V. Boccace amoureux : le « Décaméron
VI. Boccace après sa mort. — Ses imitateurs français. — Ses derniers critiques.
Immédiatement après Dante, entrèrent en scène deux autres Toscans à peu près contemporains, érudits l'un et l'autre, humanistes passionnés et convaincus, qui hâtèrent le travail de la Renaissance et durent leur célébrité à la partie de leur œuvre qu'ils estimaient le moins : François Pétrarque et Jean Boccace.
L'aîné, Pétrarque, né en 1304, dix-sept ans avant la mort de Dante, ne connut guère Arezzo, sa ville natale ; tout enfant encore, il avait dû émigrer avec sa famille en France où les papes tenaient leur cour. Mais Avignon était alors si encombré, qu'il fallut se réfugier à Carpentras : ce fut là que l'enfant apprit l'italien et le latin sous le Toscan Covennole, excellent maître, mais écrivain médiocre : T. i. o
« une pierre à aiguiser qui affilait les couteaux, mais qui elle-même ne coupait pas. » Petracco (c'était le père du futur poète qui corrigea son nom plus tard) voulait que son fils apprît le droit et, à cet effet, l'envoya étudier à Montpellier où les Pandectes étaient enseignées depuis le douzième siècle ; de là l'écolier se rendit à Bologne où il entendit Jean d'André, celui qui expliquait si bien les Décrétâtes et qui se faisait remplacer dans sa chaire par sa fille Nbvella. Seulement cette belle personne professait derrière un rideau, de peur qu'en la regardant trop, les jeunes gens n'oubliassent un peu les Décrétâtes.
Pétrarque s'ennuya beaucoup à Bologne ; il n'aimait pas le droit où il prétendit avoir « perdu sept ans entiers (1) », et déclara qu'avec cette science il n'eût pu rester honnête homme ; on eût attribué sa probité à l'ignorance. Aux jurisconsultes il préférait les orateurs et les poètes, et recueillit des livres que son père eut la cruauté de jeter au feu. Ce père mourut en 1326 ; sur quoi l'orphelin brusquement appelé dans Avignon pour recueillir un héritage très mince et fort écorné par les tuteurs, se remit à l'étude, reçut la tonsure, mais sans entrer dans les ordres. En même temps il s'amusait, soignait sa toilette, frisait ses cheveux et se brûlait le front, portait des souliers trop étroits qui le mettaient au supplice : c'est lui-même qui a daigné nous apprendre ces frivolités. On peut croire que dans la molle Provence il s'oublia quelque temps dans les galanteries des cours d'amour : tout le monde a été jeune. Mais cette vie de dissipation ne dura pas. Depuis sa trentetroisième année, Pétrarque devint un autre homme : il s'enferma dans Vaucluse avec un chien, un paysan « ani-
(!) ... lu eo studio septennium totum perdidi.
PÉTRAEQUE ET BOCCACE. 83
mal aquatique élevé au milieu des sources, arrachant sa vie aux rochers ; » ce paysan avait une femme, et de cette femme, l'ermite de Vaucluse ne dit qu'un mot : « Je me mortifie en la voyant. »
A partir de ce moment, Pétrarque vécut presque toujours à l'écart, libre de toute attache sociale, hors de la patrie, hors de la famille, hors du siècle et même de l'Eglise, puisqu'il n'entra pas dans les ordres ; même dans les cours, écrivit-il à Boccace, il était seul. C'est à Vaucluse, ou sur la fin de sa vie dans le village d' Arqua, près de Padoue, qu'il faut le prendre, si on veut le voir dans son état habituel. C'est-là qu'il vivait avec ses manuscrits, la seule passion dont il ne parvint jamais à se défaire : « Je ne peux m'en rassasier, écrivait-il; j'en ai plus qu'il ne m'en faut ; les livres nous réjouissent jusque dans la moelle ; ils nous parlent, délibèrent avec nous , et se lient à nous par une vive et spirituelle familiarité (1). » Son ami Tite-Live, auquel il adressait des épîtres, lui faisait oublier les misères présentes et l'introduisait dans des siècles plus heureux (2). Cicéron surtout le mettait en extase; Pétrarque avait aimé d'abord l'orateur éloquent pour la musique du style, mais il admira bientôt en lui la pensée autant que la forme, n'y trouvant rien qui fût contraire à la doctrine de Jésus. « C'est le seul génie , écrivait-il , égal à la grandeur romaine... Je ne l'adore pas comme un dieu, mais je le vénère comme un génie divin (3). » Aussi cherchait-il partout
(1) Libris satiare nequeo : et habeo plures forte quam oportet... libri, medullitus délectant, colloquuntur, consultant, et vivâ quâdam nobis et argutâ familiaritate junguntur.
(2) Oblitum ssepe prsesentium nialorum sœculis me felicioribus Lnseris.
(3) ... Quod soluni (ingenium) populus romanus par imperio suo ha-
des manuscrits du maître : il en trouva plusieurs à Liège, à Verceil, à Vérone, notamment les « Lettres familières » qu'il copia de sa main. Ce travailleur infatigable, ce vaillant ouvrier de la Renaissance passait des journées, des nuits entières au travail, vivant de fruits et d'eau claire, ne s'accordant que six heures de repos, et souvent, la nuit, éveillé en sursaut, saisissait une plume attachée à son lit pour écrire à tâtons dans les ténèbres. « Nous aurons le temps de dormir quand nous serons morts. »
Tel fut l'humaniste affamé de textes anciens : pour en exhumer, il alla jusqu'à Aix-la-Chapelle et s'aventura sur la mer, par delà le détroit de Gibraltar « jusqu'aux derniers confins de l'Océan ». Il rentrait ensuite à Yaucluse, la besace remplie de manuscrits qu'il transcrivait aussitôt, s'imposant l'obhgation de ne lire que la plume à la main, tant il craignait les heures perdues. Un jour, exténué par le travail, il voulut s'accorder quelques instants de repos, quand il avisa un'passage des ce Lettres familières » où Cicéron disait avoir copié lui-même tout un discours de Cassius. Aussitôt il rougit comme un soldat grondé par son général (1). « Quoi ! malheureux ! Cicéron a fait cela, et tu te fatigues ! » Enfin, le 13 juillet 1374, dans sa soixante et onzième année, il travaillait encore comme un jeune homme : en le trouvant couché sur un livre, ses domestiques pensèrent qu'il étudiait, il était mort.
