V. Machiavel et Guichardin
Ces querelles n'inquiétèrent pas les Italiens : ils s'occupèrent peu ou point de la Réforme. Ils avaient alors (de 1500 à 1530) trois hommes supérieurs dans les lettres et dans les arts : le plus âgé, Machiavel, qui voyagea pourtant en Allemagne, n'y aperçut pas le mouvement religieux et n'en parla jamais; l'autre, Ludovic Arioste, en son « Eoland furieux, » flétrit en passant l'hérésie ; le troisième, Michel- Ange, n'y inclina nullement quoi qu'en aient dit les réformés, et resta tout simplement le plus grand artiste de la Renaissance.
Machiavel (1), on l'a déjà vu, n'alla même pas jusqu'à
(1) Pasquale Villari, Niccolo Machiavelîi e i suoi tempi (1877- 1882).
Savonarole. La première fois qu'il donna signe de vie en littérature (en 1498, il avait vingt-neuf ans), ce fut après une prédication du moine , dans une lettre où il se disait étonné, non convaincu par celui qu'il devait appeler plus tard ce un prophète désarmé ». Qu'avait fait jusque-là cet inconnu déjà mûr et guéri des chimères ? Nous n'en savons rien ; il n'y a pas d'autobiographie dans ses ouvrages. Il avait dû, disent les critiques d'aujourd'hui, étudier, observer ceci ou cela, c'est très possible; mais, encore une fois, nous n'en savons rien. Son père (il en parle peu) était jurisconsulte et ne lui laissa pas de fortune ; sa mère faisait des vers à la sainte Vierge : il n'en parle pas du tout. En 1498, une place de secrétaire étant vacante à la seconde chancellerie, Nicolas Machiavel s'inscrivit pour l'obtenir et l'obtint avec un traitement de 192 florins par an : ce n'était guère. Il se mit à la besogne avec ardeur ayant auprès de lui, un peu au-dessus, Marcel Yirgile, bon humaniste, expert en sciences naturelles, qui parlait d'abondance même en latin. Machiavel, son cadet de cinq ans, dut apprendre beaucoup avec cet habile homme. Secrétaire des Dix, il fut bientôt employé à des missions plus ou moins importantes : à Forli, notamment , près de Catherine Sforce, une vaillante femme qui avait beaucoup d'esprit. Un jour ses six enfants avaient été retenus en otage ; elle n'en continua pas moins de tenir tête à l'ennemi. On la menaça d'égorger ses enfants ; elle répondit fièrement : « J'en ferai d'autres. » On dit que dans cette première mission Machiavel fut joué par Catherine; c'est assez probable, mais le fait n'est point assuré. On le vit ensuite au camp de Pise, puis auprès du roi de France, auquel il fut envové par la république en compagnie de Francesco Délia Casa. Maigre légation;
les deux envoyés, qui devaient suivre le roi de ville en ville et se munir de valets et de chevaux, dépensaient plus d'argent que l'Etat ne leur en donnait, et ils n'étaient pas riches. Un courrier de cabinet coûtait alors les yeux de la tête. Ajoutons que le roi Louis XII, dont Florence demandait l'appui, n'était pas commode, ce Les Français, écrivaient les envoyés, sont aveuglés par leur puissance ; de plus, ils n'estiment que ceux qui sont armés et prêts à fournir des fonds. Us voient que ces deux qualités tous manquent et vous appellent sire Xéant (ser Nkhild), baptisant désunion votre impuissance et imputant la malhonnêteté de leur armée à votre mauvais gouvernement. » Suivait un bon conseil : « Faites-vous, avec de l'argent, des amis en France, poussés par autre chose que par l'affection naturelle : ainsi font tous ceux qui ont à traiter quelque affaire en cette cour. Et ceux qui font autrement se flattent de gagner le procès sans payer le procureur. »
On le voit. Machiavel était à bonne école pour apprendre les affaires. Xous ne le suivrons pas dans toutes se> légations ; tenons-nous à celles qui agirent le plus sur son esprit et sur ses idées. En 1502 il fut envoyé à Urbin avec Tévêque Soderini ; ce fut là qu'il vit pour la première fois le Yalentinois (il Valentino), c'est-à-dire César Borgia, fils du pape Alexandre VI. Aussitôt l'envoyé florentin crut avoir trouvé son homme et le déclara dans ses dépêches avec une étonnante conviction :
Ce seigneur, écrivit -il , a tant d'ardeur, qu'il n'est pas de grande chose qui ne lui paraisse petite. Soit pour la gloire, soit pour acquérir un Etat, il ne se repose jamais, ne connaît ni fatigue ni péril, arrive en un lieu avant qu'on sache d'où il est parti ; se fait aimer de ses soldats ; il a su attraper les meilleurs hommes d'Italie : lesquelles
choses l'ont rendu victorieux et formidable; ajoutez que la fortune ne l'a jamais quitté (1).
Dès lors Machiavel se mit à raisonner ses observations; son premier ouvrage, sur la répression d'une révolte dans le Val di Chiana, contient déjà plusieurs de ses opinions nettement formulées. Il veut interroger l'histoire de Rome et lui demander conseil sur les affaires de son temps, «. parce que les hommes sont toujours les mêmes et ont toujours les mêmes passions; ainsi, quand les événements sont identiques, les mêmes causes produisent les mêmes effets ; donc les mêmes faits doivent suggérer les mêmes règles de conduite (2). »
Il y avait là sans doute une grave erreur, où il retomba toute sa vie et qui lui fut reprochée à bon droit par Guichardin : c'est l'illusion de tous ceux qui attribuent de l'esprit à l'histoire. M. Villari observe finement que Machiavel, n'étant pas encore assez sûr de sa méthode pour tirer avec une rigueur scientifique des principes généraux de faits particuliers, mettait entre les uns et les autres l'antiquité qui devait former un lien artificiel , toutes les fois qu'eUe était appelée à démontrer ce dont le raisonneur était déjà persuadé lui-même. Dans la suite de son
(1) Questo signore è tanto animoso clie non è si gran cosa che non li paia piccola, e per gloria e per acquistare stato mai si riposa, né conosce fatica o pericolo : giugne prima in un luogo, che se ne possa intendere la partita donde si lieva ; fassi ben volere à suoi soldati ; ha cappati i migliori uomini d'Italia, le quali cose lo fanno vittorioso e forrnidabile, aggiunto, con una perpétua fortuna.
(2) ...Perché gli uomini in sostanza sono sempre giistessied hanno le medesime passioni : cosi quando le circostanze sono identiche , le medesisme cagioni portano i medesimi efEetti, e quindi gli stessi fatti debbono suggerire le stesse regole di condotta.
mémoire Machiavel reprochait aux Florentins de n'avoir pas su se conduire avec les révoltés d'Arezzo (1) :
« Si vous aviez suivi l'exemple des Romains , vous auriez dû vous attacher les Arétins ou les détruire. Mais vous ne leur avez fait aucun bien : au contraire, vous les avez tourmentés en les appelant à Florence, en les dépouillant de leurs honneurs, en vendant leurs biens, et, d'autre part, vous ne vous êtes point assurés contre eux, parce que vous n'avez pas abattu leurs murailles et vous avez laissé dans la ville les cinq sixièmes des habitants sans en envoyer d'autres qui leur tiennent le pied sur la gorge. Aussi Arezzo sera-t-elle toujours prête à se révolter de nouveau, ce qui n'est pas une chose de peu d'importance, parce que César Borgia est tout près de vous et cherche à se constituer un Etat fort en prenant aussi la Toscane. Or les Borgia ne procèdent pas avec des égards et par des voies moyennes. La cardinal Soderini qui les connaît beaucoup m'a dit que parmi les qualités de grand homme qu'on peut louer chez le pape et son fils, il y a celle-ci qu'ils sont connaisseurs de l'occasion et savent fort bien en user, ce qui est confirmé par l'expérience de ce qu'ils ont fait... »
Ici s'interrompt cet écrit instructif qui nous montre déjà formées et formulées, chez le diplomate de trente-
(1) (Non si puô approvaro la candotta da voi tenuta) cogli Aretini che si sono sempre libellati, voi non avete saputo ne beneficare, ne spegnere secondo l'esempio romano. Non avete infatti beneficato gli Aretini, ma gli avete tormentati col chiamarli a Firenze, toglier loro gli onori, vendere i loro possessi ; ne ve ne siete assicurati, perché avete lasciato in piedi le loro mura, lasciato in città i cinque sesti degli abitatori, non mandati altri che li tengano sotto. E cosi Arezzo sarà sempre pronto a ribellarsi di nuovo, il che non è cosa di poco momento, perché Cesare JBorgia è vicino, e cerca aformarsi uno stato forte col pigliarsi anche la Toscana. E i Borgia non vanno coi rispetti e colle vie di mezzo. Il cardinal Soderini, che li conobbe assai, più volte mi ha detto che fra le altre lodi di grande uomo che si posson dare al papa e al figlio vi è questa, che sono conoscitori délia occasione e la sappiano usare benissimo, il che viene confermato dalla espenenza di ciô che han fatto.
trois ans, plusieurs des théories qu'il soutint plus tard avec tant d'éclat, notamment l'horreur des moyens termes.
La même année (1502), en octohre, bien malgré lui, car il venait de se marier, Machiavel dut retourner près du Valentinois qui lui donna beaucoup de fil à retordre : il ne l'en admira pas moins et mit peut-être une certaine affectation à le proclamer. On lui reprochait à Florence de placer trop haut le tyranneau des Romagnes : raison de plus pour le malin secrétaire , qui ne détestait pas la contradiction, d'insister sur un éloge qui était en même temps la critique du gouvernement florentin. Le gonfalonier Soderini montrait autant d'hésitation ou, si l'on veut, de circonspection, que César Borgia affichait de résolution et d'audace. Le système de Machiavel était donc d'exalter César Borgia. Quel homme et quelle cour ! Le secret y est tenu merveilleusement ; on n'y dit jamais ce qu'on doit taire. Le duc seul sait ce qu'il veut et où il va. Un jour, un de ses agents les plus fidèles, rnesser Rimino ou Ramiro, fut tout à coup arrêté, jeté au fond d'une tour. Quatre jours après, Machiavel écrivait aux Dix :
« Mcssire Rimino a été trouvé ce matin en deux morceaux sur la place où il est encore, et tout le peuple a pu le voir; on ne sait pas bien la raison de sa mort, si ce n'est que la chose a plu au prince qui sait fort bien faire et défaire les hommes à son gré, selon leurs mérites (1). »
(1) Mesger Riuiino questa mattina è stato trovato in due pezzi, in sulla piazza dove è ancora, e tutto quesLo popolo lo ha possuto vedere : non si sa bene la cagione délia sua morte, se non che li è piaciuto cosi al principe, il quale mostra di saper fare e disfare gli uomini a sua posta, secondo i meriti loro.
Quelques jours après, Machiavel, qui suivait l'arm je, put raconter de visu le fameux guet-apens de Sinigaglia où le Borgia fit étrangler Yitellozzo, Oliverotto et emprisonner les Orsini qu'il devait immoler plus tard... L'impassible témoin trouva cette exécution parfaitement réussie et s'étonna que Florence n'envoyât pas à l'exécuteur un message de félicitations. En effet, mandait-il au Dix, le duc a rendu par ces derniers faits un éminent service à la république, ce Pour éteindre Yitellozzo et les Orsini, il en eût coûté à vos seigneuries deux cent mille ducats, et le succès n'aurait pas été aussi net. » Indignons-nous de ces façons de parler, nous aurons mille fois raison : n'oublions pourtant pas que ces Yitellozzo, ces Orsini n'étaient que des chefs de brigands, abattus par un autre chef plus vaillant et plus habile. Telle était l'opinion des Italiens et même des étrangers sur l'affaire de Sinigaglia. A propos du Borgia, voici ce qu'écrivait Brantôme ;
« On dit que le dragon se fait et se forme d'un gros serpent dévorant et mangeant plusieurs autres serpents et serpenteaux. » C'est aussi l'avis de Machiavel qui, parlant en vers du Yalentinois, l'appelle une hydre :
Senti Perugia e Siena ancor la vampa Dell' idra, e ciaschedun di quei tiranni Fuggendo innanzi alla sua furia scampa (1).
Notons d'ailleurs que lorsqu'il parlait en vers (dans ses « Décennales »), Machiavel se montrait beaucoup plus sévère pour les Borgia. Le duc est pour lui un basilic,
(1) Pérouse et Sienne sentirent le souffle ardent de l'hydre, et chacun de ces tyrans, fuyant devant sa fureur, échappe.
un rebelle au Christ qui ne connut jamais la pitié ; il flétrit le pape Alexandre VI, toujours escorté de ses servantes :
Luxure. Simonie et Cruauté.
Cette contradiction vient peut-être de ce que les « Décennales y> furent composées après la chute du duc et la mort du pape. Il est certain que lorsque Machiavel revit plus tard à Rome le Talentinois non seulement déchu, mais dégradé, avili par l'infortune, il n'eut pour ce prince modèle que de l'indifférence et du mépris. Ne nous en étonnons pas trop : c'est que César Borgia avait cessé d'être le prince modèle. Machiavel n'ayant plus à le citer comme exemple, le jetait volontiers par-dessus bord. En réalité, malgré son culte pour l'histoire, le3 hommes et les faits n'étaient pour lui que des documents et des arguments : il les modifiait, les arrangeait à son gré pour les besoins de sa cause. Le César Borgia, déjà exalté dans les « Légations », se perfectionne encore dans la « Description » (1 ) et s'idéalise tout à fait dans le « Prince » ; c'est que chez Machiavel la théorie, de plus en plus absolue, prend toutes les libertés de l'art ; la réalité se dégage, dirait un Allemand, de tout ce qui n'appartient pas à son idée ; César Borgia n'est plus un homme qui a pu errer, tomber, se traîner à genoux dans l'antichambre du pape ; c'est le parfait tyran, l'usurpateur idéal. Tout cela se tient fort bien, surtout dans l'esprit d'im raisonneur qui n'est pas gêné par le sentimentalisme.
(1) Descrizione del modo tenuto dal duca Valentino nello ammazzarc Vitellozzo Vitelli, Oliverotto da Fermo, il slgnor Pagolo e il duca di 0 ravina Orsini.
Machiavel eut dans la suite (en 1507) une mission en Allemagne : il en revint avec un mémoire qui nous intéresse tout particulièrement. Tant que l'Allemagne a été peu connue, dès le temps de Tacite et jusqu'au temps de Mme de Staël, les auteurs s'en sont à peu près servis comme Voltaire se servait de la Chine : c'était le pays par excellence où régnaient toutes les vertus, tout le contraire de Rome et de la France. Il est vrai que Machiavel, en fait d'Allemagne, n'avait guère vu que la Suisse : parti de Florence le 17 décembre, il était à Genève le 25 et employa sept jours (il n'en fallait pas moins) pour aller jusqu'à Constance d'où il rebroussa dans le Tyrol. Son Rapporto délie cose délia Lamagna n'est donc autre chose qu'un tableau de la Germania vue des Alpes. Machiavel se monta la tête à la vue des populations sobres, fières, belliqueuses des républiques helvétiques vivant dans « la libre liberté ». Et il crut qu'il en était ainsi jusqu'à la Baltique et au Danube. Les Allemands selon lui , dépensaient peu pour l'administration, rien pour l'armée, parce que, comme chantait un poète suisse (H.-Fréd. Amiel),
Dans nos cantons tout enfant naît soldat.
