‹ La Renaissance, de Dante à LutherChapitre 4 sur 22 · INF · texte numérisé non relu

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et il nous prend comme s'il vivait. Par le frémissement qui le secoue et qui nous gagne, il bondit à chaque instant hors de son encyclopédie et de son allégorie et nous entraîne dans son pays, dans son temps , nous agite de ses passions, nous fait contemporains des Cerchi, des Donati, citoyens de la vieille Florence. Ses personnages, ceux qu'il rencontre au pays d'outre-tombe, oublient à chaque instant qu'ils sont trépassés : les ombres, les âmes , les lumières rentrent dans leur corps , se croient au Marché Vieux, s'agitent et s'irritent; saint Pierre au haut du ciel se démet de sa béatitude pour vomir des imprécations contre ses successeurs. Tous ces morts sont plus vivants que les pairs de Charlemagne ou les chevaliers de la Table ronde : dès qu'ils ont frappé nos yeux, ils s'y gravent, on les voit toujours. C'est Farinata qui sort de son sépulcre de la ceinture à la tête, redressant la poitrine et le front « comme s'il avait l'enfer en grand mépris (1) », il fronce un peu le sourcil et regarde à peine; c'est Capanée qui, couché sur le sable, sous une pluie de feu, ne s'inquiète pas du brasier, et, dédaigneux, se tord et s'écrie : « Tel je fus vivant, tel je suis mort, que Jupiter me foudroie de toute sa force, il ne jouira pas de sa vengeance (2). » C'est Ugolin rongeant le crâne de l'archevêque Roger et quittant le festin féroce pour raconter sa mort :

Situ ne pleures pas, de quoi donc pleures-tu (3)?

Puis, comme contraste, « ces deux qui vont ensemble », emportés par la tourmente infernale qui ne s'arrête ja-

(1) Inf., X, 35, 36, 40, 45.

(2) Inf., xiv, 46-48, 51-60.

(3) Inf., XXXIII, 13 sq.

mais : Paolo Malatesta, Francesca da Rimini, victimes de l'amour « qui ne fait grâce à nul aimé d'aimer », mais indissolublement unis , même au delà du tombeau , par l'immortel baiser qui leur a coûté la vie. Leur mort toute récente (1289) était connue de l'Italie entière, on savait qu'ils avaient été surpris, égorgés ensemble par un mari jaloux. Francesca ne pouvait donc rien apprendre au poète qui la visitait dans l'enfer : son récit n'est qu'une confidence de cœur épanchée dans un flot de larmes :

« La terre où je naquis s'étend près de la rive « Où le Pô , qu'ont grossi tant de fleuves, arrive « Et s'endort dans la mer bien loin du mont natal.

c( L'amour aux nobles cœurs si facile et fatal ce Le prit, lui, pour la forme autrefois renommée t( Que la mort me ravit d'un coup qui me fait mal.

<X L'amour qui veut qu'on aime alors qu'on est aimée

a Me fit aller à lui, confiante et charmée,

« Même ici, tu le vois, l'amour nous lie encor;

« L'amour nous conduisit tous les deux à la mort ; « Caïne (1) attend celui qui nous ôta la vie... » Elle me dit ces mots tout bas , avec effort.

(1) Caïne est une des quatre prisons profondes , au fond de l'enfer où sont punis les traîtres. — Plus loin la sentence que rappelle Francesca et qu'elle attribue au maître de Dante est celle-ci, de Boëce : Inomni adversitate fortunée , infeUcis&imum genus infortunii est fuisse felicem. — Le livre que lisaient Francesca et Paolo est le roman de Lanceîot du Lac où certain personnage nommé Galéhaut sert d'intermédiaire entre les deux amants. — La traduction en vers, inconnue en France, que nous citons ici, est celle d'un poète genevois, Louis Vaucher, mort en 1882 ; le traducteur suit l'italien vers à vers et, tout en modifiant un peu la terzine, en accepte les difficultés. Voici le texte de Dante :

« Siede la terra, dove nata fui,

« Su la marina, dove il Po discende,

a Per aver pace co' seguaci sui.

Dès que j'eus écouté cette âme endolorie, Je tombai , ïe front bas, dans une rêverie , Jusqu'à ce que Yirgile eût dit : « Que penses-tu?

Et , lui montrant alors mon visage abattu :

« Hélas ! quels doux pensers et quels terribles charme?