Quelque temps auparavant, il avait écrit à Boccace : « De toutes les joies terrestres , aucune n'est plus honnête, plus durable que les lettres, plus douce, pins fidèle, plus facile
buit... Eumque ipsum non ut deum adoro, sed ut divhii ÏDgenii viïum mivoret venero.
(1) Quo lecto sic exavsi quasi verecundus miles cari ducis voce increpitus.
à obtenir à peu de frais sans dérangement (1). » Ce fut son dernier mot et il mourut bien, sur son épée de chevet, pleinement heureux.
Par ces efforts, il hâta la Renaissance. Mais, d'autre part, il retarda sur Dante et regardant la « Divine Comédie » comme non avenue (on sait déjà qu'il voulut longtemps l'ignorer), il rétrograda jusqu'à la Vita nuova, jusqu'aux traités latins du premier des modernes. Ne permettant à la langue vulgaire que la poésie amoureuse, il plut à Pétrarque de restituer à la langue savante non seulement l'érudition, la philosophie et l'histoire, mais encore l'épopée : cette faute lui coûta cher. C'est en latin qu'il écrivit ses « Vies des hommes illustres », ses épîtres oratoires adressées aux grands écrivains de l'antiquité, ses traités nombreux {De ignorantia sui ipsius etmultorum, De remedus utriusquefortunce, De contemptu mundi, etc., etc.) où il osa dire tant de vérités à ses contemporains, mais en dédaignant de les exprimer dans la langue du peuple. Il fit beaucoup de lumière en attaquant l'alchimie, l'astrologie, la médecine de son temps, les grades universitaires, même la scolastique et le dieu Aristote auquel il était dangereux de toucher : après tout (il le déclara formellement) cet Aristote n'est qu'un homme. Mais Pétrarque se permit toutes ces hardiesses dans un latin trop souvent emphatique, pédantesque, parfois même incorrect, meilleur assurément que celui de Dante, mais fort inférieur à celui que devaient parler le Bembe et Politien. Certes il avait tant pratiqué les anciens que leur langue (il le disait volontiers) lui
(1) Omnium terrestrium delectationum, ut nulla litteris honestior, sic nulla diuturnior, nulla suavior, nulla fidelior, nulla quae per omnes casus possessorem suuni tam facili apparatr., tara nullo fastidio comitetur.
était entrée dans le sang, et il ne les imitait pas à la façon des jardiniers qui transplantent des fleurs, mais plutôt à la manière des abeilles qui en y « pillotant çà et là (Montaigne devait répéter l'image) en font un miel qui est tout leur : ce n'est plus thym ni marjolaine ». Il n'en est pas moins vrai que les vers latins de Pétrarque sentent la gêne et l'effort, ont je ne sais quoi de dépaysé, d'endimanché qui ne leur va pas. On a dit que les « Eglogues » du poète italien rappellent celles de Virgile ; cela prouve qu'elles ne les ont pas fait oublier. Quant au poème à'Africa, sur Scipion l'Africain, c'est un sujet d'épopée s'il en fut ; mais l'épopée était déjà tout entière et bien plus belle dans Tite-Live (1). Pétrarque n'y a rien voulu ajouter, sauf un songe de Scipion et l'apparition de deux femmes implorant les dieux et personnifiant Rome et Carthage ; tout le reste est de l'histoire versifiée avec talent, souvent même avec émotion, mais dans une langue traduite ; les images sont celles qui courent partout ; les personnages, trop idéalisés, ne vivent pas. Travail pénible, entrepris par ambition, bientôt interrompu avec chagrin, repris plus tard avec une sorte de fièvre, dans une forêt près de Reggio, puis achevé à Parme (le premier jet du moins), mais le poète n'en était pas content, voulut brûler le manuscrit et ne pardonna jamais à un de ses amis d'en avoir divulgué trente-quatre vers. JjAfrica ne parut qu'après la mort de l'auteur, incomplète, inachevée , il y doit manquer plusieurs livres. On y revient maintenant et l'on a raison ; mais si l'on y revient , c'est que Pétrarque a donné autre chose ; si on relit son latin , c'est à cause de son italien. Sans le Canzoniere, VAfrica ne ravirait qu'un
( 1.) Zumbini, Studisul Petrarca, 1878.
petit nombre d'érudits. Langue morte , œuvre morte.
C'est pourtant sur ce poème manqué que le poète comptait pour traverser les siècles et il le fit prédire en latin par Homère à Ennius : « Un jeune homme viendra, nommé François, qui ressuscitera l'ancienne poésie morte depuis longtemps. Ce jeune Toscan sera la joie et la gloire de Rome qui ne se repentira plus d'avoir fondé Florence (1). » Cela peut paraître immodeste, surtout après la «. Divine Comédie », mais encore une fois, poulies érudits du temps, un poème en langue vulgaire ne comptait pas. Pétrarque revint donc en arrière quand il ramena au latin la littérature élevée; en revanche ii avança la culture en retrouvant, en sauvant peut-être quelques précieux monuments de l'antiquité et en entraînant les lettres derrière lui dans ces fouilles fécondes. Ce long travail ne fut pas son moindre titre de gloire : il y eut pour collaborateur son jeune ami Jean Boccace, l'auteur du « Décaméron ».
Jean Boccace (2), né à Paris en 1313 d'une liaison de hasard, fils d'un marchand toscan qui l'avait emmené en Italie, puis renvoyé à Paris, pour lui faire apprendre le
(1) Agnosco juvenem sera de gente nepotum Quem regio Italise quemve ultima proferet œtas... Ille diu profugas revocabit carminé musas Teinpus in extremum, veteresque Helicone sorores Restituet, vario quamvis agitante tumultu, Francisco cui nomen erit...