Pour toute récréation, aux jours de fête, la jeunesse s'exerçait au mousquet, à la pique et à d'autres armes. Ces montagnards étaient économes en tout, parce qu'ils ne bâtissaient point de palais, ne s'habillaient point avec luxe, et n'exhibaient chez eux que peu de mobilier. Il leur suffisait d'avoir une bonne provision de pain, de viande, et un poêle contre le froid ; ceux qui n'avaient pas autre chose se passaient du reste et ne s'en inquiétaient guère. Aussi leur pays vivait-il de ce qu'il pro-
(luisait, sans rien acheter des autres. Ils vendaient les ouvrages de leurs mains dont ils remplissaient l'Italie, et le profit était d'autant plus grand qu'il résultait entièrement du travail avec très peu de capital. C'est ainsi qu'ils jouissaient de leur vie rustique et de leur liberté.
Tout cela ne peint que la Suisse et s'adresse à Florence. On entend la conclusion sous-entendue : ne soyez pas trop fiers de vos richesses, de vos lettres et de vos arts ; soyez, comme ces montagnards, une nation année, libre et forte. Allez au tir le dimanche et restez chastes, sobres, pauvres ; à ce prix, l'avenir est à vous. Machiavel ne confondait pourtant pas , politiquement ; 1' « Helvétie » et la « Germanie » (1) :
(1) La Germania è tutta divisa fra i comuni e i principi che sono nemici fra loro , ed insieme nemici delL' imperatore, cui non vogliono dar troppa f orza perché non domiilpaese loro corne in Erancia hanno fatto iRe. E questo si capisce da tutti; ma pochi capiscono per quai ragione le città libère délia Svizzera si dimostrano cosi avverse, non solo ai principi e ail' imperatore, ma anche aile comunità délia Germania , con le quali hanno pur comune l' amore délia libertà ed il bisogno didifendersi dai principi. La ragione vera è che gli Svizzeri sono nemici, non dei principi e dell' imperatore solamente, ma anche dei nobili che sono in Germania, e non nel loro paese, dove si gode, senza distinzione alcuna d' uomini, f uori di quelli che seggono nei magistrati, una libéra libertà. Cosi avvenne che questi gentiluomini fanno ogni opéra per tenere le loro comunità divise dalle Svizzere. Da un altro lato 1' imperatore, il quale è avversato dai principi, ajuta le comunità che sono ilnerbo délia Germania; e cosi essi si trovano deboli, poichè doppiamente combattuti e perché i loro stati si dividono nelle successioni. Se a ciô si aggiungono le guerre dei principi o dei comuni fra loro, di questi con quelli, degli uni e degli altri coll' imperatore, si capirà corne, sebbene sia assai grande la f orza di quel paese, venga poiassai indebolita nel fatto.
L'Allemagne est entièrement partagée entre les communes et les princes qui sont ennemis entre eux, et ensemble ennemis de l'empereur auquel ils ne veulent pas donner trop de force, bien qu'il ne dompte pas leur pays, comme en France ont fait les rois. Et ceci est compris de tous ; mais peu de gens comprennent pourquoi les villes libres de la Suisse se montrent si opposées, non seulement aux princes et à l'empereur, mais aussi aux communautés de l'Allemagne, avec laquelle elles ont pourtant des points commun*, notamment l'amour de la liberté et le besoin de se défendre contre les princes. La raison vraie est que les Suisses sont ennemis, non seulement des princes et de l'empereur, mais aussi des nobles qui existent en Allemagne et non dans leur pays où, sans distinction d'hommes, excepté de ceux qui occupent des magistratures, on jouit d'une libre liberté. D'où il advient que les gentilshommes allemands font tout ce qu'ils peuvent pour tenir leurs communautés divisées de la Suisse. D'autre part, l'empereur qui doit résister à l'aversion des princes favorise les communautés qui sont le nerf de l'Allemagne ; il suit de là que les princes se trouvent faibles parce qu'ils sont doublement combattus et parce que leurs Etats sont partagés dans les successions. Ajoutez à cela les guerres entre princes, entre princes et communautés, entre princes et communautés contre l'empereur, et vous comprendrez comment en ce pays, bien que la force soit grande, elle est fort diminuée dans le fait.
Yoilà ce que Machiavel a cru voir en Allemagne. En revanche, il n'y soupçonne pas la Réforme qui, en 1507, il faut le reconnaître, n'avait pas encore éclaté, mais qui était partout dans l'air. Les Italiens ne s'occupaient pas de ces détails et il y a cent à parier contre un que, si lefin diplomate eût vu Luther, il lui aurait prédit la mort de Savonarole. Sur la France qu'il connaissait mieux , il a parlé en ennemi, mais la haine chez lui n'était pas aveugle. Les Ritratti délie cose di Francia, écrits en 1510, contiennent quelques bonnes vérités. Machiavel reconnaissait la puissance croissante de la France, et l'attribuait justement à la centralisation qui soumettait de plus en
plus les provinces et les vassaux à la couronne. De là ane grande force politique au dedans, une grande force militaire au dehors, plus grande que la force sociale et réelle de pays. C'était le contraire en Allemagne.
La noblesse est. entièrement vouée à la vie militaire et les hommes d'armes français sont, par conséquent, les meilleurs de l'Europe. En revanche , l'infanterie est mauvaise, parce qu'elle est composée de canaille et de gens de métier soumis aux barons, et si bas dans toutes leurs actions qu'ils sont lâches. Il faut excepter pourtant les Gascons qui, voisins de l'Espagne, ont de l'Espagnol et sont un peu meilleurs que les autres, bien que, depuis quelque temps, ils se soient montrés plutôt voleurs que vaillants. Cependant ils font bonne figure dans l'attaque et dans la défense des forteresses ; ils n'en sont pas moins mauvais en rase campagne. UXême en ceci, ils sont le contraire de9 Allemands et des Suisses qui n'ont pas d'égaux en rase campagne, tandis que pour attaquer ou défendre des lieux fortifiés ils ne valent rien.
Voilà pourquoi les rois de France, ne se fiant pas a leurs fantassins, soudoient des lansquenets et des Suisses. En somme, les Français sont plus fiers que forts et adroits. Ils ne tiennent plus si l'on résiste à leur premier choc. César disait d'eux qu'au commencement du combat ils étaient plus que des hommes, et à la fin, moins que des femmes. Leur pays est riche en agriculture, pauvre d'argent : tout va aux gentilshommes et aux évêques ; ces derniers possèdent les deux tiers des revenus du pays et ont en politique un grand pouvoir. Les peuples de France sont humbles et très soumis; ils ont une grande vénération pour leur roi. Ils vivent à très bon compte, vu l'abondance des vivres, et chaque homme a quelque bien à soi (déjà en 1510!) Ils s'habillent grossièrement et ne portent pas de soie, ce qui les noterait
mal aux yeux des gentilshommes... La nature des Français est friande (appetitosa) du bien d'autrui, mais prodigue du sien : un Français happerait un bon morceau pour le manger ensuite avec celui qu'il aurait volé. L'Espagnol est bien différent : vous ne voyez jamais plus rien de ce qu'il vous vole.
Ces « légations » montrent combien d'attention Machiavel portait aux choses militaires : c'était en effet le grand point pour l'Italie d'alors où les petits Etats, toujours en guerre et forcés de lever à la bâte des bandes de partisans, des condottieri féroces et pillards, des meurtriers de louage, quand ils n'acb étaient pas des Suisses ou que, malheur pire, ils n'appelaient pas chez eux des Françaisou des Impériaux, ne pouvaient jamais devenir indépendants et libres. Pour constituer une Italie , ou seulement pour relever une Florence, il fallait, avant tout, une milice nationale ; Machiavel passa une bonne moitié de sa vie active à la réclamer et à l'organiser. Cette partie de son œuvre est irréprochable. Il s'y montra patriote avec un zèle, une intelligence, un désintéressement qu'on n'a jamais songé à contester. Ses divers écrits sur l'art de la guerre eurent, pour le temps, une valeur considérable. On peut discuter aujourd'hui son opinion sur les forteresses et sur la poudre à canon, mais il faut se rappeler qu'il écrivait dans le premier quart du seizième siècle : à cette époque où la victoire était encore au plus brave, on ne pouvait pressentir les miracles des armes à feu. L'Arioste, en son « Roland furieux », tonnait contre « l'invention scélérate et brutale. » Machiavel eut aussi un moment de grandeur au temps où la république se défendit contre les Médicis. Bien qu'il ne crût pas aux lieux fortifiés, il travailla vaillamment aux travaux de défense, et quand il
quitta les affaires avec Soderini, les mains vides, mais nettes, il eût pu passer, avec un peu plus de tenue, pour an grand citoyen. Mais il manquait de tenue : ce fut là son tort, nous aurons à le redire. En revanche, il ne manquait pas de courage : accusé d'avoir pris part à une conspiration, lui qui avait toujours eu les conspirations en horreur, il fut mis à la torture, et subit quatre ou six fois l'estrapade avec tant de cœur ce que je m'en aime, écrit-il à son ami Yettori. Je me parais à moi-même être quelque chose de plus que je ne croyais. »
Il n'en voulut pas moins rentrer aux affaires, mais les Médicis le tinrent à l'écart et depuis leur retour (1512) jusqu'en 1521 il resta sans emploi ; c'est ce qu'il appelle ses « temps oisifs », les plus féconds et les plus glorieux de sa vie. En 1521 il fut employé de nouveau par le gouvernement florentin à des affaires sinon ridicules, comme on l'a dit, au moins peu importantes ; plus tard Guichardin, son ami, lui confia des missions plus difficiles, notamment celle de veiller sur la marche du connétable de Bourbon. Mais les temps étaient mauvais ; après le sac de Rome, les Médicis durent quitter de nouveau Florence qui se reconstitua en république ; Machiavel y revint alors, mais il avait servi les « tyrans », lui républicain de vieille roche ; il fut donc mal reçu, mal vu du moins dans la patrie qu'il avait aimée et servie avec tant de cœur. Il redemanda sa place de secrétaire au conseil des Dix qui venait d'être rétabli ; on lui préféra un Erancesco Tarugi dont le nom aujourd'hui ne dit rien à personne. Eut-ce le coup mortel ? on l'ignore ; on sait seulement que Tarugi fut nommé le 10 juin 1527 et que Machiavel mourut le 22. Il s'était confessé à un frère Matteo qui l'assista jusqu'à sa mort : ce petit fait dément le conte du fameux songe qui courut le monde
longtemps après et qu'Etienne Binet de Dijon raconte en ces termes :
On arrive à ce détestable point d'honneur où arriva Machiavel sur la fin de sa vie, car il eut cette illusion peu devant que rendre son esprit. Il vit un tas de pauvres gens, comme coquins, déchirés, affamés contrefaits, mal en ordre et en assez petit nombre {sic) ; on lui dit que c'étoit ceux du Paradis desquels il était écrit : Beati pauperes , quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Ceux-ci étant retirés, on fit paraîtra un nombre innombrable de personnages pleins de gravité et de majesté : on les voyoit comme un sénat où on traitoit d'affaires d'État et fort sérieuses ; il entrevit Platon, Sénèque, Plutarque, Tacite, et d'autres de cette qualité. Il demanda qui étoient ces messieurs-là si vénérables ; on lui dit que c'étoient des âmes reprouvées du ciel : Sapientia hujus sœculi inimica estDei. Cela étant passé, on lui demanda desquels il vouloit être. Il répondit qu'il aimoit beaucoup mieux être en enfer avec ces grands esprits pour deviser avec eux des affaires d'Etat que d'être avec cette vermine de ces bélîtres qu'on lui avoit fait voir. Et à tant il mourut et alla voir comme vont les affaires d'Etat de l'autre monde.
Voilà donc une anecdote à jeter au panier avec beaucoup d'autres ; si nous l'avons citée, c'est qu'elle court encore et qu'il est grand temps de l'arrêter. Machiavel attaqua la politique de l'Eglise et des papes, mais il ne toucha jamais aux dogmes et n'inclina pas vers Savonarole qu'il entendit à peine, encore moins vers Luther qu'il n'eut pas même la curiosité de regarder. Il ne manqua pas sa fin, eût dit Chateaubriand, et mourut en bon catholique.
L'œuvre de Machiavel est très variée : il y a une comédie, « la Mandragore b que nous irons voir à la cour de
Léon X ; un conte ce Belphégor, » écrit en bonne langue et vulgarisé par l'imitation de la Fontaine : les conteurs en Italie n'ont jamais manqué. On en cite plusieurs, nés entre 1480 et 1505, qui eurent presque tous l'esprit léger et la plume alerte :1e moineBandel qui se réfugia en France où il devint évêque d' Agen ; Luigi da Porta, lombard qui donna la première version de « Eoméo et Juliette » ; Agnolo Firenzuola, moine de Yallombreuse qui traduisit 1' ce Ane d'or », et composa nombre de dialogues et de discours ; Anton Francesco Grazzini, pharmacien très chauve, surnommé le Lasca ( un nom de poisson ) parce qu'il avait fondé l'académie des ce Humides » ; il laissa un recueil de ce Soupers» (Cène), nouvelles destinées à égayer les repas: il y eut enfin le fameux Straparole dont les ce Nuits plaisantes » ont fourni un sujet à Molière : tous très licencieux, écrivant pour leur temps dont ils nous révèlent les goûts, sinon les mœurs, inférieurs à Boccace et n'amenant rien de nouveau en littérature, sinon quelques fables, qui, reprises par d'autres, sont encore citées aujourd'hui comme documents. Dans le nombre un auteur se distingue, moins par le talent que les bonnes intentions : Cinzio Giraldi, qui tâcha d'être sérieux et honnête. Le ce Belphégor » est un des contes les moins grivois de l'époque ; on peut juger des autres par celui-là.
Machiavel composa encore un certain nombre de Capifofo'(Chapitres), petits poèmes philosophiques ou politiques sur l'Occasion, la Fortune, l'Ingratitude, l'Ambition, etc. ; puis le commencement d'une satire en vers intitulée « l'Ane d'or », des ce Chants carnavalesques » d'un tour assez libre et rappelant un peu trop ceux de Laurent de Médicis ; enfin les quatre ouvrages qui l'ont immortalisé : l' ce Art de la guerre , » les ce Discours sur Tite-Live, »
le traité du « Prince » et les « Histoires florentines. » L' « Art de la guerre » est un chef-d'œuvre, même au point de vue militaire ; on a consulté à ce sujet la première autorité contemporaine, l'état-major prussien qui s'est déclaré satisfait. Mais la tactique du seizième siècle intéresse aujourd'hui peu de monde.
Sur les « Histoires florentines » ou , pour parler français, l'Histoire de Florence, que Machiavel composa, au déclin de sa vie , pour le pape Clément VII, M. Pasquale Villari a écrit une longue étude où il combat quelques erreurs accréditées depuis longtemps. Jusqu'à présent, en effet, ce qu'on admirait le plus dans ce livre c'était le commencement ou l'introduction, une histoire générale du moyen âge, et on affirmait que ce grand tableau d'ensemble était une invention de Machiavel. Il est prouvé maintenant, pièces en main, qu'un pareil travail avait été déjà fait par Flavio Eiondo que l'auteur des Istorie s'est contenté de résumer en le lâchant quelquefois pour introduire dans le récit des considérations personnelles. De plus , l'historien de Florence a moins de mesure et de proportion qu'on ne lui en attribue; il laisse de côté les faits, même importants, qui le gênent et insiste longuement sur ceux qui peuvent lui servir. Suivant l'exemple des anciens, il fait volontiers parler ses personnages, et leur met à la bouche de longs discours très bien rédigés ; seulement ce ne sont pas leurs opinions qu'il exprime ainsi, ce sont les siennes. Les événements sont pour lui des écheveaux emmêlés qu'il débrouille merveilleusement pour en tordre après le fil et y pendre ses théories. A chaque instant le politicien, oubliant ce qu'il raconte, revient à ses dadas : la nation armée, le prince réformateur, le Valentinois , dont l'ombre l'obsède ; en
tête de chaque livre, c'est lui qui parle en son propre nom dans un préambule, comme faisait l'Arioste en tête de chaque chant. L'historien en souffre évidemment, mais quel artiste! Son style est vif et franc, sans affectation, sans emphase : il se corrige pour se simplifier ; c'est quand il s'échauffe qu'il est le plus naturel.
