Chapitre III
L’extraction de la cataracte.
Avant-propos. Si l’on parle d’opérations à effectuer sur l’œil, la pensée se reporte en premier lieu et à bon droit sur l’opération de la cataracte.
L’importance du mal qui entraîne la cécité et l’incapacité au travail, en anéantissant le bonheur de la vie, sa fréquence, le résultat surprenant de l’opération, qui d’un seul coup arrache à l’œil son voile aveuglant, tout cela a, depuis des milliers d’années, entouré d’une auréole spéciale cette partie de l’activité médicale.
Avec quelle intensité extrême se sont modifiées, depuis deux mille ans, les idées sur la cataracte, — à partir du moment où, d’après des témoignages certains, on l’a giiérie par une opération! Avec quelle acuité les retours d’opinions se sont produits au cours des deux cents dernières années, depuis qu’on a su attaquer la cataracte chirurgicalement et en connaissance de cause, c’est-à-dire avec la notion de son siège anatomique! Et combien meilleures ont été les suites de l’intervention depuis que l’extraction radicale de la cataracte s’est substituée à son déplacement palliatif!
Nous voici devant un événement qui joue, dans l’histoire de l’ophtalmologie, à peu près le rôle que l’invention de l’imprimerie remplit dans l’hisloire de la civilisation humaine : il s’agit de la nouvelle opération, l’extraction du cristallin opacifié. Elle s’est élevée en réalité sur le terrain de la nouvelle doctrine de la cataracte. Nous n’en voulons point inférer qu’elle n’aurait pu surgir qu’à la faveur de cette dernière.
Elle ne s’est pas brusquement montrée comme une nouvelle étoile au firmament. Comme toutes les grandes découvertes, elle eut des précurseurs, — elle en eut même depuis deux mille ans. Le mérite du vrai inventeur, Jacques Daviel, n’en sera point diminué.
Les anciens Grecs ont habituellement «amené les cataractes à un endroit où elles troublent moins la vue; quelques uns ont osé la faire sortir >. Malheureusement l’ouvrage de chirurgie où Galien, le protagoniste de cette idée, nous eût fait connaître l’exposé de la méthode, cet ouvrage n’est pas venu jusqu’à nous.
Nous ne connaissons ni les formes de la cataracte soumises à l’extraction par les anciens, ni le procédé qu’ils mirent en usage.
Le passage célèbre de la Chirurgie également perdue d’ANTVLLOs et que llÂzï nous a conservé, est conçu comme suit d’après la traduction littérale du texte arahe:
Hiksüubekg, La Renaissance de l'Oplitalmologie.
«Antilîs. Certaines gens ont fendu la partie inférieure de la pupille et extrait de là la cataracte. Il dit: Ceci est possible en cas de cataracte subtile, mais, dans la cataracte épaisse, ce n’est pas possible, attendu que l’humeur albumineuse s’échapperait avec cette cataracte. >
Nous avons vu ailleurs combien il serait absurde, en se basant sur ce passage, de considérer Antvllos comme le promoteur de l’extraction de la cataracte; il l’attribue à d’autres et d’autre part il la rejette, autant que procédé général, pour la considérer en tin de compte comme possible seulement dans une seule catégorie de cas, celle des cataractes subtiles (fluides).
Notre littérature relative à l’histoire de l’extraction de la cataracte chez les Grecs fait mention d’un certain Latyiuox. Il fut cité d’abord, découvert en quelque sorte, par le célèbre J. A. Fabricius (1726) et de nouveau invoqué par le non moins célèbre A. v. Haller (1~7 4). Selon K. Sprexgel il aurait extrait la cataracte selon la méthode d’ANTVLLOs ; le savant Haeser croit que c’est à Latyrion (ou Satiryon comme il le veut écrire) que xVxtyllos attribua la découverte de l’extraction de la cataracte.
Autour de ce Latvtrion a surgi un combat comme jadis autour du corps de Patrocle. K. Sprengel, Himly, Jüngken, H. Lachmanx, Hasxer, de Graefe, Haeser, H. MAGNUsh, A. Hirsch, Haas, Iwax Bloch ont trainé le L.atyriox à leur suite. 11 l’ont placé tantôt au premier siècle de notre ère, «entre Plixe et Celse», tantôt au troisième, d'autres fois «avant le neuvième». Je ne l’ai pas mentionné, aucun Grec n’y ayant fait allusion. En parcourant au printemps de 1 90 6, à la Bibliothèque Nationale de Paris, le manuscrit 6912, l’original de la traduction latine par Farrag du Kitâb-al-hâwi (Continens), je rencontrai le texte très net «Catityrion dixit».
Latyrion n’a donc pas vécu au premier ni «avant le 9® siècle», il n’a pas vécu du tout. Catityrion est l’expression arabe exacte pom* -/.ar ir^rpsiov, «en l’officine du médecin» : c’est ce petit écrit connu de la collection hippocratique, ou le commentaire de Galien ad hoc").
Le texte arabe de ce passage de al-bâwî s’exprime en traduisant mot à mot, comme suit; «Galien, en l’officine médicale; Vois, l’opérateur doit maintenir un temps la cataracte sous l’aiguille au point où il veut l’abaisser, jusqu’à ce qu’elle soit attachée à ce point.» De l’extraction, à laquelle la traduction latine défectueuse a fait penser quelques chercheurs, il n’est absolument pas question.
■Voilà pour les Grecs.
