VI. Erasme et Ulrich de Hutten
VIL Érasme et Luther.
Nous voici à l'an 1500 ; cette fois la fin du siècle est Lien, dans l'histoire littéraire, un point d'arrêt. Christophe Colomb avait découvert l'Amérique en 1 492 ; en cette année même , Laurent de Médicis et Caxton étaient morts ; de 1492 à 1500 moururent Boiardo, Politien, Pic de la Mirandole, Macias l'Amoureux, Pomponius Lsetus, Savonarole, Marsile Ficin, Villon, tous ceux qui avaient fait parler d'eux depuis une vingtaine d'années ; Christophe Colomb lui-même, qui nous appartient un peu puisqu'il écrivit ses Voyages, ne vivra que jusqu'en 1506. Quant aux autres, ceux qui devaient briller dans le premier tiers du seizième siècle, c'étaient des nouveau- venus. En 1500, Machiavel, âgé déjà de trente et un ans, et secrétaire des
Dix, n'avait encore donné que son « Discours sur les affaires de Pise ». L'Arioste, à peine connu par des vers latins et des ébauches de comédies, nous devait encore son « Eoland furieux ; » Michel- Ange en était à la Pietà de Saint-Pierre de Rome; la chapelle Sixtine, la chapelle de Saint-Laurent, Saint-Pierre aux liens ne le connaissaient pas. Léon X avait vingt-cinq ans, Titien vingttrois, Guichardin dix-huit, Raphaël dix-sept ; le Corrège n'avait que six ans , Benvenuto Cellini venait de naître , le Tintoret et Paul Véronèse n'étaient pas encore nés. Tous ces hommes appartiennent au seizième siècle : ils seront l'Italie prochaine, la Renaissance accomplie, épanouie , en pleine sève et en pleine fleur.
Mais désormais l'Italie ne sera pas seule. Le nord a déjà son artiste, Albert Durer; son savant, Copernic; ceux qui doivent déplacer la science, émanciper la foi, les réformateurs, sont en train de préparer leurs armes. En 1500, Zwingle a seize ans, Luther en a dix-sept : il est venu au monde en 1483 , année heureuse qui vit naître aussi Raphaël et peut-être Rabelais ; l'Italien, l'Allemand, le Français par excellence entrent de front dans l'arène et là-bas, en Espagne, en 1491, un enfant est né qui, les combattant tous les trois , comprimera longtemps la liberté de l'art , de la croyance et de la pensée : Ignace de Loyola.
Au commencement du seizième siècle , l'homme le plus en vue, dans le monde des lettrés, est un humaniste, un latin du nord, Erasme de Rotterdam : il garda pendant trente ans et plus la grande situation qu'avait eue Pétrarque. L'Allemagne, l'Angleterre, la France et l'Italie le saluèrent comme « le maître de ceux qui savent ; » il fut en rapport avec toutes les autorités spirituelles et tou-
tes les puissances temporelles de son temps. En le suivant dans ses voyages, dans ses études et dans ses travaux, on assiste à toute l'activité littéraire de cette époque de transition et l'on marche avec lui, un peu malgré lui, de la Renaissance à la Eéforme.
Érasme naquit à Rotterdam, le 28 octobre 1467, fils naturel d'un bourgeois de Gouda, nommé Gérard, et de la fille d'un médecin, nommée Marguerite. Gérard s'était sauvé à Rome où il exerçait pour vivre le métier de copiste ; le bruit courut que Marguerite était morte ; dans son désespoir, il se fit moine et, quand on l'eut détrompé , ne jeta pas le froc aux orties, mais revint en Hollande et s'occupa de l'enfant qu'il éleva de son mieux. C'était un brave homme et de joyeuse humeur ; on l'appelait « le loustic (1) ». Il mit son fils à l'école à Gouda, chez un certain Pierre "Winkel qui tint le petit Gérard pour un sot et qui devait l'être lui-même. Fut-ce dès lors que l'humaniste latinisa son nom en Desiderius pour le traduire ensuite en grec et se baptiser Erasme ? Ce n'est pas probable , mais on ne saurait le nommer autrement. Érasme donc, âgé de neuf ans, fut conduit par sa mère à l'école de Deventer que dirigeait alors une confrérie religieuse non soumise à des vœux, opposée à la routine scolastique ; un bon élève de Rodolphe Agricola, Alexandre ïïegius, y enseignait les humanités. Cet Agricola fut le premier qui importa l'érudition italienne en Allemagne : il avait
(1) Henry Hart Milman. Life ofErasmus, 1859.
étudié à Paris, à Louvain, à Ferrare, traduit Isocrate et Platon. En ce temps là, les Italiens étaient volontiers attirés en deçà des Alpes ; Pierre de Eavenne enseignait le droit à Greifswald. Une fureur de latinité s'était emparée des savants du nord qui mettaient volontiers des us au bout de leurs noms : Esbanus, Langius, Rhagius Esticampianus. Conradus Celtes faisait des vers latins, se laissait proclamer l'égal de Virgile et d'Ovide et recevait en 1491, à Nuremberg , de la main de Frédéric III, la couronne poétique :
Primas ego titulum gessi nomenque poetœ, Cœsareis manibus laurea nesa mihi.
Un élève de l'école de Deventer, Dringenberg, avait attiré à lui seul neuf cents étudiants dans une petite ville d'Alsace. Deventer était donc une école déjà célèbre; les érudits du temps parlent tous 'de maître Hegius avec le plus grand respect. Il y avait aussi un sousrecteur nommé Sinheim qui pressentit la célébrité d'Érasme : « Continue comme tu as commencé, lui dit-il, et tu arriveras au sommet. » Une tradition discutée veut qu'Agricola lui-même, dans une visite qu'il fit à Deventer, ayant regardé les yeux de l'élève et la conformation de sa tête, lui ait dit sans broncher : « Tu seras un grand homme. » Il l'avait peut-être dit à beaucoup d'autres, mais on ne se souvient de ces prédictions que lorsqu'elles se réalisent, et les prophètes ont toujours raison. En sortant de là, Erasme avait appris tout ce qu'on y enseignait de physique, de métaphysique et de morale ; il savait de plus par cœur son Horace et son Térence. Mais que de luttes pour ne pas se claquemurer dans la confrérie « de la vie commune » où à toute force on voulait l'enrôler ! « Je
n'avais pas encore quinze ans, écrit-il, et déjà le président de cette institution s'épuisait en efforts pour m'y faire entrer. J'avais des penchants très pieux, mais étant si jeune, j'étais assez sage pour objecter mon âge et la colère de mes parents si je faisais quelque chose à leur insu. Mais le bonhomme, voyant que son éloquence n'avait pas le dessus , essayait un exorcisme. Il me présentait un crucifix et, comme je fondais en larmes, il disait avec un regard d'homme inspiré : « Keconnais-tu qu'il a souffert pour toi ? ■ — Je le reconnais avec ferveur. — Je t'adjure donc en son nom de ne point faire qu'il soit mort en vain pour toi : obéis à mes conseils, cherche le bien de ton âme, sans quoi, dans le monde, tu périras éternellement. »
En sortant de l'école, Erasme subit coup sur coup toutes les épreuves : sa mère mourut de la peste, son père la suivit de près ; des tuteurs improbes (notamment Pierre Winkel, le maître d'école) mangèrent le peu de bien laissé par les parents, si bien que l'orphelin, trop pauvre pour aller à l'Université, dut perdre deux ans à Bar-le-Duc chez des moines ignorants qui le battaient jusqu'à lui donner la fièvre : de là l'horreur qu'il eut, sa vie durant, des châtiments corporels. Il put enfin sortir de ce couvent, mais Winkel voulut aussitôt l'enfermer dans un autre; Érasme se débattit tant qu'il put contre un complot de faux amis qui allèrent jusqu'à la fourberie pour lui forcer la main; enfin il se laissa entraîner au cloître de Stein et, d'Émaus où, disait-on, la règle était facile. Les moines le prirent et rie le lâchèrent plus « S'ils avaient été bons chrétiens, écrivit-il après, ils auraient reconnu combien peu j'étais propre à mener leur existence. Je n'étais point fait pour eux, ni eux pour moi. » Faible de santé,
ne pouvant se rendormir si on le réveillait, ni supporter le jeûne (j'ai l'âme catholique, écrivit-il déjà vieux, mais l'estomac luthérien), il n'avait aucun goût pour les pratiques religieuses. Son rêve eût été de penser librement, de lire du grec et d'écrire en latin dans un petit groupe d'épicuriens studieux, sous un beau ciel. Cependant il put travailler au couvent, rédiger un traité sur le ce Mépris du monde, » se dégourdir l'esprit et la main en se plongeant dans les livres de Laurent Yalla dont il aimait l'éloquence et aussi l'audace. En même temps, il s'amusait à peindre ; on montrait autrefois à Delft un crucifix portant cette inscription : ce Ne méprisez pas ce tableau; Erasme l'a peint lorsqu'il était dans sa retraite de Stein. » Un heureux hasard vint l'en tirer : l'évêque de Cambrai avait besoin d'un secrétaire habile à écrire en latin ; on lui désigna Erasme. La liberté d'abord, puis, en perspective, un voyage en Italie : c'était trop de bonheur à la fois. De tout ce qu'il laissait derrière lui, le novice libéré ne regrettait que son camarade Herman de G-ouda qui lui écrivit tristement :
At mine sors nos divellit, tibi quod bene vortat,
Sors peracerba mihi.
ile sine solus abis, tu Rheni frigora et Alpes,
Me sine solus adis, Italiam, Italiam laetus penetrabis arnœnam.
Le voyage en Italie ne se fit pas, mais Erasme put aller quelques années plus tard à Paris avec une pension fournie par l'évêque. Il est vrai que l'évêque ne la paya guère; quant au collège de Montaigu (ou de Moniaceto, Montvinaigre , comme il l'appelle) le jeune humaniste ne s'y trouva pas fort heureux. Trente ans après, il s'en
ÉEASME. 259
plaignait encore dans ses « Colloques » (Colloquia, Ichthyophagia). « Je ne suis pas étonné, lui dit son interlocuteur, qu'il y fît si aigre avec tant de disputes théologiques dans l'intérieur ; les murs même, dit-on, y sont enfumés de théologie. — Vous dites vrai , répond Erasme ; je n'en ai rien emporté que de malsaines humeurs et quantité de vermine. Le collège était présidé par un certain Jean Standin, un homme point mal disposé, mais sans jugement. Si, ayant passé lui-même sa jeunesse dans une extrême pauvreté, il avait eu quelques égards pour les pauvres, c'eût été bien... Mais quoi ? avec des lits durs, une nourriture insuffisante , des veilles, des travaux rigides , dans la première année de mon séjour, j'ai vu des jeunes gens les mieux doués , pleins d'espérances et de promesses, dont plusieurs maintenant sont morts, et d'autres condamnés pour leur vie entière à la cécité, à la folie, à la lèpre... N'est-ce pas le comble de la cruauté ? •» Ponocrates disait de même à Grandgousier : « Seigneur, ne pense que je l'aye mis au collège de pouillerie qu'on nomme Montaigu ; mieux l'eusse voulu mettre entre les guenaulx de saint Innocent, pour l'énorme cruaulté et villenie que j'y ai cognue ; car trop mieux sont traictés les forcés entre les Maures et les Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison, que sont ces malautrus au dit Collège (1). »
Cependant Érasme vit autre chose à Paris que « le collège de pouillerie ; » il se fit connaître parmi les lettrés qui, là aussi , n'étaient pas tous gens d'Eglise et il comptait assez déjà pour avoir des élèves de bonne maison, notamment lord Montjoie qui, le tirant de « Montvinaigre »,
(1) Rabelais, cité par Henry Haut Milman, doyen de Saint-Paul.
