‹ La Renaissance, de Dante à LutherChapitre 3 sur 22 · EZECHIEL, U. 0 ; III · texte numérisé non relu

EZECHIEL, U. 0 ; III

le mal, l'échelle des crimes, l'horreur de la guerre, l'éternité du châtiment, et tout au fond le Satan monstrueux du moyen âge, une chauve-souris gigantesque ; au purgatoire, le bien et le mal, l'échelle des péchés, l'intérêt de la lutte, l'expiation adoucie par l'espérance, et au sommet Béatrice à la fois divine et humaine , dans le ciel encore terrestre de l'Eden; enfin, au paradis, le bien seul, l'échelle des vertus, la paix religieuse et politique, la récompense éternelle, et au sommet Dieu lui-même vaguement entrevu : vaste sujet assurément, mais comment le traiter à une époque où le latin ne servait plus guère qu'aux savants et où l'italien n'était encore qu'un dialecte? Là était la question, l'une des plus importantes assurément de l'histoire littéraire. Le moyen âge allait-il durer encore ou l'ère moderne allait-elle commencer ?

Un jour s'en vint frapper au seuil d'un monastère

Un sombre pèlerin. L'exil et la misère

N'avaient point abaissé la hauteur de ses traits.

Toutefois dans ce cloître errant les yeux distraits,

Il semblait poursuivi d'une amère pensée.

Un moine s'approchant lui dit : c< Ame oppressée,

Que cherches-tu ? » Dante lui répondit : « La paix » (1).

Ce monastère était celui de Santa Croce del Corvo, en Lunégïaiie ; ce moine qui en était le prieur, frère Hilaire, a raconté lui-même la visite du « sombre pèlerin » : il lui fit bon accueil, et l'écouta longtemps avec beaucoup de sympathie. Dante montra au prieur un petit livre en lui disant : « Voici une partie de mon oeuvre que vous n'avez peut-être point vue encore. Je vous la laisse, afin

(1) Albert Richard, poète genevois, mort en 1881 ; il savait par cœur la « Divine Comédie ».

que vous gardiez de moi un plus frais souvenir. » Le bon Hilaire prit le manuscrit et, y jetant aussitôt les yeux, parut frappé de surprise : « Je suis étonné, dit-il au pèlerin, de cette qualité de langage, soit parce qu'il me semble difficile et même inimaginable qu'on puisse rendre en dialecte vulgaire un sujet si ardu, soit parce qu'il ne me paraît pas convenable d'habiller tant de science en costume populaire. » Dante répondit que le moine avait raison; qu'au commencement, peut-être sous l'inspiration du ciel, il avait résolu de draper sa pensée dans la langue légitime et que même il avait commencé son poème en latin :

Ultima régna canam fluide contermina mundo Spiritibus quœ Jata patent, quœ preemia solvunt Promeritis cuicvmque. suis...

« Mais, ajouta-t-il, quand je considérai la condition de l'époque présente, je vis que les chants des illustres poètes étaient tous abjects (bas ou familiers sans doute) et que par cette raison les hommes généreux qui en des temps meilleurs écrivaient de telles choses (des ouvrages poétiques) avaient laissé, ô douleur ! les arts libéraux aux plébéiens. Voilà pourquoi je quittai la pauvre lyre dont j'étais pourvu et j'en préparai une autre adaptée au goût des modernes, car c'est chose vaine d'offrir des aliments à mâcher aux nouveau-nés qui se nourrissent encore de lait. »

C'est ainsi que Dante, bien à contre cœur, s'il en faut croire le frère Hilaire, descendit au vulgaire qu'il avait ravalé jusque-là, le jugeant bon tout au plus à chanter des vers d'amour. Ce fut un grand bonheur : en continuant son poème en latin, eût-il eu toute l'habileté de Vida, il nous eût donné une œuvre morte. En le reprenant en italien, il

put créer, dans une langue vivante, une œuvre vivante où il se mit tout entier. C'est par là surtout qu'il est moderne. La « Divine Comédie » est le premier grand monument où il y ait quelqu'un.