Les Arabes ont transformé l’héritage grec de l’opération de la cataracte (principalement d’après Antyllos) en un système bien défini, basé
1) Il se plaint dans son Ophthalm ol ogie des Anciens de ce que Rhazés ne nous ait pas légué l’original des passages de Latyrion et Antyllos, mais seulement les traductions arabes. Quel dommage que Rhazés n’ait point songé à ceci.
2) Je ne m’attendais pas à une solution aussi inattendue de la question du Latyrion, bien que les «Arabisles-latinistes» m’aient habitué à des choses singulières.
d'ailleurs sur la fort riche expérience cpii leur était propre. A l’aiguille ronde des Grecs ils ont ajouté la triangulaire, ainsi qu’une lancette (d’après un modèle indien peut-être), pour l’ouverture préalable de la sclérotique.
Le procédé exceptionnel pour les Grecs, l’extraction de la cataracte molle, n’a pas été employé par eux. Ils y ont fait allusion pour le rejeter.
Les Arabes ont par contre trouvé un procédé radical d’opération de la cataracte, l’aspiration. Il est originaire de T'iraq (Mésopotamie), fut perfectionné en Egypte et en Syrie, mais ne s’est pas implanté complètement en Andalousie (Espagne).
L’Europe moyen-Ageuse reçut la sagesse médicale exclusivement de l’Espagne arabe. Nous comprenons dès lors pourquoi cette opération radicale ne s’est pas imposée à l’Europe chrétienne. Guy de Ghauluc y fait allusion (d’après Abulc.ase et Avicenne) et la repousse.
Toutefois la tradition théorique de la possibilité d’évacuer ou extraire la cataracte de l’œil, se maintint dans la littérature, — tradition en quelque sorte subconsciente.
Durante Scacchi de Fabri (Ancône), dans son Subsidium medicum (Urbin 1596), ainsi que Thomas Feyens (1567 — 1631), professeur à Louvain, dans ses Libri chirurg. XII (Francofurti 1649), parlait d’un tube introduit dans l’œil, tube avec lequel la cataracte (la membraneuse), pouvait être aspirée. Le chirurgien Gornelis Solingen de La Haye (1641 — 1687) a indiqué dans son «Manuale opération der Ghirurgie» (Amsterdam 1684) une aiguille recouverte d’un tube, pour aspirer la cataracte après le retrait de l’aiguille.
WooLHOüSE (Diss. sçav. 1717, p. 79) cite «Abulcasis» et ajoute:
«11 y a 50 ans que M. Tuberville, un oculiste réputé en Angleterre, s’est servi avec beaucoup de succès d’aiguilles semblables (creuses) pour extraire la cataracte de l’œil . . . » , soit la cataracte débutante, laquelle d’après les vues de Woolhouse était liquide ou molle.
Il n’est donc pas étonnant que Steven Blankaart i) (1669 — 1702), d’Amsterdam, parle dès 1688 de la possibilité de remplacer l’abaissement de la cataracte par son extraction: «Ayant traité de la façon commune de mettre cette opération en œuvre, je veux faire connaître mes idées à ce sujet. On pourrait, me semble-t-il, faire une petite plaie à la partie supérieure du globe oculaire et extraire sans inconvénient la membrane-cataracte à l’aide de deux aiguilles rapprochées en forme de pince et empêcher
1) Dans sa nouvelle Kunstkammer der Chirurgie. Traduit du néerlandais en haut-allemand. Hanovre et Hildesheim -1688, II, c. 8, § 16.
H. Magnüs a comparé, soyons-lui reconnaissants, les 5 éditions. Dans toutes il a trouvé la même teneur (Gesch. d. grauen Stares, p. 256).
Comp. Blancardi opéra medica, theoretica, practica et chir. Lug. Bat. 1701. Ce que Blankaart a le mieux conçu, c’est son Lexicon medicum graecolatinum (1679). Il eut 20 éditions en cent ans.
ainsi de nouvelles ascensions de celle-ci. On n’a pas à craindre de complication en ce qui concerne l’échappement de l’humeur, attendu que la plaie se trouve dans le haut de l’œil et que celui-ci est maintenu tranquille. A mon sens cela se laisserait bien exécuter. >
c’était une proposition. Il ne faut pas trop s’arrêter à la fanfaronnade d’Hovius (de circulari humorurn motu in oculis 1702) qui prétendait avoir «imaginé et trouvé» une autre méthode pour éloigner la cataracte, méthode que le lecteur n’a qu’à chercher lui-même! L’opinion que Hovius avait extrait la cataracte, dès 1702, a été avancée par Adam Schmidt (Ophth. Bibliothek II, 1, 191, 1 8 03). Hovius était alors étudiant et hâbleur. Son plus grand glorificateur et ami WOOLHOUSE déclare que Hovius avait visé la guérison de la cataracte sans opération (Dissert, sçavantes, p. 311).
Tout aussitôt Bern'ard Albin (Albinos), le célèbre professeur de médecine de Francfort s. O., s’éleva contre la proposition de Blancard. Il figure une aiguille à cataracte fort élégante qui, en appuyant sur un ressort, s’ouvre en pincette. Un opérateur de cataracte ambulant la lui avait montrée; il croyait que la cataracte peut être heureusement extraite avec son aide.
