‹ La Renaissance, de Dante à LutherChapitre 7 sur 22 · LE VISIONNAIRE · texte numérisé non relu

LE VISIONNAIRE

J'allai par la pensée aux lieux où règne celle Que je cherche en ce monde et ne retrouve plus ; Dans le troisième cercle où chantent les élus Je la revis là-haut moins altière et plus belle.

Elle me prit la main et dit : « C'est mon espoir « Qu'avec moi tu seras un jour en cette sphère : « Je suis celle qui t'a si longtemps fait la guerre <i Et finit sa journée avant que vînt le soir.

Or volge, Signor mio, 1' undecim' anno Ch' ï fui sommesso al dispietato giogo Che sopra i più soggetti è più féroce.

Miserere del mio non degno affanno ; Riduci i pensier vaghi a miglior luogo ; Rammenta lor com' oggi f osti in croce.

Levommi il mio pensier in parte ov' era Quella ch' io cerco e non ritrovo in terra, Ivi fra lor che il terzo cerchio serra, La rividi più bella e meno altéra.

Per man mi prese e disse : in questa spera Sarai ancor meco se '1 désir non erra : I' son colei che ti die' tanta guerra E compie' mia giomata innanzi sera.

« Ma joie en ces hauts lieux dépasse votre vue;

« C'est toi seul que j'attends, et ce qu'aimaient tes yeux

c( Mon beau voile est resté sur la terre âpre et nue. »

Oh ! pourquoi, retirant sa main, s'est-elle tue?

Car ses discours étaient si chastes et pieux,

Qu'au doux son de sa voix j'allais rester aux cieux.

Pétrarque a donc été le premier artiste de son temps, mais ce n'est pas cette virtuosité seule qui le met au dessus des autres lyriques. Pour la première fois, de la foule des troubadours, sort une figure distincte qui ne ressemble à personne et à qui tout le monde voudra ressembler. Ce nouveau venu va de Provence en Italie, non pour recommencer Sordel, ou les Siciliens ouïes Bolonais, mais pour chanter comme Dante sous l'inspiration de son amour. Et cet amour a une intensité, une continuité, une sincérité encore inconnues : c'est bien l'intérêt poignant d'une vie entière ; il s'empare de tout un homme, l'arrache à ses travaux, lui fait une vie errante, inquiète, le tourmente de mille manières, le force à combattre incessamment tantôt contre l'entraînement de la passion, tantôt contre l'austérité de la conscience et refuse la paix à cet infortuné toujours tiraillé entre le ciel et le monde, toujours chaste malgré l'homme, toujours humain malgré Dieu. Il y a là une lutte inconnue des anciens, des troubadours, même de Dante, dont la Béatrice qui a trop peu

Mio ben non cape in intelletto umano : Te solo aspetto e quel che tanto amasti, B laggiuso è rimaso, il mio bel vélo.

Deh perché tacque ed allargô la mano?

Ch' al suon de' detti si pietosi e casti Poco raancùclr iononrimasi incielo.

vécu passe vite à l'état d'idéal et de parti pris ; c'est bien le bouillonnement d'une âme en feu, la chair et l'esprit aux prises, la révolte des sens, la compression du devoir, tout l'être intérieur violemment ébranlé qui se débat et souffre. Pétrarque nous apparaît aujourd'hui comme un Jean- Jacques du moyen âge, un solitaire et un vagabond cherchant et fuyant la gloire qui l'enivre sans le réjouir ; un malheureux toujours en guerre contre lui-même, s'exilant dans le désert, s'atta chant aux forêts, aux montagnes, qu'il gravit et décrit le premier; un alpiniste en quête de contemplations et de méditations, amenant par là dans l'art, peut-être sans y songer, des émotions nouvelles, et changeant par un livre, où il n'a fait que se peindre luimême, la manière de sentir et d'aimer de ceux qui viendront après lui. C'est par là surtout que Pétrarque est un moderne.

Il fut de plus, dans la république des lettres, le plus grand personnage de son temps. Riche d'abord, ayant des maisons à Vaucluse, à Parme et ailleurs des jardins, deux chevaux, plusieurs domestiques, assez d'argent pour lui et pour les autres, cinq bénéfices ecclésiastiques (il en donna trois) ; libéral et hospitalier, il eut beaucoup d'amis et des admirateurs en foule : a Un maître d'école aveugle de Pontremoli traversait tout le sud de l'Italie avec l'espérance de le trouver à Naples et, ne l'y ayant pas rencontré, revenait à Parme, à travers l'Apennin, afin d'entendre une fois en sa vie le son de cette voix fameuse ; un orfèvre de Bergame place le portrait du poète dans tous les coins de sa demeure, fait dorer la chambre où il lui offre l'hos-

pitalité, et, après l'avoir reçu une seule nuit sous son toit, déclare que personne ne couchera jamais dans le lit de pourpre où Pétrarque a dormi. A Arezzo, ses compatriotes le conduisent en triomphe devant la maison où il est né... Lorsqu'il passe à Milan, toutes les têtes se découvrent... (1). » Il écrivait aux princes, même aux papes, et avec eux le prenait de haut : courtisan si l'on veut, mais bien plus courtisé, recherché par les grands qui venaient à lui pour se mettre au soleil, il avait conquis la situation qui attendait Erasme au seizième siècle et Voltaire au dix-huitième. Un jour il descendit le Pô entre deux armées aux prises, le combat cessa pour le laisser passer. A Venise on le fit asseoir à droite du doge. Une impératrice lui écrivit de sa main pour lui annoncer un événement de famille ; quatre papes et deux rois voulurent l'attacher à leur cour ; le sénat de Eome et l'université de Paris se disputèrent l'honneur de lui décerner le laurier poétique. Dès le moment où il mourut, il fut accaparé par la légende qui vit une nuée blanche, échappée de ses lèvres, monter au ciel. Déjà de son vivant il avait fait école. Il s'en plaignait amèrement, en répétant, sans se consoler, le vers d'Horace :

Scribimus indocti doctique pœmata passim.

« C'est une triste consolation, écrivait-il, d'avoir des semblables, j'aimerais mieux être malade tout seul. » On ne le laissait pas respirer, tous les jours des épîtres pleuvaient sur lui : il en venait de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Grèce. On le consultait et il ne savait que répondre : <t Si je blâme, je suis un censeur odieux ; si je loue, un fade adulateur. » Tout le monde se mêlait de

(1) A. Mézières, Pétrarque d'après de nouveaux documents (1867).

faire des vers, même les jurisconsultes et les médecins, même les laboureurs, les charpentiers, les maçons. C'était une peste. Après la mort de Pétrarque, l'épidémie continua, atteignant les petits princes et les femmes; elle dura jusqu'au temps où on se remit à écrire en latin. Même alors cependant, au commencement du quinzième siècle, il se trouva un Giusto de' Conti qui chanta les beaux yeux, les tresses blondes de sa dame, la belle main surtout, la Bella Mano : c'est le titre de son recueil. Il ne paraît pas qu'avant l'invention de l'imprimerie, la vogue de Pétrarque ait beaucoup décliné, puisque les bibliothèques publiques, en Italie seulement, ont conservé 419 manuscrits de ses œuvres (1). Il fut imprimé pour la première fois en 1470, onze ans avant Dante à qui on le préférait. Au seizième siècle tous les imitateurs se jetèrent sur lui , le Bembe en tête : on éplucha ses vers avec admiration ; on tomba dévotement à genoux devant chacune de ses syllabes ; il eut presque à la fois une bonne douzaine de commentateurs. On pétrarquisa partout, même en Espagne où le marquis de Santillane avait déjà introduit le sonnet ; Boscan et Garcilaso n'eurent qu'à suivre la voie tracée ; ce dernier alla mourir sur la terre <c où naquit le beau feu de Pétrarque (2) ». Boscan ne faisait guère autre chose que de copier les Italiens (3) ; le fameux

(1) I codici petrarcheschi délie bibliotecke governative del Regno indicatiper cura del ministero dell' Istruzione publica. 1874. ( 2) Do naciô el claro f iiego de Petrarca.

(3) La conformité des deux langues s'y prétait. Ainsi quand le Bembe avait dit :

Aima gentil degnissirua d'impero, Boscan pouvait traduire sans beaucoup d'efforts : Aima gentil diguisima de imperio.

Hurtaclo de Mendoce ne dédaigna pas de se modeler sur eux, tout en les malmenant dans la pauvre ville de Sienne. La France à son tour voulut aller en Italie d'où Marot rapporta le sonnet que Joachim du Bellay crut avoir le premier « fait sonner assez bien sur les rives angevines ». Nous eûmes donc nos sonettistes et nos pétrarquistes dont le même du Bellay se moquait bien à tort, puisqu'il en était lui-même ; n'avait-il pas dit au maître :

Et quels durs hivers Pourront jamais sécher la gloire, Pétrarque, de tes lauriers verts ?

