toutes les rigueurs « sur les oisons nés de la grosse oie qu'on avait rôtie à Constance » : oie, en tchèque, se dit Huss (1). Ce Muskatblut n'en riait pas moins des cloîtres : ce Les moines sont de petits saints, leur vie est régulière, les nonnes restent sages... Ah ! Muskatblut, comme tu mens ! » (2). Mais l'Allemagne eut bientôt mieux à faire que de pareils versiculets : elle nous donna l'imprimerie.
Gardons-nous de diminuer l'importance de cette invention. Que les anciens aient connu l'impression sèche et les enlumineurs du moyen âge, l'impression humide ; qu'on se fût déjà servi de moules en bois pour les livres de plain-chant et pour les cartes à jouer, peu importe ; c'est une grande date littéraire que cette glorieuse année 1450, où Gutenberg put s'associer à Mayence avec Jean Fust. Ils employèrent d'abord des planches fixes en bois pour imprimer un vocabulaire ou un Donat ; l'in-
(1) Gr. A. HEINRICH, Histoire de la littérature allemande. 1870.
(2) Die miinich wol halb hailig sind,
Ordentlich statt ir leben ; Die nunnen tragn nymer kind, Ir keiïsch behaltens eben... Spriclit Muscanpluot, Wie ferr hast du gelogen !
vention servit avant tout l'école. Ils travaillèrent après pour la religion : le premier livre en caractères mobiles fut une Bible de 640 feuillets imprimée à Mayence de 1453 à 1455. Où la Bible fut semée, la Béforme ne tarda pas à lever. Vient après le Psautier de 1457 avec de belles capitales ornées , peintes en rouge et en bleu. Puis, en 1462, la Bible encore, la belle, celle de Mayence. En 1465 deux ouvriers quittent Fust et Scnsefer et vont en Italie : qu'impriment-ils pour commencer ? Un Lactance , chrétien des premiers siècles , mais encore classique, hérétique même (on a trouvé chez lui quatre-vingt-quatorze erreurs) ; de plus, cicéronien. En 1467 , l'imprimerie est installée à Borne ; le premier qui s'en servit fut le cardinal Jean de Torquemada qu'on a confondu souvent avec Thomas l'inquisiteur. En 1475, il y avait à Borne "une vingtaine de typographies : plus de douze mille volumes y furent imprimés en sept ans. Cependant le nouvel art était allé déjà de Mayence à Bamberg, à Cologne, à Strasbourg, où il commença par produire des livres religieux ; il vint à Paris en 1469 et s'établit en Sorbonne où l'érudition, non la dévotion, l'exploita tout d'abord : le premier livre imprimé chez nous en 1470 fut le recueil des lettres de Gasparino, plus connu sous le nom de Barzizza , son village : encore un de ces latinistes italiens qui, au commencement du quinzième siècle, sauvèrent Quintilien et prêchèrent Cicéron. Vinrent après les épîtres de Cratès le philosophe, les « Elégances » de Laurent Valla, les « Institutions oratoires » de Quintilien, la « Bhétorique » de Fichet.
Ici les dates ont un sens, montrent les points lumineux, le degré de culture ou de liberté des différents peuples. En 1469, l'imprimerie alla non seulement à Paris, mais
à Venise et à Milan où parurent les premiers caractères grecs dans la grammaire de Constantin Lascaris. En 1470, il y eut des typographes à Lucerne ; en 1471 à Bologne, à Fe rare, à Trévise, à Florence et à Naples ; en 1472 à Anvers; en 1473 à Bruges, à Utrecht, à Parme, à Messine, à Lyon, à Bude en Hongrie; en 1474 à Bâle, à Bruxelles, à Barcelone, à Sarragosse, à Gênes, à Turin, enfin à Westminster. Un mercier anglais, Guillaume Caxton, après avoir fait des voyages d'affaires en Europe, s'était mis à étudier nos auteurs et à traduire nos Hisioires de Troyes ; sa version, qui fit gémir les presses de Cologne, fut le premier ouvrage anglais imprimé. De retour en son pays, il fonda une typographie dans l'abbaye de Westminster où il fit paraître d'abord une traduction faite par lui d'un traité français sur le jeu d'échecs. Il publia plus tard, en vingt années d'activité, soixantequatre volumes, presque tous en anglais, d'où lui vint une célébrité qui dure encore.