« Les poussa dans la voie oi\ fléchit la vertu ? »

Puis, me tournant vers eux : a Femme, tu me désarmes <( Vos douleurs me font peine et pitié jusqu'aux larmes. « 0 d'une ardeur charmante infortunés martyrs !

« Mais dis-moi, dis encore : au temps des doux soupirs

« Comment vous enlaça l'amoureuse chimère ?

« Comment naquit en vous le trouble des désirs? »

Elle dit : a II n'est pas de douleur plus amère

« Que de se souvenir au fort de la misère

« Des instants de bonheur, ton maître nous l'apprend.

« Anior che al cor gentil ratto s'apprende

« Prese costui délia bella persona

« Che mi fu tolta, e '1 modo ancor m' offende :

« Amor ch' a null' amato amar perdona

ce Mi prese del costui placer si forte.

C( Che, corne vedi, ancor non m' abbandona ;

a Amor condusse noi ad una morte, « Caina attende chi vita ci spense. »

Queste parole da lor ci fur porte.

Da ch' io 'ntesi quell' anime offense,

Chinai '1 viso, e tanto '1 tenni basso

Fin chè '1 poeta mi disse : « Che pense ? »

Quando risposi cominciai : « 0 lasso ! « Quanti dolci pensier , quanto disio C( Menô costoro al doloroso passo ! »

Poi mi rivolsi a loro e parlai io

E cominciai : « Francesca, i tuoi martiri

(L A lagrimar mi fanno tristo e pio.

DANTE ALIGHIERL 63

<r Mais, puisque le désir qui t'émeut est si grand

ix De savoir comment fut d'amour notre âme atteinte,

« Ecoute-moi : je vais te le dire en pleurant.

xx TJn jour que nous lisions par plaisir la complainte xx De Lancelot, suivant seuls, ensemble, sans crainte xc Les beaux faits amoureux que le roman nous dit,

xx Bien souvent nous levions un regard interdit,

xx Ou nos fronts pâlissaient sur la page enivrante ,

ix Mais un passage , un seul , le plus doux , nous perdit :

x( Quand nous vîmes l'amant penché sur son amante ix Prendre dans un baiser sa lèvre souriante , « Celui qui ne peut plus me quitter maintenant,

t( Ma dimmi : al tempo dei dolci sospiri, <( A che, e corne concedette Amore « Che conosceste i dubbiosi desiri ? »

Ed ella a me : X( Nessun maggior dolore

x( Che ricordarsi del tempo felice

« Relia miseria, e ciô sa '1 tuo dottore.

xx Ma se a conoscer la prima radice

X( Del nostro amor tu hai cotanto affetto,

« Farô corne colui che piange e dice.

ex Noi leggevamo un giorno per diletto xc Di Lancilotto, corne amor lo strinse : xx Soli eravamo e senza alcun sospetto.

c( Per più fia te gli occhi ci sospinse.

<c Quella lettura, e scolorocci, '1 viso :

a Ma solo un punto fu quel, che ci vinse,

xx Quando leggemmo il disiato riso iX Esser baciato da cotanto amante, xc Questi che mai da me non fia diviso

« La bocca mi baciô tutto tremante.

« G-aleotto f u il libro, e chi lo scrisse, a Quel giorno più non vi leggemmo avante. »

<( Celui-ci me baisa la bouche en frissonnant... « Hélas il fut pour nous un Galéhaut, ce livre... c( Et nous ne lûmes pas ce jour-là plus avant. »

Cependant qu'un des deux esprits, n'osant poursuivre, Suspendait son récit, l'autre pleurait si fort , Que, tremblant de pitié, je crus cesser de vivre,

Et me laissai tomber comme tombe un corps mort.

Le poète est toujours là, présent ; c'est lui qui raconte, à lui qu'on parle, et l'émotion qu'il nous impose, il l'a éprouvée avant nous. Aussi comme elles vivent encore, ces ombres qu'il voudrait saisir, bien que ses bras se referment avide (1) ! Comme on l'entend bien, ce musicien Casella (2) qui, à l'entrée du purgatoire, sait arrêter par ses chants tout un peuple d'âmes! Comme on le voit nettement, ce Belacqua le paresseux qui, assis à l'ombre^ le tête baissée entre ses genoux qu'il tient embrassés, la soulève à peine, quand il entend du bruit, jusqu'au-dessus de sa cuisse (3) ! Un trait, une plainte suffit pour nous graver dans la mémoire une figure que nous n'oublierons jamais. Pia de' Tolommei, celle qu'un mari jaloux avait condamnée à mourir de la mal'aiïa dans la maremme tos-

Mentre che 1' uno spirto questo disse, L' altro piangeva si che di pietade Io venni men corne s' io morisse,

E caddi, corne corpo morto cade.

