‹ La Renaissance, de Dante à LutherChapitre 13 sur 22 · VI. Le <i Roland furieux · texte numérisé non relu

VI. Le <i Roland furieux

Machiavel était Toscan et ne s'éloigna guère de Florence, mais la ville de Dante et de Politien n'était déjà plusle centre lumineux de l'Italie. Les arts brillaient surtout à Rome où s'établit Michel- Auge ; la poésie, à Ferrare où vécut l'Arioste, le trouvère de la Renaissance, le plus exquis de son temps et peut-être de tous les temps.

Ferrare était pourtant la dernière venue dans les lettres ; elle n'avait guère appris le latin qu'en 1429. Jusque-là, dans ce pays retardé, peu ou point de culture et d'éloquence ; on n'y connaissait pas Cicéron , et celui qui pouvait nommer Salluste, César, Tite-Live passait pour un phénomène ; on n'enseignait aux écoliers que les éléments. Guarin de Vérone y vint en 1429 ; cet humaniste fut l'instituteur du marquis Leonel, fils naturel de Nicolas TTI ;

l'élève lisait Plutarque, improvisait des vers italiens et protégeait les lettres ; le maître faisait de plus deux cours par jour, et tenait chez lui pension d'écoliers ; les pauvres ne payaient rien. Le soir G-uarin enseignait encore et sa maison était pleine. On venait de loin s'instruire à son école ; entre autres disciples étrangers, il eut le Hongrois Janus Pannonius et l'Anglais Robert Fleming. Sous un pareil maître et un pareil prince, l'érudition et même la poésie latine fleurirent si bien que Ferrare était devenue à la fin du siècle un centre important d'humanistes. Arioste enfant fit donc très probablement du latin. En fit-il beaucoup, fut-il à même de discuter avant l'adolescence avec des docteurs ? — On raconte cela volontiers de tous ceux qui ont acquis un grand nom dans les lettres. Mais l' Arioste lui-même dit tout le contraire ; dans sa satire adressée au Bembe, il affirme qu'à vingt ans : « il aurait à peine entendu celui qui traduisit Ésope. a> Chez nous on va plus vite, on lit Phèdre en cinquième ; il est vrai qu'on ne le comprend pas.

D'où vint ce retard dans l'instruction classique du poète ? Nous le savons par lui-même : le coupable fut son père qui le poussa l'épieu aux reins dans l'étude du droit, et lui fit perdre cinq années « dans ces bavardages (in queste ciancie) ». Notons en passant qu'une foule de poètes italiens ont parlé de la jurisprudence avec acrimonie, Pétrarque en tête qui était pourtant sérieux et studieux. Enfin l' Arioste, après beaucoup de discussions, ce fut mis en liberté » et eut le droit d'étudier « ses latins » (i îatini m ici) sous Grégoire de Spolète ; on montre encore , dans la bibliothèque de Ferrare, la saUe où il fit (peut-être) ses études et où Ton a recueilli ses reliques : les autographes, ]a chaise et le fameux encrier orné d'un petit Amour qui.

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le doigt sur sa bouche, conseille la discrétion. Le poète suivit le conseil, vertu rare chez ses confrères.

Avec Grégoire de Spolète. le jeune Ludovic fit des progrès miraculeux : très peu après il composa en hexamètres latins un éloge de la philosophie déjà bien remarquable ; puis il devint amoureux — en vers latins toujours — comme c'était la mode alors. Ses odes à Philiroé sont étonnantes. En ce temps-là l'étranger envahissait l'Italie : à quoi pensait donc ce jeune homme de vingt-deux uns ? A l'amour seulement, et ce qui est encore plus significatif, à l'amour d'après Horace :

Rursus quid hostis prospiciat sibi.

ile nulla tangat cura, sub arbuto Iacentem aquas ad murmur cadentis... etc.

Louis XII conquiert le duché de Milan, qu'importe si, après avoir passé les Alpes

... quatiat Celricus Ausones ?

qu'importe de servir un roi gaulois ou latin,

Si sit quidem hinc arque hinc non levé servitium ?

La critique moderne (1) cherche à justifier le poète de son indifférence ; nous ne la condamnons pas, nous la constatons ; c'est un trait qui peint le temps et l'homme. Il s'agit bien de Barbares, il s'agit de Philiroé, de Pasiphile . de Lydie, de Julie, de Glycère, ou plutôt d'Horace et de Catulle, quelquefois aussi de Pétrarque : quand le poète change de langue et d'imitation, il change aussi de sentiment ; la même Megilla qu'il chante assez lestement en latin devient en italien une madone : c'est « une haute beauté

(1) Cardtjcci, Délie poésie latine édite e inédite di Ludovieo Ariosto.

qui, de sa lumière bienheureuse , illustre et blanchit l'occident ». On le voit, le cœur n'est pour rien dans cette littérature. Il ne s'agit que de bien copier les maîtres, les anciens et les modernes : c'est l'artiste qui se fait la main. Il est regrettable que l'Arioste n'ait pas eu le temps d'étudier le grec ; il aurait aimé d'une troisième manière. Mais il avait voulu apprendre d'abord ce le parler de mes Latins, si bien, dit-il, qu'acquérant l'un, et différant l'autre (celui des Achéens ) l'occasion s'enfuit indignée , car elle m'avait tendu ses cheveux et je n'avais pas su la saisir. » Ces essais de poésie latine furent interrompus par un malheur domestique : le jeune Ludovic perdit son père et dut « quitter Marie pour Marthe », la seule chose nécessaire pour le pain quotidien : il eut deux sœurs à marier sans écorner l'héritage, des frères à élever, à éloigner du vice ; il se tira de ces devoirs , disent les biographes , avec prudence et affection. Mais il faUait vivre ; à cet effet, malgré les répugnances exprimées dans ses premiers écrits, il fit ce que tout le monde faisait en ce temps-là, il servit les princes. Sa première complaisance fut une poésie catullienne pour le mariage de don Alphonse avec Lucrèce Borgia (1502) ; il avait déjà vingt-huit ans. L'année suivante, il adressa au cardinal d'Esté, devenu évêque de Fer- . rare, le fameux distique où il joue sur le nom d'Hippolyte et peut-être aussi sur la vertu douteuse du prélat :

Quis pâtre invicto gerit Hercule fortius arma? Mystica quis casto castius Hippolyto?

Telle fut la période latine de l'Arioste. Des connaisseurs (Foscolo entre autres) louent très fort ces petits poèmes catulliens ; d'autres y trouvent je ne sais quoi de dur et de forcé ; c'est l'opinion de Panizzi le biblio-

thécaire. En tous cas cet exercice de versification latine assouplit la main du poète et lui donna cette aisance gracieuse dans la liberté de l'allure, ce charme dans l'abondance qui manque à d'autres artistes italiens même de premier ordre et qui est le signe particulier de son talent. <r II est inutile de le nier : les langues romanes, même l'italienne , ont relativement aux deux langues de l'antiquité classique un peu de relâchement et de loquacité ; quand elles s'abandonnent, elles ont les jointures faibles et cheminent d'un pas mal assuré , ou s'en vont toutes droites et raides (au moins quand elles parlent en vers) ; c'est seulement sous la discipline de leur mère qu'elles acquièrent cette dignité libre, cette élégante assurance qui est le signe le plus clair qu'on est bien né. » C'est ainsi qu'Horace et Catulle ont fourbi l'octave du poète, en la débarrassant de ces filaments et de ces excroissances qui embarrassent et étouffent plus d'une fois la poésie de Boiardo. Monti écrivait à ce propos : « L'étude du latin est le premier élément de notre langage poétique, » et il ajoutait : « C'est par là que l'Arioste s'ouvrit, en imitant, une grande source de franches et mâles élégances qui parurent originales parce qu'il en cela l'imitation, et il sut extraire avec un merveilleux jugement, de la langue latine et de sa propre fantaisie, des manières de parler très belles et très neuves qu'on chercherait en vain chez les anciens. »

L'an 1503 marqua dans la vie du poète : ce fut alors qu'il quitta la langue morte pour la langue vivante et qu'il entreprit son œuvre capitale, le «. Roland furieux ». Mais

avant de la pousser bien loin, il eut à subir les ordres et les caprices de la cour où il était entré comme valet, lui gentilhomme. De poète qu'il était, le cardinal le fit courrier et le contraignit à courir à cheval par les rochers et les précipices ; en même temps, l'Arioste écrivait des comédies en prose , pour amuser les grands seigneurs. Estil vrai que dès sou enfance il ait eu le goût du théâtre et que parfois, quand ses parents étaient sortis , il ait déguisé ses frères et sœurs pour leur faire jouer toute sorte de personnages ? Si ces jeux d'enfants pouvaient être regardés comme des indices de vocation , il y aurait dans chaque maison un Molière en herbe. Est-il vrai encore qu'un certain jour, étant grondé par son père, il l'ait écouté longtemps avec attention sans répoudre un mot. On lui demanda pourquoi il n'avait pas voulu se défendre ; il répondit que, pendant la semonce, il songeait à une comédie, où il comptait placer une scène pareille qu'un père ferait à son fils. La scène existe en effet dans la Cassaria, c'est la seconde du cinquième acte. On en a voulu conclure que la pièce ayant été composée dans l'adolescence de l'Arioste , à l'âge où il était grondé par son père , c'est-à-dire vers 1490, elle précéda la Calandra de Bibbiena, et fut ainsi la première comédie originale du théâtre italien. Mais la critique aujourd'hui ne connaît que les dates des premières représentations ; or on sait que la Calandra put être jouée à Urbin dès 1504, tandis que la Cassaria n'amusa la cour de Ferrare qu'en 1507, au mois de mars. Pigna dit d'ailleurs que l'Arioste écrivit d'abord ses pièces en prose, ce ayant devant lui la Calandra de Bibbiena.' » Ces questions de priorité ne tourmentent que les badauds ; ce qui est plus important à noter, c'est que ni la Calandra, ni la Cassaria ne sont des pièces origïna-

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les. Dans le prologue en vers, récité avant la représentation, l'Arioste annonçait une comédie nouvelle que jamais les Latins ni les Grecs n'avaient mise en scène, et il craignait que cette audace n'effrayât le public. Le plus grand nombre n'estime parfait que ce qu'ont dit les anciens...

E solo stima Quel che gli antichi han detto esser perfetto.

Voilà un trait qui caractérise la Renaissance. L'auteur reconnaissait que le public, dans un certain sens, avait raison, que jamais prose ou rime vulgaire (italienne) ne peut être comparée à la prose et au vers antique ; mais, disaitil, « les talents ne sont pourtant point différents de ce qu'ils furent, et l'on devient artiste aujourd'hui par où on le devenait autrefois. » Malgré cette observation pleine de sens, la témérité du novateur était bien timide. Il n'innovait (après Bibbiena du reste) qu'en écrivant d'abord sa pièce en prose et en ne la traduisant pas de Plaute ou de Térence, mais les personnages, les mœurs, l'intrigue, le titre même rappelant YAsinaria, YAulularia, la Cistellaria, etc., etc., sont renouvelés des anciens, et l'on en peut dire autant des autres pièces de l'Arioste. La scène est à Ferrare au lieu d'être à Rome et les personnages ont des noms italiens, mais ce sont des masques de l'ancien théâtre ; le père et le fils n'ont pas changé, la jeune fille n'a pas été réformée par le christianisme, l'esclave est devenu valet sans changer de rôle et, représentant la fourberie qui triomphe de la force, demeure la cheville ouvrière de l'action. De loin en loin quelque bon trait de satire, une allusion aux vices, aux ridicules du jour, un coup de fouet aux juges, aux gabelous, aux pèlerins.

37G . jA renaissance.

aux dévotes, même aux princes, une forte égratignure où l'on sent la griffe du maître , mais voilà tout. L' Arioste, qui avait aimé d'après Catulle et Horace , riait d'après Plaute ; quand plus tard il voulut mettre en vers son théâtre pour lui donner une valeur littéraire, il demeura copiste et tâcha d'introduire dans sa langue un mètre latin. Cependant, même dans ces essais manques, la main s'assouplit de plus en plus, l'artiste s'appropria tous les styles. Il n'inventa pas la comédie originale que Machiavel devait improviser dans sa « Mandragore », mais il trouva chez Plaute et chez Térence des vivacités, des gaietés, des malices qui lui serviront plus tard quand il avancera dans son «. Eoland ». Ajoutons que cette adaptation de l'ancien théâtre à la scène italienne a un intérêt historique ; en ceci l' Arioste aplanit un chemin qui sera suivi , le chemin qui va de Plaute à Molière. Pour s'en convaincre , il suffit de relire (dans une traduction presque littérale) une scène de la Lena. Le poète de Ferrare y introduit un valet, nommé Corbulon , qui cherche le moyen de venir en aide à Flavio, son jeune maître. Ce fils de famille a vendu son bonnet et son manteau pour se faire de l'argent ; il s'agit de lui trouver un manteau et un bonnet neufs : comment s'y prendre ? Corbulon, qui a lu ses auteurs, dit au public :

Il faudrait ici. j'en conviens,

Un de ces esclaves anciens

Qu'on voyait, chez Plaute et Térence,

Reprendre avec tant d'assurance

Dans la sacoche du papa

L'argent qu'au fils on attrapa.