Florentina omnis magis ut sit grata propago , Idem unus tibi, Roma, dabit, nec protinus urbem Pœniteat Tusci i undasse ad gurgitis undam.
Afbica, IX, 222 sq.
(2) OaHIIiLO ABTOHA-Teaversi, Giovanni Boccaccio, 1881-1883 (traduction richement annotée du livre de Landau).
commerce, s'était mis à lire nos fabliaux, nos romans et voulut se faire écrivain. Delà des luttes domestiques; à vingt ans le jeune homme était à Naples où il vit le laurier de Virgile : aussitôt sa vocation est décidée, il sera poète, il sait déjà son Dante par cœur. Le père finit par céder, à condition qu'outre les lettres , on étudie quelque chose de sérieux, le droit canon par exemple. Boccace essaie, mais le droit l'ennuie ; il préfère le beau latin, même le grec. En 1341 (il a vingt-huit ans), il voit Pétrarque en pleine gloire : avant d'aller se faire couronner à Rome, le poète de YAfrica est venu à Naples à la cour du roi Robert, pour y exhiber sa science dans un examen fastueux. Pétrarque triomphe et Boccace est lancé de plus en plus vers les lettres par l'emportement de l'admiration ; en même temps il a tout pour lui : la jeunesse, une bonne et belle figure, la taille haute et forte, le parler vif et gai ; il s'oublie assez longtemps dans les folies d'une cour galante ; puis il revoit Pétrarque à Florence et lui offre l'hospitalité dans sa maison. Depuis lors ces deux hommes s'aimèrent, vécurent souvent ensemble et, quand ils étaient séparés, ne cessèrent jamais de s'écrire affectueusement et virilement. Boccace s'employa pour Pétrarque et lui fit offrir une chaire à Florence, acheta pour lui des livres, lui envoyait le commentaire de saint Augustin sur les Psaumes, ou quelques opuscules de Cicéron et de Varron. Pétrarque, en retour, accueillait Boccace à Padoue, à Milan, -a Venise, l'associait à son travail énorme, lui prêtait de l'argent , le traitait en frère, le gardait des mois entiers, eût voulu le garder toujours et formait avec lui des plans de vie commune. Les deux amis se disputaient quelquefois : Pétrarque était plus rigide, Boccace plus fier ; le premier exhortait son compagnon d'études à
PETEAEQUE ET BOCCACE. 89
quitter la vie de plaisir; le second eût souhaité que son sage mentor fût moins complaisant pour certains grands personnages. Ils ne s'entendaient pas non plus sur Dante que Pétrarque n'avait pas voulu lire, de peur de l'imiter, tandis que Boccace admirait passionnément Alighieiï dont il fut le premier lecteur public et le premier biographe. Pour engager Pétrarque à lire la « Divine Comédie », Boccace lui en offrit un exemplaire écrit de sa main : on dit (d'autres le nient) que cet exemplaire, richement orné, existe toujours.
Ils discutaient donc, mais ne se brouillèrent jamais, attachés l'un à l'autre par l'œuvre commune. Boccace fouillait les bibliothèques et transcrivit de sa main tant de livres qu'il étonnait les copistes de profession. Il faut l'entendre raconter sa visite au mont Cassin où il poussa des cris de douleur : il y trouva des manuscrits poudreux, moisis, relégués dans l'humidité d'un grenier où l'on montait par une échelle, où l'herbe poussait aux fenêtres; c'est ainsi que les moines d'alors, même les plus intelligents, conservaient les trésors de l'antiquité. Dans leur avarice, ils grattaient... qui sait? peut-être un des livres perdus de Tacite, pour écrire à la place des chants d'église ou des traités de dévotion. Ils faisaient des économies de parchemin, les vandales ! Boccace en était indigné, et ne le cachait pas.
Un jour, à Milan, en 1359, Pétrarque lui parla d'un Calabrais, nommé Léonce Pilate, qui entendait le grec ; aussitôt Boccace prit feu, courut à Florence, obtint du sénat la création d'une chaire de grec, alla chercher Léonce Pilate à Venise et le ramena, l'installa, le garda chez lui, bien que l'helléniste fût pédant et hargneux, très sale et très laid. 11 lut avec lui du Platon, de l'Hc-
mère et fit venir de Constantinople des livres inconnus dans les pays latins ; un siècle encore après, la plupart des manuscrits grecs existant en Toscane étaient dus à Boccace. Non seulement il exhumait les anciens, mais il maniait leur langue : ses œuvres latines (1) nous le montrent savant en mythologie, en géographie , en histoire ; il composa aussi en latin des églogues et son épitaphe : ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux.
Tous ces travaux le rapprochaient de Pétrarque. Il n'y eut jamais de rivalité jalouse entre ces deux hommes qui attiraient sur eux tous les regards. Boccace avait hrûlé ses poésies lyriques en langue vulgaire , désespérant d'égaler son ami. « Qui te fait croire que je te sois supérieur ? lui écrivit Pétrarque. Pour moi, je n'ai aucune raison de le penser. Mais en admettant même que cela soit vrai, ce que je ne crois point, pourquoi rougirais-tu de me céder le pas? Je te déclare que, pour mon compte, je n'éprouverais aucun chagrin de te voir placé avant moi. Entre amis, il n'y a pas de rangs, il n'y a ni vainqueurs ni vaincus. La victoire de l'un est une victoire commune. » Us étaient religieux l'un et l'autre , mais différemment ; Pétrarque avec plus de suite et de pratique , Boccace par lubies ferventes que provoquaient des visions ou des remords. Un jour l'homme de plaisir voulut brûler ses livres et s'enfermer dans un cloître. Qui l'empêcha de faire cette folie ? Ce fut Pétrarque, le chanoine rigide , qui lui écrivit que l'ignorance , si dévote qu'elle soit, n'est pas comparable à la religion lettrée (2). Cette amitié studieuse
(1) ATTILIO Hortis, Studj sulle opère latine del Boccaccio, 1879. (.) Undè fit ut litteratœ devotioni comparabilis non est, quanivis devota, rusticitas.