Restent les « Discours » et le « Prince », les deux œuvres les plus discutées qu'il ait produites. Il importe d'abord de bien marquer à quel moment de sa vie et dans quelles dispositions d'esprit Machiavel écrivit son traité célèbre. Il le dit lui-même dans une lettre importante et bonne à relire qui porte la date du 10 décembre 1513 et qui est adressée à Francesco Vettori. L 'ex-secrétaire florentin, destitué depuis l'année précédente, habitait sa terre de San Casciano, à sept milles de Florence (1) :
Depuis mes derniers malheurs, je demeure à la campagne et je ne suis pas resté, à les mettre tous bout à, bout, vingt jours entiers à la ville. J'ai jusqu'ici chassé les grives de ma propre main... Depuis lors ce passe-temps, bien qu'ignoble et singulier, m'a manqué à mon vif déplaisir, et voici ce que ma vie est devenue. Je me lève avec le soleil et je vais dans un bois que je fais couper, où je reste deux heures à inspecter le travail de la veille et à causer avec les bûcherons qui ont toujours quelque mauvaise affaire sur les bras, ou entre eux, ou avec les voisins. Quand je sors de ce bois, je vais à une fontaine et de là au buisson disposé pour la chasse aux oiseaux ; j 'y vais avec un livre
(1) Dopo i miei ultimi casi, io me ne vivo ritirato in villa, e non sono stato, ad accozzarli tutti, venti di a Firenze. Ho passato il settembre uccellando ai tordi ; ma finito il mese, questo badalucco, ancorché dispettoso, è mancato. Mi levo la mattina col sole, e me ne vo in un bosco dove resto due ore a rivedere l'opère del giorno innanzi, ed a passar tempo con quei tagliatori che hanno sempre qualche sciagura aile mani, o tra loro, o con vicini. Uscito dal bosco. vo
sous le bras, Dante ou Pétrarque, ou quelque poète inférieur, comme Ovide, Tibulle ou semblables. Je lis leiirs passions, leurs amours, je me rappelle les miennes, et je me complais quelque temps dans ces rêveries. Puis je prends le chemin de l'auberge, parlant à ceux qui passent, leur demandant des nouvelles de leur pays; j'entends diverses choses et je note divers goûts, diverses fantaisies des hommes. Vient cependant l'heure de dîner ; alors, avec mon monde, je mange la chère que ma pauvre campagne et mon mince patrimoine peuvent m'offrir. Quand j'ai mangé, je retourne à l'auberge ; j'y trouve l'hôtelier d'abord, puis un boucher, un meunier, deux chaufourniers : c'est la compagnie ordinaire. Je m'encanaille avec eux tout le jour en jouant aux cartes ou aux dés, d'où naissent mille discussions et mille invectives ; le plus souvent nous nous disputons pour un liard et on nous entend crier de San Casciano. Ainsi empêtré dans cette abjection, je me dérouille un peu l'esprit et je me soulage de la malignité de ma destinée, étant content qu'elle m'ait piétiné si fort et poussé si bas, pour voir si elle n'en aura pas honte.
Le soir venu, je rentre à la maison et j'entre dans ma chambre
ad una fonte, e di li a un mio uccellare, con un libro sotto, o Dante o Petrarca, o uno di quei poeti minori, corne dire Ovidio, Tibullo e simili, leggo quelle loro amorose passioni e quelli loro amori, ricordomi de' mia e godomi un pezzo in questro pensiero. Trasferiscomi poi in sulla strada nell' osteria, parlo con quelli che passano, domando délie nuove de' paesi loro, intendo varie cose, e noto varii gusti e diverse fantasie di uomini. Viene in questo mentre 1' ora del desinare dove con la mia brigata mi mangio quelli cibi che questa mia povera villa e paulolo patrimonio comporta. Mangiato che ho, ritorno nell' osteria. Qui è 1' oste per 1' ordinario, un beccaio, un mugnaio, due fornaciai. Con questi io m' ingaglioffo per tutto di, giuocando a cricca, a trie trac, e dove nascono mille contese e mille dispetti di parole ingiuriose, ed il più délie volte si combatte un quattrino, e siamo nondimeno sentiti gridare de San Casciano. Cosi rinvolto in questa viltà traggo il cervello di muffa, e sfogo la malignità di questa mia sorte, sendo contento mi calpesti per quella viar per vedere se la se ne vergognasse.
Venutala sera mi ritorno a casa ed entro nel mio scrittoio, ed in sull'- T. i. 21
d'étude, après avoir quitté sur le seuil mes guenilles de paysan toutes souillées de crotte et de bourbe, et je revêts des habits de cour; ainsi transformé, j'entre dans le palais des hommes antiques où, reçu par eux avec affection, je me repais de la nourriture qui seule est à moi, pour laquelle je suis né. Je n'ai pas honte de parler avec eux et de leur demander la raison de leurs actions, et eux par humanité me répondent et, pendant quatre heures, je n'éprouve aucun ennui, j'oublie toutes mes peines, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne me fait pas peur ; je me transporte tout entier dans ces grands hommes. Et parce que Dante a dit qu'entendre et ne pas retenir, ce n'est pas de la science, j'ai noté ce que j'ai acquis dans leur conversation, et composé un opuscule de Principatibus, où je m'enfonce aussi profond que je le peux dans la méditation de ce grand sujet, discutant ce que c'est que le principat, combien il en est d'espèces, comment ils se maintiennent, pourquoi ils se perdent. Si jamais quelqu'une de mes boutades vous a plu, celle-ci ne devrait pas vous déplaire et un prince, un prince nouveau surtout, devrait l'agréer. Yoilà pourquoi je l'adresse à la magnificence de Julien (de Médicis).
uscio mi spoglio quella veste contadina piena di f ango e di loto, e rivestito condecentemente entro nelle antiche corti degli antichi uominidoveda loro ricevuto amorevolmente, mipasco di quel cibo che solum è mio e che io nacqui per lui ; dove io non mi vergogno di parlare con loro e domandare délia ragione délie loro azioni, e quelli per loro umanità mi rispondono ; e non sento per quattro ore di tempo alcuna noia, sdimentico ogni affanno, non temo la povertâ, non mi sbigottisce la morte, tutto mi trasferisco in loro. E perché Dante dice C( che non fu scienza senza ritener lo inteso, y> io ho notato quello di che per la loro conversazione ho fatto capitale, e composto un opusculo de Principatibus, dove io mi profondo quanto io posso nelle cogitazioni di questo subietto disputando che cosa è principato , di quali spezie sono, corne e' si acquistano, comme e' si mantengono, perché e' si perdono ; e se vi piacque mai alcun mio ghiribizzo, questo non vi dovrebbe dispiaccre, e massime ad un principe nuovo dovrebbe essere accetto ; perô io lo indirizzo alla magnificenza di G-iuliano. Fiiippo Casavecchia 1' ha visto ; vi potrà ragguagliare délia cosa in se, e de' ragionamenti ho avuti seco, ancorchè tuttavolta lo ingrasso e ripulisco....
Philippe Casavecchia a vu le petit livre ; il pourra tous informer de la chose en soi et des entretiens que j'ai eus avec lui bien que parfois j'ajoute et je polisse. J'ai causé avec Philippe de mon opuscule et discuté s'il fallait l'offrir ou ne pas l'offrir et, en cas qu'il fût bon de l'offrir, s'il convenait de vous l'envoyer ou de le porter moi-même. Ce qui me pousse à le donner, c'est l'état nécessiteux où je suis, car je me ruine et je ne peux rester longtemps ainsi sans devenir méprisable à force de pauvreté. Puis j'aurais le désir que ces seigneurs Médicis voulussent bien ni'employer : dussent-ils commencer par me faire rouler des pierres ; parce que si je n'arrivais pas à les gagner en ma faveur, je me plaindrais de moi. En lisant mon ouvrage, on verrait que les quinze années que j'ai passées à étudier l'art de l'Etat, je ne les ai ni dormies ni jouées ; chacun devrait tenir à se servir d'un homme qui s'est rempli d'expérience aux frais d'autrui. Quant à ma foi, on n'en devrait pas douter, parce que l'ayant toujours gardée, je ne dois pas apprendre maintenant à la trahir. Celui qui a été fidèle et bon quarante-trois ans (je les ai) ne peut changer de nature, et j'ai pour témoin de ma bonté et de ma foi ma pauvreté !
Cette belle lettre nous donne tout Machiavel, sa vie et son œuvre, son fort et son faible, sa misère et sa gran-
Ho ragionato con Casavecchia se era bene oppur no dare questo mio opuscolo a messer Giuliano. E dandolo, se era meglio mandarlo o portarlo... Mi spinge a darlo la nécessita che mi caccia perché io mi logoro e lungo tempo non posso stare cosi, che io non diventi per povertà contennendo; appresso il desiderio avrei che questi signori Medici mi cominciassino adoperare, se dovessino cominciare a farrui voltolare un sasso ; perché se io poi non me li guadagnas^i, io mi dorrei di me. E per questa cosa, quando la f ossi letta, si vedrebbe chequindici anni che io sono stato a studio dell'arte délie stato, non gli ho ne dormiti ne giuocati, e dovrebbe ciascuno aver caro servirsi di uno che aile spese d'altri fosse pieno di esperienza. E dalla fede mia non si dovrebbe dubitare, chè, avendo sempre osservato la fede, io non debbo ora imparare a romperla, e chi è stato fe- «lelee buono quarantatre anni, che io ho, non debbe poter mutar natura, e délia fede e bontà mia ne è testimonio la povertà mia.
cleur. Donc, le premier de tous, il étudiait la politique, dans le passé et dans le présent, non comme une chimère de métaphysicien, mais comme une science pratique. On a déjà vu que les idéologues du moyen âge, Dante aussi bien que Thomas d'Aquin, l'école de César comme celle de Pierre n'avaient qu'un rêve, l'unité, pour sortir du gâchis où se débattait alors l'Italie. La monarchie universelle, voilà l'idéal; le gouvernement d'un seul, le prince excellent, modèle de toutes les vertus. Au quinzième siècle, l'école néoplatonicienne de Ficin n'imaginait pas autre chose. « Comme il est au monde un Dieu unique, un seul soleil dans le système planétaire, une seule tête dans l'organisme humain, ainsi la société a besoin d'unité et trouve l'état parfait dans le parfait monarque, image de Dieu. » Il ne s'agissait donc plus que de préciser en quoi consistait le parfait monarque.
C'est ce qu'essaya de faire Savonarole dans son traité sur le gouvernement de Florence. (Del reggimento del govemo délia città di Firenze.) Cependant, après avoir longuement et scolastiquement disserté sur le bon et le mauvais prince, le tribun tonsuré s'avisa tout à coup que, dans son pays, les esprits étant plus fins, le tyran serait pire qu'ailleurs. Conséquemment la république seule pouvait convenir aux Florentins et « porter de bons fruits y>, Dieu voulait donc la république à Florence. Sur quoi, jetant la théorie par-dessus bord, le moine politicien proposait un plan de constitution républicaine adaptée au caractère du peuple. Il avait cent fois raison ; par malheur, il brûla des livres. Les livres brûlés, disons-le deux fois, ne pardonnent jamais.
Les érudits du siècle en étaient encore à la vieille rhétorique. Pontano par exemple, en son De principe,
3IACHIAVEL. 325
répétait que le prince devait aimer la justice, respecter les dieux et surtout protéger les lettres ; et rappelait que le pape Calixte III, menacé par Jacopo Piccinini, avait dit qu'il dormait sur ses deux oreilles parce qu'il s'appuyait à Rome sur trois mille lettrés dont les conseils et la prudence lui suffiraient pour repousser une armée d'ennemis. Cependant les mêmes humanistes qui tournaient en beau latin de pareilles phrases étaient déjà des hommes attentifs et avisés; quand en voyage ils recueillaient leurs propres observations sur les mœurs et les lois, même sur les événements, ils voyaient très clair et parlaient très juste. Dès la fin du quinzième siècle, Venise et Florence eurent partout des ambassadeurs qui étudièrent de près les hommes et les choses avec une étonnante pénétration ; leurs dépèches, qui nous ont été conservées et que les Allemands surtout compulsent de nos jours avec le plus grand soin, sont en train de renouveler l'histoire politique de la Renaissance. Ces fins diplomates n'écrivent plus en latin, ne perchent plus sur les principes, disent les faits tels qu'ils sont, entrant dans le détail, montrant les dessous et les doubles fonds, inventant dès lors tout naturellement, sans avoir l'air. de s'en douter, la méthode expérimentale. Loin de déclamer sur les vertus et sur les vices, ils marquent les aptitudes et les inepties : ce Les Espagnols sont astucieux, écrit Guichardin (1), et cette astuce en fait d'excellents voleurs. »
(1) François G-uichardin, né à Florence en 1482 (treize ans après ^Machiavel), professeur de droit à vingt-trois ans, puis diplomate et homme d'Etat, habile serviteur des Hédicis : un personnage. Dans sa jeunesse, il avait écrit une élégante « Histoire de Florence » {Storia fiorentina) accusant une précoce maturité d'esprit ; longtemps après, retiré des affaires, il construisit une « Histoire d'Italie » (de
32 G LA BENAISSANCE.
Ceci n'est point une flétrissure, c'est mie constatation. N'est pas bon voleur qui veut : il y faut un grand art de dissimulation. Voilà pourquoi le roi d'Espagne Ferdinand, fort admiré de Guichardin, commençait toujours les guerres qu'il faisait « avec une apparence de justice ». Singulière figure que ce G-uichardin : nul mieux que lui ne peut nous servir à mesurer son contemporain Machiavel. C'était un bon courtisan, intrigant hors ligne, sachant s'accommoder aux temps, changer d'opinion selon les circonstances, passer d'un maître à l'autre, toujours avec dignité. La politique s'affranchissait de la morale, et surtout de la morale chrétienne : l'Évangile qui enseigne la charité, l'abnégation, le pardon des offenses « deviendrait fort dangereux, suivant la nature des choses, pour celui qui voudrait le suivre scrupuleusement dans le gouvernement des Etats. » Ainsi écrivait G-uichardin, ainsi pensaient les princes, même les princes dévots, notamment cet Olgiati , de Milan, qui, au moment de commettre un meurtre , en demandait pardon à saint Anibroise et le suppliait de ne pas faire manquer le coup qui devait frapper l'iniquité. Guichardin estimait qu'on ne peut gouverner selon la conscience, parce que tout le monde e-t violent, y compris l'empereur, y compris les prêtres , dont la violence est double , parce qu'ils nous brutalisent
1490 à 1534) un peu diffuse et verbeuse, en beau style, trop admirée autrefois, trop négligée aujourd'hui; Guichardin raconte ce qu'il a vu en homme politique ; il ne s'afflige pas, ne se met point en colère, ne se paie pas d'illusions et de préjugés. C'est un esprit très avisé, poussé, par malheur, dans des phrases à perte de vue. On a publié de nos jours ses (Ricordi politicï), écrits pour lui seul, avec l'abandon et la sévérité d'un homme qui ne s'adresse pas au public : ils intéressent beaucoup plus que son Histoire.
avec les armes temporelles et avec les armes spirituelles. « On aime et on loue la franchise , on blâme et l'on hait la dissimulation ; la première cependant profite aux autres plus qu'à soi : aussi louerai-je celui qui dans son train de vie serait libre et franc, n'usant de dissimulation qu'en certain cas très importants, ce qui réussit d'autant mieux qu'on a su s'acquérir un renom d'honnête homme (1). » Il est quelquefois bon de se venger, même quand on n'a pas de rancune , ce afin que , par l'exemple , les autres apprennent à ne pas t'offenser : et ceci est très bien qu'on se venge et qu'on n'ait toutefois aucun ressentiment contre celui dont on veut se venger (2). » Guichardin conseille encore de « nier avec persistance ce qu'on ne veut pas faire savoir et d'affirmer ce qu'on veut faire croire, parce qu'on finit presque toujours par réussir, nonobstant toute preuve contraire. » Utilitarisme parfait, intérêt personnel bien entendu, vertu où l'on gagne. Une dernière citation montre bien quel était l'homme qui écrivit ces maximes : « Je ne sais personne à qui déplaise plus qu'à moi l'ambition, l'avarice et les mollesses des prêtres... Cependant le rang que j'ai tenu auprès de plusieurs pontifes m'a obligé d'aimer pour mon particulier (entendons : pour mon avantage personnel) leur grandeur ; et si ce n'eût été ce respect , j'aurais aimé Martin Luther autant que moi-même, non pour
(1) Place ed èlodata la schiettezza, è biasimata e odiata la siruulazione ; la prima perô giova più agli ait ri che a se, e quindi io loderei chi ordinariamente avesse il traino del suo vivere libero e schietto, usando la sinrulazione solamente in alcune cose molto importanti, il che riesce tanto uieglio, quanto più uno s'è saputa acquistare la riputazione di buono.
