Chapitre I
La lutte pour la cataracte.
Combats d’avant-postes.
Dans toutes les grandes luttes les protagonistes sont depuis longtemps tombés avant que la victoire décisive soit remportée. Il n’en fut pas autrement ici.
La voix du phrophète s’était fait entendre au milieu du chaos du Moyen âge: «Les anciens ont toujours disputé sur cette question du siège de la cataracte. Il est étrange que nul n’ait songé à la trancher par la dissection d’un œil cataracté». Troit cents ans devaient s’écouler avant que cette proposition ne reçut de suite.
Le premier, qui établit anatomiquement (1656) le siège de la cataracte dans la lentille, fut le célèbre anatomiste du 17® siècle, Werner Rolfinck, de Jena. Il fait remarquer qu’il confirme la doctrine de Fr. Quarré, le médecin-chirurgien de Paris, et cela par deux fois, en pratiquant la dissection d’yeux empruntés au cadavre humain.
Pour écarter toute idée erronée sur la portée de sa découverte, je transcris littéralement le paragraphe entier de Rolfinck: SulTusionis et cataractae in oculis causam non esse concretionem humoris albuginei aut membranae ai’achnoidis, quae tenuissimà propagine parte antica crystallinum obvelat, sed ipsius crystallini humoris incrassationem, Parisiis in publicum propalavit Fr. Quarrf.us, Doctor et
D Gentile DA Foligno (Gentilis Fulginas), professeur à Bologne, Padoue, Pérouse, et mort, en cette ville, de la peste, en i348.
Chirurgus eminenüssimus: asseruit ejus admiralor summus, Chuistophorus Schel- HAMERUS, med. Doctor, analomiae, chirurgiae, bolanicae professor celeberrimus. Confirmavit binis vicibus, mea in oculis defunctorum apertis autopsia, quà sine duce a b anliquitatis auctoritate secedere piaculum foret.
Hoc lamen perpetuo ita evenire, pronunciare non ausim. Nam in bobus, vaccis, equis, ovibus, canibus, oculorum usu orbatis, praeternaturalis oiafisatç tam varia a me observata, ut mirari satis non poterim. Modo nulli humores, sed carne quadam callosa interstitium inter corneam et crjstallinum oppletum: modo crjstallinus plane cum cornea connexus; modo albugineus induratus appai’uit. Quis nigrae cataractae hactenus non crédit causam obstructionem nervi optici? Attamen in aliquibus cadaveribus nullam in eo noxam, sed totum vitreum in aquam resolutum et crystallini nulla vestigia deprehendi.
On ne peut s’empêcher de reconnaître la précision, le jugement sûr et la modestie de l’anatomiste de Jena.
Que de conclusions fausses, nées de ces quelques lignes, encombrent notre littérature !
A. Hirsch déclai’e que «Rolfinck, avant d’avoir eu connaissance par Schel- HAMMER des découvertes de Quarré, s’était convaincu à deux reprises par l’autopsie de la réalité du fait en litige». On ne trouve rien de cette assertion dans Rolfinck.
H. Magnus soutient que Schellhammer a fait les deux autopsies. A sa page 43 on le lit d’autre façon.
O. Recker va trop loin en disant que «Rolfinck a démontré que le trouble opérable de la pupille a son siège dans le cristallin».
P. Pansier est peu exact, — et pas seulement en écrivant le nom de Rolfinck.
Il faut avant tout ne pas amoindrir la valeur de la découverte et ne pas
dénier à Rolfinck la compréhension exacte de sa signification en prétendant «que le même anatomiste a eu une tendance à considérer la cataracte comme issue d’un épaississement de l’humeur aqueuse et à tenir pour rare son siège dans le cristallin». Le contraire est vrai.
Et ce fut aussi la conception de Théophile Bonet qui reprit dans son célèbre Sepulchretum les paroles de Rolfinck^).
Un coup d'œil sur les passages d’un extrait de la Pathologie de Rolfinck, publiée un an avant sa dissei’tation anatomique, va nous l’appendre^j; «Si (substantia humoris crystallini) plane crassescat, visio imminuitur omni modo, u-o^oai;
. . s. . . . cataracta . . . dicta. Consomma ta cataracta oritur, non quod crystallinus humor, ut principatùs honore dignus, lahoret, sed quatenus transmissionem specierum, quae in l'etina terminantur et reflectuntur, impediat. » Et plus loin p. 91: «Si (pupilla) obstruatur a membrana adnascente, rursum fit suffusio, quae facit morbum in numéro.» Enfin p. 93: «Si (cataracta) a crystallini humoris concretione oriatur, ipse totus sua sede eximi et in vitreo humore abscondi ad latera neque résiliât, caveri debet. »
Que tout mérite soit dénié en ce domaine par des ,\llemands (Magnus, B.^as-^) à l’Allemand Rolfinck, c’est là une coutume nationale.