Albin, et Heister après lui (Chir. II, c. 55, § 27), mettent celte assertion en doute. Je n’aurais pas de doute pour ma part pour le cas où l’opérateur se serait limité à des cataractes secondaires membraneuses, que l’on considérait encore de ce temps comme des cataractes remontées. C. J. M. Langenbeck, l’illustre professeur de chirurgie de Gœttingue, nous a encore dépeint exactement, en 1821, comment il avait heureusement retiré deux fois la cataracte capsulaire secondaire par une ouverture de ponction à l’aide de son Koreoncion (Neue Bibl. f. Chir. u. Ophth. IV, 1, 98, 1822),
L’erreur commise par Freytag, père et fils, est de même facile à comprendre. Les historiens de notre art n’auraient pas dû se laisser induire en erreur.
Nous avons déjà vu ailleurs c[ue ce chirurgien de Zürich avait retiré trois fois la cataracte secondaire par une petite section de la cornée à l’aide d’une «aiguille-harpon» (hakige Nadel).
Ce n’est pas de là qu’est née la méthode nouvelle et curative, mais des essais heureux tentés pour extraire à travers une section cornéenne étendue, la cataracte abaissée ou déplacée, puis tombée dans la chambre antérieure. Ces essais avaient été faits, à Paris en 1707 et 1708, dans les derniers temps de la dispute violente élevée autour du siège de la cataracte, par St. Yves et par le chirurgien Petit. Le chirurgien Mery y avait joué en quelque sorte le rôle du chœur dans la tragédie antique et ajouté de sages préceptes pour l’avenir.
Le cas de St. Yves, exposé par Mery, en 1707, devant l’Académie des Sciences, qu’il considérait comme glaucome, attendu que le malade n’j’-
voyait rien i) de l’œil heureusement opOré et guéri, et qu’il cherchait à faire valoir contre la nouvelle théorie, fut décrit par St. Yves, en 1722, dans son nouveau Traité (p. 304). Celui-ci ajoute qu’il n’a pas entendu parler jusque là d’une opération pareille, mais qu’il avait eu de suite l’idée d’éloigner le corps solide de la chambre antérieure, comme on ferait d’un abcès. Il exécutait avec une lancette bien tranchante une section à lambeau en bas, à travers la cornée, de sorte qu’une demie ligne seulement de la cornée demeurait non incisée, et éloignait alors la cataracte morcelée avec une spatule.
L’année suivante, en 1708, Petit le chirurgien opérait en présence de Mery et St. Yves un prêtre, chez lequel la cataracte, abaissée depuis quelques années était tombée dans la chambre antérieure.
Petit introduisit une aiguille cannelée sous la pupille, transversalement à travers la cornée, coupa la cornée avec une lancette conduite sur l’aiguille, de son point de ponction à son point de contre-ponction, et enleva la cataracte avec une cuiller d’argent. L’œil regagna avec des verres une bonne acuité visuelle.
St. Yves opéra un troisième cas, en 1716, le cristallin ayant pénétré dans la chambre antérieure par le fait d’un traumatisme.
Dès 17072), liien qu’il n’eût point exécuté d’opérations de l’espèce et n’en eût vu qu’une seule, Mery avait reconnu et exprimé, qu’à côté de l’abaissement de la cataracte, il existait un autre procédé: l’extraction par une ouverture pratiquée au bord inférieur de la cornée.
«Ce dernier procédé est, il est vrai, inusité. Je l’ai pourtant vu mettre en œuvre pour l’extraction d’un glaucome, avec perte de toute l’humeur aqueuse. L’extraction me paraît tout aussi sûre que le premier procédé. On risque même moins avec celui-ci. L’humeur aqueuse se refait facilement. La cornée n’a pas de vaisseaux, n’est donc pas susceptible d’inflammation. Par la section de la cornée transparente, pas une goutte de sang ne s’écoule.»
Chose remarquable, tous font allusion à la proposition de Mery et au cours des 38 années suivantes presque personne ne passa à l’exécution.
St. Yyes2) a décrit plus exactement son procédé, en 1723, pour le cas où la cataracte est tombée dans la chambre antérieure :
«... Il faut faire asseoir le malade sur une chaise, l’œil bien exposé au jour, ouvrir les deux paupières avec le pouce et l’index, puis avec une
H) Ce qui est aisé à comprendre, la cataracte déplacée ayant produit une augmentation de tension avec douleurs violentes pendant un long temps.
2) Hist. de l’Acad. R. des Sciences, Mém. p. 491 — 501. V. aussi Mém. de l’Acad. R. de Chirurgie, III, p. 574.
3) St. Yves, Nouveau traité des maladies des yeux, Paris 1 722, in 120, p. 373. — Edition de 1767. Amsterdam et Leipzich, p. 236.
lancette bien tranchante fendre la cornée transparente un peu au dessus du milieu de la prunelle, et continuer l’incision transversalement d’un côté à l’autre, en sorte qu’il ne reste pas plus d’une demi-ligne de la cornée transparente de chaque coté qui ne soit fendue. On introduira pour lors par l’ouverture que l’on a faite, une curette fine que l’on passera derrière le corps du cristallin, au moyen de laquelle on le fera sortir par l’incision faite à la cornée ...» Après quoi l’on panse l’œil et met le malade au lit.
Ce procédé, appliqué au cas indiqué, était convainquant pour tous les opérateurs, y compris nos compatriotes HeisterI) et Platner^).
Quelques opérateurs sont ils arrivés plus loin encore et ont- ils, avant Daviel, extrait la cataracte de son siège par une incision cornéenne? La question demeure douteuse.