("2) ...esta molto bene questo che uno si vendichi, e tanto non abbia rancore di animo contro colui di cui fa vendetta.
m'affranchir des lois imposées par la religion chrétienne, telle qu'elle est communément interprétée et comprise, mais pour voir cette bande de scélérats réduite à ce qu'elle devrait être, c'est-à-dire à rester ou sans vices ou sans autorité (1). »
Notons toutefois que Guichardin consignait ces prétextes et ces aveux dans des notes (Ricordi) qui devaient demeurer inédites et qui n'ont été publiées que de nos jours. Notons encore qu'il n'était point un faiseur de synthèses. C'est une grande erreur, pensait-il, de vouloir parler des choses du monde en termes généraux et par règles , parce que presque toutes ces règles ont des exceptions. La théorie est bien différente de la pratique, et beaucoup de théoriciens très experts ne savent pas se conduire. Evitons aussi de raisonner par exemples, <c parce que toute menue variété dans chaque cas particulier apporte une très grande variation dans l'effet. » Ils se trompent donc beaucoup , ceux qui font sans cesse allusion aux Eomains, car, si nous voulions nous régler sur eux, nous déviions d'abord avoir une cité conditionnée comme la leur. (Ceci était un coup de griffe à Machiavel.) Notons enfin que G-uichardin ne rêvait rien, et qu'il méprisait souverainement le peuple. ce Qui dit peuple, écrivait-il, dit véritablement un fou, parce que c'est un
(1) Io non so a chi dispiaccia più che a nie la ambizione, la avarizia e la mollizie dei preti... Uondimeno il grado che ho sempre avuto con più pontefici m'ha necessitato a amare per il particolare mio la grandezza loro ; e se non fussi questo rispetto, avrei amato llartino Lutero quanto me medesimo, non per liberarmi dalle leggi indotte dalla religione cristiana, corne è interpretata e intesa comunemente; ma per vedere ridurre questa caterva di scellerati ai tennim debiti, cioè a restare o senza vizii o senza autorità.
monstre plein de confusion et d'erreurs, et ses vaines opinions sont aussi éloignées de la vérité que, selon Ptolémée, l'Espagne l'est des Indes. » Somme toute, un Machiavel ayant de la tenue, mais sans théorie et sans idéal, voilà G-uichardin.
Cela dit, il devient plus aisé de comprendre le traité du « Prince » et les « Discours sur Tite-Live. » Ces deux ouvrages ne doivent pas être détachés l'un de l'autre ; ils ont été commencés en même temps , reposent sur la même base et développent le même système appliqué dans le « Prince » au régime despotique et dans les « Discours » au régime républicain. La question est la même : comment fonder un état qui tienne et qui dure ? Dans les « Discours » Machiavel le demande à l'antiquité romaine et consulte les « Décades » de Tite-Live, acceptant les faits sans les discuter. Il y trouve une philosophie de l'histoire aussi contestable que toutes les autres (l).
Les hommes commencèrent à vivre comme des brutes ; ils pensèrent ensuite à se choisir un chef pour mieux se défendre et ils élurent le plus fort. C'est ainsi que surgirent les -premières sociétés; on sentit s'éveiller le sentiment du juste et de l'honnête, on fit les premières lois, on punit les coupables. Dès lors ce ne fut pas le plus fort, ce fut le plus sage et le plus prudent qu'on choisit pour lui confier lecom-
(1) Gli uomini cominciarono prima a vivere corne brute ; pensarono poi a scegliersi un capo per meglio difendersi, ed elessero il più forte. Cosi sorsero le prime società, cominciô a nascere il sentimento del giusto e dell' onesto ; si fecero le prime leggi e s' imposero pêne ai colpevoli. Allora non si scelse il più forte, ma il più savio e prudente, per
330 , LA KEXAISSAXCE.
mandement qn'il transmit ensuite à ses héritiers, et l'on eut ainsi la monarchie qui fut la première forme de gouvernement. Cependant, par le penchant inné des hommes à abuser de tout, le monarque ne fut pas plutôt assuré du pouvoir que, soit avant soit après, il se transforma en tyran ; alors se levèrent, pour leur propre défense et pour celle du peuple dont ils se firent les chefs, les « optimats y>, et il en résulta le gouvernement aristocratique, lequel à son tour, excédant dès qu'il fut en sûreté, se transforma en oligarchique. Enfin se leva le peuple et il fonda le gouvernement démocratique qui lui aussi, excédant par les mêmes raisons, tomba dans la démagogie. Celle-ci rendit de nouveau nécessaire le principat, et la société humaine se remit en route, tournant à l'infini dans le même cercle, quand (ce qui arrive souvent) elle ne fut pas arrêtée à mi-chemin, devenant la proie de nations voisines. Pour éviter les périls de ces continuels changements et révolutions, les prudents trouvèrent le gouvernement mixte qui combine les trois formes à la fois, le jugeant plus ferme et sûr, parce que le principat, l'aristocratie et le gouvernement populaire coexistant dans le même Etat, l'un reste à la garde de l'autre. C'est ce que fit Lycurgue à Sparte avec un résultat excellent.
affidargli il comando, che esso trasmise poi agli eredi, e si ebbe cosi la Monarchia che fu la prima forma di governo. Se non che, per la innata inclinazione degli uomini ad abusare di tutto, non appena il monarca fu sicuro del potere, che prima o poi si trasf orme- in tiranno. Allora sorsero a difesa propria e del popolo, di cui si fecero capi. gli ottimati,e ne segui il governo aristocraticoche a sua volta, eccedendo a pena fu sicuro, si trasf ormù in oligarchico. Si levô finalmente il popolo, e fondo il governo democratico che anch' esso, per le stesse ragioni eccedendo, cadde nella demagogia. Questa rese necessario nuovamente il principato, e 1' umana società ripercorse poi da capo la istessa via, rigirandosi in essa ail' infinito, quando, corne pure spesso avviene, non f u a mezzo del cammino fermata, divenendo preda degli stati vicini. Per evitare i pericoli di queste continue mutazioni e rivoluzioni, i prudenti trovarono il governo misto, che partecipa di tutte tre le forme ad un tempo, giudicandolo più fermo e sicuro perché essendo in una medesima città il principato, gli ottimati e il governo popolare, l'uno sta a guardia dell' altro. Questo è quello che Licurgo fece a Sparta con risultato eccellente.
Plus loin, Machiavel donne sur la religion sa théorie célèbre et passablement païenne (1) :
Le peuple romain fut assez heureux pour avoir eu, après un roi législateur et guerrier comme Romulus, un roi comme Numa qui fonda la religion, toujours nécessaire pour maintenir une civilisation, surtout chez un peuple féroce, comme étaient alors les Eomains. Et pour gagner une autorité plus grande, il feignit d'avoir conféré avec une nymphe, moyen auquel Eomulus ne dut pas recourir, mais dont se sont servis beaucoup d'autres fondateurs de lois et beaucoup plus les fondateurs de religions pour acquérir plus de crédit auprès du peuple. La religion des Romains fut la principale cause de leur grandeur, parce qu'elle fit respecter les lois et maintenir les bonnes mœurs. Le sage politique respectera toujours la religion, même s'il n'y croit pas, parce qu'on a vu plusieurs fois qu'en l'inculquant, même par astuce, on en a obtenu la valeureuse défense de la patrie... Si la religion chrétienne (ajoute Machiavel deux chapitres plus loin) s'était toujours maintenue telle que l'avait instituée son fondateur, les choses auraient procédé autrement, et bien plus heureux auraient été les hommes. Au contraire, on peut voir à. quel point elle a été altérée et corrompue par ce fait que les peuples qui sont les plus voisins de Rome sont ceux qui y croient le moins. Et ceux qui considéreraient quel usage l'Eglise romaine fait de la religion et quelles
(1) Il popolo romano fu assai fortunato nell' aver avuto, dopo un re législature e guerriero corne Romolo, unre corne Xuma.il quale fondô lareligione necessaria sempreamantenere unaciviltà, massime in un popolo féroce corne erano allora i Romani. E per guadagnare maggiore autorità, simulé di avère congresso con una ninfa, mezzo a cui Romolo non dovette ricorrere, ma del quale hanno fatto uso altri fondatori di religioni, per essere meglio creduti dal popolo. La religione dei Romani fu causa precipua délia loro grandezza, giacchè più volte s' è visto che inculcandola, anche con astuzia, se ne è ottenuta valorosa dif esa délia patria... Se la religione cristiana si fosse mantenuta quale venne istituita dal suo fondatore, le cose sarebbero procedute altrimenti, e più felici assai sarebbero stati gli uomini. In vece quanto siasi alterata e corrotta puo vedersi da questo, che i popoli i quali più sono vicini a Roma sono quelli che meno ci credono. E chi considérasse che uso fa délia religione la Chiesa romana e quali sono
sont ses mœurs , devrait estimer que la ruine et le châtiment sont proches. Mais comme il y a des gens qui croient que le bien-être de l'Italie dépend de l'Eglise de Rome, je veux leur opposer deux raisons très principales. La première c'est que, par les exemples coupables de cette cour, la dite province (l'Italie) a perdu toute dévotion et toute religion... Nous avons donc, nous Italiens, à l'Église et aux prêtres, cette première obligation d'être devenus sans religion et mauvais, mais nous en avons encore une plus grande qui est la cause de notre ruine. C'est que l'Eglise a tenu et tient encore notre province divisée. Et véritablement aucune province ne fut jamais unie ou heureuse si elle ne se rangea pas tout entière sous l'obéissance d'une république ou d'un prince, comme il est advenu à la France et à l'Espagne.
Voilà clone l'unité nationale et la guerre à l'église prêchées dès le premier quart du seizième siècle. Machiavel a proposé pour la question italienne la solution qui devait triompher de nos jours : il avait donc, de plus que Guichardin, une théorie et un idéal. Il alla encore plus avant dans l'examen des rapports entre la religion et la politique. Il disait très nettement (1) :
Celle-ci (la religion chrétienne) nous fait peu estimer l'amour du
i suoi costumi, dovrebbe giudicare vicina la rovina ed il flagelle Ma perché ci sono alcuni i quali credono che il ben essere delP Italia dipenda délia Chiesa di Roma, voglio addurre contro di essa due ragioni principalissime . La prima è che per gli esempii rei di quella corte questa provincia ha perduto ogni de vozione ed ogni religione.. . Abbiamo dunque con la Chiesa e coi preti noi Italiani questo primo obbligo d'esser diventati senza religione e cattivi ; ma ne abbiamo ancora uno maggiore, il quale è cagione délia rovina nostra. Questo è che la Chiesa ha tenuto e tiene questa nostra provincia divisa. E veramente alcuna provincia non fu mai unita e f elice, se la non viene tutta alla ubbidienza d' una repubblica o d'un principe, com'è avvenuto alla Francia ed alla Spagna.
(1) Questa ci fa poco stimare l'amore del mondo e ci rende percif)
monde et nous rend par là plus doux. Les anciens au contraire mettaient en lui (dans le monde) le souverain bien, et ils étaient plus violents dans leurs actions et dans leurs sacrifices... La religion antique ne ce béatifiait » que les bommes pleins de gloire mondaine, tels que les capitaines d'armées, les fondateurs de républiques, tandis que la nôtre a glorifié plutôt les hommes humbles et contemplatifs que les actifs. Elle a placé le souverain bien dans l'humilité, dans l'abjection, dans le mépris des choses mondaines, tandis que l'autre le plaçait dans la grandeur d'âme, dans la force du corps et dans ce qui rend audacieux les hommes. La nôtre les veut forts pour endurer, non pour accomplir des actions fortes. C'est ainsi que le monde est devenu la proie des scélérats qui ont trouvé les hommes disposés, pour aller en paradis, à supporter les coups plutôt qu'à les venger.
Il est vrai que Machiavel recule devant la rigueur de cette conclusion. Il se hâte d'ajouter que si le inonde s'est efféminé à ce point, si le siècle a été désarmé, c'est la faute des lâches qui ont ainsi interprété la religion, non de la religion elle-même qui veut la défense de la patrie et par conséquent les qualités nécessaires pour la défendre. Ce n'était là qu'une précaution oratoire ; au fond Machiavel, tout en se soumettant, comme on l'a vu, aux dogmes et même aux pratiques du catholicisme, avait l'esprit païen. Ce qu'il appelle vertu, c'est la virtus, le
più miti. Gli antichi invece ponevano in esso il sommo bene, ed erano nelle loro azioni e nei loro sacrifizii più feroci. La religione antica beatificava solo gli uomini di mondana gloria , corne capitani di eserciti, f ondatori di repubbliche, mentre la nostra ha glorificato più gli uomini umili e contemplativi che gli attivi. Essa ha postoil sommo bene nella umiltà e nell' abbiezione, nel disprezzo délie cose mondane, mentre l' altra lo poneva nella grandezza d' animo, nella f orza del corpo ed in ciô che rende audaci gli uomini. La nostra li vuol forti nel patire più che nel f are una cosa forte. Cosi il mondo è venuto in preda agli scellerati, che han trovati gli uomini disposti, per andare in Paradiso, più a sopportare le battiture che a vendicarle.
courage ; quant à la vertu chrétienne, il ne l'appelle pas vertu, niais ce bonté ». Distinction importante, et qui suffirait pour expliquer ses deux livres. Il osera dire tout haut, sans recourir aux artifices, aux apartés de G-uichardin (1):
Là où le salut de la patrie est en cause, il n'y a plus ni justice ni injustice, ni pitié ni cruauté, ni gloire ni honte qui tienne, mais laissant de coté toute autre considération, il faut suivre jusqu'au bout le parti qui lui sauve la vie et lui garde la liberté.'
C'est la règle suprême. Pas de demi -révolution, pas de moyens termes, pas de compromis entre la vertu et la bonté, entre la politique et la morale ; malheur à ceux qui , cessant d'être bons, ont peur d'être mauvais. L'art de gouverner consiste à tenir les sujets de telle façon qu'ils ne puissent pas offenser leur chef ; il faut donc les lier par des bienfaits ou les mettre dans l'impossibilité de nuire. Quand une ville soumise est encore divisée, il y a trois choses à faire : ou tuer les chefs des émeutes, ou les écarter, ou faire la paix avec eux ; ce le dernier système est le plus dangereux, le premier est le plus sûr. » Mais comme il y a de la grandeur et la générosité dans de pareilles exécutions, une république faible s'en effraie. Les hommes sont mal élevés et n'ont plus de cœur.
