‹ La Renaissance, de Dante à LutherChapitre 8 sur 22 · VI. Geoffroy Chaucer · texte numérisé non relu

VI. Geoffroy Chaucer

Dante, Pétrarque, Boccace : trois hommes pareils, tous trois Toscans, presque contemporains, apparaissent rarement ensemble sur le même coin de terre. Cependant ils n'y furent pas seuls. Près de Dante, nous voyons son aîné, son ami, comme lui patriote, philosophe, amoureux, poète pensif et voilé, montant jusqu'aux nues, Guido Cavalcanti. Un peu plus loin, Cino de Pistoie et Cecco d'Ascoli : le premier professeur de droit, maître de Barthole, commentateur des codes et chanteur passionné d'une Selvaggia que Dante eut le grand tort, selon lui,

de ne pas mettre au paradis à côté de Béatrice (1); le second, Gecco d'Ascoli, professeur aussi , adonné aux sciences occultes, brûlé vif à Florence à quatre-vingts ans pour cause d'irréligion, auteur d'une Acerba où il avait osé railler la Divine Comédie. « Ici , disait-il, on ne chante

(1) Outre les poésies amoureuses, touchant toujours la même note, on a de Cino de Pistoie des vers qui ne manquent pas de fierté, Voici son sonnet adressé à Rome :

A che, Roraa auperba, tante leggi Di senator, di plèbe, e de gli scritti Di prudenti, di placiti, e di editti, Se '1 mondo corne pria più non correggi ?

Leggi (misera te !) misera, leggi Gli antichi fatti de tuoi figli invitti, Che tifer già milT Affricha edEgitti Reggere ; ed or sei retta e nulla reggi.

Che ti giova ora aver mille paesi Domato e posto '1 freno a genti strane, S' oggi con teco ogni tua gloria è morta ?

Mercè, Dio ! che miei giorni ho maie spesi In trattar leggi tutte ingiuste e vane Senza la tua che scritta in cor si porta.

(A quoi bon, Rome superbe, tant de lois de sénateurs, de peuple, et tant d'écrits savants, de plaidoyers et d'édits, puisque tu ne redresses plus, comme autrefois, le monde ? — Lis, malheur à toi! lis, malheureuse, les antiques actions de tes fils invaincus qui te firent un jour gouverner mille Afriques et mille Egyptes, toi qui es à présent gouvernée et ne gouvernes plus rien. — Que te sert maintenant d'avoir dompté mille vays, bridé des races étrangères, puisque aujourd'hui toute ta gloire est morte avec toi ? — Merci de moi, ô Dieu ! qui ai mal dépensé mes journées à traiter des lois toutes injustes et vaines sans la tienne qu'on porte écrite au cœur!)

ras à la façon des grenouilles ; ici on ne chante pas à la façon du poète qui feint en imagination des choses vaines, mais ici resplendit en sa clarté toute la nature qui rend, à qui sait l'entendre, l'esprit joyeux. Ici on ne rêve point par la forêt obscure ; ici je ne vois ni Paul ni Françoise (de Rhnini) ; je ne vois pas le comte (Ugolin) qui par haine et rancune tient fort l'archevêque Roger, tirant de son muffle (sic) une pâture féroce ... Je laisse les bavardages et je remonte à la vérité. Les fables me furent toujours ennemies (1).» Aussi a-t-on cru que ces impertinences avaient été pour quelque chose dans la fin tragique du pauvre homme ; tel dantophile féroce a dit que c'était bien fait.

Un autre jurisconsulte, Jacopone de Todi, frappé de folie à la mort de sa femme, s'était jeté dans l'ordre de Saint-François : on l'a nommé le poète de la démence. Dans ses heures lucides, il chantait familièrement la Vierge et l'enfant Jésus.

ce Quand parfois il dormait cm peu le jour, et que toi, tu voulais réveiller le paradis , tu allais tout doucement, si doucement qu'il ne t'entendait pas, et tu posais ta

(1 ) Qui non si canta al modo de le rane,

Qui non si canta al modo del poeta, Che finge imaginando cose vane ; Ma qui risplende e luce ogni natura Che, a chi intende, fa la mente lieta. Qui non si sognia per la selva scura... Qui non vego Pauolo ne Francesca...

Non vego '1 conte che per ira ed asto Ten forte 1' arciuescouo Eugiero, Prendendo del suo cieffo el fiero pasto... Lascio le ciancie e torno su nel vero Le favole mi son sempre nemiche.

bouche sur son visage, et puis, avec un rire maternel tu disais : Ne dors plus, cela te ferait du mal (1). »

Tous ceux-ci, lettrés, savants, pédants quelquefois; d'autres, avec Cecco Angiolieri , « étaient du peuple ainsi que leurs amours », et ne se piquaient pas de mj'sticisme. Plus loin, un peu à l'écart, un Padouan , Albertiuo Mussato, écrivait en latin de l'histoire et deux tragédies estimables, Eccerinis et Achilleis. Deux autres enfin, au déclin du siècle, cherchant à marcher sur les pas de Dante, nous donnèrent un Dittamondo, et un Quadriregio qu'on ne lit plus.

Autour de Pétrarque, il y eut foule ; on sait déjà qu'il se plaignait d'être inondé de vers. De son vivant et à son grand déplaisir, un Zanobi da Strada reçut comme lui le laurier poétique à Borne. Quand ce Zanobi mourut, les Florentins résolurent (mais ne firent que résoudre) d'élever de magnifiques monuments à Dante, à Accurse, à Pétrarque, à Boccace et à Zanobi. Un autre contemporain, Coluccio Salutato, ami de Pétrarque, poète et prosateur en latin, un des savants du siècle, intimidait les grands seigneurs : Jean Galeas Visconti, étant en guerre avec Florence, disait qu'une lettre de Coluccio lui faisait plus de mal que mille cavaliers florentins. Salutato reçut aussi la couronne poétique, mais après sa mort seulement : « le laurier tardif n'ombragea que sa tombe. »

Devant et derrière Boccace marchèrent de nombreux

(1) Quando un poco talora il di dormira,

E tu, destar vol en do il paradiso, Pian piano andavi che non ti sentiva, E la tua bocca ponevi al suo viso, E poi dicevi con niatemo riso :

Non dormir più che ti sarebbe rio.

LE QUATOEZIÈME SIÈCLE. 153

prosateurs, tous étudiés encore aujourd'hui pour la pureté de leur toscan. D'abord deux historiens, contemporains de Dante : Dino Compagni et Jean Villani. Le premier, Florentin, deux fois prieur et une fois gonfalonier, passa pour être poète et chroniqueur : les critiques de notre temps lui ont refusé la paternité de son poème, Vlntelligmza et lui contestent la paternité de sa chronique ; ils prétendent que ce dernier ouvrage a été fabriqué au seizième siècle (1); on y admirait pourtant le style du

(1) Yoici, en deux mots, l'histoire de ce débat qui dure encore. Ce fut un linguiste italien, nommé Fanfani, qui exprima les premiers doutes sur l'authenticité de la chronique. On n'y prit pas garde : Fanfani passait pour un puriste expert, un bibliothécaire estimable, mais un esprit aventureux. Cependant M. Karl Hillebrand, qui venait d'écrire une étude consacrée à Dino Compagni, appela l'attention des Allemands sur la thèse de Fanfani ; aussitôt le professeur Bœhmer écrivit à un de ses amis d'Italie, le professeur Grion : ce Tâchez donc d'étudier la question de plus près. » Entre temps, le professeur Scheffer- Boichorst avait démontré que l'histoire florentine des Malaspina, dans laquelle on pensait que Villani avait puisé, n'était autre chose qu'une falsification. A la fin de son travail l'ingénieux critique exprimait des doutes sur l'authenticité de la chronique de Dino Compagni, et semblait annoncer qu'il se ferait fort de la détruire. Stimulé par cette menace, M. Grion précipita ses recherches et lança en 1871 à Vérone un pétard intitulé : Le cronaca di Dino Compagni, opéra di Anton Francesco Doni. (La chronique de Dino Compagni, œuvre d'Anton Francesco Doni.) Ce Doni était un bouffon du seizième siècle; M. Grion ne se contentait pa3 de dénoncer la falsification, il nommait le faussaire. Il y avait certainement de la verve et du savoir dans ce factum, malheureusement trop de cabrioles. M. Gabriel Monod disait non sans droit de M. Grion : « Il a introduit dans la critique historique un genre nouveau, le genre bouffe. Sa brochure est une série de calembredaines, de plaisanteries d'un goût douteux sur Pierre et Paul, but Dino Doni, Din, Lin Lino, etc. C'est la critique historique faite par Polichinelle. » if. Scheffer,dans sea Florentiner Sttidien (1874)

quatorzième, des crédulités naïves et çà et là des vues d'ensemble; on appelait Dino le Salluste italien.

prit la question au sérieux, et montra dans la chronique attribuée à Dino tant d'erreurs^ de contradictions, de faussetés qu'elle ne pouvait être l'œuvre d'un contemporain et surtout d'un prieur de Florence qui, parlant de lui-même à la troisième ou à la première personne, se serait attribué des actions auxquelles le vrai Dino Compagni n'avait jamais songé. Bien plus, en constatant de singuliers rapports même de phrases et de mots entre la chronique et les Histoires florentines de Villani, M. Scheffer a prétendu que le faussaire n'était autre chose qu'un copiste qui aurait tout bonnement suivi pas à pas Yillani et les documents, puis, de temps en temps, se serait insurgé contre son modèle, évertué à le contredire, pour prouver qu'il ne l'avait pas copié. Très bien trouvé, mais ce n'était là qu'une conjecture. On pouvait aisément répondre à M. Scheffer : « Y étiez-vous ? » Cependant le critique allemand avait mis tant d'érudition et de sagacité dans sa démonstration, que la chronique était sérieusement ébranlée. La réfutation qu'essaya l'excellent G-ino Capponi ne fut pas d'un polémiste armé à la mode du jour, mais plutôt d'un vieillard attristé, dérangé dans ses croyances et dans ses habitudes. La réponse de M. le professeur C. Hegel a paru plus forte aux Allemands ; elle était intitulée : C( La chronique de Dino Compagni, essai de sauvetage ( Versuch einer Rettung) 1875. » Ce titre seul montrait que Dino Compagni, aux yeux des critiques germains, était déjà jeté à la mer. Yoici en résumé la conclusion de M. Hegel : La chronique n'est pas une œuvre authentique, mais ce n'est pas non plus un faux ; on reconnaît dans le sujet, dans le plan, dans la composition et dans l'arrangement de l'ensemble, l'ouvrage original de Dino Compagni qui probablement était resté inachevé, à l'état d'ébauche, avec des parties non classées ; tout cela dut être remanié plus tard par un scribe inattentif ou peu scrupuleux ou volontairement infidèle. Il ne s'agit donc pas d'une invention apocryphe, mais tout simplement d'une altération.