et féconde dura vingt-quatre ans. Peu avant de mourir, le plus riche offrit encore au plus pauvre , non seulement le vivre et le couvert, mais encore son argent, ses livres, tout ce qu'il avait. « Conservez-vous, » répondit Boccace. Pétrarque répliqua : « Bien au contraire, je désire m'en aller avant vous, laisser après moi des amis, vivre dans leur mémoire et dans leurs entretiens , être encore aimé , regretté d'eux, secouru par leurs prières. Car, excepté la pureté de la conscience, je ne crois pas qu'il y ait pour un mourant de plus douce consolation. » Cela écrit, Pétrarque mourut en léguant à son ami cinquante florins d'or et en regrettant de laisser si peu de chose à un si grand homme. Quand Boccace apprit que son frère d'études n'était plus, il passa toute une nuit à pleurer, et le suivit de près, ne pouvant lui survivre. Ainsi travaillèrent ensemble ces deux restaurateurs des lettres latines et grecques : telle fut l'œuvre commune qui réclama la plus grande partie de leur force et de leur temps.
Toutefois, de force ou de gré, ils durent s'occuper des affaires publiques. On peut croire que Boccace ne s'y jeta point par goût, puisqu'il reproche à Dante « élevé sur le sein sacré de la philosophie (1) », d'avoir ambitionné les emplois et les honneurs. Mais, en ce temps-là, les hommes connus, ne fussent-ils que poètes, étaient employés par l'Etat, au moins comme « orateurs », dans les ambassades ; Boccace eut donc à subir quelques missions diplo-
(1) ... Sebbeneallevato nel santo seno délia filosofia.(I7to di Dante.)
matiques et il paraît qu'il s'en tira bien. En politique il était guelfe et injuriait volontiers les empereurs allemands ; de plus, il proclamait bien haut sa sympathie pour les rois de France qui. « par la noblesse du sang , la grâce des mœurs et la grandeur des actions, resplendissent comme le soleil par-dessus les autres étoiles (1) ». Cependant il ne fut pas toujours tendre pour la cour qui festoyait alors dans Avignon. Il raconte dans une de ses épitres latines (à Mainardo de Cavalcanti) qu'ayant eu la pensée de dédier un livre au pape, il y renonça avec horreur, envoyant les nouveaux chefs de l'Eglise, différents des anciens, partir en guerre, casqués et cuirassés contre la paix, contre la liberté des innocents, et se réjouir des violences, des incendies et des massacres. Mais ce n'était là qu'un échauffement d'éloquence ; JBoccace aimait trop les livres pour être un homme d'action et de combat. Il ne vécut pas , comme Dante, dans le tumulte de la guerre civile et se garda bien de se faire exiler : il préférait demeurer tranquillement « sur le sein sacré de la philosophie s>. Ce ne fut pas son guelfisme qui l'empêcha jamais de dormir. Pétrarque, vu à distance, paraît moins désintéressé des affaires de son temps, mais n'eut point à payer de sa personne ; érudit et chanoine, il fit de la politique en homme de lettres, ne fut ni soldat ni prieur, n'eut que des ambassades oratoires et, s'il mangea le pain amer de l'étranger, c'est qu'il le voulut bien. Il y eut des contradictions dans sa pensée comme dans sa vie : chanoine et amoureux, ascète et père de famille, monarchiste et républicain, flagornant des grands seigneurs et applaudissant à leur ruine, très dévot et maugréant toujours contre les
(1) Decasibus virorum illustrium, lib. IX.
papes , ermite de Vaucluse et courtisan des Visconti : tout cela, vu en bloc, peut étonner les gens qui jugent vite. Mais, ne l'oublions pas , Pétrarque eut une vie assez longue ; on peut penser et faire bien des choses diverses en soixante et dix ans. S'il commit des péchés de jeunesse, il s'en repentit jeune encore et y renonça tout à fait ; il devint très sincèrement religieux, se levait toutes les nuits pour prier, recommençait ses dévotions avant l'aube, jeûnait tous les vendredis et jeûnait bien réellement, ne prenant que du pain trempé d'eau. « Teux-tu être savant, sois pieux (1), » écrivait-il dans ses sentences latines. Il n'admettait aucune discussion sur Jésus-Christ. Un jour des jouvenceaux qui se piquaient de scepticisme lui envoyèrent un garçon de leur secte pour attaquer devant lui saint Augustin et saint Paul qu'ils traitaient de bavards. Pétrarque ne répondit pas et mit l'adolescent à la porte. « C'est un bonhomme sans lettres (2), » dirent les esprits forts en herbe : exactement ce qu'ils diraient encore aujourd'hui. Le bonhomme leur répondit par un de ses plus curieux traités : De suiipsius et multorum ignoraniiâ. S'il attaqua les gens d'Eglise, ce ne fut donc point par libertinage d'esprit. Il eut quelques doutes, mais il repoussait ceux qui lui paraissaient sacrilèges (3). Il lisait et relisait les « Confessions » de saint Augustin où il croyait retrouver sa propre histoire : « c'est un livre plein de larmes » , écrivait-il tendrement. Pourquoi donc attaquat-il si durement les papes ? Un peu parce que ceux de son
(1) Vis esse sapiens, estopius, amator scientiae sed virtutis ruagis, arnicas Aristotelis, sed amicior Christi.
(2) Virum bonum sine litteris.
(3) ... Dubitansque de singulis, nisi de quibus dubitare sacvilegium
94 LA KENAISSANCE.
temps n'étaient pas les meilleurs, mais surtout parce qu'ils habitaient Avignon, détrônant Eome. C'était là le crime capital : Avignon, ville pourrie : « Judas avec ses trente deniers y serait bienvenu, le Christ en serait repoussé. L'air, la terre, les maisons tout y respire le mensonge ... Les mœurs de Babylone, l'orgueil de Kemrod et de Cambyse, les infâmes voluptés de Sémiramis, toutes les turpitudes du monde antique, voilà ce que montre Avignon ! » Nous tenons le principal grief du polémiste et nous allons peut-être découvrir le fond de sa pensée. Il voulait Rome, il y voulait à la fois le saint-siège et le trône impérial, le successeur de Pierre et le successeur de Jules, »
Les deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.