lui offrit le vivre et le couvert : bien plus, lui servit une pension que l'humaniste devait toucher toute sa vie. D'autres personnages lui firent des offres libérales : une marquise de Veere l'accueillit dans son château de Tornhoens et lui donna de l'argent ; à Orléans, il reçut l'hospitalité d'un chanoine. Il visita encore son pays, la Hollande , où il trouva trop de gloutons et pas assez de lettrés : « c'est, disait-il, un pays de bière et de beurre. » Enfin, en 1498, il fut attiré en Angleterre par son protecteur Mont joie : ce fut là qu'il reçut les premières caresses de la gloire, plus douces, dit- on que les premières caresses de l'amour, mais celles-ci non plus ne lui manquèrent pas (1). Aussi , comme il se plut en ce grand pays où la vie était si large : il en goûtait même le climat, « très agréable et
( 1 ) Si Britanniœ dotes satispernosses, Fauste, nœ tu aïatis pedibus hue accurreres : et si podngra tua non sineret, Dœdalum te fieri optares. Nam ut e plurimis unum quiddam attingam, sunt hic nymphes divinisvultibus, blandce, faciles, et quas tu tuis camœnis facile anteponas. Est prœterea mos iiunquam satis laudatus. Sive quo venias, omnium osculis exciperis ; sive discedas aliquo, osculis dimitteris ; redis, redduntur suavia : venitur ad te, propinantur suavia; disceditur abs te, diuiduntw basia; occurritur alicubi, basiatur affatim, denique quoeunque te moveas, suaviorum plena sunt omnia. Quœ si tu, Fauste, gustasses semel quam sint mollicula, quam fragrantia, profecto cuperes non decennium solum> ut Solon fecit, sed ad mortem usque in Anglia peregrinari. — Le doyen de Saint-Paul, biographe d'Erasme, appelle cela un salut innocent (an innocent salute~) et il a probablement raison, mais il ne cite pas le passage qui l'ennuie. Pour en finir sur la prétendue sensualité de notre érudit, si grossièrement dénoncée par Scaliger, voici la confession d'Erasme : Et juvenis cibum ac potum semper ita sumpsi ut pharmacum. Ac sœpenumero doluit non licere sinecibo potuque degere. Veneri nunquam servitum est, ne vacavit quidem in tantis studiorum laboribus. Et si quidfuit hujus mali, jam olim ab eo tyranno me vindicavit œtas quœ mihi hoc nomine gratissima est.
ÉKASME. 261
très sain ; » l'urbanité, « l'humanité » des habitants qui savaient si bien leurs auteurs latins et grecs! Inutile maintenant, si ce n'est pour la voir, d'aller en Italie. « Quand j'entends Colet, écrivait-il, je crois entendre Platon. » C'était beaucoup dire ; il est vrai que le doyen Colet, fondateur de l'école de Saint-Paul , était non seulement un latiniste distingué , mais aussi le bienfaiteur des latinistes. On comprend mieux l'admiration d'Erasme pour "William Grocyn : celui-ci, qui avait étudié en Italie sous les réfugiés grecs , était alors le patriarche de l'érudition anglaise. Un autre savant frappa le voyageur : Thomas Linacre, un médecin qui avait traduit Galien et d'autres auteurs antiques, homme « d'un jugement profond, pénétrant et fin ». Erasme vit aussi Thomas More qu'il trouva doux, aimable, heureux, et More, qui n'avait encore que dix-huit ans, le présenta au prince Henry (le futur Henry VIII) qui n'en avait que neuf. Le prince n'en adressa pas moins une petite lettre en latin au savant étranger qui, pris au dépourvu, ne répondit que trois jours après, en vers enthousiastes. Dans ce dithyrambe, il y a un vers qui nous intéresse et nous étonne ; le poète dit en parlant du jeune Henry :
Monstrante fontes vate Skeltono sacros.
Singulier instituteur pour un prince royal. Skeiton, qui devait mourir en 1529, fut un versificateur un peu lourd quand il était sérieux ; ce n'est que dans ses petits vers dansants, à rimes redoublées, souvent grossiers, licencieux, qu'il montre de la fougue et de la force. Erasme ne l'en salue pas moins Iritannicarum Utterarum decus et lumen. Il est vrai qu'Erasme ne savait pas plus l'anglais que l'italien; aussi a-t-il déclaré que l'Angleterre
avait des poètes patois qui valaient Dante et Pétrarque. Ces latinistes n'en font jamais d'autres : le mot seul de poètes patois montre la hauteur de leur mépris.
A son second voyage en Angleterre en 1505, Erasme était déjà le premier érudit « transalpin » ; on ne pouvait guère lui opposer que Guillaume Budé et Reuchlin, mais Guillaume Budé, son contemporain, qu'il proclama ce le prodige de la France », ne le surpassait que dans le grec; quant à Reuchlin, que nous rencontrerons plus loin, il se vouait spécialement aux études hébraïques. Même en Italie, le Bemhe, Sadolet, Scaliger étaient encore peu connus ; le premier, le plus âgé des trois, n'avait guère donné qu'un traité sur l'Etna ; en 1505, il corrigeait encore des épreuves pour les Aides. Erasme en revanche s'était déjà illustré par des discours officiels et par plusieurs ouvrages, notamment une traduction en vers latins de 1' « Hécube » d'Euripide qu'il aUa offrir, avec une épître dédicatoire, à l'archevêque de Canterbury. L'archevêque reçut l'ouvrage et fit un présent, pas bien gros ; Erasme, en fait d'argent, n'eut jamais beaucoup de chance. A son premier départ d'Angleterre, les vingt livres qu'il en rapportait avaient été confisquées à la douane, parce qu'il était prohibé de sortir de l'or. Le bon archevêque, souvent exploité par des érudits, se figurait que l'ouvrage à lui dédié pouvait l'avoir été à d'autres. Fâché de ce soupçon, Erasme lui renvoya 1' « Hécube » imprimée avec la dédicace, et y joignit une traduction de 1' « Iphigénie ». Faut-il croire qu'il était retourné en Angleterre dans l'espoir d'y trouver quelque emploi lucratif, mais qu'il s'en revint encore une fois les mains vides ? C'était la destinée de est homme illustre d'avoir à lutter sans répit contre les nécessités de la vie et de tendre la.
main à toute heure, moins aux grands toutefois qu'à ses amis.
L'année suivante (1506), il était en Italie. Il espérait y voir une république des lettres, pacifiquement florissante, une confédération d'universités dont les princes seraient les patrons, dont le pape serait le recteur. Il y trouva tout le monde armé jusqu'aux dents, le pape en tête. En passant à Turin, il prit le grade de docteur alors difficile à obtenir. A Bologne , où il portait le scapulaire blanc de son ordre, on le prit pour un médecin ou un infirmier des pestiférés, et comme il ne pouvait s'expliquer en italien, il fut bousculé, poursuivi à coups de pierres : ce fut alors qu'il fit demander au pape la dispense de ses vœux, et il l'obtint. A Venise, il se lia d'amitié avec les Aides qui imprimèrent une seconde édition de ses « Adages » et il corrigea pour eux des épreuves, comme avait fait le Bembe qui devint cardinal. On reprocha plus tard à l'humaniste hollandais de s'être déshonoré en acceptant cet office de prote : on trouvait plus noble en ce temps-là de mendier son pain que de le gagner. A Padoue, Erasme fit la connaissance d'un fils naturel de Jacques, roi d'Ecosse ; ce jeune homme, âgé de vingt ans et déjà archevêque de Saint-André, devint l'élève de l'humaniste qui s'employait en Italie de toutes façons, et qui put enfin réaliser un rêve longuement caressé, un séjour à Rome. Il vit alors les cardinaux, notamment le futur Léon X ; il vit aussi le pape Jules II qui lui offrit une charge de pénitencier et qui lui demanda de plaider publiquement pour et contre la guerre de Venise ; Érasme accepta l'épreuve pour complaire au pape et peut-être aussi pour montrer ses talents, mais il était au fond contre la guerre. Aussi écrivit-il là-dessus un petit traité,
Antipolemo, qui ne manque pas de courage, mais il ne l'imprima que plus tard.
Cependant il ne resta pas à Rome où on lui promettait la pourpre, attendant mieux de l'Angleterre où Henry VIII venait d'être proclamé roi (1509). Ce fut alors que Thomas More reçut inopinément la visite de l' humaniste qu'il ne reconnut pas (ainsi le veut la tradition), mais, après un moment de causerie, il lui dit tout franc : «. Ou vous êtes le diable, ou vous êtes Erasme. » Le fait est d'autant plus improbable, qu'il est raconté par Garasse et par Vanini. Ce qui est certain, c'est qu'Erasme, en ce temps-là, logea dans la maison de Thomas More et qu'il y écrivit son « Eloge de la Folie ». Après quoi il fit des excursions, adniira les tours et les cloches de Cantorbéry, compta les reliques, alla baiser le soulier de Thomas Becket, puis revint à Londres où il s'installa dans le couvent des Augustins, mais là encore, il eut des soucis d'argent, des querelles de ménage ; le roi Henry YIII, qui lui avait promis monts et merveilles, portait trop d'affaires sur les bras pour s'occuper de lui. Ce souverain ne paraît pas l'avoir jamais traité avec une extrême munificence. L'érudit besoigneux se plaignait mélancoliquement de la parcimonie anglaise : en ce temps-là, paraît-il, le pays n'avait d'argent que pour guerroyer. Nommé professeur à Cambridge où, selon Gibbon, il alla enseigner h grec qu'il avait appris à Oxford, Erasme eut d'abord un appointement minime et trop peu d'élèves : il avait, disait-il, dépensé soixante nobles et n'en gagnait pas un par leçon. C'est pourquoi, malgré les secours de ses hauts protecteurs, malgré l'amitié de Thomas More et de Colet, il quitta de nouveau l'Angleterre en 1514. Charles d'Autriche, le futur Charles-Quint, tenait alors
sa cour à Bruxelles ; d'autre part Léon X, le pape lettré, venait d'être élevé au saint-siège : il y avait quelque chose à espérer de là. Mais il était écrit qu'Erasme ne se fixerait nulle part : il avait besoin de voyager pour ses travaux, de butiner dans toutes les bibliothèques ; sans foyer d'ailleurs, sans patrie, il n'était chez lui nulle part, pas même à Rotterdam où il ne demeura qu'en effigie après sa mort. Son plus long séjour fut à Bâle où le retint son ami l'imprimeur Froben : encore eut-il à quitter cette ville en 1529 et il y revint mourir en 1536 ; c'est là qu'on montre encore ses reliques : un anneau, un poinçon , une épée, un cachet, portant sa devise : nemini cedo, son testament autographe et son portrait peint par Holbein. De Bâle il rayonnait partout ; ses écrits se répandaient dans toute l'Europe savante. Chose inexplicable : il n'écrivit qu'en latin, ne voulant savoir aucune langue moderne, et ses « Colloques, » son ce Eloge de la Folie » étaient dans toutes les mains, même dans celles des rois. Charles-Quint le fit son conseiller et lui donna une pension de deux cents florins ; François Ier voulut lui confier la direction du collège de France. Ces deux souverains ne se disputaient pas seulement l'Italie et l'Empire, ils se disputaient encore le prince des érudits; Charles-Quint l'emporta, mais Erasme osa plaider pour le vaincu après Pavie. Heniy VIII envia toujours à l'empereur l'illustre protégé qu'il s'était laissé prendre ; d'autres souverains, Ferdinand de Hongrie, Sigismond de Pologne, firent de longs efforts pour attirer à leur cour l'incorrigible vagabond qui leur répondait avec un air de modestie : « Les gens de lettres sont comme les grands personnages des tapisseries de Flandres : ils ne font leur effet que vus de loin. » Après Jules II, Léon X
tâcha de s'attacher Erasme, accepta la dédicace du <c Nouveau-Testament » qui paraissait pour la première fois eu grec et qui n'était pas tout à fait conforme à la version consacrée; il ne craignit même pas de lire le fameux traité Moriœ encomiwn où la papauté n'était guère ménagée et se contenta de dire en le lisant : « Je crois qu'Erasme a aussi son grain de folie. » Adrien VI ne fut pas moins bienveillant envers l'humaniste émancipé qui avait été son élève en théologie : il voulut lui donner une chaire à Louvain et tâcha de l'installer à Kome, comptant sur lui pour la campagne contre les luthériens. Paul III, qui voulut le faire cardinal et lui donna la prévôté de Deventer, lui écrivit de sa main pontificale pour l'exhorter à défendre la religion : ce Ce dernier acte pieux terminera dignement une vie passée dans la piété, confondra tes calomniateurs et justifiera tes apologistes. » Enfin, quand Érasme fut mort , on lui éleva un monument d'oraisons funèbres et d'épitaphes retentissantes :
Thentona terra suum cura miraretur Erasmum, Hoc majus, potuit dicere, nil gemii.