Cette thèse pouvait se soutenir et fut appuyée par un homme très compétent, M. YVustenfeld. M. Scheffer répondit à V Essai de sauvetage et abandonna quelques-unes de ses preuves , tout en maintenant le fond de son opinion. D'autres Allemands entrèrent dans ce débat, mais nous ne pouvons pas nommer tout le monde. En Italie, Pietro

L'autre, Jean Villani, n'a pas encore été contesté : patience ! C'était un commerçant florentin qui avait

Fanfani continua sa polémique virulente en publiant coup sur coup plus d'articles et de brochures que n'en pouvaient lire les hommes les plus intéressés dans la question. Un de ses volumes portait ce titre : Dino Compagni vengé de la calomnie d'avoir écrit la Chronique. Voyez le gros crime : mais les Italiens ont touj ours aimé les superlatifs.

Les choses en étaient là en 1877, quand les antidinistes, comme on les appelait, reçurent un coup sur les doigts. Jusqu'alors le plus ancien manuscrit connu de la chronique était du seizième siècle, et c'était un des plus solides arguments en faveur de la falsification. M. Grion et M. Fanfani avaient mis la main sur le faussaire ; le premier, nous l'avons dit, désignait Anton-Francesco Doni, le second: Giovanni Mazzuoli surnommé Stradino. Tout à coup on trouva un nouveau (nous voulons dire plus ancien) manuscrit de la chronique, appartenant à un Anglais qui l'avait acheté de M. Libri ; ce manuscrit était du quinzième siècle. D'autre part, on reconnut dans un commentaire de Dante, celui de V Anonimo Jiorentino (écrit, à ce qu'on prétend, entre 137-1 et 1378), un certain nombre de passages offrant tant de rapports avec la chronique , qu'on pouvait en conclure tout ce qu'on voulait : M. Scheffer estima que le faussaire avait copié le commentateur; M. Hegel, que les deux auteurs avaient puisé à la même source ; on eût pu soutenir encore (nous ignorons si on l'a fait) que le commentateur avait copié Dino.

Voilà donc que tout est remis en question. On attendait avec anxiété le livre de M. Isidoro Del Lungo sur Dino Compagni et sa chronique; le bruit courait que ce grand ouvrage donnerait une solution définitive au problème longuement discuté. Il paraît que l'attente publique a été déçue, au moins en Allemagne. Il est certain que M. Del Lungo a jeté de vives lueurs sur le siècle de Dante, mais il n'a pas fourni de preuve nouvelle en faveur de cette fameuse chronique dont il s'agissait d'établir l'authenticité.

Conclusion de M. Hartwig ( dans la Revue historique de 1881 , tome XVII ) : Le document qui sert de base à la chronique peut remonter à Dino Compagni, bien qu'on ne puisse pas déterminer exactement à quel degré et dans quelle mesure... « A moins d'une

voyagé en France et en Flandre et qui était devenu prieur de la République, directeur de la Monnaie et inspecteur des fortifications. On sait déjà qu'à Rome où il se trouvait avec Dante, l'an du jubilé, sous la même inspiration qui nous a valu la « Divine Comédie », il avait commencé ses « Histoires florentines ». Il se mit à l'œuvre et narra d'abord les contes de nourrice qui avaient amusé le berceau de Florence, mais arrivé à son temps, il traita l'histoire en homme d'affaires, minutieux et précis, donnant des détails sur les denrées, les draps, les monnaies, nous disant ce que valait le florin de Tunis. Il poussa son récit jusqu'à la peste de 1348 dont il mourut, son frère et son neveu le continuèrent. Jean Villani fut un homme sérieux, sincère et franc bien que guelfe, d'un style un peu mou, mais pur. Il faut l'entendre parler de Dante, son ennemi politique :

« En l'an 1321, au mois de juillet, mourut Dante dans la ville de Ravenne en Romagne... Celui-ci fut grand lettré presqu'en toute science, bien qu'il fût laïque ; il fut souverain poète et philosophe et rhétoricien parfait, tant en l'art d'écrire et de versifier qu'en celui de parler en public, très noble diseur et parfait en poésie avec un style plus beau et plus poli qu'il n'en fut jamais en notre langue de son temps et après lui... Et il fit la « Comédie » où en rimes élégantes et avec de grandes et subtiles questions morales, naturelles, astrologiques, philosophiques et théologiques, et avec de belles inspirations

trouvaille inespérée, il sera impossible d'arriver à. une conclusion toatàfait satisfaisante.» Donc, jusqu'à nouvel ordre, Dino Conipagni peut rester classé parmi les chroniqueurs du quatorzième siècle. Avis aux professeurs de littérature qui ne savaient pas trop s'ils devaient le conserver ou l'éliminer.

et une belle poésie, il composa et il écrivit en cent chapitres ou chants sur l'existence et l'état de l'enfer, du purgatoire et du paradis, (et cela) aussi hautement qu'on en puisse parler, comme le peuvent voir et entendre, en son dit traité, ceux qui ont l'intellect subtil... Ce Dante, à cause de son savoir, fut un peu présomptueux, revêche et dédaigneux et, quasi comme un philosophe mal gracieux, ne savait pas bien converser avec les laïques (les non savants, tel que Villani). Mais, grâce à ses autres vertus et science et valeur de si grand citoyen, il nous semble qu'il convient de lui donner perpétuelle mémoire en cette chronique, outre que les nobles œuvres qu'il nous a laissées, par écrit, rendent de lui un vrai témoignage et (assurent) une réputation honorable à notre cité (1). »

Après Boccace vinrent d'autres conteurs : Franco

(1) Nell' anno 1321 del mese di luglio si mori Dante nella cittàdi ïtavenna in Romagna... Questi fu grande litterato quasi in ogni scienzia, tutto fosse laico ; fu sonimo poeta e filosofo e retorico perfetto tanto in dittare e versificare corne in aringhiera parlare, nobilissimo dicitore e in rima sommo con più pulito e bello stile che mai fosse in nostra lingua infino al suo tempo e pifi innanzi... E fece la Comedia, ove in pulitarima e con grandi e sottili questioni morali naturali astrologlie filosofiche e teologiche e con belle comparazioni e poetrie compose e trattô in cento capitoli overo canti dell' essere e stato dell' inferno e purgatorio e paradiso cosî altamente corne dire se ne possa, si corne per lo detto suo trattato si puô vedere e intendere, chi è di sottile intelletto ... Questo Dante per suo sapere f u alquanto presuutuoso e schifo e isdegnoso, e quasi a guisa di filosofo mal grazioso non sapeva conversare co' laici ; ma per l'altre sue vïrtudi e scienzia e valore di tanto cittadino ne pare, che si convenga di darli perpétua memoria in questa nostra cronica, con tutto che le sue nobili opère lasciate a noi in iscritture faociano di lui vero testimonio e onorabile fama alla nostra città.

158 LA BENAISSANCE.

Sacchetti se fit sans prétention une renommée qui dure. Vrai Florentin, celui-ci : né en 1330 ou peu après, commerçant d'abord, puis prieur, ambassadeur, podestat en diverses villes d'Italie, il eut à s'occuper des lois sornptuaires et à combattre l'ambition de Galeas Visconti. Dans cette vie voyageuse il vit beaucoup de choses et beaucoup de gens, apprit quantité d'anecdotes et en écrivit trois cents dans ses heures de loisir, peut-être à Bibbiena où il fut podestat. Ces nouvelles n'ont rien de romanesque : elles rapportent des faits curieux, des traits de mœurs, les bons tours et les bons mots du temps ; elles vont aux champs, à la ville, à la cour, à l'église, causent des rois, rient des prêtres, recueillent sur les peintres, les poètes, notamment sur Dante, des souvenirs qui resteront. La pointe grivoise y est aussi, plus rare pourtant, moins cherchée que dans Boccace. Sacchetti est à lire : il nous donne la même monnaie de l'histoire et ajoute beaucoup à l'œuvre de Yillani : on vit chez lui la vie de chaque jour, en Toscane et ailleurs, à la fin du quatorzième siècle. Il conte bien, à la bonne et ne s'inquiète pas d'imiter Cicéron. Un rien lui suffit pour égayer le public d'alors qui avait le rire facile : la moindre facétie du bouffon G-onnella ou de Basso délia Penna qui tenait auberge à Ferrare. Un jour ce Basso, las de vendre l'hospitalité, veut l'offrir et invite beaucoup d'amis à manger avec lui, le soir même. Les amis arrivent, la nappe est mise, il y a des verres sur la table, mais il n'y a pas de vin. Les conviés1 ont soif, on va se plaindre au maître. Basso s'avance et dit : « Messieurs, je crois que vous devez vous rappeler l'invitation qu'on vous a faite de ma part. Je vous ai fait inviter à manger avec moi, non à boire, parce que je n'ai pas de vin à vous donner, ni qui soit bon

pour tous. Ceux donc qui veulent boire n'ont qu'à faire chercher du vin soit chez eux soit ailleurs, où il leur plaira. » C'est toute la nouvelle, la vingtième du recueil, et l'auteur ajoute : « Ici encore Basso s'est montré bon logicien, mais ce ne fut pas une logique profitable, si ce n'est qu'il épargna son vin à ce souper. Mais s'il voulait épargner en tout, c'eût été une meilleure logique de n'avoir pas invité ces gens qui lui auraient ainsi épargné même les vivres. Mais c'était un si plaisant homme, qu'il dépensa volontiers son argent pour jouer ce tour-là (1). » Que faut-il de plus à Sacchetti ? Un « fait divers » orné d'uue épigramme sans humeur qui sert de leçon, et écrit au courant de la plume dans une langue moins étudiée, mais plus sincère que celle de Boccace : ce n'est point une liqueur fine, mais un bon vin du cru qui égaie et ne grise pas.