Benoit Duddel, un oculiste anglais, élève de Woolhouse qu’il ne suivit pas en tous points dans la théorie de la cataracte, avait conseillé 3), en 1733, d’extraire par une section de la cornée la cataracte molle lorsqu^’elle ne suit pas l’aiguille qui la déprime. 11 perçait la cornée sous la pupille avec une lancette cachée, faisait rentrer la lancette dans la canule, conduisant cette dernière jusq’au bord inférieur de la pupille, abaissait celle-ci, laissait ressortir la lancette, ouvrait la capsule du cristallin, prenait la lentille avec un crochet et l’attirait en dehors.
Que le chevalier Taylor se vante d’avoir enseigné l’extraction de la cataracte à Jacques Daviel, ainsi que d’avoir opéré en 1737 en Angleterre plusieurs cataractes siégeant derrière l’iris en les extrayant par une section cornéenne, ce n’est pas une raison pour le croire. Heister, son contemporain, n’avait pas ajouté foi à ce que disait Taylor, et Hope, son compatriote, déclarait en 1752 qu’il avait suivi Taylor à Edimbourg pendant 6 mois. Taylor y avait opéré 100 cataractes par abaissement. Pas une seule fois il n’avait eu recours à l’extraction.
Taylor n’a pas publié une ligne là dessus avant Daviel; il n’a point traité de l’extraction de la cataracte, sauf à l’occasion de sa chute dans la chambre antérieure.
Frère Côme (1703-1781), de son vrai nom Jean B-iseiluac, appelé depuis son entrée dans l’ordre des Bernardins Frère Jean de Saint-Côme, chirurgien célèbre, lithotomiste et oculiste, a bien pratiqué la section transversale de la cornée pour l’extraction de la cataracte ordinaire, mais seulement après que le procédé de Daviel était depuis longtemps connut).
1) Tract, de Cataracta, § XXIX.
2) Inst. chir. § -1343.
3) Appendix to the treatise ... on cataract. — Duddel n’a extrait en réalité que les cataractes tombées dans la chambre antérieure (Hope, Philosoph. Transact. 4 733).
4) Comp. la dissert, de Thukant, Paris •1752, et le mémoire de Sigwart,
llirschberg, La Renaissance de l’Ophtalmologie
Planche III
Voir page 87.
Jacques Daviel
Librairie Wilhelm Engelmann à Leipzig.
Nous n civons pus ii o.ttü.chGr lu moindi’G vulGur à, lu rGmurcjuG hui- UGUSG de Pallucci qui prétGnduit uvoir Gxécuté cgUg opérulion uvunt quG Vermale (1751) eût publié Igs Gxlructions réussies pur Daviel duns 1g Pululinut. En 1763, Pallucci exécutait et recommunduit encore l’ubuissement. Il u publié des calomnies sur Daviel, mais point d’extractions faites par luimême, sauf l’observation d’un reliquat de cristallin remonté après deux abaissements. Beer le juge par ces mots • Ultra posse nemo tenetur. Ens estime que l’aiguille-couleau de Palucci émane avant tout de Petit.
Le mérite de Daviel ressort d’autant plus éclatant que nous avons vu de plus près ses prédécesseurs.
Jacques Daviel.
Jacques Daviel est né en Normandie, terre feitile en grands hommes, au village de La Barre, non loin de Rouen, le H août 16961). c’était aune époque où le règne brillant de Louis XIV, en favorisant l’essor des sciences et des arts, avait préparé la France à sa prépondérance au XVIII® siècle, ce qui fut vrai pour la chirurgie notamment. Jacques Daviel était originaire d’une famille modeste, comme tant d’hommes qui ont laissé après eux un sillon brillant de leur passage. Son père était notaire de village ; peu riche, mais actif, il était de croyance pieuse et royaliste.
Nous ne savons rien des premières années de la vie de Daviel. Il doit avoir eu une excellente instruction, ce dont il donne des preuves suffisantes dans ses écrits. Fort jeune encore, il devint l’élève de son oncle, un chirurgien de Rouen. En l’année 1713 il était aide-chirurgien à l’armée et fut de service en plusieurs lazareths.
Il partit ensuite pour Paris et y poursuivit ses études à l’Hôtel-Dieu.
En ce moment un navire français (le Grand St. Antoine, capitaine
1753. «L’opération comique*, tel est le nom que lui donne Daviel dans une lettre à Caqué de Reims.
L’extraction transversale a été découverte à nouveau et vantée par Küchler vers le milieu du XIX® siècle.
1) Il est singulier qu’aucun éclaircissement n’ait été donné jusqu’ici sur l’année de la naissance de Daviel. Mais on se heurte à deux données différentes: l’année 1 693 est indiquée par Chavernac (1893), Hubbel, O. Becker (1888) et d’autres; l’année 1696 est d’abord avancée par Morand, le contemporain et confrère, ainsi que l’auteur de l’éloge de Daviel, écrit peu après la mort, de ce dernier et déjà publié en 1768. Cette indication se retrouve d’autre part dans la Biographie pour laquelle son arrière-neveu, «Arthur Daviel, avocat à la cour d’appel de Rouen, a assemblé avec un soin pieux les documents épars.» (Projet d’érection d’un monument en l’honneur de Jaques Daviel ... Bernay 1886.) On trouve aussi cette date dans Delacroix (1890).
Que sur le registre des mariages à Salon, l’écclésiastique officiant ait attribué à Jacques Daviel, fiancé étranger au lieu, l’âge de 29 ans, voilà qui n’est pas chose assez probante pour nous. Le curé du Grand Sacconex donne à Daviel, qui vient de mourir et qu’il ne connaît pas, l’âge de 38 ans, ce qui est, à toute évidence, inexact.