Un Toscan d'abord. Pour comprendre Dante, il faut avant tout vivre dans la Florence de son temps : une république bourgeoise, une commune commerçante, extrariche, ayant des banques partout, même en Orient. Le pape l'appelait source de l'or, les princes mahométans vouaient un culte à ses florins, les rois chrétiens les empruntaient souvent et oubliaient parfois de les rendre. Les gens d'affaires étaient des lettrés et des artistes ; ils écrivaient sur leurs livres des passages de Tite-Live ou de Salluste ; quand le pape Boniface reçut une douzaine d'ambassadeurs envoyés par les principales villes de l'Europe, il se trouva que tous ces ambassadeurs étaient Florentins. Giotto continuait en le rapprochant de la nature le grand art de Cimabue ; Arnolfo di Lapo, l'architecte de Santa-Maria del Fiore, recevait l'ordre « de faire correspondre ces ouvrages de la commune à la grande âme que composaient les âmes des citoyens unis dans une même volonté ». Ici la chevalerie était devenue peuple ; de simples bourgeois, comme les paladins des chansons de gestes, sortaient des rangs de l'armée et engageaient le combat ; le gonfalonier n'abaissait jamais son enseigne ; les défenseurs du carroccio mouraient tous avant de livrer à l'ennemi ce grand char qui, drapé magnifiquement et traîné par des bœufs , portait les armes de la commune ; une cloche pendue aux portes de la ville sonnait jour et nuit pendant tout un mois pour annoncer

à quelque cité voisine que Florence allait l'attaquer. Après la guerre, les capitaines vainqueurs étaient ramenés en triomphe sous des baldaquins et le peuple se mettait en joie. C'était une race heureuse et qui avait toute la gaîtédu bonheur. Cimabue achevait-il un tableau, la multitude allait le voir et l'admirait avec une telle allégresse que le faubourg habité par l'artiste a gardé le nom de Borgo Allegri. En 1283, une compagnie de mille hommes, tous vêtus de blanc et guidés par un chef, le seigneur de l'amour, organisèrent des jeux, des bals, des réjouissances de toute espèce ; les riches payaient pour les pauvres, et jouissaient avec eux de la fête qui dura deux mois. A la Saint-Jean , l'évêque parcourait la ville à cheval et lançait des lazzis aux belles femmes de la rue. Quand revenait le printemps, pour célébrer son retour, le peuple entier chantait, dansait.

Puis, tout à coup, cette foule si gaie devenait belliqueuse : trente mille citoyens sortaient des murs, soixantedix mille paysans se levaient dans la campagne et ces bandes armées couraient contre Pise, contre Sienne, contre Arezzo par brave rie, pour insulter ou défier le voisin : on coupait un pin sur son territoire, on jetait dans une ville fortifiée, par-dessus le rempart, un âne mort ; le voisin outragé acceptait la guerre, une guerre souvent longue, parfois héroïque, furibonde toujours : l'ennemi, se couchant sur le terrain, rampait jusqu'entre les pieds des chevaux qu'il éventrait ; les Florentins immobiles, serrés les uns contre les autres, l'écu en avant, ressemblaient de loin à une muraille ; les rivières devenaient rouges, puis les vainqueurs rentraient chez eux et les fêtes recommençaient. Plus féroce encore, éclatait à chaque instant la guerre civile, à la suite de querelles privées qui provoquaient des haines séculaires : une vengeance de mille ans, disait-on à Florence, a encore

ses dents de lait. Deux familles se brouillaient pour une affaire d'intérêt ou d'honneur ; le peuple se partageait entre l'une et l'autre, et les deux maisons prenaient des noms de partis : d'un côté les Gibelins, de l'autre les Guelfes, voilà comment le conflit européen entre le sacerdoce et l'empire cassa en deux Florence, parce qu'un gentilhomme, ayant manqué de parole à sa fiancée, avait été assassiné en plein jour par des parents qui ne riaient pas. Aussitôt les lourds palais, construits en châteaux forts, s'armaient l'un contre l'autre, les rues barricadées ruisselaient de sang. Le parti vaincu, chassé, désertait tout entier la ville et la moitié du peuple allait s'exaspérer longuement, dans la rage tenace de l'exil. Le parti vainqueur roulait dans la démagogie , organisait le travail, obligeait tous les citoyens à entrer dans une corporation laborieuse, abattait les privilèges et eu faisait des flétrissures, conférait des lettres de noblesse pour inceste, pour empoisonnement, pour assassinat. Puis il se divisait lui-même, encore à la suite de querelles domestiques. Un gentilhomme de Pistoie avait eu deux femmes dont l'une se nommait Blanche ; les enfants des deux lits s'étaient séparés, retranchés en deux camps, les blancs et les noirs. Un jour, vers l'an 1286, le fils d'un noir blessa par mégarde le fils d'un blanc auquel il alla faire des excuses. Pour toute réponse, le blanc coupa la main droite à l'enfant qui lui demandait pardon et lui dit froidement : « Va la porter à ton père. » Les noirs aussitôt prirent ies armes ; il y eut des blessés et des morts. L'affaire fut portée à Florence dont les citoyens , tous Guelfes cependant, se partagèrent entre les blancs et les noirs en prenant leurs noms, et voilà deux nouveaux partis en présence : les Guelfesnoirs, s'appuyant sur le pape, appelèrent chezeux l'étranger, Charles de Valois, et avec lui le pillage et l'incen-

die ; les Guelfes blancs, écrasés et balayés, prirent le chemin de l'exil. Tel fut le monde où Dante fut élevé : guerre entre familles, entre partis, entre voisins : « deux châteaux, deux couteaux, » voilà Florence, la Toscane, l'Italie, le monde entier que le poète voyait de Florence et à l'image de Florence. Guerre entre les noirs et les blancs, entre les Guelfes et les Gibelins, entre le sacerdoce et l'empire, entre le pape et César. Qui avait tort ? Le pape était noir, Dante était blanc, donc César devait pacifier le monde et rentrer dans cette Rome « dont le Christ est romain ». Ainsi se forma le rêve politique de Dante.