Franco Sacchetti jeta ses contes au public un peu pêle-mêle, au caprice de sa mémoire, et ne s'inquiéta pas de les relier pour en faire un monument. Plus ambitieux peut-être et désirant s'approcher de Boccace, un autre contemporain qui vivait vers l'an 1380, Jean de Florence (Giovanni Fiorentino), réunit, sous le titre énigmatique de Pecorone, cinquante nouvelles qu'un moine et une

(1) Signori, io credo che voi vi dovete ricordare dell' invite- che vi fu fatto per mia parte. Io vi feci invitare a mangiar rneco, e non a bere ; perocché io non ho vino che io vi desse né che fosse buono da voi : e perô chi vuol bere si mandi per le vino a casa sua, o dove pin li piace ... Il Basso, loico anche qui, ma questa non fu loica utile ■ se non che si risparmio il vino a questo convito. Ma se volea risparmiare in tutto, era migliore loica a non gli avère convitati; che averebbe risparmiato aneo le vivande. Ma e' f u tanta la sua piacevolezza che voile e f u contento che gli costasse, per usar questo atto.

nonne, amoureux l'un de l'autre, assis ensemble au parloir du couvent, se racontent en vingt-cinq jours. Récits souvent bizarres, en particulier quand ils nous donnent l'origine fantastique de Rome ou de Florence, curieux pourtant lorsqu'ils nous rapportent ce que savait l'auteur, par exemple les discussions théologiques du temps, la fameuse querelle entre maître Alain et maître Pierre. Ce qui distingue tous ces auteurs, c'est la fraîcheur et la pureté de leur toscan : de l'eau de source. Aussi revienton toujours à eux, même aujourd'hui, quand on veut purger, retremper la langue, lui ôter la vase et les paillettes étrangères, retrouver la grâce naïve du meilleur temps. Le quatorzième siècle est regardé comme l'âge d'or de l'italien ; ses écrivains, appelés les trécentistes (trecentistî), passent pour les maîtres du parler net et franc sans alliage ; leurs écrits sont restés comme « textes de langue » et constituent les évangiles des puristes : les mots, les tours qu'on n'y trouve pas sont entachés d'hérésie et repoussés comme apocryphes : hors de cette église primitive, pas de salut. Un heureux concours de circonstances a permis que ce dialecte du bon siècle se fût conservé jusqu'à nos jours dans tel quartier, dans tel faubourg de Florence, chez les gens du peuple, et là, loin de croupir en mare archaïque, la source toujours vive n'a cessé de jaillir. Les écrivains de Naples, de Milan, Manzoni en tête, y sont allés puiser pour rafraîchir et purifier leurs lèvres provinciales. Heureux pays où les halles et la banlieue ont fait sans parti pris la besogne des académiciens !

Voilà pourquoi l'on étudie encore avec tant de soin les moindres ouvrages des trécentistes, même ceux des ascètes, même le « Miroir de la vraie pénitence » de Jacques Pas-

savant (Jacopo Passavanti) si énergiquement rigide. Voilà pourquoi les lettres de Catherine de Sienne sont lues et relues avec tant d'amour. Sainte fille dont la courte vie (1347-1380) fut une perpétuelle extase : la légende veut que la langue, le style, la pensée, la théologie lui fussent venues tout à coup dans une vision. Ne sachant pas écrire, elle adressait aux princes et aux papes des lettres dictées avec une câlinerie chaste, une onction naïve et ce charme de candeur qui a tant de séduction dans les dévotes peintures de Beato Angelico. C'est ainsi que cette Jeanne d'Arc sans épée devint médiatrice entre Florence et Borne, entre Borne et Venise et fit ce que Pétrarque, avec son génie et sa puissance, n'avait pu faire : elle força doucement le pape de quitter Avignon. « Ne venez pas à Borne, lui écrivait-elle, avec une troupe de gens armés! On ne rendra point sa beauté à l'Eglise parle couteau, ni par la guerre, mais par la paix. Avec la main de l'amour serrez la verge de la justice. » Elle écrivait encore : « Hélas, père, d'aucune façon , plus de guerre ! » mais au lieu de « père » elle disait babbo : un mot plus tendre et familier, plus filial.

Ainsi l'Italie débutait à la fois dans tous les genres où elle excellait du premier coup ; cependant les trois grands

(1) ... E non veniatc a Ronia con sfoizo di gente. Non sarà ren-

duta alla Chiesa la bellezza sua col coltello, ne con crudeltà, ne con

guerra, ma con la pace. Con la mano dell' amore stringete la verga

délia giustizia. — Okimé, babbo, non più guerra perqualunque modo!

écrivains qu'elle produisit ne firent que lentement leur chemin en Europe. L'italien était un dialecte nouveau venu qu'on ne connaissait pas : Pétrarque traduisit en latin, pour la répandre, la « Griselde » de son ami Boccace. Le premier traducteur français du « Décaméron, » Laurens de Premierfaict exécuta son travail sur une version latine écrite exprès pour lui par un frère mineur d' Arezzo. La France dominait toujours, vivant sur sa renommée ; le grand succès du siècle fut encore le Roman de la Rose, dont Pétrarque se moquait tout en l'imitant. Le lyrique Italien n'aimait pas ces froides et vaines allégories où (1) l'auteur semble rêver encore en racontant son rêve. Beauté, Courtoisie, Bel- Accueil n'en f m'eut pas moins personnifiés dans le Trionfo délia Oastità : on protestait contre la mode et on la suivait tout de même. Paris demeurait la grande école (nutrix studiorum, disait Pétrarque) où les Italiens venaient s'instruire et même enseigner, notamment Masile de Padoue et Bobert des Bardi de Florence, le premier recteur, le second chancelier de notre université. En 1333, les Lombards y fondèrent « la maison des pauvres Italiens », leur collège. Jacopone de Todi, le poète au délire religieux, se plaignait que Paris eût détruit Assises (2), la douce école de saint François. Tous vinrent boire l'eau de Seine; Cecco d'Ascoli se journa, dit-on, à la cour d'Avignon où il fut médecin d'un pape ; Gkiido Cavalcant^ Cino de Pistoie vécurent à Toulouse, le second étudia

(1) Sohiniat iste tameii dura somnia visa renarrat.

(2) Mal vedernnio Parisi

Che n' ha distrutto Assisi ;

Colla sua lettoria

L' ha raesso in ruala via.

même à Paris ; l'historien Jean Yillani passa chez nous une partie de sa jeunesse et fit peut-être la campagne de Flandre avec Philippe le Bel. Dans tous ces écrivains on a trouvé des gallicismes. Autant que jamais, la France était donc en montre et séduisait les étrangers qui lui en voulaient d'être séduits.

Les Italiens, du reste, avaient quelque raison de nous en vouloir : nous avions envoyé des troupes à Florence, à Xaples et confisqué la papauté : Dante nous devait son exil et ne nous le pardonna jamais. Aussi comme il nous rappelait volontiers nos revers : Roncevaux, les Vêpres siciliennes ; comme il se plaisait à croire que Hugues Capet était fils d'un bouclier ! Nous étions pour lui des lions féroces, des géants apocalyptiques, des faquins presque aussi vaniteux que les Siennois ; nous avions décapité Conradin, empoisonné saint Thomas, crevé avec l'arme de Judas le ventre de Florence. Non moins véhément, Pétrarque nous rappelait que nous avions été battus par Camille au Capitule et dans les Gaules par Jules César. Qui sommes-nous en face des Italiens ? Qui pouvons-nous opposera Cicéron, à Horace, à Virgile (Pétrarque n'ajoutait pas : à Dante)? Rien que le fracas de la rue du Fouarre (fragosus Straminum viens). Il n'y a pas un savant qui soit Français. Paris est une corbeille où l'on a réuni les beaux fruits de tout pays ; les meilleurs élèves de son école sont étrangers : Pierre Lombard, Thomas d'Aquin, Bonaventure et tant d'autres. Mais les Parisiens illustres, où sont-ils ? Que vaut ce petit peuple finassant, pétulant, gouailleur, cette gens argutuïa, promptula, facetida, ignorant la vraie gravité, la moralité réelle ? Rome est déchue, c'est sa gloire ; il n'y a que les grandes choses qui puissent encourir la déchéance. Mais Avignon ne tombera pas , d'où tomberait-

elle ? Comment pourrait décroître ce qui n'est rien (1) ?