1) Lugd. 1700, I, p. 424; Suffusionis causa plerumque est crystallini humoris incrassatio.
2) 1. I, p. II, c. 1.
3) History of med. 1889, p. 514.
L’Italien Mougagxi fut plus équitable. 11 comprit mieux les choses bien qu’il prit part lui-même à la controverse sur le siège de la cataracte.
Le Français Tkxon déclare en 1755: «Pierre Borel, Rolfincius, Lasxier, Brisseau, MaItre-Jan se sont surtout occupés de la nouvelle doctrine de la cataracte. »
Qu’advint-il de la découverte de Fu. Quarré? Il l’a enseignée publiquement, Rolfixck le dit. Il est à peu près certain que Ciir. ScnELOASiMER, qui étendit ses voyages d’étude jusqu’à Paris, y apprit de la bouche de Quarré lui-même la nouvelle donnée. Ce peut avoir été avant IGiS. Quarré s’est-il appuyé sur des examens anatomiques ou sur l’observation clinique chirurgicale? On l’ignore 2).
Resiy Lasnier^], compatriote et collègue de Quarré, partage avec lui la gloire de la découverte. Lasnier, ainsi qu’un vieux chirurgien, témoin oculaire, le rapporta à Palfyn (1650 — 1730)^), avait a diverses reprises observé, au cours de ses opérations de cataracte, qu’il n’avait pas déplacé une pellicule située devant le cristallin, mais «qu’il avait repoussé la lentille cristallinienne elle-même de son trône».
Le 10 Mars 1651, il défendit devant le Collège des Chirurgiens®) de Paris sa thèse: Crislallino praeter oculi axim transfixo, an cataractae tuta curalio? Nous ne savons rien de la teneur de cette thèse. Peut-être n’a-t-elle pas été imprimée. En 1708, l’Académie des Sciences s’est appuyée sur le texte imprimé dans Rohault. Dans l’obituaire des chirurgiens de Paris on lit seulement que Remy Lasnier a le premier placé le siège de la cataracte dans la lentille cristallinienne altérée.
1) Sur les cataractes capsulaires. Comp. Mémoires . . . sur l’organe de l’œil 1SI6, p. 27.
2) Quarré était médecin. 11 n’appartenait donc pas à la corporation des chirurgiens de Paris et n’est pas cité dans les Recherches critiques et historiques sur l’origine, les divers états et sur les progrès de la chirurgie en France. Paris in 4°, 535 p., 1754.
Il n’est pas fait allusion à lui dans le Lexique Biographique des médecins. Les travaux sur l’histoire de la chirurgie ne font pas mention de son nom (K. Sprengel, Haeser, Pagel); le fait de sa découverte est seul rappelé (Baas, Neuburger, Hdb. der Gesch. d. Med. 1903, II, p. 71).
3) Les remarques sur Lasnier sont courtes et incomplètes dans le Lexique biographique des médecins (III, p. 618, 1 886) Par l’obituaire des Chirurgiens de Paris (Recherches critiques etc. loc. cit. p. 575) nous savons ce qui suit: «Remy Lasnier
. . ornement de l’Art, s’est distingué comme lithotomiste et oculiste. Il s’est occupé plus tard d’ophtalmologie seulement. Il fut le premier à émettre l’opinion que la cataracte n’est pas, comme le veut une opinion courante, une membranule développée entre la cornée et le cristallin, mais une modification du cristallin luimême, manière de voir appuyée par des expériences récentes et irréfutables des médecins et des anatomistes».
4) Palfyn, II® partie, p. 376.
5) Quesnay (Recherches critiques etc. loc. cit. p. 204). (L’orthographe du nom est ici Lanier.)
Cette manière de voir professée par lui dans quelques conférences, en des cours publics au dire de IIoin et de La Paye, ne lui valut pas un bien grand succès auprès de ses confrères, les chirurgiens.
