I. Michel-Ange et Jules II
II. Michel-Ange et Léon X. — La cour de Rome : les bouffons et les humanistes. — La cour d'Urbin : Castiglione, Bibbiena. — Le Bembe et Sadolet. — Les poètes latins : Vida, Sannazar, Fracastor. Les macaronées. — Berni. — L'Arétin. — -François Ier et les artistes. — Louis Alamanni.
III. Charles-Quint et les lettrés. — L'Espagne italienne. — Commencement du drame espagnol : la « Célestine ».
IV. Commencement de la tragédie classique : la « Sophronisbe ». — Les comiques italiens et leurs imitateurs français. — La «comédie de l'art » en Italie et en France. — La « Mandragore » de Machiavel.
V. Les honnêtes gens. — Les veuves poètes. — Machiavel patriote et amoureux.
VI. Les deux renaissances : Michel-Ange et Raphaël. — Michel- Ange et Dante.
Fat-ce le siècle de Léon X ? Fut-ce le siècle de Jules II ? La critique, de nos jours, hésite entre ces deux papes : elle les compare, les mesure et les pèse, se demandant lecpiel a le plus fait pour les arts. Celui qui a le plus fait pour les arts fut Michel-Ange, sculpteur, peintre, architecte, poète, né sous Sixte IV et mort sous Pie IV, il
put voir treize papes s'asseoir l'un après l'autre sur le trône pontifical ; il survécut à ses aînés et à ses cadets : à Bramante, à Léonard, au Giorgion, à Raphaël, à André del Sarte, au Corrège et même à Jules Romain, élève de Raphaël ; il remplit de ses chefs-d'œuvre les églises de Florence et de Rome, les glorieuses chapelles du Vatican ; il construisit un Panthéon pour couronner la basilique de Saint- Pi erre et, sous une inspiration tardive, il écrivit des vers qu'on lit encore avec attendrissement. Sa longue vie dura jusqu'en 1564, l'année où naquit Shakespeare, où l'art émigra dans le nord.
Né en 1475, en même temps que Léon X, un an après l'Arioste, Michel- Ange enfant débuta entre Politien et Pic de la Mirandole, dans les jardins de Laurent de Médicis. Il y copia des antiques et peu après étudia l'anatomie dans un couvent ; en même temps, avec plus de passion que Machiavel, il écoutait prêcher Savonarole. En 1499, âgé de vingt-quatre ans, il avait déjà exposé à Rome son groupe douloureux de la Pietà. Deux ans après, à Florence, il attaquait un énorme bloc de marbre dont aucun sculpteur n'avait su rien tirer, et il en fit ce David géant {il Gigante) qui jusqu'à nos jours s'est tenu debout devant la porte du Palais- Vieux, comme en sentinelle. Quand cette statue « émerveilla la stupeur » (on ne trouvait pas alors cette expression trop bouffie) , Michel- Ange n'avait encore que vingt-six ans. Un seul artiste, son aîné d'un quart de siècle, pouvait lui disputer la palme : Léonard de Vinci, l'un des hommes les plus merveilleux de ce temps et> de tous les temps : peintre, sculpteur, orfèvre, ingénieur, mécanicien, naturaliste, aimant la musique et les chevaux, écrivain à ses heures et donnant en style précis de sages conseils aux peintres enfants, frutti
pitiori (1), mais artiste avant tout, maître du dessin, l'auteur de la « Cène » et de la « Joconde ». Le jeune Buonarroti osa lutter avec un pareil homme et opposa dans un concours le carton de la « G-uerre de Pise » au carton de la « Bataille d'Anghiari ». Ces deux œuvres ont disparu, mais
(1) Noi conosciamo chiarainente che la vista è délie veloci operagioni che siano e in un punto vede infinité forme ; niente dimeno non comprende se non una cosa per volta. Poniamo caso : tu, lettore, guardi in un occhiata tutta questa carta scritta, subito giudicherai quella esser piena di varie lettere ; ma non conoscerai in quel tempo chelettere siano, né che vogliano dire, onde ti bisognafare, a parola a parola, verso per verso, a voler aver notizia d'esse lettere. Ancora se vorrai montare ail' altezza d'un edificio, converratti sabre a grado a grado ; altrimenti fia impossibile pervenire alla sua altezza. E cosi dico a te che la natura ti volge a quest' arte. Se vuoi aver vera notizia délie forme délie cose, comincierai dalle particole di quelle ; e non andare alla seconda, se prima non hai bene nella memoria e nella pratica la prima. E se farai altrimenti. getterai via il tempo, o veramente allungherai assai lo studio. E ti ricordo che impari prima la diligenza che la prestezza.
(Nous savons clairement que la vue est une des opérations les plus véloces et qu'elle perçoit en un moment des formes infinies : cependant elle ne comprend qu'une chose à la fois. Par exemple : toi, lecteur, tu embrasses d'un coup d'œil tout ce papier écrit ; tu jugeras aussitôt qu'il est plein de lettres diverses, mais en ce peu de temps tu ne sauras pas quelles sont ces lettres et ce qu'elles veulent dire ; il te faut, pour en être informé, les parcourir ligne après ligne et mot après mot. Pareillement, si tu veux arriver au sommet d'un édifice, il te faudra monter l'escalier marche à marche, sans quoi il te sera impossible de parvenir jusqu'en haut. J'en dis autant à toi qu'un penchant naturel pousse à la peinture. Si tu veux avoir une vraie notion des formes des choses, tu commenceras par en étudier séparément chaque parcelle et tu n'iras pas à la seconde, si tu n'as pas exactement la première dans la mémoire et dans la main. Si tu fais autrement, tu perdras ton temps et véritablement tu allongeras beaucoup l'étude. Et je te rappelle d'apprendre plutôt la diligence (l'assiduité) que la célérité.)
lîenvenuto Cellini, qui vit la «Guerre de Pise », a déclaré que c'était le chef-d'œuvre de Michel- Ange.
Cependant, Rome avait pour pape un homme d'énergie et de volonté, Jules II, qui aimait la gloire. Il voulut l'auteur de David, il le prit de force et lui commanda son propre tombeau. Il fallait beaucoup de marbre, car l'œuvre devait être la plus colossale qu'on pût concevoir : quarante statues devaient s'y grouper, dont une seule fut achevée, et cette quarantième partie du groupe est le chefd'œuvre de la statuaire moderne, le « Moïse » qui est maintenant assis dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Pour trouver des marbres, le sculpteur était parti pour Carrare : ce fut alors qu'en se promenant au bord de la mer, et en admirant un énorme rocher qui commande toute la côte de Gênes à Livourne, il eut l'idée de sculpter ce pan de montagne. Ce ne fut qu'un projet, mais qui fait frémir. Les blocs de Carrare, embarqués sur la mer, remontèrent le Tibre et roulèrent sur la place Saint-Pierre qui en fut couverte. Jules II embrassa Michel -Ange : ces deux hommes s'entendaient tout en se disputant toujours. Le pape disait de l'artiste : « Il est terrible, on ne peut vivre avec lui, » mais il ne pouvait vivre sans lui. Il avait fait construire un pont-levis qui reliait son palais à l'atelier où il allait souvent surprendre son sculpteur pour parler avec lui, dit Condivi, comme il l'aurait fait avecun frère. Ils étaient tous deux très emportés et se fâchaient plus souvent qu'à leur tour. Un jour que le Saint-Père était occupé, Michel- Ange ne put arriver jusqu'à lui. Un valet lui barra le passage. — « Eh bien ! s'écria le sculpteur, dites au pape que, s'il veut me voir désonnais, il m'envoie chercher. » Là-dessus, sautant à cheval et partant au galop, il ne s'arrêta qu'au delà de la frontière.
On peut se figurer la colère du pape. Cinq courriers envoyés pour ramener le fugitif ne purent l'atteindre qu'en pays toscan. Ils firent les méchants ; Michel- Ange leur dit : « Partez ou je vous tue. » Ils s'adoucirent, mais ne purent obtenir de lui qu'une lettre au pape. Dans cette lettre, Michel-Ange faisait des excuses, mais déclarait nettement qu'ayant été traité comme un faquin pour pris de son affection et de ses services, il priait Sa Sainteté de choisir un autre sculpteur. Jules II, outré de colère, écrivit bref sur bref à Florence et finit par effrayer le pauvre Soderini. Ce gonfalonier disait au gréviste : ce Tu t'es conduit avec le pape comme n'aurait pas fait le roi de France ; tu comprends que nous ne pouvons pas pour tes beaux yeux soutenir une guerre contre Rome. Prépare-toi donc à partir. » L'artiste révolté répondit : « J'irai chez le Grand Turc. » Ce prince, en effet, voulait faire jeter un pont de Constantinople à Péra, et il avait songé à Michel- Ange. Il fallut la main de Dieu pour faire comprendre au lion blessé qu'il ne serait pas plus libre à Constantinople qu'à Rome.
Enfin Jules II étant entré à Bologne, l'épée à la main, comme on sait, Michel- Ange, vivement pressé par un cardinal, consentit à rentrer en grâce. Il partit avec une sorte de passeport de Soderini qui le recommandait comme un bon jeune homme dont on faisait tout ce qu'on voulait avec des caresses. « Il faut lui montrer de l'affection et du bon vouloir et il fera des miracles. » Ces phrases peignent l'homme et sont bonnes à retenir.