L'amant de Laure avait depuis longtemps passé la Manche avec Chaucer qui, l'ayant rencontré à Padoue, le vanta comme un digne clerc... poète lauréat dont la douce rhétorique illuminait de poésie l'Italie entière (1). Surrey reprit Pétrarque à son bord au seizième siècle et l'installa en Angleterre où le sonnet depuis lors, même sous la main crispée de Shakespeare, n'a jamais cessé de vibrer. Il disparut ou du moins s'effaça chez nous assez longtemp?, sous l'influence de Malherbe qui ne l'aimait pas, et L'amour ne soupira guère plus que dans la musette galante et badine. Enfin tout à coup, en 1818, on entendit dans un salon ces vers qui paraissaient alors audacieux :

( 1 ) I woll you tell a taie winch that I

Learned at Padowe of a worthy clerk As preved by his wordes and his werk : - " He his now dead and nailed in his che^l ; I pray to God so yeve his soûle rest. Francis Petrarch, the lauréat poet , Highte this clerk, whose rhetoricke sweet Enlumined ail Itaillie with poetrie.

Que me font ces vallons, ces îles, ces chaumières, Froids objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, coteaux, forêts, ombres jadis si chères, Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil insoucieux je le suis dans son cours ; Qu'en un ciel pur ou sombre il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil? Je n'attends rien des jours

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, Lieux où d'autres soleils éclairent d'autres cieux, Si je pouvais donner ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant pleuré s'offrirait à mes yeux !

Là je m'enivrerais à la source où j'aspire, Là je retrouverais et l'espoir et l'amour... (1).

il s'éleva aussitôt un murmure d'étonnement : nous en étions encore à Parny, tout au plus à Mille voye. Cependant, un maître ingénieux s'élança vers le nouveau poète et lui demanda en lui serrant les mains : « Jeune homme , d'où venez-vous donc pour nous apporter de pareils vers ? » On le sait maintenant : Lamartine venait d'Italie et il avait lu Pétrarque.

Jean Boccace, à l'exemple de son ami, partit de notre poésie chevaleresque pour plaire à une femme qu'il aimait. Ce n'était pas Laure, c'était une princesse galante qu'il avait rencontrée dans une église : il écrivit pour elle, en

(1) C'est le premier jet de l'Isolement tel que nous le trouvons dans la Correspondance de Lamartine. (Lettre au comte de Virieu, du 24 août 1818.Ï

moins de dis années, trois romans et quatre poèmes, sans compter les nouvelles, qui, recueillies plus tard, devaient composer le Dècamèron. Que sont ces romans et ces poèmes ? Ceux qui pouvaient plaire alors, il n'y a guère d'innovation que dans la forme : Boccace inventa ou importa l'octave ce ce mètre si musicalement varié, courant comme sur plusieurs touches , dans l'entrelacement des six premiers vers sur deux rimes, pour s'appuyer ensuite et se reposer dans l'unité du couple final, avec une cadence qui donne en même temps l'élan pour le passage d'une stance à une autre et le repos pour chacune : un mètre qui n'est pas un instrument, mais un orchestre, flûte et luth, trompette et violon (1) ». Et l'octave, perfectionnée par Politien, devint la strophe héroïque de la Renaissance. Les sujets de Boccace, même antiques, appartiennent encore au moyen âge : dans le Filostrato, on voyait Troïle chasser dans les forêts un faucon sur le poing. Cependant, le Filocopo nous montre un effort pour renouer le christianisme au paganisme : les divinités de l'Olympe y jouent un rôle, le pape y est nommé vicaire de Junon ; Dieu luimême y devient le sommo Giove :

Suprême Jupiter, crucifié pour nous,

avait déjà dit l'auteur de la ce Divine Comédie ». Dans ce roman, où passe l'aventure de Flore et Blanchefleur, il y a tout le merveilleux du moyen âge et tout le merveilleux de la mythologie ; on y croit à Vénus et à saint Jacques de Compostelle ; on y voit des combats de chevaliers, décrits avec des réminiscences de Virgile ; on y trouve

(1) GiOSUÈ Carducci, Ai parentali di Giovanni Boccacclo in Certaldo. 1876.

des subtilités de cours d'amour, traduites « du livre sacré d'Ovide, où est enseigné par quels soins on doit allumer, dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de l'amour ». Ici le moyen âge et l'antiquité se heurtent (1) ; ils vont s'harmoniser dans le chef-d'œuvre, ou pour parler plus franc, dans l'œuvre de Boccace, le « Décaméron ». Notons d'abord le titre grec du livre. Cela signifie dix journées; pendant ces dix journées, dix jeunes gens se racontent des histoires ; chacun dit la sienne ; il y a donc dix histoires par jour, cent en tout. C'est le système décimal introduit dans la littérature. Qu'on sourie si l'on veut de cette observation minutieuse : il n'en est pas moins vrai que l'ordre , la proportion , la symétrie est le commencement de l'art. Mais ce n'est là qu'une affaire de comptabilité. Boccace voulut relier ensemble ses nouvelles composées une à une en divers temps (c'est du moins l'opinion très plausible d'Ugo Foscolo) ; à cet effet, il trouva un motif ingénieux et intéressant, la peste de Florence. Sept dames et trois cavaliers, pour fuir l'épidémie, vont à la campagne , où ils se donnent un passe-temps narratif . Ce n'est pas tout. Ces contes ne s'en vont pas à la débandade, comme dans le Novellino ; Boccace, en capitaine expert, forme sa compagnie, range ses hommes dix par dix et les fait marcher au pas. Chaque décurie a son décurion (un roi ou une reine), qui fixe la marche et l'ordre du jour ; hier on a raconté des histoires d'infortunés qui, après toute sorte de tribulations, ont fini par réussir au delà de leurs espérances ; aujourd'hui on rappelle des traits d'habiles gens qui, par leur industrie, ont acquis ce qu'ils désiraient ou recouvré ce qu'ils avaient perdu ;

(1) Zumbtsi, II Filocopo del Boccaccio (1879).

demain on parlera des amours heureuses, après-demain des amours malheureuses, puis on recueillera des bons mots, puis des fourberies de femmes, et ainsi de suite jusqu'à la dixième journée, où on ne citera que de généreuses actions. C'est ainsi que la centurie défile en bon ordre, commandée non par un chef de bande, mais par un officier régulier, qui sort de l'école militaire et sait les préceptes de l'art. Ce n'est pas tout : la musique est réglée d'avance, comme l'itinéraire de la troupe : au commencement, une marche funèbre (la peste), puis des airs variés, tour à tour plaintifs ou bouffons; à la fin, une fanfare héroïque; le final revient aux notes graves de l'ouverture et restitue à la symphonie, où l'allégro domine, une expression de grandeur et de majesté. Par cet artifice, l'effet général devenait plus sérieux, et le livre pouvait être mis avec moins d'inconvénients sous les yeux sévères de Pétrarque.

« J'ai lu avec plus d'attention que le reste le commencement et la fin, écrivit le poète à son ami. Dans l'un, vous avez, à mon avis, décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre patrie pendant cette peste terrible qui forme dans notre siècle une époque si lugubre et si funeste ; vous avez placé dans l'autre une dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la précèdent (celle de Griselde, ou, comme on dit en français, Griselidis, en alourdissant le nom et en déplaçant l'accent). Elle m'a plu, elle m'a touché au point que , parmi tant de sujets d'inquiétude qui me font pour ainsi dire, m'oublier moi-même, j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même, toutes les fois que -je le voudrais, le plaisir de me la rappeler et de la conter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après ; et, voyant

qu'on avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent pas notre langue. J'ai donc entrepris de la traduire en latin , moi qui ne traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous. »

Cette peste de 1348, qui sert d'introduction au « Déciméron », est un événement littéraire; le chroniqueur Villani en mourut, Laure aussi, la bien-aimée de Pétrarque ; nous devons à ce fléau les plus beaux vers du poète et le premier morceau de grande éloquence écrit en prose par un Italien. Dès cette introduction, Boccace nous montre qu'il a lu les anciens et qu'il entend, par l'imitation des anciens, rajeunir et réformer la littérature. Il décrit un fait contemporain d'après Thucydide, et il pousse si loin la préoccupation de l'antique, qu'il lui arrive d'oublier qu'il est chrétien :

0 combien , s'écrie-t-il , combien de grands palais, de belles maisons , de nobles demeures , auparavant remplies de familles nombreuses , restèrent vides de seigneurs et de dames et perdirent jusqu'au moindre serviteur ! 0 combien de races illustres, combien d'amples héritages, combien de fameuses richesses demeurèrent sans successeurs ! Combien d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables que non seulement les autres, mais Gallien, Hippocrate ou Esculape lui-même auraient déclarés parfaitement sains, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons et leurs amis, et le soir qui suivit soupèrent dans l'autre monde avec leurs ancêtres (1) !