Voilà pourquoi, comme Dante, il invoqua d'abord le César allemand qui fit la sourde oreille. Ce fut alors que Pétrarque se tourna vers « le tribun antiquaire », ce Cola di Pienzo, enfant de Eome, fils d'un cabaretier et d'une porteuse d'eau, contemplateur passionné des anciens monuments, bientôt notaire et défenseur des opprimés dont il se proclama le consul , enfin restaurateur de la république romaine. On avait assassiné son frère ; il demanda justice et n'obtint que des refus, la prépotence des nobles étant contre lui. Alors il harangua le peuple à plusieurs reprises, et lui fit voter sur l' Aventin une constitution nouvelle, par laquelle tout meurtrier était puni de mort. Bientôt la plèbe souveraine chassa les nobles des lieux fortifiés, leur interdit de donner -asile aux malfaiteurs, garda elle-même les pouts et les portes. Les barons, frappés de stupeur et divisés entre eux, ne résistèrent pas. Cola, nommé facteur, puis tribun, puis libérateur du peuple, eut droit de vie et de mort et prêcha la concorde au nom du Christ ; sous son règne, les
brigands furent malmenés, dix-huit cents haines de famille s'apaisèrent. Ses messagers parcouraient la péninsule pour convoquer au Capitole une sorte de sénat italien. Il rêvait une confédération dont le centre fût Rome. Naples, Florence, Venise, même Avignon paraissaient entrer dans ses vues ; le pape était heureux, étonné peut-être que le tribun ne l'eût pas supprimé.
Pétrarque monta aux nues. Un jour, en 1343, il avait vu Cola di Rienzo sous le porche d'une église d'Avignon et s'était entretenu avec lui longuement, « dans une conférence très sainte et très grave ». Depuis lors il ne cessa de l'encourager, de le pousser à l'action, de l'exhorter à la persévérance. Ce fut la phase républicaine du poète : en ce temps-là, bien différent de Dante, il n'eût pas condamné Cassius à être broyé dans l'une des mâchoires de Lucifer. Il comparait Cola aux deux Brutus. Dans une lettre éloquente, adressée au tribun et au peuple de Rome , il prêcha non seulement la liberté, mais l'extermination des nobles : « Avec eux, disait-il, toute sévérité est une œuvre pie, toute miséricorde est une inhumanité (1). » Sacrifiant ses anciens protecteurs au bien public, il ne s'émut pas quand cinq Colonna furent tués en un jour, le 2 novembre 1347, avec cinq de leurs parents et quatre-vingts partisans de leur famille. Il s'en émut si peu que, dans une lettre de condoléance écrite froidement, il fit du bel esprit sur cette maison qui avait perdu « quelques colonnes ». Certes il y était toujours attaché, moins pourtant qu'à la république, à Rome, à l'Italie (2). Le peuple avant tout, il n'y a de- Romain que le peuple ; les nobles, même les Colonna rhénans
(l) ... Omnis seveiïtas pia. misericordia oirmis inhumana est. (•') ... Sedcarior res publica, carior Roma, carior Italia.
d'origine, sont étrangers. Qu'on les tue, ou à tout le moins qu'on brûle leurs palais ! Ainsi parlait Pétrarque. Il battit des mains quand le tribun, devançant les siècles, osa restituer au peuple tous ses anciens droits, proclamer tous les Italiens libres et leur conférer le titre de citoyens romains. Cette politique sonnait bien, retournait à l'antiquité, exhumait des choses mortes. Le poète, l'humaniste devait aimer cela.
Par malheur le fils du cabaretier était incomplet, inégal, tantôt excessif, tantôt hésitant, sans mesure et sans fermeté, grisé d'orgueil : le pouvoir lui tourna la tête. Il prit des goûts de faste et d'arrogance et reçut assis les grands seigneurs qui se tenaient debout, tête nue : il multiplia les cérémonies, fit marcher devant lui des bannières et voulut prendre un bain dans le baptistère où Constantin, d'après la légende, avait été baptisé. Bien plus, pour faire croire aux badauds que les sept dons du Saint-Esprit descendaient sur lui, il se fit poser successivement sept couronnes sur la tête. On pouvait pressentir en lui quelque chose de Masaniel. De plus, il avait peur de mourir et se ménageait ; un jour que ses gens se colletaient contre un noble, il prit la fuite, ce II s'est sauvé du Capitole , écrivit Pétrarque, et nulle part il n'eût pu mourir plus glorieusement. »
Cependant, quand le tribun fut tombé, le poète lui resta fidèle et s'indigna qu'on le mît en jugement, que trois princes de. l'Église fussent appelés à décider « de quel supplice était digne le citoyen qui avait voulu la liberté de la république ». Après quoi, désespérant de Brutus, il revint à César. Comme Dante, il finit gibelin, appelant l'invasion étrangère ; seulement, pour lui comme pour Dante, l'empereur n'était pas un étranger, c'était César. <c Tu n'es plus un Allemand, écrivit-il à Charles IV, tu deviens Italien ! » Il
vit l'empereur et lui parla librement, à la manière antique. Il lui donna des médailles de césars, notamment d'Auguste, en lui disant : « Voilà tes prédécesseurs, voilà ceux que tu dois imiter. » Pétrarque écrivait alors la « Vie des hommes illustres », l'empereur lui demanda d'y figurer ; le poète répondit : ce Tu en seras si je vis assez et si tu le mérites. » Malheureusement Charles IV, homme facile et coulant, ne le mérita pas : il alla jusqu'à Rome et s'y fît couronner, mais consentit à n'y point dormir, ne voulant pas faire de peine au pape. Pétrarque lui reprocha vivement cette faiblesse : « Rome est à César comme à Pierre, l'un et l'autre ne tenant son pouvoir que de Dieu... »
Ainsi comprise et suivie dans sa marche, l'idée du poète ne manque plus d'unité. Ce qu'il voulait avant tout, c'était la restauration de la Rome chrétienne, résidence du pape, son chef uniquement spirituel, et la restauration de la Rome antique, républicaine s'il était possible, ou impériale si la république n'y pouvait durer. Ce rêve était un peu différent de celui de Dante qui tenait à l'universalité de l'empire nécessaire à la symétrie de son édifice idéal. Moins philosophe et plus historien, Pétrarque ne regardait guère au delà de la patrie italienne. Il la voulait indépendante, affranchie de l'étranger : de là son poème sur Scipion l'Africain, vainqueur d'Annibal ; de là sa fameuse canzone commençant par ce mot si tendre que cinq siècles en ont pleuré : Italia mia, mon Italie ! Ici le poète ne songe pas au monde entier ni à son clocher seulement ; il pousse le soupir qu'espèrent de lui l'Arno, le Tibre et le Pô sur la rive duquel il est assis, triste et grave (1). « Que
(1) Piacemi almen ch' e' miei sospir sien quali
Spera il Tevere e 1' Amo, E '1 Po, dove doglioso e grave or seggio.