Mais quoi ! pour n'être point esclave,

N'avoir pas nom Sosie ou Dave,

N'être pas Gète ou Syrien,

l'arioste. 3'

Faut-il qu'on ne soit bon à rien?

Et, par quelque ruse opportune, Ne puis-je tenter la fortune Qui donne, a dit un vieux Romain, Aux coups de tête un coup de main ?

Que faire pourtant ? Mon vieux homme, N'est pas si sot que ceux de Rome Que les Chrêmes ou les Simon De Térence et de Plaute, non !

Mais tant mieux ! Plus il est rebelle, Plus ma victoire sera belle Si je le prends dans mes filets- Sus donc, sans tarder, tendons-les !

Je crois entendre mon vieux homme ; C'est comme au théâtre : on le nomme, Il paraît (1).

(1) Bisogneria d' un servo, quale fingere

Ho veduto talor nelle commedie, Che questa somma con fraude e fallacia Sapesse del borsel del vecchio mungere.

Deh, se ben io non son Davo né Sosia, Se ben non nacqui fra Geti o in Siria, Non ho in questa testaccia anch' io malizia ? Non saprô ordire un giunto anch' io ch' a tessere Abbia f ortuna poi la quai propizia (Corne si dice) agli audaci suol essere ? Ma che farô ? che cou un vecchio credulo Non ho a far, quai a suo modo Terenzio O Plauto suol Cremete o Simon fingere : Ma quanto egli ê più cauto, maggior gloria Non è la mia, s' io lo piglio alla trappola ? Jeri ando in nave a Sabbioncella, e aspettasi Questa mattina : convien ch' io mi prepari Di quel ch' ho a dir, corne lo vegga. Or eccolo Appunto : questo è un tratto di commedia : Il nominarlo, edagli in capo giungere Délia contrada, è un un tempo medesimo.

{La Lena, acte III, scène I.)

Ce monologue suffit pour bien marquer tout ce qu'il y a de convenu, d'artificiel dans ce théâtre. Suit une scène entre Corbulon, le valet, et Hilaire, le père qui revient de voyage ; c'est à peu près une des fourberies de Scapin que Molière ne dédaignera pas de renouveler. Corbulon parcourt le théâtre en tous sens (un des effets de Plaute) en faisant semblant de ne pas voir Hilaire et en se lamentant sur l'affreux malheur qui vient d'arriver à son jeune maître. Hilaire, déjà effrayé, demande ce que c'est ; Corbulon raconte alors un assaut nocturne. Votre fils, dit-il au vieillard, rentrait chez lui, hier au soir (1) :

Comme il passait sous les arcades, Il fut assailli d'estocades :

Quatre gueux jouant du stylet Étaient peudus à son collet :

Ce fut une horrible bataille.

— Mais il n'y reçut pas d'entaille ?

— Pas la moindre.

— Dieu soit loué !

— Enfin, rudement secoué,

Il se dégage et prend le large...

Les gueux reviennent à la charge...

Il court, il vole ; un coup de feu L'atteint à la tête.

(1) ... Corne fu a queiportici...

Fu circondato da quattro, ed aveano Arma d' asta, eh' assai colpi gli trassero.

— E non 1' hanno ferito ? Oh che pericolo !

— Corne è piaciuto a Dio, mai non lo colsero Nella persona.

— 0 Dio, te ne ringrazio.

— Egli voltè a loro le spalle, e messosi, Quanto più andar poteano i piedi, a correre,

- Un gli trasse alla testa.

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— Grand Dieu!

— Rassurez-vous. Le coup n'effleure Que sa médaille....

— A la bonne heure !

— ... Son bonnet tombe...

— Il l'a perdu

— Non, les gueux l'ont pris.

— Et rendu ?

— Rendu ? fi donc !

— Ah ! quelle perte I Ce bonnet m'avait coûté, certe, Avec tous ses ferrets en or,

Douze ducats. Mais passe encor Si c'est tout.

— Ecoutez la suite.

Sa robe qui gênait sa fuite, Tombant d'un côté, s'enroulait Sans cesse autour de son mollet, Et faillit plusieurs fois le faire Tomber. Il a dû s'en défaire

— Oimè !

— Macolseio Nella medaglia d' or ch' aveva, ecaddegli La berretta.

— E perdella?

— No, la tolsero Questi rubaldi.

— E non gliela renderono ?

— Renderon eh!

— 3Ii costô più di dodiei Ducati coi puntal d' oroche v' erano.

Lodato Dio che peggio non li f ecero.

— La roba fra le gambe avviluppandosi, Che gli cadea da un lato, f u per metterlo

Tre volte e quattro in terra ; alfin, gettandola Con ambedue le mani, sviluppossene.

— Insom:na 1' ha perdata ?

En la jetant... comme ceci...

— Sa robe est donc perdue aussi ?

— Non, les voleurs l'ont prise encore...

— C'est un habit perdu, pécore.

— ■ Non. puisque d'autres l'ont trouvé.

— C'en est fait ! Je suis achevé.

C'était une chaude parure

Qui valait avec la fourrure Quatre-vingts ducats. L'insensé !

Mais enfin, s'il n'est pas blessé...

— Il l'est dans l'âme.

— Oui da ?

— Sans doute.

Il s'émeut, se trouble, redoute Le moment où vous le saurez Et l'ennui que vous en aurez .

Jusqu'ici tout est renouvelé de l'ancienne comédie ; c'est à peine si, un peu plus loin, on trouve un ou deux traits de satire moderne et locale. — a Que faire? »

— Pur la tolsero Quei ladroncelli, ancora.

— E se la tolsero Quei ladroncelli, non ti par che Flavio L'abbia perduta ?

— Non credea che perdere Si dicesse aile cose ch' altri trovano.

— Oh ! tu sei grosso. Mi vien colla f odera Ottanta scudi. In somma non è Flavio Ferito?

— Non nella persona.

— T-Th diavolo, In altra parte ferir lo poteano ?

— Nella mente, che si pon gran f astidio, Pensando, oltre al suo danno, alla molestia Che voi ne sentivete risapendolo.

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demande le vieillard ; Coiimlon répond : «. Avertir les juges, le podestat, le prince au besoin. — Hélas! s'écrie Hilaire (1),

Hélas ! le profit serait mince Si je contais l'affaire au prince :

Car le prince me renverrait Au juge qui, plein d'intérêt, Jetant d'abord ses yeux avides Sur mes mains et les trouvant vides, Dirait que je n'ai ni témoins Xi preuves, qu'il a d'autres soins Et d'autres affaires en tête, Enfin que je suis une bête.

Puis se mange-t-on entre loups?

Sais-tu qui sont les vrais filous ?

Ceux qui sont payés pour les prendre.

Le juge qui devrait les pendre Partage avec eux, j 'en réponds...

Ce sont tous des tas de fripons.

Sur quoi Hilaire donne l'argent qu'il faut et la farce est jouée. Un vice contemporain n'est guère attaqué que dans une pièce de l'Arioste, le « Xécromant ; » mais ici encore les figures manquent de relief, ce sont des fourbes

(1) .... Or sia ancor ch' io vada al Duca, c contigli Il caso, che farà. se non rimettermi Al potestade? E il podestade subito M' avrà gli occhi aile mani; e non vedendoci L' offerta, mostrerà che da far abbia ilaggior faccende : e se non avrô iDdizii O testimoni, mi terra una bestia.

Appresso, chi vuoi tu pensar che sieno I' malfattori, se non i medesimi, Che per pigliar il malf attor, si pagano ? Col cavalier dei quali, o contestabile Il podestà fa a parte, e tutti rubano.

ou des nigauds comme tous les autres, et le bon sens, la malice populaire est toujours représentée par l'esclave ou le valet Temolo. On lui demande s'il croit aux esprits ; il répond (c'est le mot le plus vif de la pièce) (1) :

Les esprits, je n'y croirais pas, Mais tant de gens dont on fait cas, Capitaines couverts de gloire, Princes, prélats daignent y croire, Que moi, manant sans feu ni lieu, Il faut bien que j'y croie un peu...

C'est dans ces traits, qu'on voudrait plus fréquents que se montre la physionomie, le signe particulier de l'auteur, le sourire de la Renaissance.

Telles furent les études, tels les essais qui préparèrent le talent de l'Arioste. Quant à la vie, elle ne paraît pas lui avoir donné de fortes émotions. On veut aujourd'hui (2) lui attribuer une valeur morale égale à celle de Dante, c'est une question difficile à discuter : un oraDger peut valoir un chêne, cela dépend de ce qu'on en veut faire ; le seul point qui nous intéresse, c'est de savoir en quoi le chêne diffère de l'oranger. Etudions, ne jugeons pas,

(1) Di questi spirti, adirviilver, pochissimo Per me ne crederei ; ma li grandi uomini, E principi, e prelati, che ri credono, Fanno con loro esempio ch' io, vilissimo Fante, vi credo ancora.

(II Xegromante, acte I, scène III.)

(*2) U. À. Canello, Storia délia letteratura italiana nel secolo XVI,

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si nous voulons voir juste. On a dit du Tasse : « Un fou qui fit une œuvre sage ; » on a dit de l'Àrioste : « Un sage qui fit une œuvre folle; » ce jugement un peu sommaire n'est peut-être pas sans vérité. Le bon Ludovic s'est peint lui-même dans ses satires qu'on s'est remis à étudier avec soin ; nous y voyons non pas un héros, mais un brave et bon homme ; il y a chez lui des vertus bourgeoises ; il sacrifiait tout, même un peu de sa dignité, pour soutenir sa mère, ses frères et ses sœurs. Le cardinal Hippolyte lui donnait peu d'argent et lui imposait un métier de commissionnaire à cheval ; le poète s'en plaint doucement, sans trop d'acrimonie. « Hélas! dit-il, j'aurais envoyé son nom aux nues, mais il ne veut pas que ses louanges, composées par moi, comptent pour une œuvre digne de rétribution ; ce qui l'est pour lui, c'est de c$nrir la poste (1). Si je l'ai mis dans mes vers avec éloge, il dit que je l'ai fait par plaisir et oisiveté ; il serait plus grand à ses yeux d'aller toujours à ses trousses. » Triste condition, pour un thuriféraire, d'être au service d'un homme qui ne se payait pas d'encens. Tout ce que demandait le rêveur, c'était une vie tranquille et des loisirs studieux : on doit aussi bien sous une couverture grossière que sous la soie et l'or. Il lui plaisait plus de reposer ses membres paresseux, que de se vanter de les avoir portés chez les Scythes, les Indiens, les Éthiopiens, plus loin encore. ce Les appétits des hommes sont différents : la tonsure plaît à l'un, l'épée à l'autre, à celui-ci la patrie, k celui-là les rives étrangères. Que celui qui veut

( 1 ) Non vuol che lande sua da me composta Per opra degna di mercè si pona ; Dl merci; degno è l' ir correndo in posta.

courir le monde y coure; qu'il voie l'Angleterre, la Hongrie, la France, l'Espagne ; il me plaît, à moi, d'habiter mon pays. J'ai vu la Toscane, la Lombardie, la Eomagne, la montagne qui partage l'Italie, celle qui la clôt, l'une et l'autre mer qui la baignent ; cela me suffit; quant au reste de la terre, j'irai le visiter tranquillement sur la carte, sans payer l'auberge, que le monde soit en guerre ou en paix (1). » Tels étaient ses goûts : tranquilles, casaniers, point chevaleresques. Mais il avait toujours le cardinal sur le dos : quelquefois il tâchait de se secouer, dans un accès d'humeur :

<c Apollon, s'écriait-il, grâce à toi ; grâce à toi, collège sacré des muses , je ne possède pas de quoi me faire un manteau... Le saint cardinal croit m'avoir acheté avec ses dons, mais il n'est point amer et dur de les rendre, et de reprendre ma première liberté.... Si pour m'avoir donné un revenu de vingt-cinq écus pour quatre mois, et pas assez solide encore pour qu'on ne me le conteste pas bien souvent, il doit m'enchaîner, me tenir esclave, me faire suer ou trembler de froid, sans aucun souci que je tombe malade ou je meure, ne lui laissez pas cette illusion : dites-lui que, plutôt que d'être valet, je prendrai la pauvreté en patience (2). » Mais ces lubies étaient rares ; le poète

(1) Vist' ho Toscana, Lorubardia, Roniagna, Quel monte che divide et quel che serra Italia, e un mare e 1' altro che la bagna ;

Questo mi basta ; il resto délia terra

Senza mai pagar 1' oste andrô cercando

Con Tolomeo, sia il mondo in pace o in guerra.

('J) Apollo, tua mercè, tua mercè, santo Collegio délie muse, io non possiedo - Tanto per voi, che possa farmi un manto...

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se cabrait parfois, piétinait sur place, gardait pourtant ■le bât et le licou.