Inf., v, 97-142.

(1) PtJRG., il, 80-81.

(2)Purg., il, H'2-119.

(3) Pukg., IV, 100-108; 112-114.

cane, n'a qu'un mot à nous dire et, par ce mot seul, vivra éternellement dans notre cœur :

Souvenez-vous de moi qui fus la Pia ; Sienne me fit, me défit la maremme (1).

Sordel, l'âme lombarde, digne et lente à remuer les yeux, nous laisse passer sans mot dire et distrait sur nous, en sa hauteur dédaigneuse, le regard du lion au repos (2) ; Mathilde marche, légère, le long du ruisseau qui ploie l'herbe avec ses petites vagues, puis elle danse en chantant parmi les fleurs (3) ; Béatrice elle-même, laissant tomber son auréole, redevient jeune en confessant Daute et lui reproche, avec une sainte coquetterie, ses erreurs qui furent des infidélités. A chaque instant, au milieu des horreurs qui allaient nous rebuter ou des extases qui allaient nous assoupir, quelque chose d'humain nous rappelle au monde et à la vie. Le poète nous a repris et nous le suivons jusque dans l'éternelle lumière et l'éternelle musique du ciel.

C'est qu'aussi pour la première fois, depuis la fin de l'antiquité, nous rencontrons un artiste de premier ordre. A une époque où tout demeurait inachevé, la « Somme » de Thomas d'Aquin comme les cathédrales, la « Divine Comédie » est le premier monument complet, symétrique, harmonieux dans toutes ses parties et qu'on puisse embrasser d'un regard. La masse impose et les détails sont traités de main de maître. Ce qui frappe avant tout, c'est l'oeil du peintre, une vue perçante qui a tout noté, tout

( 1 ) Ricorditi di me che son la Pia :

Siena mi fé' : disfecemi llaremma.

Purg., v, 133, 134.

(2) Pukg., vi., G1-6G.

(8) Purg., xxviii, 25-27 ; 52-55.

gardé. Rien ne lui échappait : ni le paysage, ni la figure et de la figure il retenait l'expression, le mouvement, l'attitude, la dimension, le contour; nul n'a jamais montré tant de choses et ne les a montrées si nettement, d'un trait toujours sûr et ferme. Le naufragé haletant qui, jeté sur le rivage, se retourne vers la mer et regarde (1) ; les grues qui chantant leur plainte, fendent l'air en longue file (2) ; les larges flocons de feu qui d'une chute lente tombent sur la cendre, comme les flocons de neige sur l'Alpe sans vent (3) ; l'ouragan impétueux excité par les ardeurs contraires, qui secoue la forêt, brise les rameaux, abat les fleurs qu'il emporte au loin, et devant lui, poudreux, va superbe (4) en balayant les troupeaux et les bergers ; la tour penchée de Bologne qui paraît fléchir sur vous, comme pour vous saisir, quand passe un nuage au-dessus d'elle (5) ; la plaine d'Arles (6), où le Rhône devient stagnant, toute bosselée de tombes ; la douce teinte de saphir oriental qui, à l'entrée du purgatoire, est reçue dans la sérénité de l'air pur tandis que Vénus, la belle planète qui conseille d'aimer, fait rire tout l'Orient (7) ; les brebis qui sortent de l'étable : une, puis deux, puis trois, et les autres se tiennent toutes timides , le museau à terre , et ce que fait la première, les autres le font, se serrant derrière elle si elle s'arrête, simples et tranquilles , sans savoir pourquoi elles

(2) Inf., v, 46, 47.

(3) lKF„, xiv, 28-30.

(4) Dinanzi polveroso va superbo.

riTF.j IX, 71.

(5) Ixf., xxxi, 136-138.

(6) Inf., ix, 112-115.

(7) Purg., i, 13-15, 10, 20.

DAXTE ALIGHIERI. (37

font ainsi (1) : Dante a tout observé, même le clignement d'yeux (2) du tailleur quand il enfile son aiguille. Il voit clair, trop clair peut-être ; les ombres lui apparaissent dans les ténèbres aussi nettes que si elles étaient en plein jour. Il dessine avec une extrême précision ce qui demanderait à rester dans la brume et mesure avec un excès d'exactitude ce qui gagnerait à être démesuré. Enfin il détaille trop l'invisible. Mais chez les modernes nul n'a su décrire qu'après lui, nul aussi fortement que lui.