Quelques médecins instruits et certains physiciens embrassèrent néanmoins la nouvelle doctrine avec conviction et enthousiasme.
1. PiEURE Borel, homme bien partagé mais d’esprit mystique i), qui fut conseiller du roi et plus tard membre de l’Académie des Sciences, dit (1653) de façon brève et concluante; «Je fais observer que la cataracte n’est pas une pellicule que l’on fait glisser de côté. C’est une opacification du crystallin lui-même que l’on déloge de son endroit après déchirure de ses fibres de suspension » 2).
2. Presque simultanément le célèbCe physicien Pierre Gassendi (1592 à 1655) consigne dans ses principes fondamentaux de la physique (II, p. 371): «S’arrêter à démontrer que la vision ne dérive pas du cristallin est chose superflue depuis que le célèbre chirurgien de Paris a prouvé qu’un animal peut voir sans cristallin. Il a trouvé que la cataracte n’est pas une pellicule née entre l’uvée et le cristallin, susceptible d’être arrachée avec l’aiguille et de descendre dans la profondeur de l’œil. C’est le corps cristallinien ratatiné que l’on détache des procès ciliaires et déplace dans la profondeur.»
Quelques lignes plus loin (p. 372) on lit: «Les raisons qui plaident en faveur du cristallin (comme instrument réel de la vision), surtout celles puisées dans Galien, ne méritent plus la controverse: elles sont réduites à néant par le seul fait que le cristallin a été trouvé ainsi déplacé sur des yeux de cadavre, yeux dont la cataracte avait été détachée et la vision maintenue, — vision confuse mais toujours appréciable.»
On apprend ainsi à connaître le fait sur lequel s’appuyait «le célèbre chirurgien». L’allusion à l’animal qui peut voir sans cristallin ne doit nullement faire penser à des expériences in anima vili; le physicien s’est servi d’une expression générale.
WooLHOusE (Dissertations sçavantes etc. p. 260) fait remarquer que le nom du «célèbre chirurgien» n’est pas même prononcé.
O. Becker met Lasnier, dans le texte, ce qui ne convient pas. Brisseau (avant-propos) écrit que Gassendi et Rohault ont appris de la bouche même de Lasnier la découverte faite par lui. Petit 3) avoue que Borel et Rolfinck ont parlé des observations de Quarré, que vers le même temps Gassendi et Rohailt ont parlé de celles de Lasnier.
■I) Un exemple suffira III, I : Pastor . . . Tribunum saepissime vidit Lutetiae, cujus oculorum acies tanta est, ut conspicilla sua paulatim perforet.
2) Nota Cataractas non esse pelliculam, quae acu removetur, sed crystallinum humorem obscuratum, quem a loco depellit acus ruptis ejus nervulis suspensoriis. (Dans A. Hirsch on trouve erronément non au lieu de acu.)
3) Hist. de l’Acad. R. 1725, Mém., p. 7.
MüHGAGxt (p. 356) laisse indécis la question de savoii- si c’est de Quahuk et de ses partisans ou de Lasxiek que Gassendi et puis Rohault et Mauioïte ont reçu la doctrine nouvelle.
3. O. Becker cite le mémoire de Mariotte «Nouvelle découverte touchant la veuë, Paris 1668» à l’appui de la nouvelle doctrine. Heister, Morgagm, Haller, Hoin i) l’ont précédé dans cette assertion. C’est une erreur. Dans ce mémoire ou ne trouve pas une syllabe concernant la doctrine de la cataracte, mais la nouvelle théorie de la vision y est reconnue: l’objet se peint sur le fond de l’œil. Par contre le compte rendu de ce mémoire dans le Journal des Sçavans (Paris 1668) établit ceci: «Les Oculistes ont trouvé (depuis quelque temps) qu’il n’y avait point d’autre moyen de guérir la maladie des yeux apellée vulgairement Cataracte, que d’abatre le crystallin : de sorte qu’ils ont rendu l’usage des yeux à plusieurs personnes, en rendant inutile cette partie que les anciens croyaient être le principal organe de la veuë»2j.
4. Dans la Physique du Cartésien Jacques Rohault, si appréciée au cours de la seconde moitié du XYII® siècle et imprimée en 1672, on lit: «La cataracte n’est pas une taye, qui se forme au devant de l’humeur cristalline, comme on l’a cru longtemps, mais bien une altération de cette humeur même, qui a entièrement perdu sa transparence» 3).