De 1474 à la fin du siècle, il s'établit successivement des imprimeries à Angers, à Séville, à Leyde, à Stockholm, à Cracovie, à Copenhague, à Avignon, à Madrid. En 1483, le Grand Turc, plus prudent que le pape, interdit à tous ses sujets de lire des livres imprimés, sous peine de mort. Berlin n'eut de typographes qu'en 1578, Pékin en 1603, Tlascala (Mexique) en 1650, Saint-Pétersbourg en 1711, Constantinople en 1727 ; Athènes enfin, la dernière, hélas ! vers 1830.
L'année même où Gutenberg imprima son premier livre (1453) les Turcs entraient à Constantinople. Eve-
nement important, même eu littérature : tout ce qui restait de lumière en Orient vint en Italie , mais l'immigration des livres et des hommes avait commencé depuis longtemps. Outre ceux que nous avons nommés, Mccolô Xiccoli avait rempli Florence de volumes grecs et , pour s'en procurer, s'était chargé de dettes après avoir perdu tout son bien. Jean Aurispe avait rapporté d'Orient, à lui seul, plus de deux cent trente manuscrits. Dès 1896, à Florence, Emmanuel Chrysoloras était venu enseigner la langue d'Homère à Palla Strozzi, au Pogge, à Giannozzo Manetti, à Leonardo Bruni l'Arétin. En 1439, un concile se réunit à Florence pour négocier la paix entre l'Église romaine et l'Eglise grecque : d'un côté les évêques, les cardinaux, le pape; de l'autre, les métropolitains, le patriarche et l'empereur d'Orient. La paix ne se fit pas, ou du moins l'accord un moment conclu ne put durer, mais les savants grecs rencontrèrent les latins, et George Gémiste, le platonicien , répandit les doctrines de son maître; c'est ainsi que le concile, au lieu de réconcilier les deux catholicismes, hâta le rêve de la Renaissance, l'union de Platon et de Jésus.
Mais Platon ne réussit pas du premier coup : il y eut des combats entre Grecs : Aristote tenait bon, soutenu par Théodore Gaza et George de Trébizonde. Ce dernier, qui n'était pas de Trébizonde, fulmina contre Platon, le déclarant goinfre, obscène et crapuleux : c'étaient les aménités du temps dans les duels entre philosophes. Le cardinal Bessarion, encore un Grec, riposta par un grand ouvrage contre « le calomniateur de Platon ». Gémiste alors, se voyant si bien appuyé, retourna dans le Péloponnèse où il mourut avant la prise de Constantinopîe. Avant de mourir, il avait inspiré à Cosme l'idée de
relever, sous l'invocation de Platon , l'ancienne académie de Florence ; Cosme ne demandait pas mieux que d'occuper les hommes d'esprit de son entourage , et l'académie platonicienne s'établit.
Il n'y manquait qu'un platonicien : Marsile Ficin vint juste à point pour entrer dans l'idée de Cosme. Ce jeune homme, né en 1433, s'immergea dans la métaphysique et s'éprit si fort de Platon que, non content de le traduire, il alla jusqu'à l'adorer : quoique chanoine de Saint- Laurent, il tenait une lampe allumée devant l'image de son apôtre. Il dévorait les philosophes de toutes les écoles, remontait jusqu'à Confucius, à Zoroastre, à Moïse, embrassait l'antiquité tout entière, s'occupait de sciences naturelles, de médecine et voyait Platon partout. « La venue du Christ, écrivait-il, a été plusieurs fois prophétisée par les Sibylles ; les fameux vers de Virgile sont connus de tous. Platon à qui l'on demandait combien de temps dureraient les préceptes de sa philosophie, répondit : jusqu'au jour où viendra celui qui ouvrira la source de toute vérité. j> Marsile invoquait aussi en faveur de Jésus le témoignage de Porphyre : « Les dieux, avait dit cet Alexandrin , ont proclamé le Christ suprêmement pieux et religieux , et , témoignant de lui avec beaucoup de bienveillance, ont affirmé qu'il était immortel. »
Tout l'esprit du temps est là : inutile de plonger plus profond clans la pensée un peu trouble de Marsile Ficin ; cette idée très nette de Platon précurseur de Jésus, monte a fleur d'eau et surnage (1). D'autres avaient été plus hardis peut-être : Gémiste attendait le retour triomphal des anciens dieux; un élève de Ficin, Landino,
(1) VICTOR Cherbuliez, Le prince Vitale, 1864.
conclue de la conjonction de Jupiter et de Saturne que le 25 novembre 1484 il y aurait une grande révolution : ne se trompait-il que d'une année et faillit-il prédire bien réellement la naissance de Luther ? Mais Gémiste était Grec et Landino vivait dans les astres. La vraie pensée italienne à cette époque nous est donnée par Hardie à la fois catholique et platonicien.