Le farouche pénitent alla donc à Bologne et fut conduit tout droit au pape qui était en train de dîner. Le premier regard de Jules II fut terrible : « C'est toi qui devais venir à moi, s'écria-t-il, et tu as attendu que nous te vinssions chercher. » Buonarroti, à genoux, mais frémissant, balbu-
tiait de fières excuses qui étaient des reproches. Il disait qu'il n'avait point agi par méchanceté, mais par indignation, n'ayant pu supporter le traitement qu'il avait reçu. Jules II se taisait, ne sachant trop que répondre ; un évêque vint à son secours : « Que Votre Sainteté lui pardonne, murmura ce prélat : le pauvre homme a péché par ignorance. Ces peintres sont tous ainsi. » Alors Jules II, qui avait besoin de se mettre en colère contre quelqu'un, s'abattit sur l'évêque. Il lui cria : « Tu dis des sottises que je ne dirais pas moi-même. C'est toi qui l'insultes, l'ignorant, c'est toi ! va-t-en au diable ! » Et il le frappa de sa canne, puis, comme le camail violet ne se hâtait pas de sortir, les domestiques le mirent à la porte à coups de poing. La colère était passée, et Jules II donna sa bénédiction à Michel- Ange. Tous les personnages nous plaisent dans cette scène, même le pauvre monsignor qui reçut les coups. Les nigauds sont souvent bons à quelque chose. Quelque temps après, Buonarroti, maître dans tous les arts, peignait les voûtes de la Sixtine. Il avait voulu tout faire de ses propres mains, même les échafauds nécessaires à son travail, et travaillait de l'aube au soir, portes closes, broyant son mortier, préparant ses couleurs, faisant le charpentier, le maçon, ne voulant voir personne, dormant la nuit tout habillé, sur ses échafauds. Mais le pape, très curieux, très impatient et d'une fougue fiévreuse, voulait voir et venait souvent frapper à la porte. Il retroussait sa robe et grimpait jusqu'à la plate-forme sur une échelle à chevilles, derrière l'artiste qui lui tendait la main. Un beau jour, il n'y tint plus et dit à Michel- Ange qui lui résistait en vain :'« C'est trop beau, il faut que tout le monde voie ! » Les échafauds furent enlevés le jour même, et, dès le lendemain, avant qu'on eût balayé la chapelle, le pape y entra
le premier ; il y dit la messe quelques heures après ; on laissa entrer le peuple et ce fut une immense acclamation, un véritable ouragan d'enthousiasme.
C'est ainsi que travaillaient ensemble ces deux hommes, le pape et l'artiste, qui passaient leur vie à se quereller. Jules II collaborait avec son intelligence supérieure ou du moins avec ce diable au corps qui était aussi une inspiration. Il donnait des conseils, voulait mettre un peu d'or aux tableaux de la voûte. Michel- Ange répondait : « Non ! Je ne veux pas que les hommes portent de l'or sur leurs vêtements. — Mais ma chapelle aura l'air bien pauvre. — Les hommes que j'ai peints là, répondait le vrai prêtre, étaient aussi de pauvres gens. »
Par malheur Léon X devint pape : c'était un homme de plaisir et d'esprit, assez fin, un peu rusé, lettré du reste et poli, qui encouragea les arts et sut occuper Raphaël. Mais on ne le lui a pas assez reproché, il fit perdre neuf années à Michel- Ange: et quelles années! Quand Léon monta sur le trône, le peintre de la Sixtine avait trente-huit ans. Il passa donc sans rien faire cette période de pleine fécondité où l'homme jeune encore et déjà mûr porte à la fois ses fleurs et ses fruits comme les orangers d'Italie. Léon, qui était Florentin et qui avait un faible pour Florence, voulut embellir sa ville et faire une façade à l'église de Saint-Laurent. Ce fut à ce travail qu'il destina Michel- Ange. L'artiste obéit à contre-cœur, parce qu'il aurait voulu achever le tombeau de Jules II : il partit pour Carrare afin de fouiller encore ces monta-
gnes de marbre que les Italiens émiettaienfc en statues et en monuments. Mais on dit au pape que Carrare avait une réputation usurpée, que c'était d'ailleurs uu pays étranger et qu'on trouvait d'aussi belles pierres en Toscane. Léon X ordonna donc à Michel- Ange de prendre des matériaux toscans ; il fallut obéir encore, entreprendre des travaux très longs, fouiller les carrières avec des peines infinies, frayer des chemins pour transporter les blocs au bord de la mer ; ils y sont encore. Quand Michel- Ange, après tant d'années perdues, revint à Florence, le pape ne songeait plus à Saint-Laurent, et la façade de cette église est encore à faire. Tel fut un des plus gros péchés de Léon X.
Ce pape a-t-il mérité de donner son nom à un siècle ? On l'a longtemps porté aux nues, on l'attaque aujourd'hui résolument ; les contemporains hésitaient. Le Florentin Veitori, qui vécut longtemps à Rome, a écrit sur lui : « Sa tête était d'une grosseur assez peu proportionnée au corps, toujours plein de catarrhe, et il ne pouvait se dire tout à fait réglé dans le vivre, parce que tantôt il jeûnait trop, tantôt il excédait... Plus il commit de fautes, plus en répara la fortune qui, même dans la conjuration des cardinaux, lui fournit le moyen de renouveler le collège, en le remplissant de ses amis. Il ne voulait pas d'ennuis et pourtant s'en attira beaucoup par le continuel désir qu'il avait de pousser les siens ; mais la fortune, en le favorisant sans cesse, le délivra encore de ce souci, en lui enlevant son neveu, outre son frère (1). » En somme, fut-il plus à louer
(1) Il suo capo era di una grossezza assai poco proporzionata al corpo, sempre pieno di catarro, e neppure poteva egli dirsi regolato ael vivere, perché a volta digiunava troppo, a volta invece eccedeva.
qu'à blâmer ? Francesco Vettori, le « compère » de Machiavel, ne se prononce pas, ni Guichardin qui trouve du bien et du mal dans la conduite du pape, « plus prudent et beaucoup moins bon qu'on ne l'avait espéré. » Les ambassadeurs vénitiens, gens d'affaires très avisés, tout à fait pratiques, et dont les « Relations », publiées de nos jours, entrent dans les menus détails, disent de Léon X en 1517 : « Ce pape a quarante-deux ans accomplis le 11 décembre... C'est un homme de bien et très libéral, et il ne voudrait pas se donner de peine... Quand on le fit pape, il dit à Julien, son frère : Jouissons de la papauté, puisque Dieu nous en a doté. Si bien que le pape ne voudrait ni guerre ni fatigue, mais les siens lui donnent du tracas (1)... Le cardinal Sangiorgio dit à notre orateur que le pape Jules donnait pour sa table quatre mille ducats par mois environ, mais celui-ci en veut huit ou neuf. La raison en est qu'il vient ici beaucoup de Florentins qui se disent parents du pape et qui vont manger chez lui... Le pape est amateur de lettres, docte en humanités et en droit canon, et surtout musicien excellent : quand il chante avec quelqu'un, il lui fait donner cent
Ebbe nella sua vita moite vicende, ma gli ultimi otto anni furono davvero fortunatissimi, cosi pel suo ritorno a Firenze, corne per la elezione e durante tutto il papato. nel quale quanti più errori fece, a tanti più rimedio la fortuna, che anche nella congiura dei cardinali gli dette modo di rinnovare il collegio, empiendolo di suoi amici. Non voleva noie, eppure se ne procurô moite, pel continuo desiderio d'ingrandire i suoi, ma la fortuna, per favorirlo sempre, lo liberù anche da questo pensiero, levandogli oltre al fratello il nipote.
(1) Quando fu fatto papa, diceva a Giuliano suo fratello : Godiamociin pace il papato, poiche Dio ce 1' a dato. Sicchèil papato non Torria nù guerra ne fatica, ma questi suoi lo intrigano.
Relazione di Marino Giorgi.