Ainsi parlait Pétrarque ; le poète devint plus juste pour nous après nos malheurs. Quand il eut vu la France ravagée par les Anglais: ce Où est Paris maintenant Ps'écria-t-il ... C'était pourtant une grande chose. Où sont maintenant ces armées d'écoliers, cette chaleur pour l'étude, cette opulence des citoyens, cette fête universelle ? Au lieu de philosophie, au lieu d'éloquence, partout des sentinelles, des machines de siège qui frappent les murs ! » Il écrivait à Jean le Bon : « Tu as supporté tes malheurs d'un cœur si invinciblement royal, que la fortune en a rougi. » Et il ajoutait que la France devait remonter à sa hauteur et se relever au premier rang après un si grand naufrage (2).

Toutefois, littérairement, la France était épuisée : elle se répétait, s'endormait. A Dante, à Pétrarque elle ne put guère opposer dans ce siècle que Jean de Meung, Guillaume de Machault, Eustache Deschamps et Christine de Pisan, cette dernière Italienne. En revanche nous eûmes Jean Froissart, le plus brillant, le plus pittoresque, le plus amusant, le plus amusé des chroniqueurs, l'homme qui savait si bien interroger, si bien écouter et retenir, et qui recueil- Ut ainsi les matériaux de ce la haute et noble histoire » qu'il continua tant qu'il vécut, par la grâce de Dieu, ce D'autant plus y suis, et plus y laboure, et plus elle me plaît , tout de même que le gentil chevalier et écuyer qui aime ses armes, en persévérant et continuant, s'y nourrit et s'y accomplit, ainsi en travaillant et opérant sur cette matière, je m'habilite et délite (je me rends habile et je

(l).Unde enim caderet atque decresceret quœ est nihil?

(2) Proinde neminera tara obtusi pectoris esse reor, qui nonintelligat vos adhuc surninura obtinere locura, regnumque priraum omnium et maximum, licet fessum, e tanto naufragio euatasse.

me réjouis). » Fut-il vraiment trop naïf et trop jeune pour la véritable histoire, c'est-à-dire pour l'examen : un peu partial, un peu crédule, « toujours à la fenêtre », ne regardant pas assez derrière les faits ou par-dessous ? Cela se peut, puisque tout le monde le dit, mais qu'importe? Et si ces beaux contes ne tiennent pas devant la critique, c'est grand dommage, car ils mériteraient bien d'être arrivés ! Après la bataille de Poitiers où le roi de France fut pris, on en vint « faire présent » au prince de Galles qui s'inclina très bas en accueillant le prisonnier et lui offrit de sa main vins et épices « en signe de très grand amour »> Grand festin le soir : « le prince fit asseoir le roi de France et son fils... à une table très haute et bien couverte, et tous les autres barons et chevaliers aux autres tables. Et toujours servoit le prince au devant de la table du roi, et par toutes les autres tables le plus humblement qu'il pouvoit ; et il ne se voulut asseoir à la table du roi pour prière que le roi lui en pût faire, mais disoit toujours qu'il n'étoit pas encore de telle valeur qu'il lui appartînt de s'asseoir à la table d'un si haut prince et d'un si vaillant homme comme étoit la personne du roi et comme il l'avoit montré en cette journée. Mais toujours il s'agenouilloit par devant lui et lui disoit : « Bien cher Sire, ne veuillez pas faire trop « maigre chère de ce que Dieu n'a voulu aujourd'hui « consentir à votre vouloir, car certainement monseigneur ce mon père vous fera tout honneur et amitié qu'il pourra, <r et s'accordera à vous si raisonnablement que vous demeu- « rerez bons amis ensemble à toujours. Et m'est avis que « vous avez grand raison de vous éjouir, bien quel'af- « faire ne soit tournée à votre gré, car vous avez aujour- « d'hui conquis le haut nom de prouesse et avez passé « tous les mieux faisants de notre côté. Je ne le dis point,

« sachez le bien, cher Sire, pour vous railler, car tous ceux « de notre parti qui ont vu les uns et les autres se sont par ce pleine science à cela accordés, et tous vous en donnent « le prix et chapelet d'honneur si vous le voulez porter. » A ce moment un murmure d'approbation se fit entendre, et tous, François et Anglois, se disoient entre eux que le prince a voit très noblement parlé, et ils eélébroient son éloge, et disaient qu'en lui il y a voit et il y auroit encore un gentil seigneur dans l'avenir s'il pouvoit longuement durer et vivre, et en cette fortune persévérer. »

Cela est beau comme Dante. En ce temps-là, la poésie était dans les choses, non dans les œuvres d'art. Il suffisait de répéter naïvement ce qui s'était dit à Poitiers pour atteindre à la plus haute éloquence. Quant aux faiseurs de vers, il? n'avaient plus rien à chanter et tâchaient de se renouveler par des restaurations tardives, en rétablissant des cours d'amour et en instituant les jeux floraux. Vains efforts, les troubadours avaient émigré. Même pour Dante, qui en ceci voyait plus clair qu'on ne l'a cru, il n'y avait plus de Provence qu'en Espagne.

Là, dès le douzième siècle, à la cour de Barcelone, cette poésie avait pu fleurir : les Albigeois y cherchèrent un refuge ; Pierre II d'Aragon combattit et mourut pour eux. Ils se répandirent en Catalogne et en Aragon , allèrent jusqu'à Sarragosse, mais n'y vécurent point en sûreté ; leur bible limousine y fut interdite. Dans ces provinces les troubadours trouvèrent un dialecte pareil au leur, plus serré seulement, plus rude : le catalan, qui au quatorzième siè-

cle était manié par des poètes, des penseurs, des historiens (Febrer, Lulli, Muntaner, etc). Lorsqu'on eut l'idée de rétablir à Toulouse les jeux floraux, les Espagnols y concoururent et un des leurs, Raymond Yidal, docteur du gai savoir, remporta la violette d'or. En 1390, un ce Consistoire de la gaie science » fut établi à Barcelone; en 1428, la « Divine Comédie » trouva un traducteur catalan. Après quoi cette Espagne provençale eut des poètes qui, dans leur dialecte, persistèrent à imiter les Italiens, notamment un pétrarquiste de talent, sensible et moral, Ausias Marcha , mais cette floraison artificielle ne pouvait durer : le dialecte se perdit dans le castillan , comme le pays dans la Castille (1).

Car la Castille devenait l'Espagne, et, de ce ramassis de peuplades qui s'étaient ruées les unes sur les autres dans la péninsule vingt fois envahie : Ibères, Celtes, Phéniciens, Carthaginois, Romains, Francs, Vandales, Alains, Suèves, Visigoths, Arabes, surgissait une nation, la plus fortement trempée qui fût alors. Les Sarrasins, maîtres du pays tout entier, y avaient établi leur religion envahissante, leur civilisation supérieure, une puissance formidable que Charlemagne n'avait pu briser. Notre Augustin Thierry a raconté comment les chrétiens résistèrent. « Resserrés dans un coin de terre devenu pour eux toute la patrie, Goths et Romains, vainqueurs et vaincus, étrangers et indigènes, maîtres et esclaves, tous unis dans le même malheur, oublièrent leurs vieilles haines, leur vieil éloignement, leurs vieilles distinctions : il n'y eut plus qu'un nom, qu'une loi, qu'un État, qu'un langage; tous

(1) F.-R. OaMBOTJLIÏT, Essai sur l'histoire de la littérature catalane (18.38). — Enrico Gxkdos\, Dell' antica letteratura catalana.

furent égaux clans cet exil. » Et jour à jour, pied à pied, sans quitter les armes, dormant la nuit près de leurs chevaux tout harnachés, dans une guerre qui dura neuf siècles, ces hommes de fer reconquirent leur patrie et leur Dieu. C'est pourquoi Dieu et patrie ne furent plus qu'un pour eux ; leur sentiment national fut religieux, leur sentiment religieux fut national : ils vécurent leur épopée avant de l'écrire et le peuple la fit tout seul en « romances » naïves, « originaux décousus » (le mot est de Corneille) que les poètes et les historiens n'eurent plus qu'à rassembler. Au début du quatorzième siècle, outre les premières romances, l'Espagne avait déjà l'épopée du Cid, celle d'Alexandre, les poèmes religieux de Berceo, les œuvres de science, de législation, de dévotion lyrique signées d'un nom royal, Alphonse le Sage, et ces chroniques merveilleuses, continuées de règne en règne, clans lesquelles la poésie, entrant dans la prose, chantait sans mentir et sans détonner,

L'Espagne eut un Boccace antérieur au Boccace italien : ce fut don Juan Manuel qui était du sang royal de Castille et de Léon, petit-fils de saint Ferdinand, neveu d'Alphonse le Sage ; il épousa les sœurs de deux rois, eut deux rois pour gendres et fit trente ans la guerre sans être jamais battu. Dans le tumulte de sa vie pleine d'aventures et de rébellions (1282-1347), il eut le temps d'écrire douze ouvrages et de commencer la prose espagnole. Son « comte Lucanor » est un gentilhomme embarrassé sur des questions de morale et de politique ; il les soumet à son conseiller Pàtronio qui lui répond par des contes ou des apologues en prose se terminant par des moralités eu vers. On appelait cela des « exemples » ; les histoires du Novellino italien, qui appartiennent au même temps, sont

taillées sur le même patron. Le livre espagnol offre des anecdotes historiques, des traits de mœurs, des fables : Je Meunier, son Fils et l'Ane, le Corbeau elle 'Renard, etc., etc. Jean Manuel nous apprend pourquoi il transcrivit avec soin ses ouvrages : ce fut à cause d'un petit fait qui s'était passé à Perpignan. Un cavalier, bon troubadour qui avait composé une chanson excellente, l'entendit estropier un jour par un cordonnier; il prit alors des ciseaux et coupa en morceaux tous les souliers qu'il trouva dans la boutique. L'affaire fut portée devant le roi qui reçut la plainte du savetier. « Il avait sabrenaudé mon ouvrage répondit le troubadour, j'ai sabrenaudé le sien, nous sommes quittes. » Le même conte a été refait trois bons quarts de siècle après par Sacchetti qui a mis un forgeron à la place du savetier et Dante Alighieri à la place du chevalier troubadour.