Cosme, on l'a vu, protégeait ce courant d'idées ; Laurent de Médicis arriva aux affaires (1469), et l'académie platonicienne prospéra plus que jamais. On lisait les dialogues de Platon, chacun y faisait sa partie; suivaient des discussions, des commentaires, de longues oraisons latines où brillaient la science de Marsile et l'agilité de Laurent. Le 29 novembre, anniversaire de la naissance et de la mort du philosophe grec, était une fête religieuse. Les dévots s'exaltèrent jusqu'à vouloir demander à la cour de Rome la canonisation de Platon.
Parmi ces esprits studieux' et ravis, brilla un instant le jeune Pic de la Mirandole qui ne devait vivre que trente et un ans (14G3-1494). Il s'était trop hâté de savoir : à dix ans , il s'entendait proclamer le premier poète, le premier orateur de l'Italie ; à quinze ans, il étudiait le droit et courait les universités de l'Europe, amusant et fatiguant sa mémoire prodigieuse à répéter à rebours, en commençant par le dernier vers, des poésies qu'il venait d'entendre pour la première fois. Dès son retour, après avoir réduit à neuf cents propositions toutes les connaissances humaines , il annonça qu'il les soutiendrait toutes contre n'importe quel docteur et il offrait de payer le voyage aux plus pauvres. Au fond c'était un prodige plutôt qu'un génie : il préférait les poésies de Laurent de Médicis à celles de Pétrarque, et des vingt-deux lan-
gués qu'il prétendait connaître, il ne savait guère que l'alphabet et les éléments. Aimable esprit, facile, ouvert, admiré surtout parce qu'étant né prince, il s'était voué aux études, il ne fit que traverser la philosophie et l'érudition, se laissa duper par des charlatans, condamner par Innocent VIII et passa de Marsile Ficin à Savonarole. Pic de la Mirandole vécut trop peu, trop vite, flamboya et disparut comme un éclair.
Telle fut cette académie platonicienne. Elle rendit à la langue un service durable : l'italien revint en honneur. Les humanistes, on ne Ta que trop vu, avaient laissé la langue vulgaire au peuple, méprisant tout ce qui n'était pas écrit en latin. On sait déjà que pour eux la « Divine Comédie » n'offrait « qu'un répertoire de trivialités monacales, un livre à dépecer chez l'épicier et l'apothicaire pour en faire des enveloppes de drogues et de poisson salé ». Quand Philelphe expliquait le poème à ses auditeurs, il y cherchait surtout les endroits obscurs, où il portait de la lumière. Le peuple seul continua donc à chanter en toscan : on a de lui des chansons pieuses et profanes, de ces strambotti et de ces rispetti que les ériïdits recherchent aujourd'hui avec tant de curiosité. lie peuple avait de plus son théâtre et son épopée , des représentations sacrées et des poèmes chevaleresques. Quand les lettrés consentirent à le suivre , ils trouvèrent la matière toute prête et n'eurent à y mettre que de l'art.