Cependant (nous suivons toujours Machiavel) la force, le courage et la violence ne suffisent pas toujours. Il est souvent opportun de recourir à la fraude et à la trompe- Ci) Dove si délibéra al tutto délia salute délia patiïa, non vi debbe caderealcuna considerazione ne di giusto, né d' ingiusto, né di pietoso, ne di crudele, ne di laudabile, né d' ignurninioso ; anzi posposto ogni altro rispetto, seguire al tutto quel partito che gli salvi la vita e mautengalc la libertà.
rie. Bien plus, oiipeut gouverner avec la fraude seule ; avec la force seule, on ne peut pas. La fraude, en soi, est détestable, mais elle est quelquefois nécessaire et même, dans la guerre, par exemple, glorieuse... Entendons-nous bien: oc Je n'entends pas cette fraude qui te fait rompre la foi donnée et les traités conclus, car celle-ci, bien qu'elle procure souvent État et royaume, comme on l'a vu plus haut, ne t'acquerra jamais de gloire ; mais je parle de cette fraude dont on use avec l'ennemi qui ne se fie pas à toi. » Tout est donc permis, si la glon'e est au bout, ou la patrie sauvée. Telle est la morale des « Discours », comme celle du « Prince » ; seulement, dans les « Discours », Machiavel est mieux chez lui. Il a moins d'infamies à conseiller, parce qu'il se trouve en face d'un peuple, non d'un tyran, et qu'il aime au fond l'état populaire... « L'expérience prouve, dit-il, que les peuples n'ont jamais augmenté leur' puissance et leur richesse que sous un gouvernement libre, parce que le gouvernement républicain cherche l'utilité commune, et le prince son intérêt particulier. » Une pareille base étant posée, on se trouve dans une maison solide et l'on n'est point tenté de croire (comme ont fait tant d'autres après avoir lu le « Prince ») que l'ironie d'un pessimiste ou d'un humoriste se soit moquée de nous.
c( Machiavel, dit M. Taine (1), aime l'Italie, comme Tite-Live aime Rome, et si sa politique paraît criminelle, c'est qu'il raisonne en médecin, examinant quel remède comporte tel danger, quand et jusqu'à quel point les opérations cruelles sont nécessaires, abstraction faite du juste et de l'injuste. Vous voyez un savant qui divise les conspirations en plusieurs genres, distinguant les trois sortes de persounea qui peuvent les entreprendre, les trois moments que chacune pré-
(1) Essai sur Tite-Live. chnp. VI.
sente, les deux moyens par lesquels on les découvre, les quatre espèces de dangers qui en accompagnent l'exécution ; il note les variétés et éclaircit par les faits chaque point de théorie. « On ne pouvait pas, « dit-il quelque part, présenter un exemple qui servît davantage aux ce conspirateurs et à ceux contre qui on conspire. » C'est le mot d'un homme qui aime son art et se réjouit d'avoir trouvé un cas instructif. « Si j'ai dessein, dit-il ailleurs, de faire la guerre à un prince, j'at- « taquerai plutôt son ennemi que lui ; ensuite... » Ainsi parle le maître lorsqu'il prend la place de son élève et fait l'opération lui-même, afin que la démonstration soit plus claire. Tel est l'effet d'une longue pratique des hommes et des choses. On est disposé à les regarder comme des ressorts et l'on fait de la politique une mécanique morale. « Le peuple commit une faute, dit Machiavel, en demandant C( les décemvirs pour les brûler vifs ; il fallait les demander sans dire « pourquoi. » Il n'y a point ici mépris mais oubli du juste, et l'auteur n'est point un scélérat, mais un raisonneur . »
Le Machiavel des « Discours » n'est donc pas un autre homme que celui du « Prince ». Seulement F oh jet des deux livres était différent. Dans le « Prince », il s'agissait de créer un Etat nouveau pour un souverain « nouveau », c'est-à-dire pour un usurpateur, comme l'eût été le jeune Julien de Médicis, en s'emparant de Parme et de Modène : c'était à lui que c< l'opuscule » eût été dédié, s'il ne fût pas mort trop tôt (1516) ; Machiavel hiffa aussitôt le nom de Julien et mit en tête de la dédicace celui de Laurent. Yoici en peu de mots les questions débattues dans ce traité célèbre. Un prince nouveau veut fonder un nouvel Etat ; comment f era-t-il pour s'en emparer ? Comment, à un ancien Etat, annexera-t-il une province nouvelle ? Qu'est-ce que les Etats nouveaux en général? C'est là le vrai sujet du livre : il s'agit avant tout de conquête, il faut prendre et garder le bien d'autrui ; on n'y peut arriver sans violence et sans fraude. On offense d'abord ceux qu'on a spoliés, puis ceux qui ont
aidé à la spoliation et qui attendaient du changement trop de profit pour eux. Quand la province annexée ressemble beaucoup au pays conquérant, les difficultés sont moindres : il suffit alors d'y maintenir les anciens usages et « d'éteindre le sang de l'ancien souverain ». Mais si dans l'État annexé tout est^ différent, les difficultés deviennent énormes. Il y faut aller et y résider soi-même ou envoyer dans les principaux endroits des colonies de nouveaux habitants.
oc C'est une règle générale qu*il faut ou caresser les hommes ou les asservir tout à fait, parce qu'ils se vengent des offenses légères, et contre les offenses graves sont impuissants, l'offense doit donc être telle qu'elle ne craigne pas la vengeance... En général celui qui conquiert une ville libre et ne la détruit pas, doit s'attendre à être détruit par elle, parce qu'elle se révoltera toujours, poussée par le grand amour de la liberté qui ne s'éteint jamais dans les cœurs, tandis que celui qui est esclave change aisément de maître. »
Au sixième chapitre, Machiavel entre dans son sujet, l'Etat nouveau, c'est-à-dire l'État à fonder. Le prince qui le crée doit se fier à sa « vertu » plus qu'à la fortune, bien que la fortune (la chance) ne soit pas à dédaigner. Devenir le maître et instituer un nouveau régime est difficile. Heureux ceux qui peuvent compter sur leurs propres forces : les prophètes armés triomphèrent toujours, tandis que nous avons vu tomber les prophètes désarmés, comme Savonarole. C'est ici que le théoricien place son fameux éloge de César Borgia, le Valentinois qui est pour lui le parfait modèle du prince nouveau, c'est-à-dire (n'oublions jamais ce point essentiel) de l'usurpateur. Au temps où il écrivit le « Prince » Machiavel eut besoin d'un héros à proposer comme exemple, et il choisit celuilà qui, somme toute, s'était montré plus fort, plus habile, t. i. 22
sans être plus mauvais que ses contemporains. Les derniers témoignages recueillis sur ce Borgia sont plutôt à sa décharge. D'autre part, en ce temps-là, le pape Alexandre, les Sforce, les Aragon ais et, hors d'Italie, Ferdinand le Catholique, les rois d'Angleterre, tous les princes heureux étaient de purs malfaiteurs. Avec de pareils spectacles sous les yeux, on arrive aisément à cette conclusion : ce n'est pas par la honte qu'on gouverne le monde (1).
« Certes il serait très louable qu'un prince eût toutes les bonnes qualités et n'en eût aucune des mauvaises, mais comme les conditions humaines ne le permettent pas, il doit nécessairement être assez prudent pour fuir les vices qui lui enlèveraient le pouvoir et se garder, s'il le peut, de ceux qui ne lui enlèveront point ou, s'il ne le peut pas, se laisser aller à ceux-ci avec moins de retenue. »
Et Machiavel insiste sur ce précepte peu édifiant (2) :
« Que le prince ne s'inquiète pas de tomber dans ces vices sans lesquels il pourrait difficilement sauver l'Etat, parce que, tout bien considéré, on trouvera telle chose qui paraîtra vertu et qui, si le prince s'y conformait, serait sa ruine, et telle autre chose qui paraîtra vice et qui, osée par le prince, causera son bien-être et sa sécurité. »
Quelles sont donc les quahtés que le politique exige
(1) Sarebbe certo lodevolissimo che un principe avesse tutte le qualità buone e nessuna délie cattive, ma perché le condizioni umaue non lo consentono, è necessario che egli siatanto prudente da fuggire quei vizii che gli torrebbero lo stato, e da quelli che non glie lo tolgono guardarsi, potendo, ma, non potendo, lasciarvisi andare con minor rispetto.
(2) Non si curi d' incorrere nell' infamia di quelli vizii senza i quali possa difficilmente salvare lo stato, perché se si considérera bene tutto, si troverà qualche cosa che parrà virtù, e seguendola sarebbe la rovina sua, e qualcun altra che parrà vizio, e seguendolu. ne riesce la sicurtà ed il benessere suo.
de l'usurpateur ? — La libéralité envers les gens de lettres ? C'est ce que conseillaient les érudits du siècle précédent, qui vivaient aux crochets des grands seigneurs ; mais Machiavel ne se payait pas de cette monnaie. Dans son opinion, le prince doit plutôt être ménager de son argent, parce que son argent est celui des autres ; il ne lui est permis de gaspiller que le butin pris en guerroyant. Tient ensuite la grosse question : Vaut-il mieux pour le prince être cruel ou clément, aimé ou redouté ? Certes, en thèse générale, la pitié est une excellente chose, mais il faut bien se garder d'en user mal. César Borgia était tenu pour cruel; cependant sa cruauté avait pacifié, relevé la Eomagne et il fut, en réalité, plus humain que les Florentins qui, pour n'être pas cruels, laissèrent dévorer Pistoie par les factions. Mieux vaudrait être aimé et redouté en même temps, mais la chose étant impossible, mieux vaut être redouté, s'il faut choisir. L'amour est maintenu par un lien d'obligation que romp: à chaque instant, pour son avantage particulier, la perversité des hommes, mais la peur est chose qui dure et ne cesse jamais. Les hommes aiment à leur gré, mais tremblent au gré du prince qui doit compter sur ce qui est à lui, non sur ce qui est aux autres. Il peut cependant être craint sans être haï, s'il ne touche pas au bien d'autrui et ne verse le sang que « s'il y a un motif et une j ustification manifestes, parce que les hommes oublient plus aisément la perte de leur père que celle de leur argent. En outre, quand on commence à vivre du bien d'autrui, cela ne finit jamais, tandis que les occasions de verser du sang sont beaucoup plus rares (1). y>
(1)... perché gli uornini ditncnticano pit facilmente la pcrdita
Faut-il maintenant tenir sa parole, « maintenir sa foi ? » Oui sans doute, cela est très "bien ; cependant on voit de nos jours, par expérience, que les princes qui ont fait de grandes choses sont précisément ceux qui ont tenu peu de compte de leur foi et qui ont su par l'astuce abuser l'esprit des hommes ; ces habiles ont battu à la fin ceux qui se fondaient sur la loyauté. Un prince doit tenir à la fois du lion et du renard : il ne peut ni ne doit, s'il est sage, garder sa foi, quand cette fidélité risque de tourner contre lui ou quand les raisons n'existent plus qui lui avaient fait engager sa parole. ce Si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon, mais comme ils sont mauvais (tristes) et qu'ils manqueront de foi envers vous, il faut en faire autant avec eux (1). » Sachez simuler et dissimuler ; rien n'est plus facile que de tromper les hommes. Alexandre VI ne fit jamais autre chose : « il n'y eut jamais homme qui, avec de plus grands serments, assurât les promesses qu'il ne voulait pas tenir; cependant tout lui réussissait, parce qu'il connaissait bien cette partie du monde (2). » L'essentiel est de paraître bon, mais de savoir au besoin ne pas l'être. Que le prince garde bien sa langue et qu'à le voir et à l'entendre, il semble être ce tout pitié, tout foi, tout humanité, tout intégrité, tout religion ». Tout religion surtout,
del padre che délia roba. Oltre di che, quando si comincia a vivere délia roba d' altri non si finisce mai, mentre le occasioni al sarigue sono più rare assai.
(1) E se gli uomini fossero tutti buoni, questo precetto non sarebbe buono; ma perché sono tristi e non l'osserverebbero a te, tu ancora non l'hai ad osservare a loro.
(2)... ne cifumaiuomo che con maggiori giurainenti asseveraste quello che poi nou osservava ; nondimeno tutto gli riusciva, perché conosceva bene questa parte del niondo.
« parce que les hommes, universellement, jugent plus par les yeux que par les mains : tout le monde peut voir, il en est peu qui tâtent. Chacun voit ce que tu parais être, peu de gens tâtent ce que tu es (1). » Qu'un prince ait donc le souci de vaincre et de tenir l'Etat debout, les moyens qu'il prendra seront toujours réputés honorables. « Tel prince des temps présents qu'il ne convient pas de nommer (probablement Ferdinand le Catholique ) ne prêche jamais autre chose que paix et foi, et il est fort ennemi de l'une et de l'autre, et l'une et l'autre, s'il les avait maintenues, lui auraient plusieurs fois enlevé ou la réputation ou le gouvernement (2). »
Tout cela nous indigne, nous, les naïfs, qui ne sommes ni le prince Bismarck, ni le comte Cavour, ni l'empereur Napoléon; rappelons-nous toutefois que Machiavel ne composait pas un livre de morale ; il rédigeait un traité de politique à l'usage des princes de son temps et spécialement des princes nouveaux, des usurpateurs. D'ailleurs,
(1) Cette sentence a été traduite par Schiller : Was man schcint hat Jedermann fur Richter, was man ht hatkeinen.
(2) ... e paia e vederlo e udirlo tutto pietà, tutto f ede, tutto umanità, tutto religione. E non è cosa più necessaria a parère d' avère che questa ultima qualità, perché gli uomini in universale giudicano più agli occhi che aile mani, perché torna a vedere a ciascuno, a sentire a pochi. Ognuno vede quel che tu pari, pochi sentono quel che tu sei, e quelli pochi nonardiscono opporsi alla opinione de' molti che abbiano la maestà dello stato che li difenda... Faccia adunque un principe conto di vincere e mantenere lo stato ; i niezzi saranno sempre giudicati onorevoli e da ciascuno lodati, perché il vulgo ne va sempre preso con quello che pare e con lo evento délia cosa... Alcuno principe dei presenti tempi, quale non è bene nominare, non predica mai altro che pace e f ede, e dell' una dell' altra è inimicissimo, e 1' una e l' altra quando e' l'avease osservata, gli arebbe più volte tolto o la riputazione o lo stato.