Mais il était parti de Florence et l'on peut dire qu'il ne la quitta jamais des yeux. ce Florentin de nation, dit-il de lui-même, mais non de mœurs. » Il aurait pu ajouter : ce Florentin de cœur. » Avait-il pu jamais se sentir dépaysé dans ce pays de marchands, puisque ces marchands étaient des artistes ? On se le figure volontiers solitaire, taciturne, dédaigneux, absorbé dans ses amours, puis dans ses études, tellement étranger à la foule qu'il passa tout un jour dans une boutique, au milieu du tumulte d'une fête, courbé sur un livre, sans lever les yeux. Il n'en fit pas moins son devoir de citoyen, fut soldat à Campaldino, puis prieur de la république et quatorze fois ambassadeur ; quand Florence voulut lui confier une mission auprès du pape, il prononça cette fière parole si souvent répétée : « Si je vais, qui reste ? Si je reste, qui va ? » Puis tombant avec son parti, spolié pendant son absence , condamné deux fois , la seconde à mort, errant de ville en ville, de cour en cour, souvent repoussé, méprisé, ravalé au-dessous d'un bouffon de Vérone, déçu dans toutes ses ambitions, dans tous ses rêves, il apprit « combien le pain de l'étranger est amer, combien le chemin est dur à qui monte et descend l'escalier d'au-

fcrui (1) ; » même alors cependant, même dans l'amertume de l'exil, comme il aime Florence ! Il ne songe qu'à la cité natale, y revient toujours en pensée, et s'il refuse delà revoir au prix d'une bassesse, c'est qu'il espère y rentrer un jour la tête haute, son livre à la main. C'est Florence qui remplit le poème ; la Toscane tient plus de place que le reste de la terre dans le monde illimité des morts. Quand Dante s'enfonce dans l'enfer, Ciacco , Farinata, Brunetto Latini lui parlent de son pays ; quand il voit, dans le gouffre où sont des damnés, une pierre livide creusée de trous ronds, il songe au baptistère de Florence. Quand il a décrit les métamorphoses bizarres qui sont le supplice des larrons, il s'écrie avec une emphase ironique : « Eéjouis-toi, Florence ! Tu es si grande que par la terre et par la mer tu bats des ailes et que par l'enfer ton nom se répand. J'ai trouvé cinq de tes citoyens parmi les voleurs (2). » Au purgatoire, Florence est encore exaltée avec une ironie poignante dans l'apostrophe de Sordel (3). Même au paradis, Foulques de Marseille, le troubadour, parle de Florence et la

(1) Tu proverai si corne sa di sale

Lo pane altrui, e corne è duro calle Lo scendere eil salir per l'altrui scale.

Parad., xvii, 58-60.

Dante ne dit pas ici que le pain des autres est amer, il dit « salé ». On a remarqué à ce propos que les boulangers de Florence , aujourd'hui comme autrefois, mettent très peu de sel dans leur pain.

(2) Godi, Firenze, poi che sei si grande Che per mare e per terra batti 1' ali

E per lo inferno il tuo nome sispande.

Tra li ladron trovai cinque cotali Tuoi cittadini...

Isf., xxvr, 1-3.

(3) Purg., vi, 127-151.

ditfonclée parle démon (1), Cacciaguida, l'aïeul de Dante, qui brille au cinquième ciel parmi les soldats de la foi, pense encore à la vieille cité de l'Arno , jadis sobre et pudique, vivant en paix, n'ayant ni colliers, ni couronnes, ni ceintures plus belles encore à voir que celles qui les portaient. Dans ce temps-là « une fille, en naissant, ne faisait point peur encore à son père (2)... il n'y avait pas de maison vide... les femmes ne se peignaient pas le visage... ne songeaient qu'au fuseau et à la quenouillée : oh ! heureuses qu'elles étaient ! Chacune d'elles était assurée de sa sépulture... l'une veillant au berceau, le consolait par ce langage enfantin qui amuse d'abord les pères et les mères ; l'autre, en filant, racontait des histoires de Troie , de Fiésole ou de Rome et c'eût été merveille d'y trouver une Cianghella ou un Lapo Salterello (un homme de mauvaise langue ou une femme de mauvaise vie) comme ce le serait aujourd'hui d'y rencontrer Cornélie et Cincinnatus. » Ainsi parle Cacciaguida oubliant sa béatitude. Même aux plus hautes sphères du paradis, quand Dante a vu la rose céleste, il songe encore à Florence et dit sur elle un mot amer. Mais tout ce ressentiment est encore de l'amour ; si le poète crie, c'est qu'il souffre. Cette marâtre qu'il attaque sans trêve, c'est toujours la grande cité, la bergerie de Saint- Jean,

La rive douce et triste, Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours.