Don Juan Manuel mourut en 1347, l'année même où naquit Catherine de Sienne, un an avant la peste qui emporta Laure et Villani. Le « Décaméron » où cette peste est décrite, ne devait être achevé et publié qu'en 1353. Avant cette date, l'Espagne possédait déjà le recueil de Jean Ruiz, archiprêtre de Hita. Tout ce qu'on croit savoir de ce bizarre écrivain, c'est qu'il vécut en Castille sous le roi Alphonse XI (encore un écrivain couronné) et qu'il fut mis en prison entre l'an 1337 et l'an 1350 (tout cela est fort incertain) sur l'ordre de l'archevêque de Tolède. Fut-ce pour ses ouvrages ? Il est permis de le supposer. Rien de plus incohérent, de plus incongru que son recueil mesurant sept mille vers de seize coupes différentes, où domine pourtant le quatrain , strophe de Berceo. C'est un roman d'aventures mêlé de galanterie et d'allégorie, émaillé de contes, d'apologues, de moralités et d'immora-

lités qui ont fait penser à Kabelais. Une étrange messagère, nommée Trotte-couvents (Trota conventos) et qui sert de trait d'union entre les moines et les nonnes y joue le rôle essentiel. Il y a de tout dans cette composition bigarrée, des entreprises plus qu'équivoques, l'intervention de dofia "Vénus et de don Amour, des voyages, des pastorales, des homélies, une guerre entre don Carnaval et don Amour, des fables comme « le Bat de ville et le rat des champs, la Montagne qui accouche d'une souris, les Grenouilles qui demandent un roi », une discussion par gestes annonçant celle de Panurge contre un Anglais (1), de beaux vers sur la mort, des hymnes à la Vierge, des dissertations sur les armes nécessaires à un chrétien pour vaincre le diable, le monde et la chair, sur les propriétés des petites femmes, et, en tête de chaque poème, même des plus libres, une prière à Dieu. De l'aisance, du naturel, le souci du ton vrai, de la note juste, une satire déjà vive avec des moments de lyrisme et de dévotion, un vers déjà franc du collier, souple et ferme, on trouvait tout cela chez ce fablier qui suivait les nôtres et qui arrivait à les dépasser : « Un rat de Gruadlaxar, un lundi de bonne heure, s'en fut à Montferrat, il allait au marché. Un rat de franche barbe en son trou le reçut et l'invite à dîner et lui sert une fève.

« Maigre était le festin, mais bon accueil, bon gîte : où viande fait défaut , bon vouloir en tient lieu ; quand pauvre est le manger, le plaisir le remplace ; il s'en paya fort bien, le rat de G-uadlaxar (2). »

(1) A. DE Pr/IBUSQUE, Hist. comparée des litt. espagnole et française, 1844.

(2) Mur de Guadalaxnra un lunes madrugaba,

Peu après, le juif de Carrion, le rabbi don Santob, osait donner des conseils au roi Pierre le Cruel en quatre cent soixante-seize quatrains de petits vers. Un juif, pourquoi non?

« Pour naître sur l'épine, la rose rien n'y perd, ni le bon vin d'Espagne pour sortir du sarment .

« L'autour ne vaut pas moins pour naître en mauvaise aire, ni les « exemples » bons parce qu'un juif les dit (1). »

Ce rabbi, assure-t-on, n'eut pas besoin de se convertir pour avoir du crédit et de la renommée. Certains auteurs ont donc eu tort de lui attribuer le plus célèbre et le plus chrétien des poèmes espagnols du temps : « La danse de la mort. » Ici nous sommes encore en plein moyen âge :

« Faites sans retard ce que je vous dis, car voici la mort qui déjà commande une danse horrible ; allez ! nul de vous pour aucun motif n'y peut échapper.

Fuese à Monferrado, â ruercado andaba : Un mur de franca barba recibiol en su cava , Convidol' a yantar e diole una faba.

Estaba en mesa pobre, buen gesto e bueca cava, Con la poca vianda buena voluntad para. A los pobres manjare.? el placer los repara ; Pagos del buen talante mur de Guadalasara

(1) Por nascer en el espino

Xo val la rosa cierto Menos, ni el buen viuo Por nascer en el sarmiento,

Non val el azor menos For nascer de mal nido, Nin los exernplos buenos Por los decir judio.

« A la danse horrible elle nous convie, jetant ses filets autour de nous tous. Soyez attentifs, vous allez entendre de sa charambelle un triste chanter (1). »

Et la Mort appelle un à un le pape, les rois, les prélats, descendant ainsi par degrés jusqu'au simple manœuvre ; tous résistent, se débattent en vain : il faut danser, il faut mourir :

« J'amène à mon bal ces deux jeunes filles ; regardezles bien, vous les voyez belles : c'est à contre-cœur qu'elles sont venues entendre mes chants qui sont douloureux.

«. Rien ne leur vaudront les fleurs et les roses ni les ornements qui les ont parées ; elles voudraient bien s'éloigner de moi, mais ne peuvent pas, ce sont mes épouses (2). »

D'autres chantaient la doctrine chrétienne, ou une vision d'ermite, ou les exploits du comte Fernand Gou-

(1) Faced lo que digo, non vos retardedes, Que ya la niuerte enconimienza a hordenar Una danza esquiva de que non podedes Por ninguna cosa che sea escapar.

A la quai disce que quiere levar A todos nosotros lanzando sus redes, Abrid las orejas, que agora oyredes De su charambela un triste cantar.

(2) A esta mi danza fcraye de preuuate Estas dos donçellas que vedes formosas ; Elias vinieron de nxuy malamente

• A oyr mis cancioues que son dolorosas.

Mas non les valdrén flores ny rosas Nin las composturas que poner solian ; De mi si pudiesen partirse querrian , Mas non puede ser, que son mis espo=as.

zalès; un autre écrivait en vers espagnols, mais avec des caractères arabes et d'après la version du Coran, l'histoire de Joseph. Enfin don Pedro Lopez de Ayala versifiait dans son Rimado de Palacio un traité sur les devoirs des princes et des grands dans le gouvernement de l'État, œuvre de sagesse et d'autorité, gravement didactique.

Ce Pedro de Ayala fut un des hommes considérables de son temps. Né en 1332, un an avant Froissait, il devait être victime d'événements que Froissart a racontés. Ayant quitté Pierre le Cruel pour s'attacher à Henri de Transtamare , il portait l'étendard de son prince à la bataille de Najero, et le prince Noir l'emmena prisonnier en Angleterre. Ayala revint en Espagne après la chute de Pierre et devint successivement grand chancelier de Henri II , de Jean Ier et de Henri III. En 1385, à la bataille d'Aljubarota, il tomba encore aux mains de l'ennemi, mais cette seconde captivité fut moins longue et moins dure que l'autre. Il passa tranquillement en Espagne les dernières années de sa vie et mourut en 1407 âgé de soixante-quinze ans. Ce fut, nous dit sou neveu, un homme doux, aimable, plein de droiture et craignant Dieu ; il lisait beaucoup et toute sorte délivres, même le « Décaméron ». Tite-Live qu'il traduisit et auquel il s'attacha, comme avaient fait, peu de temps avant lui, Pétrarque et Boccace, lui donna des qualités rares alors de narrateur et d'historien. Dans sa chronique où il rapporte les faits contemporains, il renonce aux romans, aux romances et raconte au lieu de s'échauffer, cherche à nous éclairer, non à nous éblouir, résume en discours, à l'exemple de son maître, les opinions, les sentiments des personnages qui cessent d'être des héros ; il jette de vives lueurs sur les événements, leurs causes et leurs résultats; il a déjà la sagacité, l'impassibi-

lité de l'homme politique. En racontant de sang-froid des actions atroces, il produit par l'exposé net et précis des choses un effet d'horreur qu'il n'aurait point obtenu par des interjections. Nous avons ici un témoin dont les yeux bien ouverts ne sont pas voilés par l'émotion, autre chose qu'un troubadour comme Froissart ou un simple homme d'affaires comme Yillani ; chez Ayala l'histoire est mûre.

Ainsi la littérature avançait dans le midi, mais elle déclinait dans le nord. En Allemagne, la poésie aristocratique des Minnesinger était déchue , la poésie bourgeoise des Meistersœnger tardait à venir : il y eut un entretemps de fatigue et de silence. Le dernier des chevaliers troubadours, Ulrich de Lichtenstein, était mort en 1276 après une vie d'aventures qu'on ne prenait déjà plus au sérieux : Roland tournait au don Quichotte. En 1317, les dames de Mayence portèrent au tombeau qu'on lui avait érigé dans la cathédrale un tendre chanteur, Henri de Meissen, surnommé Frauenlob, qui toute sa vie les avait enfumées d'encens. Ainsi se terminait en extravagances et en fadeurs une grande époque épique et lyrique. Les cours devenaient grossières : aux poètes on y préférait les bouffons. La noblesse devenait brutale ; les fils des grands barons méritaient la sanglante apostrophe de Barberousse :

Vos pères Hardis parmi les forts , grands parmi les meilleurs , Etaient des conquérants ; vous êtes des voleurs !