font ici tant d'épées étrangères ? Est-ce pour que la terre verte soit teinte du sang barbare ? Vous cherchez, dit-il aux grands d'Italie, tous cherchez l'amour et la foi dans un cœur vénal. Celui qui soudoie le plus de gens est enveloppé de plus d'ennemis. Oh ! de quels étranges déserts ce déluge amassé descend-il pour inonder nos douces campagnes ! Si nous ne l'arrêtons de nos propres mains, qui pourra s'en sauver ? La nature avait bien pourvu à notre sûreté quand elle dressa les Alpes comme un rempart entre nous etlaragetudesque... (1); » mais d'aveugles ambitions nous ont rendus malades, des bêtes féroces et de" paisibles troupeaux sont réunis dans la même cage et c'est toujours aux bons à gémir. Et ceux qui nous oppriment, ce sont les descendants de ces barbares sans lois à qui Marins fit de si larges blessures qu'accablé de soif et de fatigue , il ne put boire dans le fleuve plus d'eau que de sang (2). Hc-
(1) ... Che fan qui tante pellegrine spade?
Perché il verde terreno Del barbarico sangue si dipinga ?...
Che 'n cor rénale arnor cercate e fede. Quai più gente possède, Colui è più dai suoi nemici avvolto.
0 diluvio raccolto Di che deserti strani Per innondare i nostri dolci campi !
Se dalle proprie mani Questo n' avven, or chi fia chi ne scanr.i? . Ben provvide natura al nostro maie, Quando delT Alpi scherrno Pose tra noi e la tedesca rabbin...
(■2) Ut rictor Romanus de cruente flumine non plus aqute biberît quani sanguinis barbarorum. (Floeus.)
Quando, assetato e stanco
Xon più bevve del fiunieacqua che sangue. (Petrarca.)
las ! reprend-il plus loin : « N'est-ce pas là cette terre que j'ai foulée jadis? n'est-ce pais le nid où je fus nourri si doucement? n'est-ce pas la- patrie en qui j'ai foi, la mère pleine de bonté, de compassion qui couvre de son sein mes deux parents ? Au nom de Dieu, que ceci touche quelquefois votre âme et regardez en pitié les larmes de ce peuple douloureux qui, de vous seuls, après Dieu, attend le repos et l'espère. Pour peu que vous vous montriez sensibles à ses maux, la vertu contre la fureur prendra les armes et le combat sera coure, car l'antique valeur dans les cœurs italiens n'est pas encore morte (1). »
Ces beaux vers, que Machiavel devait répéter, ont longuement retenti dans les oreilles italiennes. Ce n'est pourtant pas l'œuvre caractéristique de Pétrarque. La source de sa popularité séculaire, de son influence universelle est ailleurs.
(1) Non è questo il terren ch' i' teceai prima?
Non è questo il mio nido Ove nudrito fui si dolcemente ?
Non è questa la patria in ch' io mi fido, Madré benigna e pia Che copre 1' uno e 1' altro mio parente ? Per Dio, questo la mente Talor vi mova : e con pietà guardate La lagrime del popol doloroso Che sol da voi riposo Dopo Dio, spera ; e pur che voi mostriate Segno alcun di pietate, Virtù contra furore
Prenderà 1' arme ; e fia 1 combatter corto, Chè 1' antico valore NsgF italici cor non è ancor morto.
En effet, le commun des lecteurs ne connaît de lui ni le patriote, ni le latiniste, ni le géographe, ni le collectionneur de médailles, ni l'historien, ni le poète latin, ni l'auteur des épîtres solennelles et des lettres familières, ni rien enfin de ce qui fut couronné au Capitole sur la tête de l'homme heureux. Mais il lui arriva un jour, en sa jeunesse, de rencontrer une femme dans une église ; il l'aima du premier regard et toute sa vie ; il composa pour elle un recueil de poésies lyriques ; or comme cette femme, par le plus grand des bonheurs, n'entendait pas le latin, il écrivit ces poésies lyriques en italien. Et il se trouva que ces pièces fugitives que Pétrarque affectait de mépriser, tout en les polissant et en les repolissant avec le plus grand soin, pesaient beaucoup plus, malgré leurs ailes, que toute la latinité savante et superbe du poète lauréat. Tout le lyrisme moderne est sorti de ce petit livre qui, à lui seul, a rendu deux noms immortels.