Chateaudi), venant de Syrie, d’Egypte et de la Tripolitaine, avait importé la peste à Marseille. Elle se développa sous la forme d’une épidémie terrible et s’étendit à d’autres villes de la Provence (Aix, Toulon, Arles, Salon) pour sévir avec une intensité inouïe: de 248 000 habitants des parages atteints, 85 659, soit 35,3^ furent éliminés. Marseille, qui comptait 1 00 000 habitants, en perdit la moitié.
Un témoin oculaire, le docteur Fournier de Dijon, n’avait pas encore, 55 ans plus tard, alors qu’il était devenu un vieillard, oublié l’impression d’épouvante ressentie: «Ce souvenir glace encore mes sens de terreur. Nous entrâmes à Marseille à travers plus de deux mille morts et neuf à dix mille malades ou mourans. »
Le terme «à travers» n’était que trop exact: les morts et les mourants encombraient les rues et les places publiques.
Tous les liens de la famille, de Tamitié, des lois étaient brisés.
Les médecins faisaient défaut. Des affiches dans les hôpitaux et écoles de médecine de Paris et de Montpellier demandaient des volontaires.
Jacques Daviel vint un des premiers. Il se sacrifia sans trêve et sans relâche à Toulon, à Arles, à Salon, à Marseille : impavide, au milieu d’un fléau tuant en masse ceux qu’il frappait, abattant rien qu’à Toulon 35 de ses camarades, Daviel ouvrait les bubons pesteux et dirigeait le traitement des malades: il était animé de ce courage qui brave la mort, plus grand que la valeur sur les champs de bataille.
De plus, Daviel eut quelque peine à toucher des honoraires bien mérités.
Les autorités de la Provence finirent par concéder généreusement 1500 francs, au lieu de 1038 francs demeurés dus, à l’homme qui avait, en une seule année, exercé en quatre endroits meurtriers, toujours debout sur la brèche . . .2).
A Salon Daviel soigna avec une abnégation extrême la plus jeune des
D Le malheureux capitaine paya de trois ans d’emprisonnement l’esprit de lucre de ses armateurs: ils avaient passé outre à toutes les considérations des autorités sanitaires et continué à décharger la cargaison. Une description colorée de la peste et de l’activité déployée dans la Provence infestée par notre Daviel a été donnée, en 1893, par le docteur F. Chavernac *en tête des précurseurs et des prophètes français de la résurrection Daviélique». C’est ainsi que Delacroix a loué sa croisade. On trouve une description assez exacte de la susdite épidémie dans Haeser (Gesch. der Medic., T. III, Hist. des mal. épidém., 1882, p. 459 à 463).
2) Nous possédons encore un manuscrit officiel daté de Salon, le 31 Janvier 1722, et signé par les consuls de cette ville. On y lit:
«Le Sieur Jacques Daviel, chirurgien envoyé par la cour, ... a travaillé dans nos infirmeries avec tant d’application et un si heureux succès que nous pouvons assurer que nous devons la vie de plusieurs de nos habitans à sa capacité et à son expérience sur la maladie contagieuse ...» (Chavernac).
filles du grand chirurgien Joseph Félix. Malgré ses soins elle succomba à la maladie, le 23 septembre 1721. Daviel ressentit à cette occasion une vive inclination pour l’autre fille de Félix, la belle Annette, qui lui accorda sa main, le 19 avril 1722.
La peste venait d’éclater derechef à Marseille. En plenie lune de miel, 15 jours après son mariage, le 4 mai 1722, Daviel partit de son propre mouvement avec sa jeune femme pour aller reprendre à Marseille, avec un esprit d’entier sacrifice, ce qu’il croyait être son devoir.
11 reçut alors, outre une somme de 1100 francs, — dont il avait besoin pour son jeune ménage, — l’ordre célèbre avec l’inscription «pro fugata peste» (ou «propter fugatam pestem», comme cela est indiqué en d’autres sources.»)
Les autorités de Marseille lui accordèrent, — il s’était établi en cette ville, — le droit de pratique chirurgicale, sans qu’il eût à acquérir la maîtrise, quand l’envieuse corporation des Maîtres-Chirurgiens attaqua son brevet de nomination. L’affaire fut portée devant le Parlement. Le Parlement confirma Daviel dans ses droits, le 25 juin 1723.
Daviel commença alors la carrière de maître ès sciences chirurgicales. Dès octobre 1723 il devenait chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Marseille et presque aussitôt il fit des démonstrations d’anatomie et de chirurgie. En 1728 il fut nommé officiellement par la ville, en 1738 par le roi, au titre de Démonstrateur et promu en outre chirurgien de l’une des galères.
Son ardeur dans les recherches et l’enseignement de l’anatomie sont attestées par un mot de son ami, le Dr. de Joyeuse, le chirurgien en chef des galères: «Daviel ne peut se procurer assez de cadavres.» La plupart lui étaient nécessaires pour se perfectionner dans son art. Depuis l’année 1728 il se consacra entièrement à l’ophtalmologie, comme il l’a explicitement écrit dans sa lettre à de Joyeuse et comme l’affirme son contemporain Morand i).