Le clergé devenait ignorant : dès le treizième siècle, à Saint-Gall, on avait noté que pas un des religieux, pas même l'abbé, ne savait écrire. Cependant les trécentistes allemands qui laissèrent un nom furent encore des moines, dominicains presque tous. Dominicain, maître Eckart '( à qui Dieu n'avait rien caché (1) » un mystique élevé à Paris au couvent de Saint- Jacques , un Schelling prématuré, d'un panthéisme aimable qui effraya pourtant l'Eglise ; il dut abjurer ses erreurs. Dominicain, le Strasbourgeois Tauler qui, renonçant aux subtilités théologiques , se mit à prêcher dans la langue du peuple avec une onction qu'admirera Luther. Il chantait aussi, tendrement et familièrement, comme Jacopone de Todi, l'enfant Jésus et la sainte Vierge :

«' Marie a mis au monde de sa chair et son sang le doux enfant élu vraiment homme et vrai Dieu.

« Il est dans son berceau, le cher petit enfant, luisant comme un miroir ; enfant, béni sois-tu !

« Et toi, mère de Dieu, sois bénie, ô Marie ! Jésus est notre frère, le cher petit enfant !

« Je voudrais le baiser sur ses lèvres si douces, et fusséje malade, pour sûr je guérirais.

« Mère de Dieu, Marie, en ta gloire si grande, Jésus est notre frère, de là vient ta grandeur. Amen (2). »

(1) Diz ist meister Eckehart Dem Got nie niht verbare.

(2) Maria hat geboren

Aus ihrem fleisch und blut Das kindlein auszerkoren AVahr mensch und wahren Gott.

Es liegt bie in der wiegen Das liebe kindelein,

176 LA KENAISSANCE.

Tauler mourut à Strasbourg en 1361. Dominicain fut encore ce Henri Souso de Constance qui vénérait toutes les femmes, parce qu'elles rappelaient à son cœur la mère de Dieu. Dominicain, le Bernois Ulrich Boner qui dédia en 1330 aux magistrats de sa ville natale un recueil curieux, ce la Pierre précieuse (Edelslein) », composé de ces fables qui faisaient alors le tour du monde : Boner les appelait des « exemples (Bispel) » comme Jean Manuel et Jean Ruyz. Il puisait aux mêmes sources où s'abreuva plus tard notre la Fontaine qu'il semble annoncer par certains traits, dans « le Chien et le Loup », par exemple. « Ah ça ! l'ami , demande la bête des bois à la bête de la ville, d'où vient que ton cou soit tout raclé, tout pelé ? Est-ce que tu as perdu tes cheveux ? » Le chien répond : ce Je vais t'expliquer la chose. Il faut que je porte un collier et que je reste attaché à une colonne ; impossible de me promener ; je souffre cela pour ma bonne chère. — Nenni , cher compagnon , répond le loup bernois ; je

Sein gsicht leucht wie ein spiegel :

G-elobet mustu sein !

Maria, Gottes militer, Gelobet mustu sein :

Jésus ist unser bruder, Das liebe kindelein.

MSgt icb das kindlein kiissen An sein lieblichen mundt , Und wer ich kranck, vor gwisse , Ich wiïrd darvon gesundt !

Maria, Gottes mutter,

Dein lob ist also breit !

Jésus ist unser bruder,

Gibt dir grosz wiirdiskeit. Amen !

n'entends pas être attaché du tout. Mon ventre ne m'est pas encore si cher, que je veuille jeter bas ma liberté : tu peux m'en croire .... Je ne donnerai pas mon franc vouloir contre tes bons morceaux. » Sur quoi le loup se sauva dans les bois (1).

Cela dit, maître loup s'enfuit et court encor,

dira la Fontaine. Par malheur, tout cela est encore écrit en vieux dialecte ; la langue définitive est bien lente à venir. Quelquefois l'excellent Boner se contentait d'un bon mot pour composer tout un « exemple », notamment celui du « Prêtre et de l'Ane (von einem pfaffen und einem esel) » qui tient soixante vers (2). On a déjà remarqué que Mellin de Saint-Gelais, qui ne savait pourtant pas l'allemand, trouva, deux siècles après, le sujet de son goût ; seulement il le traita d'une main plus preste :

Notre vicaire un jour de fête Chantoit un Agnus gringotté , Tant qu'il pouvoit, à pleine tête, Pensant d'Annette être écouté.

Annette , de l'autre côté , Plorait attentive à son chant.

Dont le vicaire, en s'approchant Lui dit : Pourquoi plorez-vous, belle ?

(1) « Xeina, trût geselle min,

Dur niut vill ich gevangen sin.

Als liep ist mir noch nicht min bûch Daz ich dur in well geben ûf Min vriheit : das geloube mir ...

Ich will den vrigen willen mîn Nicht geben um die spise dîn. »

Sus lief der wolf ze walde.

(2) Heikrich, Hist. de la littérature allemande, 1870.

Ha ! rnessire Jean , ce dit-elle ,

Je pleure un âne qui m'est mort ,

Qui avoit la voix toute telle

Que vous , quand vous criez si fort.

Ce furent encore, des dominicains qui représentèrent à Eisenach en 1822 le mystère des Vierges sages et des Vierges folles. Il y eut alors à Cologne et ailleurs une véritable école ascétique essayant de faire pour l'allemand ce que Passavant et Catherine de Sienne faisaient en ce même temps pour l'italien, le mettant à la portée du peuple. Cependant la bourgeoisie supplantait petit à petit la noblesse, les villes enveloppaient les châteaux, les universités effaçaient les cloîtres : celle de Prague fut fondée en 1348, celle de Vienne en 1365, celle de Heidelberg en 1386, celle de Cologne en 1388, celle d'Erfurt en 1392 ; celles de Leipsic, de Eostock, de Ureifswald, de Fribourg, de Bâle, d'Ingolstadt, de Trêves, de Tubingue, de Mayence, devaient suivre de près au siècle suivant. Des associations s'étaient déjà formées pour éclairer le peuple, l'instruction se répandait, la science allait devenir laïque, un premier souffle de réforme était dans l'air.

En Angleterre plus encore qu'en Allemagne. C'est de là qu'après la barbarie étaient venues les premières lueurs du nouveau jour. Dès le huitième siècle l'île éloignée avait eu Bède le Vénérable qui domina son temps; l'école d'York, la plus ancienne de toutes; Alcuin qui fut le maître de Charlemagne et qui fit de ce barbare un latin. Au douzième siècle, l'Angleterre possédait déjà les écoles

d'Oxford et de Cambridge ; au treizième , Alexandre de Haies, le docteur irréfragable, Duns Scot, le docteur subtil ; Mathieu Paris dont la grande chronique (Historia major) parla si librement de l'Eglise romaine ; Eoger Bacon qui résuma toute la science de son temps et pressentit plus d'une fois celle de l'avenir. Au quatorzième siècle, tous les chemins étaient ouverts : Guillaume d'Occam, contemporain de Pétrarque, soutint vigoureusement le pouvoir civil contre le pouvoir religieux et se fit accuser d'hérésie parce qu'il était nominaliste. Wàlter Lollard enseignait le retour au ciel des démons qui en avaient été chassés injustement et l'éternelle damnation de saint Michel et des autres anges : il niait l'intercession des saints, l'utilité des sacrements, la légitimité du mariage qu'il regardait comme une prostitution jurée. Il se fit brûler à Cologne en 1322. Ses disciples, les lollards , coururent le monde, préparant les voies à Wiclef et même à Jean Huss.

Ici l'insurrection commence. L'Eglise n'est plus attaquée dans sa vénalité, dans sa corruption, comme elle pouvait l'être à la même époque par de vrais croyants : Dante, Pétrarque, Boccace, l'archiprêtre de Hita, le dominicain Uhïc Bouer, même par des saintes comme Catherine de Sienne. Le catholicisme est attaqué a la base : on ne veut plus l'émonder pour le faire pousser plus haut et le débarrasser des branches mortes, on veut le déraciner. Plus sage que Lollard et plus redoutable, Wiclef (ou Wycliffe) à la tête d'un collège d'Oxford, ne flétrit d'abord que l'inconduite et l'ignorance des moines mendiants ; sa voix grossit de jour en jour, l'arène s'élargit : ce n'est bientôt plus à l'abus, c'est à l'Eglise même qu'il en veut, il soutient contre elle l'indépendance du pouvoir civil : c'est par là que commencent tous les schismes. Il s'appuie sur le sentiment na-

tional : pourquoi Rome aurait-elle en religion la prééminence ? Après le sentiment national il caresse le sentiment populaire : pourquoi le simple prêtre serait-il moins que le grand prélat ? Le clergé ne doit plus posséder de biens temporels : ne levons d'impôts qu'après les ventes de ses terres. Encore un pas et l'on osera toucher à l'arche sainte : les dogmes, les sacrements seront discutés. En même temps Wiclef livrait à Rome le plus dangereux des assauts : il traduisait, vulgarisait la bible. Cependant il ne périt pas sur un bûcher, comme Lollard ; molesté plutôt que persécuté, soutenu d'ailleurs par un prince, il ne perdit dans la lutte que sa situation à Oxford, ne tomba que frappé d'apoplexie et ne s'éteignit qu'en 1384, le dernier jour de décembre, fête de Saint-Sylvestre auquel il ne croyait pas. On ne sévit que contre ses sectateurs et on ne brûla que son cadavre.