Laure, en effet, a vécu et vivra plus réellement que Béatrice ; on n'a pu faire d'elle, malgré tous les efforts subtils de la critique, une allégorie ou une abstraction. Elle était d'Avignon, pays de cours d'amour, et mariée, comme toutes les nobles dames des galanteries provençales. Avec Pétrarque, nous quittons l'école de Bologne, et nous retournons au bon vieux temps du gai savoir, nous reprenons à la langue d'oc tous ses raffinements, toutes ses mièvreries ; on a noté avec soin les nombreux emprunts du poète et on l'a nommé, non sans raison,
le dernier des troubadours (1). Il y a progrès toutefois dans ce recul ; Laure est une vraie femme, un peu confuse, il est vrai, dans les descriptions de son amant : cou de neige, dents d'ivoire, regard limpide, voix pleine de suavité ; cependant, à la regarder de près, on observe en elle plus d'expression que de correction, plus de grâce que de grandeur : une beauté du diable qui dut passer vite à cause des fatigues fréquentes de la maternité, avec une blancheur éblouissante, des yeux noirs et des cheveux tombant sur ses épaules en tresses d'un blond vénitien ; puis, ce qui vaut mieux que la beauté, le charme. Elle ne dut pas être heureuse avec le mari jaloux et dur qui la surveillait de près et qui ne la pleura guère ; elle n'eut pourtant rien à se reprocher. Pétrarque, jeune, bien fait, estimé, renommé, avait pour lui toutes les auréoles : il aimait Laure éperdument, elle le lui rendait peut-être, on le croirait du moins à certaines indices : une pâleur après de longues absences, des reproches quand il la négligeait un peu, puis certain jour un petit accès de jalousie ; et cependant jamais elle ne dit un mot, ne fit un geste qui la pût trahir ; elle voulait le retenir sans lui rien accorder, sans lui rien promettre , elle l'attirait et le tenait à distance avec une coquetterie austère qui avait toutes les séductions de la faiblesse et tous les avantages de la vertu. Rien de plus simple que ce roman qui s'est passé entre deux âmes. Pétrarque a vu Laure à l'église; il la revoit dans le monde et se tait d'abord, puis se livre avec véhémence, Laure s'en effraie et l'arrête d'un regard glacé. Il baisse la tête et s'humilie , alors c'est elle qui revient ou du moins le laisse revenir ; elle passe sa vie à le repousser
(1) C. Gidel, les Troubadours et Pétrarque.
et à le ramener; s'il est respectueux, elle s'adoucit, mais qu'il s'oublie un instant, elle le rejette dans la poussière, puis, le voyant si malheureux, lui pardonne ; c'est ainsi qu'elle le garda sans se perdre, et cela dura vingt et un ans. Oui, vingt et un ans, et par quelle chaîne ou quel charme ? Un salut de temps en temps, de loin en loin une parole aimable , un jour enfin, jour mémorable , elle lui tendit la main , peut-être : le passage où Pétrarque le dit est si obscur que les commentateurs ne sont pas bien sûrs du fait. Une fois seulement , dans la dernière entrevue, elle attacha sur lui un long regard, comme pour lui dire : « Je t'aimais ! » Lui cependant semblait s'être donné tout entier; la meilleure part de son génie et de son cœur était à elle. Les plus grands événements de cette vie si laborieuse sont les mille petits riens qui ne comptent qu'en amour : une rencontre fortuite, un salut en passant , un gant qu'on laisse tomber et qu'il est forcé de rendre. Un jour elle descendait le Ehône dans une barque, entourée de ses amies, et il l'entendit chanter ; une autre fois un prince étranger, la trouvant dans un cercle de belles Avignonnaises, alla droit à elle et la baisa sur les yeux : c'était le privilège des princes. Pétrarque se montre fier que Laure ait été préférée aux autres, mais il eût bien voulu que cette préférence se fût manifestée autrement. Il passe des journées entières devant le maison de Laure, attendant un ^regard, heureux quand la fenêtre est ouverte , au midi ou au nord selon la saison. Ou bien la jeune femme- vient s'asseoir devant sa porte, sur le banc hospitalier où l'on prend le frais, ou bien encore elle va rêver toute seule au bord de la Sorgue. Voilà les incidents qui font bondir le cœur du poète et en tirent des vers qui ne mourront pas.
PÉTEAEQUE ET BOCCACE. 103
C'est là aussi ce qu'il y a de plus humain dans Pétrarque : un va-et-vient perpétuel de l'espoir à la crainte , de l'extase à l'abattement, une lutte incessante entre les entraînements d'une passion irrésistible et l'irritation d'une conscience toujours armée, frappant à coups redoublés sur le cœur. La vie intérieure , la vie morale entre dans l'art, l'homme moderne commence. Que de fois ce chrétien scrupuleux voulut briser sa chaîne et ne fit que se déchirer les mains! S'il fut si grand voyageur, copiste si acharné de vieux manuscrits, c'est sans doute parce qu'il aimait Cicéron, mais c'est aussi parce qu'il ne voulait plus aimer Laure. Il tâchait de se distraire et voulait guérir, vain effort ; il était poursuivi partout où il allait, par une chère image : « Je l'ai dans les yeux, » disait-il. Et son amour longeait avec lui les rives du Rhin, passait le détroit de Gibraltar, l'obsédait de remords qui étaient plutôt des regrets amenant la repentance à s'attarder, à s'oublier dans la douceur du souvenir. Que fit-il alors ? Il appela saint Augustin à son aide. Se sentant avec ce pénitent passionné je ne sais quelle ressemblance de cœur, il le prit pour maître et employa toute sa force à combattre l'amour de la femme par l'amour de Dieu. On est toujours vaincu dans des luttes pareilles : Vaucluse, le désert n'y faisaient rien, un amoureux n'est jamais seul. L'âge même ne put le rendre sage. Quand il revit Laure à Avignon, en 1342, eUe avait trente-cinq ans et neuf enfants qui la protégeaient contre lui, contre elle-même ; elle le reçut mieux, il dut la fuir. Que de fois, discutant avec sa conscience, il lui dit : « Je n'aime que l'âme, » mais la conscience répondait : « L'aimerais-tu sans le corps ? » De plus en plus religieux, mais de plus en plus amoureux, il se regardait, s'écoutait souffrir, se reprochait
sa faiblesse et y retombait toujours, s'exaltait à la pensée de Laure et se disait : « Je lui dois tout, mon nom, mon talent, ma gloire ; le peu que je suis, je le suis par elle. >> Il la voyait toujours dans le triomphe de la jeunesse et de la beauté. Cependant elle vieillissait, elle mourait. Elle mourut de la peste à Avignon, le 6 avril 1348. Pétrarque apprit la nouvelle à Parme et l'inscrivit sur la couverture d'un manuscrit de Virgile : ce Je dépose ici ce souvenir amer parce que c'est le livre qui revient le plus sous mes yeux. »
Sa douleur ne voulut jamais être consolée. Il revint en France, revit Avignon, la maison déserte, la fenêtre close, la Sorgue, Vaucluse et poussa un long cri de deuil. Laure lui apparaissait dans de saintes visions « plus belle et moins fière », et il s'extasiait tristement en pensant qu'elle était immortelle. Depuis lors , il ne parla plus d'elle que gravement. Dans la première partie de son recueil , contenant les vers inspirés par Laure vivante, il s'était permis bien des roulades et des fioritures, des cliquetis d'idées et des jeux de mots. Dans la seconde partie, consacrée à Laure morte , il renonce au bel esprit et porte le deuil avec une tristesse de plus en plus grave ; l'amour fléchit et s'agenouille en prière ; ce recueil de poésies erotiques finit par une invocation à Marie, « à la belle Vierge couronnée d'étoiles et vêtue de soleil ».