ducats et plus... les vacauces et bénéfices lui rapportent... huit mille ducats par mois, et il les dépense en cadeaux et aux cartes, où il s'amuse fort. » Un témoin beaucoup moins lu, François Bonivard, le prieur" de Saint- Victor, celui qui devait être le prisonnier de Chillon, fit un voyage à Eome en 1518 et nous a rapporté sur le Saint-Père d'alors des impressions presque inédites : « Il était savant en lettres grecques et latines, en ce institué par le Politien et davantage bon musicien, en laquelle art il se délectoit démesurément. A la reste bel personnage de corps, mais de visage fort laid et difforme, car il l'avoit plutôt gros par enflure que par chair ni graisse, et d'un œil ne voyoit goutte, et de l'autre fort peu, sinon par le bénéfice d'une lunette de béril appelée en italien un ochial, mais avec iceluy il y voyoit plus loin que homme de sa cour. » Suit une anecdote qu'on peut citer ne fût-ce que pour montrer la plume de Bonivard, un des écrivains du temps ; il suffira de rajeunir son orthographe :
« Si ne faut pas oublier un bon rencontre que lui firent une fois certains coquins stroppiats (estropiés) lui parlant de son aveuglerie. Une fois, ainsi qu'il s'alloit jouer à la Malliana, les coquins en advertis se mirent par où il devoit passer en rang ; les uns étoient manchots, les autres boiteux, les uns phtisiques, les autres hydropiques et n'y avoit qu'un aveugle qui étoit le dernier de la bande. Le pape passant, tous ces ragots commencent à crier : Padre santo, por l'honor diDio daiii noi V elemosina (c'est presque de l'italien ; Bonivard savait à peu près toutes les langues). Le pape leur fit donner à chacun un baïoc, et à l'aveugle autant ; lors il (l'aveugle) demanda à sa guide (à la personne qui le guidait) ce que le pape lui avoit donné." Il (le guide) répondit : un baïoc. Lors l'aveugle de
récrier : Ha , padre sancto,non me dasitti ma un baïoc a mi chisonpur!... (Ah! saint père, vous ne me donnez qu'un baïoc, à moi qui suis aussi...) Il n'acheva pas son propos que le pape lui dit : Yo so ben qitello che vuoi dir. Tu sei di aostri, percheche sei ciecho corne mi (je sais bien ce que tu veux dire. Tu es des nôtres, parce que tu es aveugle comme moi), et lui fit donner un ducat. Les autres coquins, ce voyant, choisirent de se retrouver là, quand le pape repasseroit, ce que faisant, ils se mettent tous a genoux et priant. Lors le pape leur dit : Che p>recate, figliolif (Que priez-vous, mes fils ?) Eux répondent : Preghamo Domini Dio chenuidaghaunpapa stroppiato (Nous prions le Seigneur Dieu qu'il nous donne un pape estropié). — Perche? (Pourquoi? ), dit le pape. Eux disent : Impero che non nui havi dato ma un haioc, et havetti dato un ducato a quello che e ciecho corne vuoi, preghamo per avère un papa stroppiato corne noi, azo che nui dagha a ciaschaduno un ducato (Puisque vous ne nous avez donné qu'un baïoc, et que vous avez donné un ducat à celui qui est aveugle comme vous, nous prions pour avoir un pape estropié comme nous, afin qu'il nous donne un ducat à chacun). — Non cosi, dit le pape, ma chavattivi gli ochi e essendo ciechi come mi, vifaro corne Iwfatto al altero.(Ce n'est point cela ; mais arrachez vous les yeux et, étant aveugles comme moi, je vous ferai comme j'ai fait à l'autre). »
Bonivard, quoique protestant, ou à peu près, car il était un à peu près en tout, reconnaît donc que le pape était homme d'esprit, mais c'est tout ce qu'il lui accorde. Il rapporte sur lui le mot du cardinal Sangiorgio, le même qui renseignait l'ambassadeur vénitien : « Un gros morceau de chair avec deux yeux faibles dans la tête. » Boni-
vard nous montre encore Léon X « jouissant de la papauté dont le bon Dieu l'avait doté » : (c'était probablement de Sangiorgio qu'il tenait la phrase) et banquetant avec a ses musiciens, bouffons, joueurs de farces et autres plaisanteurs ». Le fait est confirmé par des biographes moins prévenus ; il ne paraît pas que Léon X, au moins à sa table, préférât les hommes vraiment supérieurs de son pays. Il y en eut trois sous son pontificat qui dominaient tous les autres : ses deux contemporains, Michel- Ange et l' Arioste ; on a vu qu'il éloigna le premier et négligea le second ; le troisième, Machiavel, alors éloigné des affaires et relégué à San Casciano, n'obtint pas même un regard du pontife. En revanche, les favoris de la cour romaine étaient les Querno et les Baraballo : on se moquait d'eux, maison les comblait de caresses. On promenait Baraballo par les rues en triomphe, sur un éléphant ; on décernait à Querno, le plus médiocre et le plus vaniteux des poètes, une couronne de choux et de lauriers ; on daignait le défier et lui répondre en vers improvisés, dans des tournois poétiques. Si l'archipoète (c'était son titre) osait dire impertinemment :
Archipoetafacit versus pro mille poetis,
le pape lui renvoyait aussitôt la balle :
Et pro mille aliis archipoeta bibit.
Mais il ne faut pas juger Léon X (ni même Luther) sur des propos de table. L'homme qu'amusait la sottise de BarabaUa correspondait avec Erasme, attirait Lascaris à Rome et -lui donnait à diriger une imprimerie pontificale, protégaitles Aide, poussait aux études, dressait le plan de la Borne antique, bâtissait la basilique de Saint-Pierre,
encourageait Raphaël. Quand François Ier, vainqueur, lui demanda le groupe de Laocoon, le pape artiste eut le courage de le refuser : « il eût plus volontiers donné la tête d'un apôtre. » Jules II avait su attirer les arts à Rome ; Léon X les y retint et y amena de plus les lettres : tout ce qui brillait à la cour d'Urbin vint au Vatican. Le Bembe en tête.
Ce Pietro Bembo fut un personnage en son temps. Né à Venise en 1470, il était allé vers la fin du siècle à Ferrare, où il s'éprit de Lucrèce Borgia, fille du pape Alexandre VI. Cette princesse, sur laquelle ont couru de grosses médisances et d'énormes calomnies, avait de beaux cheveux blonds, des manières affables, beaucoup de culture et elle vieillit honnêtement (1). Le Bembe lui écrivit en italien exquis des lettres qui sont restées :
« Je n*ai autre chose à vous dire sinon que cette oisiveté, ces ombrages, cet isolement, ces cachettes qui par le passé m'étaient si douces et si chères me semblent aujourd'hui un peu moins belles qu'en d'autres temps, et ne me plaisent plus comme elles me plaisaient. Quel signe est-ce donc et de quel mauvais principe cela vient-il ? Je voudrais que Votre Seigneurie le cherchât dans ses livres pour savoir s'ils sont d'accord avec les miens. Je me recommande à ses bonnes grâces autant de fois qu'il y a de feuilles dans ce jardin où laissant errer mes yeux, appuyé sur une fraîche et douce petite fenêtre, je vous écris (2). »
(1) GREGOROVirs, Lucrezia Bcrgia '.(1874).
(2) Altro non ho a dirvi, se non che quest' ozio, qnest' ombre, questa solinga vita, questi nascondimenti cotanto a me per lo addietro sempre e dolci e cari stati, ora aliquanto mi sono paruti men belli che negli altri tempi,nè cosi mi pincciono, corne essi mi soleano piacere. Che segnc sia questo, o di che maie principio, vorrei che
Mais l'ambition vint au Bembe qui tâchait de suivre en tout son maître Pétrarque : ayant déjà trouvé une Laure, il lui fallait un canonicat (1). A cet effet, il voulut aller à Rome, mais Jules II n'étant pas son pape, il vécut d'abord à Urbin, chez le duc Guido Ubaldo et la duchesse Elisabeth Gonzague, dans cette cour allègrement décente et lettrée, où s'inspira Balthazar Castiglione (1478-1529), l'auteur d'un livre fameux, le Cortegiano, qui fut traduit dans toutes les langues et qui resta le manuel du parfait chevalier. Les familiers du duc et de la duchesse consacraient la matinée aux « exercices chevaleresques », à ceux qui maintiennent la souplesse, la grâce et la force du corps ; le son.1, ils s'entretenaient l'esprit par une conversation nourrie et légère. « C'est là qu'on entendait les suaves raisonnements et les honnêtes facéties, et sur le visage de chacun se voyait peinte une joviale hilarité, si bien que cette maison pouvait se dire en réalité l'auberge de l'allégresse, et je ne crois pas qu'on pût jamais goûter en autre lieu toute la douceur d'une aimable et chère compagnie, comme on le fit un temps à cette cour. A tous naissait dans l'âme un suprême contentement, chaque fois que nous nous réunissions en présence de madame la duchesse, et il semblait que ce fût une chaîne qui nous tenait en amour tous unis, tellement qu'il n'y eut jamais concorde de volonté ou affection cordiale entre frères plus grande que celle qui régnait là entre tous. Il en était de même chez les femmes avec lesqueUes on avait un commerce très
V. S. ne cercasse ne' suoi libri, per sapere se essi co' niiei sono conforma; alla cuibuona grazia tante volte mi raccomando, quante sono le foglie di questo giardino, sopra il quale riguardando, ad un fresco e dolce fmestrino appoggiato, vi scrivo.
(1) TJg-0 Canello. op. cit.
libre et très honnête, car il était permis à chacun de parler, de s'asseoir, de plaisanter, de rire avec qui lui plaisait, mais telle était la révérence qu'on portait à la volonté de madame la duchesse, que la liberté même était le frein le plus fort ; et il n'était aucun de nous qui ne regardât le plaisir de lui complaire comme le plus grand qu'il pût avoir, et la plus grande peine, celle de lui déplaire. Par cette raison, les mœurs les plus honnêtes s'y alliaient avec une complète liberté, et, en sa présence, les jeux et les ris étaient assaisonnés, non seulement des sels les plus fins, mais d'une majesté gracieuse et grave, car cette modestie et cette grandeur qui composaient tous les actes, les paroles, les gestes de madame la duchesse, quand elle plaisantait et riait, faisaient tant que ceux-là même qui ne l'auraient jamais vue auparavant, eussent aussitôt reconnu en elle une très grande dame (1). »
(1) Quivi... i soavi ragionamenti et l'oneste facezie s'udivano ; e nel viso di ciascuno dipinta si vedeva una gioconda ilarità , talmente che quella casa certo dirsi poteva il proprio albergo dell' allegria : né mai credo che in altro luogo si gustasse quanta sia la dolcezza che da una amata e cara compagnia dériva, corne quivi si fece un tempo, che a tutti nascea nell' animo una somma contentezza , ogni volta che al cospetto délia Signora Duchessa ci riducevamo: e parea che questa fosse una catena, che tntti in amor tenesse uniti, talmente, che m2i non f u concordia di volontà, o amore cordiale tra fratelli maggior di quello che ivi f ra tutti era. Il medesimo era tra le donne con le quali si aveva liberissirno ed onestissimo commercio, che a ciascuno era lecito parlare, sedere, scherzare e ridere con chi gli parea, ma tanta era la riverenza che si portava al voler délia Signora Duchessa, che la medesima libertà era grandissimo f reno, ne era alcuno che non estimasse per lo maggior piacere che al mondo aver potesse, il compiacer a lei, e la maggior pena, il dispiacerle. Per la quai cosa quivi onestissimi costumi erano con grandisslma libertà congiunti, ed erano i giuochi e i risi al suo cospetto conditi, oltre agli argutissimi
Ainsi parle Castiglione en sa langue élégante et copieuse. Peut-être le fin diplomate vit-il dans cette cour plus de retenue qu'elle n'en avait réellement ; ce qui permet de le supposer, c'est que l'âme de ces fêtes était le cardinal Bernard des Dovizi de Bibbiena dont nous connaissons les galanteries. Ce prélat, qui était aussi homme d'affaires, contribua beaucoup à l'élévation de Léon X, et le nouveau pape, au sortir du conclave, prit le Bembe et Sadolet pour « secrétaires domestiques ». Ce Sadolet (Jacopo Sadoleto, 1477-1547), correspondant d'Erasme dont il adoptait les idées, partisan d'une réforme sans schisme et sans hérésie, fut un croyant sincère et studieux, qui vécut honnêtement, mérita la pourpre et se distingua par un beau style cicéronien : il n'écrivit qu'en latin, en faveur de la religion lettrée et contre Genève. Le Bembe maniait les deux langues : il composa en italien ses dialogues et récits d'amour, les Asolani, où il y a du Pétrarque et aussi du Boccace, et ses Rime où il chanta la belle Morosine, une jeune fille qu'il avait trouvée à Rome et qui lui fit oublier Lucrèce Borgia. En latin et en italien son « Histoire de Venise y>, où manque une chose essentielle, la connaissance des faits qu'il avait à raconter ; en latin, des <r Epîtres » et des brefs pontificaux rédigés avec une perfection qu'on admire encore. Au fond, c'était un lettré convaincu, un cicéronien à genoux devant son maître, et qui, de peur de se gâter le style, ne lisait pas son bréviaire en latin. Il traitait à'episfolaccie les épîtres de saint Paul, ce qui ne l'empêcha pas de devenir cardinal ;
sali, d' una graziosa e grave niaestà : che quella modestia e grandezza che tutti gli atti e le parole e i gesti cornponeva délia Signora Duchessa, facea che ancor dachi mai più veduta non 1' avesse, fosse per grandissima Siçrnora conosciuta.