(1) 0 quanti gran palagi, quante belle case, quanti nobili abituri per addietro di famiglie pieni, di signori et di donne, infino al minimefante, rimaser vuoti ! 0 quante memorabili scliiatte, quante amplissinie crédita, quante famose ricchezze si videra senza successor debito

C'est chose évidente qu'eu ce moment Boccace a oublié Florence et ses propres opinions sur l'autre vie : il est aux Thermopyles et il entend le mot héroïque de Léonidas : « Dînez, camarades ; vous souperez ce soir chez les morts. »

Quant aux nouvelles qui suivent l'introduction, elles sont prises partout : chez le peuple et dans les livres, ce sont les sujets courants et le ton à la mode : une étrange insouciance exaltant ou persiflant tour à tour ce qui doit être respecté, ménageant aujourd'hui ce qu'on flétrira demain pour en rire un autre jour et ne concluant à rien ni en religion, ni en éthique ; les vices et les vertus ne sont ici que des aventures, comme l'a fort bien dit De Sanctis. Et pourtant quelle distance entre le Novellino, recueil du treizième siècle et le ce Décaméron » : quel pas de géant de l'un à l'autre ! C'est que l'art est venu, et que, dans les œuvres d'imagination, l'art est tout. Il choisit d'abord et laisse de côté les anecdotes médiocres ou insignifiantes ; puis (c'est le grand point), dans celles qu'il adopte, il introduit l'action et la vie ; des fantoches qui lui sont fournis par la tradition écrite ou orale, il fait des êtres vivants, distincts, qui ont mie physionomie et qu'on n'oublie plus : le compère Pierre, maître Simon, frère Pucci, monna Belcolore, et Tofano et vingt autres, sans oublier le bon Calandrin, qui est bien un nigaud sui generis. Ce n'est pas tout ; le moindre récit est composé, soutenu, développé avec mesure, conduit d'un pas

rimanere! Qiyinti valorosi uomini, quante belle donne, quanti leggiadri giovani, li quali non che altri, ma Galeno, Ippocrate, o Esculapio avrieno giudicati sanissirni, la mattina desinarono co' lor parenti, conipagni et amici, che poi la sera vegnente appresso nell' altro mondo cenarono colli loro passati !

Decam. Introduzicne.

égal du début à la conclusion, sans que jamais le narrateur dévie à droite ou à gauche ou s'amuse à revenir en arrière pour répéter ce qu'il a dit. Enfin, dans le JVovellino, la langue n'était encore qu'un dialecte maigre, incertain, cherchant ses mots, et ne les trouvant guère; dans le « Décaméron » la langue est faite, et si bien faite, que deux siècles après on n'en voudra pas d'autre ; en quoi l'on aura tort.

Xul n'a parlé de ce style mieux que notre Yillemain : les Italiens eux-mêmes invoquent son témoignage et répètent, sans le nommer toujours, ses expressions :

(.c Boccace n'avait pas impunément étudié Cicéron, Virgile, Horace, Térence et presque tous les grands écrivains de l'antiquité, qu'il transcrivait avec un soin merveilleux. Il puisa dans cette étude un goût exquis d'élégance et de naturel, un art fin et délicat; et cet art se mêlant aux premières et vives allures d'un idiome naissant que l'auteur n'avait pas besoin de forcer poulie rendre original , de là vint le style le plus savant, le plus naïf, le plus gracieux qu'on eût encore vu dans nos langues modernes. Savez-vous qu'il y a du Cicéron dans Boccace? — Quoi ! le style du grand orateur dans les pages d'un faiseur de contes? — Oui, ces formes périodiques, ces phrases si habilement prolongées, cet art de réunir et de grouper une foule d'idées accessoires, ces liaisons savantes du style, cette élégance, cette harmonie se retrouvent dans les descriptions et les récits de Boccace... C'est son langage naturel toutes les fois qu'il n'est pas licencieux ou comique. Les vengeances de l'amour, les combats de l'amitié, la résignation de la vertu lui ont inspiré cette éloquence .. Je ne puis pas parler du reste. >>

Tout cela est fort bien dit, sauf la fin ; ce n'est pas dans la partie sérieuse de son œuvre que la période cicéronienne de Boccace se développe avec le plus d'aisance et d'agré-

ment. La forme alors est trop égale, trop placide ; la période, a-t-on dit, fait un bruit de vagues uniformes soulevées péniblement par une mer fatiguée et somnolente. L'inspiration manque, ajoute De Sanctis ; la rhétorique et la logique essayent de la suppléer. C'est qu'alors l'auteur quitte la terre et se lance dans le vague, où il perd pied et va au fond. En revanche, dans la partie comique du « Décaméron », cette période boccaccevole, comme l'appellent les Italiens, paraît être à sa place. Pourquoi cela ? Parce que l'auteur y est lui-même , il revient à terre , retrouve son fond et reprend pied. Le comique est son vrai monde, le monde des ridicules, c'est-à-dire des caractères, le seul où les figures aient une physionomie, où les mœurs rentrent dans la réalité. Quand Boccace essaye de pleurer, non sans effort, il a pour ainsi dire une émotion de seconde main, qu'il tient encore des trouvères et des troubadours ; quand il se laisse rire, il redevient lui-même ; c'est bien le Toscan qui a vécu à Xaples et qui est né à Paris, le fablier accompli, devenu artiste, qui, tout en prenant des sujets dans les livres, trouvera ses personnages dans le monde et dans la vie, et fournira des types à la Fontaine, à Molière, à presque tous les figuristes de l'avenir. Voilà pourquoi Settembrini, De Sanctis, Carducci, d'autres encore, restituant à Boccace un titre que s'était attribué notre Balzac, ont appelé le « Décaméron » la Comédie humaine.

Ici la période se plaît, se déploie et se replie avec aisance : les circonlocutions deviennent des coquetterie-, les périphrases des séductions; il y a je ne sais quelle tendre obsession dans les pléonasmes. Ces voluptés grammaticales, comme les appelle Settembrini, ravissent l'attention, le rythme de la prose caresse l'oreille; les phrases

dansent lentement, toujours enlacées l'une à l'autre, avec des ondulations et des balancements qui donnent le frisson du plaisir. Il faut reconnaître cependant que la dernière perfection n'est pas atteinte : la langue n'a pas encore toute sa richesse, les mêmes termes reviennent trop souvent, se suivent de trop près ; l'accumulation des participes présents n'est pas sans monotonie, et les mots-comparses, ceux qui ne sont là que pour faire nombre, embarrassent un peu le discours. Les Précieuses n'aimaient pas les car, qu'auraient-elles dit du conciossmfossecosache de Boccace ? Avouons que cette cheville interminable usurpe une place où une idée, une image, un trait d'esprit ferait beaucoup mieux. On demandait un jour à Settembrini : « Mais que vient donc faire dans la phrase ce diable de mot? — Exactement, répondit Settembrini, ce que le mot de diabh fait dans la vôtre. »

Mais ce ne sont là que des peccadilles dont le plus grand tort est de s'être imposées plus tard aux écrivains académiques, et d'avoir majestueusement dissimulé, dans les siècles de torpeur ou de décadence, le vide de la pensée et l'inanité du sentiment. Ce qui restera l'éternel honneur de Boccace, c'est d'avoir fait pour la prose italienne ce que Dante avait fait pour les vers, de l'avoir poussée d'un coup, par un seul livre, de l'enfance à la jeunesse, si bien qu'après avoir été avant lui la plus attardée de l'Europe, elle devint d'un saut, grâce à lui, la plus avancée, celle que suivirent dès lors toutes les autres, jusqu'à Montaigne et au delà. On lui a reproché de tourmenter sa langue à force de la pétrir, de la masser, de la contourner, de la disloquer, mais par cette gymnastique violente il lui a donné une souplesse et une grâce qu'elle n'a jamais perdues. Et cela dès le quatorzième siècle ; pour arriver à une

maturité pareille, la prose française devait attendre le dix-septième, et la prose allemande attend toujours.

Il faudrait appuyer tout cela de citations, mais le choix serait difficile : les contes romanesques ou tragiques donneraient nue fausse idée de Boccace, les contes gaillards risqueraient de déplaire à quelques-uns ou de trop plaire à plusieurs. Voici une historiette honnête et florentine (une de celles que le narrateur dit le mieux) : c'est la deuxième de la sixième journée ; les sept dames et les trois cavaliers, sous le règne ou la présidence d'Elisa, ont à raconter de bons mots ou de bons tours , par lesquels des gens avisés se sont tirés d'affaire. Pampinéa prend la parole à son tour et raconte ce qui suit, en débutant, selon l'usage, par un petit exorde moral

CISTl LE FOURNIEH (1).