Honneurs mérités par de vrais services littéraires : traductions d'Euripide, de Lucien, de Plutarque; éditions de Sénèque le philosophe , de Suétone , de Quinte-Curce, d'une partie de Cicéron, du grand ouvrage de Pline, puis de Tite-Live, de Térence (avec le commentaire de Donat), d'Aiïstote et de Démosthènes, le tout accompagné de tables, de lexiques et d'annotations ; manuels et grammai-
res pour les écoles : il y a là un travail qui fait peur. Érasme fut le plus prodigieux ouvrier de la renaissance classique en deçà des Alpes. Il avait non seulement l'érudition, mais la critique ; il faut l'entendre persifler les Italiens poussant jusqu'à la démence le culte de Cicéron. Toujours lui, lui partout : on ne lit que Cicéron, on n'a que son buste dans les bibliothèques, son image gravée sur les cachets, on possède trois ou quatre gros tomes, dont chacun fatiguerait deux portefaix, et dans lesquels sont consignés tous les mots de Cicéron , tous les sens de chaque mot, tous les accents, toutes les quantités qui battent la mesure et règlent la cadence de ses phrases. Sur quoi le critique ajoutait sans rire : ce La perfection du latin consiste à parler comme Cicéron parlerait aujourd'hui ». Il y avait assurément beaucoup à dire contre l'élégante pédanterie de certains humanistes ; l'auteur du Dialogua ciceronianus entendit à Borne un sermon latin où le Christ était comparé à tous les héros antiques, mais sans être nommé une seule fois, parce que son nom ne se trouvait pas dans les bons livres païens. On eût pu toutefois répondre à Erasme que Cicéron , s'il eût vécu vers 1520, aurait parlé français en France comme allait faire Eabelais ou italien en Italie comme faisait déjà Machiavel. C'était une singulière prétention que de forcer une langue morte à exprimer des idées vivantes. Erasme y réussit pourtant dans ses Adagio, .
C'est un énorme recueil de dictons empruntés aux Latins, aux Grecs, aux Hébreux, groupés et rangés par ordre alphabétique, accompagnés de commentaires et de dissertations : la première édition, qui est de l'an 1500, montre déjà une érudition considérable. Les commentaires sont d'un esprit libre qui mord sans pitié les vices et
les sottises du temps. Ce recueil annonce 1' « Eloge de la Folie, » Moriœ encomium, dédié à Thomas More, dont le nom ressemblait à Moria ( c< Folie » en grec), bien que More fût le moins fou des hommes (1). Terrible petit livre qui vit encore, un peu grâce aux illustrations de Holbein, et qui dut faire un singulier effet au commencement du seizième siècle : toute la société y passait, comme sur le ce Vaisseau des fous » de Sébastien Brant. Seulement ici la satire tombe de plus haut, c'est la Folie elle-même qui parle en bon latin et fait sonner son grelot avec une franchise superbe : ce Bien qu'on parle partout de moi et que mon nom sonne mal même aux oreilles des plus fous, c'est moi, je vous le dis, c'est moi seule qui réjouis les hommes et les dieux (2). » Et le défilé des sots commence : « Ah ! si vous pouviez une fois observer de la lune, comme fit autrefois Ménippe, les innombrables tumultes des mortels, vous croiriez voir un tourbillon de mouches et de moucherons qui se gourment, se battent, se tendent des pièges, se volent, s'amusent, font l'amour, naissent, déclinent, meurent. Et on ne peut croire quelles agitations, quelles tragédies remue un si mince animalcule, si vite écrasé. Quelquefois en effet un orage léger de guerre ou de peste en enlève ou en dissipe plusieurs milliers à la fois. Mais moi-même je serais ar-
(1) Qnse Pallas istuc tibi misit in rnentem? inquies. Primum admonuit me Mori cognomen tibi gentile, quod tam ad Morias vocabulura accedit, quam es ipse a re alienus. Es auteni vel omnium suffragiis alienissimus (Erasmus Roterodamus TJiomœ Moro suo).
(2) Stultitia ioquitur. TJtcumque de me vulgo mortales loquuntur, neque sum nescia , quam malè audiat stultitia etiam apud stultissimos, tamen banc esse, banc inquam esse unam quœ meo numine deos atque homines exbilaro.
chifolle et je mériterais que Démocrate fît sur moi des gorges chaudes si je voulais enumérer toutes les formes de folie et d'insanité (1). » Il faut donc choisir : voici le grammairien par exemple (2) : Quoi de plus misérable,
(1) In summasi mortalium innumerabiles tumultus e luna, quemadmodum Menippus, conspicias, putes te muscarum aut culicum videre turbas inter se rixantium. bellantium, insidiantium , rapientium, lïidentium, lasciventium, nascentium, cadentium, morientium. Neque satis credi potest, quos motus, quas lragœdias ciat tantulum animal culum, tamque inox periturum. Nam aliquoties vel levis belli, seu pestilentias procella multa simul millia rapit ac dissipât. Sed ipsa stultissima sim planèque digna quam multis cachinnis rideat Democritus si pergam popularium stultitiarum et insaniarum formas enumerare.
(2) ... inter quos grammatici primas tenent, genus hominum profecto, quo nihil calamitosius, nihil afflictius, nihil asque diis invisum foret nisi ego miserrimse prof essionis incommoda dulci quodam insaniœ génère mitigarem... Qui semper famelici, sordidique in ludis illis suis, in ludis dixi, imo in... pistrinis potius at carnificinis inter puerorum grèges, consenescant laboribûs, obsurdescant clamoribus, fœtore psedoreque contabescant , tamen meo beneficio fit, ut sibi primi mortalium esse videantur. Adeo sibi placent, dum pavidarn turbam minaci vultu voceque territant, dum ferulis, virgis, lorisque conscindunt miseros, dumque modis omnibus suo arbitratu sa?viunt, asinum illum cumanum imitantes. Interdum sordes illae mera3 munditiae videntur, pœdor amaricinum olet, miserrima illa servitus regnum esse putant, adeô ut tyrannidem suam nolint cum Phalaridis aut Dyonisii imperio mutare. Sed longé etiam feliciores sunt, nova quadam doctrinaï persuasione. Si quidem cum mera deliramenta pueris inculcent, tamen, dii boni, quem non illi Palaemonem , quem non Donatum pro sese contemnunt ! idque nescio quibus praestigiis mire efficiunt, ut stultis materculis et idiotis patribus taies videantur, quales ipsi se faciunt. Jam adde et hoc voluptatis genus, quoties istorum aliquis Anchisaî matrem aut voculam vulgo incognitam in putri quapiam charta deprehenderit, puta bubsequam, bovinatorem, aut manticulatorem, aut si quis vetusti saxi fragmentum, mutilis notatum litteris, alicubi effoderit : 6 Jupiter,
de plus affligeant et affligé, de plus mal vu des dieux, que cette race de pauvres diables, si moi, la Folie, je ne mettais un genre particulier de sottise parmi les misères de cette profession. Toujours faméliques et sordides, dans ces galères où ils massacrent les enfants, ils vieillissent à la peine, sont assourdis par le vacarme, dépérissent dans la puanteur et dans la saleté. Et pourtant, qui le croirait ? Grâce à moi., la Folie , ils se croient les premiers hommes du monde. Il faut les entendre terrifier leurs sujets avec des éclats de voix ; il faut les voir armés de fouets, de verges et de lanières de cuir, bourreler leurs victimes : ils ressemblent à l'âne revêtu de la peau du lion. — Yous vous souvenez de maître Winkel et du collège Montaigu, mon pauvre Erasme ! — Et cependant les grammairiens se plaisent dans cette « pouillerie, » ils la trouvent propre et elle sent bon; ils n'échangeraient pas leur tyrannie contre celle de Denys et de Phalaris. Ce qui les rend heureux surtout, c'est la haute idée qu'ils ont de leur science. Dieux bons ! bien qu'ils n'enseignent que des insignifiances et des bagatelles, ils se croient fort au dessus des Palémon et des Donat. Comment parviennent-ils à en imposer à l'idiotisme des mamans et des pères ? Ce n'est pas tout, s'ils viennent à découvrir, sur quelque vieux chiffon tout rongé des vers, le nom de la mère d'Anchise ou quelque vocable inusité comme buisequam ou bovinatorem ou mantkulam, ou s'ils ont la chance d'exhumer quelque fragment de pierre antique avec des lettres tronquées par dessus, « ô Jupiter, quels bondissements, quels triomphes ! Ils auraient subjugué l'Afrique
quœ tum exultatio, qui triumphi, quœ encomia, perinde quasi vel Africain devicerint, vel Babylonas ceperint ! etc.