il espérait même être pape. Mais quand cette ambition lui vint, il avait passé soixante-dix ans, perdu sa Morosine, et, vivant en saint homme, il lisait la Bible en hébreu. Il mourut en 1547, la même année que Sadolet, son frère d'armes.
Le Bembe fut un Balzac italien, à une époque où la « langue florentine », comme il l'appelait, avait besoin d'un Balzac. Dans ses Prose, il mit la grammaire en dialogues. Son autorité fut considérable et son latin passa pour le plus beau qu'on eût écrit depuis les anciens. Les papes lettrés ont toujours remis le latin à la mode. Vivait alors un chanoine crémonais, Jérôme Vida (1490-1566), qui avait chanté dans la langue de Virgile les ce Vers à soie {de Bombyce) » et le ce jeu d'échecs {de Ludo scacchiorum) » ; Léon X le fit venir à Rome, le pourvut du beau prieuré de Saint-Sylvestre et lui commanda une ce Christiade » en hexamètres; le poème fut ce qu'il pouvait être ; on en retient pourtant de fort beaux vers , celui-ci entre autres sur la mort de Jésus :
Suprernamque auram, ponens caput, espiravit.
Sur un sujet pareil, à la même époque et dans la même langue, Jacques Sannazar (1453-1530), gentilhomme napolitain, d'origine espagnole, donnait un poème, de Partu Virginis. Il fut mieux inspiré dans ses « Églogues de pêcheurs », où il chanta en latin la grève caressante de Mergelline; ces vers antiques sur des sujets nouveaux devaient inspirer longtemps après notre André Chénier, qui adressa des distiques à Actius Sincerus :
Acti, romanœ magnum decus addite musœ, Acti et Tyrrheni tu decus eloquii..
Actius Sincerus était le pseudonyme latin de Sannazar.
Cet homme de bien se comporta fièrement, resta fidèle à son prince, même dans le malheur, aima une Carmosine qu'il chanta en italien dans son Arcadia. Il n'appartint d'aucune sorte au monde de Léon X, il fit même sur ce pape une sanglante épigramme :
Sacra sub extrema, si forte requiritis , hora Cur Léo non potuit sumere : vendiderat.
Un autre contemporain, Fracastor, de Vérone (1483- 1553), médecin, mathématicien et naturaliste, se rapprocha du Bembe, auquel il dédia un poème latin sur un sujet scabreux, cette fameuse « Peste française », dont parlait et souffrait vers le même temps le pauvre Ulrich de Hutten.
Ces poètes inutiles n'apportèrent en littérature aucune idée, aucun art nouveau ; ils fatiguaient un talent très ingénieux à embaumer une langue morte. Leurs chefsd'œuvre ne sont que des tours de force ; le mieux réussi est peut-être le poème de Vida sur le simulacre de la guerre, les armées de buis, les deux rois j mneaux, le noir et le blanc, luttant pour l'honneur avec des armes bicolores :
Ludinras efngiem belli, simulataque veris . PrEelia, buxo acies fictas, et ludicra régna, Ut gemini inter se reges albusque nigerque Pro laude appositi oertent bicoloribus armis.
D'ici à la parodie il n'y a qu'un pas. Nous sommes au temps des macaronées qui rendirent célèbres le pseudonyme de Merlin Coccaïe et le nom d'un pauvre moine défroqué, Jérôme ou Théophile Folengo (1491-1544). Ceci est nouveau, ne ressemblant en rien, quoiqu'on ait dit, aux chansons mêlées de latin et de teuton que composaient alors les étudiants allemands, ni à la ce Cérémonie » du Malade imaginaire. Dans les macaronées, le vulgaire, latinisé par
un artiste de haut vol, s'élève en bouffonnant à une solennité, à une sonorité superbe :
Ille ego qui quondain forma joplenus et ovis Quique botirovoro stipans ventrone lasagnas, Arma valent hominis cantavi horrentia Baldi Quo non Hectorior, quo non Orlandior alter.
On cabriolait aussi en italien ; cette première moitié du seizième siècle est l'âge d'or de la poésie bernesque. Francesco Berni (1491-1536), qui lui donna son nom, fut un prêtre de Lamporecchio qui vécut à Eome sous Léon X, courtisa le cardinal Bibbiena et d'autres éminences, puis devint chanoine à Florence, où il fut empoisonné par le duc Alexandre de Médicis, parce qu'il ne voulut pas empoisonner lui-même, soit le duc à l'instigation du cardinal, soit le cardinal à l'instigation du duc : on ne sait pas au juste (1). Ce fut Berni qui, trouvant YOrîando innamorato de Boiardo trop sévère et trop ferrarais, se permit de le mettre en toscan en y ajoutant des gaudrioles : par exemple , dans un combat très sérieux, cette strophe sur un coup d'épée asséné par le paladin Roland :
ce Le paladin, coupant donc en travers l'affreux païen, le fit si dextrement qu'un des morceaux resta collé sur l'autre sans en bouger (c'est Turpin qui le dit). Comme il advient, quand on est échauffé, qu'on ne sent pas sur le champ les blessures, tel celui-là, non averti du coup, s'en allait combattant, et il était mort (2). »
(1) Septejibrini, op. cit.
(2) Onde orà avendo a tra verso tagliato Questo pagan, lofe' sidestramente, Che 1' un pezzo in su 1' altro suggellato Eimase ?enza mnoversi niente :
Berni, c'est le rire de la Renaissance, point amer ni soucieux, ne songeant à rien réformer, à rien détruire, se jouant de tout avec ses camarades de la société des Vignerons (i Vignajuolï), jeunes tonsurés qui faisaient de la poésie, du vin et de l'amour « un seul dieu en trois personnes ». Le chef de l'Église n'était pas plus respecté que la morale, la conscience et la religion :
« Le pape ne fait que manger, le pape ne fait que dormir, voilà ce qu'on dit et peut dire à qui vient s'informer du pape (1). »
Sur ces matières Berni s'égaya si souvent qu'on le crut luthérien, ce qui n'est pas probable : il était trop paresseux pour se jeter dans la Réforme, et d'ailleurs il défendait au besoin le Saint-Père, notamment contre l'Àrétin : « Le pape est pape et tu n'es qu'un fanfaron (2), s> lui disait-il.
On perdrait sa peine à vouloir mettre des principes et des opinions dans cette tête folle. Berni faisait l'éloge de la peste, des goujons, de la gélatine et même des dettes en vers aisés, ornés, indolents sans négligence, et, incapable de penser, il s'amusait. Son plus grand travail fut de ne faire que des riens, mais il eût encore mieux aimé ne rien faire. C'est lui-même qui l'écrit : il était si las, si « mort
E corne avvien, quand' uno è riscaldato, Che le ferite per allor non sente," Cosi il pagan, del colpo non accorto, Andava cornbattendo, ed era morto .
(1) Il papa non fa altro che mangiare, Il papa non fa altro che dormire Quest' è quel che si dice e si puô dire A chi del papa viene a dimandare.
(2) Il papa è papa, e tusei un furfante.
d'écrire », en avait les membres si desséchés, que le lit seul était pour lui un port dans la tempête. Oh ! rester au lit et n'y pas bouger : voilà l'idéal (1). Encore s'il s'en fût tenu à la bouffonnerie ! Mais en plus d'un lieu, sans songer à mal sans doute et pour prendre le ton des autres, il descendit à l'obscénité de son ennemi l'Arétin, l'un des grands hommes du jour.
Il faut bien s'arrêter devant ce personnage. Pietro Àretino (1495-1557) ne fut pas sans talent: il a laissé une tragédie, Orazio, qu'on a voulu comparer à Y Horace de Corneille ; cinq comédies : la Cortigiana, il Merescalco, VIpocrita, il Filosofo, TAtalanta, pièces malpropres et embrouillées qui avaient pourtant du relief et du diable au corps et qui ont duré par des qualités de style ; puis un poème inachevé, Marfisa, deux parodies du ce Roland furieux » dont le succès offusquait le poète d'Arezzo ; des « Lettres familières » d'un cynisme éhonté où il étalait ses turpitudes et celles de son siècle, et avec cela des œuvres dévotes :les « Sept Psaumes de la pénitence », les <i Trois Livres de l'humanité du Christ », une « Genèse », des « "Vies » de la Yierge, de sainte Catherine, de saint Thomas d'Aquin, et aussi la « Vie et Généalogie de toutes les courtisanes de Rome ». Tout cela dans un joli toscan, mais déjà mièvre, fleuri, ne s'élevant que par l'enflure,
(1) Tanto era dallo scrivere stracco e morlo,
Si i membri e i sensi avea strutti ed arsi, Che non sapea in più tranquille» porto Da cosi tempestoso mar ritrarsi, Ne più conforme antidoto e conforto Dar a tante fatiebe. cbe lo starsi, Cbe starsi in letto, e non far mai niente, E cosi il corpo rifare e la mente.
annonçant et préparant le précieux de la décadence qui allait commencer. Puis quelle âme de boue ! Il eût mérité le feu pour ses pieux écrits autant que pour les obscènes, a dit de lui un bon catholique, le vieux Cantù, qui n'a jamais dit si bien.