Il regardait et il écoutait : musicien dès sa jeunesse et ami des musiciens, quand il entendait chanter son Case! la, il mettait en oubli toute autre pensée et retenait si bien, disait-il, la mélodie entonnée suavement,

Que toujours en dedans la douceur m'en résonne (3).

Son cœur, vibrant à tous les bruits , se gonflait d'amour au tin-tin de l'horloge matinale (4) et à son oreille les lointaines volées de l'angélus pleuraient le jour qui se meurt (5). Le « Purgatoire » est déjà plein de suaves concerts ; le « Paradis » n'est qu'une ascension d'hymnes pieuses

(1) Pcrg., m, 79-74.

(2) Ixf., xv, 20, 21.

(3) Che la dolcezza ancor dentro mi suona.

Purg.. il, l!4.

(4) Tin tin sonando con si dolee nota, Che il ben disposto spirto d'arnor turge.

Par., x, 143, 144.

(5) ... Squilla di lontano

Che pa-ia il giorno pianger che si muore.

Porg., x, 5, G.

montant dans la lumière à Dieu ; c'est le ciel entier qui chante (1).

Secondée par un pareil talent de peintre et de musicien, l'imagination fait tout ce qu'elle veut, transforme en poésie un sujet didactique, donne à la vision une réalité saisissante, ressuscite les morts et les rend immortels. Voici la procession des damnés qui défile : les amoureux sont emportés dans un tourbillon qui roulera toujours; les gourmands marchent sous une pluie lente, froide, implacable, mêlée de grêle; les avares et les prodigues se traînent les uns vers les autres en poussant devant eux et en entrechoquant des poids énormes ; les irascibles, embourbés dans la fange, se frappent des pieds et des mains ; les hérésiarques sont enfoncés dans des sépulcres ouverts : les tyrans plongent dans une mare de sang ; les âmes des suicidés sont changées en arbres dont les harpies rongent les feuilles, et ne pourront jamais rejoindre les corps qu'elles ont rejetés et qui pendent aux troncs devant elles ; cette séparation qu'elles ont voulue se prolongera éternellement dans la mort. Plus bas les devins qui se vantaient de voir devant eux jusqu'au fond de l'avenir, marchent à reculons, le visage tourné sur les reins; les hypocrites rampent écrasés sous des chapes de plomb; les voleurs, enveloppés par des serpents, se fondent avec eux, se perdent les uns dans les autres en composant des monstres

(1) 'Al Padre. al Figlio, allô Spirito santo Coinincia gloria tutto il Paradiso, Si che ni' inebbriava il dolce canto ;

Ciô che redeva mi sembrava un riso Dell' universo.

Par., xxvii, 1-8.

qu'on n'a jamais tus, et à pas lents ces êtres sans nom, ces formes transmuées s'éloignent. Plus bas encore, clans la glace où sont les traîtres, se tordent en hurlant des suppliciés encore plus misérables, et ce spectacle produirait une satiété d'horreur, si par delà « ce monde aveugle et muet de toute lumière » il n'y avait pas le purgatoire et la douce couleur de saphir oriental. Yoici le livre des vieillards, <r la cantique » aimée de Balbo, de Schlosser, de Lamennais ; l'impression en est triste, mais douce, non d'horreur, mais de pitié. Les âmes sentent la justice du châtiment , éprouvent plus de repentir que de souffrance. D'ailleurs le paradis est au bout et les attend. C'est ici que sont les amis, les égaux, les artistes : Cimabue, Guido, Guinicelli, Casella, Forese : c'est une région moyenne entre le mal et le bien, un demi- jour quasi terrestre fait d'ombres et de lueurs, où plane le souvenir consolé par l'espérance. Au milieu de ces peines, qui ne sont pas éternelles, flottent des ailes d'anges annonçant déjà le paradis. Et quand le poète y monte, attiré de ciel en ciel par les yeux toujours plus brillants de Béatrice, il trouve encore un crescendo d'extase pour exprimer la béatitude ascendante de cette transfiguration. Parvenu à la sphère des étoiles, il s'arrête et se retourne pour regarder le chemin parcouru ; alors il voit à ses pieds le ciel de Saturne où montent et descendent les contemplateurs par une échelle éblouissante; le ciel de Jupiter où les âmes des ju?tes voltigent en chantant dans leur lumière ; le ciel de Mars où les âmes des croisés, topazes vivantes, s'enchâssent dans une croix symbolique ; le ciel du Soleil où flamboient les âmes des docteurs en guirlandes entrelacées ; le ciel de Yénus où rayonnent celles qui se sont élevées de l'amour terrestre à l'amour divin : le ciel de Mercure où