342 LA RENAISSAM'K.
dans le catéchisme incriminé, tout n'est pas fraude et violence. A partir du chapitre xix, le mentor donne au prince des conseils que Fénelon eût signés : ne pas se rendre odieux, respecter les biens et les femmes des citoyens, ne pas désespérer les grands, favoriser pourtant le peuple dont l'amour est la meilleure forteresse, pousser ses sujets au commerce, à l'agriculture, au travail, leur donner des fêtes et des spectacles, orner et fortifier l'Etat par « de bonnes lois, de bonnes armes, de bons amis, de bons exemples, » et ne pas s'endormir en comptant sur le dieu Hasard. La Fortune qui mène peut-être une moitié de nos actions, nous laisse gouverner l'autre. Elle ressemble à ces torrents qui, en s'irritant, inondent les plaines, renversent les arbres et les maisons, emportent le terrain d'un côté pour le jeter sur l'autre rive : chacun fuit devant le débordement qu'il ne peut arrêter. Cependant, en temps de calme, les hommes peuvent prévenir le retour du mal en creusant des canaux, en construisant des digues. On peut se défendre ainsi contre les chocs de la fortune et s'armer de vertu pour lui résister. La principale vertu, c'est la concorde. Conclusion : soyons unis , soyons forts ; ayons un prince qui nous rallie et nous relève. Armonsnous de nos propres armes ; constituons de bonnes milices nationales, une infanterie qui résiste aux gens de cheval et ne craigne pas les gens de pied. Nous avons le courage, la dextérité, l'intelligence ; ce n'est pas la vertu qui manque chez les individus, c'est un chef. L'Italie attend son rédempteur (1) :
(.( Je ne puis exprimer avec quel amour il serait reçu dans ces provinces qui ont tant souffert des inondations étrangères, avec quelle soif
(1) Non si deve adnnque lasciar passare questa occasione accioccliè
de vengeance, avec quelle foi obstinée, avec quelle dévotion et quel attendrissement! Est-il des portes qui se fermeraient devant lui? des peuples qui lui refuseraient l'obéissance ? des pièges qui lui seraient tendus ? un seul Italien qui ne lui rendît hommage ? Chacun est dégoûté de cette domination barbare. Que votre illustre maison acc pte donc cette mission généreuse, avec l'ardeur et l'espérance qu'on met aux choses justes, afin que sous son drapeau la patrie soit ennoblie et que sous ses auspices les vers de Pétrarque deviennent une vérité :
« La vertu contre la fureur prendra les armes et le combat sera court, car l'antique valeur dans le cœur des Italiens n'est pas encore morte. »
La fin justifie les moyens ; c'est pourquoi l'éloquente péroraison a sauvé tout le discours aux yeux des patriotes. De là l'inscription du monument érigé à l'auteur dans le panthéon de Santa-Croce : Tanto nomini nullum par elogium, Nicolaus Machiavélli.
laltaliavegga, dopo tanto tempo, apparue un suo redentore, ne posso esprimere con quale amore ei fosse ricevuto in tutte quelle provincie, che hanno patito per queste illuvioni esterne, con qualsete di vendetta, con che ostinata fede, con che pietà, con che lacrime. Quali porte se gli serrerebbero? quali popoli gli negherebbero l' ubbidienza ? quale i nsidia se gli opporrebbe ? quale Italiano gli negherebbe 1' ossequio ? Ad ognuno puzza questo barbaro dominio. Pigli adunque la illustre casa vostra questo assunto con quelT anima e quella speranza che si pigliano le cose giuste; acciocchè sotto la suainsegna e questa patria ne sia nobilitata, e sotto i suoi auspicii si verifichi quel detto del Petrarca :
Yirtù contro al furore
Prenderà 1' arme e fia il combatter corto :
Chè, 1' antico valore
Xegl' italici cor non è ancor morto.
Mais avant de valoir à son auteur un monument, le traité du « Prince » avait eu bien des aventures. Il circulait manuscrit dès l'an 1513 : Casavecchia, Francesco Vettori l'avaient lu et admiré. On en garde à Florence une copie écrite par Bonaccorsi qui, dans une lettre annexée au manuscrit, priait Francesco Bellazzi de défendre vivement l'ouvrage contre tous ceux qui, « par malignité ou par envie... voudraient le mordre on le lacérer. » On craignait donc dès lors d'âpres censures. Cependant en 1523, quatre ans avant la mort de Machiavel le ce Prince » était effrontément plagié par un professeur de Sessa, nommé Nif o ou Niphus, dans un traité intitulé De regniperitia et dédié à l'empereur Charles-Quint. Ce qui prouve, dit M. Nourrisson (1) quia le premier dénoncé le plagiat, que de pareilles doctrines couraient alors le monde. Machiavel ne fit qu'enseigner en maître ce que Niphus pensait lui-même, ce que pensaient à,' peu près tous les politiques de leur temps.
Le ce Prince » fut imprimé à Rome en 1532, mm gratta et privilégie» du pape Clément VII et d'autres souverains. On sait que Charles-Quint le lisait assidûment, que Sixte- Quint en rédigea un résumé de sa main pontificale, que Mustapha III le fit traduire en turc, que Catherine de Médicis y étudiait son métier, que Henri III et Henri IV le portaient sur eux quand ils furent tués par les nihilistes noirs. Cependant les protestations avaient déjà commencé depuis longtemps, d'abord à Florence. Les patriotes, opprimés par le retour des Médicis, crièrent à tue-tête :
(1) -Nourrisson, le Prince avant le Prince, et Machiavel (1874).
« C'est la faute de Machiavel ! » L'Église s'en mêla bientôt, car elle s'avisa, malgré le bref de Clément VII, que le feu secrétaire florentin l'avait énergiquement combattue. Celui qui donna l'assaut fut le cardinal Keginald Pôle, dont voici la sentence : « Machiavel a écrit avec le doigt du diable ; en conseillant les princes il n'a visé qu'à leur ruine, et sa vie n'a pu être que détestable comme ses écrits. »
Suivirent les jésuites. Sous leur influence, l'auteur du « Prince » fut préalablement brûlé en effigie à [ngolstadt ; après quoi ses œuvres furent mises à l'index par l'infaillibilité de Paul IV qui désavoua celle de Clément VII et qui fut approuvée par le concile de Trente. Plus tard il est vrai, on permit la réimpression de quelques livres expurgés, mais à condition que le nom de l'auteur n'y fût pas. Les jésuites décrétaient l'oubli, croyant disposer de la mémoire humaine. L'un d'eux, nommé Bibadeneira, exhorta le prince héréditaire d'Espagne à brûler tous les machiavélistes et à mettre lui-même le feu au bûcher.
Vinrent après les réformés qui, en ceci, jouèrent le jeu des jésuites. Innocent Gentillet appela Machiavel « ce chien impur » et affirma que c'était lui qui avait fait la Saint-Barthélémy. Plus rigoureux que Possevin, il crut terrasser l'adversaire en lui refusant même le talent, même le sens commun, « le jugement naturel , ferme et solide ». Jean Bodin, qui n'était pas protestant, mais qui oscillait entre le Moyen- Age et la Réforme, opposa au « Prince » un traitée Republica, dans lequel il rêvait de fonder la politique sur la morale chrétienne et de créer des souverains qui fussent des modèles de toutes les vertus. N'en rions pas : il y a des chimères moins généreuses ; ce pauvre Campanella, qui titubait entre la théocratie et le
communisme, et qui bâtissait entre deux cauchemars une « Cité du soleil » , appelait Machiavel un bien méchant homme, « inventeur de cette raison d'Etat qui consiste à substituer l'intérêt du prince à celui du peuple, et qui suit l'égoïsme au lieu de se conformer à la stricte justice, laquelle contemple l'éternelle et universelle raison! » Campanella passa vingt-huit ans en prison et croyait à l'astrologie.
Machiavel eut donc contre lui, dans le siècle qui suivit sa mort, les jésuites, les réformés et les philosophes ; pas tous cependant. Juste Lipse le regardait comme le premier de tous ceux qui avaient écrit sur la politique, non sans regretter pourtant que le Florentin n'eût pas conduit son prince dans le chemin de la vertu et de l'honneur. Quant à François Bacon, on connaît son verdict si souvent répété : « Rendons grâce à Machiavel et aux écrivains de son espèce d'avoir signalé ouvertement, sans dissimulation, ce que les hommes font habituellement, non ce qu'ils doivent faire. » Un contemporain de Bacon, l'Italien Trajan Boccalini, dit à peu près la même chose. Il fait comparaître Machiavel devant Apollon ; avant d'être condamné au feu, l'accusé veut se défendre. « Je ne sais, s'écrie-t-il, pourquoi l'on veut me brûler pour avoir écrit les actions ordinaires des souverains d'après les récits de toutes les histoires. S'ils ne sont pas punis de ce qu'ils font, dois-je l'être pour l'avoir dit ? » Après cette défense , Machiavel est sur le point d'être acquitté, quand un fait nouveau est produit à sa charge. On l'a surpris, une nuit, occupé à mettre des dents de chien dans la bouche des moutons. Le troupeau ne pourra donc plus être mené par un seul homme, avec une verge et un sifflet. On comprend la moralité de la fable. Ce Boccalini fut assassiné à Venise par
des agents de l'Espagne, qui, dit-on, l'assommèrent ou l'étouffèrent sous des sacs de gravier.
Une appréciation très curieuse est celle de Christine, reine de Suède, qui annota de sa main une traduction française du «Prince» publiée à Amsterdam. M. Villari nous donne dans son Appendice , plein de documents inédits, ces notes royales écrites dans notre langue, ou à beaucoup près, avec une orthographe passablement déréglée. Elle écrit souvent en marge : « Il n'a pas trop de tort. — San doute. — Que ceci est beau est vrai ! — Cela s' appel parler en grandi homme et ie m'i sicscris à son sentiment. » D'autres fois : « Il faut savoir thrionfer de l'envie sen faire mourir les envieux. Ce serait leur faire trop d'honneur. — Il n'y a poin de grandeur ny de fortune qui mérite d'estre acheté aux prix des crimes, et on n'est jamais ny grands ny heureux à ce prix. — Méchante et indigne action. — Quel horrer! » Mais tout en s' indignant, elle se déclarait pour la force , elle contredisait Tacite en écrivant : Nunquamfida potentia nisinimia; elle admettait qu'on fît le mal « par une nécessité indispensable , » elle ne trouvait « pas mal dit » ce mot de Machiavel : « Cela dépend du bon ou mauvais usage qu'on fait de la cruauté , -» et elle ajoutait en marge : « Il y a sen doutte des maux qui ne se gèrisse que par le sang et par le feu. » Toutefois, dans son opinion, en politique comme en chirurgie, les pitoyables chirurgins ne guérissent pas les plaies, ils tuent les malades. D'autre part, malgré sa conversion, l'auguste Suédoise montre peu de respect pour les papes ; elle ne concède la grandeur qu'à Alexandre YI. En politique, elle paraît être un Macbiavel tempéré par le temps, adouci par le cœur et un peu gêné par la jupe.
Vint le dix-huitième siècle , celui des rois philosophes et réformateurs. En ce temps-là on faisait encore ce que disait Machiavel , mais on ne voulait pas que ce fût dit. Le grand Frédéric agit aussi politiquement que les autres, mais parla plus humanitairement ; illut le «Prince» qu'ilne comprit pas et écrivit V 'Anti-Machiavel. A son avis, le souverain doit préférer à tout la grandeur et le bonheur de son peuple ; au lieu d'être le maître absolu de ses sujets, il en doit être le serviteur, etc., etc. Avec ces belles maximes que nous connaissons depuis longtemps :
On respecte un moulin, on vole une province !
il est des accommodements avec la vertu, comme avec le ciel. — « Un homme d'Etat est-il fait pour être sensible ? N'est-ce pas un personnage tout à fait excentrique, toujours seul d'un côté, avec le monde de l'autre? » Ainsi parlait le grand Napoléon, qui ne valait pas mieux que le grand Frédéric, mais dont le mauvais cœur avait au moins des moments de bonne foi. Napoléon osait avouer son admiration pour Machiavel. En revanche, M. de Metternich flétrissait le livre du « Prince » ; on ne parle jamais avec éloge de ses créanciers. — « M. de Metternich, » disait Napoléon à Mme de Eémusat, « est tout près d'être un homme d'Etat, il ment très bien. » Machiavel ne mentait pas ; aux yeux de bien des gens , c'est le plus gros défaut de son livre.
Cependant, dès le dix-huitième siècle , une voix puissante s'était élevée en sa faveur. Jean- Jacques écrivit dans son Contrat social : « En feignant de donner des leçons aux roiSj il en a donné de grandes aux peuples. Le ((Prince » de Machiavel est le livre des républicains. » Ce paradoxe n'était pas nouveau, Boccalini l'avait déjà lancé en riant,
Alberigo Genfcile, le prenant au sérieux, avait écrit que le but caché du sphinx était de dévoiler les projets de la tyrannie. Mais , soufflée dans le porte-voix de Eousseau, l'idée alla loin et sonne encore aujourd'hui. Alfieri la fit sienne et porta aux nues le « divin » Machiavel ; Ugo Foscolo, dans ses « Sépulcres », l'appelle le grand homme qui «: taillant le sceptre des princes , en effeuille les lauriers et montre au peuple tout ce qui en ruisselle de larmes et de sang. » Le ton était donné ; tous les patriotes italiens, depuis lors, ont chanté cette musique et l'on a vu tout Machiavel dans le dernier chapitre de son livre , celui qui entonnait le refrain de Garibaldi :
Va fuori d' Italia, Va fuori, strariier !
En revanche , dans notre siècle , quelques hommes studieux lurent le livre avec attention et y virent autre chose que des motifs d'éloquence. L'un des premiers en date fut notre Ginguené dont on ne dira jamais assez de bien ; sans faire beaucoup de bruit, il ouvrit beaucoup de portes. Plusieurs autres suivirent : il faut se borner à indiquer les meilleurs. En tête , M. Léopold Ranke , l'attentif et pénétrant historien qui voit de si près et si bien les choses. Dès 1824, il jugea le « Prince » sans passion et entra dans la pensée de l'auteur. L'Italie corrompue du seizième siècle ne pouvait être conduite que par un prince et par des moyens violents , à s'unir et à chasser l'étranger. Tant que la liberté put tenir à Florence, Machiavel servit la république ; au retour des Médicis et destitué de toute fonction, il devint italien et songea aux moyens de servir la patrie commune , même en sacrifiant la liberté de son pays. Il cherchait le salut de l'Italie, et, comme on dé-
sespérait d'elie, il eut le courage de lui prescrire comme remède extrême le poison.
— Poison ou non, répondit un autre Allemand, M. Henri Léo, ce remède extrême était le remède unique : le « Prince » de Machiavel eût été le seul possible en ce temps-là. Le politicien vit donc clair; seulement, il ne songeait pas à délivrer l'Italie ; son affaire était d'obtenir un emploi. Lui, patriote, allons donc! Il y a une conscience latine et une conscience germanique ; la première joue avec le monde une partie d'échecs, sans s'inquiéter du bien ou du mal qu'elle fait.