0. Enfin l’auteur du Zodiacus med. Gall. ^) (IV, p. 159) de l’année 1682, décrit un cas où la dissection des yeux d’un opéré de cataracte par abaissement avait démontré l’absence du cristallin. Il ajoute: «La cataracte prend son origine dans un trouble du cristallin.»
Les médecins et chirurgiens, peu ferrés sur les lois de l’optique, ne furent guère favorables à la doctrine de Quarré, Lasnier, Rolfinck : de sorte qu’en France, où elle avait vu le jour, elle fut considérée comme surannée au tournant du siècle. Morgagni s’en étonne et fournit une liste d’auteurs médicaux qui rappelèrent et maintinrent la tradition: Bar- THOLiN 1669, Meibomius 1670, Theoph. Bonet 1679, L. Tozzius 1686, Sam. PoLisius 1686, Albinus 1695, la nouvelle édition du Sepulchretum de Bonet 1700. Mais, ainsi qu’il appert des paroles de tous ces hommes et mieux encore de celles d’adversaires décidés (Nuckius 1692), la doctrine ne devait rencontrer que peu de partisans dans les cercles de la médecine et de la chirurgie.
1) Mercure de France, déc. 1769, p. 140.
2) Comp. WooLHOusE (p. 7 et p. 94), Heister (p. 79). W. se trompe en avançant dans sa lettre à Heister (L. Heisteri Apologia . . . etc., 1717, p. 97) que les académiciens eussent été honteux de n’avoir pas lu la publication de leur collègue Mariotte.
.3) Dans la citation de O. Becker manquent les mots indispensables au devant.
4) Il s’agit d’un homme intéressant, de Blegny.
Dans les dissertations du dernier tiers du 17® siècle elle n’est point défendue 1). Dans les traités, dans les cours d’anatomie et les exercices opératoires il n’en était plus question en 1700, à Paris.
Pour pratiquer une brèche décisive dans les dogmes si bien défendus de Galien et faire triompher la vérité nouvelle, il fallait une attaque plus énergique, une lutte plus audacieuse et davantage passionnée.
Cette lutte, un jeune médecin français, Micoel Brisseau, devait l’entreprendre victorieusement.
Combat décisif et victoire.
Brisseau.
Pareil au jeune David, Brisseau le fils réalisa, dans la lutte engagée, un résultat décisif. Son arme est là devant mes yeux, pas plus grande q’une pierre de fronde et certes moins lourde. C’est un modeste opuscule in 160:2) Traité de la Cataracte et du Glaucoma, . par M. Brisseau le fils. Médecin Major des Hôpitaux du Roy et Pensionnaire de la Ville de Tournay. A Paris chez Laurent d’Houry, 1709. Avec Approbation et Privilège du Roy 3).
L’introduction se lit pareille à une «nouvelle» pleine d’attraits:
«Je ne songeois à rien moins qu’à la recherche de la nature de la Cataracte, lorsque j’appris qu’on faisait au Baillage de Tournai'^) le procès à un voleur surpris en flagrant délit, qui pour déguiser sa marche, se disoit Oculiste 3], quoiqu’il ne le fût pas, et avait des aiguilles à Cataracte. Je demandai et obtins ces aiguilles, qui manquaient à ma caisse d’instruments: Cela me mit en train de réfléchir davantage sur quelques doutes que j’avais eu autrefois touchant ce qu’on croyait de cette maladie.
Je fis plusieurs expériences sur des yeux d’animaux, et trouvai toujours qu’en plantant l’aiguille dans la conjonctive, de la manière qu’on le fait dans
l) De suffusione, Petrus Mol, Lugd. Batav. 1668. (Matière gluante, muqueuse dans l’humeur aqueuse.) De suffusione, praeside H. Meibomio, Lud. Güxth. Rose, Helmstadi 1 670 (Humeur aqueuse desséchée). De suffusione, praeside G. Chr. Schel- HAMMER, J. G. Gast, Jena 1691 (Coagulation de l’humeur aqueuse).
9) 11 comporte 260 pages, de 106 mm sur 58 mm, la page comprenant 27 lignes.
3) Mon exemplaire a appartenu au Dr. Decaisne (1809 — 1884), professeur à Gand et Inspecteur-général du service de santé de l’armée. Il y a tracé la mention: Ce livre est très rare.