brillent les hommes d'action qui tournèrent au bien leur énergie ; le ciel de la Lune où flottent les âmes plus molles qui, violentées, avaient rompu leurs vœux — loin enfin, bien loin, tout en bas, notre pauvre terre qu'un seul regard suffit pour embrasser du sommet des monts jusqu'à la mer où les fleuves vont s'engloutir, pauvre globe perdu, si petit qu'il fait pitié, presque honte. Après cetta contemplation, il semble que le poète ait tout dit. Pas encore : des merveilles encore plus éclatantes l'attendaient plus haut. <( Je vis une lumière en forme de fleuve ruisselant de splendeur entre deux rives que diaprait un merveilleux printemps. De ce fleuve sortaient de vives étincelles et de tous côtés elles se mettaient dans les fleurs comme des rubis enchâssés dans de l'or. Puis, comme enivrées de parfums, elles se replongeaient dans la rivière éblouissante, et quand l'une y entrait, l'autre en sortait, (1). » Et ce fleuve s'agrandit, se transforme en rose immense, en rosace constellée où fourmille le chœur lumineux des étoles blanches, les âmes de tous les trépassés qui sont réunis là-haut. L'autre milice, ceUe des anges, monte et descend comme un essaim d'abeilles, et quand elle s'immerge dans la rose mystique, elle y verse avec des battements

(1) E vidi lunie in forma di riviera

Fulgido di fulgori, intra due rive Dipinte di mirabil prirnavera :

'Di tal fiumana uscian f avilie vive, E d' ogni parte si mettean nei fiori, Quasi rubin che oro circoscrive ;

Poi, corne inebriate dagli odori,

Kiprof ondavan se nel niiro gurge,

E s' una entrava, un" altra ne nscia fuori.

Paead., xxx, G1-G9.

d'aile la paix et l'amour qu'elle a puisés eu Dieu. Béatrice a disparu, saint Bernard joint les mains pour invoquer la Vierge, et il se fait un grand silence : la multitude innombrable des bienheureux paraît suspendue à l'oraison , c'est le ciel entier qui prie. Encore un dernier effort, et le génie humain va s'anéantir dans la vision suprême. Quand il redescendit sur la terre, Dante avait vu Dieu.

Jl avait vu Dieu sans être homme d'église. Pour la première fois un laïque ose dominer son temps, non seulement comme poète, mais comme théologien, prêcher les dogmes, instruire les nations, frapper d'une verge qui ne soit pas une crosse : bien plus, s'ériger en justicier universel, inflexible et infaillible, absoudre ou condamner les siècles et les hommes, chasser devant lui des rois, même des papes vers cette porte de l'enfer où il a écrit de i a main : « Laissez toute espérance , vous qui entrez ! » Ce n'est pas tout : ce laïque ose aussi le premier traiter les plus hauts sujets dans la langue du peuple et abattre la cloison qui parquait la pensée et la science dans le bercail latin des clercs : il veut que tout le monde entende et comprenne. Ce n'est pas tout encore, il invente ou formule du moins la poétique moderne qui n'a qu'une règle, la sincérité de l'émotion et de l'expression : chanter selon son cœur. « Je suis ainsi fait que lorsque l'amour m'inspire, je l'écoute, et ce qu'il dicte au dedans je l'écris (1). » En même temps, il inaugure la Renaissance en renouant la chaîne rompue entre le moyen âge et l'antiquité. À son

(1) Io mi son un, che quando

Amore spira, noto, cd a quel modo Che dette, dentro vo significando.