Un jour cependant il eut un rêve de fortune. Jean de Médicis qui, simple cardinal, l'avait comblé de caresses, venait de monter sur le saint-siège où il illustra beaucoup trop le nom de Léon X. L'Arioste courut à Rome, « en habit d'estafette, écrit-il, et n'ayant pas de hardes, j'ai évité de rendre visite à des gens de dignité, parce qu'ici plus que toute autre part, on n'estime que les hommes bien vêtus. Il est vrai que j'ai baisé les pieds du pape, et il m'a montré qu'il m'écoutait volontiers ; je ne crois pas qu'il m'ait vu, car depuis qu'il est pape, il ne porte plus de lunettes. Aucune offre ne m'a été faite, ni par Sa Sainteté, ni par mes amis qui depuis peu sont devenus des personnages ; il me semble que tous imitent le pape en voir peu (1). » Ces amis étaient le Bembe, Molza,

Or conchiudendo dico che se il sacro

Cardinal comperato avermi stirua

Con li suoi doni, non mi è acerbo ed acro

Renderli e tor la libertà mia prima...

Se avermi dato onde ogni quattro mesi Ho venticinque scudi, né si fermi, Che moite volte non mi sien contesi,

Mi debbe incatenar, schiavo tenermi, Obbligarmi ch' io sudi e tremi, senza Rispetto alcun ch' io muoja o ch' io m'infermi;

Non gli lasciate aver questa credenza : Ditegli che piuttosto ch' esser servo, Torrô la povertade in pazienza.

(1) Io sono arrivato quà in abito di staffetta, e per non baver panni ho schivato di andare a persona di dignità, perché qui, più che in tutti gli altre lochi, non sono estimati se non li ben vestiti È vero t. i. 95

Bibbiena qui, peut-être, obéissaient à un mot d'ordre de Léon X, peu soucieux d'obliger la cour et les courtisans de Ferrare. Pauvre poète : il était destiné à la médiocrité! « Le pape, dit-il dans une satire, s'inclina vers moi de son siège bienheureux, me prit la main et les deux joues et me donna le saint baiser sur l'une et sur l'autre. Après quoi, le cœur et la poche pleins d'espérance, mais mouillé, enlaidi par la pluie, j'allai souper le soir à l'auberge du Mouton (1). » Le grand mal après tout ? Il prenait son parti des choses. « Qu'il me remplisse d'or l'escarcelle, les manches, la poitrine et, si ce n'est pas assez, la gorge, le ventre et les boyaux, à quoi me servira de m'être fatigué à monter tant de marches ? Mieux vaudrait me tenir en repos et me fatiguer moins (2). » Allons donc ! le jeu n'en vaut pas la chandelle ! Et d'ail-

che ho baciato il piè al Papa e m' ha mostrato di odir volontera : veduto non credo che m' abbia, che dopo ch'è papa, non porta piùl'occhiale. OfEerta alcuna ne da Sua Santità, ne da li amici miei divenuti grandi novamente m' è stata f atta ; li quali mi pare che tutti imitino il Papa in veder poco.

(1) Piegossi a me délia beata sede :

Le mani e poi le gote ambe mi prese, E il santo bacio in amendue mi diede.

Indi col seno e con la falda piena

Di speme, ma di pioggia molle e brutto,

La notte andai sino al Hontone a cena.

(2) Sia rer che d' oro m'empia la scarsella, E le maniche e '1 grembo, e se non basta M' empia la gola e il ventre e le budella.

In che util mi risulta essermi stanco In salir tanti gradi ? Meglio fora . Starmi in riposo e affaticarmi meno.

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leurs ce pauvre pape a bien d'autres appétits à contenter que le mien (1). Il y avait une fois une sécheresse épouvan-

(1) Una stagion fu già che si il Tirreno Arse. che '1 sol di nuovo a Phaetonte De' suoi corsier parea haver dato il freno

Secco ogni pozzo, secca era ogni fonte Li rivi, e' i stagni e' i fiumi più f araosi Tutti passar si potean senza ponte

In qnel tempo d'armenti e di lanosi Greggi, io non so si dico ricco o, grave Era un pastor fra gli altri bisognosi

Che poi che l' acqua p (er) tutte le cave

Cerco indarno, si volse a quel signore

Che mai non suoi fraudai- chi in lui fede bave

Et hebbe lume e iuspirazion di core Ch' indi lontano troveria nel fondo Di certa valle il desiato humore

Con moglie et figli et cou cio ch' avea al mondo

La si condusse e con gli ordigni suoi

Lacqua trovo ne molto ando profondo <

Et non havendo con che attinger poi Se non un vaso picciolo et angusto Disse, che mi sia il primo non ve annoi.

Di moglierma il secondo, e '1 terzo è giusto Che sia de figli, e' il quarto : et fin che cessi L' ardente sete onde è ciascuno adusto

L' altri, vo ad un ad un che sien concessi

Secondo le fatiche : alli famigli

Che meco in opra a far il pozzo messi

Poi su ciascuna bestia si consigli

Che di quelle che a perderle e piu danuo

Inanzi al altre la cura si pigli

table : les voyageurs traversaient les étangs, les plus grosses rivières à pied sec. Un pasteur chargé de troupeaux invoqua l'assistance du divin Maître qui lui indiqua bien loin une vallée où il trouverait de l'eau : il y alla donc avec tout son monde, et, n'ayant pour puiser à l'abreuvoir qu'un vase étroit, il se réserva la première gorgée, la seconde à sa femme, les suivantes à ses fils, les suivantes à ses serviteurs qui viendraient l'un après l'autre dans l'ordre assigné par les services rendus. Une pie qui fut aimée, qui fit la joie du maître, cria : « Malheur! Je ne suis pas de ses parents, je n'ai pas travaillé au puits, je ne peux le servir aujourd'hui plus qu'autrefois, je reste derrière les autres, et si je ne m'ingénie pas à trouver une autre source, je mourrai de soif. » La pie, c'était le poète, et il se disait à lui-même, en attendant son tour : « Si j'attends que tous aient bu pour m'ôter la volonté de boire, ou je n'aurai plus soif, ou le puits n'aura plus d'eau.

Con questa legge, un dopo l' altro, vanno A bere, e per non essere i sezzai Tutti, pin grandi i loi-' meriti f anno.

Questo una gaza che gia amata assai Fu del padrone et in delitie havuta Vedendo et ascoltando, grido, guai

lo non gli son parente, ne venuta A fare il pozzo, ne di piu guadagno Gli son per esser mai che gli sia suta ,

Veggio che dietro a li altri rni rimagno

Moro di sete qu (ando) non procacci

Di trovar per mio scampo altro rigagno, etc.

(Copié sur ur fac-siaiile du manuscrit original, pour montrer l'orthographe de l'Arioste.)

l'ariostk. 389

Mieux vaut rester tranquille (1)! » C'est ainsi qu'il se consolait avec des fables, le sage qui n'aimait pas les imprécations. Il alla de Rome à Florence où une belle veuve, superbement blonde, qu'il devait épouser secrètement le rendit heureux : il eut pour elle cet amour fidèle et discret qu'il fit sculpter sur son écritoire. Mais le cardinal voulut l'emmener en Hongrie. L'Arioste refusa net. En Hongrie , Seigneur ! un pays où il fait froid, où on mange, on boit, on dort dans des poêles, où le gros vin est fumeux, les mets pleins de poivre : aller mourir sous les pôles, pour le cardinal , d'un mal contracté pour lui sur les grands chemins ! D'ailleurs Hippolyte a plus d'égards pour le dernier de ses valets que pour son poète. « A quoi lui suis-je bon, puisque je ne sais pas dépecer une perdrix la fourchette en l'air ? Je ne puis me plier, vu ma haute taille, à chausser ou à déchausser le maître ; je ne suis pas assez goinfre pour me faire officier de bouche, j'étais fait pour venir au monde quand les hommes vivaient de glands (2)... »

(1) Se fin che tutti beano, aspetto a trarme La volontà di bere, o me di sete,

O secco il pozzo d'acqua veder parme... Meglio è star ne la solita quiète.

(2) Che debbo far' io qui ? poich' io non vag'io Smembrar su la forcina in aria starne,

Né so a sparvier ne a cap metter guinzaglio ;

Non f eci mai tai cose, e non so farne : Alli usatti, alli spron. per ch' io son grande, Non mi posso adattar per porne o trame.

Io non ho molto gusto di vivande,

Che scalco io sia ; fui degno essere al mondo

Quando viveano gli uomini di ghiande.

Tout cela était assez fier pour l'époque : flagorner un prélat pour un morceau de pain, passe encore — mais au moins , donnez-nous des loisirs et un peu de dignité. Je n'irai pas en Hongrie ! — Le cardinal se fâcha et retira deux bénéfices au pauvre Arioste qui passa plus tard au service du duc Alphonse en qualité de camérier et de familier, avec un gage de vingt-cinq francs par mois. Le duc l'envoya dans la Garfagnana, pour gouverner et pacifier cette province alors infestée de brigands. C'est ici que les anciennes biographies placent l'anecdote du malandrin Pacchione qui, au lieu d'enlever le poète et de le rançonner, l'aurait traité avec les égards dus au génie. D'autres racontent l'histoire d'une autre manière ; ce Pacchione n'aurait été, d'après eux, qu'un fourbe lettré qui, tombé au pouvoir du gouverneur, lui aurait récité, pour sauver sa tête, quelques octaves de « Roland ». Tous affirment que le poète s'ennuya beaucoup dans son gouvernement, et cet ennui est plaisamment décrit dans les satires ; cependant les savantes recherches de M. Campori prouvent qu'on peut, tout en s'ennuyant et en poursuivant des rêves fantasques, montrer des qualités de bon administrateur. Il fallait une main ferme avec les bandits et surtout avec les mamdengoli, c'est-à-dire ceux qui « leur tiennent la main » , les secondent ou les protègent. Alors, comme aujourd'hui, ces coupe- jarrets avaient mille moyens d'échapper à la justice : tel d'entre eux se sauvait dans le camp du duc Alphonse qui le soudoyait. Plusieurs, soutenus par les prêtres, se réfugiaient dans les églises et autres lieux sacrés, et le pauvre Arioste, presiyter lui-même, ne savait à quel saint se vouer pour faire sa besogne. Il y avait de plus des haines de- clocher : quatre-vingt-trois bourgades divisées

entre des partis qui se faisaient la guerre ; il y avait des haines de famille, des assassinats de personnes : l'Arioste fut forcé d'écrire au duc qu'il donnerait sa démission, si on ne lui livrait pas un meurtrier. En quoi il montra du caractère, peut-être par conscience d'artiste, tenant à bien faire ce qu'il faisait : « Tant que je garderai cette fonction, je n'y aurai pas un seul ami, si ce n'est la justice. » En même temps, il refusait à Clément VII d'aller à Rome et de s'attacher à la cour pontificale en qualité d'orateur. L'air natal, le foyer, peut-être la femme qu'il avait épousée secrètement, puis l'âge et l'habitude, la fatigue aussi, tout cela le retenait au pays d'Alphonse. Il lui fallait passer au moins un mois sur six à Ferrare, sur la place où est la cathédrale, sans quoi, dit-il, « vaincu d'ennui, je serais déjà mort ».

Ce vœu fut exaucé. A partir de 1525, après trois années de Garfagnana, rappelé à la ville, notre bon Arioste y put vivre à sa guise, dans des fêtes studieuses, dessinant un théâtre que le duc fit bâtir, y donnant ses comédies, corrigeant son poème, construisant une maison petite, mais commode pour lui, mais ne dépendant de personne, mais point malpropre, mais payée de son argent :

Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non Sordida, parta meo sed tamen aère domus.

En même temps, comme Candide, il cultivait son jardin, ou plutôt il le corrigeait sans cesse, comme il corrigeait son poème, cherchant toujours le mieux qui n'a jamais été l'ennemi du bien, artiste en ceci comme en tout ; ah ! le brave homme. Seulement il s'entendait moins en jardinage qu'en poésie. Un jour il avait semé des câpriers et il allait les examiner tous les matins, heureux

de les voir lever si bien ; enfin quand on put les reconnaître il se trouva que c'étaient des sureaux. Mais il n'en fut pas plus triste. Ce n'est pas Dante, niais c'est une figure sympathique et cordiale, plus commode peut-être que celle de Dante pour le commerce de tous les jours. Causeur enjoué, plein de mots piquants, il eut des amis qu'il garda; simple d'ailleurs, content de peu, gros mangeur mais point gourmand, il allait à pied et ne s'eunuyait pas tout seul ; un matin il sortit de Carpi en faisant des vers et alla devant lui sans prendre garde au chemin ; le soir, il fut tout étonné de se trouver à Ferrare en pantoufles. Il ne lisait guère, et bien qu'il sût plus d'histoire, de géographie surtout qu'il n'en fallait alors aux poètes, il ne pouvait compter parmi les doctes de son temps et de son pays. Somme toute, un paresseux, mais un paresseux qui était artiste et travaillait de tête assidûment, polissant, repolissant l'ouvrage qu'il remettait vingt fois sur le métier, plaçant là sa fierté, son courage, sa conscience, toutes les vertus que sa vie obscure et bornée ne lui demanda pas. Mal placé pour faire de belles actions — dont il eût été capable : il se battit non sans valeur et se tira bien de quelques ambassades où il fut envoyé — il voulut laisser une belle œuvre, et y travailla trente ans sans répit, consultant le Bembe et autres experts, jamais satisfait, luttant d'abord avec lui-même, puis avec les imprimeurs « qui l'assassinaient » , s'exténuant à la tâche et mourant à la peine, tout jeune encore, avant la soixantaine, à l'âge où l'on commence à savoir travailler.