L’année 1730 lui apporta une moisson de gloire: il avait heureusement délivré d’une cécité par cataracte le serviteur d’une dame en vue, alors que l’autre œil avait été opéré sans résultat par un chirurgien estimé. C’est un mensonge que commet le chevalier Taylor, lorsqu’il prétend avoir lui-même, en 1734, alors qu’il séjournait à Marseille, initié Jacques Daviel à l’ophtalmologie et lui avoir montré l’extraction de la cataracte 2).
Dès 1736 la renommée de Daviel avait franchi au loin les limites de son pays. 11 fut appelé à Lisbonne. De retour à Marseille il accompagna
1) Eloge, p. 83.
En 1728 il se livra entièrement aux maladies des yeux et spécialement à l’opération de la cataracte . . .
2) Ce que Daviel a reçu en réalité de Taylor est de moindre valeur — c’est la réclame.
la grande duchesse de Modène en ses Etals, fut invité à Gênes et visita plusieurs villes de l’Italie.
En 1740 il fut nommé membre associé de l’Académie de chirurgie de Paris. 11 est désigné sur la liste i) de ce corps savant comme suit: «M. D.a.viel, Maître ès Arts, Chirurgien à Marseille, Chir. entretenu sur les Galères, de la Société des Sciences de Toulouse, Membre de l’Acad. de l’Institut des Sciences de Bologne, Professeur et Démonstrateur Royal en chirurgie à Marseille.»
Les années 1745 et 1746 ont joué un grand rôle dans sa vie. Le 8 avril 1745, il opéra l’Ermite d’Aiguilles. L’insuccès de cette opération, que lui-même a fait connaître en deux rédactions différentes, fut pour lui comme le signal d’un réveil intellectuel. Il entrevit qu’il ne ferait plus l’ancienne et habituelle opération de l’aiguille; il inventa ou se construisit une nouvelle paire d’aiguilles; peut-être pensait-il dès lors que l’extraction était l’opération à venir.
L’année 1746 le vit à Paris, où il avait été appelé en consultation avec le très renommé chirurgien Morand, après qu’il eut opéré heureusement de la cataracte, à Marseille, un notable de Paris. Il ne devait plus quitter Paris. Sa gloire allait croissant. En 1747 il obtint de d’AucRNSON, ministre de la guerre, l’autorisation d’opérer aux Invalides. Le 1 ®‘’ janvier 1 749, Louis XV le nommait son oculiste ordinaire 2), en partie pour ses grands mérites, en partie parce que son ami Ghicoyneau, sous les ordres duquel il avait praticpié à Marseille, avait pu, en cjualité de chirurgien ordinaire du roi, le recommander dûment. Ses nouvelles fonctions obligeaient Dayiel à accompagner le roi à la chasse, à Fontaineblau, et à abandonner à son fils sa pi’atique de Paris.
Quoique la bienveillance du roi, — il s’intéressait davantage aux présents de la princesse-électrice du Palatinat à son médecin qu’à la nouvelle méthode opératoire de ce dernier, — lui fut de grande utilité dans la France d’alors, il lui fallait sacrifier beaucoup de temps à ces distractions. Il en était médiocrement dédommagé par quelque, opération de cataracte éventuelle chez l’un ou l’autre villageois, pratiquée devant les médecins ordinaires de Sa Majesté ou par des extractions de cristallins sur les cerfs abattus à la chasse.
Il avait fait de sa maison une sorte d’institut ophtalmique privé où il enseignait l’ophtalmologie. Dès 1748 il se mit à écrire sur la cataracte. Ce fut à l’àge de 56 ans, en 1752, après avoir dépensé d’indicibles efforts pour faire triompher sa découverte audacieuse, que Dayiel publia l’œuvre maîtresse de sa vie, traitant de l’extraction de la cataracte. Ce fut le seul
■1) Mém. de l’Académie R. de chir., I, p. XXXVI, 1743. 2) Fonctions créées à nouveau en faveur de Daviel.
enfant tju engendra son génie, mais c était un lionceau. Peut-être pourrions nous juger d’autre façon son talent d’auteur si le traité d’ophtalmologie, qu’il laissa achevé, nous avait été conservé.
Sa nature scientifique et sa façon de penser particulière sont caractérisées à suffisance par ces paroles adressées à un confrère qui lui cherchait querelle i) :
«Je finis en le priant de se souvenir que deux confrères doivent traiter vis-à-vis l’un de l’autre avec modération les questions où ils se trouvent d’un sentiment contraire, et qu’ils le doivent par respect pour le public autant que par respect pour eux-mêmes. Les injures et les termes durs ou peu mesurés ne passeront jamais pour des arguments aux yeux des gens éclairés. Au surplus, je prends la liberté de l’avertir encore qu’il peut désormais écrire contre moi autant qu’il lui plaira sans que je lui réponde. J’aime mieux employer mon temps à tâcher de m’instruire, autant qu’il me sera possible, dans un art dont l’étude est immense. Une seule découverte, quelque médiocre qu’elle soit, me dédommagera abondamment de la patience avec laquelle je prends le parti de laisser en repos ceux qui tenteront inutilement le mien par de fausses accusations ou par des injures que je tâcherai, par ma droiture et par la vérité dont je fais profession, de ne pas mériter qu’on m’accuse, et je fais vœux de préférer le parti du silence à la triste satisfaction de rendre les injures par des injures.»
La pratique de Daviel était des plus étendues. Puissants du jour et petites gens, riches et pauvres recouraient à ses conseils.