Pcrg., xxiv, 52-5 î.

avis, la Eoine catholique n'abolit point la Eonie païenne elle la continue et l'accomplit : les empereurs chrétiens sont les légitimes héritiers des césars ; l'unité politique a été conquise par les anciens pour assurer l'unité religieuse, l'empire universel de cette Rome « dont le Christ est romain ». Brutus et Cassius qui ont trahi le maître du monde, sont aussi coupables, aussi cruellement punis que Judas qui a vendu le maître du ciel. Dans sa descente aux enfers, Dante a. pris pour guide la sagesse antique, et cette sagesse est personnifiée en Virgile qui a chanté l'origine de Jules et pressenti la venue de Jésus. Ce paganisme n'est pas un mensonge, la fable n'est pas une fiction : Énée a bien réellement visité « le séjour des ombres, du sommeil et de la nuit assoupissante (1) », Caron, Cerbère, Minos, Plutus, les Harpies, les Furies ont existé, existent encore ; le Christ est un et suprême Jupiter crucifié pour nous (2) ». Seulement, dans cette première renaissance où le christianisme retourne à l'antiquité, dans cette lune de miel, c'est le christianisme qui commande. Dante a beau suivre Virgile , c'est lui qui le mène et le force à marcher devant; il l'attire dans son chemin et l'y pousse en lui disant : ce Conduis-moi où je veux. » Ce Virgile a reçu le baptême et la communion, pratiqué les Pères et les docteurs de l'Église ; il sait par cœur les livres de Dante, le traité De momrchia, le recueil du Convito. N'en doutez pas, il a étudié à Bologne. En passant dans 4'enfer catholique, toutes les figures païennes se

(1) Umbrarum hic locus est, somni, noctisque sopora:.

Ms., vi, 390.

(•J) ... O sommo Giove

Che fosti in terra per noi crocifisso.

Purg., vr, 118, 119.

DAXTE ALIGHIEPJ. 73

sont transformées : Caron est on démon aux yeux de braise qui bat les ombres à coups de rame ; Minos, un monstre pourvu d'une longue queue qu'il enroule autour de son corps; Cerbère, un grand reptile aux yeux rouges, à la barbe noire et grasse, au ventre énorme, aux mains crochues, écorchant et dépeçant les damnés. Pour l'apaiser, on ne lui offre plus, comme au temps de Virgile, un gâteau de miel et de pavots, on lui jette dans la gueule une poignée de terre. La Sirène est maintenant une femme bègue, louche, blafarde, infecte, montrant des mains mutilées et des pieds tordus. Le poète dispose du monde ancien qu'il refait à sa manière : il place Caton d'Utique non dans l'enfer, parmi les suicidés, auprès de Pierre des Vignes, mais à l'entrée du pm'gatoire et le charge de repousser les damnés qui s'évaderaient de l'éternelle prison. Il fait dire à Stace parlant à Virgile : a Par toi je fus poète, par toi chrétien (1). » Il convertit à sa foi, et place de sa propre autorité parmi les bienheureux, non seulement l'empereur Trajan déjà sauvé par les prières de saint Grégoire, mais Riphée , le plus juste des Troyens , qui mourut en combattant contre les Grecs. C'est ainsi qu'il s'empare de l'antiquité, l'entraîne où il veut, la subjugue et l'opprime. Elle prendra le sceptre aux siècles suivants et , à force de grâce et de beauté, séduira les esprits au paganisme. Mais chez Dante, c'est l'homme, c'est le christianisme viril qui est le maître : il ne se donne pas à l'antiquité, c'est l'antiquité qui se donne à lui.

(1) Per te poeta fui, per te cristiaco.

Purg., XXII, 73.

Tel fut Dante, un esprit souverain qui dépassa, domina son temps, sinon par les idées et la science, au moins par le génie et l'art. Le succès de son livre fut plus grand, plus populaire surtout que ne le croient aujourd'hui beaucoup de gens. On connaît 510 exemplaires de la « Divine Comédie » écrits entre l'an 1333 et la fin du siècle : plusieurs sont de main étrangère ; il en est un qui fut copié par un cuisinier allemand pour son maître, gouverneur d'Arezzo. Un seul homme en fit cent copies pour marier ses filles. Boccace lut publiquement le poème dans une église et l'expliqua non sans prolixité ; d'autres suivirent cet exemple : on cite plus de quarante commentateurs antérieurs à Marsile Ficin, dix-huit lecteurs publics avant Landino, quinze biographes de Dante en moins de deux siècles. De son vivant, il attirait déjà les yeux, effrayait les plébéiennes de Vérone. Un Bolonais écrivit au poète en vers latins pour le supplier de renoncer à la langue vulgaire et de ne .plus composer de ces chants profanes que les jongleurs piaillaient dans les carrefours. On sait l'anecdote du forgeron maltraité par Alighieri dont il écorchait les rimes; le fait a été contesté non sans raison, mais puisqu'il a été recueilli par des contemporains, il ne paraissait pas invraisemblable au quatorzième siècle. Que Dante fût très populaire, bien des témoins l'attestent, notamment Giovanni del Virgilio qui l'acclamait « auteur très cher aux gens du commun (1) ».