4) Tournai, dans le Hainaut, en Belgique, appartenait à la France, de 1 668 à 1709, et lui fit retour de 1794 à 1814.
A plusieurs reprises Brisseau s’occupe, dans ses dissertations, de l’armée française et de ses médecins (1706—1709). Les Français ont eu à soutenir une lutte des plus dures à Ramillies, en 1706, et à Audenarde, en 1708. Les découvertes de Brisseau ont été faites au plus fort de la tourmente guerrière. Les documents confirmatifs de Heister, chirurgien chez les adversaires des Français, méritent également d’être classés sous le vocable «medio molimina hello».
5) La chose est caractéristique. L’oculiste d’alors exerçait son métier en allant de ville en ville, menant la vie vagabonde des placiers en vins de nos jours.
cette opération, je ne la pouvais faire pénétrer dans l’iuimeur aqueuse sans que je traversasse le cristallin; ce qui au lieu de rendre la vue, devait la détruire selon l’ojiinion commune, qui regardait le cristallin comme une partie essentielle et absolument nécessaire à la vision. .T’attendais l’occasion de m’en éclaircir, lorsqu’un soldat qui avait une cataracte, vint à mourir dans notre Hôpital de Tournai. Je lui lis l’opération après sa mort; après quoi je disséquai son œil, et trouvai le cristallin opaque, endurci et logé au-dessous de l’humeur viti'ée, où je l’avois enfoncé et assujetti par mon aiguille, comme je l’ai décrit dans le premier mémoire que j’ai donné sur ce sujet. Je fis beaucoup de réflexions sur cette aventure, et joignant le raisonnement à l’expérience, je ne doutais point que toutes les véritables Cataractes n’étaient rien moins qu’une membrane engendrée dans l’humeur aqueuse, mais un endurcissement et opacité du cristallin.
Peu de temps après une personne de considération, que mon père et moi avions traitée malade à Tournai, et qui n’estoit pas encore bien guérie, voulut que je l’accompagnasse à Paris où je proposai cette découverte à M. DuverneyI), qui n’en voulut rien ci’oire. Le lendemain je fis mander le même Monsieur Ditverney avec M. de Garliere, Médecin de la Faculté, et M. Bessiere, Chirurgien du Roj, afin de consulter pour le malade qui nous donna à diner chez lui, où je proposai mon opinion sur la Cataracte, que M. Duverney rebuta fort, et dit devant ces Messieurs qu’il me conseillait en ami de ne la point mettre au jour, si je ne voulois perdre ma réputation, parce que je trouverais en mon chemin des gens qui me culbuteraient; à quoi je répondis que ceux qui s’y opposeraient risqueraient plus que moi.
J’honore M. Dcverney sous qui j’ai appris l’anatomie, mais il ne doit pas trouver mauvais que ses disciples mettent la vérité au-dessus de tout.
Je parlai de cette découverte à feu M. Dodart qui la trouva fort curieuse et possible, me conseilla de la mettre par écrit, et de l’appuyer d’autant d’expériences que je pourrais. A mon retour j’en dressai un mémoire, que je lui envoyai et qu’il lut dans l’Académie Royale des Sciences, le 1 8 Novembre 1705. 11 me le renvoya, signé de M. de Fontenelle 2j , qui en est Secrétaire perpétuel, et me manda que ce nouveau système avait ébranlé quelqu’uns de Messieurs les Académiciens, et point touché les autres, parce qu’il dérangeait un peu ce qu’aucuns avaient écrit sur l’optique.
Vers la fin de la même année, lorsque je travaillais à l’impression de ce mémoire sous le titre de «Nouvelles observations sur la Cataracte», le même M. Dodart, par sa lettre du T 8 Décembre, me manda que M. Antoine, Chirurgien à Méry-sur-Seine, avait découvert et pensé la même chose que moi, quoi qu’avec quelque différence. Dans l’histoire de l’Académie de 1707, on parle de ce système, à l’occasion, dit-on, du livre de Monsieur Antoine, qui a paru la même année; et j’ai été surpris qu’on ne se soit pas souvenu que mon mémoire avait été lu plus de 1 8 mois auparavant, d’autant plus que selon les
1) Guichard Joseph du Verney (1 648 — 1730), anatomiste distingué et otolologiste, Professeur d’anatomie depuis 1679 au Jardin royal de Paris.