Et l'œuvre devint si belle, l'artiste monta si haut, que dans la Ferrare d'alors, si riche et si glorieuse, la cour des princes lettrés, des doctes princesses , « la première

l'arioste. 393

cité moderne de l'Europe, » c'est l'Arioste qui domine tout. Ce pauvre diable qui se résignait, faisant de nécessité vertu, à une condition dépendante et subalterne, portant avec humeur, mais sans révolte, un collier en gros sous qu'il ne savait ni rompre ni utiliser, devint pour la postérité, non seulement le poète le plus heureux, mais le premier homme de Ferrare. A force de retoucher ses vers, il ne pouvait les retenir dans sa mémoire et il en perdit beaucoup ; ceux qu'il regretta le plus devaient être inscrits sur une des deux colonnes de marbre destinées à supporter la statue équestre du duc Hercule Ier. Cette colonne se rompit en route, l'autre fut érigée sur une place publique où elle demeura sans emploi jusqu'en 1659 : alors on hissa dessus la statue du pape AlexandreVII. En 1796, les républicains de la Cispadane abattirent le pape et mirent à sa place une Liberté en plâtre ; le général Bonaparte assistait à la substitution. La liberté en plâtre fut enlevée en 1799 par les Autrichiens, et la colonne (toujours la même) n'eut rien à porter jusqu'en 1810 ; elle vit alors revenir les républicains de la Cispadane et fut coiffée par eux d'un général Bonaparte en marbre ; seulement les républicains de la Cispadane n'étaient plus républicains et le général Bonaparte était devenu Napoléon empereur. Le tyran fut naturellement supprimé en 1814 et la colonne resta veuve jusqu'en 1833. « Depuis lors et jusqu'à présent, dit Carducci, sur cette colonne qui devait servir de piédestal au duc d'Esté... et qui, au lieu du duc d'Esté, subit un pape, une république, un empereur ; sur cette colonne, depuis 1833 et jusqu'à présent, se dresse la statue de Ludovic Arioste sculptée par Francesco Yidoni. Et ni les papes, ni les empereurs, ni la Liberté même ne te chasseront de là-

haut, ô poète divin ! qui écrivis le « Eoland » et qui te réjouissais, te consolais tant à voir pousser des sureaux en croyant que c'étaient des câpriers. :»

Ce fut donc Eoland qui éleva son poète sur cette colonne. Pourquoi Roland ? D'où vient qu'un pareil sujet ait été choisi par un artiste pareil, au plus beau moment du seizième siècle ? Voilà la première question qui se pose et sur laquelle la critique moderne en France et en Italie a jeté de vives lueurs (1). Le lecteur le moius lettré sait fort bien ce que furent la chanson de geste et le roman d'aventures, les récits du cycle carolingien et du cycle breton. La France était déjà la conteuse par excellence, produisant et exportant une littérature narrative inépuisable : l'Italie du nord en fut inondée dès le moyen âge et préféra longtemps les langues d'oïl et d'oc aux patois nationaux. Dante, qui ne ménageait pas ses expressions, reprochait comme une infamie à ses concitoyens pervers de vanter le « vulgaire » des autres et de mépriser le leur. On eut donc dans la vallée du Pô, chez les classes privilégiées, des vers lyriques en provençal et des histoires en français que les jongleurs, dans un jargon franco-italien, répandaient déjà dans le peuple. Les chansons de geste réussirent d'emblée, non que Charlemagne eût jamais été regardé en Italie comme un héros national, mais il était le héros chrétien par excellence : une figure

(1) Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne (1866). — Pio Rajna. le Fonti dell' Orlando/urioso (1876).

historique et idéale, politiquement perpétuée par la restauration de l'empire d'Occident, poétiquement enluminée par les mensonges naïfs de la légende. Les héros carolingiens furent pris au sérieux dans les contrées septentrionales de la péninsule où quantité de familles les voulurent pour ancêtres ; les généalogistes eurent pour mission spéciale de faire remonter leurs patrons en ligne directe jusqu'aux douze pairs. Cependant l'Italie ne se contenta pas de reproduire nos fictions, elle y mit du sien, et eut bientôt sa chanson de geste à part dont voici le thème ordinaire : Un baron quelconque, de force ou de gré (secrètement en ce dernier cas) quittait la cour de Charlemagne et allait errer incognito en Paganie où il multipliait ses prouesses : batailles gagnées, monstres détruits, duels ou tournois brillants, etc., etc. Les jeunes filles sarrasines s'éprenaient du vainqueur et ne s'en cachaient point ; les déclarations venaient d'elles. C'est alors que le traître, Gaine ou Ganelon, intervenait dans l'aventure et révélait le nom du chevalier inconnu qui, aussitôt mis en prison, subissait tous les tourments, attendait tous les supplices. Cependant d'autres barons étaient partis de France à sa recherche; nouvelles péripéties, nouveaux périls pour lui et pour eux ; ils arrivaient juste au moment voulu pour sauver leur ami et baptiser la Sarrasine. Entre temps, les chevaliers convertissaient quantité de peuplades et sauvaient la chrétienté en exterminant une armée formidable conduite par un païen au siège de Paris. Tel est le fond de ces premières histoires italiennes.

On en composa d'autres quand le roman de Charlemagne passa l'Apennin et quitta la Brenta pour se retremper dans l'Arno. La Toscane avait fait sa langue, elle y versa toute la matière qui venait du nord et en tira des

récits en vers ou même en prose, notamment cette fameuse compilation qui a tant servi, même à l'histoire, et qui est intitulée les Reali di Francia. En vers, les Florentins innovèrent assez promptement : la tirade monorime, dont les Italiens du nord avaient pu se contenter, fut rejetée comme un habit trop étroit, étriqué, masculin, et remplacée par l'octave, robe plus ample où les désinences féminines étaient à' l'aise. L'octave était d'ailleurs un vieux mètre populaire que Boccace, on s'en souvient, avait introduit dans sa « Théséide » et installé dans le monde savant. Cette octave semble une innovation sans valeur, mais sans elle on n'aurait eu ni le Boiardo, ni l'Aiïoste. Certes elle n'est point parfaite ; il lui reste un ton lyrique dont elle ne peut se dégager tout à fait. Ce n'en est pas moins le costume narratif le plus heureux des littératures modernes. « Il fait des plis ou tire trop dans les autres langues, rakou de plus pour l'aimer, ajoute M. Rajna. C'est qu'il est taillé pour la nôtre et nous habille bien. » Ayant ainsi trouvé sa forme en Italie, le roman chevaleresque était maître de l'avenir, il fit souche, et la famille devint tribu en moins de rien. Mais il faut choisir dans cette foule. Citons d'abord le Mor gante maggiore de Pulci, qui n'inventa pas sa toile ; ce poète toscan se contenta de suivre, au début surtout, un rimeur obscur, le copiant mot à mot quand il put : ce fut un travail sans prétention, bâclé pour amuser Laurent de Médicis qui allait au peuple, en poésie comme en politique. On y suit toute l'histoire de Roland racontée en vingt-huit chants et poussée jusqu'à Ronce vaux. Le narrateur gaillard égaie son sujet par des pantalonnades ou par les grosses aventures de deux géants bouffons, qu'il a inventés. Morgant, qui donne son nom au poème , est un terrible païen con-

l'arioste. 397

verti par Roland dont il devient l'écuyer, un Sancho- Pança grotesqueinent héroïque et formidable, coiffé d'un bonnet de fer, armé d'un battant de cloche fêlée « dont il frappe comme un sourd ». En France, il rencontre Margutte qui lui plaît par sa taille extravagante et aussitôt les deux Goliaths se mettent à causer religion. — « Es-tu chrétien ou Sarrazin ? » demande Morgant. Margutte répond avec irrévérence :

« A te parler tout franc, je ne crois pas au noir plutôt qu'au bleu, mais je crois au chapon soit bouilli, soit rôti, et quelquefois je crois encore au beurre, voire à la bière et au moût, quand j'en ai... (1). »

Le credo continue sur ce ton treize vers encore. Est-ce de l'irréligion? Point du tout, c'est de la gaîté seulement, la gaîté qui courait les rues. Pareillement quand Pulci commence ses chants souvent licencieux par des versets de l'Ecriture (In principio erat Verbum, Gloria in exelsis Deo, Deus in adjutorium meum intende), il ne faisait que suivre la tradition des jongleurs toscans, des « chante-histoires » qui amusaient le peuple; ce latin d'église, qui prend un air sacrilège dans la traduction anglaise de Byron, n'était dans le Mor gante italien qu'un effet de couleur locale, tout au plus une légère raillerie contre la naïveté populaire qui, dans ses poèmes, confondait ainsi le profane et le sacré. Pulci n'était pas chanoine, comme l'a cru Ginguené qui se trompe rarement, mais il ne se posait pas non plus en hérétique et paraît

(1) Iïispose allor Margutte : a dirtel tosto

Io non credo più al nero ch' a l'azzurro ; Ma nel cappone, o lesso o vuogli arrosto, E credo alcuna volta anco nel burro, Ne la cervogia, e quando io n' ho, nel mosto...

avoir flotté entre le catholicisme et le scepticisme qui étaient en même temps dans l'air : ni un athée, ni un croyant, mais un curieux aimant à rire.

Morgant et Margutte finissent mal. Un jour que Margutte avait trop dîné, il ne retrouva plus ses bottes et se fâcha d'abord, puis s'avisa qu'un singe les lui avait volées. Le singe les mettait et les ôtait si drôlement que le géant se prit à rire « tant que ses yeux en étaient tout gonflés et qu'ils semblaient jaillir hors de sa tête. — Et peu à peu, se livrant tout entier à ce spectacle, il riait de plus belle ; or il avait l'estomac très serré et se voulait dégrafer, mais en vain. L'homme était donc à la gêne et le singe ôtait toujours et remettait les bottes. Margutte rit, son rire a redoublé, tant qu'à la fin, plein d'angoisse, il en crève. — Et l'on eût dit l'éclat d'une bombarde, tel fut le bruit de cette explosion... (1). »

Morgant meurt aussi, d'un genre de mort qui n'est pas sans prétention philosophique. Ce colosse truculent d'une

(1 ) Non doruandar se le risa gli smuccia

Tanto che gli occhi son tutti gonfiati, E par che gli schizzassin f uor di testa ; E stava pur a veder questa festa.

A poco a poco si fu intabaccato A questo giuoco, e le risa cresceva ; Tanto che '1 petto avea tanto serrato, Che si volea sfibbiar, ma non poteva, Per modo egli par essere impacciato • Questa bertuccia se gli rimetteva :

Allor le risa Margutte raddoppia, E nnalmente per la pena scoppia.

E par che gli uscisse una bombarda, Tanto f u grande de lo scoppio il tuono.

effrayante ossature vient de se battre avec les vents et avec la mer ; il a sauvé un navire du naufrage et assommé une baleine avec son battant de cloche, quand tout à coup, du rivage, une petite écrevisse le pince au talon. Il ne s'en inquiète pas, cependant la douleur augmente; il n'en rit pas moins en disant à son maître : « Une écrevisse a voulu me tuer. Peut-être voulait-elle venger labaleine. » Voyez où la fortune mène ce malheureux. Il baigne plusieurs fois son talon et ne s'en inquiète pas, mais de jour en jour le mal s'irrite ; enfin le tendon se durcit et il lui en vient tant de souffrances et de spasmes qu'il avait beau rire, c'est bien l'écrevisse qui a tué le géant (1).

Mais Margutte et même le terrible Morgant ne sont que des personnages secondaires ; le héros du poème est bien Eoland dont la vie entière est racontée d'après un certain troubadour, Arnauld, que Pulci a peut-être inventé.

(1) Ma non potea fuggir suo reo destine

E' si scalzù quando uccise il gran pesce : Era presso alla riva un granchiolino, E morsegli il talion : costuifuor esce : Vede che stato era un granchio maiïno ; Non se ne cura : e questo duol pur cresce ; E cominciava con Orlando a ridere Dicendo : « Un granchio m' ha voluto uccidere.

Forse volea vendicar la balena : »

Tanto ch' io ebbi una vecchia paura. ..

Guarda dove fortuna costui mena !

Pummollasi più volte e non si cura,

Ed ogni giorno cresceva la pena,

Perché la corda del nervo s' indura ;

E tanta doglia e spasimo v' accolse,

Che questo granchio la vita gli toise.