(1) Musaruni alunmus, vnlgo gratissimus auctor.

Voir G. Carducci, Délia varia fortuna di Dante.

DANTE ALICtHIERL 75

Parmi les partisans et les adversaires du poète, dans les vingt années qui suivirent sa mort, on trouve des magistrats, des gens d'église, des docteurs, des notaires et aussi de simples gens du peuple, dispersés dans toute l'Italie du centre et du nord. Un brave homme de Ferrare, nommé Antoine, étant entré dans une église de Ra venue, alla enlever les cierges qui brûlaient devant un crucifix pour les placer sur le tombeau de Dante. Enfin cette popularité du maître est constatée par ses deux successeurs immédiats. Pétrarque imitait la ce Divine Comédie » sans l'avoir lue, au moins à ce qu'il disait, et finit par décerner au père Alighieri « la palme dans le vulgaire ». Quant à Boccace, qui lui avait voué un culte et qui l'appelait miracle de nature (un mot que Cervantes devait, deux siècles et demi plus tard , appliquer à Lope) , il se plaignait que le divin poème fût jugé par les idiots sur la place publique et dans les cabarets.

Il faut donc cesser d'écrire que l'illustre Florentin n'arriva de son temps que chez les doctes. On lit bien dans un sonnet funèbre de Pieraccio Tedaldi : « Le souverain auteur Dante Alighieri qui fut plus copieux en science que Caton, Donat, voire Gautier (1) ». Mais l'association de ces noms prouve assez que Pieraccio n'avait pas fait de longues études. Les savants d'alors, Cino de Pistoie, Cecco d'Ascoli critiquaient Dante et osaient même, très irrévérencieusement , l'étriller ; ses idées, bien que soutenues par Barthole, ne plaisaient pas à tout le monde ; un moine l'appela vase du diable ; un prélat

(1) ... il sommo autor Dante Alighieri

Che fu pin copïoso in iscienza Che Catone, Donato, o ver Gualtieri...

brûla le traité De monarchia et aurait bien voulu brûler les os de l'auteur ; Pierre Alighieri dut défendre son père mort contre l'accusation d'hérésie. Mais comme poète, Dante ne fut pas contesté dans son siècle et la terzine devint le mètre favori des Italiens.

Au siècle suivant, annonçons-le d'avance, il y eut dans la péninsule entière une sorte d'affaissement politique et moral. Les démocraties furent opprimées par des seigneurs absolus, l'énergie productive diminua, la langue vulgaire tomba aux mains des ignorants et des copistes. Les esprits distingués tournaient à l'érudition, lisaient du latin et du grec. Dante en souffrit. Pour les pédants d'alors, la « Divine Comédie » n'était « qu'un répertoire de trivialités monacales, un livre à mettre en pièces chez l'apothicaire et l'épicier pour en faire des enveloppes de drogues et de morues, un livre de tailleurs et de savetiers (1) ». On la commentait pourtant : Philelphe l'expliquait dans la cathédrale de Florence à plusieurs centaines d'auditeurs, mais pour s'attacher aux obscurités plutôt qu'aux splendeurs du poème. Ce que Marsile Ficin adorait chez Dante, c'était Platon. Comme poète vulgaire, on préférait Pétrarque. Grâce à Politien, Foctave supplanta la terzine et le poème divin fut pesé dans la balance d'Horace ; on ne le trouva pas de poids. Quelquesuns cependant persistaient à l'admirer ; Michel-Ange , en son « Jugement dernier », le traduisit en peinture et eût voulu l'illustrer d'un bout à l'autre. Dante illustré par Michel- Ange : quelle intention de chef-d'œuvre ! Mais ce ne fut qu'une intention, et le chef-d'œuvre est perdu.

(1) Fauhiel, Dante et les origines de la langue et de la littérature italiennes.