En 1750 il fut mandé près de la princesse-électrice à Mannheim; en 1754 il dut aller en Espagne. Le roi Ferdinand VI lui fit les offres les plus flatteuses, mais Daviel les déclina «par amour pour sa patrie», — ainsi que le dit Morand, son panégyriste. A son retour d’Espagne, il opéra avec succès, d’une cataracte des deux yeux, un paysan 2] de Chamblane, près Bordeaux, lequel avait atteint l’âge de 105 ans. L’opéré vécut encore quatre ans.
Ultérieurement Daviel fut encore appelé à Münich auprès du prince Clément de Bavière. Ce fut son dernier voyage à l’Etranger. Il accepta encore des invitations dans les provinces françaises. Les Académies de Londres, Stockholm, Dijon et Bordeaux lui décernèrent le titre de membre correspondant.
De haute importance fut pour Daviel d’abord sa première mission auprès de la princesse-électrice à Mannheim (novembre 1750), d’où le monde
\] Voir Notice sur Jacques Daviel, Extrait du Nouvelliste de Rouen, no. du 20 Avril 1 885. Cette notice est reproduite dans le Projet d’érection d’un monument en l’honneur de Jacques Daviel, Bernay 1886. La source des remarques de Daviel n’est pas indiquée.
2) Jean Dastel. Darlet d’après le Journal des Sciences (1756).
savant connut des nouvelles plus précises sur la nouvelle opération, par la lettre de IIemon de A'eumale (1751); ensuite son séjour à Reims, où il opéra en septembre et au début d’octobre le cbilTre considérable de 43 cataractes. L’Académie demanda et obtint après la communication principale de Daviel, le 15 novembre 1752, un compte rendu de ces extractions et de leurs suites.
Nous sommes suffisamment renseignés sur le séjour de Daviel à Reims par la publication de l’oculiste rémois H. Delacroix: elle contient d’importantes pièces justificatives, notamment des lettres de Daviel lui-même et de Caqué, un jeune chirurgien de Reims i).
Jacques Daviel vint à Reims en septembre 1751. Sa visite était attendue. En moins de trois semaines, du 15 septembre au 5 octobre 1751, il pratiqua 43 fois l’extraction de la cataracte sur 24 malades de divers médecins rémois. Il leur laissa, le jour de son départ, l’honorable et périlleuse responsabilité du traitement consécutif.
C’est avec impatience que Daviel réclame de Caqué des renseignements sur les suites de ses interventions. La poste ne court point assez vite. Lorsqu’ils arrivent enfin, mentionnant 25 % de pertes, ils ne répondent pas précisément à ses espérances. Plus d’un opéré avait été désobéissant et négligent . . .
La route du Réformateur n’est point semée de roses. A peine Daviel était-il de retour à Paris, depuis 6 semaines, qu’en séance de l’Académie on lut une lettre mal intentionnée (non signée !), où il était affirmé que, de tous ses opérés à Reims 1 2 à peine pouvaient distinguer avec difficulté un objet placé à 2 à 3 pieds. Daviel riposte en s’exclamant: «une telle attaque ne peut émaner que d’un jaloux ignare. Je trouverai son auteur et ne faillirai point à lui accorder le remercîment qui lui revient. > Le compte rendu officiel de Caqué à l’Académie lui donna satisfaction.
A la fin de l’année 1756 Daviel avait pratiqué 434 extractions de cataracte avec 56 insuccès seulement^). On ignore combien il en fit de 1757 à 1762. Le chiffre s’est probablement élevé plus haut.
Le célèbre encyclopédiste Diderot 3) parle de Daviel en ces termes : «Qui est-ce qui n’a pas connu ou entendu parler du fameux Daviel? J’ai assisté plusieurs fois à ses opérations ... La bienfaisance de Daviel conduisait, de toutes les provinces du royaume, dans son laboratoire, des malades indigents qui venaient implorer son secours, et sa réputation y appelait une assemblée curieuse, instruite et nombreuse. Je crois que nous en faisions partie le même jour, M. Marmontel et moi. Le malade était assis ; voilà
1) Jacques Daviel à Reims par le docteur H. Delacroix. Avec un portrait et 4 planches. Reims (Michaud) et Paris (Masson) 1 890, 90 p.
2) Soit llVaX-
3) Addition à la lettre précédente (sur les aveugles). Oeuvres choisies de Diderot, Paris (Garnier Frères) 1901, I, p. 105.
sa cataracte enlevée; Davikl pose sa main sur des yeux qu’il venait de rouvrir à la lumière. Une femme âgée, debout à côté de lui, montrait le plus vif intérêt au succès de l’opération; elle tremblait de tous ses membres à chaque mouvement de l’opérateur. Celui-ci lui fait signe d’approcher, et la place à genoux en face de l’opéré; il éloigne ses mains: le malade ouvre les yeux, il voit, il s’écrie: Ah! c’est ma mère ... ! Je n’ai jamais entendu un cris plus pathétique; il me semble que je l’entends . encore. La vieille femme s’évanouit, les larmes coulent des yeux des assistants, et les aumônes tombent de leurs bourses.»
Daviel était un homme bon, aussi courageux que patient, aussi fier qu’avide de vérité; jusqu’à son dernier souffle il partagea son amour pour sa bien aimée Annette et pour le perfectionnement de son art. Il était aussi quelque peu avide de gloire, comme la plupart de ses compatriotes en ce temps-là.
Dans une lettre à Caqué, après la première lecture de son mémoire adressé à l’Académie, Daviel écrit:
«Jamais découverte n’a fait plus de bruit que la mienne ... J’y joins ici un ode qu’une personne de considération a fait à mon sujet en reconnaissance d’un œil que je lui ai sauvé . . . Cet ode a été fort goûté par les savants, faîtes la voir à vos amis.» (L’orthographe de Daviel a été respectée.)