2) Mr. B. DE Bovyer de Fontenelle (1657 — 1737) étudia le droit, mais il se tourna vers la littérature. Il est l’auteur de l’Histoire de l’Acad. Royale des Sciences, 1666 — 1 699. (I, Paris 1733, Avertissement.) A l’époque de la lutte pour la cataracte il était secrétaire perpétuel de l’Académie. C’est en cette qualité qu’il signe un manuscrit imprimé dans l’année 1708 des Mémoires de l’Académie. Il était encore en fonctions en 1 727, ainsi qu’il appert de la deuxième lettre du médecin Petit.
lettres que j’ai de feu M. Dodakt, il y avait fait bruit, qu’on y avait fait plusieurs objections, et que M. de Wooehouse, Oculiste du Roi d’Angleterre, et IM. Antoine y avaient fourni deux grands mémoires contre le mien, avant l’édition du livre de ce dernier.
Il est visible que je n’ai rien emprunté de M. Antoine, et je consens qu’il n’ait aussi rien pris de moi, et que nous partagions l’honneur de l’invention. Nous ne sommes poui’tant pas les premiers qui en ont parlé; et l’on a su depuis que M. Lasnier, habile Chirurgien de Paris et Oculiste, avait fait la même découverte, il y a plus de 40 ans, et que Mrs. Gassendi et Rohaui.t, à qui appai’cmment il l’avait communiquée, l’ont mise dans leurs écrits; mais nous n’en sommes pas moins les inventeurs, puisqu’elle était absolument tombée dans l’oubli; que de notre temps on n’en a fait aucune mention dans les Traités, ni dans les Cours d’anatomie et d’opérations, et que l’Académie même l’a regardée comme une nouveauté.
Au commencement de l’année 1708, j’ai fait imprimer un second mémoire, où j’ai décrit l’opération d’une Cataracte très difficile, que j’ai abattue moi-même pour la première fois sur le vivant, et quatre nouvelles dissections de Cataractes sur le mort, ce qui est l’unique manière de se convaincre parfaitement de la vérité de notre système.
Je joins ici un troisième mémoire qui contient encore plusieurs pareilles dissections; et entr’ autres celle de deux Cataractes sur un même sujet, faite en présence de personnes des plus habiles de la profession, que le voisinage de l’armée à fait rencontrer à Tournai, et à qui j’ai fait voir que cette maladie n’était autre chose que l’opacité et l’endurcissement du cristallin comme on le verra dans leur certificat que j’ai inséré dans ce mémoire.
J’avais dessein de fondre ces ti'ois mémoires ensemble pour en faire mi ouvrage plus suivi: mais le grand nombi’e de malades, dont nos hôpitaux sont remplis, ne m’en donnant pas le loisir, j’aurais différé trop longtemps à désabuser le Public, et je crois même qu’on ne sera pas fiiché de voir mieux, dans ces trois pièces séparées, le pi’ogrès de mes observations.
J’ai trouvé à propos de mettre à la tête une description succinte de l’œil, pour épargner au lecteur la peine de recourir ailleurs. On verra dans ces trois mémoires la différence qu’il y a entre les opinions de M. Antoine et de moi. On y verra, dis-je, par la suite de mes expériences que la sienne n’est pas la véritable, et qu’elle ne peut qu’embrouiller et décourager l’opérateur ; au lieu que la mienne qui est plus simple, aplanit les difficultés, et rend l’opération plus aisée et plus sure, ce qui ne vaut pas moins que l’honneur que nous disputons d’avoir inventé le fond du système ; de sorte que quand je n’aurais pas même écrit le premier j’aurais du moins ajouté un meilleur usage il notre découvei’te; et cela me donne lieu d’espérer que l’académie me fera quelque justice.»
Le lecteur attentif de cette narration ingénue d’un jeune savant peut-il s’imaginer que dans la littérature récente on lui attribue couramment l’iige de 77 ans? 11 est difficile de qualifier cette erreur pai* un adjectif aimable.