Belles dames, je ne sais voir par moi-même lequel des deux est le plus grand péché, ou la nature assignant à une âme noble un vil corps, ou la fortune assignant à un corps doué d'une âme noble un vil métier, comme nous l'avons pu voir advenir en Cisti, votre concitoyen, et en beaucoup d'autres. Duquel Cisti, fourni d'une âme très haute, la fortune fit un fournier.

(1) Nous traduisons mot à mot, pour donner le contour de la période : il y faut ajouter la musique et le charme, la fraîcheur d'une langue encore jeune et la cadence étudiée d'un style déjà mûr. Voici le texte de Boccace :

Belle donne, io non so da me medesina vedere che più in questo si pecchi, o la natura apparecchiando ad una nobile anima un vil corpo, o la fortuna apparecchiando ad un corpo dotato d'anima nobile vil mestiero, si corne in Cisti vostro cittadino, e in molti ancora abbiaruo potuto vedere avvenire. Il quai Cisti, d'antico animo fornito, la fortuna fece fornajo. E certo io maladicerei e la natura parimente e la

Et certes je médirais également de la nature et de la fortune, si je ne savais pas que la nature est très avisée , et que la fortune a mille yeux, eacore que les sots se la figurent aveugle. J'estime que l'une et l'autre, ayant beaucoup de jugement, agissent comme souventes fois font les mortels, qui, incertains des cas futurs , prennent opportunément les choses qui leur sont les plus chères et dans les lieux le plus vils de leur maison, comme étant les moins suspects, les enfouissent, et après, dans leurs plus pressants besoins, les en retirent, le vil lieu les ayant plus sûrement préservées que la belle chambre ne l'aurait fait. Et ainsi, les deux ministres du monde (toujours la nature et la fortune), cachent souvent leurs choses les plus chères sous l'ombre des métiers réputés les plua vils, afin que, les tirant de là dans les nécessités, leur éclat en paraisse plus vif encore. Comment ceci fut démontré , bien qu'en chose de peu d'importance, par Cisti le fournier, quand il rouvrit à messire Geri Spina les yeux de l'intelligence,... il me plaît dans une nouvelle très courte de vous le raconter.

Je dis donc que le pape Boniface, auprès duquel messire Geri Spina jouissait d'un très haut état, ayant envoyé à Flo-

f ortuna , se io non conoscessi la natura esser discretissima , e la f ortuna aver mille occhi, corne che gli sciocchi lei cieca figurino. Le quali io avviso che, si corne molto avvedute, fanno quello che i mortali spesse volte fanno : li quali, incerti de' f uturi casi, per le loro opportunità le loro più care cose ne' più vili luoghi délie lor case, si corne meno sospetti, seppelliscono, e quindi ne' maggiori bisogni le traggono, avendole il vil luogo più sicuraniente servate che la bella caméra non avrebbe. E cosi le due ministre del mondo spesso le lor cose più care nascondono sotto 1' ombra dell' arti reputate più vili, accio che di quelle aile nécessita traendole, più chiaro appaja il loro spiendore. Il che quanto a poca cosa Cisto fornajo il dichiarasse, gli occhi déllo intelletto rimettendo a messer Geri Spina... mi piace in una novelletta assai piccola dimostrarvi.

Dico adunque che avendo Bonifazio papa, appo il quale messer Geri Spina fu in grandissimo stato, mandati in Firenze certi suoi nobili

rence de nobles ambassadeurs pour une affaire de conséquence, comme ceux-ci étaient descendus dans la maison de messire Geri, qui traitait avec eux des affaires du pape, il advint que, n'importe pour quel motif, messire Geri avec ces ambassadeurs du pape, tous à pied, presque chaque matin , passaient devant (l'église de) Santa-Maria-Ughi , où Cisti le fournier avait scn four et exerçait personnellement son métier; auquel la fortune, bien qu'elle lui eût donné un état bien humble, avait accordé tant de faveur, qu'il était devenu très riche, et sans vouloir jamais quitter cet état pour un autre, il vivait le plus splendidement du monde, ayant entre autres bonnes choses les meilleurs vins blancs et vermeils qui se trouvassent à Florence et dans le pays. Lequel, voyant chaque matin passer devant sa porte messire Geri et les ambassadeurs du pape, et la chaleur étant forte, s'avisa que ce serait une grande courtoisie de leur donner à boire de son bon vin blanc ; mais ayant égard à sa condition et à celle de messire Geri, il ne lui paraissait pas chose honnête d'oser l'inviter, mais il pensa trouver un moyen d'engager messire Geri à s'inviter lui-même. Et ayant une veste très blanche sur le dos et devant lui un tablier toujours lessivé de

ambasciatori per certe sue gran bisogne, essendo essi in casa di messer Geri sinontati, et egli con loro insieme i fatti del Papa trattando, avvenne che, che se ne fosse la cagione, messer Geri con questi ambasciadori del Papa tutti a pié quasi ogni mattina davanti a Santa Maria Ughi passavano, dove Cisti fornajo il suo forno aveva, e personalmente la sua arte eserceva. Al quale quantunque la fortuna arte assai uniile data avesse, tanto in quella gli era stata benigna, che egli era ricchissimo divenuto : e senza volerla mai per alcuna altra abbandonare, splendidissimamente vivea ; avendo tra V altre sue buone cose sempre' i migliori vini bianchi e vermigli che in Firenze si trovaf.sero o nel contado. Il quai veggendo ogni mattina davanti ail' uscio suo passar messer Geri e gli ambasciatori del Papa, et essendo il caldo grande s' avvisô, che gran cortesia sarebbe il dar lor bere del suo buon vin bianco ; ma avendo riguardo alla sua condizione et a quella di messer Geri, non gli pareva onesta cosa il presuniere d'invitarlo ;

frais, (vêtements) qui lui donnaient l'air d'être plutôt meunier que fournier, chaque matin, à l'heure où il 6e doutait que niesfcire Geri allait passer avec les ambassadeurs, il faisait poser devant sa porte un seau neuf et étamé d'eau fraîche et un petit cruchon bolonais tout neuf de son bon vin blanc, et deux verres qui paraissaient d'argent tant ils luisaient. Là-dessus, après avoir craché une ou deux fois, il se mettait à déguster si savoureusement son vin, qu'il en aurait donné envie aux morts.

Ce qu'ayant vu messire Geri un ou deux matins de suite, il dit le troisième :

« Qu'est-ce que c'est, Cisti? Est-ce bon? »

Cisti s'étant levé lestement, répondit :

« Oui, messire, mais à quel point (c'est bon), je ne pourrais vous le faire comprendre, si vous n'en goûtez pas. »

Messire Geri, à qui ou la qualité (du vin) ou une fatigue inaccoutumée, ou peut-être la volupté que montrait Cisti à boire, avait donné soif, se tourna vers les ambassadeurs et dit en souriant :

ce Messeigneurs , il est bon que nous goûtions le vin de ce brave homme : peut-être est-il tel que nous ne nous en repentirons pas. »

ma pensossi di ténor modo il quale inducesss measer Geri medesimo ad invitarsi : et avendo un f arsetto bianchissimo in dosso et un grembiule di bucato innanzi sempre, li quali più tosto mugnajo che f ornajo il dimostravano, ogni mattina in su V ora ch' egli avvisava che messer Geri con gli ambasciadori dovesser passare, si faceva davanti ail' uscio suo recare una secchia nuova e stagnata d' acqua fresca, et un picciolo orcioletto bolognese nuovo del suo buon vin bianco, e due bicchieri che parean d'ariento, si eran chiari, et a seder postosi, corne essi passavano, et egli poi che una volta o due spurgato s' era, cominciava a ber si saporitamente questo suo vino, che egli n' avrebbe fatto venir voglia a' morti. La quai cosa avendo messer Geri una o due mattine veduta, disse la terza : Chente è, Cisti ? è buono ? Cisti, levato prestamente in piè, rispose : Messer si, ma quanto non vi potrè' io dare adintendere se voi non assaggiaste. Messer Geri, al quale o la

Et avec eux il alla vers Cisti. Lequel ayant fait placer un beau banc devant le four, il les pria de s'asseoir et dit à leurs valets qui s'avançaient pour rincer les verres :

« Compagnons, tirez en arrière, et laissez-moi faire ce service : car je ne sais pas moins verser à boire que mettre au four, et ne vous attendez point à en happer une goutte. »

Cela dit , lui-même ayant lavé quatre verres beaux et neufs et ayant fait venir un petit cruchon de son bon vin, il donna diligemment à boire à messire Geri et à sa compagnie, auxquels le vin parut le meilleur qu'ils eussent bu depuis longtemps ; aussi l'ayant fort vanté, messire Geri en alla-t-il boire presque tous les matins, tant que dura le séjour des ambassadeurs. Auxquels, quand leur affaire fut expédiée et qu'ils durent partir, messire Geri offrit un magnifique banquet où il invita une partie des citoyens les plus honorables, et il y fit inviter Cisti qui, à aucun prix, n'y voulut aller.