La catastrophe de Roneevaux semble empruntée à notre Chanson de Roland que nous étions loin de connaître encore : ici l'Italien bouffon devient naïf et sérieux ; il se laisse prendre à la poésie des aventures, s'échauffe au cliquetis 'des épées, se livre à l'illusion et à l'émotion qu'il cherchait tout à l'heure à éviter. Il entend le son du cor, le bruit de l'épée Durandal qui brise les rochers , la prière du paladin mourant qui parle bien réellement à Dieu d'une voix grave et sainte. Roland plante en terre Durandal, puis l'embrasse en disant : « 0 Dieu, rendsmoi digne de connaître le droit chemin. Que cette épée tienne lieu du bois sacré où souffrit le corps du juste ! » Et les yeux au ciel, il semble une chose transfigurée; il parle avec son crucifix ; il serre l'épée contre son cœur, met ses bras en croix et, penchant la tête, expire. Le ciel s'ouvre, et une voix, comme une nuée légère, monte au ciel : In exitu Israël de JEgypto. Ce sont les anges qui chantent et on reconnaît que ce sont des anges au frémissement de leurs ailes (1).

(1) Orlando ficcô in terra Durliridana

Poi 1' abbraccio, e dicea : fammi degno, Signor. ch' io riconosca la via piana : Questa sia in luogo di quel santo legno, Dore pati la giusta carne umana ; Si che il cielo e la terra ne f e ' segno ; E non sanza altro misterio gridasti :

Eli, Eli : tanto martir portasti.

Cosi tutto serafico al ciel fisso,

Una cosa parea trasfigurata,

E che parlasse col suo crocifisso :

0 dolce fine, o anima ben nata !

0 santo vecchio, o ben nel rnondo visso !

E finalmente la testa inclinata

l'akioste. 401

Tel est ce poème à la fois romanesque et burlesque, œuvre de caprice et de lubie où l'auteur passe d'une impression à l'autre avec une fantasque versatilité qui déroute et entraîne en même temps. Luigi Pulci travailla sur une étoffe connue et commune, mais il y mit une verroterie étincelante et des paillettes d'or ; ce qu'il y a de nouveau chez lui, c'est l'attitude qu'il prend en face de son œuvre. On dirait parfois oc un homme sérieux qui bâtit gravement un château de cartes ; après quoi, pouffant de rire, il abat tout d'un revers de main ». C'est la Renaissance qui se moque du Moyen- Age.

Il n'y avait là qu'un divertissement pour le Médicis : ses courtisans s'arrêtaient devant Roland comme nous nous arrêtons devant Guignol, pour nous amuser ou nous rajeunir un quart d'heure. En revanche, dans le nord de l'Italie, on prenait encore les chevaliers au sérieux : on se les partageait même, selon le goût des villes et des

Prese la terra, corne gli fu detto, E P anima ispirô del casto petto.

Ma prima il corpo compose alla spada, Le braccia in croce, e '1 petto al pome fitto : Poi si senti un tuon, che par che cada Il ciel che certo allor s' aperse al gitto ; E corne nuvoletta che su vada, In exitu Israël, cantar, de ^Egypto, Sentito fu dagli angeli, solenne, Che si cognobbe al tremolar le penne.

cours ; les uns étaient pour les paladins de Charlemagne, les autres pour les amoureux de la Table ronde : à Ferrare, à Milan, à Mantoue, on s'attachait particulièrement à Lancelot, à Genèvre, à Tristan, à Yseult. Nous savons même que ces noms étaient donnés très souvent aux nouveau-nés qu'on baptisait. Le nord avait prêté ses sujets à Florence et en retour lui prit l'octave; il fallait un poète qui, avec l'octave, composât un roman de chevalerie sans bouffonner. Ce poète fut un gentilhomme de Scandiano, le comte Boiardo (1430-1494), C'était aussi un humaniste qui avait traduit Hérodote et Xénophon, 1' ce Amphitryon » et 1' ce Ane d'or », et composé des églogues latines. Il construisit enfin un « Eoland amoureux » (Orlando innamorato), poème énorme et inachevé où son exubérante imagination délaya en soixanteneuf chants tout le pittoresque et le merveilleux, toute ,1a chevalerie et la fantasmagorie du Moyen- Age. Par malheur ce grand ouvrage était écrit en ferrarais ; Berni devait le remettre en toscan ; Arioste le continua de sa main divine ; le « Eoland amoureux » disparut dans la continuation de l' Arioste et dans le rifacimento de Berni. Ce n'était pourtant pas une œuvre médiocre. On y revient de nos jours et l'on fait bien. Boiardo avait compris qu'un poème, tel qu'il l'entendait, ne pouvait être emprunté qu'à la matière de France; Charlemagne était le plus grand nom historique qui eût retenti depuis Jules César. Le roi Arthur, auprès de lui, disparaissait dans les brumes de Bretagne. Fallait-il toutefois garder les Roland, les Renaud tels que la tradition les avait consacrés ? C'étaient là des figures grossières , nées dans le bon vieux temps où on quittait tout pour aller tuer des païens et délivrer le saint sépulcre, avec l'intime conviction qu'on

l'arioste. 403

y gagnerait le ciel. Mais au quinzième siècle, dans les cours élégantes de la haute Italie, comment concevoir des chevaliers sans amour, sans courtoisie, sans tournois et jeux de bague? Les vrais types du genre étaient bien devenus Lancelot et Tristan. Il convenait donc que Charlemagne demeurât au centre du tableau, entouré de ses pairs et de ses paladins, mais que ces pairs et ces paladins fussent rhabillés à la mode de la Table ronde. Ainsi s'opéra la fusion de la matière de France et de la matière de Bretagne : les héros des poèmes italiens furent français de nom, bretons d'esprit et de mœurs.

Boiardo était l'homme désigné pour ce travail de fusion : gentilhomme et cavalier, il savait la cour et les lettres; la poésie du moyen âge, les poètes anciens lui étaient connus ; il avait, de plus, une imagination merveilleuse, et une puissance d'invention que n'atteignirent, à notre humble avis, ni ses devanciers, ni ses successeurs. Ce fut lui d'abord qui eut l'idée de faire Roland amoureux, travestissement qui change tout à fait le paladin légendaire. Que nous sommes loin de la Clmnson de Roland, où l'amour ne prend pas vingt vers :

Or l'empereur est revenu d'Espagne — il vient à Aix le meilleur lieu de France — monte au palais, est venu dans la salle. — A lui s'en vint Aude, une belle dame — qui dit : a Où est Roland le capitaine? — qui me jura de me prendre pour femme? » — Charles en a et douleur et pesance — pleure des yeux, tire sa barbe blanche : — « Sœur, chère amie, d'homme mort me demandes — je t'en promets un plus grand en échange : — c'est mon Louis, mieux ne sais-je qu'en parle (je ne puis mieux dire) ; — il est mon fils et doit tenir mes marches. » — Aude répond : <t Ce propos m'est étrange — ne veuille Dieu ni ses saints ni ses anges — après Roland que je reste vivante. )) — Perd sa couleur et tombe aux pieds de Charles ; — Aude n'est

plus : Dieu ait merci de Târae ! — Barons français en pleurent et la plaignent.

Voilà tout l'amour de l'ancien Eoland; encore est-ce l'amour qu'il inspire, non celui qu'il éprouve. Combien différent le paladin de Boiardo! C'est toujours pour le Christ qu'il combat, le fond du poème n'a pas changé, mais il s'agissait bien du Christ à la Eenaissance ! À tout chevalier il fallait une dame; de là cette admn-able création d'Angélique symbolisant peut-être ce chimérique Orient qui attirait la sainte folie des croisés. Eoland amoureux : ces deux mots ont l'air de se disputer, et la dispute amène le sourire. Le contraste intrigue, amuse, et la comédie commence, l'éternelle comédie où l'honneur est aux prises avec l'amour. Boiardo, quoi qu'on ait dit, est un des maîtres de l'épopée comique. Arrêtons-nous ici, car c'est un des points que la critique moderne a élucidés.

L'opinion courante, en effet, est que Boiardo prit son sujet trop au sérieux, qu'il voulut en faire une épopée imperturbablement noble, d'où l'insuccès de son Orlando innamorato qui dut être refait par Berni pour être lu. Voilà une erreur qui passe de manuel en manuel et qui risquerait de s'établir comme une vérité acquise. Il suffit, pour l'admettre, de n'avoir pas lu le poème de Boiardo. Notre G-inguené, qui l'avait lu, semble avoir pressenti cette assertion qu'il a réfutée d'avance. L'ironie de la Eenaissance est aussi bien là que chez l'Arioste : le poète de Scandiano invoque à tout moment Turpin, comme fera son successeur : Marphise était très grande et un peu brune : c'est Turpin qui l'a vue et qui le dit ; elle porte à Eenaud un coup de gantelet si terrible, que le sang lui jaillit par

L'AEIOSTE. 405

le nez, par la bouche et par les oreilles ; c'est encore Turpin qui le rapporte et il faut bien le croire, quoique ce coup-là m'étonne un peu. Roland était si vigoureux qu'il porta sur l'épaule une grosse colonne entière d'Anglante à Brava ; demandez plutôt à Turpin, c'est dans son Livre. Tel éléphant avait trente palmes de haut sur vingt en grosseur, c'est Turpin qui l'assure, et s'il en a trop mis, ne le lui reprochons pas, il n'en a parlé que par ouï-dire. Turpin ajoute que les jambes de cet éléphant étaient aussi grosses que le corps d'un homme à la ceinture; je ne puis vous prouver que ce soit faux , je ne les ai pas mesurées. Tel est bien souvent le ton de Boiardo. Ajoutons que même son Charlemagne a des moments grotesques : il s'élance de son trône au milieu d'un tournoi, le bâton à la main, pour rouer de coups celui-ci ou celui-là; à plus de vingt il cassa la tête :

Dando gran bastonate a questo e a quello, Ch' a più di venti ne nippe la testa.

C'est ainsi que Boiardo, avec plus de tenue si l'on veut, conserva l'attitude de Pulci en face de son poème. Cela devait être : un Italien du quinzième siècle ne pouvait garder toujours son sérieux en racontant ces grands coups d'épée et de lance , ces armures et ces chairs entamées pour les motifs les plus futiles, ces contes de fées, d'enchanteurs, de magiciennes et de dragons, ce Comment veut-on, demande M. Rajna, qu'un homme imbu jusqu'à la moelle de culture classique et de bon sens italien eût à représenter un monde pareil sans partir à tout moment d'un éclat de rire ?» En effet, Boiardo rit souvent et de grand cœur, parfois ouvertement, parfois feignant de n'y pas toucher et dissimulant le rire sous une gri-

inace. Tout cela devait être adouci, tempéré pour réussir auprès des daines et des cavaliers de la cour (1). Boiardo dut se montrer courtois et galant, en quoi il donna le ton à l'Arioste. Il lui fournit de plus le sujet de son poème ; tout le monde sait que le ce Eoland furieux » est la continuation du « Eoland amoureux ». Le poète de Scandiano avait créé le.personnage d'Angélique, le plus étrange et le plus ironique des deux poèmes, outre quantité de figures, païennes surtout, dont les noms sont restés, non seulement dans le livre d'or de l'aristocratie fabuleuse et légendaire, mais encore dans le langage usuel de tous les pays. Païennes surtout, notons ce point. M. Rajna fait à ce propos une observation très juste et croit pouvoir l'appliquer à tous les cycles épiques. Quand on veut renouveler, rajeunir un sujet, on maintient les héros nationaux qui ont une valeuf traditionnelle et on change les étrangers, les ennemis , avec qui l'imagination prend ses coudées franches. Boiardo garde Charlemagne, Roland, Renaud, Olivier, Turpin, le duc Naismes et toute la pairie, mais il invente Agramant, Sobrin, G-radasse, Mandricart ; il invente Sacripant, celui qui hors de danger était si brave, mais qui, dans le péril, aimait tant la vie.

Era fuor dei perigli un Sacripante Ma nei perigli avea cara la vita.

Q) Un critique français a remarqué ce propos que les dames passent toujours devant , elles ont le premier mot de l'Arioste : Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori. Cela est vrai, mais c'était nécessaire pour le vers. Si l'Arioste avait dit :

I cavalier, le donne, l'armi e gli amori il aurait fait un vers faux. Dante, qui n'était pas un dameret, avait dû écrire pareillement dans son CC Purgatoire » (XIV, 109) : Le donne, i cavalier, gli affanni e gli agi.

l'arioste. 407

Et le personnage passera de Boiardo à l'Arioste, de l'Arioste à Tassoni, de Tassoni à viDgt autres ; ce nom propre deviendra un nom commun adopté par l'Académie française pour désigner un faux brave, un tapageur. L'usage élargira le sens du mot pour l'appliquer à tous les mauvais sujets. <r Le mari de la belle est un vieux sacripant, » dira Hamilton ;

Le sacripant quitte sa fraise,

Son haut-de-ckausses, son manteau,

dira Cazotte. Victor Hugo lui-même fera dire à don César de Bazan parlant de son cousin don Salluste :

... Monsieur Salluste est un grand sacripant !