S'est-il calomnié lui-même et ne fut-il qu'un fanfaron de vices? On voudrait le croire, mais il est difficile de le prouver. Ses actions d'ailleurs, celles qu'il avoue fièrement, sont pleinement d'accord avec ses ouvrages. Bâtard d'un gentilhomme, sans éducation, sans instruction, n'ayant pas même appris le latin, tout jeune encore, il se fait chasser d'Arezzo, son pays, pour un sonnet sur les Indulgences ; il prend un métier à Pérouse, celui de relieur, qui lui fournit des livres à lire, mais se distingue par de nouvelles incongruités. A Eome, où il se rend à pied, il entre au service de Léon X et se fait encore chasser pour des sonnets ignobles ; il suit dans le Milanais Jean de Médicis, puis revient à Rome où, à la suite d'une intrigue avec une cuisinière, il est assassiné. Cinq coups de poignard ne le tuent pas ; il crie vengeance et n'obtenant rien du pape, il retourne à Jean de Médicis qui l'emmène à la guerre et qui meurt dans ses bras. Où aller maintenant ? A Venise où la vie est libre ; l'Arétin vomit de là des injures contre Clément YII alors malheureux, puis s'amende et obtient un bref honorable ; en même temps, il bat monnaie avec sa plume et gagne mille écus par an (somme alors fantastique) « avec une bouteille d'encre et une rame de papier ». Tout se vend également bien : les saletés, les flagorneries et les oeuvres ascétiques ; l'écrivain toutpuissant se croit tout permis et lance des épigrammes contre des gens haut placés. Mais il est lâche. Pierre Strozzi, le Tintoret, se contentent de l'effrayer ; l'ambassa-
deur d'Angleterre le fait bâtonner par ses gens : l'Arétin baisse la tête et ne se venge pas, par humilité chrétienne. Enfin il mène une vie crapuleuse et ses sœurs le valent bien : un jour qu'on raconte devant lui leurs galanteries, il se renverse sur sa chaise en éclatant de rire, se casse la tête sur le carreau, reçoit l'extrêrue-onction et meurt en disant : « Je suis huilé, préservez-moi des rats (1). » Voilà l'homme. Lui en a-t-on prêté ? On ne prête qu'aux riches; si les contemporains ont cru cela de lui, c'est qu'ils le trouvaient croyable : ce fait seul flétrit l'Arétin et son temps.
Eh bien, cet homme-là fut comblé non seulement d'argent, mais d'honneurs; les académies l'attiraient et le cajolaient, les écrivains lui dédiaient leurs livres, l'Arioste l'appelait fléau des princes et poète divin (2) ; le Titien, même Michel- Ange acceptaient sa protection et ses conseils, on lui décerna des médailles ; un pape lui offrit un cadeau de mille couronnes d'or, le titre de chevalier de Saint-Pierre et songea, dit-on, à le faire cardinal. Enfin les deux grands rivaux, Charles-Quint et François Ier, qui se disputèrent l'empire, l'Italie, Erasme, se disputèrent aussi l'Arétin. L'un et l'autre lui avaient donné un collier d'or, Charles-Quint y ajouta une pension de deuxcents écus ; François Ier eut alors le dessous et n'obtint plus de louanges ; il s'en repentit vite et offrit quatre cents écus de pension, si l'on tenait seulement la balance égale entre lui et l'empereur. L'Arétin demanda que la pension lui fût assignée pour la vie; le brevet n'arriva point et
(1) Guardaterni da' topi or che son unto.
(L'J Ecco il flagello
De' principi, il divin Pietro Aretino.
Charles-Quint resta seul en faveur auprès du grand homme qui avait pourtant envoyé son portrait à François Ier : c'était le courtisan qui faisait le roi !
Rien de plus instructif que cette rivalité entre les deux princes. Le Habsbourg, qui mijotait sa gloire, câlinait les historiens et les artistes ; il répétait à l'un d'eux un mot qui avait déjà servi pour d'autres : ce 11 y eut bien des empereurs au monde, il n'y a qu'un Titien. » Charles- Quint ne dédaignait pas de raconter à Paul Jove son expédition de Tunis et lui disait familièrement : a Je vais vous tailler de la besogne en Provence. » Il soudoyait libéralement cette plume vénale qui recevait de l'argent de toutes mains; mais il ne put emmener personne avec lui, pas même l' Arétin qui se cacha, dit-on, pour ne pas aller 'en Allemagne. François Ier, le roi chevalier, fut plus d'une fois battu dans ce tournoi d'argent, mais il sut s'attacher Lascaris, Sadolet, Scaliger et attira chez lui, pour son collège de France, des professeurs italiens ; Léonard de Yinci vint mourir près d'Amboise ; André del Sarte, le Primatice et beaucoup d'autres ont laissé leur griffe à Fontainebleau. Le roi voulut ce étouffer dans l'or » Benvenuto Cellini qu'il retint cinq ans en France (1540-1545) et disait de lui (c'est du moins Benvenuto qui l'affirme) (1) : ce J'ai dérobé à l'Italie l'homme le plus habile qui fût jamais. » François Ier savait l'Italie et l'italien ; sa sœur, la reine de Navarre, nous laissa un Heptamèron dont le titre même indiquait une copie du ce Lécaméron ». Elle disait dans sa préface : ce Entre autres, je crois qu'il n'y a nulle de vous qui n'ait lu les ce Cent Nouvelles » de
(1) Vita di Benvenuto Cellini, scritta da lui medesimv, un des livres les plus amusants du seizième siècle. Voir, sur le séjour de l'artiste à Fontainebleau, le livre III, chapitres vi-xii.
Jean Boccace nouvellement traduites de l'italien en français (par Antoine Lemaçon, conseiller du roi et très humble serviteur de la reine de Navarre) ; desquelles le roi très chrétien François Ier de ce nom, monseigneur le Dauphin, madame la Dauphine et madame Marguerite ont tait tant de cas, que si Boccace, du lieu où il étoit, les eût pu ouir, il eût dû ressusciter à la louange de telles personnes. A l'heure j'ouïs les deux dames dessus nommées avec plusieurs autres qui se deliberoient d'en faire autant, sinon en une chose différente de Boccace, c'est de n'écrire nouvelle que ne fût véritablement histoire. » Quant au roi lui-même, il ne s'éleva pas jusqu'à Dante. — « Que je n'entende plus parler, dit-il un jour, de ce ridicule auteur ; » — mais il rima une épitaphe pour le tombeau de Laure ; ce huitain si souvent cité prouve qu'il suivait les Italiens jusque dans leurs défauts.
En petit bien compris, vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup par renommée : Plume, labeur, la langue et le devoir Furent vaincus par l'amant de l'aimée.
0 gentille âme étant tant estimée, Qui te pourra louer qu'en se taisant?
Caria parole est toujours réprimée Quand le sujet surmonte le disant.
Enfin François Ier eut son poète italien qui, forcé de quitter Florence pour échapper aux Médicis, montra le chemin du refuge à quantité d'autres écrivains persécutés que l'hospitalité française a recueillis jusqu'à nos jours. Luigi Alanianni (1495-1556) fut comblé des faveurs du roi qui lui confia plusieurs embassades. C'était un poète élégant, qui s'essaya dans la tragédie, dans la comédie et dans l'épopée : son ce Giron le courtois » exhuma les
chevaliers de la Table ronde, et sa Coltivazione, imitée de Virgile et de Columelle, donna un fatal exemple aux descriptifs qui allaient pulluler. Grâce à lui et à Jean Ruccellai, le poète des a Abeilles », le genre didactique devint à la mode : c'est toujours en poésie un signe de fatigue et de refroidissement : l'automne arrive. Il y a pourtant progrès dans la versification : le vers blanc {verso sciolto), encore un peu paresseux, mais moins porté que l'octave au lyrisme, entre dans l'art où il fera son chemin. Avant Ruccellai, le Trissin l'avait introduit au théâtre. C'est là une innovation dont Annibal Caro, Milton, "William Cowper, Parini et beaucoup d'autres maîtres, sans compter les tragiques, feront leur profit. Chez Alamanni, le verso sciolto est encore trop régulier, quasi monotone; cet accent qui tombe toujours sur la sixième syllabe finit par fatiguer l'attention. Mais il sera beaucoup pardonné à l'auteur de la Coltivazione, parce qu'il ne fut point ingrat, il aima beaucoup la France :
« Qu'en vous pour bien agir le genre humain, ô glorieux François, cherche un exemple ; il verra qu'aucune heure, aucun moment ne passe inoccupé dans vos journées ; que porté soit aux armes, soit aux muses, votre royal esprit est toujours prêt. Tantôt, selon les temps, selon les lieux, vous ramenez au bien les lois tordues, tantôt vous raisonnez des morts illustres et, par des arguments doctes et forts, vous jugez le procès des anciens sages. Ainsi le temps s'en va moins lourdement ; ainsi quand vient la mort on reste en vie ; ainsi plus cher à Dieu l'on rentre au ciel (1). »
(1) Prende al suo ben oprar la gente viruana,
Glorioso Francesco, in voi 1' esempio;
Quant à Charles-Quint, s'il protégea les lettres et les arts, ce fut moins par goût que par gloriole. Politique avant tout, il lisait Machiavel , Guichardin et causait longuement avec ce dernier, mais sa faveur s'adressait plutôt aux Arétin qu'aux Arioste. S'il ramassait le pinceau de Titien en lui disant qu'un artiste pouvait bien être servi par un empereur, c'est qu'il savait à quel point l'empereur était servi par l'artiste. Ses libéralités tombaient plus volontiers sur ceux qu'il croyait utiles à sa célébrité, ce qui ne l'empêchait pas de crier contre les flatteurs, mais il faudrait nous dire où la flatterie commence ; les hommes qu'on loue, surtout quand ils portent le sceptre, n'en ont jamais rien su. En ce temps-là Charles-Quint était le maître ; le pape lui-même fut son prisonnier ; l'Italie presque entière, politiquement, appartenait à l'Espagne. En revanche, littérairement, l'Espagne était en Italie. L'empereur préférait les écrivains de Toscane à ceux de Castille.