Alors messire Geri donna l'ordre à un de ses valets d'aller chercher un fiasque du vin de Cisti et d'en verser un demi-verre par homme (sic) au premier service. Le valet, fâché peut-être de n'avoir pas tâté une seule fois de ce vin, prit un grand fias' que ; Cisti dit en le voyant :

qualità o affanno più che 1' usato avuto, o forse il saporito bere che a Cisti vedeva fare, sete avea générât a, volto agli arubasciadori sorridendo disse : Signori, egli è buon che noi assaggiamo del vino di questo valente uomo : forse che è egli taie che noi non ce ne pentiremo : e con loro insieme se n' andô verso Cisti. Il quale fatta di présente una bella panca venire di f uor dal f orno, gli pregô che sedessero : et a li lor famigliari, che già per lavare i bicchieri si facevano innanzi, disse : Compagni, tiratevi indietro e lasciate questo servigio fare a me, che io so non raen ben inescere che io sappia infornare, e non aspettate voi d'assaggiarne gocciola. E cosi detto, esso stesso, lavati quatro bicchieri, belli e nuovi, e fatto venire un piccolo orcioletto del suo buon viho, diligentemente diè bere a rnesser Geri et ai compagni. Alli quali il vino parve il migliore che essi avesser gran tempo davantibevuto : per che^ commendatol molto, mentre gli arubasciadori

PÉTRARQUE ET EOCCACE. 129

« Beau fils, ce n'est pas à moi que messire Geri t'envoie. »

Le valet affirma plusieurs fois la chose, mais, ne pouvant obtenir d'autre réponse , il retourna chez messire Geri et le lui dit (ce qui était arrivé). Messire Geri lui dit :

« Retournons-y et dis lui que si fais-je (slfo, c'est bien l'ancienne forme française) , et s'il te répond encore de même, demande-lui à qui donc je t'envoie (puisque ce n'est pas à lui). »

Le valet étant retourné (vers Cisti , lui) dit :

« Cisti, pour sûr messire Geri m'envoie encore à toi ... »

A quoi Cisti répondit :

« Pour sûr, beau fils, il ne le fait pas.

— Alors, dit Cisti, à qui m'envoie-t-il? »

Cisti répondit :

« A l'Arno (à la rivière). »

Ce qui étant rapporté à messire Geri, aussitôt s'ouvrirent les yeux de son intelligence, et il dit au valet :

« Laisse-moi voir quel fiasque tu portes chez lui. »

Et l'ayant vu, il dit :

« Cisti dit vrai. »

Et ayant dit des injures au valet, il lui fit prendre un fiasque plus convenable.

vi stettero, quasi ogni niattina con loro insieme n' andô a ber messer Geri. A' quali, essendo espediti e partir dovendosi, messer Geri fece uno magnifiée- convito, al quale invitô una parte de' più onorevoli cittadini, e fecevi invitare Cisti il quale per niuna condizione andar vi voile. Impose adunque messer Geri ad uno de' suoi famigliari, petun fiasco andasse del vin di Cisti, e di quello un mezzo bicchiere per uomo desse aile prime mense. Il f amigliare f orse sdegnato perché niuna volta bere aveva potuto del vino, toise un gran fiasco ; il quale corne Cisti vide, disse : Figliuolo, messer Geri non ti manda a me. Il chu raffiermando più volte il famigliare, né potendo altra risposta avère, tomô a messer Geri, e si gliele disse. A cui messer Geri disse : Tornavi e digli che si fo ; e se egli più cosi ti risponde, domandalo, a cui io ti mando. Il famigliare tornato disse : Cisti, per certo messer Geri mi manda pure a te. Al quai Cisti rispose : Per certo, figiiuol, non fa.

Cisti dit en le voyant :

«. Je sais bien maintenant que c'est à moi qu'il t'envoie. »

Et de bon cœur il remplit le fiasque. Et puis, le même jour, ayant fait remplir un petit baril du même vin, et l'ayant fait suavement porter au logis de messire Geri , il alla après et, l'ayant trouvé, lui dit :.

ce Messire, je ne voudrais pas que vous crussiez que le grand fiasque m'eût effrayé ce matin ; mais, comme il me semblait que vous aviez oublié ce que je vous ai montré ces jours avec mes petits cruchons, c'est-à-dire que ce n'est pas là du vin de domestiques, j'ai voulu, ce matin, vous le rappeler. Maintenant, comme je n'entends pas vous le garder plus longtemps (vous en être plus longtemps gardien, dit l'italien, avec une politesse encore plus fine), je vous en ai fait apporter toute la provision ; faites-en désormais ce qu'il vous plaira. »

Messire Geri apprécia fort (littéralement , eut très cher) le présent de Cisti , et lui rendit les grâces qu'il trouva en ce cas les plus convenables, et toujours depuis lors il l'eut pour un homme de grand mérite et pour ami.

Adunque, disse il famigliare, a cui mi manda? Eispose Cisti, ad Arno. Il che rapportando il famigliare a messer G-eri, subito gli occhi gli s' apersero dello intelletto, e disse al famigliare : Lasciami vedere che fiasco tu vi porti. E vedutol disse, Cisti dice vero ; e dettogli villania, gli f ece torre un fiasco convenevole. Il quai Cisti vedendo disse : Ora so io bene che egli ti manda a me, e lietamente gliele empiè. E poi quel medesimo di fatto il botticello riempiere d' un si mil vino, e fattolo soavemente portare a casa di messer Geri, andô appresso, e trovatolo gli disse, Messere, io non vorrei che voi credeste che il gran fiasco stamane m'aresse spaventato; ma, parendomi che vi fosse uscito di ntente ciô che io a questi di coi miei piccioli orcioletti y' ho dimostrato, cioè che questo non sia vin da f amiglia, vel volli stamane raccordare : ora per ciô che io non intendo d' esservene più guardiano, tutto ve l'ho fatto venire, fatene per innanzi corne vi piace. Messer Geri ebbe il don di Cisti carissimo, e quelle grazie gli rende che a ciô credette si convenissero, e sempre poi perda molto l'ebbe e per amico.

rÉTRARQUE ET BOCCACE. 131

Ce n'est qu'une anecdote, moins encore, un mot judicieux , mais qu'on veuille bien relire la nouvelle avec soin et en remarquer les détails, on y trouvera les qualités et aussi les défauts du maître : un début emphatiquement vulgaire, car il ne craignait pas de construire des façades monumentales devant les petites maisons : c'est ainsi qu'il ouvre un recueil de contes légers par une description épique de la peste ; c'est ainsi que plus tard un de ses élèves , Alfred de Musset, érigera derrière un portique grec un porche de cathédrale, pour nous conduire dans la petite chambre où allait son Rolla. Après ce prologue disproportionné, le récit commence et graduellement le ton change : nous descendons du pape Boniface aux ambassadeurs et à messire Geri Spini, bourgeois cossu, mais de simple vie, qui promenait ses hôtes à pied. Xous voici devant Sainte-Marie-TJghi, petite église qui existe peut-être encore à côté du palais Strozzi ; Cisti le fournier est devant sa porte, et dès lors la nouvelle reste dans le ton familier qui sied si bien à l'esprit, à la forme même du conteur. Les personnages sont esquissés d'un trait net et juste, et si la nature humaine n'est pas profondément fouillée (ici le scalpel n'eût pas été à sa place), elle est du moins prise sur le fait, et rendue plaisamment. Rien de trop ni de trop peu ; le cadre a juste les proportions qu'il faut, les détails sont opportuns : ni surabondance, ni sécheresse. D'une très petite chose, l'artiste est arrivé à faire une œuvre d'art.

Boccace n'eut pas la fortune de Pétrarque : il vécut pauvre, un peu par sa faute , et se plaignit souvent de son

sort. Mais comme auteur, il réussit pleinement : les copies de son « Décaméron», multipliées à l'infini, entrèrent dans toutes les bibliothèques ; l'imprimerie s'en empara dès 1470 et les éditions se succédèrent très rapidement. Les moines eurent beau protester contre le livre qui les malmenait ; Savonarole, qui n'aimait pas les gravelures, eut beau le brûler en 1497, vingt-cinq papes le lurent sans se fâcher et sans l'interdire aux autres. Mais le concile de Trente daigna s'occuper de Boccace ; Paul IV et Pie IV le mirent à l'index et l'interdit ne fut levé qu'à la prière de Cosme Ier, grand-duc de Toscane, qui invoqua des circonstances atténuantes au nom de la langue et du beau style italien. Il y eut à ce propos des négociations très longues et très graves : le pape voulait que le livre fût expurgé. A cet effet il s'adjoignit le maître du sacré palais et un évoque dominicain, son confesseur; les trois censeurs prirent un bel exemplaire du « Décaméron » (l'édition d'Aide Manuce) et le lurent ensemble, en épluchant les endroits scabreux : singulier colloque. Le volume annoté et biffé fut renvoyé à Florence où quatre commissaires ou députés , nommés par le grand-duc, «. passèrent deux ans à défendre les passages censurés ou supprimés ( 1 ) » . Pie V mourut, la révision continua sous Grégoire XIII ; enfin, en 1573, cette édition a des députés », si laborieusement obtenue, sortit de chez l'imprimeur. Tout le monde s'en plaignit, en prose et en vers, les uns parce qu'elle était trop expurgée, les autres parce qu'elle ne l'était pas assez. Il fallut une seconde révision qui ne satisfit personne-; enfin, comme le livre paraissait partout, hors d'Italie, sans coupure, on ne s'en occupa plus, et on fit bien.