Tel nous apparaît Pétrarque en ses confidences lyriques et dans les fragments de confessions donnés par ses autres ouvrages. Historiquement, il ne continue pas Dante, il l'efface ou l'écarté ou feint de vouloir l'ignorer. Il s'écrie dans un de ses sonnets : « Ah ! si j'avais pu demeurer dans la grotte d'Apollon, peut-être Florence aurait-elle aujourd'hui son poète ! » S'obstina-t-il bien réellement à se priver
de la «c Divine Comédie » et ne lui fut-elle révélée que par Boccace ? Il l'imita en tout cas dans ses « Triomphes » qui sont des visions en terzines où Laure, comme Béatrice, monte au ciel. Il existe, d'ailleurs, de Guinicelli à Pétrarque, une telle distance que nul génie humain n'eût pu la franchir d'un bond ; il faut Dante entre deux ; sans la ce Divine Comédie » et même sans la Vita nuova, le Canzoniere paraît impossible. Les miracles de l'inspiration ne sauraient improviser un tel progrès dans la langue et dans l'art.
Il n'en est pas moins vrai que Pétrarque est retourné aux troubadours : il aima en Provence, à la provençale et mit son amour en sonnets, en cansos dignes des Provençaux. Même ses canzoni patriotiques à Cola di Rienzo, aux grands d'Italie, ont quelque chose des sirventes. L'idée est nouvelle; le beau, le doux nom d'Italie — Italia mia — n'a pas encore résonné si longuement, en cantilènes si suaves coupées de cris si fiers, sur les lèvres d'un poète, mais cette idée nouvelle se déroule dans un moule connu. Bien plus, ces moules sont rares ; c'est toujours la canzone, le sonnet, la sextine (un jeu d'esprit) , la terzine dans les « Triomphes » , le même vers partout, l'hendécasyllabe, sauf dans la canzone où intervient le petit vers de sept syllabes , ou de six, quand on le mesure au mètre français. Qu'est devenue la richesse de rythmes et de coupes prodigués par les Provençaux ? On dirait que la versification s'est appauvrie : le sonnet règne seul ou presque seul et restera, pendant des siècles, le moule étroit resserrant ou étriquant la pensée, condensant ou abrégeant l'émotion des Italiens et de leurs imitateurs. C'est que Pétrarque n'avait pas besoin de stances et de mètres variés : quatorze hendécasyllabes lui suffisaient pour fixer l'impression fugitive et pour déployer toute sa virtuosité d'artiste. C'est lui qui a fini l'italien.
Dante avait un instrument à lui, le vers simple, franc, fort de choses, debout et d'aplomb sans renfort d'épithètes, prodigieux de puissance et d'éclat, mais qui ne pouvait vibrer que sous sa main de fer. Pétrarque, plus facile à suivre, a été suivi de tous. C'est lui qui a donné le ton, assoupli la phrase, inventé le tour, imposé le nombre, obtenu tous les effets possibles de mélodie et d'harmonie ; il offre des assemblages de mots qui n'ont leur sens qu'au delà des Alpes, exprimant des douceurs que l'intelligence seule ne saisit pas, il faut l'oreille pour les entendre. C'est une musique adorable qui vient au cœur, non par des enchaînements d'idées , mais par des palpitations de rythme , des ondulations de notes, des sonorités caressantes, frémissement de feuilles, battement d'ailes, soupirs de vagues , un bruit de paysage, toujours le même, d'un charme constant qui ne lasse jamais. Aussi le lyrique italien ne doit-il être lu que dans sa langue ; les étrangers qui ont voulu le traduire ont perdu leur temps. Tout au plus peut-on essayer de rendre l'idée, le sentiment de ces vers incomparables que l'Europe entière, depuis cinq siècles, imite constamment sans pouvoir les égaler.
Yoici le début d'une canzone qui est le Lac ou la Tristesse (VOlympio de Pétrarque (1).
Claires, fraîches et douces ondes Où flotta le corps gracieux De" celle qui me charme avec ses tresses blondes Et qui seule est femme à mes yeux ;
(1) Chiare, fresche e dolci acque.
Ove le belle membra Pose colei che sola a me par donna ; Gentil ramo ove piacque (Con sospir mi rimembra)
Rameau qui lui servis d'appui, fleurs embaumées
Qu'elle a dans sa robe enfermées, Air serein et sacré, solitude où je sens Encore ses beaux yeux ouvrir mon cœur qui tremble,
Ecoutez, écoutez ensemble
Mes plaintifs et derniers accents !
On peut encore essayer de montrer, dans trois sonnets l'amoureux, le pénitent et le visionnaire.