ou conquis Babylone, qu'ils n'en seraient pas plus fiers ! » Voilà un morceau qui peut servir encore. D'autres sur les rois, les moines, les papes ont vieilli depuis lors, on les a éperdument répétés. Erasme avait trop souffert dans les couvents pour en penser trop de bien ; même en parlant sérieux il attaquait la vie monastique. Aux moines de Stein qui voulurent le ramener auprès d'eux, lorsqu'il fut devenu célèbre, il répondait gravement : « Quoi de plus corrompu et de plus pernicieux que ces religions relâchées? Considérez seulement celles qu'on estime le plus, vous n'y verrez rien qui ressemble moins à l'esprit chrétien: c'est quelque chose de froid, ce ne sont qu'observances judaïques. Voilà sur quoi s'évaluent les ordres religieux, sur quoi ils jugent les autres et les méprisent. TsTe vaudrait-il pas mieux, selon les doctrines de notre Sauveur, regarder toute la chrétienté comme une seule maison, une seule famille, un seul monastère, et tous les chrétiens comme une seule confrérie de croyants? » C'étaient des paroles déjà bien audacieuses. Cependant Erasme ne connut pas la persécution, désarma aisément ses premiers adversaires et put assister impunément au succès de 1' « Eloge de la Folie » qui eut vingt-sept éditions de son vivant. Le critique ne se contenta pas de railler toutes les sottises et toutes les superstitions, comme il fit aussi dans ses ce Colloques ; » il publia encore le Nouveau Testament en grec et l'enrichit de notes et de paraphrases : il voulait que ce livre fût traduit dans toutes les langues « pour être compris même des Turcs et des Sarrasins. » Il imprima de plus, dans des in-folio couverts jusqu'aux marges et flanqués ( Hilaire entr'autres ) de préfaces qui firent du bruit, quantité de Pères de l'Église. En même temps il donnait des conseils de sagesse et de vertu
qu'on cite encore : il écrivait par exemple à un homme marié qui voulait se faire franciscain : « Quoi ! tu envies une règle imposée par un simple mortel, toi qui as fait profession delà règle évangélique ? Tu désires un homme pour patron, toi qui as pour patron Jésus-Christ ? Quand tu t'es marié ne t'es-tu donc attaché à rien ? Considère ce que tu dois à ta femme, à tes enfants, à ta famille, et tu te sentiras une charge plus lourde que si tu avais accepté la règle de Saint-François (1). » Voici encore une leçon qui peut servir : Erasme contestait la valeur des legs faits aux pauvres, estimant que l'offrande serait plus agréable à Jésus-Christ si on la faisait de son vivant. Ce qu'on offre en mourant n'arrive pas toujours à son adresse, « et même si cela parvient où tu veux, c'est le bien d'un autre qui est donné, ce n'est plus le tien (2). » Les passages pareils surabondent même dans ses Satires. Il était trop beau diseur pour traiter les sujets religieux, surtout en vers, avec la candeur, l'onction voulue, mais rien ne permet de croire qu'il ait jamais cessé d'être un croyant convaincu. Pétrarque avait osé attaquer l'ignorance même dévote ; Erasme soutint qu'il ne comprenait pas « les lettres séparées du Christ (3). » Les deux opinions ne se contredisent pas, mais les deux humanistes différaient d'intention ; celui de Kotterdam voulait retenir les lettres dans la foi, celui d'Arezzo voulait ramener Boccace aux lettres. L'auteur des « Collo-
(1) Et humanam regulam desideras, qui regulam evangelicam professus sis ? Desideras hominem patronum, quipatromim liabeas Jesum Christum? Quum duceres usorem, nih.il professuses? Cogita quid debeas conjugi ! quid liberis ! quid farniliœ ! et senties te plus habere sarcinse, quaru si Francisci regulam professus esses ( Colloqiiia).
(2)... et si perveniat, jam alienum est non tuum. quod iuipenditur.
(3) Nain litteras aliénas a Christo qui appellet litteras ?
ques » , malgré ses libertés de langage et son penchant à la raillerie, était donc un homme tranquille et bien pensant, trop avisé pour tomber dans l'irréligion, trop latin pour donner dans la réforme ; esprit d'ailleurs très ouvert, bien libéral, aimant ses coudées franches, mais aimant surtout la paix nécessaire à ceux qui lisent beaucoup. Il eut pourtant des ennemis, et dans tous les camps ; l'un des plus acharnés fut Scaliger qui mérite une halte.
Ce Scaliger est une des curieuses figures du temps. Écoutez-le : voici son histoire. Il descendait des Scaliger de Vérone ; son père était Benoît de la Scala, l'un des plus vaillants capitaines du quinzième siècle, mais qui eut le malheur de n'être cité par aucun historien. Sa mère, Bérénice, était la fille du comte Paris Lodronio. Lui-même, Jules-César ( car il avait ajouté le nom de César à son prénom Jules) était né en 1484 au château de Riva, sur le lac de Garde. Les Vénitiens vinrent l'y chercher, car ils poursuivaient tout ce qui restait des anciens seigneurs de Vérone. Soustrait par sa mère aux perquisitions des Vénitiens, Jules-César eut pour précepteur le frère Giocondo, bien connu comme antiquaire et aussi comme architecte : c'est lui qui recueillit deux mille inscriptions, trouva un manuscrit de Pline le Jeune, fit des ponts, des canaux, des travaux pour Saint-Pierre de Rome et peutêtre aussi la façade orientale du château de Blois. Après ses études, Jules-César Scaliger fut présenté à l'empereur Maximilien qui le voulut pour page et lui apprit noblement ce qu'on appelait alors « les exercices chevaleresques, »
après quoi le jeune homme se couvrit de gloire à la guerre où son père et son frère aîné tombèrent morts à ses pieds ; il les fit enterrer avec pompe à Ferrare où le duc, son parent, lui servit une pension digue de tous deux ; mais Scaliger se fit cordelier pour devenir pape et reconquérir sur les Vénitiens sa seigneurie de Vérone. Le cloître l'ennuyant bientôt, il reprit les armes et servit la France dans la guerre de Piémont ; tout en multipliant ses hauts faits, il étudiait les langues, la philosophie et la médecine. Enfin il avait dû céder aux supplications de l'évêque xintoine de la Eovère qui l'emmena dans sa bonne ville d'Agen. Il y vivait depuis lors bien tranquillement, mais il espérait bien reprendre Vérone.
Telle était l'histoire que racontait volontiers Jules- César Scaliger et que ses biographes ont recueillie avec soin. Il y avait là quelques inexactitudes : Jules était bien fils de Benoît, mais de Benoît Bordoni, peintre et géographe ; il était né à Padoue (d'autres disent à Vérone, d'autres à Venise) et n'avait pas étudié sous le frère Giocondo. Son maître fut Cœlius Rhodigianus de Padoue. Après ses humanités, il voyagea dans l'Italie du nord, devint amoureux d'une belle dame qu'il chanta en vers , étudia les sciences et la médecine et se rendit bien effectivement ensuite avec l'évêque Antoine de la Rovère dans la bonne ville d'Agen où il demeura longtemps, retenu par une nouvelle inclination. En même temps (1528) il se fit naturaliser français sous le nom de Jules- César de Lescalle de Bordonis ; à cette date, il ne descendait pas encore des princes de Vérone. Il se maria, eut beaucoup d'enfants, puis, à soixante, ans, retourna poétiquement à son premier aniour, la belle Constance, surnommée Thaumantia, qu'il chanta encore en vers médiocres. Scaliger n'en fut pas moins un
lettré, un savant estimable ; il ramena les écrivains à l'élégance et à la correction et rendit des services à la botanique ; il avait de l'érudition , surtout de la mémoire et se distingua particulièrement comme grammairien. Cela suffit pour lui procurer de son vivant une sorte de gloire ; quand il fut mort en 1558 on inscrivit sur le monument qui renfermait ses dépouilles : Jul. Cœsaris Scaligeri quodfv.it. De Thou l'éleva au niveau de tous les anciens et au-dessus de tous les modernes; Juste Lipse, l'associant à Homère, à Hippocrate, à Aiïstote, le nomma « le miracle et la gloire de son temps ». Ces fanfares ne sonnèrent pas au-delà du siècle; Ménage devait dire des Poemata : «. Il n'y a pas de plus méchant livre ; » Huet, plus brutalement : « Scaliger a déshonoré le Parnasse. » Aujourd'hui, les uns le confondent avec Joseph- Juste Scaliger, le dixième de ses fils ; les autres ne connaissent guère de lui que ses fanfaronnades. Il est certain que Jules-César, très agressif et très vaniteux, aimait à ferrailler contre ses confrères : son duel de plume avec Jérôme Cardan fit autrefois beau coup de bruit.
Ce Jérôme Cardan, de Pavie (Cardano en italien), né avec le siècle , auteur de dix in-folio qu'on ne lit plus, sans compter les œuvres inédites, écrivit sur toutes les sciences, sur tous les arts , et malheureusement aussi sur lui-même ; ses Mémoires {De vita propria) sont si pleins de fautes avouées qu'ils peuvent avoir inspiré les Confessions de Jean- Jacques Rousseau. « Dans ce singulier ouvrage, écrit Ginguené, il ne se borna pas à dire également le bien et le mal, mais il semble raconter avec plus de complaisance ce qui lui fait le plus de tort. » C'est sur un de ses livres De sultilitate que se jeta Jules-César Scaliger tout en faisant de l'auteur un magnifique éloge.
Cardan répondit d'un ton sec et bref, en homme qui le prend de haut, et la galerie lui donna raison. Jules-César n'en prétendit pas moins avoir tué son adversaire, ce qui n'était point vrai : Cardan ne mourut qu'en 1576, dix-huit ans après Scaliger. Autre anecdote à biffer des anas : De Thou raconte que Cardan, qui était astrologue, se laissa mourir de faim pour rendre l'âme au jour même qu'il avait annoncé. Cela n'est point vrai non plus : Cardan avait bien prédit le jour de sa mort, mais ce devait être le 23 juillet 1571 ; il ne put donc, pour montrer qu'il était bon prophète, se laisser mourir de faim cinq ans après.
Avant de tuer Cardan, Jules-César avait essayé de terrasser Erasme : il avait même commencé parla, en écrivant contre lui un « Discours pour Cicéron » {Oratio pro Cicérone contra D. Erasmum). C'était habilement téméraire : en s'attaquant à Goliath, on se posait en David. David n'y allait pas de main morte : il reprochait au géant d'avoir gagné de l'argent en corrigeant des épreuves dans l'imprimerie des Aides. « Est-ce que les fautes de ces manuscrits n'étaient pas commises bien moins par l'encre des copistes que par le vin que tu avais bu ? Est-ce que cela ne sentait pas moins le sommeil de ces pauvres gens que ta crapule (1)? » C'était le tondes discussions philologiques. Scaliger redoubla ses coups, écrivit un second discours. Erasme, dit-on, ne répondit pas au premier et ne lut pas l'autre.
(1) Non tu in Aldi officinâ quœstum fecisti corrigendis exeniplaribus? Nonne errores eos qui tum in illis libris legebantur haud tara erant librariorum atramento quam tuo confecti vino? Haud tain illorum soranum olebant, quam tuain exhalabant crapulam ?