Le premier qui osa revenir au vulgaire fut un Vénitien, Léon-Baptiste Alberti, homme plus avancé que les autres , bien qu'au milieu du siècle il eût déjà passé quarante ans : beau cavalier, habile aux exercices du corps, cultivant tous les arts, même les sciences où ses découvertes ont fait du bruit, poète quelquefois frais et franc, prosateur
un peu trop empâté de latinisme, mais osant dire que l'italien n'était pas inférieur au latin : enfin un Léonard de Vinci né trop tôt et qui n'eût pas fait mauvaise figure au plus beau moment de la Renaissance. Vint ensuite Laurent de Médicis qui, tenant à être populaire, adopta la langue et l'accent du peuple dans sa satire des « Buveurs » (Beoni), dans ses « Chants à danser » (Canti da hallo) et ses « Chants de carnaval » {Canti carnascialeschi) d'une verve entraînante et licencieuse; il était l'âme des fêtes et menait les bacchanales où, pêlemêle avec les plébéiens, s'ébattaient des lettrés , des artistes , si bien que le génie toscan tombé dans la rue remonta dans les palais à la faveur du tumulte et, avec les grands seigneurs encanaillés , redevint grand seigneur. Il y eut ainsi une véritable renaissance de l'italien : Laurent en fut le promoteur , Politien en fut le poète. Né à Monte -Pulciano (d'où son surnom) en 1754, Angelo Ambrogini, après de bonnes études, avait commencé à seize ans une traduction d'Homère ; aussi Ficin l' appelaitil l'homérique enfant. A vingt-neuf ans, il était professeur d'éloquence grecque et latine, avait pour élèves, outre Pic de la Mirandole et les Médicis, des étrangers de toute nation. Peu après, il fut nommé chanoine de la cathédrale. En même temps il collectionnait des textes anciens, notamment celui des ce Pandectes », et peut-être l'a -t -on trop loué comme critique et comme érudit ; mais on ne le louera jamais assez comme poète. Il l'était jusque dans son enseignement. Ses plus belles leçons d'ouverture furent en vers latins d'une facture incomparable ; à dix-huit ans, il avait déjà composé des vers grecs. Ce qu'il a fait de plus beau, ce sont les « Stances » {Le Stanze) composées pour un tournoi de Julien de Médicis, œuvre interrompue,
T. I. là
simple introduction d'un poème qui s'arrête au milieu du deuxième chant, mais d'une forme si pure, si fraîche, si merveilleusement élégante, que l'octave, la strophe de Boccace, bien diffuse encore chez ce premier maître, atteint tout à coup « l'unité, l'harmonie, la couleur, la variété (1) », la grâce suprême et s'impose depuis lors à tous les poètes narratifs qui ne feront jamais mieux, jamais plus. C'est à la fois antique et florentin , beau comme du grec et vrai comme nature; jamais l'érudition ne fut plus inspirée, l'imitation plus inventive; jamais la réflexion ne parla d'abondance avec plus de spontanéité ; jamais perfection si étudiée n'eut tant d'aisance et de charme. Et Politien fit ce chef-d'œuvre à vingt-quatre ans au plus tard (2). En même temps il affinait les rispetti, les strambotti, les laudi spirituali, toute la poésie populaire qu'il savait polir sans lui ôter la naïveté, l'ingénuité, la couleur et le relief; il la rendit attique et la conservait florentine :
(I)Carducci, Delîo svoîgimento délia letteratura nazionale, 1874.
(2) Eu 1478 : c'est la date que propose Ginguené par de bonnes raisons. Date importante dans l'histoire littéraire. Au fond du poème, il n'y a rien ou presque rien, mais le poète donne le ton à tous ceux qui doivent le suivre. Dans la première strophe , il dit ce qu'il chante : ainsi feront les autres; dans la seconde, il invoque l'Amour; le Tasse invoquera la Tierge sans la nommer ; dans la quatrième il place son œuvre sous la protection d'un Laurier qui est Laurent de Médicis ; le Tasse offrira la sienne au magnanime Alphonse. Politien ne se contente pas d'emprunter des images et des élégances aux anciens, il appelle la mythologie à son aide et la fait intervenir dans un sujet contemporain, en quoi il sera imité par tous ses successeurs, même hors d'Italie; il suffit de rappeler Camoëns. Dans les « Stances », l'île enchantée.et le palais de Yénus sont décrits avec une magnificence voluptueuse qui va s'imposer aux poèmes futurs; il y faudra égarer les héros les plus chrétiens aux pieds d'une Alcine, d'une Téthys ou d'une Arniide. Enfin Politien va jusqu'à, fournir des mots, des sonorités, des
« Que chacun, Bacchus, te suive; Bacchus, Bacchus, évohé !
« Qui veut boire, qui veut boire , vienne boire , vienne ici ! Vous entonnez à merveille , mais je veux boire aussi, moi ; il est du vin pour nous deux, je veux boire la première !
« Que chacun, Bacchus, te suive ; Bacchus, Bacchus, évohé !
effets de rime aux Italiens qui le suivront. En voici deux exemples bien remarquables :
Quai tigre a cui dalla pietrosa tana
Ha tolto il cacciator suoi cari figli : llabbiosa il segue per la selva ircana, Che tosto crede insanguinar gli artigli.