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Au public d'alors, il fallait la fantaisie joyeuse de l'Arioste ; il fallut après l'architecture ornementée du Tasse qui butina pourtant quelques vers dans la « Divine Comédie », peut-être pour les sauver. Lorsqu'en 1570 Benedetto Varchi, dans son Ercola.no, proclama Dante supérieur en maint endroit à Virgile et à Homère , il souleva des tempêtes. Un Castravilla déclara que le poème n'était pas un poème et que, si s'en était un, c'était le pire de tous. Mazzoni répondit à Castravilla, d'autres à Mazzoni; la querelle dura vingt ans. Dante y gagna, on revint à lui pour le défendre ou le combattre. Les livres sur lesquels on se bat, quoique un peu piétines, y gagnent toujours.

Par malheur, au seizième siècle succéda le dix-septième, époque d'euphuisme, de gongorisme et de marinisme ; il y eut en Italie comme ailleurs « une frénésie de bel esprit ». Dante fut oublié comme Pétrarque et n'eut, en cent ans, que trois éditions. Il fallut une réaction vigoureuse pour relever le poète sur son piédestal ; il fallut un Vico pour le replacer auprès d'Homère. Eéaction passagère pourtant ; l'école française était montée au pouvoir : au siècle dernier, avant Lessing, toute l'Europe jurait par Voltaire. Et Voltaire, malgré quelques péchés de jeunesse, marchait derrière Boileau. Qu'eût pensé ce dernier de la ce Divine Comédie » ? Il l'a dit sans l'avoir lue en des vers qui ne la concernaient pas :

C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus... Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophète?... Mettent à chaque instant le lecteur en enfer, N'offrent rien qu'Astaroth, Bekébuth, Lucifer. De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles...

On peut en rester là. Voltaire écrivit au jésuite Bettinelli pour le féliciter d'avoir osé dire que Dante était un fou et son poème un monstre. Ce Bettinelli, en effet, prêtre voltairien, avait violemment attaqué la « Divine Comédie ». Gaspare Gozzi lui répondit de main de maître, mais le triomphe définitif de Dante ne date que d'Alfieri qui adora en lui, non l'idée gibeline et la foi catholique, mais l'àme de fer et le vers d'airain. C'est par là que le grand poète a repris l'Italie ; ce n'est pas le penseur et le croyant, c'est l'homme et l'artiste qui, après les fadeurs et les langueurs des derniers siècles, a virilement retrempé les esprits de Turin à Venise et de Païenne à Milan. Tous les patriotes italiens : ceux qui marchaient au petit pas comme Troya et Balbo, ou qui allaient au grand trot comme Manin, ou à bride abattue comme Mazzini, tous ont voulu Dante pour maître. Chacun l'a thé à soi, lui a prêté son idée, l'a converti à sa cause, l'a fait sien en un mot pour avoir le droit de lui dire : « Je suis à toi. » Ceux qui l'ont le plus aimé, même en France, ne sont pas ses coreligionnaires, les apôtres de la monarchie et les orthodoxes défenseurs de l'autel : c'est à peine si Chateaubriand l'a nommé dans son Génie du Christianisme. Le premier qui' l'ait vu de près est l'épicurien Eivarol qui ne cherchait guère en lui que l'artiste, ce Le Dante, disait-il (on disait alors le Dante) dessine quelquefois l'attitude de ses personnages par la coupe de ses phrases ; il a des brusqueries de style qui produisent un grand effet ; et souvent, dans la peinture de ses supplices, il a une fatigue de mots qui rend merveilleusement celle des tourmentés. » Puis Ginguené sous l'empire, Fauriel et Villemain sous la restauration, puis Antoni Deschamps, Daniel Stern, Lamennais qui, longtemps après sa révolte, a trouvé dans la « Di-

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vine Comédie » le chevet de sa vieillesse et de sa mort; tout récemment Littré qui a traduit «. l'Enfer » en vieux français et qui a écrit ces mots pleins de cœur : « Chaque jour Dante prend la main de quelqu'un de nous, comme Virgile prit la sienne, et l'introduit dans ces demeures où éclatent la justice et la miséricorde divines. »

Étrange destinée que celle du poète ! Il était monarchiste et on l'a fait républicain, il était catholique et on l'a fait protestant, il était virgilien et on l'a fait romantique, il était pour l'empire allemand et plus que tout autre il a servi à fonder la nationalité italienne. Tous l'ont traité comme il avait traité Virgile, en le prenant bon gré mal gré pour guide et en le forçant de marcher devant eux. Tous lui ont dit : « Tu es si beau que ta pensée doit être la nôtre. » Et cette pensée commentée au gré de chacun, transformée, rajeunie, avancée de siècle en siècle, demeure immortellement moderne, parce qu'elle est contenue dans une impérissable œuvre d'art.

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