Un jour Boiardo chassait à mille pas de Scandiano dans le bois du Fracasso (d'où est venu peut-être le capitaine Fracasse) et cherchait un nom pour le plus fier et le plus féroce de ses héros païens : tout à coup celui de Rotomonte (Roule-montagne) lui vint à l'esprit ; aussitôt, remontant à cheval, il revint à toute bride à son château et, en signe de triomphe, il fit sonner les cloches. Il avait raison ; ce nom qu'il modifia plus tard en Rodomonte, (Ronge-montagne) devait traverser les siècles, entrer dans toutes les langues, survivre au heaume des chevaliers pour adopter le shako, le képi, le casque pointu : qui de nous n'a écrit cent fois les mots de rodomont et de rodomontade (1) ? On ne lit guère plus le « Roland amoureux », mais Rodomont ne mourra jamais.

Ce n'est pas tout : il importe de bien marquer dans la confection du poème chevaleresque italien quelle fut la

(l) Avec rodomontade et rodomont, les Anglais ont fait deux substantifs, un adjectif et un verbe.

part de Boiardo , afin de mieux déterminer quelle fut la part de l'Arioste. Le poète de Scandiano ne trouva pas seulement le sujet, la matière, les personnages et leurs noms, le ton qui convenait à ce moyen âge raconté par la Renaissance, il en fixa aussi le fond, l'idée, l'esprit. Le christianisme n'est plus le grand intérêt du sujet, ce n'est qu'une occasion d'aventures. Chrétiens et Sarrasins vivent sous une même loi, la chevalerie : croire à Christ ou à Mahomet est à peu près indifférent. Cela peut importer pour une autre vie, mais de cette autre vie les chevaliers se soucient peu. Pendant une bataille terrible où se décide le sort de la chrétienté, Roland, le pieux, le saint, le futur martyr de Roncevaux, se retire à l'écart et demande au ciel, dans une prière, que les siens soient battus. Pourquoi cela ? Pour que Charlemagne, réduit aux extrémités, ait absolumeut besoin de son bras et, en retour, lui donne Angélique. Il y a deux camps sans doute et deux religions en présence, mais les combattants y songent le moins possible et chacun a son intention particulière, son projet personnel. Gradasse amène cent cinquante mille chevaliers du fond des Indes pour conquérir le cheval Bayard ou l'épée Durandal. Agramant traverse la mer, moins « pour agrandir la loi de Mahomet » que pour égaler son aïeul Alexandre. La haute inspiration des croisades, le profond sentiment religieux n'existe plus : ont-ils jamais existé en Italie? N'exagérons rien cependant, il y a du chevalier chez Boiardo : il suffit de le comparer à Berni pour s'en convaincre, et l'on ne peut que s'incliner devant la haute aventure de ce don Quichotte en poésie qui, au printemps de la Renaissance, osa réhabiliter la grandeur tragique du bon vieux temps. Bien plus : seul ou presque seul (avant Michel-Ange, avant Machiavel) il

l'arioste. 409

sentait tomber l'Italie. Peu de jours avant sa mort, en 1494, il apprit que les Français venaient de passer les Alpes ; il inséra, aussitôt ces vers dans le soixante-neuvième chant de son poème :

« Pendant que je chante, ô Dieu rédempteur, je vois l'Italie entière en feu par la grande fureur de ces Gaulois qui viennent changer je ne sais quel pays en désert (1) ».

La plume lui tomba des mains et il en resta là.

On a vu la part de Boiardo dans la «. geste italienne » de Roland ; reste à montrer la part de l'Arioste. A cet effet, il faut remonter à l'an 1503, époque où il commença son poème. Jusqu'alors il ne s'était distingué que par ses vers latins. En suivant cette voie, il fût devenu un Sannazar quelconque ; c'est déjà beaucoup, mais nous n'aurions pas eu le « Eoland furieux ». Par bonheur le goût commençait à se lasser des langues mortes ; les femmes surtout, qui n'étaient pas toutes des savantes comme Lucrèce Borgia, tenaient fort à être chantées et « soupirées », dans une langue qu'elles pussent comprendre. Le Bernbe, qui était alors l'arbitre du goût, contribua beaucoup, bien qu'il maniât le latin mieux que personne, à remettre la langue vulgaire en honneur. Quand il vint à Ferrare, on y admira fort l'élégance de ses rimes ; il y composa ensuite

(1) Mentre ch' io canto, o Dio Redentorc,

Veggio Tltalia tutta afiamma e foco, Per questi Galli che con grau f urore Yengono per ruiriar non so che loco.

Ferô vi lascio in questo vano amore...

410 LA EENAISSANCE.

ses dialogues et ses contes réunis sous le titre des Asolani. Les poètes suivirent le mouvement, entre autres Ercole Strozzi, qui avait courtisé d'abord les muses latines. Les femmes étaient pour le Bembe, homme d'Église et amoureux, deux titres pour elles, et l'Arioste inclina aussi vers le pur et^doux idiome italien, que Pietro Bembo avait remis en lumière,. en montrant par l'exemple ce qu'il devait être, et en le tirant de l'usage vulgaire et grossier :

Pietro Bembo, che il puro e dolce idioma nostro, Levato fuor dal vol gare suo tetro, Quai' esser dee, ci ha col suo esempio mostro.

On lit partout que le Bembe donna au poète de Ferrare le singulier conseil d'écrire le «: Roland s> en latin ; cela est vrai, mais avant de s'insurger contre l'opinion du cardinal, il faudrait entendre ses raisons. Il dit à l'Arioste : « Vous êtes plus apte à écrire en latin qu'en vulgaire, et vous vous montrerez plus grand dans cette langue-là qu'en celle-ci. » Le Bembe n'avait pas tort en 1503 : les trois quarts des questions littéraires sont des questions de date. Jusque-là, en effet, messire Ludovic avait donné des vers latins assez bons, mais ses compositions en italien étaient médiocres. Voilà ce qu'il faut savoir avant de crier sur les toits que le Bembe était un pédant. L'Arioste répondit qu'il aimait mieux être un des premiers parmi les poètes italiens qu'à peine le second parmi les latins, ajoutant qu'il savait bien lui-même où penchait son génie. Réponse excellente, mais, en thèse générale, le Bembe était lui-même de cet avis. Il conseillait à Strozzi d'écrire en toscan, parce que cette langue n'était pas riche encore et pleine d'écrivains ; en s'y adonnant on

pouvait espérer le succès acquis aux novateurs, à ceux qui trouvent une veine nouvelle et bonne. Tandis que si on voulait écrire en latin, on risquait de s'attirer le reproche adressé aux latins qui écrivaient en grec, c'est-àdire de porter « du bois à la forêt, » ou de l'eau à la mer.

L'Arioste ne trouva pas son sujet du premier coup ; il essaya d'abord un poème en terzines à Thonneur de la maison d'Esté. Mais la maison d'Esté ne suffisait pas pour soutenir l'intérêt dans une œuvre de longue haleine ; quant à la terzine, ce mètre de la « Divine Comédie » que notre poète, en l'adoptant pour ses satires épistolaires, avait su mettre au pas ou au petit trot, lui imposant l'allure familière de la causerie, ce mètre n'avait pas la souplesse et l'ampleur nécessaires au style narratif. L'octave, encore qu'un peu lyrique, valait mieux : Pulci et Boiardo l'avaient compris, du reste. L'Arioste se mit donc à suivre Boiardo et lui prit non seulement sa strophe, mais son sujet ; il continua le « Eoland amoureux » qui, après avoir rempli soixante-dix-neuf chants, était encore bien loin d'avoir fini sa carrière. La matière, dans les deux ouvrages, est donc la même ; il y a un poème, la lutte entre Charlemagne et Agramant, entre le christianisme et le mahométisme ; il y a deux romans : celui de Roland et d'Angélique, celui de Roger et de Bradamante ; il y a les mêmes procédés de composition, de disposition, de narration, le même système d'entrelacer des aventures, de les lâcher et de les reprendre ; la même attitude de l'auteur en face de son œuvre et de son public.

Y a-t-il la même idée et le même esprit ? On le conteste à présent (1); on cherche des dessous chez l'A-

(1) Ugo Canello, op. cit.

rioste : on prétend qu'il se proposait un but moral, la flétrissure de l'amour et l'apothéose du mariage ; on veut encore lui assigner un rôle politique et l'enrôler parmi les Gibelins. L'épopée carolingienne, nous dit-on, a toujours été en faveur aux époques où il s'agissait de fortifier l'autorité royale : elle s'était formée en France entre l'établissement des mérovingiens et l'avènement des capétiens; elle y fleurit sous Philippe-Auguste, elle se répandit en Europe et spécialement dans la haute Italie au moment où elle y pouvait seconder les prétentions des empereurs ; elle vint en Toscane appuyer la réaction antiguelfe ; elle remonta dans le nord pour y exalter Charlemagne au profit de Charles-Quint. La critique a poussé l'ingéniosité jusqu'à relever une certaine analogie entre l'œuvre de Charles-Quint et celle de l'Arioste. L'œuvre du poète est un composé d'épopée, de romans et de nouvelles, un amas d'aventures accrochées à d'autres aventures, se développant d'une façon incertaine et bizarre sur une surface frivole, tandis que le sérieux, le tragique même est au fond. Telle est la composition politique de l'Italie et de l'Europe opérée par Charles-Quint. On y entrevoit de même une vaste unité, mais mal assurée dans l'ensemble et dans les détails , c'est-à-dire dans les Etats particuliers qui en dépendent : le nouveau grand Etat avec la base royale en Espagne, avec la base impériale en Allemagne et une base mixte en Italie, est là comme en suspens, incertain sur sa nature, flottant entre son caractère germanique et son caractère néo-latin ; tout paraît morcelé en petits Etats et en gouvernements à moitié iibres qui veulent et peuvent, à la première occasion, se détacher du grand corps comme des épisodes. Cet État a des apparences bizarres ; à pre-

L'AEIOSTE. 413

mière vue, on le prendrait pour la création fantasque d'un homme trop puissant et capricieux qui se serait amusé à défaire et à recomposer l'Europe, de même que l'Arioste cassait en morceaux, pour le reconstruire après, l'édifice légendaire des contes européens. Mais en le regardant au fond, dans ses raisons les plus intimes, cet État se montre comme l'œuvre prévoyante des plus énergiques volontés du temps, collaborant à sauver l'Italie et l'Europe d'une nouvelle barbarie qui la menaçait, de l'invasion ottomane. Telle est l'importance que la jeune critique attribue au poème de l'Homère ferrarais.

Tout cela est fort ingénieux; encore ne faut-il pas contraindre les oiseaux à porter des pierres. D'autres, plus artistes (1), ont soutenu l'opinion contraire, le parfait désintéressement, la superbe insouciance du poète ailé. L'Arioste « n'a rien à affirmer, rien à nier. Il trouve le terrain déjà déblayé par d'autres (Pulci, Boiardo, etc.), sans avoir mis la main à l'œuvre. Il n'est pas croyant et n'est pas sceptique, il est indifférent. Le monde au milieu duquel il se forme, destitué de toute noblesse, de toute générosité, sans religion, sans patrie, sans moralité, n'a pour lui qu'un intérêt bien médiocre. Bonne pâte d'homme, avec des instincts généreux et libres, serviteur non frémissant et rebelle, mais patient et dépiteux, il remplit dans la vie le rôle qui lui est assigné par sa misère avec fidélité, avec intelligence, mais sans enthousiasme et sans participation intérieure. On l'appelait distrait. Mais la vie était pour lui une distraction, un ac-

(1) Notamment De Sanctis, dans sa Storia délia letteratura ila* liana.

cessoire ; son occupation était l'art. Allez le voir cet homme des classes moyennes, ce bourgeois, comme presque tous les gens de lettres de son temps, aisément agacé, malgré sa bonté, sa tranquillité naturelle, qui ne sait ni souffrir ni secouer la servitude et qui, tout rapetissé, retiré en lui-même par ses contrariétés et par ses misères, se fait souvent moquer pour ses colères et pour ses distractions, regardez-le quand il rêve et compose. Son regard s'illumine, son visage est inspiré; on y sent un dieu. Là, sur ce front, vit toujours ce qui en Italie est encore vivant, l'artiste. »