(1) Guiguf.sk. TTlst. litt. d'Italie, III, 1S2.

PÉTKARQUE ET BOCCACE. 133

Dès le quatorzième siècle , le « Décaméron » était aile en Angleterre où Chaucer introduisit « Griselde » parmi ses ce Contes de Canterbury » : d'autres y trouvèrent des sujets, notamment Shakespeare et après lui Dryden qui préféra les histoires un peu sombres, celle de Ghismonde et de Guiscard, « Sigïsmonde et Guiscard » ou romanesques, celle de la fille de messire Paul Traversai» « Théodore et Honorie » ou les Contes moraux, celui de Griselde ou Griselidis. En même temps, Boccace inspirait les Espagnols et faisait son entrée en France où dès l'an 1432 nous eûmes les Cent Nouvelles nouvelles; or on sait que <c les cas descripts racomptés » dans ce recueil « advindrent la plupart es marches et metes d'Italie ». Au siècle suivant, parurent les Nouvelles récréations et joyeux devis de Bonaventure Despériers et Y Heptamèron de la reine de Xavarre ; le titre seul de ce dernier livre prouve à quel point Boccace s'était acclimaté chez nous. Courons aux cimes, voici Molière et La Fontaine : Molière le moraliste et l'écrivain moral qui prend des situations dans les contes italiens, mais s'applique à les rendre régulières : dans Y Ecole des femmes et Y École des maris, par exemple, il substitue à l'époux trompé un personnage de son invention, le vieux tuteur (Sganarelle ou Arnolphc) détenant chez lui une pupille qu'il veut épouser malgré elle; aussi n'est-il point joué par sa femme, mais par une jeune fille qui peut encore disposer de sa vie et de sa foi. Il est vrai que George Demain, emprunté par Idulière à Boccace, est marié, mais, dans le récit toscan, c'est le mari qui est ridicule ; dans la comédie française, c'est le manant qui, par un mariage nohle, a voulu s'insinuer dans les grandes maisons. S'il n'en était pas puni, la pièce prouverait qu'un rustaud vaniteux peut impunément épouser « une

demoiselle ». Ce serait faux et, 'par conséquent, immoral. Molière a donc amendé Boccace ; La Fontaine a fait tout le contraire : c'est à lui que le conteur italien doit en grande partie sa mauvaise réputation : non seulement le fabuliste choisit dans le Décaméron les sujets les plus libertins, mais il s'amusait, s'attardait volontiers aux gravelures. Une seule fois, il traduisit ou allongea une nouvelle irréprochable, la neuvième de la cinquième journée, celle où il est parlé de Federigo degii Alberighi et du faucon qu'il fit manger à sa dame, n'ayant pas d'autre plat à lui offrir. En comparant et en mesurant le début des deux récits, on verra le travail que La Fontaine a fait sur Boccace. Voici l'italien traduit mot à mot poulies amateurs d'inversions :

A Florence fut autrefois un jeune homme appelé Frédéric (fils) de messire Philippe Alberighi , en faits d'armes et en courtoisie prisé au-dessus de tout autre donzel de Toscane. Lequel , comme le plus souvent aux gentilshommes advient , d'une gentille dame appelée monna Giovanna s'énamoura, tenue en son temps des plus belles et plus fines qui fussent à Florence, et afin que lui l'amour d'elle acquérir pût, joutait, ferraillait, faisait fêtes et libéralités, et son bien sans aucune retenue dépensait. Mais elle, non moins honnête que belle, nullement de ces choses pour elle faites, ni de celui-là se souciait qui les faisait. Dépensant donc Frédéric fort au-dessus de son pouvoir et rien n'acquérant , comme aisément il arrive, les richesses manquèrent, et lui resta pauvre, sans autre chose qu'une sienne petite terre lui être restée, des rentes de laquelle fort étroitement vivait, et outre cela un sien faucon des meilleurs du monde. Pour quoi, aimant plus que jamais, et ne lui paraissant plus pouvoir être citoyen comme il le désirait, à Ciampi, là où était sa petite métairie, s'en alla demeurer. Là, quand il pouvait, chassant, et sans aucune

personne rechercher, patiemment sa pauvreté supportait (1).

Relisons maintenant le début de la Fontaine. La citation est longue, mais c'est cette longueur même qu'il s'agit de noter :

Il était donc autrefois un amant

Qui dans Florence aima certaine femme.

Comment aimer ! c'était si follement

Que, pour lui plaire, il eût vendu son âme.

S'agissait-il de divertir la dame,

A pleines mains il vous jetait l'argent :

Sachant très bien qu'en amour, comme en guerre,

On ne doit plaindre un métal qui fait tout,

Renverse murs, jette portes par terre,

N'entreprend rien dont il ne vienne à bout,

Fait taire chiens et, quand il veut, servantes,

Et, quand il veut, les rend plus éloquentes

Que Cicéron et mieux persuadantes ;

(1) ... in Firenze fu gia un giovane chiamato Federigo di messer Filippo Alberighi, in opéra d' arme et in cortesia pregiato sopra ogn' altro donzel di Toscana. Il quale, si corne il più de' gentil xxomini avviene, d' una gentil donna chiamata monna Giovanna s'innamorô, ne' suoi tempi tenuta délie più belle e délie più leggiadre eue in Firenze fossero ; et acciô che egli l'amor di lei acquistar potesse, giostrava, armeggiava, faceva feste e donava, et il suo senza alcuno ritegno spendeva. ilaella, non meno onesta che bella, mente di quelle cose per lei fatte, ne di colui si curava che le faceva. Spendendo adunque Federigo oltre ad ogni suo potere molto e niente acquistando, si corne di leggiere avviene, le ricchezze mancarono et esso rimase povero, senza altra cosa che un suo poderetto piccolo essergli rimasa, délie rendite del quale strettissimamente vivea, et oltre a questo un suo falcone de' migliori del mondo. Per che, amando più che mai, ne parendogli più potere esser cittadino corne desiderava, a Campi, là dove il suo poderetto era, se n'ando a stare. Quivi, quando poteva, uccellando e senza alcuna persona richiedere, pazientemente la sua povertà comportava.

Bref ne voudrait avoir laissé debout

Aucune place, et si forte fut -elle.

Si laissa-t-il sur ses pieds notre belle.

Elle tint bon ; Fédéric échoua

Près de ce roc, et le nez s'y cassa,

Sans fruit aucun vendit et fricassa

Tout son avoir, comme l'on pourrait dire

Belles comtés, beaux marquisats de Dieu

Qu'il possédait en plus et plus d'un lieu.

Avant qu'aimer, on l'appelait messire

Alongue queue; enfin, grâce â l'amour,

Il ne fut plus que messire tout court.

Rien ne resta qu'une ferme au pauvre homme

Et peu d'amis, mais amis Dieu sait comme :

Le plus zélé de tous se contenta,

Comme chacun, de dire : ce C'est dommage ! »

Chacun le dit et chacun s'en tint là :

Car de prêter, â moins que sur bon gage,

Point de nouvelle : on oublia les dons

Et le mérite, et les belles raisons

De Pédéric, et sa première vie.

Le protestant de madame Clitie

N'eut de crédit qu'autant qu'il eut de fonds ;

Tant qu'il dura, le bal, la comédie

Ne manqua pas à cet heureux objet ;

De maints tournois elle fut le sujet,

Faisant gagner marchands de toutes guises,

Faiseurs d'nabits et faiseurs de devises,

Musiciens, gens du sacré vallon ;

Fédéric eut à sa table Apollon.

Femme n'était ni fille dans Florence

Qui n'employât, pour débaucher le cœur

Du cavalier, l'une un mot suborneur,

L'autre un coup d'œil, l'autre quelque autre avance.

Mais tout cela ne faisait que blanchir.

Il aimait mieux Clitie inexorable

Qu'il n'aurait fait Hélène favorable —

Conclusion, qu'il ne la put fléchir.

Or, en ce train de dépense effroyable,

Il envoya les marquisats au diable

Premièrement ; puis en vint aux comtés,

Titres par lui plus qu'aucuns regrettés

Et dont alors on faisait plus de compte.