E vedrà corne in vano ora o momento Non lasciate fuggir de' vostri giorni : Ch' ora ail' armi volgete, ora aile Muse L' intelletto real ch' a tutto è presto ; Ora al santo addrizzar le torte leggi, Corne più si conviene a '1 tempo e '1 loco ; Ora al bel ragionar di quei che furo Più d' altri in pregio ; e terminai- le liti, Con dotto argomentar, de' saggi anticlii. Cosi meno a passar n' aggreva il tempo, Cosi dopo il morir si resta in vita, E piùcaro al Fattor si torna in cielo.
456 LA 11ENAISSANCE.
Ce fut par une pièce de l'Arioste qu'il fêta le mariage d'une infante au palais d'Aranjuez (1548). D'ailleurs Charles se plaisait peu dans le pays dont il était le roi. L'air de Madrid convenait à ses infirmités ; voilà pourquoi cette cité, que Se ville avait éclipsée un certain temps, devint la capitale du royaume. Certes la gloire de l'empereur rejaillit sur l'Espagne, qui se l'attribua ; le poète Hernando de Acuna put annoncer que le monde n'aurait désormais, « pour sa grande consolation, qu'un seul monarque, un seul empire, une seule épée(l), ï> cependant Charles-Quint, par sa guerre contre les comuneros et par ses conquêtes étrangères, gâta le caractère espagnol. Il diminua dans cette fière nation l'énergique sentiment d'indépendance entretenu si longtemps par la guerre contre les Maures ; il détruisit tout ce qui avait été épargné, même par Ximénès, de la liberté politique ; il protégea l'inquisition qui devait circonscrire et comprimer l'activité littéraire; il mit de l'emphase et de la forfanterie dans la gravité de ce peuple qui ne sut plus écrire et parler naturellement. Sous son règne, il n'y eut guère d'écrivains au- delà des Pyrénées, et le peu qu'il y en eut alla s'inspirer au pied des Apennins. Sannazar, d'origine espagnole, chantait en latin ou en italien ; Jean Boscan, de Barcelone (mort en 1543), après avoir quitté le catalan pour le castillan, s'italianisa tout à fait et transporta dans son pays la versification de Pétrarque et de l'Arioste : il fit des capitoU, des ca?izoni, une Alegoria où il opposa la cour de jalousie à la cour d'amour et il traduisit le Cortegianoàe Castiglione ; la langue y gagna peut-être, mais l'esprit national s'en allait. Un autre, G-arcilaso de la Vega (1503-1536), qui se
(1) Un moiiarca, un imperio y una espada.
battit sous Charles-Quint, fut au siège de Tunis et mourut à trente -trois ans, près de Fréjus, d'un coup de pierre, soupira des églogues très douces qui eurent un succès prodigieux, mais ce n'était que de l'italien à peine modifié par la légère diversité d'une langue sœur :
« Pour toi la vie ombreuse et son silence, pour toi l'éloignement et la retraite sur le mont solitaire me plaisaient, pour toi le vent si frais, l'herbe si verte !
« Je désirais pour toi le lis candide, la rose et ses couleurs, le doux printemps. Àh! que je me trompais! Que c'était différent et de toute autre sorte, ce qui dans ton cœur faux était caché (1) ! »
Garcilaso fut vanté, vengé même ; Herrera le proclama roi du doux pleur {rey del blando llanio) et Charles- Quint fit égorger les cinquante paysans qui l'avaient lapidé à Fréjus. Mais, poétiquement, le parti opposé, les copleros, ou partisans des vieux couplets et des vieilles coupes, avaient peut-être raison. Leur chef Castillejo, qui mourut dan.- un couvent, plus que centenaire (1494-1596), après avoir été pendant trente ans secrétaire de Ferdinand, frère de Charles-Quint, eut beau se fâcher contre les « pétrarquistes », comparer leur réforme à celle de Luther,
(1) Portiel silencio delà vida umbrosa,
Por ti la esquividad y apartamiento Del solitario monte me agradava ; Por ti la verde hierba, el fresco viento,
El blanco lirio. y colorada rosa
Y dulce primavera deseaba.
; Ay quanto me enga "aba !
i Ay qnan diferente era
Y quan de otra mariera
Lo que en tu f also pecho se escondia !
et les condamner aux flammes, l'hendécasyllabe, les rimes consonnantes, la terzine, l'octave étaient entrés en Espagne et n'en bougèrent plus. Un très grand seigneur espagnol, don Diègue Hurtado de Mendoce (1503-1575), ambassadeur de Charles-Quint, gonfalonier de l'Église, gouverneur de Sienne, avait étudié à Bologne, à Padoue, à Eome ; il fut l'ami des Aides, et contribua plus que tout autre à implanter la culture italienne dans sa langue et dans son pays. Très espagnol dans sa jeunesse, il avait inventé le roman picaresque ; son « Lazarille de Tormes » inaugura un genre littéraire qui devait passer d'Espagne en France et produire notre Gil Blas. Dans sa vieillesse il écrivit une « Histoire de la guerre contre les Morisques de Grenade » en style de Salluste et aussi de Tacite. C'était encore imiter les Italiens. Enfin Torres Naharro, « le Boscan du théâtre, » alla vivre à Rome et la première édition de sa Projjaladia fut imprimée àHaples en 1517; c'est un recueil de comédies et de préceptes dramatiques. Les comédies, là Soldadesca, Thularia, Yme?iea,etc, furent jouées à Naples et à Rome ; il en est une, la Serafina, écrite en quatre langues : espagnol, valencien, italien et latin. Imbroglios sans valeur où nous ne saurions guère admirer aujourd'hui que le brio du vers octosyUabique. On a nommé Torres Naharro le père du drame espagnol ', on lui a fait beaucoup d'honneur. Le drame espagnol était né avant lui, dans une œuvre unique, étonnante, sans précédents et d'où sortit tout le théâtre national, la « Célestine s> (1):
Arrêtons-nous ici, parce qu'il faut placer cette tragi-co-
(1) G-ekmond de Lavigne, la Célestine, tragi-comédie de Calixte et Mélibée, traduite de l'espagnol et précédée d'un essai historique (1851).
LE SIÈCLE DE 3IICHEL-AXGE. 459
mcdie à sa date. Elle fut écrite entre 1495 et 1514, soit par un seul auteur, Ferdinand de Rojas, soit par deux : sur ce point on ne s'est pas encore mis d'accord. Eojas déclare que le premier acte n'est pas de lui, mais on ne veut plus l'en croire. Peu importe au fond : seul ou après quelqu'un, l'auteur a ouvert la porte à tous les autres : c'est le point essentiel à établir. Pour le diminuer un peu, quelques Espagnols, quelques Italiens surtout ont prétendu que la pièce n'était pas une pièce, mais un roman dialogué, « une nouvelle dramatique » en vingt et un actes. Les vingt et un actes importent peu ; la plupart, très courts, ne sont que des tableaux ; le premier arrangeur venu, en quelques jours de travail, aurait réduit l'ouvrage aux dimensions voulues. C'est touffu si l'on veut, verbeux, quelquefois excessif et débordant, mais l'action y est, le mouvement, le drame.
Cette Célestine est un personnage que les Latins, moins scrupuleux que nous, mettaient en scène en l'appelant Leno. L'Arioste l'introduisit sur son théâtre en le forçant à changer de sexe : la Lena de la comédie italienne n'est autre chose que la Célestine de Rojas. Seulement l'Espagnol la prenait au sérieux : il y a dans ce simple fait un art nouveau qui se lève. Les genres ne sont plus parqués chacun chez soi ; la tragédie peut descendre dans la vie domestique ; la comédie n'est plus comme le bouffon de cour condamné à l'hilarité perpétuelle : elle a « le droit de ne pas rire et de pleurer si elle veut ». Tragi-comédie : le mot, croyons-nous, n'avait encore été prononcé sur aucun théâtre et il ne désigne pas, comme il fera chez nous au dix-septième siècle, un drame royal, tel que le Cid et Nicomècle, égayé par un dénouement heureux ; c'est bien un drame bourgeois qui finit mal et où se mêlent les deux
genres. Cette Célestine est une sorcière, cousine et « intime amie du diable », elle va jusqu'au crime, connaît la berne et le pilori, entre partout, hante les grands seigneurs qu'elle seconde, les jeunes filles qu'elle séduit, pénètre dans les églises , se glisse jusque dans les cloîtres et rôde aussi dans les cimetières où elle complote des maléfices avec les mauvais esprits. Elle s'entend en philtres, en onguents, en figures de cire : il y a dans cette création une étrangeté fantastique et féroce que la comédie italienne et la nôtre, fille de l'italienne, ne comporteraient pas. Célestine fait rire quand elle veut par ses fourberies et ses malices, mais elle fait peur.