— Moi, dit un nouveau venu, Macaulay, je suis pour Machiavel. Le sphinx m'a dit son secret; c'était un Italien de son temps. Il y a chez lui des élans d'enthousiasme vertueux et des roueries de fisffé diplomate ; il y en avait autant chez tous les Italiens d'alors. Il aimait son pays et fit de généreux efforts pour lui donner des milices nationales ; cela seul suffirait pour immortaliser son nom. Quant à sa politique , c'était celle qui convenait au seizième siècle. Evitons les maximes générales : c'est du verbiage d'école ; celui qui inventa les souliers est plus utile que Sénèque, auteur d'un traité sur la colère, parce que l'inventeur des souliers m'a épargné bien des rhumes, tandis que Sénèque n'empêche jamais personne de se fâcher. Le tort de Machiavel n'a pas été d'appliquer la méthode expérimentale à l'histoire et d'avoir donné des coups de pied à la morale. En politique « une bonne action n'est pas aussi distincte d'une mauvaise que l'hexagone l'est du carré ; il y a là une limite où le vice et la vertu se fondent l'un dans l'autre. » 'Son tort a été de ne pas distinguer le bien publie du bien privé, croyant que les hommes sont toujours heureux dans un état prospère et fort. Cela vient de ce qu'il
n'a connu que les petits Etats de l'Italie et de la Grèceantique, où tout le monde était frappé par les calamités nationales. Du reste il écrivait beaucoup mieux que Montesquieu, prosateur français et par conséquent médiocre ; enfin le nom de Machiavel ira aux nues en Italie quand on y pourra crier dans les rues : oc Mort aux tyrans ! »
Tel est, en résumé, le célèbre essai de Macaulay dont le dernier mot est une prophétie. Après lui d'autres illustres : Gervinus, Mohl et Feuerlein en Allemagne, Zambelli et Mancini en Italie, MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Franck, Deltuf, Nourrisson en France ont jugé Machiavel chacun à son point de vue , plusieurs dans l'intérêt d'une cause politique ou nationale , tel ou tel autre pour justifier Cavour ou M. de Bismarck. Le dernier et le mieux informé de tous est M. Pasquale Yillari qui vient de consacrer à l'auteur du « Prince » un ouvrage important, trois forts volumes. Dans son opinion , personne encore n'a trouvé le mot de l'énigme , parce que les uns ne l'ont cherchée que dans l'étude des temps , les autres dans l'examen de l'homme qu'ils n'ont vu que de profil ; d'autres se sont tenus exclusivement au point de vue politique, d'autres au point de vue moral. Mais, à ne la considérer que sous tel ou tel de ces aspects , la physionomie de Machiavel s'altère et demeure inexplicable. Il faut le voir tout entier, le suivre pas à pas dans toutes ses actions, dans toutes ses œuvres et , avant tout , ne pas le détacher de son temps. La corruption était partout, mais plus forte en Italie, parce qu'il y avait plus de gens lancés dans la vie publique : corruption calculée, raffinée, sans scrupule et sans pitié. En France, en Angleterre, en Espagne, la féodalité servait encore de base aux grandes monarchies qui gardaient des traditions plus fermes et devaient
suivre une politique , sinon strictement loyale dans ses actes, du moins nationale dans ses fins. La corruption italienne frappe d'autant plus qu'elle était répandue surtout dans les classes en vue, chez les politiciens et les lettrés; en bas, il y avait de la morale. La littérature populaire, les correspondances familières, la biographie de quantité de personnages obscurs le prouvent suffisamment. Dans plusieurs parties de l'Italie, le peuple était plus cultivé, plus policé, les crimes moins fréquents qu'au delà des Alpes. L'étranger se défiait des politiciens, non des marchands ou des banquiers, ni même des médecins, des secrétaires, des instituteurs que la péninsule lui envoyait. Ce n'est pas tout : dans les classes dirigeantes, on admettait deux morales ; l'une domestique et plus ou moins conforme au Décalogue, l'autre politique et tout à fait opposée à la première. En est-il autrement aujourd'hui ? La bonne foi, la loyauté, la charité chrétienne auraient bientôt renversé le prince ou le gouvernement qui eussent voulu les exercer dans la vie publique. L'Etat serait bientôt tombé dans l'anarchie ou au pouvoir de l'ennemi. De là des contradictions, des déchirements dans la conscience des gens de bien, et cette conclusion passée en proverbe : « Il faut aimer sa patrie plus que son âme. » Le sentiment religieux s'affaiblit, le scepticisme envahit les consciences, et l'on se jeta dans les bras des anciens qui ramenaient à la nature, à la réalité. La littérature devint païenne et l'art retrouva la beauté; mais l'art n'est pas la vie. Comment formuler une morale naturelle, rationnelle qui , dans les dures nécessités du moment, ne fût pas en contradiction avec la morale révélée ? Comment obtenir l'indépendance de la raison et de la conscience en respectant la sainteté de la foi ? Pendant que l'Italie
se débattait dans ce problème que la Eéforme résolvait dans le Nord, l'Europe se rua sur elle et ne la lâcha que morte. C'est en ce temps que vécut Machiavel.
Il s'était mis à l'école des anciens , des Romains surtout dont il sut à fond l'histoire et la littérature. Esprit d'une clarté, d'une acuité merveilleuses , imagination très vive qui, sans le rendre poète, le dominait continuellement , il avait, de plus, le goût et le sens de la forme avec une humeur railleuse qui mordait la bêtise humaine, et lui valut beaucoup d'ennemis. Bon homme d'ailleurs, on ne trouve pas dans sa vie une seule action mauvaise. Ses mœurs étaient libres, moins pourtant que ses propos. Il resta toujours attaché à sa femme et à ses filles. Ce qui le fit grand surtout, ce fut l'activité intérieure : il vécut toujours avec sa pensée. 11 domina ses contemporains par une qualité maîtresse, la faculté de retrouver la cause vraie des faits historiques et sociaux. Ce n'était pas un chercheur patient de détails minutieux, ni un génie spéculatif s'attardant aux abstractions sur la nature de l'homme. Mais nul ne pouvait aussi bien que lui découvrir les causes et les conséquences d'une révolution politique ou d'une transformation sociale, exposer quel était, dans une société donnée, le caractère, non de tel ou tel souverain , mais du prince , du capitaine, du gentilhomme, du peuple en général. C'était là qu'éclatait l'originalité de son intelligence.
Aussi avait-il un irrésistible besoin d'activité. Il aspirait aux affaires où il ne pouvait arriver à une grande situation, parce qu'en dépit de ses aptitudes il ne possédait pas à un degré exceptionnel cet esprit pratique, cette divination qui surprend du premier regard le caractère des hommes et le moyen de les conduire, de les
dominer. En quoi plusieurs, notamment Guichardin furent ses maîtres. Toutefois Machiavel trouva dans les affaires un large champ d'observation et d'expérience, et il les recherchait avec passion. A la chancellerie de la république, il ne fut au début qu'un excellent secrétaire, mais son assiduité au travail, son penchant à méditer et à proposer de nouveaux desseins lui valurent la confiance de Soderini, qui l'envoya aussitôt à des missions plus importantes. Le fait capital pour son éducation politique fut sa « légation » auprès du Valentinois. Il vit alors qu'un aventurier du plus atroce caractère, capable de toutes les scélératesses, pouvait avoir de grandes qualités comme homme de guerre et homme de gouvernement. Ce duc, en effet, était parvenu, en marchant de cruautés en perfidies, à extirper les pires tyrans de la Romagne, où il ramena l'ordre, la tranquillité, la justice et un commencement de prospérité chez les populations violentes qui s'attachèrent à lui. S'il eût été meilleur ou moins mauvais, s'il eût hésité un instant, « sa pitié eût été cruelle. » L'image du Yalentinois apparut à Machiavel comme la vivante personnification du contraste moral qui tourmentait le siècle. Il vit clairement que la politique a des voies et des moyens qui ne sont pas ceux de la bonté privée, et que cette bonté privée, embarrassant la résolution et l'action de l'homme d'Etao, le fait osciller continuellement entre le bien et le mal, ce qui est la ruine de tous les régimes. Pas d'hésitation, mais de l'audace dans les actes nécessaires ; ils seront toujours excusés, ie but une fois atteint, et ce but est le salut de l'Etat.' Si l'on y réussit, fût-on blâmé comme homme, on sera glorifié comme prince ; mais si l'on perd l'Etat par bonté d'âme, on sera condamné à l'infamie, comme prince
inepte, eût-on toutes les vertus privées des honnêtes gens. La fin justifie les moyens, tel est le principe de Machiavel, et c'est aussi celui des jésuites. Triste, triste ! Mais où est le politicien, même de nos jours, qui raisonne autrement ?
Machiavel eut le très grand tort d'écrire ce que les gens d'affaires se contentent de penser, quand ils pensent. Encore ne l'écrivit-il pas tout de suite; il laissa mûrir son expérience dans d'autres légations : il vit la France, l'Allemagne, la Suisse, la guerre de Pise, relut les anciens, se fit la main en écrivant des vers et des comédies, servit la république de Florence avec beaucoup de zèle et de désintéressement, et tomba non sans honneur avec elle. Cette chute de la république fut pour lui, pour nous du moins , un bonheur. Elle le força de s'enfermer chez lui, de recueillir ses idées et de les mettre en ordre. Les Médicis, très puissants à Rome et à Florence, empêchaient même de rêver le rétablissement du gouvernement populaire ; Machiavel se mit donc à étudier la constitution d'un État fort. Le système politique, imaginé par lui, a un double caractère. D'un côté, c'est une nouvelle science de l'Etat ; de l'autre , c'est l'application de cette science à l'Italie de son temps , à l'effet de la constituer en nation et de lui restituer sa grandeur. Tel est le double sujet exposé dans le « Prince », dans les c Discours » et dans 1' « Art de la guerre », et plus ou moins indiqué dans toutes les œuvres de Machiavel. Double est aussi la base de son système, parce qu'il se fonde sur l'expérience et sur l'histoire, celle-ci confirmant presque toujours les conclusions de celle-là. Dans 1' « Histoire de Florence » nous retrouvons l'esprit républicain dont Machiavel s'était toujours inspiré quand il était aux af-
f aires. Il y montra les grands événements toujours produits par la volonté, par l'audace intelligente d'un grand homme ; il y démontra que la chute de l'Italie avait été la conséquence de ses divisions et des invasions étrangères, causées principalement par l'ambition des papes rois. La patrie italienne, conclut-il, ne sera jamais heureuse et grande si elle n'est pas d'abord unie, et elle ne peut l'être que par l'action d'un prince réformateur. Ce prince lui apparaissait toujours sous la figure du Yalentinois, volonté forte, intelligente, qui détruit et reconstruit à son gré, défait et refait les peuples. C'est presque une force de la nature qui perd son caractère personnel , sa valeur individuelle et morale ; elle se confond avec son œuvre et ne doit être jugée que par le résultat obtenu. Ce n'est qu'à une volonté unique et directrice qu'il est donné de fonder et d'organiser un État. Le peuple peut le conserver, le développer, le rendre prospère ; le commencer, jamais. Avec ces idées fut conçu le traité du « Prince )>.
On y voit la constitution, l'organisation de l'Etat par l'œuvre d'un homme qui le personnifie , mais chez qui la conscience privée, individuelle, a presque disparu. Le prince doit écarter tout obstacle à l'accomplissement de son grand dessein, sans être jamais arrêté par aucun scrupule. Voilà comment se forma, dans l'esprit de Machiavel, la conception de l'unité organique de l'Etat ; voilà aussi comment l'Etat moderne se forma plus tard dans la réalité de l'histoire. Ainsi s'explique le succès de ce petit livre auprès des penseurs et des politiciens de notre temps. La méthode scientifique conduisit l'auteur à étudier avec la même impassibilité le bon et le mauvais prince, donnant à l'un et à l'autre des conseils pour arriver à
leurs fins. Ces conseils sont suggérés par une étude profonde de tout ce qui est advenu dans les temps anciens et dans les nouveaux, sans la moindre préoccupation morale. Le « cas de conscience » qui s'impose à nous presque fatalement, semble ne jamais se présenter à Machiavel, qui se borne à examiner comment on arrive au pouvoir et comment se constitue un Etat. Il ne se demande jamais si l'extrême immoralité des moyens ne pourrait pas, la fin même étant momentanément obtenue, attaquer la société à sa base et rendre impossible tout gouvernement qui dure. Il n'examine pas s'il peut exister à côté de la morale privée une moralité sociale et politique, imposant des bornes inviolables , assignant une règle à la conduite de l'homme d'Etat, règle qui peut varier suivant le temps et les conditions historiques, mais qui repose, elle aussi, sur des principes sacrés. Voilà le côté faible et faux, l'odieux de la doctrine. Mais l'analyse achevée, la vivisection perpétrée, quand Machiavel arrive à sa conclusion, alors apparaissent vivement le côté pratique et le but vrai de l'œuvre. Il s'agit de constituer la patrie italienne en la délivrant de l'étranger. Fin excellente, mais on n'y pouvait parvenir en prenant le droit chemin : il fallait recourir aux moyens immoraux dont se servait alors la politique. Obsédé par cette pensée et dominé par son sujet, Machiavel ne s'arrêta pas à distinguer le but scientifique, général et permanent du but pratique et des moyens transitoires qui s'imposaient eux-mêmes à cette époque. Il faut, concluait-il, oser, et, devant la grandeur, la sainteté de la fin, ne point se laisser arrêter par des scrupules. Ce n'est qu'en constituant une nation unie, indépendante et forte qu'on pourra en Italie avoir la liberté, la vertu, la vraie moralité. Une telle entreprise appartient au prince
réformateur ; les moyens sont ceux que commandent l'histoire et l'expérience. Le peuple devra l'accomplir ensuite et la fortifier par les armes nationales, la liberté et la vertu.
Cette dernière pensée est le sujet des « Discours ». Ils partent de l'idée du « Prince » : un seul doit être le fondateur de l'Etat qui doit marcher inexorablement à son but. Les « Discours » amènent après le peuple en scène et lui montrent sa voie. Ici abondent les vues justes, profondes et pratiques, inaugurant une science nouvelle de l'État. Le théoricien grandit , le patriote s'exalte. Au politicien tortueux du seizième siècle succède le citoyen de Florence instruit au forum romain. Ce n'est pas tout cependant : pour être libre , le peuple doit être fort ; pour être fort , il doit être armé : plus de mercenaires sous les drapeaux, plus de meurtriers de louage. La vraie force des armées et des nations, c'est la vertu. Voilà la pensée qui inspire la troisième œuvre capitale de Machiavel : « l'Art de la guerre. » Dès sa jeunesse , il avait soutenu l'idée , alors très hardie , de l'armée nationale ; il la reprit plus tard, sous la persécution des Médicis ; plus tard encore, vieux et malade, il arriva presque à l'implanter dans l'âme vacillante d'un pape, au moment où se ruait sur l'Italie une nouvelle invasion d'Allemands. Telle fut la marche que suivit l'esprit de Machiavel. En séparant ses œuvres , on n'en voit pas l'unité, on n'en saisit pas le but, et l'on risque de s'égarer dans les plus étranges calomnies. Si on les réunit au contraire,non seulement on en comprend la valeur, mais on voit encore le chemin par où la pensée de la nation, qui était la pensée du siècle, se dégagea des contradictions qui l'étreignaient. L'Italie était devenue incapable d'une réforme religieuse comme celle qui réussit en Allemagne. Au
lieu de s'élancer vers Dieu , comme le lui avait prêché Savonarole, au lieu de chercher sa force dans une nouvelle conception de la foi , eUe tendit à reconstituer l'idée de l'État et de la Patrie :. telle fut la pensée dominante de Machiavel. Il mourut dans l'écroulement de l'Italie. Sa pensée s'évanouit comme un rêve, on ne vit plus que le côté scabreux de son œuvre, et il fut l'homme le moins compris, le plus calomnié dont l'histoire ait gardé le nom. Maintenant que l'Italie s'est reconstituée comme il la voulait, le moment est venu de lui rendre justice.
Telle est en résumé la conclusion de M. Pasquale Villari, qui explique avec une parfaite netteté la pensée du théoricien, en montre le fort et le faible , en explique les contradictions apparentes, jette une lumière égale et claire sur les ombres qui avaient offusqué bien des gens ; il est pourtant un signe particulier qui frappe dans la physionomie de cet homme extraordinaire et que son critique a bien marqué çà et là, sans lui donner peut-être assez de relief : Machiavel était un cynique. Il l'était par tempérament et la vie n'eut garde de le corriger. Ses portraits nous le montrent de moyenne taiUe , la tête plutôt petite, les yeux très vifs , le nez légèrement aquilin , la bouche pincée : c'était un spectateur, un observateur très pénétrant, passablement malicieux, qui voyait courir le vent ; mais il n'avait rien de ce qui impose et commande. Un de ses jeunes contemporains, Benedetto Yarchi , a dit de lui : « Si, à l'intelligence du gouvernement et à la pratique des choses de ce monde, Niccolô avait joint la gra-
vite de la vie et l'honorabilité des mœurs , ce rie serait pas assez de le préférer aux modernes, il faudrait le comparer aux génies de l' antiquité. » Mais I^iccolô n'affectait ni la gravité de Guichardin ni l'honorabilité de Yarchi , c'était un écervelé qui aimait à rire. Il lisait Dante , mais aussi Burchiel , le poète du menu peuple. Il se moquait volontiers des autres : ce n'est pas le moyen d'arriver très haut ; les nigauds ( nous voulons dire le grand nombre) ne portent que ceux qui les prennent au sérieux et qui se prennent au sérieux eux-mêmes. La plume qui écrivait les « Discours » avait aussi écrit la ce Mandragore » et disait au public dans le prologue (1).