En même temps l'idiome anglais, rejeté dans le peuple, reprenait peu à peu le dessus. Le français avait régné jusqu'alors à la cour, même à l'école d'Oxford et à l'église, en 1317 encore Lewis Beaumont, évêque de Durham, n'entendait pas un mot d'anglais ni de latin. Edouard III, qui régna de 1327 à 1377, était fils d'une Française et rédigeait toutes ses dépêches en français. Le secrétaire de la reine était Froissart. Dans ce siècle, où des armées anglaises envahirent notre territoire, on vit se heurter deux noblesses de même langue et de même sang : à Crécy, à Poitiers, à Az incourt la guerre étrangère fut une guerre civile. "L'ancien idiome lui-même avait été latinisé , non par la conquête romaine, mais par la conquête normande ; ce n'était pas du latin corrompu, c'était du saxon francisé. Au quatorzième siècle, après la peste de 1348 qui sévit en Angleterre en 1349, il y eut comme un parti pris de

retourner à cette vieille langue : un acte du parlement, de 1362, ordonna qu'on parlât anglais en justice ; cependant cet acte était encore rédigé en français. Les poètes suivirent le mouvement, quelques-uns avaient donné l'exemple. C'est en anglais que le prêtre Robert Langland écrivit la Vision de Piers Plomjhman, allégorie un peu confuse, mais d'un sentiment énergique, flétrissant les vices du temps, surtout ceux du clergé. C'est en anglais , malgré le titre latin du poème (Confessio aman fis) que John Gower rima mollement les petits vers de la confession d'un amant à un prêtre de Vénus. C'est encore en anglais que sir John Mandeville, qui était allé jusqu'en Chine, donna en 1356 le récit de ses voyages ; il les avait pourtant écrits d'abord en latin et en français. C'est en écossais que John Barbour chanta dans im poème narratif de douze à treize mille vers, The Bruce, plein de vigueur, de sentiment, d'invention poétique, l'histoire du roi Robert. Cet écossais du Bruce était un anglais du nord fortement saxon, d'une énergie naïve. Mais un contemporain de Barbour et de Gower donna une si forte impulsion à la langue qu'elle fit un pas de géant : ce fat Geoffrey Chaucer.

Chaucer, né en 1328, mort en 1400, résuma en lui tout son siècle, en suivit toutes les pentes, en adopta tous les goûts , en imita toutes les littératures et alla du moyen âge à la renaissance, peut-être même à la réforme, en suivant le chemin des écoliers. Français d'origine, il naquit Anglais, vécut à la cour, devint le beau-frère d'un prince royal, fit la guerre en France où il demeura prisonnier et

182 LA KENAISSAXCE.

où il revint ambassadeur, eut des missions en Italie, entra au parlement, fut contrôleur à la douane, eut des hauts et des bas dans sa vie et mourut heureux. Il avait étudié le droit, peut-être la théologie sous Wiclef, sans doute encore les mathématiques et les sciences naturelles : il avait lu Boëce qu'il traduisit élégamment, et les latins qu'on lisait alors : Juvénal, Stace, Lucain, surtout Yirgile et Ovide. Homère ne lui fut connu que par des tiers. En 1867, il comptait parmi les officiers du roi Edouard qui le nommait dilectas vallettus noster. La même année l'Espagnol Ayala fut amené prisonnier en Angleterre : Chaucer put le connaître et connut sans doute aussi Froissart, secrétaire de la reine Philippe de Hainaut. À Padoue, on le sait, il vit un digne clerc nommé François Pétrarque. Enfin notre Eustache Deschamps (1) adressa une ballade à Chaucer qui fut ainsi en relation avec les écrivains les plus renommés de son temps.

En lisant ses ouvrages, on voit la poésie qui avait cours à la fin du siècle. Avant tout, par-dessus tout, notre Roman de la Rose, dont le « grand translateur » traduisit vers par vers la première partie, l'allégorie chevaleresque de Guillaume de Lorris. Il abrégea la seconde et il fit bien ; Jean de Meung n'en fut pas moins son maître préféré, en polé-

(1) O Socrates plains de philosophie,

Sénèque en meurs et anglux en pratique,

Ovides grans enta poeterie,

Briés en parler, saiges en rethorique,

Aigles très haultz, qui, par la théorique,

Enlumines le règne d'Eneas,

L'isle aux geans, ceulx de Bruth, et qui as

Semé les fleurs et planté le rosier

Aux iguorans de la langue Pandras,

Grand translateur, noble Geifroj Gltattcier, etc.

mique et même eu histoire : clans tontes ses œuvres on trouve les audaces, les malices, la marque du trouvère boiteux que nous avons surnommé Clopinel. Dans la version de ce poème qui enchanta trois siècles, inspira Boccace, amusa Marot et Ronsard, on trouve déjà presque tout Chaucer, poète allégorique et satirique retenu dans le moyen âge, attiré vers la renaissance, donnant une main à Guillaume du Lorris, l'autre à Jean de Meung.

C'est ainsi que le poète anglais partit de France : dans la « Corn- d'amour », le « Parlement des oiseaux », plus encore dans le « Rêve de Chaucer », le « Livre de la duchesse », daus « la Fleuret la Feuille », il suivait nos trouvères, même ceux de son siècle : Guillaume de ^lachault et Froissart (1). En même temps, sans nommer Boccace, en le déguisant même sous le pseudonyme de Lollius, il lui emprunta le Fiïostrafo et la Teseide qu'il démarqua sans scrupule et intitula « Troilus et Cresséide, Arcite et Palamon (2). » C'était permis à cette époque. Il mit aussi en

(1) E.-G-. BAHDRAS, Etude sur G. Chaucer considéré comme imitateur des trouvères, 1859.

(2) ...E poi vide in quel passo Leggiadria Con Adornezza ed Affabilitate

E la ismarrita in tutto Cortesia , E vide l'Arti en' anno potestate Di fare altrui a forza far follia Nïlloroaspetto moltoisfigurate :

Délia immagine nostra il van Diletto Con Gentilezza vide star soletto.

Boccaccio, Teseide, VII, 07.

Tho waa I ware of Pleasaunce anon right And of Array, Lust, Be.nty and Cartesie, And of the Craft, that can and hath the miglit To don by force, a wight to don folie :

anglais le conte de ce Griselde », le tenant, disait-il, de Pétrarque; mais il avait pu le lire dans le texte italien du faux Lollius. Il osa même une ou deux fois toucher à Dante et parodier l'inscription de la porte de l'enfer :

« C'est par moi que l'on va dans la demeure fortunée où se trouvent la santé du cœur et la guérison des blessures mortelles ; c'est par moi que l'on va vers une source de grâces, dans une région où mai, vert et gai, est éternel. Voici le chemin qui conduit aux heureuses aventures. Réjouis-toi, lecteur, bannis ton chagrin, je suis ouverte. "Passe, hâte-toi. »

Chaucer imitait donc, mais, en imitant, il créait une langue, une poésie ; il y répandait à flots, à outrance une verve lyrique inconnue des troubadours et des Italiens ; il avait une façon de se figurer, de peindre les choses, d'enluminer la nature, de la vivifier par l'idéal, d'y jeter toutes les magnificences de ses rêves qui annonce de loin les profusions de Spenser. Par ce luxe d'imagination, il laisse bien loin derrière lui son premier maître, Guillaume de Lorris. Quand il se rapprocha plus tard de la réalité, il dépassa également son second maître, Jean de Meung, et marcha de pair avec Boccace. Il ne donna sa mesure que dans son œuvre capitale, les « Contes de Canterbury ».

C'est un recueil de nouvelles liées ensemble comme celles du « Décaméron », mais d'un lien plus fort et plus neuf. Trente voyageurs (le poète en est) partent ensemble en pèlerinage pour Cantorbéry. Ils se sont rencontrés à l'hôtellerie

Disfigured was she, I will not lie, And by himselfe, under an oke I gesse, Saw I Délite, that stood with Gentelnesse.

Chatjcer, Assemblyof foules, 218-24.

duTabard, l'hôtelier se met de la partie et commandera la bande. Il est convenu que chaque pèlerin racontera deux nouvelles, l'une à l'aller, l'autre au retour, mais l'auteur ne tient qu'une partie de sa promesse : il s'arrête en route, en ne nous laissant que vingt-quatre récits. L'ouvrage est donc incomplet : il n'en contient pas moins dix-sept mille vers qui le rendent plus long que « l'Iliade ». D'ailleurs ce ne sont pas les contes qui nous intéressent, mais ceux qui les font. Les narrateurs ne sont pas des cavaliers et des dames à peu près pareils, comme les villeggianti de Boccace; ils représentent toute la moyenne société anglaise du temps; il n'y manque que les classes les plus hautes et les plus basses, les princes et les malfaiteurs. Il y a le chevalier, bon homme de guerre, bien monté, mais mal vêtu ; le haubert a rouillé sa casaque de futaine. Il y a son fils, le jeune écuyer étonnant de prestesse et de force : ce Tout le jour il chantait, jouait de la flûte ; pour le teint, c'était uu mois de mai. Sa courte tunique avait des manches longues et larges ... Le cœur à l'amour, il ne dormait pas plus la nuit que ne fait le rossignol. » Derrière eux venait l'archer, le yeoman, cheveux ras, visage brun, portant casaque et baudrier verts comme la forêt qui le connaît bien ; sous le baudrier, un faisceau de flèches pointues et luisantes ornées de plumes de paon ; ajoutez le brassard, le cor dédiasse, le sabre et le bouclier d'un côté, le poignard de l'autre, un saint Christophe pendant à son cou, vous voyez l'homme. Puis le gentilhomme campagnard, le « franklin » à barbe blanche, sanguin de tempérament, mangeant dès l'aube une soupe au vin , offrant à tout venant son pain et sa bière ; chez lui la table, immobile au milieu de la salle, était toujours couverte : « Malheur au cuisinier, si la sauce n'était pas