ce Cette bonne vieille, dit Parmeno, le valet qui l'a servie,
(1) Tiene esta buena duena al cabo de la ciudad, alla cerca de las tenerias en la cuesta del rio, una casa apartada, medio caida, poco conipuesta y menos abastada. Ella ténia seis oficios, conviene saber : labrandera, perfumera, maestra de hacer afeites y de hacer virgos, alcahueta y un poquito hecbicera. Era el primero oficio cobertura de los otros, so color del quai muchas mozas destas sirvientes entraban en su casa à labrarse, y â labrar camisas y gorgueras y otras muchas cosas. Ninguna venia sin torrezno, trigo, barina o jarro de vino y de las otras provisiones que podian â sus amas hurtar, y aun otros hurtillos de mas qualidad alla se encubrian. Asaz era amiga de estudiantes y despenseros y mozos de abades : â estos vendia ella aquella sangre inocente de las cuitadillas, la cual ligeramente aventuraban en esf uerzo de la restitucion que ella les prometia : subiô su hecho é mas, que por medio de aquellos, comunicaba con las mas encerradas, hasta traer â ejecucion su propûsito. Y aquestas en tiempo honesto, como de estaciones, processiones de noche, misas del gallo, misas del alba y otras sécrétas devociones, muchas encubiertas vi entrai- en su casa : tras ellas hombres descalzos, contritos y rebozados, desatacados, que entraban alli a llozar sus pecados. ; Que trâfagos, si piensas, traia! Haciasefisica de niùos, tomaba estambre de unas casas, y dâbalo â hilar en otras, por achaque de entrai- en todas. Las unas. madré acâ -t
possède au bout de la ville, près des tanneries, une maison isolée, à moitié détruite, pas meublée et encoremoins abondamment pourvue. Elle y faisait une demi-douzaine de métiers : elle était lingère, parfumeuse, etc., etc. ; le premier métier servait de couverture aux autres ; à l'ombre de cette profession, bien des servantes entraient dans sa maison pour cbose que je ne veux dire (traduit décemment M. Germond de La vigne) et pour faire des cbemises, des gorgerettes et bien d'autres ouvrages. Pas une ne venait sans provisions : du jambon, un peu de blé, de la farine, du vin et cboses semblables qu'elle dérobait à ses maîtres : là se recelaient bien des vols de toute qualité. La vieille connaissait bon nombre d'étudiants, d'économes et de novices de couvents... A l'aide de ses élèves, elle communiquait avec les filles les mieux surveillées... J'en ai vu entrer bon nombre en temps de prières, à l'aide des stations, des processions de nuit, des messes de Noël, des messes de l'aube etde mille prétextes de dévotion... Pensez quel trafic c'était ! Elle faisait profession de soigner les petits enfants ; elle prenait du lin dans une maison et le faisait filer dans l'autre, tout cela jour avoir moyen d'entrer partout. Partout on la connaissait : mère par-ci, mère par-là, voilà la vieille, voilà la matrone!... »
Le portrait tient plusieurs pages; l'énumération des essences que fabrique la Célestine et des matières qu'elle y emploie en remplirait deux ; c'est déjà la volubilité de Rabelais et la prolixité de Calderon.
Autour de la mégère abondent les coquins, les picar os ; c'est vraiment Rojas qui, le premier, a mis en mouvement
les otras, madré acullà : catà la vieja, ya viene el ama, de todas muy conocida.
462 LA KENAISSANCE.
tout ce monde picaresque. Mendoce et son « Lazarille de Tormes » ne sont venus qu'après : on sait que Mendoce était un lecteur assidu de la <r Célestine ». Ce sont des ribaudes et des ribauds, des spadassins, des bravaches, un assassin de profession qui s'associent pour le plaisir ou pour le profit, concertent fraternellement un mauvais coup, et, le coup fait, s'entr'arrachent le butin et s'entre-tuent. Puis les valets bouffons et poltrons, les graciosi continuant l'esclave antique et le modifiant au gré du public espagnol : ce personnage restera au théâtre tel quel, avec sa verbosité, sa pédanterie de faux savant, son aptitude à l'intrigue et cette prudence effarée qui devait amuser si fort la braverie des Castillans. Dans la « Célestine » les deux valets Parmeno et Sempronio sont couverts de casques et de cuirasses pour faire sentinelle pendant une scène de nuit, ce qui ne les empêche pas, au moindre bruit, de se sauver à toutes jambes : ce Hélas ! s'écrie Sempronio, le proverbe a raison : Chargé de fer, chargé de crainte. Si l'on ne portait pas d'armes, on n'aurait jamais peur. » Le Mascarille de Molière est un gracioso de leur race : lui non plus ne veut pas être armé de pied en cap et dit sans affectation d'héroïsme :
J'en serai plus léger à gagner le taillis.
Enfin, au-dessus, les personnages intéressants, l'amoureux et l'amoureuse : lui, Calixte, vrai caballero de cape et d'épée, poussé à tout par l'impétuosité d'une passion irrésistible et mêlant déjà, sans révolter personne en Espagne, la galanterie à la dévotion (1) : « 0 Dieu tout-
(1) l 0 todo poderoso, perdurable Dios ! ; Tu que guias los perdidos, y a los reyes orientales por el estrella précédente a Bethlen trujiste,
puissant et éternel,... toi qui envoyas une étoile pour amener à Bethléem les rois de l'Orient et les reconduire dans leur patrie ! je te conjure humblement de guider mon Sempronio de telle manière qu'il puisse changer en joie ma peine et ma tristesse, et me conduire, moi indigne, au but que je désire tant! » Ce but, c'est la jeune Mélibée et, pour l'atteindre, le galant ne s'adresse pas seulement à Dieu, il n'a pas honte d'invoquer l'appui de Célestine. La mégère se rend chez la jeune fille qui est d'une chasteté presque farouche et la prend petit à petit par la pitié. Cette scène de séduction, trop longue pour être citée, est merveilleuse par sa longueur même ou plutôt par sa lenteur : jamais cœur plus fier ne fut plus artificieusement englouti dans un flux de paroles insignifiantes et en apparence inoffensives.
Ah ! sorcière maudite, empoisonneuse d'âmes I
s'écrie Molière qui résuma toute la scène dans deux couplets d'Agnès. La pauvre Mélibée reste intéressante même après sa chute; elle a des remords et des hontes très délicatement rendues par le dramatiste qui avait assurément le sens du bien. De sa chambre elle entend son père et sa mère qui parlent d'elle. Le père dit ( 1 ) :
y en su patria los redujiste ! Humilmente te ruego que guies a mi Sempronio de manera que convierta mi pena y tristeza en gozo, y yo indigno merezca venir en el deseado fin.
(1) — Pues, i que te parece, seiîora muger, debemos hablarlo a nuestra hija ? i Debemos darle parte de tantos como me la piden, para que de su vohmtad venga para que diga cuâl le agrada ? Pues en esto las levés dan libertad a los nombres y mugeres, aunque esten so el paterno poder, para elegir.
Alisa. — ,: Que dices ? i En que gastas tiempo ? <; Quîen ha de irle con tan gran novedad ;i nuestra hija Melibea, que no la espante ?
« Or doue que te semble, femme, devons-nous parler à notre fille ? Devons-nous lui faire connaître tous ceux qui me la demandent, afin qu'elle nous dise librement quel est celui qui lui plaît ? Nos lois permettent aux hommes et aux femmes de choisir, bien qu'ils soient sous l'autorité paternelle.
— Que dis-tu ? répond la mère ; à quoi perds-tu donc ton temps ? Une telle nouvelle ne va-t-elle pas effrayer notre fille Mélibée ? Crois-tu donc qu'elle sache ce que sont les hommes ? S'ils se marient et comment ils se marient?... Penses-tu qu'elle puisse même pécher par la pensée ? Ne le crois pas, seigneur Plébère ; si tu lui ordonnes de prendre homme de haute ou de basse extraction, de jolie ou de laide figure, c'est celui-là qui sera de son goût, c'est celui-là qu'elle tiendra pour bon. Voilà comme j'ai élevé, surveillé ma fille. »
En entendant cet entretien, Mélibée, rouge de honte, appelle sa suivante :
« Lucrèce, Lucrèce, cours bien vite, entre dans la chambre par la petite porte et interromps leur conversa-
l Como piensas que sabe ella qné cosa sean nombres ? <j Si se casan, o que es casar ? j 0 que del ayuntamiento de ruaiïdo y muger se procreen loshijos? ,: Piensas que su virginidad simple le acarrea torpe deseo de lo que no conoceniha entendido janias ? g Piensas que sabe errar aun con el pensamiento ? No lo créas, seiîor Pleberio, que si alto 6 bajo de sangre, 6 feo 6 gentil de gesto le rnandâramos tomar, aquello sera su placer, aquello abrà por bueno ; que yo se bien lo que tengo criado en mi guardada hija.
Melibea. — Lucrecia, Lucrecia, corre presto, entra porel postigo en la sala y estorbales su hablar, intemimpeles sus alabanzas con algun fingido mensage, si no quieres que vaya yo dando voces como loca, segun estoy enojada del concepto engaùoso que tienen de mi ignorancia.
tion, trouve un prétexte pour arrêter leurs éloges, sans quoi je crie comme une folle, tant l'erreur où ils sont me fait mal. »
Le drame finit tragiquement : il y a bataille dans le bouge de Célestine : on se jette sur elle et on l'égorgé ; les meurtriers, aussitôt arrêtés, sont pendus ; des sacripants attaquent les valets de Calixte qui, accourant à leur secours, escalade un mur d'où il tombe et se tue ; Mélibée, qui veut mourir comme son amant, se précipite du haut d'une tour. Aussi Ferdinand de Kojas croyait-il avoir écrit une pièce très morale. Il disait dans son épilogue en vers (1):
ce Or ayant vu des deux pauvres amants la triste fin, ne les imitons pas, mais n'aimons que celui qui, ceint d'épines, percé de clous, versa pour nous son sang...