Ici marquis, baron peut-être ailleurs :

Je ne sais pas lesquels sont les meilleurs,

Mais je sais bien qu'avecque la patente

De ces beaux noms on s'en aille au marché,

On s'en ira comme on était allé :

Prenez le titre et laissez- moi la rente.

Clitie avait aussi beaucoup de bien ;

Son mari même était grand terrien :

Ainsi jamais la belle ne prit rien,

Argent ni dons, mais souffrit la dépense

Et les cadeaux (1). sans croire pour cela

Etre obligée à nulle récompense.

S'il m'en souvient, j'ai dit qu'il ne resta

Au pauvre amant rien qu'une métairie,

Chétive encore et pauvrement bâtie.

Là Fédéric alla se confiner.

Honteux qu'on vît sa misère en Florence;

Honteux encor de n'avoir su gagner,

Xi par amour, ni par magnificence,

Ki par six ans de travaux et de soins,

Une beauté qu'il n'en aimait pas moins.

Il s'en prenait à son peu de mérite,

Non à Clitie ; elle n'ouït jamais

Xi pour froideurs, ni pour autres sujets,

Plainte de lui, ni grande ni petite.

Notre amoureux subsista comme il put

Dans sa retraite, où le pauvre homme n'eut

Pour le servir qu'une vieille édentée,

Cuisine froide et fort peu fréquentée,

A l'écurie un cheval assez bon

Mais non pas fin ; sur la perche, un faucon,

Dont à, l'entour de cette métairie

(1) Cadeaux, parties de plaisir.

Défunt marquis s'en allait, sans valets, Sacrifiant à sa mélancolie Mainte perdrix, qui, las ! n'en pouvait mais Des cruautés de madame Clitie.

Ainsi vivait le malheureux amant, Sage s'il eût, en perdant sa fortune, Perdu l'amour qui Fallait consumant !

Mais de ses feux la mémoire importune Le talonnait ; toujours un double ennui Allait en croupe à la chasse avec lui...

Mesurons ces deux morceaux : une trentaine de lignes dans le texte italien, une centaine de vers dans l'imitation française. La Fontaine prenait toujours le plus long. Seulement il allongeait la route en hâtant le pas ; sa phrase est plus courte que celle de Boccace : il ne la remplit pas avec de larges vocables et des mots explétifs, il la laisse courir et court avec elle ; mais il s'amuse en chemin, tourne autour du sujet, y voit quantité de choses, multiplie les traits, les observations, les gaietés, les malices, trottine et galope ou gambade comme un écolier entre les lentes enjambées du maître qui va tout droit. Yoilà pourquoi les passages licencieux le sont beaucoup plus chez la Fontaine que chez Boccace.

La vogue du conteur a duré jusqu'à nos jours : c'est au ce Décaméron » (septième nouvelle de. la dixième journée) qu'Alfred de Musset a emprunté sa comédie de Carmosine où Minucio chante si joliment (1) :

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, A mon seigneur, que je m'en vais mourir,

(1) C'est une imitation libre et parfaitement réussie d'une chanson de Boccace appartenant au genre siculo -provençal : Muoviti, Amore, e vattene a Messere E'contagli le pêne ch'io sostegno

Et, par pitié, venant me secourir,

Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.

A deux genoux je demande merci :

Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure,

Dis-lui comment je prie et pleure ici,

Tant et si bien qu'il faudra que je meure

Tout enflammée et ne sachant point l'heure

Où finira mon amoureux souci .

La mort m'attend, et s'il ne me relève

De ce tombeau prêt à me recevoir,

J'y vais dormir, emportant mon doux rêve ;

Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Depuis le jour où, le voyant vainqueur, D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée, Fût-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur De lui montrer ma craintive jjensée, Dont je me sens à tel point oppressée, Mourant ainsi, que la mort me fait pour.

Digli ch' a morte vegno,

Celando per temenza il mio volere.

Merzede, Amore, a man giunte ti chiamo,

Ch' a Messer vadi là dove dimora.

Di che sovente lui disio et amo,

Si dolcemente lo cor m'innamora ;

E per lo f oco, ond' io tutta m' infiamo,

Temo morire, e già non saccio l'ora

Cli' i' parta da si grave pena dura,

La quai sostegno per lui disiando,

Temendo e vergognando.

Deh ! il mal mio, per Dio, fagli assapere.

Poi che di lui, Amor, f u' innamorata, Xon mi donasti ardir quanto temenza, Che io potessi sola una fiata Lo mio voler dimostrare in parvenza A quegli che mi tien tanto affannata ; Cosi morendo il niorir m'è avenza.

140 LA EEXAISSAXCE.

Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, Si ma douleur lui déplairait à voir ?

De l'avouer je n'ai pas le courage.

Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu

A ma tristesse accorder cette joie,

Que dans mon cœur mon doux seigneur ait lu,

Ni vu mes pleurs où mon chagrin se noie,

Dis-lui du moins, et tâche qu'il le croie,

Que je vivrais, si je ne l'avais vu.

Dis-lui qu'un jour une Sicilienne

Le vit combattre et faire son devoir.

Dans son pays, dis lui qu'il s'en souvienne,

Et que j'en meurs ; faisant mon mal savoir.

Paul de Musset aimait beaucoup Carmosine : ce cette comédie, nous dit-il, est assurément un des plus beaux ouvrages d'Alfred de Musset, le plus profond et le plus touchant à mon gré. En lisant les termes dont Carmosine se sert pour faire au bouffon Minuccio la confidence de son amour sans espoir, je crois avoir sous les yeux une

Forse che non gli saria spiacenza, Se el saposse quanta pena i' sento, S'a me dato ardimento Avesse in fargli mio stato sapere.

Poi che 'n piacere non ti f u, Amore, Ch'a me donassi tanta sicuranza, Ch' a Messer far savessi lo mio core, Lasso, per messo mai, o per sembianza, Hercè ti chero, dolce mio Signore, Che vadi a lui, e donagli membranza Del giorno che io il vidi a scudo e lanza Con altri cavalieri arme portare :

Presilo a riguardare Innamorata si che '1 mio cor père.

scène tracée par la main de Gœthe ou celle de Shakespeare. » Cette scène est tout entière dans la nouvelle de Boccace; Alfred la traduisit littéralement et il eut raison. Garmosine n'est pas le seul emprunt que notre poète ait fait à Boccace ; il lui a pris encore deux contes, Simone et Silvia. Simone est une réduction libre où Musset a mis beaucoup du sien et du meilleur ; Silvia est une traduction presque littérale, avec des coupures dextrement faites; ou nous nous trompons fort, ou c'est ainsi qu'il faut présenter Boccace aux lecteurs français d'aujourd'hui. Le conteur italien a des longueurs ou plutôt des lenteurs qui fatiguent parfois notre impatience. Ainsi quand les tuteurs engagent le jeune Jérôme à courir le monde afin d'oublier lafille d'un tailleur (d'un mercenaire, traduit Musset pour la rime) dont le garçon est épris , leur discours n'est pas serré :

Mon fils, lui disent-ils, tu es devenu grandelet : il sera bien fait que tu commences à voir tes affaires de tes propres yeux ; aussi serons-nous très contents que tu ailles passer quelque temps à Paris où tu verras comment se trafique une partie de ta richesse, outre que tu deviendras bien meilleur et mieux élevé et plus homme de bien là-bas que tu ne ferais ici, voyant les messieurs et les barons et les gentilshommes qui y sont très nombreux et t'instruisant de leurs coutumes, après quoi tu pourras revenir ici.

Le garçon, poursuit Boccace, écouta diligemment, et répondit en deux mots qu'il n'en voulait rien faire et qu'il croyait tout aussi bien qu'un autre, pouvoir rester à Florence (1).

(1) Figliuol mio, tu se' oggimai grandicello : egli è ben fatto che tu incoinmci tu medesimo a vedere de' fatti tuoi; per che coi ci con tenteremo molto che tu andassi a stare a Parigi alquanto, dove gran parte délia tua richezza vedrai corne si trafBca, senza che tu divente-

142 LA KENAISSAXCE.

Musset traduit eu abrégeant :

Te voilà grand, dirent-ils à Jérôme,

Il est bon de voir du pays :

Ya-t'en passer quelques jours à Paris

Voir ce que c'est qu'un gentilhomme, Le bel usage et comme on vit là-bas ;

Dans peu de temps tu reviendras. »

A ce conseil le garçon, comme on pense,

Eépondit qu'il n'en ferait rien,

Et qu'il pouvait voir aussi bien

Comment l'on vivait à Florence.

De temps en temps Musset lance un vers de lui. Jérôme de guerre lasse, finit par s'en aller

Laissant derrière lui la moitié de sa vie ;

et à son retour, il pense être encore aimé,

Mais c'est un grand tort que l'absence ;

aussi, quand le pauvre garçon revit son pays,

Il n'y trouva que le tombeau De son espérance oubliée.