piquante, bien relevée et toute à point ! » Puis les gens d'église peints avec une vivacité qui dénonce, sinon un sectateur, au moins un élève de Wiclef : le moine douillet embobeliné dans ses fourrures, le frère quêteur, fourbe et rapace, alléché par l'odeur des mourants; le vendeur d'indulgences effrontément sacrilège ; l'huissier ecclésiastique, un faquin sans pitié. De ce groupe clérical, où figure même un curé d'Yvetot, un lollard, se dégage finement la figure de dame Églantine. C'est une prieure de couvent au sourire modeste ; son plus gros juron est par saint Eloi ! Elle chante les offices avec un nasillement plein de suavité et parle aisément le français qu'on enseigne à Stratfortat-Bow, le français de Paris n'étant pas connu d'elle. A table, elle se tient très bien, ne laisse rien tomber de ses lèvres, ne trempe pas ses doigts dans la sauce, a l'art de choisir et de goûter un morceau sans se tacher. Sa lèvre supérieure, essuyée avec soin, ne macule jamais le bord de la coupe. Bien qu'elle ait de l'enjouement et du charme, elle s'étudie à prendre le ton de la cour, les manières dignes, à inspirer le respect. Quant à sa conscience, elle a tant de charité, la pitié si facile, qu'une souris prise au piège, morte ou blessée, la ferait pleurer. Elle élève de petits chiens qu'elle nourrit de lait, de gâteaux et de viande. Si l'un vient à périr ou est seulement battu, elle fond en larmes. « Tout en elle était conscience et tendre cœur. Elle avait une guimpe artistement plissée, le nez long et bien fait, des yeux gris et transparents comme verre, la bouche petite, et avec cela douce et vermeille, à coup sûr un beau front large d'un empan, j'imagine, quant à la taille, point trapue du tout, ma foi ! Sa mise était irréprochable ; sur son bras elle portait deux chapelets de corail ornés de vert où pendait une broche en or luisant sur

laquelle était gravé un A couronné avec cette devise Amor vincit omnia (-1). »

(1) There was abo a nun, a Prioress

That of lier siniling was full simple and coy, Her greatest oathn'as but by Saint-Loy, And slie was cleped madame Églantine.

Full well she sange tlie service divine Entuned in her nose full sweetely ; And French she spake full fair and fetisly After the school of Straford atte Bow, For French of Paris was to her unknow. At meate was she well ytaught withal ; She let no ruorsel from her lippes fall, Ne wet her fingers in her sauce deep ; Well could she carry a morsel and wel keep Thatte no droppe ne fell upon her breast ; In curtesy was set full much her lest. Her over-lippe wiped she so clean That in her cuppe was no ferthing seen Of grease when she drunken had her draught. Full seemely after her meet she raught And sickerly she was of great disport, And full pleasant and amiable of port, And pained her to couaterfeiten cheer Of court, and been estatelich in manere And to been holden digne of révérence.

But for to speaken of her conscience, She was so charitable ând so pi tous, She wolde weep if that she saw a mouse Caught in a trap if it were dead or bled. Of smale houndes had she that she fed TV'ith roasted flesh, and milk, and wastel bread ; But sore wept she if one of them were dead, Or if men smote it with a yerde smaft : And ail was conscience and tender heart.

Full seemely her wimple ypinched was,

Le trait, souvent moins fin, est toujours net et juste. Voici le clerc de l'Université d'Oxford qui a longtemps étudié la logique : son cheval est aussi maigre qu'un râteau et lui-même n'est guère plus gras ; son surtout montre la corde. Quoique philosophe, il a peu d'or dans son coffre et dépense en livres et en leçons l'argent de ses amis. Il ne songe pas au gain ; on n'en peut dire autant du sergent à la coiffe. Celui-ci est un véritable acquéreur : « tout devient sa propriété , mais loyalement. :» Quant au médecin que Chaucer met dans la compagnie, il est bien de son siècle : habile astrologue corrigeant l'influence maligne des étoiles et rendant propice à ses malades la marche ascendante des constellations. Mais il est bien aussi de notre temps : iï a des apothicaires qui lui sont attachés et qui lui envoient des drogues : ce Ces gens s'entr'aidaient et se procuraient mutuellement de l'argent et du gain. Leur amitié était de vieille date. Le médecin étudiait peu la bible... il n'aimait pas la dépense et empilait les écus qu'il gagnait aux épidémies, car il savait que l'or est en médecine un cordial, et, en bon médecin, il tenait à son or. »

Her nose tretis, lier eyen gray as glass,

Her mouth f ull small and thereto soft and red

But sickerly she had a f air f orehead :

It was almost a spanne broad, I trow ;

For hardily she was not undergrow.

Full fetise was her cloak, as I was ware. Of smale coral about her arm she bare A pair of beades gauded ail with green ; And thereon heug a brooeh of gold full sheen On which was first ywritten a crowned A, And after, Amor vincit onmia.

Ainsi défilent toutes les classes, toutes les professions : le marchand goguelu, les artisans cherchant à faire figure, le marin qui ne se pique pas d'une probité bien scrupuleuse ; à la guerre, quand il est vainqueur, il jette les vaincus à l'eau et leur permet de regagner leur pays à la nage : au demeurant, c'est un bon compagnon. Le meunier surtout est peint de main de maître : riche en chair, riche en os, dépassant du front tous les pèlerins, et quelle carrure de lutteur ! Un nœud de chêne. Aucune porte n'est si solide qu'il ne la puisse arracher des gonds ou enfoncer d'un coup de tête ; sa barbe rousse ferait envie au renard le mieux fourré. Il a la racine du nez du côté droit ombragée par une verrue hérissée de poils rougeâtres, comme la soie qui garnit les oreilles du sanglier. Ses narines sont noires, profondes ; à ses côtés pendent l'épée et l'écu ; sa bouche a l'air d'une fournaise. Grand bavard du reste, grand amateur de gaudrioles et de contes falots, habile à voler le blé et à prélever triple mouture, il en vaut pourtant bien un autre et a, comme on dit, un pouce d'or. De plus, il sait jouer de la cornemuse.

Un dernier croquis, celui de la bourgeoise de Bath, quelque peu sourde et c'était dommage : elle faisait le commerce de draps et défiait les marchands d'Ypres et de Gand. Elle est veuve de cinq maris ; bienvenu sera le sixième (1) ! « Un mari, dit-elle, je veux l'avoir, je ne

(1) Welcome the sixthe whan that ever he shall... An husband woll 1 hâve I woll not lette... I swore that ail my walking oat by night Wasfor toespy wenchis that he dight...

By God, on earth I was his Purgatory, For which I hope his soûle isnow in glory... And Jenkin eke our clerk was one of tho :

veux pas le lâcher ! » Elle n'a pourtant pas si bien traité les cinq autres. Elle sortait la nuit et leur disait en rentrant qu'elle était allée épier leurs fredaines. Quant à l'avant-dernier, ce pardieu, je fus pour lui sur terre un purgatoire, aussi j'espère bien que son âme est au ciel ». Le dernier est le clerc Jenkin, il était à l'enterrement du quatrième ; « que Dieu m'assiste ! en le voyant marcher après la bière il me parut avoir si joli pied, la jambe si bien faite , que je lui mis tout mon cœur dans la main. Certes il n'avait que vingt ans, j'imagine, et moi quarante... et j'étais, Dieu m'assiste ! dodue, et belle et riche et jeune et bien ! » La bourgeoise de Bath fait ainsi l'apologie du mariage en huit cent cinquante vers, sur quoi le vendeur d'indulgences se déclare convaincu : « J'étais sur le point de prendre femme ; à présent je remets la chose à une autre année. » Toutes ces figures regorgent de vie ; tous ces caractères, d'un si haut relief, se montrent non seulement dans des portraits étudiés, mais dans leurs propos, leurs débats, leurs aventures de voyage, même dans le choix de leurs récits. L'hôtelier Henry Bailly, qui mène la bande et qui la préside, est lui-même un Sancho Pança déjeà roi de son île, un sage honnête et gaillard, né du peuple, qui aime à rire et qui a du cœur.

Qu'importe maintenant que les contes des pèlerins, pillés

As help me G-od, when liât I saw liioi go

After the bere, methouglit lie had a paire

Oftleggis and of fête so clene, so faire,

That ail my heart I gave unto his hold.

He was, I trow, but twenty winter old,

"And I was forty, if I shall say sothe ...

And help me God, I was a lusty one

And faire, and rich, and yong and wel begone .etc.

un peu partout, soient encore du vieux temps ; les conteurs sont vivants, naturels, pris sur le fait, plus distincts et plus vrais que tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, même dans Boccace. La langue est vieille encore, la versification, quoique enrichie de mètres italiens, n'a pas acquis toute sa souplesse, mais l'art anglais a fait un grand saut, si grand qu'il lui faudra cent cinquante ans et plus pour trouver un nouveau maître égal à Chaucer.

Ainsi, au quatorzième siècle, l'Eglise, l'Empire, la chevalerie, la théologie, la scolastique, la poésie des trouvères, des troubadours, des minnesinger, tout le moyen âge enfin décline. La religion devient populaire et parle la langue des petits, la science devient laïque et ouvre partout des écoles, la pensée et l'art redeviennent antiques, retournent à Cicéron, à Virgile, entr'ouvrent Homère et cherchent Platon. En Angleterre, l'hérésie, s'attaquant aux dogmes, a jeté son premier défi ; nous avons déjà Dante, Pétrarque, Boccace, Chaucer et Wiclef, le commencement de la renaissance et de la réforme.

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