II mande à floix:
«Si la plus célèbre Compagnie de l’Univers pour tout ce qui concerne la chirurgie, a prononcé pour moi, dois je craindre qu’un pareil jugement soit révoqué en doute?»
«Daviel aimait un peu les témoignages ostensibles de sa capacité.» (Moraxd.)
Nous retiendrons une strophe de l’ode') qu’un patient reconnaissant, opéré de la cataracte, dédia à Daviel, — tout en lui laissant pour compte la cataracte «liquide» :
]Mais quand de cet orbe mobile.
Le mal vient briser les ressorts.
Quel mortel est assez habile Pour en ranimer les accords?
Quel main flexible et légère Ose trancher en hémisphère Le globe privé de clarté;
Et par une audace intrépide Emporter le cristal liquide Loins de l’organ épouvanté?
La première strophe de cette ode, fort admirée à cette époque, sera retrouvée par le lecteur sur la figure allégorique que le peintre de Voge, heureusement guéri d’une cataracte compliquée, a consacrée à son sauveur et sur laquelle nous reviendrons plus loin.
1) Publiée dans le Mercure de France, Juillet 1752.
Le Dr. Apples, qui vit encore opérer Daviel le 7 Septembre 1761, écrivait; «Qui consulte Daviel trouve près de lui tous les secours que donnent une longue expérience et l’adresse de la main. Bien que le septuagénaire se serve de lunettes pour voir de près, sa main est toujours sûre et de grande utilité dans les cas rares et difficiles. >
Daviel ne put faire lui-même sa dernière communication à l’Académie, le 22 Avril 1672, à cause d’une «difficulté dans le parler>. Mohand, le secrétaire de l’Académie, lut le mémoire, tandis que Daviel démontrait en même temps l’exécution de l’opération sur une carte avec figures^).
Daviel ayant parfait ses devoirs scientifiques, pensa au soin de sa santé et, complètement aphone, mais sans trouble du cerveau, de l’œil et
de la main, comme il le dit dans une de ses lettres, il se rendit dans le
sud de la France. 11 visita les bains de Bourbon, sans résultat pour lui malheureusement et alla ensuite à Genève consulter l’illustre Tkonchin. Mais la paralysie des organes de la déglutition se fit complète. Daviel ne put plus prendre d’aliments et succomba à l’épuisement: il mourut à Genève, le 30 Septembre 1762, à l’âge de 66 ans, des suites de l’épuisement. Sur sa demande il fut déposé en terre française, à Sacconex, non loin
de Genève. (Dans la liste mortuaire de l’endroit l’àge du défunt est marqué 58 ans; la cause indiquée du décès est une paralysie du larynx.)
Tronchin trouva h l’autopsie de l’anémie et un amincissement des muscles du larynx et du pharynx.
Ha.ltenhoff croit qu’il s’est agi d’un cancer du larynx. Dans le protocole d’autopsie aucune anamnèse ne justifie ces vues.
Telle fut la vie de Daviel, pleine de force créatrice, de sagesse et de vaillance.
«Es kann die Spur von seinen Erdentagen Nicht in Aeonen unlergehn.»
(«La trace de ses jours terrestres ne tombera point aux Eons.» Goethe.)
Annexe.
A. Il peut être intéressant de connaître le jugement des contemporains de Daviel.
1. A. Haller, Bibl. chir, II; p. 309, 1773. Vir indefessus et publiée utilis, olim amicus noster, . . . chirurgus Massiliensis, deinde Regius, morborurn ocularium curatione potissimum inclaruit. Licet enim non omnino primus, per divisam corneam tunicam, lentem crystallinam opacam extraxit, lamen longe frequentius ea administratione usus est, eam instrumentis idoneis perfecit, itam demum ornavit, ut nunc a plerisque chirurgis
l) «Il n’était pas en état de lire son Mémoire lui-même; en même temps que j’en faisais la lecture, il indiquait le manuel sur une carte figurative. > (Morand, p.üO).
adoptata fuerit. Forfice usus est, quod non placuit, alii scalpellum subsliluere.
A. Haller n’a négligé aucune circonstance qui pût rappeler les louanges de Daviel. Dans les Eléments de physiol. (V, p. 362, 1762) il explique, pour prouver que la cornée n’a ni nerfs ni sensibilité; sed neque sensus signa aut homo edit . . . quando vel Davielii artifex manus corneam dividit . . . (comp. ibid. p. 372 et 518).
2. Le Dr. d’AppLES, le 3 Déc. 1762, 2 mois après la mort de Daviel:
«Monsieur Daviel était parfaitement honnête homme, et un bon chrétien, plus sensible à la gloire qu’à l’intérêt.»
3. Remon de Vermale, médecin ordinaire du Prince Electeur du Palatinat, émet le jugement suivant dans sa lettre de l’année 1751; Daviel est maître de la catoptrique et de la dioptrique; c’est un habile anatomiste, très versé dans l’ophtalmologie. J’ai des raisons de penser que cette partie de la chirurgie lui devra plus de lumières et plus de perfections.
4. Morand (Eloge de Daviel, in Opusc. de chir. I, 1768); «Une main hahile et ferme lui avait donné la confiance de disposer de l’œil humain (je demande grâce pour la comparaison) comme une jeune personne adroite dispose d’une découpure.»