ÉRAS3IE. 277
Mais il eut des luttes plus sérieuses à soutenir contre les théologiens. De la part des catholiques, il ne reçut que des coups faibles : protégé parles rois, cajolé par les papes, il ne put être sérieusement atteint par les lourdes flèches des cléricaux ! Les docteurs de Cologne n'étaient pas de force à se mesurer avec lui : où était d'ailleurs l'hérésie dans ses livres ? — « Je ne les ai point lus, répondit à cette question un théologien allemand, mais il doit y avoir du louche sous ce beau latin que je n'entends pas. » — A Paris ses « Colloques » trop bien reçus par les lettrés (un seul imprimeur en tira d'un coup vingt mille exemplaires) mirent le clergé en ébullition : la Sorbonne, excitée par Xoël Beda, son syndic, injuria, en les condamnant, certains écrits de l'humaniste. Ce Xoël Beda employa, paraît-il, pour arriver à ses fins, d'indignes manœuvres et cela malgré le roi qui finit par l'enfermer au mont Saint-Michel. Ce ne fut donc pas là qu'Erasme eut à lutter contre des ennemis redoutables. Les coups les plus durs qu'il reçut vinrent du côté luthérien (1). Arrêtonsnous ici ; nous allons assister au prologue de la Réforme.
Au commencement du siècle, un seul homme, en deçà des Alpes, eût pu contester à Erasme le premier rang, c'était Reuchlin. Plus âgé que lui de douze ans, né à Pforzheim d'un serviteur des dominicains, Beuchlin était entré comme enfant de chœur dans La chapelle du margrave de Bade ; ce prince l'attacha à son fils Frédéric, futur
(1) David Feiedkich STRAUSS, Ulrich vonHut:en(lSo8').
évêque d'Utrecht, et l'enfant de chœur put ainsi s'instruire et voyager. Il apprit à Paris la grammaire, la rhétorique et le grec, puis, ayant perdu son protecteur, se fit copiste pour vivre ; on le vit ensuite à Bâle où il prit son doctorat en philosophie et eut bientôt après, pour son malheur et sa gloire, un maître d'hébreu. Mais ce n'était pas assez, on était alors affamé de science. Keuchlin voulut étudier le droit à Orléans , obtint sa licence . à Poitiers (1481) et alla plaider à Tubingue. Peut-être y fût-il resté avocat toute sa vie, si l'on n'avait eu besoin d'un érudit pour répondre en latin aux nonces du pape ; le chancelier de l'Université prononça la harangue vou lue avec un accent si barbare, que les nonces n'en comprirent pas le premier mot. Ils déclarèrent qu'une pareille réponse ne pouvait compter; on recourut alors à Keuchlin qui se tira fort bien d'affaire et se fit comprendre à merveille. Cette histoire mérite d'être vraie, bien que lïélanchthon la raconte autrement. La fortune de Keuchlin était faite : le duc Eberhardt le prit pour secrétaire et l'emmena jusqu'à Kome (1482). En passant à Florence, où vivaient alors Marsile Ficin et Politien, le docte voyageur vit aussi Hermolaùs Barbaro qui lui conseilla de traduire son nom en grec : de là ce pseudonyme de Capnion, fumée ( en allemand Rœuchlin , diminutif de Rauch, a le même sens). Fort bien reçu partout, même chez Laurent le Magnifique, le latiniste allemand revint à Stuttgard très content de son voyage, et fut chargé de diverses missions qui le mirent en vue sans lui donner beaucoup d'argent : en 1490 son traitement annuel n'était encore que de quatre-vingt-dix florins. Deux ans après , à la suite d'une affaire diplomatique dont il s'acquitta pour le mieux, il reçut le titre de comte palatin, honneur
qu'on rendait quelquefois aux gens de lettres ; le titre était transinissible à ses enfants, mais il n'en eut pas. A la cour impériale, il continua ses études hébraïques et reçut une Bible manuscrite qui valait trois cents florins : ce fut le plus heureux moment de sa vie. Par inalheur le duc Eberhardt vint à mourir ; quand le toit tombe, ceux qu'il abritait restent exposés à l'orage. Beuchlin quitta donc Stuttgard et trouva un nouveau protecteur, l'évêque de Worins qui possédait beaucoup de livres et qui était chancelier de l'électeur palatin. L'électeur ayant des démêlés avec Borne, le protégé de l'évêque y alla prononcer un très beau discours latin devant le pape ; par la même occasion, il fit de l'hébreu avec un rabbin et du grec avec le savant Argyropule qui, ravi d'enthousiasme, s'écria en l'écoutant : Grcecia nostra exilio transvolavit Alpes. A son retour, Beuchlin put rentrer à Stuttgart où ses ennemis n'étaient plus cà craindre, et revêtu d'une magistrature qui lui rapportait deux cents florins par an, il vécut tranquille, loin de la cour, en famille, avec sa femme un peu maladive, dans une campagne où il avait ses livres et où il élevait des paons.
Sa science était surtout l'hébreu qu'il étudiait non seulement en philologue et en théologien, mais en mystique. La kabbale l'intriguait. Dans chaque mot, chaque lettre, chaque signe de l'Ancien Testament, il voyait un mystère , un symbole ou une prophétie. Quand de pareilles préoccupations s'emparent d'un cerveau faible, elles l'ébranlent au point qu'elles le rendent fou. Beuchlin, fort heureusement, n'était point homme à se perdre tout entier dans les chimères. C'est lui qui a dit cette fière parole : « Je vénère saint Jérôme comme un ange, je suis Nicolas de Lyra comme mon maître, mais j'adore la Vérité
comme un Dieu (1). » C'était un digne homme et il avait de la dignité jusque dans la prestance; ses travaux sur la Bible accusent autant de piété que de critique et d'érudition. Il n'en trouva pas moins bien des contre-sens dans la Vulgate et il était forcé de reconnaître que certaines doctrines étaient basées sur ces contre-sens. Il était difficile alors d'être philologue et parfaitement orthodoxe. Cependant Eeuchlin ne paraissait pas trop tourmenté par ses doutes, et il vivait heureux, avec ses paons et ses livres, quand un orage fondit sur lui.
Un Juif converti, nommé Pfefferkorn (en latin Pepericomus), voulant faire du zèle, avait obtenu de l'empereur Maximilien un édit pour faire brûler tous les ouvrages écrits en hébreu qui contiendraient quelque offense à la religion chrétienne. Tous ces volumes, déposés à l'hôtel de ville ou à la maison communale de chaque localité, devaient être examinés par Pfefferkorn assisté du curé et des notables. L'ex-israéhte invita Eeuchlin à l'aider dans cette campagne et à faire une tournée avec lui dans les villes du Ehin. Mais ni l'homme ni le mandat ne pouvaient plaire au philologue. Il s'excusa de son mieux, allégua des vices de forme et congédia le fâcheux qui ne se tint point pour battu. Eeuchlin reçut l'année même un ordre impérial l'invitant à dire tout net s'il ne convenait pas de confisquer et de brûler tous les livres des Juifs, excepté la Bible. Le galant homme répondit avec beaucoup de courage et de bons sens, dans une consultation écrite dont la conclusion peut être ainsi résumée :
ce Pour combattre les Juifs, ne brûlez pas leurs livres,
(1) Quamquani Hieronyniuni S. veneror ut angelum, et Lyram colo ut magistrunij tainen adoro Yeritateru ut Deum.
mais ramenez-les à notre foi doucement , avec bonté, par une discussion raisonnable, avec l'aide de Dieu. »
Ce n'était pas le compte de Pf efferkorn. Il écrivit contre Eeuchlin un libelle, Spéculum manuelle ; Eeuchlin riposta par un Spéculum oculare où le Pepericornus était traité de Turc à More ; les dominicains de Cologne intervinrent et lancèrent leur professeur Arnold de Tongres, non contre le Juif baptisé, mais contre le savant. Ici Eeuchlin fit une sottise : on ne prend pas les Allemands, surtout les théologiens, avec du miel. Il écrivit au professeur Arnold une lettre bien humble où il déclarait croire ce que croit l'Église et suppliait d'être instruit, non condamné. La Faculté lui envoya une liste des passages à excuser ou à rétracter dans son livre ; il demanda des explications et des corrections qu'on ne lui envoya pas. « Arrêtez, lui dit-on, la circulation de l'ouvrage. — Je ne le puis ; l'ouvrage est au libraire qui l'a imprimé. » Eeuchlin offrit de traduire en allemand les preuves de ses opinions et de les publier avec les explications nécessaires. C'est ce qu'il fit et ce qu'il aurait dû faire tout d'abord ; il donna ainsi une apologie, non une rétractation. Là-dessus, réfutation violente d'Arnold de Tongres et <c Défense » de Eeuchlin dédiée à l'empereur. Le coupable fut cité à comparoir, dans le terme de six jours, devant le grand inquisiteur de Mayence ; il demanda un délai plus long et récusa son juge qui devint accusateur. L'arrêt allait être rendu, le livre brûlé, quand Eeuchlin en appela au pape. Le pape envoya l'affaire à l'évêque de Spire qui, après de nouveaux délais (les débats traînaient depuis trois ans) déclara le Spéculum oculare tout à fait innocent et inoffensif. Cependant les dominicains de Cologne, ignorant l'évêque de Spire, condamnaient le
282 LA KENAISSAXCE.
livre au feu, en quoi ils furent soutenus par les universités de Louvain, d'Erfurt, de Mayence et de Paris : cette dernière, malgré les caresses de Reuchlin, rendit sa décision après quarante-deux séances. L'affaire fut portée de rechef à Rome et allait être décidée, probablement en faveur du philologue, quand tout à coup, en 1516, après cinq années de bruit, le pape envoya ce un mandat de surseoir » (mandatum de super sedendo). Ce très long procès fut étouffé dans le conflit plus sérieux de la Réforme. Reuchlin fut soutenu et vengé par les Epistolœ, obscur orum virorum que nous aurons à feuilleter plus loin ; les dominicains harcelés revinrent à lui et payèrent les frais du procès de Spire. Cependant les dernières années du savant ne furent pas heureuses : après beaucoup de tribulations et de déplacements forcés, il finit par aborder à Tubingue où des étudiants affluèrent pour l'entendre, mais il avait trop vécu, trop souffert pour professer longtemps. Il inourut (1522) en pleine réputation, honoré comme le premier lettré d'Allemagne. Erasme le dominait sans doute, mais Erasme se disait latin, était né à Rotterdam et vivait à Bâle ; d'ailleurs il ne savait pas l'hébreu.
Aussi ne prit-il point part à cette grosse querelle sur les juifs qui a été le point de départ de la réforme allemande (1). Peu lui importait le « Talmud », un livre assez mal écrit. Bien plus, la violence qu'on mettait de part et d'autre dans le débat lui était au plus haut degré désagréable (2). A son avis, les lettrés devaient non se
(1) Un livre anglais de F. Barhani est intitulé : Vie et temjis de Reuchlin. le père de la réforme allemande. (1843.)
(2) Conflîctationes illse virulentœ inter Reuchlinum et hos qui J. Hochstrato f avebant, mihi majorera in modum displicuerunt.