Continuons en abrégeant; De Sanctis est bon à suivre. Ce monde de la chevalerie, déjà si éloigné, n'existait plus que dans l'imagination, à l'état de conte et de légende ; le peu qu'en avaient gardé les cours était de la courtoisie, rien de plus. Il y avait bien un code de l'honneur et de l'amour, mais qui n'empêchait ni la fortune des César Borgia ni les théories des Machiavel ; cet amour et cet honneur demeuraient à la surface, dans les manières par exemple, et dans les élégances de la vie de salon : le Cortegiano de Castiglione montre fort bien ce qu'il y faut, ce qu'il y manque. La courtoisie n'était pas la chevalerie, ce n'en était que la fleur. Dans la chevalerie même, on ne voyait que des fictions ; elle intéressait moins par son idéal que par la nouveauté, la variété, l'étrangeté des aventures. Les jongleurs (chante-histoires) qui les propageaient n'avaient d'autre souci que d'amuser, d'intriguer leurpublic et de le tenir en haleine ; de là ces procédés de narration, ces suspensions, ces reprises que tous les conteurs ont adoptées, y compris Alexandre Dumas. A ce propos, nous avons une opinion inédite à mettre en circulation, celle de Gustave Doré, qui a si bien illustré le poème de l'A-

rioste. — « Le Roland furieux » disait-il, ne m'a pas pris , comme « Don Quichotte », par exemple. Je l'ai peutêtre lu quarante fois pour mes images et j'y ai trouvé du pittoresque à foison. Mais il y a trop de monde, et cette façon de quitter les uns, au moment intéressant, pour aller aux autres, m'agace à la longue et me laisse froid. Il est vrai que je n'ai vu que des traductions, je n'ai pas entendu la musique. »

Le siècle n'était donc pas chevaleresque, ni messire Ludovic dont la personne provoquait plutôt l'hilarité. Quand il se mit à continuer l'œuvre de Boiardo, il était comme un peintre qui dessine indifféremment une sainte, une nymphe ou une fée, pourvu qu'il la dessine bien. Beaucoup de gens ont demandé : quel fut le but de l'Arioste ? Aucun autre que celui-ci : dépeindre et représenter le monde chevaleresque ; il chante les dames et les chevaliers. On a cherché l'unité du poème dans la guerre entre Charlemagne et Agramant : singulière unité que celle d'une action continuellement envahie, étouffée sous les épisodes ! L'unité d'ailleurs est un mot conventionnel qui nous est venu d'Aristote et d'Horace, et il serait absurde de l'appliquer au monde où vécut Roland. Le trait essentiel de ce monde est précisément l'initiative individuelle, le manque de sérieux, d'ordre, de persistance dans une action unique et principale, si bien que les actions sont appelées des aventures et que les chevaliers se disent errants. Se détacher du centre et aller au hasard, voilà la continuelle occupation de ces preux sans discipline. Organiser ce monde d'après « les préceptes du genre », ce serait vouloir le fausser. Ici le désordre est ordre. Il n'y a d'unité que dans l'art. Au-dessus de cette anarchie chevaleresque, plane un esprit serein, harmo-

nieux, qui mène les intrigues, les emmêle et les débrouille à son gré, chatouille la curiosité sans fatiguer l'attentiou, sait éviter, dans toute cette variété, dans toute cette spontanéité de mouvements, l'embarras et la cohue, ramène devant vous à l'improviste des personnages et des événements que Vous croyiez oubliés de lui; rassemble enfin quand il veut tous les fils dispersés parmi cet inextricable désordre ; seul tranquille et souriant dans le conflit et le tumulte de tant d'éléments entre-choqués.

Yoilà déjà des qualités de composition qui montrent le grand artiste. Ajoutons que le poète ne s'immisce en rien dans son récit : il est le spectateur qui jouit à la vue de ce monde, comme si ce n'était pas son monde à lui, le produit de son imagination. De là cette parfaite objectivité, cette clarté qu'on a souvent appelée homérique. Ici l'art touche à la perfection ; l'Arioste est regardé comme le prince des artistes italiens. Ce qu'il peint, il le voit; ce n'est pas son impression qu'il décrit, c'est la chose vue. En quoi il demeure inimitable parce qu'il n'a pas de manière ; il s'oublie en ■ face de l'objet qu'il montre et n'affecte point un regard propre et personnel. Au contraire, il a une parfaite bonhomie, l'art de conter « à la bonne », comme les faits se présentent, sans y mettre du sien. Il a un génie ce poreux » qui reçoit et rend les choses dans leur évidence et leur distinction, sans qu'elles y trouvent rien qui les arrête ou les altère. Aussi ce génie se transforme-t-il de mille manières, selon la diverse nature des objets, non selon sa propre humeur. Avec la même facilité, la même sûreté, naissent l'héroïque, le tragique, le comique, l'idyllique, le licencieux, comme des qualités naturelles des choses , non de l'esprit qui les met en, vue et en mouvement. — Les objets sont pris

sur le fait , en action , avec tous les accessoires essentiels également en action ; les descriptions sont rares et sobres, les caractères et les paysages à peine ébauchés, parce que les caractères et les paysages, c'est l'homme et la nature immobiles ; les entre-deux, les liaisons, les circonstances aisément intelligibles, les antécédents, tout cela est ébauché d'un trait de crayon : l'action est attachée au moment dramatique et poussée en avant à pleines voiles. Jamais on ne s'ensable et jamais on ne dévie, il n'y a ni écueils ni obstacles ; on est sur une eau limpide qui coule et court. L'effet est celui que peut vous donner un monde de pure imagination où le poète n'intervient qu'en artiste et qui est sans rapport avec ses sentiments et avec ses passions. On éprouve à le suivre une vive curiosité, toujours éveillée et accompagnée souvent d'une satisfaction tranquille : celle d'un homme qui sait qu'il rêve et tient les yeux mi-clos, plongé dans une vision fantastique ; le rêve lui plaît sans rien dire à son intelligence : c'est une oisiveté de l'imagination. Vous voyez passer une houle d'images si vives et si claires, si naturelles et si expressives, qu'elles vous tirent à elles et vous gardent sans vous permettre aucune distraction : elles vous arrivent portées par des ondes sonores, entre des murmures et des couleurs qui réjouissent les yeux et sonnent délicieusement à l'oreille. Ce inonde est votre songe, ou pour prendre le langage de cette poésie, c'est votre château enchanté, votre féerie flottant dans une brume d'or... Aucune ombre du réel, aucun spectre du présent, aucune voix profonde sortant du cerveau ou du cœur ne vient troubler .cette fête de la fantaisie. Nous sommes dans le royaume de l'art pur. Le poète tourne le dos à l'Italie, au siècle, au réel, au présent et navigue, comme Dante, sur des eaux lointaines : puis t. i. 27

au retour de son long voyage, il s'entoure de poètes, d'artistes, vraie image de l'Italie d'alors, mère des arts et des lettres, et il leur présente son Roland. Seulement Dante traînait derrière lui toute la terre ; la patrie le poursuivait, le persécutait jusqu'au paradis. L'Arioste se promène la tête libre et le cœur léger, comme un peintre en course d'études. Ce qui fait battre son pouls et trembler sa main, c'est l'unique souci de bien peindre et de rendre exactement sur la toile ce qu'il voit si bien au dedans de lui. Et il touche, retouche, inquiet, mécontent jusqu'à la mort : quand on a quelque chose à réaliser, on n'est jamais tranquille. Ce que doit réaliser l'Arioste, ce n'est pas une pensée , un événement quelconque ; le monde chevaleresque où il s'ébat en dehors de l'histoire, est un pur produit de son imagination. Ce qu'il y doit réaliser, c'est la forme, la pure forme, l'art pur, le rêve de ce siècle et de cette société, la joie de la Renaissance. — Telle est, dans ses principaux traits, l'opinion de De Sanctis.

Qu'était-ce donc que cet art pur ? — C'était, pour le dire en deux mots, l'imitation géniale de l'antiquité, l'adaptation des beautés antiques aux sujets modernes. Ne l'oublions pas, le poète avait débuté par des vers latins, savait par cœur son Virgile, son Horace, son Catulle et beaucoup d'autres encore , même Stace ; il avait à sa disposition toute la matière carolingienne et bretonne (notamment Guiron le courtois, qui lui a beaucoup servi). Voici donc ce qu'il voulut faire et ce qu'il fit magistralement : mettre tout ce monde en pièces et avec les morceaux reconstruire un monument pareil aux dômes qui s'élevaient à Rome, à Florence, à Milan, arrondir l'ogive en arcade, exhausser les piliers en colonnes, les coiffer de chapiteaux grecs, substituer aux flèches aiguës la cou-

j/arioste. 419

pôle du Panthéon, peupler la cathédrale de marbres, la tapisser de toiles, y introduire Achille, Enée, Hélène Ariane, Euryale et Nisus, toutes les figures de l'ancienne poésie en habit de dames et de chevaliers, tous les anciens dieux rajeunis au gré de la mythologie nouvelle. Vous diriez aveo M. Carducci qu' « il se plaisait à voir tumultuer dans le monde fantastique de sa création un peuple d'empereurs, de rois, de guerriers, de dames, de géants, de nains, de monstres, d'esprits, de magiciens, de fées, pour les tirer derrière lui, ensorcelés par la lyre orphique, et les attelant à son char, les brider avec les rênes d'or de l'Apollon païen ». Artiste dans la forme, dans la phrase, dans le vers, toutes les beautés qu'il trouvait chez ses auteurs, il se les attribuait, les faisait siennes, les enchâssait dans sa mosaïque. Était-ce impuissance d'invention ? Nullement. Ainsi faisaient tous les artistes de son temps, ainsi les maîtres de la Eenaissance anglaise et de la Renaissance française (Shakespeare, Molière, la Fontaine en tête) ; ainsi , près de nous , les plus aimés : André Chénier, Alfred de Musset, etc. Tout ce qu'il emprunte est si bien fondu dans l'œuvre de l'Italien, que c'est à lui, c'est de lui, c'est lui-même.

Il sut en imitant rester inimitable :

Ce lieu commun, appliqué à tant de poètes, ne convient à aucun mieux qu'à lui. On ne lui reprendra jamais ce qu'il a pris à d'autres, parce qu'il faudrait lui ravir non seulement la matière, mais l'art, et l'art ne se vole pas. Voilà pourquoi il est plus difficile à traduire que Dante. Il n'a pas de ces saillies et de ces reliefs où l'on s'accroche aisément; sa période unie sans platitude, abondante sans diffusion, nonchalante sans mollesse, cette liberté

cette légèreté suprême, ce charme dans la beauté, c'est le comble de l'art : c'est du Raphaël. Voici uue image qu'il a prise à Catulle :

Ut flos in septis secretis nascitur hortis, etc.

La verginella è simile alla rosa

Ch' in bel giardin sulla nativa spina,

Mentre sola e.sicura si riposa,

Né greggi ne pastor se le avvicina :

L' aura soave e 1' alba rugiadosa,

L'acqua, la terra a suo f avor s' inchina,

Giovani vaghi e donne innamorate

Amano averne e seni e tempie ornate .

Ma non si tosto dal matemo stelo Rimossa viene. e dal suo ceppo verde , Che quauto avea dagli uomini e dal cielo Favor, grazia e bellezza, tutto perde.

La vergine che il fior di che più zelo Che de' begli occhi e délia vita aver de. Lascia altrui côrre, il pregio ch' avea inanti Perde nel cor di tutti gli altri amanti ( 1 ).

(1) La jeune vierge est semblable à la rose

Qui, sur la tige où, pure, elle est éclose, Vit seule, en paix, heureuse entre les fleurs. Loin du berger, loin du troupeau vorace. Le vent léger la berce, l'aube en pleurs La baigne et tout est soumis à sa grâce : Les amoureux charmés tendent la main Pour en orner leurs cheveux et leur sein.

Mais, en brisant la tige maternelle, Qu'on l'en détache, — alors tout passe en elle : Bçauté, faveur des hommes et des cieux. La vierge ainsi, quand la fleur est ravie Qu'elle devait aimer plus que ses yeux, 'Qu'elle devait garder mieux que sa vie,

l'arioste. 421

C'est la forme définitive ; ce que l'Arioste a emprunté à Catulle, on ne l'imitera plus (1), on ne le traduira que mal. Virgile disait à ceux qui lui reprochaient d'imiter : « Il est plus facile de prendre à Hercule sa massue qu'à Homère un seul vers. » Par la même raison, on ne refera jamais le « Roland » de l'Arioste. Cet artiste suprême était un ouvrier très laborieux ; nul mieux que lui n'est arrivé à la parfaite facilité par un travail énorme. On conserve à Ferrare quelques-uns de ses manuscrits ; ils sont étonnamment raturés. On sait qu'il demandait conseil à tout le monde, non seulement au Bembe, à Molza, à Xavagero, aux experts et aux illustres, mais au moindre

Perd à la fois tous les enchantements Qui la rendaient chère aux autres amants.

(1) Le Tasse a pourtant voulu y revenir, mais il y a mis des fioritures: le charme naïf de l'image disparaît sous l'ornement :

Deh ! mira, egli cantô, spuntar la rosa Del verde suo modesta e verginella, Che mezzo aperta ancora, e mezzo ascosa, Quantosi mostra men, tanto è piùbella.

Ecco poi nudo il sen già baldanzosa Dispiega ; ecco poi langue e non par quella, Quella non par che desiata avanti Fu da mille donzelle e mille amanti.

Cosi trapassa al trapassar d' un giorno Délia vita mortale il flore e il verde ; Ne, perché faccia indietro april ritorno, Si rinfiora ella mai, ne si rinverde.