Tous ces derniers traits et d'autres pareils ne sont pas dans Boccace qui, en revanche, allonge la fin ; quand les deux amoureux sont morts, il raconte en détail l'enterrement, insiste sur la douleur publique et n'éprouve aucun besoin de finir. Il n'est pas encore arrivé au cimetière

rai molto 'migliore e più costuma to e più da bene là che qui non faresti; veggendo quei signori e quei baroni e que' gentili uomini che vi sonoassai, ede' lor costumi apprendendo, poi te ne potrai qui venire. Il garzone ascolto diligentemente, et in brieve rispose niente volerne fare, per ciô che egli.credeva cosi bene corne un altro potersi stare a Firenze.

DÉCAM.. IV, 8.

quand Musset, qui eu est revenu depuis longtemps, est déjà reparti pour Venise :

A Saint-Biaise, à la Zuecca Vous étiez, vous étiez bien aise

A Saint-Biaise; A Saint-Biaise, à la Zuecca

Nous étions bien là.

C'est ainsi que Musset abrège Boccace tandis que la Fontaine l'allongeait. C'est qu'il y a entre eux l'espace de deux siècles et une longue suite d'écrivains, de la Bruyère à Beaumarchais et à Paul- Louis Courier, chez qui la langue et l'esprit français ont changé d'allure, ont perdu leur égalité, leur nonchalance ; il faut maintenant que chaque phrase ou chaque vers ait sa valeur. Il nous est venu je ne sais quelle impatience et quelle pétulance qui fait que nous hâtons le pas et que nous sommes vite fatigués. Encore une différence entre nos aïeux et nous : la Fontaine choisissait dans Boccace les contes légers, Musset a préféré ceux où l'on souffre :

J'étais donc seul, ses « Nouvelles » en main Et de la nuit la lueur azurée, Se jouant avec le matin, Etincelait sur la tranche dorée Du petit livre florentin, Et je songeais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, Combien c'est vrai que les Muses sont sœurs ; Qu'il eut raison, ce pinceau plein de grâce, Qui nous les montre au sommet du Parnasse Comme une guirlande de fleurs !

La Fontaine a ri dans Boccace Où Shakspeare fondait en pleura.

Musset faisait comme Shakespeare, en suivant sa pente ou celle de son temps. Tel critique ingénieux réclame au-

jourd'hui l'auteur du « Décaméron » comme un romantique ; d'autres, les érndits, l'étudient à fond, publient et commentent ses œuvres latines, contestent avec raison les emprunts innombrables qu'il aurait faits à nos fabliers (1); d'autres, les enthousiastes, vont beaucoup plus loin; non contents de le relever, ils ont quelque tendance à le surfaire. — C'est lui, nous dit-on, qui a clos l'ère du moyen âge en combattant l'influence française ou provençale, en désenchantant le chevalier, la châtelaine, en dissipant le mysticisme, en dégourdissant l'ascétisme, en réhabilitant la chair : aussi a-t-il été virilement moral. Tout cela est ingénieux, mais les faits disent le contraire. Au quatorzième siècle, le mysticisme et l'ascétisme n'étaient plus à craindre ; les papes d'Avignon ne songeaient nullement à se mortifier. Ce que les mœurs étaient devenues, non seulement dans les cours, mais dans les communes libres, Dante, Pétrarque nous le disent avec indignation, Boccace lui-même avec un air de regret. Si le conteur avait voulu réagir contre son temps, il aurait prêché, non le carnaval, mais le carême. Il ne fut pas un novateur en religion et en morale ; il ne fut que le peintre amusé, souvent même attristé, de ce qu'il voyait.

Attaqua-t-il le catholicisme ? Nullement : ses trois premières nouvelles ne touchent pas au dogme : l'une persiffle l'hypocrisie heureuse, la seconde fournit un argument ingénieux en faveur de la religion ; la troisième , celle des Trois anneaux, donne une leçon de tolérance qui n'était pas trop hardie pour le temps, puisqu'elle courait déjà les rues ;.le même conte figurait dans des recueils antérieurs.

(1) A. Bartoli, / precursori del Boccaccio e alcune dellc sue ftnti (1876).

PÉTKAEQUE ET BOCCACE. 145

Certes Boccace ne ménageait pas les ripailles des moines et les reliques du frère Oignon, mais les fraudes et les vices qu'il dénonçait gaiement étaient flétris avec éclat par les papes et les conciles. Aussi passa-t-il pour bon catholique et eut-il l'honneur d'être embrassé publiquement par le patriarche de Jérusalem.

Du moyen âge, il n'attaqua donc pas la religion ; attaqua-t-il la chevalerie? D'aucune sorte : il en célébra les fastes au contraire ; et, s'il eut un idéal moral, ce fut la justice, l'humanité, la courtoisie des grands seigneurs pour lesquels il écrivait. Dans un de ses contes les plus touchants , une fille d'apothicaire (celle que Musset a appelée Carmosine) s'éprend d'un roi de Sicile et tout le monde lui en fait compliment : c'est ce qui s'appelle placer haut son cœur. Par toutes ses idées , Boccace fut bien de son temps : est-il vrai qu'il ait voulu réagir contre l'influence française? Né à Paris d'une Parisienne, il avait été bercé par sa nourrice des contes qui nous plaisaient. Nous a-t-il pris toute la matière de son livre ? Loin de là, cette matière d'ailleurs n'était pas plus à nous qu'aux autres : elle courait partout et venait d'Orient. Boccace n'en fut pas moins le plus français des Italiens. Quand il était sérieux, il l'était à notre manière et donnait à ses héros le genre de générosité, de galanterie et de braverie qui nous a toujours exaltés. Ses drôleries , ses satires furent toujours exactement les nôtres : anecdotes gaillardes, bons tours de fourbes et de libertins, paillardises de couvents, maris trompés par leurs femmes : voilà comme il fut virilement moral (1). Cette haute mission qu'on lui

(1) A quoi bon le nier aujourd'hui ? Boccace fut très immoral, même pour son temps; les Novelîe antiche, qui ont précédé les siennes, T. r. 10

assigne après coup n'est donc qu'une imagination de la critique moderne. Boccace resta un homme de son siècle, et s'il devint un précurseur de la Renaissance , ce ne fut certes pas par l'audace de sa pensée, par la rébellion de son esprit. Mais à côté de Pétrarque, l'apôtre de Cicéron, et sur les pas de Dante qui avait pris Virgile pour guide, il retourna aux anciens maîtres et fit par eux pour la prose ce que Dante et Pétrarque avaient fait pour les vers. Ce qu'il apporta de nouveau dans les lettres, ce ne fut pas des sujets, des idées, des tendances, ce fut d'abord luimême, un maître, puis les formes qu'il avait trouvées chez Tite-Live et chez Cicéron. Dans son œuvre, les matériaux sont du moyen âge, l'architecture et la décoration sont

celles de Sacchetti qui les ont suivies donnent beaucoup moins de coups de canif à la décence et à l'honnêteté. S'il était besoin de témoignages à l'appui de cette opinion, on pourrait invoquer celui de Boccace luimême. Quand il publia le « Décaméron », vers sa quarantième année, il le présenta non sans quelque honte, comme un péché de jeunesse « et forcé par des ordres qui avaient toute autorité sur lui ». Dieu sait avec quel tremblement il offrit le recueil à son austère ami Pétrarque, dont la lettre de félicitations et de remerciements n'est pas sans quelque embarras : (( Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait le sonettiste séraphique, est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait, par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes (la princesse Marie et sa cour) qui devaient lire un tel ouvrage. Parmi un grand nombre de choses plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif ... » Boccace sentait si bien ce que Pétrarque ne disait qu'à demi-mots qu'il ne permettait pas à un mari de laisser lire le « Décaméron » à sa femme. « Gardez-vous-en bien, écrivait-il à son ami Mainardo ... Si vos dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur. Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, je vous en prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard pour le mien ...»

antiques, et par conséquent nouvelles. L'érudition qui devient de l'art, voilà en deux mots la Renaissance italienne : elle est tout entière en germe dans l'œuvre immortejlement fraîche du vîeux conteur.

CHAPITEE III.

I. En Italie : les « tréceutistes ». — Les poètes, les chroniqueurs, les conteurs, les mystiques.

II. En France : les Italiens chez nous et contre nous. — Jean Froissart.

III. En Espagne : les troubadours émigrés. — Les Catalans. — « Le comte Lucanor ». — L'archiprêtre de Hita. — Le juif de Carion. — « La danse des morts ». — Le chancelier Pierre d'Ayala.

IV. En Allemagne : fin des Minnesinger. — Les dominicains. — Les universités.

V. En Angleterre : les anciens docteurs. — Les premiers hérétiques, Lollard, Wiclef. — Les poètes.

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