ÉEASME. 283
combattre, mais s'entr'aider, substituant à l'hostilité qui les séparait l'hospitalité qui les eût fait vivre ensemble (1). Il lui déplut même qu'on l'eût désigné parmi les partisans de Reuchlin. « Quel savant, quel esprit droit, écrivait-il doucement, ne serait pas favorable à un pareil homme? » Mais ce qui l'ennuyait, c'est qu'on voulût l'engager dans une coterie, le mêler à une polémique. Il ne tenait nullement à jouer la partie ; son affaire était d'y assister et de compter les coups. Erasmus est homo pro se, disaient avec raison les « Lettres des hommes obscurs ». Ce qui ne l'empêcha pas de parler amicalement au philologue, de s'employer pour lui auprès du pape et de chanter son apothéose. C'est une vision où Reuchlin apparaît vêtu de blanc, escorté d'un bel enfant ailé, son bon génie; derrière lui volent des oiseaux noirs et fétides qu'il met en fuite en tournant une croix contre eux. Il passe un pont où saint Jérôme le reçoit comme un collègue et lui offre un manteau pareil au sien tout chamarré de langues à trois couleurs (le latin, le grec et l'hébreu que savaient Reuchlin et Jérôme) ; là se déroule une prairie émaillée d'anges, une colonne de feu descend du ciel et enlève les deux élus qui montent, enlacés l'un à l'autre, au milieu des célestes chœurs. Reuchlin ainsi canonisé, restera le patron des philologues, ce 0 sainte âme, sois propice à ceux qui cultivent les langues, favorise les langues saintes et perds les mauvaises que la géhenne infecta de son poison (2) ! »
(1) Qui fa vent melioribus studiis nialuntut hostes irrumpere quam ut hospites paulatim in societatem et amicitiam coalescere.
(2) 0 sancta anima, sis felix linguaruni cultoribus, faveto linçuis sanctis, perdito malas linguas infectas veneno gehennse.
Érasme put donc garder en face de Eeuchlin une sorte de neutralité bienveillante ; il fut moins heureux avec Ulrich de Hutten. Ce gentilhomme, né en 1488 à Steckclberg, sur les limites de la Franconie et de laHesse, dans une noble famille qui, le voyant chétif , le destinait à l'Église, fut envoyé tout jeune à l'abbaye de Fulda. Il put s'en évader à seize ans, et courut les universités d'Allemagne ; à dix-huit ou dix-neuf ans, à Francfortsur l'Oder, il composa ses premiers ouvrages, les premiers du moins qui nous soient restés : c'est un éloge de la marche de Brandebourg et une « Exhortation élégiaque à la vertu (1). i> Esprit inquiet , déréglé, aussi peu fait pour le cabinet que pour le cloître : il y avait en lui du chevalier errant, dit son biographe et aussi du « pauvre étudiant en voyage : )> il mendiait son pain, même dans la maison des indigents, couchait souvent dehors, dans les nuits froides ; il était de plus atteint d'un genre de peste dont on a beaucoup trop parlé (2). Ce fut en ce temps de misère et de vagabondage qu'il composa deux livres d'élégies latines {Querelarum lïbriduo), et un « Art poé-
(1) Ulrici lîutteni adolescentis De virtute elegiaca exhortatlo, imprimée à Francfort en 1507.
(2) Ore cibum petii peregrinas pauper ad œdes
Nec putuit luteas sollicitare casas.
Ante fores somnum gelidà sub nocte petivi,
Vis raro snrdas jussus inire domos...
More viros nostro potuissem quœrere doctos :
ïrnpediit cœptam pestis amara viam Et quoties volui, toties rnagis illa furebat, etc.
tique » {De arte versificandi liber unus) qui le mit en
vue : c'étaient ces traités-là qui se vendaient alors. Maigre poésie épluchant les voyelles et les consonnes, mesurant les brèves et les longues, s'attardant aux diphtongues et aux élisions (1), mais il fallait vivre. Encore si les nombreuses éditions de ce traité lui avaient rapporté quelque argent ! Il rôda de Rostock à "Wittenberg, de Wittenberg à Leipsick, de Leipsick à Vienne où on lui fit beaucoup de compliments, mais il lui fallait autre chose ; aussi laissa-t-il la poésie pour se vouer à la « juristerie, » métier plus lucratif. En 1512, il étudiait le droit à Pavie. Mais c'était en temps de guerre ; Ulric, sujet de l'empereur, devint suspect aux Français qui voulaient garder la ville et eut pendant trois longs jours un siège à subir dans la petite chambre où assailli en même temps par la fièvre, il se crut mort. Les Français partirent, entrèrent les Suisses qui, prenant le pauvre étudiant pour un ennemi, le détroussèrent pour commencer, puis le jetèrent dehors. Impossible de restera Pavie où sévissaient à la fois la famine, la guerre et la peste ; Ulric se traîna jusqu'à Bologne où exténué de toutes manières et toujours sans argent, il eut beaucoup de peine à guérir. Ce fut alors cependant (ou peu après peut-être) que fut composé l'un de ses morceaux les plus exquis , celui qui est intitulé Nemo (Personne) (2). Il y raillait les univer-
(1) Quœ venit ante aliam vocalis corripietur : Sic via, sic Deus est, fio, producitur, usque Dum subit r voci, fie rem fier ique notando.
(2) Me ego sum uerno de quo monumenta loquuntur,
Ipse sibi vitse mimera nerno dédit !
Onmia nemo potest ; nemo sapit omnia per se, Nemo manet semper, crimine nemo caret.
sites, les théologiens « les lettres illettrées » et déclarait qu'il aimait mieux être docte que docteur. Avait-il déjà composé cette satire à Vienne où on lui reprochait de ne pas même avoir le grade de bachelier ? En tout cas ce fut en Italie qu'il porta ses premiers coups contre les indulgences : « Jules II le vendeur accapare le monde entier par la fraude : il vend même le ciel et cependant il ne l'a pas (1). » Aussi dissuadait-il son ami Crotus de venir à Eome : « là où est Rome, lui écrit-il, tu ne trouveras plus rien de romain (2). » Et il faisait des jeux de mots latins sur l'Italie noble autrefois meuble aujourd'hui (mobile) (3). Mais quand il écrivait ces épigrammes pour l'empereur Maximilien (qui, dit-on ne lui envoya pas d'argent) il avait abandonné ses études et s'était engagé dans l'armée, malgré la fameuse peste qui ne le quittait pas. Il rentra enfin chez lui et revit sa famille qui le reçut mal, parce qu'il revenait d'Italie nu-tête. Le bonnet de docteur qu'il y était allé chercher, n'était pas venu. Par bonheur, il retrouva un ancien protecteur, Eitelwolf de Stein qui l'avait déjà, dit-on, sauvé du cloître ; Ulric put alors dîner tous les jours, se lier avec Erasme (en 1514) et se faire soigner à Ems. Mais Eitelwolf mourut, et un nouveau coup frappa le pauvre Hutten : un de ses cousins, nommé Jean, fut assassiné par le duc de Wurtemberg dans une partie de chasse. Derrière ce meurtre, il y avait un roman honteux et même ridicule :
(1) Fraude capit totum Julius mercator orbem;
Vendit enim cœlum non habet ipse tamen.
(2) Desine velle sacram in primis, Crote, visere Romani,
Romanum invenies, hic ubi Roma, nihil.
(3) Mobilis Italia est, nobilis ante fuit.
ÉKASME. 287
le duc aimait la femme de Jean. Uhïc, justement irrité cria vengeance en cinq discours adressés à l'empereur et tout frémissants d'éloquence ; il souleva en sa faveur l'Allemagne indignée et le duc, à la fin, dut quitter honteusement ses Etats. Cependant en 1515, Hutten était retourné en Italie où il tonna de nouveau contre les folies de Eome et se battit seul contre cinq Français qui disaient du mal de l'empereur : il en tua un, en blessa quatre et n'eut qu'une balafre ta la joue : c'est lui qui le dit et rien ne prouve qu'il se soit vanté. On sait d'ailleurs qu'il ne manquait pas de bravoure. Il avait tiré l'épée pour l'Autriche et se fût distingué sans aucun doute au siège de Padoue, s'il n'avait pas eu mal au pied. Précédemment, à Vienne, il était entré le couteau à la main chez le recteur de l'université qui ne l'autorisait pas à faire un cours. Dans sa jeunesse vagabonde, il avait eu à se débattre contre les valets d'un bourgmestre qui s'étaient jetés sur lui pour le détrousser; plus tard il guerroya très bravement avec François de Sickingen et fut de l'expédition contre le duc de Wurtemberg ; plus tard encore, aux premières échauffourées qui devaient précéder les guerres de religion, il battit les grandes routes, dévalisa trois abbés et coupa les oreilles ou les laissa couper à deux- moines dominicains. Voilà Hutten « le capitan, » comme l'appelait Erasme. C'étaient les mœurs du temps, les aménités des luttes confessionnelles : en cachant ces traits-là, on ne connaîtrait pas l'homme tout entier. A la suite de son aventure avec les Français, Hutten dut quitter Eome et aller à Bologne d'où il fut délogé par une querelle d'étudiants ; il se réfugia d'abord à Ferrare et repartit pour l'Allemagne (1517). Ce fut alors qu'il reçut le laurier poétique des mains de l'empereur Maximilien.
Cependant il s'était déjà lancé dans la polémique religieuse. Après la victoire de Reuchlin sur les dominicains de Cologne, Hutten sonna une fanfare qui fit du bruit : ce le Triomphe de Capnion », quelques auteurs lui ont pourtant contesté la paternité de cette pièce. En même temps paraissaient en Allemagne les EpistoM obscurorum virorum.
Pamphlets très ingénieux dans leur grossièreté voulue ; ce furent les Provinciales germaniques. Ces prétendus « hommes obscurs, » s'instituant bacheliers en théologie et se masquant de noms baroques (PeUifrx, Plumilegus, Caprimulgius, MélUlambius, Langschneyderius, Buntschuchmacherius, etc.) se disaient adversaires de Eeuchlin dont ils suivaient le procès avec une anxiété comique. Tantôt ils feignaient l'espoir, tantôt la crainte, accusant la perversité de l'opinion, la faiblesse des cardinaux, l'ignorance du pape qui n'entendait rien en théologie et méritait un appel au concile ; c'est ainsi que les hommes obscurs intéressaient le public au débat. De plus ils faisaient semblant de consulter le très vénérable maître Ortuinus Gratius, professeur à Cologne, à qui leurs lettres étaient adressées , sur des problèmes de scolastique ou des cas de conscience, et dévoilaient ainsi la puérilité, l'ineptie, la dépravation du petit monde clérical. C'étaient tantôt des confidences et des commérages graveleux, tantôt des imprécations contre les humanistes, des injures pleuvant sur Reuchlin, sur Érasme, sur leur beau langage qui détruisait la religion ; les hommes obscurs préféraient le vieux latin d'école ou de cuisine qu'ils employaient euxmêmes, dans leurs « Epîtres y> avec une étonnante perfection de trivialité : c'est ainsi que sous une apparence de bonhomie et de candeur, Crotus Rubianus et ses
collaborateurs lançaient dans le monde une redoutable satire littéraire et morale. Il faut les entendre, dès leur première lettre discuter très longuement cette très grande question : doit-on dire à un futur docteur en théologie magisler nostrandus ou noster magistrandus ? C'est sur ce point qu'on invoque avant tout les lumières du professeur de Cologne. Vient ensuite un autre doute non moins sérieux. Maître Jean Pellifex allait à la messe à Francfort, quand il rencontra deux hommes très honnêtement vêtus de tuniques noires. « Dieu m'est témoin, écrit-il, que je crus que c'étaient deux de nos maîtres ; je leur fis donc la révérence en ôtant mon bonnet. Alors un bachelier qui était avec moi me poussa et me dit : « Pour l'amour de Dieu que faites-vous ? Ce sont des juifs et vous tirez votre bonnet devant eux ? » Alors je fus aussi effrayé que si j'eusse vu un diable. Et je dis : « Seigneur bachelier, que le Seigneur Dieu m'épargne, parce que je l'ai fait sans le savoir. Mais pensez- vous que ce soit un gros péché? (1) » — Un péché mortel, répondit le bachelier, c'est de l'idolâtrie, une contravention au premier article du Décalogue : unum crede Deum. Rendre honneur à un juif ou à un païen, c'est agir contre le christianisme. Le juif ou le païen pourront dire : Nous sommes sur le meilleur chemin puisqu'un chrétien nous fait la révérence, — et ils seront fortifiés dans leur foi et ne se lais-
(1) Et Deus est testis meus quod putari quod sunt duo magistri nostri : et ieci ipsis reverentiam deponendo berretum : tune ille baccalaurius stimulavit me et dixit : C( AmoreDei quid facitis? isti sunt judœi, et vos deponitis berretum vestrum ante eos » : tune ego ita fui perterritus, ut si vidissem unum diabolum. Et dixi : a. dominus baccalaurie, parcat mihi Dominus meus, quia feci ignoranter. Sed quid putatis utrum sit magnum peccatum?.»