«: Lecteur, lis donc sans honte, lis sans crainte ces contes si joyeux et si grivois ; ta sagesse verra qu'ils sont le voile cachant une œuvre utile et précieuse ; avec un tel appât notre nature accueille en même temps les bons conseils. »
Bien plus, l'auteur relevait dans son livre deux mille maximes de sagesse, et l'un des traducteurs français, Jac-
(1) Pues aqui vemos cuân mal fenecieron
Aquestos amantes, huyamo su danza, Amemos aquel que espinas y lanza, Azotes y clavos su sangre vercieron...
îso dudes ni hayas vergiienza, lector, Karrar lo lascivo que aqui se te muestra ; Que siendo discrète verés que es la muestra Por donde se vende la honesta labor.
De nuestra vil masa con tal lamedor Consiente cosquillas de alto consejo...
ques de Lavardin, l'offrait aux jeunes gens comme un remède contre l'amour. D'autres, plus sévères, traitèrent assez rudement cette ce encyclopédie de libertinage » ; un Espagnol en changea le titre en Scelestina (du latin scelus). L'Eglise, consultée, ne se prononça définitivement que de nos jours; jusqu'ici la tragi-comédie avait été permise en Italie et défendue en Espagne. Quoi qu'il en soit, moral ou immoral, le drame espagnol était né.
Quelques-uns ont voulu soutenir la priorité du Portugais G-il Vicente dont la première pièce est de 1502, et qui laissa un recueil d'autos (mystères), de comédies, de pantomimes et même de tragi-comédies. On a prétendu qu'Erasme, le grand contempteur des langues modernes, apprit le portugais pour lire Gil Vicente dans l'original. Mais il ne paraît pas que cet auteur fût de force à défier les siècles; il est aujourd'hui assez difficile de se procurer ses écrits, dont la seule édition complète est de 1561-1562 (1).
(1) Compilaqào de todas las obras de Gil Vicente; o quai se reparte en cinco livros : oprimeiro de todas stias cousas de devoçâo ; o segundo as comedias ; oterceiro as tragicomedias ; o quarto asjarças; o quinto as obras meudas. Buchon (dans la Biographie universelle) vante fort Gil Vicente : « la richesse prodigieuse de son invention, la vivacité et la vérité de son dialogue, la suavité et l'harmonie poétique de son langage, la beauté de ses allégories, la grâce et la délicatesse comique qui brillent partout dans ses drames et surtout dans ses autos et dans ses farces. » Mais M. Buchon, qui lui adresse tous ces éloges, regrette le désordre de ses plans et la confusion de ses fables où tous les siècles et tous les cultes se mêlaient naïvement. Quant à M. Ferdinand Denis qui nous a initiés le premier à la littérature portugaise, il confesse qu'il n'a pas lu Gil Vicente : c'est donc là un de ces maîtres plus célèbres que connus, qu'il faut admirer de confiance. Ticknor donne l'analyse de son Auto de la sibyla Cassandra et de sa comédie du Viudo (le Veuf) qui ne nous ont pas transporté d'enthousiasme. En revanche il y a des couplets lyriques bien joliment tournés, notamment un can-
La « Célestine » , en revanche, obtint un succès prodigieux : trente éditions connues, trois traductions italiennes et trois traductions françaises dans le courant du seizième siècle : enfin, consécration suprême, une traduction en latin. Jamais encore le castillan n'avait été parlé avec tant d'aisance et de charme. Le drame espagnol était là tout entier, avec sa langue, son allure, son mépris des règles, sa passion, sa férocité, son extravagance et son réalisme ; Lope de Vega, qui naquit un demi-siècle après (en 1562), n'eut plus qu'à le resserrer et à le contenir.
tique à la Vierge terminant l'acte où figurent Cassandre, les Sibylles, Abraham et Salomon :
Muy graciosa es la donzelîa ; ; Como es bella y hermosa !
Digas, tu , el marinero Que en las naves vivias, Si la nave 6 la vêla 6 la estrella Es tan bella.
Digas. tu, el caballeio Que las armas vestias, Si el caballo, 6 las armas 6 la guerra Es tan bella.
Digas, tu, el pastorcico Que el ganado guardas, Si el ganado 6 las valles 6 la sierra Es tan bella.
(Pleine de grâce est la Vierge — qu'elle est belle, qu'elle est belle !
— Dis-moi, toi le marinier — qui vivais sur les navires, — si la nef. ou la voile, ou l'étoile — est si belle. — Dis-moi, toi le chevalier — qui revêtais une armure, — si la cavale, ou l'épée, ou la guerre — est si belle. — Dis-moi, toi le pastoureau — qui menais les brebis paître,
— si la brebis, la vallée, ou la montagne — est si belle, etc., etc.)
468 LA KENAISSANCE.
Contemporainenient, ou peu après, naissait en Italie la tragédie régulière. La Sofonisla du Trissin, représentée en 1515, fut un événement littéraire; on a tort aujourd'hui de le contester. Il n'y avait encore (à part YOrfeo de Politien, belle étude lyrique) d'autres pièces sérieuses, en langue moderne, que des mystères, où intervenaient le Père éternel, Notre- Seigneur, la Madeleine et ses amoureux. On y voyait Satan bâtonné par Lucifer pour avoir manqué la tentation, la fille de la Cananéenne laissant échapper des gravelures, et l'âme de Judas mourant fort embarrassée parce qu'elle ne pouvait sortir du corps par la bouche qui avait baisé Jésus. C'est en face de ces parades religieuses que nous devons placer la « Sophonisbe » du Trissin, non en face de la Portia shakspearienne, encore moins de la Phèdre française ou de l'Iphigénie allemande. Cette confrontation suffira pour nous montrer le chemin parcouru d'un seul bond par le poète italien. Chez lui, pour la première fois dans les langues vulgaires, nous trouvons une tragédie bien conduite, animée d'un souffle lyrique, offrant des caractères élevés, distincts, des scènes pathétiques, du charme dans la dignité. Assurément tout n'est pas parfait, mais, chose étrange! ce qu'on reproche le plus, même aujourd'hui, au Trissin, ce sont les simplicités et les naïvetés, Tes fautes de noblesse ; on le chicane sur certaines familiarités de style, par exemple celle-ci :
ce Voici un serviteur du maître qui peut à peine exhaler son souffle, et ceci, paraît-il, soit à cause du long chemin, soit pour tout autre dérangement. »
On sourit du récit du messager qui annonce à Lïelius le mariage de Massinissa avec Sophonisbe (1) :
i( Alors bien des murmures s'élevèrent dans le monde au sujet de ces noces soudaines, et selon l'esprit de chacun, celui-ci les approuvait, celui-là les frappait de blâme. Si bien qu'un sonneur de clairon, avant qu'on fît silence, dut crier trois fois avec un grand effort : a Écoutez, écoutez ! » Mais le peuple s'étant apaisé, un prêtre s'avança qui dit ces paroles : — « O suprême Jupiter, et toi reine du ciel, qu'il vous plaise d'accorder votre faveur à ces noces si belles et si honorées, et concédez-leur à tous deux qu'ils puissent être heureux ensemble dans un glorieux état, jusqu'au dernier jour de leur vie, en laissant au monde une descendance généreuse. » Puis, se tournant vers la reine, il dit : « Eeine Sophonisbe, est-ce votre plaisir de prendre Massinissa pour époux ? » Et elle, toute rougissante, répondit que c'était son plaisir. Puis le prêtre demanda si Massinissa était content de prendre Sophonisbe pour légitime épouse, et Massinissa, d'un air joyeux, répondit qu'il était content. Et, s'approchant delà dame, il lui passa au doigt un précieux anneau. »
(1) Allor molti susurri infra le genti
Nacquer di queste ripentine nozze ; E secondo la mente di ciascuno, Chi le lodava echi lor dava biasmo.
ïalchè un trombetta poi con gran fatica Fece silenzio, e gridô ben tre volte : Udite, udite, pria che si tacesse.
Ma racchetato il vulgo, un sacerdote Si fece avanti e disse este parole :
O sommo Giove, o tu del ciel regina, Siate contenti di donar favore A queste belle ed onorate nozze; E concedete ad ambi lor, oh' insieaie Possan godersi in glorioso stato Fin a l' ultimo di délia sua vita, Lasciando al mondo generosa proie.
Dipoi, rivolto alla regina, disse :
Sofonisba regina, evvi in piacere
On a dit qu'un officier d'état civil n'eût pas raconté la chose autrement; cela est vrai, mais pourrait-on trouver un langage plus élevé , plus soutenu dans une tragédie de la même époque (1) ? D'ailleurs, pour bien juger un auteur, il faut l'étudier sur les meilleures parties de son œuvre : nous ne mesurons pas Corneille sur YAgèsiïas. Voyons une des belles scènes du Trissin, la mort de l'héroïne. Sophonisbe vient de boire le poison que lui avait envoyé Massinissa. Avant de fermer les yeux, elle a voulu saluer sou doux pays et la chère lumière du soleil. Sa suivante, Herminie, voudrait mourir avec elle ; Sophonisbe lui ordonne de vivre et lui confie son enfant (2) :
SoPH. Maintenant, au lieu de moi, tu seras sa mère. Hersi. Ainsi ferai-je, puisqu'il sera privé de vous.
Di prender Massinissa per marito, Massinissa, ch' è qui re de' Massuli ?
Ed ella, tutta vermiglia in f accia, Disse con bassa voce esser contenta.
Poi questi dimandù se Massinissa Era contento prender Sofonisba Fer leggitima sposa. Ed e' rispose Ch' era contento, con allegra fronte.
E fattosi alla donna più vicino, Le pose in dito un prezioso anello.
(1) Que l'on compare l'œuvre du Trissin à une autre Sofonisba de Galeotto'del Carreto, marquis de Final, dédiée en 1 502 à Isabelle, marquise du Mantoue : c'est une pièce écrite en octaves et partagée en quinze ou vingt actes : un tissu d'absurdités. (Voir Signorelli, Storia critica dei Teitri, V, pag. 28.)
(2) Sof. Ora in vece di me gli sarai madré Erm. Cosi faro. poichè di voi lia privo.