Cogliam la rosa in sul mattino adorno Di questo di, che tosto il seren perde ; Cogliam d' amor la rosa, amiamo or quando Esser si puote riamato amando.

visiteur qui entrait dans sa maison. Il polit et repolit son poème toute sa vie. Quelle fraîcheur cependant, qu'elle fougue et quelle spontanéité dans cette œuvre immense ! C'est que chez lui l'artiste entraînait l'homme : encore un point sur lequel on n'a pas assez appuyé. L'homme était de son temps : messire Ludovic, un spectateur bourgeois, indifférent, gouailleur, amuseur de cour, qui a l'air de se demander à lui-même (jamais le cardinal n'a pu lui dire cela) : ce Où diantre as-tu pris toutes ces calembredaines ? » Mais l'artiste est sérieux, convaincu, se laisse prendre, devient la dupe de l'illusion qu'il produit : de là tant de grands morceaux si souvent cités et pleins de souffle épique. Voltaire a trouvé en lui de l'Homère et aussi du don Quichotte : cette opinion , souvent reproduite, doit être abandonnée définitivement. Cervantes est un satirique et un moraliste : il a un but évident : la critique des romans de chevalerie ; ceux qui contestent le fait n'ont pas lu son chef-d'œuvre, ou, après l'avoir lu, l'ont refermé pour écrire, non pas dessus, mais à côté. Certes, Cervantes s'est épris du héros qu'il avait poussé jusqu'à la folie : il lui a donné la grandesse de l'esprit, la chevalerie du cœur ; il en a fait le Cid des Petites-Maisons. Don Quichotte est bien tel que l'a décrit Paul de Saint-Victor : plus il recule dans le passé, plus il devient sympathique et grave. Il nous émeut en nous faisant rire ; son seul tort est d'être né trois siècles trop tard. Resté seul sur la scène déserte, dans sa panoplie démodée, il s'obstine à poursuivre un rôle sans réplique et s'escrime dans le vide contre des fantômes. C'est un vieil enfant grandiose et candide : si ses aventures sont apocryphes, son intrépidité est réelle ; si le danger le mystifie, ce n'est pas sa faute. Sa folie n'est d'ailleurs qu'une monomanie ;

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une seule fêlure héroïque, comme l'entaille d'un glaive, entame son cerveau. Puis sa folie tombe et il meurt : il rend sa grande âme à la Raison qui lui revient sous les traits sévères de la mort, comme il rendrait son épée à un ennemi victorieux.

Tout cela est fort bien vu et fort bien dit par Saint- Victor, il n'en est pas moins vrai que le livre de Cervantes est une satire littéraire et morale, tandis que le poème de l'Arioste n'a pas de but et n'a rien voulu prouver, sinon que la maison d'Esté eut des ancêtres bien étonnants, ce qui nous importe peu. Don Quichotte est fou parce qu'il veut faire de la chevalerie ; Roland le devient parce qu'il cesse d'en faire et se laisse égarer par l'amour. A peine, guéri de sa longue erreur, de sa douloureuse ivresse (1),

Il redevient Roland le chevalier, Et, méprisant son indigne maîtresse.

Il reprendra tout ce qu'il a perdu :

Roland, l'ancien Roland nous est rendu I

L'Arioste (sauf en deux ou trois contes qui sont des hors-d'œuvre et qu'on peut biffer sans inconvénient) ne raille pas, il s'amuse et de temps en temps il s'oublie, s'échauffe, s'enflamme, se laisse entraîner vers la chevalerie qu'il n'attaque pas, qu'il adore au contraire ; il devient

(1) Poi che fu a l'esser primo ritornato

Orlando più che mai saggio e virile. D' amor sitrovô insieme liberato:

Si che colei che si bella e gentile Gli parve dianzi e ch' avea tanto amato. Non stima più, se non per cosa vile ! Ogni suo studio, ogni disio rivolse A racquistar quauto già Amor gli toise.

lui-même un don Quichotte entraîné, convaincu, d'une équité suprême et d'une témérité superbe ; il croit, comme on dit aujourd'hui, que c'est arrivé. Puis, l'émotion passée, il rentre en lui-même et, loin de narguer la chevalerie, il a l'air de soupirer avec le fin sourire de son temps : « Si ce n'est pas arrivé, c'est dommage ! » Il ne faut donc plus chercher ici la satire de Cervantes.

Y faut-il chercher la poésie d'Homère? C'est là une grave question qui a coûté beaucoup d'encre à la procession inutile et nuisible des théoriciens. Ils se sont demandé si le « Roland furieux » était une épopée? — Cela nous inquiète assez peu, mais les raisonneurs, qui ont du temps à perdre, tiennent à formuler des définitions, récréation qui serait inoffensive s'il n'y avait pas des badauds qui les écoutent et travaillent d'après eux. De là cette idée singulière qu'on produit de la poésie avec des recettes ; de là les rhétoriques, les arts poétiques, les préceptes du genre, les règles enfin (celle des trois unités, par exemple) qui empoisonnaient les écoles et emprisonnaient les talents.

L'un de ces esthéticiens qui n'est pas sans mérite et sans érudition, qui eut même des idées dont plusieurs ne sont pas extravagantes, donna un jour dans un gros livre très impérieux, écrit en style de décrets, une si étroite définition de l'épopée que deux poèmes seuls y pouvaient entrer, « l'Iliade », et les Nibelungen, le premier en marbre grec, le second en granit allemand. Quant à l'Arioste, au dire de l'esthéticien, ce n'était qu'un erotique.

A quoi, un critique fort avisé (1) répondit avec beaucoup de verve, en démontrant que si le Furioso n'est

(1) VICTOR Cherbuliez. Revue germanique, 18(J0.

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pas construit sur le plan de 1' « Iliade », c'est que la nature même du sujet ne l'a pas voulu. L'homme féodal, après avoir payé ses redevances à son souverain, s'appartenait à lui-même. Aussi le chevalier des romans du Moyen-Age ne s'abdique-t-il jamais entièrement.

Sa tâche accomplie, il lui est permis de penser à lui, de courir des aventures pour son propre compte ; après avoir combattu pour le Christ et pour Charles, il combat pour son honneur ou pour sa dame; un affront à laver clans le sang de l'offenseur, une vengeance à tirer d'un rival, un forfait à punir, un ravisseur à poursuivre ou simplement le désir de s'illustrer par des exploits, l'amour des périls, la soif des aventures, voilà de quoi le mener au bout du monde. Souvent même la curiosité suffit, cette curiosité si vive de l'homme du Moyen- Age, et cet amour du merveilleux et des pays lointains qui se mêlait dans le cœur des croisés à l'enthousiasme religieux. Heureux ces curieux bardés de fer s'ils rencontrent en chemin l'hippogriffe et si, montés sur son dos, ils peuvent s'élancer d'un saut aux grandes Indes ou à la Chine ! Ne nous étonnons pas que les épisodes tiennent tant de place dans le poème de PArioste ; ils lui étaient imposés par son sujet. Le« Roland furieux » n'est pas plus épisodique que l'histoire des croisades. A peine arrivés en terre sainte , — s'ils y arrivent, — les rudes enfants du Moyen-Age se dispersent dans tous les sens, emportés les uns par leurs convoitises, les autres par l'inquiétude de leur humeur vagabonde. Et c'est une affaire que de leur rappeler qu'ils ont franchi la mer pour délivrer le saint sépulcre ; ils l'oublient sans cesse, les passions qui agitent leur cœur couvrent de leur bruit tumultueux la voix qui sort d'un tombeau vide.

Tels sont aussi les guerriers de l'Arioste, et le poète est bien forcé de laisser par moments cette race indocile courir le monde à la poursuite de l'inconnu. Mais a-t-on assez admiré avec quelle adresse il a su rattacher toutes les actions incidentes au motif principal de son œuvre? Que de calcul dans cet apparent désordre ! Quelle logique cachée dans ce jeu capricieux de la plus brillante de toutes les imaginations ! A chaque instant cette muse fantasque s'échappe par la tangente ; mais ne craignez pas qu'elle s'égare, qu'elle se perde dans le vide ! Ses odyssées les plus aventureuses aboutissent. Laissez Astolphe monter à la lune, il en rapportera la fiole qui doit guérir Roland

et sauver la chrétienté. Ah ! sans doute on craint quelquefois que cette imagination si riche ne soit pas maîtresse d'elle-même ; mais on a bientôt de quoi se rassurer...

Le poème de l'Arioste est une vaste symphonie exécutée par un orchestre immense. Par moments les violons et les cuivres se taisent, on n'entend plus que le frémissement léger des cordes d'une guitare où se promène une main nonchalante ; un flageolet lui répond, et le soupir langoureux d'un hautbois. Mais tout à coup retentit la fanfare des clairons , tout l'orchestre assoupi se réveille et il en sort un tourbillon d'harmonie qui monte jusqu'au ciel... L'Arioste est le plus grand harmoniste de la poésie moderne, l'Arioste est le Mozart de la poésie...

L'Arioste possédait la baguette de Percinet. Il lui suffit de frapper un coup et aussitôt, du nord, du midi, de l'Islande, des Orcades, du Cathay, du cercle même de la lune, qui par mer, qui par terre, qui chevauchant les nuées, tous ils accourent, ces chevaliers vagabonds, pour se ranger sous les drapeaux de leur empereur. Ce grand empereur, Charlemagne, est le centre vivant du poème et il rallie incessamment autour de lui les dispersions infinies de cette romantique épopée.

On pourrait objecter que le protagoniste ne paraît guère dans la pièce et n'y fait pas beaucoup parler de lui. Il n'en est pas moins vrai qu'au rebours de Pulci, et même de Boiardo, l'Arioste donne toujours au vieil empereur une attitude très grave et très noble. N'y eût-il que ce fait pour prouver le sérieux du poème, il mériterait toute l'attention des critiques et des esthéticiens. Arrêtons-nous sur cette considération, et appuyons-la par une citation bien caractéristique (1) :

Charle, attendant les luttes meurtrières, Avait partout ordonné des prières,

(1) Ed egli tra Baroni e Paladini

Principi ed Oratori, al maggior tempio

Et tout chrétien, comme font les moarauts. Communia. Charle donna l'exemple :

Suivi des preux, des sages et des grands . Il dit, joignant ses deux mains dans le temple : « Si j'ai failli, que mes torts, Dieu puissant, Ne tombent pas sur mon peuple innocent.

« Pour mes erreurs si tu veux qu'il pâtisse. Diffère au moins l'arrêt de ta justice ! Pour nous punir ne choisis pas, Seigneur. Nos ennemis, les tiens, les infidèles, Qui, réjouis de notre déshonneur Et nous croyant abrités sous tes ailes, Diront après que le peuple chrétien Périt, malgré son Dieu qui ne peut rien !

« Pour le péché d'un seul des milliers d'autres Déserteraient la foi de tes apôtres ; Bientôt Babel et ses temples maudits Se dresseraient dans ta Rome qui tombe...

Con molta religione alli divini

Atti intervenne, nedié agli altri esempio.

Con le man giunte, e gli occhi al ciel supini,

Disse : Signor, ben ch' io sia iniquo ed empio,

Non voglia tua bontà, per mio fallire,

Che' 1 tuo popol fedele abbia a patire.

E se gli è tuo voler ch' egli patisca,

E ch' abbia il nostro error degni supplici,

Almen la punizion si differisca,

Si, che per man non sia de' tuoi nemici ;

Chè quando lor d' uccider noi sortisca,

Che nome avemo pur d'esser tuo' amici .

I Pagani diran che nulla puoi,

Che périr lasci i partigiani tuoi.

E per un che ti sia fatto ribelle, Cento ti si faran per tutto il rnondo : Tal che la legge falsa di Babelle Caccierà la tua fede e porrà al fondo.

428 LA KENAISSANCE.

Seigneur, défends ton peuple ! Il a jadis Des chiens qui la souillaient purgé ta tombe ; Il a souvent de sa force entouré Ta sainte Eglise et son prêtre sacré.

(.( Je sais que nul ne peut par son mérite Laver sa faute et le mal qui t'irrite, Que nul ne peut espérer de pardon, Tant ici-bas notre âme est pécheresse ; Mais ton amour, mais ta grâce est un don Qui vient d'en haut, nous sauve et nous redresse, Et, connaissant ta pitié, notre foi, Seigneur, ne peut désespérer de toi. »

L'Arioste, comme la plupart des poètes de cour, crut bien faire en attaquant la Réforme ou plutôt l'Hérésie , mais après avoir lu cette prière de Charlemagne , ne croirait-on pas que le poète avait entendu la forte voix de Luther?

Difendi queste genti, che son quelle Che '1 tuo sepulcro hanno purgato e mondo Da' brutti cani, e la tua Santa Chiesa Con li Vicari tuoi spesso difesa.

So che i meriti nostri atti non sono Al satisf are il debito d' un' oncia ; Né dovemo sperar da te perdono, Se riguardiamo a nostra vita sconcia :

Ma se vi aggiugni di tua grazia il dono, Nostra ragion fia ragguagliata e concia; Ne del tuo ajuto disperar possiamo, Qualor di tua pietà ci ricordiamo.

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