seront pas baptiser. — Cela est vrai, répliqua Pellifex, mais je ne l'ai point fait sciemment; l'ignorance excuse le péché. — Pardon, insiste le bachelier, c'est un péché tout de même. Moi qui vous parle, je me trouvais un jour dans une église où il y a un juif en bois devant le Sauveur, et ce juif tient un marteau à la main ; je crus que c'était saint Pierre et je pris le marteau pour une clef ; je pliai donc le genou en ôtant mon bonnet; je vis alors que c'était un juif et je fis pénitence. Mais mon confesseur me dit que j'avais commis un péché mortel et qu'il ne pouvait m'absoudre, parce qu'il n'avait pas puissance d'évêque, et que c'était un cas épiscopal. Et il ajouta que, si je l'avais fait librement et non par ignorance, ce serait alors un cas papal. Quant à vous, mon ami, vous êtes d'autant moins excusable que les juifs portent toujours une boucle jaune à leur manteau ; vous auriez dû la voir, puisque je l'ai vue ; c'est donc de l'ignorance crasse qui ne vaut rien pour l'absolution du péché. y> Si bien que le pauvre Pellifex dut recourir dévotement et humblement à son maître Ortuinus Gratius, profond théologien, pour savoir si le péché commis était mortel ou véniel, si c'était un cas simple ou épiscopal ou papal (1); il demandait de plus que les juifs de Francfort n'eussent plus le droit de s'habiller comme des théologiens, ce qui était un grand scandale.
Telle était la note ironique. Au commencement les gens d'Eglise donnèrent dans le piège et se crurent bien réellement consultés par les épîtres qui les insultaient.
(1) Sed quia vos estis profundus theologus, rogo vos dévote necnon humiliter, quantinus dignemini mini solvere prjedictara quœstionem, et scribere an est peccatnm mortale an veniale, simples casus an episcopalis an papalis.
« Il est curieux de voir, écrivait Thomas More à Érasme combien les Lettres des hommes obscurs plaisent aux savants et aux ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire à cette lecture ils se figurent que nous rions du style et veulent bien ne pas le défendre ; mais sous cette barbarie de langue disent-ils, que de préceptes excellents ! — C'est dommage que le livre n'ait pas un autre titre. Au bout de cent ans, ces imbéciles ne sauraient pas encore à quel point on s'est moqué d'eux. » Dans le Brabant (c'est Erasme qui raconte le fait), un prieur des dominicains, convaincu que les épîtres étaient écrites à l'honneur de son ordre, en acheta quantité d'exemplaires pour les offrir à ses supérieurs. A Cologne pourtant les dominicains comprirent vite et obtinrent du pape un édit contre le livre séditieux. On répondit à cet arrêt par de nouvelles épîtres plus hardies encore. Hutten y travailla sans doute avec son ami Crotus Rubianus et d'autres érudits déjà fort émancipés. L'escrime n'avait pas changé, mais on enfonçait la lame ; on disait, par exemple, en ayant l'air d'attaquer les nouveaux docteurs : << A les entendre, les théologiens du bon temps ne comprenaient rien aux Ecritures parce qu'ils ne savaient ni le grec ni l'hébreu. Et l'inspiration du Saint-Esprit ne vaut-elle pas davantage? La sanctissime théologie ne peut, ne doit rien apprendre des Juifs et des Grecs. Si nous avons besoin des uns des autres pour soutenir notre religion, les Juifs vont s'affermir dans leur foi, les Grecs dans leur schisme. Juifs et Grecs ne méritent que mépris. » Cette satire fut le commencement de la Réforme.
Hutten porta bientôt des coups plus directs : il réédita le fameux livre de Laurent Valla et il eut l'audace de l'envoyer au pape Léon X. « Quoique tous vos prédéces-
seurs, lui écrivit-il, aient attaqué le discours de Laurent Valla, parce qu'il infirme la donation de Constantin, je vous le dédie avec confiance. Je ne crains pas, comme font quelques autres, que mon hommage vous puisse offenser. Depuis votre avènement, vous êtes l'espoir et l'amour du monde, le restaurateur de la paix, le protecteur des sciences et des arts. Vous avez fait taire la trompette belliqueuse de Jules II; en promettant la paix, vous avez promis la justice, la sécurité et ces vertus véritablement royales, la douceur et la clémence. Ma dédicace témoignera devant les siècles que sous votre pontificat on a pu penser librement, parler librement, dire et écrire ce qui est vrai. » Cette publication souleva tous les esprits en Allemagne, ce Quelle ignorance ou quelle perversité dans cette cour de Borne !... Je suis troublé à tel point que je ne doute presque plus que le pape ne soit bien réellement l'Antéchrist. » Voilà ce qu'écrivit Luther en lisant le discours de Valla édité par Hutten qui allait par bonds de la Renaissance à la Réforme. Le chevalierpamphlétaire fit un voyage à Paris, où il fut bien reçu par Guillaume Budé, Lefèvre d'Etaples, les médecins Copp et Rueil (décembre 1517). Un peu plus tard il écrivit une « Adresse aux princes d'Allemagne » pour les pousser à une croisade contre les Osmanlis : c'était pour lui un moyen de réunir toutes les forces dispersées et divisées de la nation et de travailler « à l'unité nouvelle de la patrie ». Puis il composa un dialogue, « la Fièvre » qu'il priait d'aller s'établir, pour y bien vivre, dans l'hôtel du cardinal Cajetan, légat pontifical, et ce dialogue fut suivi, d'un autre, la « Seconde fièvre » {Feins secundo) contre le célibat des prêtres. Vient après le « Vadiscus ou la Triade romaine » , formidable factum
ÉEASME. 293
où le pamphlétaire ne respectait plus rien : « Arrière, ô Eome, toi qui. as perdu la foi du Christ; arrière, indignes successeurs des apôtres, vous qui êtes plus dangereux que le Turc : c'est avec notre or que vous avez assailli le temple où règne maintenant votre avarice : du sanctuaire sacré de la prière vous faites une caverne de voleurs. Si le Christ revenait au monde , il vous chasserait plus honteusement quïl ne chassa jadis les vendeurs du temple ; ceux-ci du moins n'exerçaient qu'un métier profane, mais vous, vous vendez le saint des saints. »
Cette fois enfin Hutten obtint ce qu'il voulait, les foudres pontificales. A partir de ce moment, il put laisser courir sa fantaisie débridée, écrire son joli dialogue des « Spectateurs » {Impicientes) où le cardinal Cajetan excommunie le soleil, et tendre ouvertement la main à celui qui brûlera bientôt les bulles du pape : <x Yive la liberté ! Ulric de Hutten, chevalier, à Martin Luther, théologien, salut. » A ce moment-là le paladin de la Réforme ne doutait de rien ; il voulut voir Charles-Quint et le gagner à sa cause ; il écrivit à quantité de princes poulies détacher de Rome en opposant toujours l'Allemagne , la grande patrie, à cette autorité latine, étrangère qui prétendait la dominer. Dans un dialogue véhément, Bul- Jicida, il opposait la bulle qui condamna Luther à la liberté allemande, «c Luthérien, écrivait-il alors, je ne le suis pas, mais plus encore que Luther, je suis ennemi des bulles et de la Rome impie ; je laisserais encore toucher à Luther, mais à la liberté, jamais. » Enfin il lança eu allemand cette fois, et en vers brusques, éclatants, son fameux cri de guerre : « Plainte et avertissement contre la puissance excessive , antichrétienne du pape et contre les religieux irréligieux, écrit en vers par Ulric de Hutten, poète
et orateur, pour le bien de toute la chrétienté et spécialement de sa patrie , l'Allemagne, etc., etc. Jacta est aléa. Je l'ai osé (1). » Ce fut un coup de tonnerre. Hutten criait l'oppression de la patrie allemande, l'aveuglement des hommes, l'omnipotence du pape, la corruption luxueuse de Rome, la misère des Allemands qui devaient payer toutes ces magnificences, l'oisiveté des prêtres, immobiles comme ces poteaux indicateurs qui montrent une route où ils ne vont jamais, ce Debout donc, pieux Allemands, nous avons harnois et chevaux, des hallebardes, des épéee ; si la douceur est inutile , nous nous armerons jusqu'aux dents ! Il n'est plus temps d'interroger ; pour nous est la faveur de Dieu, avec nous combat sa vengeance ; frappons ceux qui sont contre lui... Ils ont corrompu sa Parole, ils mentent au peuple chrétien ; nous extirperons le mensonge, en rallumant la vérité qu'ils ont obscurcie et troublée. Debout, debout ! Que Dieu protège celui qui combat avec moi ! Que maint chevalier, comte ou noble, se lève et maint bourgeois aussi accablé sous la même charge ; je ne veux pas crier en vain. Debout donc ! avec nous est Dieu ; qui donc voudrait rester chez soi ? Je l'ai osé, c'est ma devise (2). »
(1) Clag und vermanung gegen dem iïberniâssigen im christlichen gewalt des Bapsts zu Rom und der ungeistlichen geistlichen, durch berren TJlricben von Hutten, poetenundorator, der gantzen Christlichkeit und zuvoran dem vatterland Teutscher nation zu nutz and gut, von wegen gemeiner bescbwernusz, und auch wegen seiner eigen nottdurffit, in Reymens weysz beschriben. Jacta est aléa. Ich habs
(2) Wolauf ibr frommen ïeutseben nun !
Viel Harniscb hanwir und viel Pferd, Viel Hellebarden und aucb Schwert, Und so bilft freundlich îlahnung nitj
Hutten était allé trop loin ; il dut écrire pour sa propre défense et prouver qu'il n'était point « ennemi de toute clergie et prêtrise », il confessa que sa « Plainte » avait été composée en un moment de colère et protesta qu'il ne voulait pas la ruine de la religion. Sur quoi il publia d'autres dialogues, « Le premier moniteur, Le second moniteur, Les Brigands » {Monitor primus , Monitor secundus, Prœclones) et des « Invectives, » où il prouva qu'il n'avait nullement désarmé ; mais ces coups de plume ne lui suffisaient plus, il lui fallait des coups d'épée. Ses amis d'ailleurs le poussaient à l'action ; ils lui disaient : « Tu sais aboyer, tu ne sais pas mordre ! » Etrange époque : les morsures des pamphlets ne comptaient pas. Hutten lança un nouveau chant , adressé cette fois à la nation allemande , et l'engageant à s'associer avec la chevalerie qui, elle aussi, gémit sous le joug des tyrans. « Que je
So wollen wir die brauchen mit.