Lorsque, dans l'enfer, Dante rencontre Farinata, le farouche Gibelin qui lui ressemble, Farinata s'émeut en lui entendant parler l'idiome natal, celui de « la noble

Cl) Parad.. ix, 127.

(ï) Non faceva nascendo ancor paura

La figlia al padre, etc.

Parad., xv, 103 sq.

patrie, » et lui dit d'une voix caressante : « 0 Toscan ! » Plus tard enfin, le visiteur des ombres arrive au milieu des suicidés; l'un de ceux-ci, un Florentin changé en buisson, est déchiré par des chiens qui l'effeuillent. Alors, dit le poète « la charité du lien natal m'ayant serré le cœur, je rassemblai les feuilles éparses et les rendis à celui dont la voix venait de s'étouffer (1) ».

Voilà pourquoi il chanta en toscan et marcha dans son habit de tous les jours ; la toge latine aux plis savants eût gêné son allure et son geste. Assurément ce ne fut pas lui qui inventa le dialecte déjà vivant dans le peuple, déjà poli pour la poésie amoureuse par les troubadours et les docteurs, mais il lui donna la force, l'éclat, la franchise, la dignité tragique, la liberté comique, le style et l'accent, le relief et la couleur, lui imposant tous les tons, l'appropriant à tous les sujets, l'érigeant lui premier, lui tout seul, en langue définitive et nationale. Sous lui, d'un seul bond, cette langue encore en formation, en retard sur le provençal, a dépassé toutes les autres, est entrée en possession de toutes ses ressources; elle est la seule de toutes celles du quatorzième siècle, qui se parle telle quelle encore aujourd'hui. Le portugais ne pourra l'atteindre que sous Camoëns, l'espagnol sous Cervantes, l'anglais sous Shakespeare, l'allemand sous Klopstock. D'autres sauront l'adoucir et l'orner, nul ne la poussera jamais plus loin, plus haut, plus droit que n'a fait Dante, le premier dompteur f qui la maniait peut-être en tyran, parfois en bourreau , mais en maître.

(1) Poiche la carità del natio loco

Mi strinse , raunai le fronde sparte , E rendeile a colui ck' era già roco.

IKF., XIV, 1-3.

De plus, aimant toute espèce de triade, il inventa la terzine, la plus courte des stances, où sa phrase brève et brusque n'était pas à l'étroit ; d'ailleurs ces terzines entrent l'une dans l'autre comme les vagues de la mer, se renvoyant une rime qui doit résonner trois fois, et la pensée peut s'y dérouler à l'aise jusqu'au dernier vers qui l'arrête court : un vers isolé, se dressant à la fin du chant comme un roc. Avec la terzine et le toscan, Dante inaugura un art nouveau ; il l'inaugura surtout parce qu'il était Dante : une sensibilité douée d'imagination, une âme palpitante et vibrante que remuaient tour à tour, avec une exquise douceur et une énergie superbe, la foi, l'amour, l'orgueil , la haine, la colère, la pitié. Il importe d'insister sur ce point : pour la première fois depuis la barbarie, on trouve dans la poésie un poète et dans le poète un homme. Tous les trouvères, les troubadours, les minnesingers se ressemblaient : qui donc avait composé les Nibelungen ou la Chanson de Roland? Tout le monde. Ici l'œuvre est d'un seul et de celui-là; son sujet, c'est lui-même; il n'a pas récité trois vers et nous savons son âge, ses doutes, ses erreurs ; il est à mi chemin entre la naissance et la mort, égaré dans l'ombre d'une forêt ; il a perdu la ligne droite (1). Il ne dit plus, comme autrefois en latin : a Je chante (idtùna régna canam). » Il ne chante pas, il crie ou il pleure. Ce qui va palpiter dans ce drame personnel, c'est un cœur qui passionnément sait aimer et haïr.

De là, même pour nous, l'intérêt puissant de la ce Divine Comédie » ; nous arrivons six siècles après Dante,

(1) Nel mezzo del cammin di nostra vita

Mi ritrovai per una selva obscura Chè la diritta via era smarrita.

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