« Et si cette manière n'est pas digne... d'un homme qui. veuille paraître sage et grave, excusez-le par cette raison qu'il s'ingénie avec ces vaines pensées de rendre plus doux ces tristes temps, parce qu'il n'a pas où tourner ailleurs son visage. Il lui a été interdit de montrer en d'autres entreprises une autre vertu, car il n'est point de prix pour ses fatigues... Cependant si quelqu'un croyait, en disant du mal de lui, le tenir par les cheveux, ou lui faire peur, ouïe pousser à l'écart, j'a-
(1) E se questa materia non è degna,
Per esser pur leggieri,
D' un' uom che voglia parer saggio e grave ; Scusatelo con questo, che s' ingegna Con questi van pensieri Frire il suo tristo tempo più suave, Perché altrove non hâve Dove voltare il viso :
Che gli è stato interciso Monstrar con altre imprese altra virtue, Non sendo premio aile fatiche sue
Pur, se credesse alcun dicendo maie Tenerlo pei capegli, E sbigottirlo , oritirarlo in parte;
vertis ce quelqu'un que lui aussi sait dire du mal, et que ce fut son premier métier, et que , dans toutes les parties du monde où l'on parle italien, il n'estime personne...
Quand on le prend sur ce ton avec la foule, c'est qu'on a jeté sa toge par-dessus les moulins. Machiavel disait pareillement dans l'« Ane d'or » :
« Ayant autrefois occupé mon esprit à mordre celui-ci ou celui-là, j'ai fini par me tenir tranquille... mais ce siècle méprisable et corrompu est cause que, sans avoir des yeux d'Argus, on voit du mal plutôt que du bien... »
Pessimiste et, par conséquent, spectateur. Il se plaisait aux mystifications , aux paradoxes , s'amusait à étonner, manquait de tenue. G-uickardin , son ami, lui écrivait : « Vous avez toujours été d'une humeur s'éloignant de l'opinion commune. » A San Casciano, nous l'avons vu, il se revêtait le soir d'habits princiers pour s'entretenir noblement avec Tite-Live ; mais toute la journée , en jaquette crottée de paysan, il avait causé avec des bûcherons, joué au trictrac avec le meunier , il s'était pris de bec avec l'aubergiste. Répétons le vrai mot, il s'encanaillait volontiers. Bien plus, il se faisait plus mauvais qu'il ne l'était réellement, toujours pour braver l'opinion commune. Ses lettres nous ont appris qu'il n'était ni méchant mari, ni malhonnête homme : cependant, quand il écrivait à Yettori l'ambassadeur, il affichait, en termes fort laids,
Io 1' ammonisco e dico a questo taie,
Che sa dir maie anch' egli,
E corne questa fu la sua prim' arte
Et corne in ogni parte
Del mondo ove il si suona
Non istima persona.
de fort vilaines mœurs : c'était un libertin d'imagination, un fanfaron de vices. Nous savons qu'iï accueillit chez lui, non sans courage, quelques jeunes filles qui risquaient de tomber dans les mains de César Borgia, « parce que, disait-il, j'ai naturellement compassion des affligés. » Il n'en affectait pas moins d'admirer aveuglément la politique sans pitié du fameux prince. Pendant plusieurs années il avait très loyalement, très fidèlement servi et soutenu Pierre Soderini , et n'en lança pas moins contre lui cette sanglante épigramme (1) :
La nuit que mourut Pierre Soderini, son âme courut à l'entrée de l'enfer. Et Pluton lui dit : Ame niaise, dans l'enfer, toi? Va-t'en dans les limbes, parmi les enfants !
On a vu que Machiavel, emprisonné par les Médicis, avait supporté la torture si bravement, qu'il s'en étonnait lui-même. Ce qui ne l'empêcha pas, dans sa prison même, d'adresser à Julien de Médicis un sonnet « à queue » où il cessait tout à fait d'être héros. Après avoir rappelé les courroies qui lui serraient les jambes , les six traits de corde qu'il venait de subir, les parois d'où tombaient des poux ce gros et maflus comme des papillons », la puanteur du lieu, le bruit des chaînes rivées , enlevées, des serrures, des clefs, des verrous, les cris des patients soumis à l'estrapade, le poète ajoute mélancoliquement :
Ce qui me tourmenta le plus ce fut que, dormant à l'aube, j'entendis des voix qui chantaient : « C'est pour vous qu'on prie. » — Hé !
(1) , La notte che mori Pier Soderini
L' aima n' andô delT Inferno alla bocca ;
E Pluto le gridô : anima sciocca,
Che Inferno ! va nel limbo de' bambini.
qu'ils aillent à la maie heure (les autres . ses compagnons de chaîne) pourvu que votre pitié se tourne vers moi, bon père, et dénoue mes liens maudits (1)! »
Ces vers sont-ils d'un mauvais cœur? nous ne le croyons pas.; c'est une forfanterie de cynisme. Couvert de meurtrissures, il trouvait la force de rire, en se moquant de lui-même et de ceux que, malgré la torture, il n'avait pas voulu dénoncer ou charger. Il se jouait de tout, et quand il avait de l'argent, le jetait par les fenêtres. Avec cette magnifique insouciance , impossible de faire bonne figure, surtout à Florence, alors ville de prud'hommes un peu serrés. « Il est pauvre et bon, écrivait de lui son ami Yettori ; qu'on dise autrement si l'on veut, il est fait ainsi, j'en suis garant. Lui et moi, nous nous sommes démenés de mille manières, sans pouvoir mettre un sou de côté. Il se trouve avec de grosses charges, peu de revenu, sans un liard, écrasé de famille. » Bief, un bohème : mauvaise note pour qui veut faire son chemin. Aussi ne le mit-on jamais trop en vue. Comme il avait beaucoup d'esprit, l'œil très perçant et une bonne plume, on lui confia des missions, mais toujours en sous-ordre : il ne fut jamais « l'orateur» de la république, c'est-à-dire l'ambassadeur ; il fut tout au plus le secrétaire ou l'attaché d'ambassade. Après sa disgrâce, on l'oublia neuf ans puis on le reprit pour l'envoyer en mission chez des moines ; ces duretés-là, quand on sent ce qu'on est, n'adoucissent point
(1) Quel che mi fé più guerra
Fu che dormendo presso ail* aurora, Cantando sentii dire : Per voi s' ôra.
Or vadano in malora Purchè vostra pietà ver' me si voglia, Euon padre, e questi rei lacciuol ne scioglia.
]a mauvaise opinion qu'on peut avoir du genre humain. D'autre part, celui qui n'est rien garde son franc parler et son esprit libre. On est à l'aise pour clabauder contre l'académie quand on ne porte pas l'habit d'académicien ou qu'on n'en veut plus, parce qu'on le trouve trop vert. Dans de pareilles conditions , n'ayant aucune situation à ménager, on ose tout dire et tout mordre ; on n'habille plus sa pensée pour la mener en bonne compagnie, on la pousse toute nue , toute crue au plein soleil. Tant mieux si les passants se fâchent ; il y a un plaisir violent et rageur à les scandaliser. Je ne cache pas mes griffes dans des gants blancs ; j'appelle les choses par leur vrai nom, bien plus, je le fais exprès, par leur nom le plus énergique ; je ne recommande pas la force et la finesse, je recommande la férocité , la perfidie ; je ne me nomme pas Guichardin, je suis Machiavel.
Il y a des esprits ainsi faits : sobres , laborieux, incorruptibles, irréprochables , mais se plaisant à écrire : « La propriété , c'est le vol ; » ou : ce Dieu, c'est le mal. » Ils attirent l'attention, non par des caresses, mais par des coups de poing ; l'attention se retourne en grommelant, mais elle les a vus et ne les oublie plus : ils ne demandent pas autre chose. C'est ainsi que Machiavel, en frappant très fort tout le public, a blessé les délicats, les tempérés qui lui en veulent encore aujourd'hui. Guichardin n'avait pas beaucoup plus d'illusions que lui sur le genre humain , mais l'homme grave savait se contenir et garder pour lui ses observations ; il se défiait des théories, des règles générales et redoutait les brusqueries d'expression qui , en voulant trop ►dire , ne disent rien : c'était un vrai politique. Pour s'en convaincre, il faut lire au premier volume de ses « Œuvres inédites », publiées de nos jours, ses « Con-
sidérations sur les discours de Machiavel. » Le théoricien avait soutenu (ce qui paraît vrai) que les citoyens deviennent énergiques et laborieux dans les pays stériles, tandis que , dans les pays fertiles , la bénignité de la nature les pousse à l'oisiveté. Le praticien répond : Pas de thèse générale. Rome fut bâtie sur un terrain fertile , mais le territoire n'allait pas loin et elle était entourée de voisins belliqueux ; aussi dut-elle, s'agrandir par la vertu des armes et par la concorde. C'est ce qui arrive, « non dans une ville qui veut vivre philosophiquement (allafilosofica), mais dans celles qui veulent se gouverner selon l'usage commun du monde, comme il est nécessaire de le faire (1).» On voit déjà la différence entre les deux esprits .
Machiavel dit plus loin que, pour fonder une république, il faut être seul, et que par conséquent Roniulus fit bien de tuer son frère. Guichardin répond :
D n'est pas douteux qu'un seul homme puisse mettre les choses en ordre mieux que ne le font beaucoup de gens, et qu'un homme, dans une société désorganisée, mérite des éloges, si, ne pouvant la réorganiser autrement , il le fait au moyen de la violence, de la fraude et d'autres moyens extraordinaires. Mais qu'on prie Dieu de n'avoir pas besoin d'être réorganisé de cette façon , parce que les hommes sont faillibles et qu'il peut aisément venir au réorganisateur l'envie de se faire tyran. Quant à la vie de Romulus, il faut l'examiner avec soin, parce qu'il semble qu'il fut tué par le sénat précisément parce qu'il voulait s'arroger une autorité trop grande... (2) 7)
(1) ... Non in une città che voglia vivere alla Jilosofica main quelle che vogliono governarsi secondo il comune uso del mondo, corne è necessario fare.
(2) Non è dubbio che un solo puô porre ruiglior ordine aile cose che non lo fanno molti, e che uno in una città disordinata mérita laude, se, non potendo riordinarla altrimenti, lo fa con la violenza. e con la fraude e modi estraordinarii. Ma si preghi Dio che non ci sia bisogno d'essere riordinati a questo modo, perché gli uomini sono fal-
Lorsque Machiavel affirme, avec son assurance ordinaire, que le meilleur moyen d'assurer la liberté, c'est de tuer les fils de Brutus, Guichardin répond en substance : C'est possible, mais il est à souhaiter que Brutus ne laisse pas d'enfant (1). Qu'on verse le sang, d'accord, si cela est nécessaire, mais que le prince ne laisse échapper aucune occasion d'affermir l'Etat par l'humanité et par des bienfaits, en se gardant bien de prendre pour règle absolue ce que dit Machiavel ce à qui plurent à l'excès les moyens violents et extraordinaires. »
Toujours la même censure : pas de maxime générale, pas d'extrême turbulence dans l'expression. Quand Machiavel déclare que, pour faire un grand chemin, la force ne suffit pas, il y faut aussi la fraude — distinguons, répond Guichardin, qu'entendez-vous par fraude ? Est-ce la simulation et la ruse ? En ce cas, vous pouvez avoir raison. Est-ce la tromperie et le manque de foi ? En ce cas, on peut citer de grands personnages qui, sans fraude acquirent des royaumes : tels Alexandre et César qui démasqua son ambition. Il est aussi très discutable que la fraude soit toujours un moyen sûr d'arriver à la grandeur « parce qu'avec la tromperie on fait de beaux coups, mais la réputation de trompeur vous ôte après le moyen de toucher le but (2). »
laci e facilmente al riordinatore pu6 venir la voglia di farsi tiranno. E quanto alla vita di Romolo bisogna considerarla bene, perché pare che fosse ammazzato dal Senato appunto per volersi arrogare troppa autorité. Bisogna considerarla bene.
(1) Sebbene pero sia spesso necessario di mettere le mani nel sangue, non desideri il nuovo govemo che Bruto abbia figli, per acquistare reputazione amniazzandoli, meglio sarebbe che non ne avesse.
(2)... Perché con l'inganno si fanno di bei colpi, ma la reputazione d'ingannatore ti toglie poi il modo di conseguire l'intento.
Machiavel, qui cherchait à étonner, dit quelque part que les divisions, à Eome , furent avantageuses , parce que le peuple se contenta de combattre pour ses droits, et après la victoire, partagea le gouvernement avec les patriciens. — Oh ! oh ! s'écrie Guichardin : ce ne furent pas les divisions qui firent la puissance de Eome. Tous félicitez le malade de ses souffrances à cause de l'excellent remède qui doit l'en guérir... « L'histoire est pleine d'exemples divers et chacun a ses bonnes raisons. Il est des partis qu'on ne peut prendre avec des règles fixes, parce que la conclusion doit être tirée des humeurs de la cité, de l'état des choses qui varient suivant la condition des temps, et d'autres occurrences qui tournent (1). »
Guichardin , nous le répétons , était un Machiavel sans théorie et sans idéal : il reprochait à son ami , non seulement d'excéder dans les préceptes immoraux , mais aussi de s'exalter outre mesure. Il ne lui permettait pas de croire à la « vile multitude » chez laquelle il ne peut y avoir « ni discours raisonnable, ni résolution fondée , ni action ferme, » mais seulement confusion, tumulte et « dissonances de cerveaux ». Et que Machiavel ne s'avise pas de vanter le législateur qui, son œuvre accomplie, abdique noblement, laissant l'Etat aux mains du peuple ; « ce sont là des pensées, écrit froidement Guichardin , qui se peignent plus facilement dans les livres et dans les imaginations des hommes qu'elles ne s'exécutent en fait. » Ainsi s'expriment les personnages posés, tranquilles que l'ex-
(,1) Le storie son piene d'esempii diversi, e ciascuno haie sue buone ragioni ; sono partiti che non si possono pigliare con una regola ferma, perché la conclusione sidevecavare dagli umori délia città, dall' essere délie cose.che varia secondo la condizione deitempi ed altre occorrenze che girano.
périence a guéris de l'admiration comme de l'indignation, et qui se tiennent en garde contre les idées absolues. Ils se concilient ainsi l'adhésion des esprits pratiques : en lisant les ce Œuvres inédites » de Guichardin, Cavour disait à un de ses amis : « Yoilà un homme qui connaissait les affaires ; il les connaissait bien mieux que Machiavel. »
Celui-ci , en revanche , avec ses libertés de langage, ses audaces et ses pétulances, le souffle et les ailes qui le portaient si haut , le large regard qui embrassait si bien les ensembles et voyait clair jusque dans les brumes de l'avenir, frappe et intrigue davantage les esprits absolus, les enfants et les philosophes. Son plus grand tort fut d'être un peu trop franc, ou pour mieux dire , d'outrer sa franchise, et, si nous osons nous servir d'une expression qu'il n'eût pas dédaignée, de mettre les pieds dans les plats. Il cria tout ce qu'il pensait avec une sincérité violente et agressive. S'il y eut quelqu'un qui dans ses livres et dans sa vie se montra tout le contraire de ce qu'on appelle ordinairement machiavélique, ce fut Machiavel.