Nich frage weiter Jemand nach :
Mit uns ist Grottes Hiïlf und Rach;
Wir strafen die sein wider Gott...
Sie haben Gottes Wort verkehrt,
Das christlich Volk mit Liigen bschwert.
Die Liigen wolln wir tilgen ab,
Auf dasz im Licbt die Wabrbeit bab,
Die war verfinstert und verdàmpft ;
Gott geb ihm Heil, der mit inir kampft.
Das, hoff icb, niancber Ritter tbu,
Mancb Graf, mancb Edelmann dazu,
Mancb Burger der in seiner Stadt
Der Sachen auch Beschwernisz hat,
Auf dasz icbs nicbt anbeb um sunst.
"Wolauf, wir haben Gottes Gunst !
Wer wollt in Solchem bleiben dheim ?
Icb habs gewagt ! das ist mein Reim. Amen !
meure, disait-il, si vous vous eu repentez (1). » Enfin la guerre éclata ; Franz de Sickingen en fut victime ; Hutten dut se réfugier en Suisse, où il finit mal. Il passa d'abord à Bâle, où il ne put voir Erasme ; puis, tout à fait désemparé, plus malade que jamais, réduit à la- misère, il alla échouer à Zurich , auprès de Zwingle, qui, en le voyant, poussa un gémissement de compassion : « Est-ce bien là, écrivit-il, ce terrible Hutten, ce destructeur que je vois si affable pour le commun peuple et les petits enfants ; est-ce que cette bouche, où respire la douceur, a bien pu souffler sur les papistes un pareil orage ? » Le destructeur, complètement détruit, mourut dans un îlot sur le lac de Zurich (1523); les Allemands crurent que ses ennemis l'avaient empoisonné. A quoi bon ? Il y avait longtemps que le malheureux s'était empoisonné luimême. En somme, une tête de caractère , un homme de combat qu'on exalte trop aujourd'hui, mais qui eut du cœur, dans tous les sens du mot, une âme vibrante et vaillante. Ce fut lui qui porta les premiers coups , dans la guerre décisive contre Rome, et il les redoubla toute sa vie avec une fougue, une audace, une persistance que nul autre n'égala de son temps. C'est assez pour faire un héros, pas assez pour faire un apôtre; la Réforme n'eût pu réussir avec lui seul. Ce qui lui manquait, c'était la foi qui commande. Un sabreur, même un sabreur de génie, n'est point un capitaine. Au moment où Hutten mourut, le capitaine se recueillait et traduisait la Bible : c'était Luther.
(1) Ihr frommen Stadt, nun habt in Acht
Des gmeinen deutschen Adels Macht, Zieht den zu euch, vertraut ihm wohl ; Ich sterb, vro es euch greuen soll.
Il va sans dire qu'Érasme, qui n'avait pas voulu prendre parti pour Reuchlin , ne pouvait suivre le « capitan » dans ses aventures autrement périlleuses. Au temps où le jeune Hutten n'était qu'humaniste , l'humaniste par excellence lui avait tendu les deux mains ; le grec et le latin ont noué plus d'amitiés que la théologie n'a suscité de haines. Mais quand le chevalier quitta la littérature pour la politique et la religion, Érasme tâcha de le retenir, voulut l'empêcher d'aller à Bruxelles auprès de Charles-Quint, le dissuader de déclarer la guerre à un aussi puissant personnage qu'était Léon X ; il lui déclara enfin qu'en tout cas il ne prendrait aucune part à l'expédition, parce qu'il entendait vouer tout son temps à l'étude. Hutten ne l'écouf a pas et s'engagea chaque jour plus avant dans la révolte ; aussi, quand le pauvre homme dut se réfugier à Bâle, Érasme le fit-il prier de ne pas venir chez lui. On comprend l'effroi du savant paisible, satisfait, caressé par le pape et l'empereur, en sentant si près de lui l'enfant terrible : « Il pourrait me compromettre , » écrivit-il, avec moins d'héroïsme que de sincérité. Hutten se fâcha, ce qui était dans son caractère; Érasme lui fit dire : « J'irais bien vous voir, mais vous êtes malade et il fait trop chaud chez vous ; je ne pourrais supporter votre poêle; si vous ne craignez pas d'avoir trop froid chez moi, venez. » Hutten ne répondit pas, mais passa et repassa plusieurs fois, accompagné d'amis, sous la fenêtre d'Érasme. Puis, forcé de quitter Bâle et de se réfugier en Alsace, il vomit tout à coup contre son ancien maître une Expostulatio qui déplut dans tous les camps et que blâma Luther. Voici la note de ce pamphlet, en supprimant les vilenies trop fortes : « Décide-toi enfin, disait Hutten à Érasme, franchis la limite; tu as
flotté jusqu'ici entre Rome et nous, passe au vainqueur. C'est en vain que tu veux résister ; leurs applaudissements leurs flatteries, leurs présents peut-être t'entraînent. Tu es à eux, bon gré mal gré, instrument utile entre leurs mains, mais jamais aimé, jamais pardonné, car si tu te bats pour nos adversaires, tes livres, les meilleurs, sont avec nous. Quoi que tu fasses, tu nous as tous suscités ; dans le camp ennemi, encore avec nous, tu combattras contre toimême d'autant plus faible et plus à plaindre que tu auras affaire à la meilleure partie de toi, et que ton ambition luttera contre ta vertu. » Erasme eut la faiblesse de répondre et donna une « Eponge contre les éclaboussures de Hutten » (Spongia Erasmi adversus adspergines Hutteni), libelle virulent, ordurier même où le grand humaniste se donna tort en tombant de son tout poids sur un pauvre diable qui allait mourir.
Cependant en ses dernières années, Érasme rencontra un adversaire autrement puissant que Hutten, Luther luimême. Au commencement, le réformateur aurait bien voulu gagner l'alliance de l'humaniste ; il lui écrivait bien doucement : « Je m'entretiens sans cesse avec vous, Erasme, ô vous, notre honneur et notre espoir. Est-il une âme qu'Érasme n'instruise, qu'Érasme ne gouverne, qu'Érasme n'occupe tout entière ?» A ces avances, l'humaniste répondait prudemment : ce N'allons pas trop vite ; on gagne pjus à être modéré que passionné. Écrivons contre ceux qui abusent de la papauté, non contre le pape luimême. Réformons l'école, ne la méprisons pas. » La
correspondance eu resta là ; l'eau et le feu ne pouvaient s'entendre. Certes, Erasme estimait Luther ; il sentait en lui une force, une puissance, un caractère capables de retrouver la vérité chrétienne et de la remettre debout (1). Cependant ce n'était pas son homme : il lui reprochait « je ne sais quoi de farouche et d'austère qui ne rendait pas la douceur de l'esprit évangélique (2) ; » et qui en même temps mettait trop de feu, trop d'âpreté dans la lutte : tout cela risquait de finir en tumulte par le déchirement du monde entier (3). Puis il n'y avait pas assez d'urbanité dans cette prédication véhémente. Pas assez de douceur non plus ; les mœurs mauvaises avaient peutêtre besoin d'être traitées par le fer et le feu ; mais grâce au « médecin inclément » (inclemenfem medicum), le remède était parfois plus atrpee que le mal. Erasme n'aimait point la guerre ; il eût volontiers fait la part du feu, sacrifié une partie de la vérité pour rester tranquille. D'ailleurs, jugeant Luther avec beaucoup de sens, il voyait en lui la colère d'Achille qui ne sait pas céder,
Pelidœ stomachum, cedere nescit,
une ardeur et une fureur qui le poussaient en avant, par dessus les obstacles, jusqu'au delà du but. Erasme eût voulu réformer l'Eglise pacifiquement, d'accord avec les
(1)... Ingenium, quod videbatur futurum insigne queddam organum obveniendi veritates Ecclesise evangelicœ.
(2) Nescio quid saBvum et austerum, nec satis referens mansuetudinem spiritus evangelici.
(3) Statim ad primum gustum opusculorum, quœ Lutheri nomme prodire cœperunt, plane verebar, ne res exiret in tumultum ac publicum orbis dissidium.
princes et avec les papes (1) ; une rupture violente avec la tradition répugnait même à ses idées de liberté. Bien plus, il croyait la transaction possible. Cependant ce qui l'éloigna le plus de la Réforme, ce fut la direction qu'elle ne tarda pas d'imposer aux esprits. Il sentait bien que Luther n'était pas im latin et ne serait jamais compté au nombre des humanistes. Les études classiques n'intéressaient déjà plus ; les idées nouvelles se mettaient à parler allemand. Les moines disaient : Erasme a pondu l'œuf, Luther l'a fait éclore. — Oui, répondait Érasme; j'ai pondu un œuf de poulet, mais Luther en a fait sortir un tout autre oiseau (2). »
Encore une amertume : les progrès de la Réforme faisaient descendre l'humaniste au second rang. D'autre part, si les protestants tâchaient de le gagner à leur cause, les catholiques le pressaient de se déclarer pour eux, ce qu'il ne voulait point faire : il lui plaisait , comme aux sages, « d'entrer partout et de ne s'enfermer nulle part. » De là des tiraillements , des reproches venant des deux camps ; les uns l'accusaient d'avoir peur, les autres de jouer le jeu de Luther, en simulant la dissension : pure fourberie. Aussi regardait-il toute cette agitation avec une extrême tristesse. De loin en loin, le spectacle le déridait quand, par exemple, il voyait tant de prêtres défroqués mener une femme à l'autel : la Réforme, disait-il, finit comme les comédies, par des mariages. Mais lorsqu'il voulut attaquer sérieusement Luther dans son traité « Du libre arbitre, »
(1) At ego libertatem ita malebam teniperatam, ut Pontificesetiam ac ruonarchas ad hujus negotii consortium pelliceremus.
(2) Ego peperi otuui, Lutherus exclusit. Mirum vero dictum Minoritarum istorum... Ego posui ovum gallinaceum , Lutherus exclusit pulluni longé dissimillimum, etc.
il s'attira une riposte effrayante (De servo arlitrio) qui le criblait de saillies dures et l'écrasait sous des citations. Il essaya de répliquer et compara la prose du réformateur à celle d'un homme ivre ; mais il n'était plus de force , ne savait pas manier l'invective et n'avait pas d'ailleurs ces colères superbes qui donnaient tant de puissance à Luther C'est ainsi que la Réforme battit la Renaissance en Allemagne. On a dit que le réformateur était plus étroit que l'humaniste; cela est vrai, mais cela devait être (1) : les esprits qui embrassent tout ne renversent rien. Quand le Rhône sort du Léman, c'est encore un lac en marche : il déploie largement ses eaux claires, lentes où se réfléchit, calme et bleu, tout le ciel. Voilà Érasme. Mais plus tard, quand le Rhône veut se frayer un passage à travers le Jura, il se rétrécit , se ramasse pour le grand choc ; il ne reflète plus que des rochers et peu de ciel, mais il a fendu la montagne. Voilà Luther.
(1) Strauss, op. cit., vol. II, p. 300.