Dans le dictionnaire biographique des médecins de A. Hirsch (Tome I, p. 575, 1 88 4), H. Magnus écrit: «Brisseaü, Pierre B., né à Paris en 1631, et mort à Douai en 1717. Il prit ses degrés à Montpellier et demeura longtemps en fonctions dans les hôpitaux de Tournai et de Mons en qualité de médecin militaire. En l’année 1 7 05, il soumit à l’Académie des sciences de Paris une dissertation dans laquelle il cherche ù. fournir la preuve que la cataracte est
une modification de la lentille cristallinienne . . . Ruisseau publia l’année d’après: Nouvelles observations sur la cataracte (ïournay 1706). En 1707, il donna la Suite des observations sur la cataracte, et en 1709, à Pai-is, un Traité de la cataracte et du glaucome. Ce dernier travail parut en 1743 à Berlin, traduit en allemand par Sommer. Ruisseau mourut à Douai le 10 Septembre 1717. C’est par erreur que quelques auteurs le font mourir en 17 43. Cette donnée inexacte vient d’une confusion avec Michel Ruisseau, son fils, lequel mourut en Mars 1743. La même erreur à été commise par Buoeckx ') (Essai sur l’histoire de la méd. Belge, Bruxelles 1 837, p. 236); cet auteur, confondant le père et le fils en fait autant pour leurs travaux scientifiques et attribue à Michel Ruisseau, le fils, la découverte fameuse du siège de la cataracte, due à Ruisseau, le père ...»
«Ruisseau, Michel B., né à Tournai, mort en Mars 1 743, exerça à Douai en qualité de médecin des hôpitaux royaux et professeur de médecine.»
Admettons un instant comme exacte l’assertion avancée avec tant de certitude par H. Magxus. .4.insi Pierre Ruisseau, né en 1631, médecin militaire, îigé d’environ 74 ans en 1 705, ne possède pas encore d’aguilles à cataracte à ce moment; il fait des expériences sur les animaux et des recherches anatomiques pour fonder une nouvelle doctrine de la cataracte. 11 a un père, qui pratique encore, et ce père doit avoir au moins l’âge respectable de 99 ans; il accompagne un malade de qualité à Pai’is. Il a eu comme professeur d’anatomie Duverxey et Düaerxey n’est devenu professeur qu’en 1 679. 11 doit se
laisser dire qu’il remet en question et sa gloire et toute sa carrière en lançant des innovations. 11 fait en 1708, à l’âge de 77 ans, sa première opération de cataracte sur le vivant! Que non! 11 faut nous en tenir au titre clair de l’écrit qui assigne au Sieur Ruisseau, le fils, le rôle d’auteur et c’est ainsi que l’Octroi du Censeur et le Privilège du Roi se rapportent à la fin de l’ouvrage au Sieur Ruisseau, le fils. Il faut nous en tenir au texte du même livre (p. 113) où, dans la deuxième dissertation de 1 7 08, il est clairement dit que quarante ans avant, alors que Lasxieu enseignait la doctrine nouvelle, l’auteur n’était pas né! Nous lui assignerons donc, ù l’époque où il fit sa découverte, l’âge de 35 ans environ. L’erreur au surplus est ancienne: elle n’est pas sortie de la tête de celui qui écrivit l’article du Lexique biographique! Que l’on compare les donnés des auteurs d’habitude consultés pour les exposés historiques :
1. A. v. Haller. Bibl. chir. I, p. 574, 1774. Petrus Ruisseau. Prof. Duacensis. Ejus «nouvelles observ. sur la catar. » prodierunt Tournai 1706. (Comp. s. Elem. physiol. V, p. 389, note 1, p. 1763.)
1) Seul parmi les analystes modernes Broeckx a fourni la notion réelle des choses et après lui, A. Hirsch. Je dois à mon ami D. van Duyse, de Gand, d’avoir pu consulter cet ouvrage: Essai sur l’histoire de la médecine Belge avant le XIXe siècle par C. Broeckx, Doct. en Méd. Gand 1837 (pp. 322). Ce livre fournit à la p. 131 une explication des découvertes et constatations de Brisseaü. On y lit p. 236 et 237 ce qui suit: Brisseaü (Michel), né à Tournai, mort au mois de Mars 1743. NouvellesObservations sur la cataracte... 1706. Deuxième observation touchant la Cat. 1708. Traité de la Cat. et du Glauc. 1709. Broekx mentionne en outre deux publications ultérieures de Brisseaü: Observ. faites par M. Brisseaü, Douai 1716 (Plaies de tête, . . . tumeur du cerveau, etc.). Dans l’histoire de l’Ac. des Sciences, pour 1743, Brisseaü a inséré une Observ. de paralysie de la sensibilité sans lésion des mouvements.
2. K. Si’HKNGEL, Gescli. cl. Arzneik., IV, p. 257, 1801; Pethcs Biusseau, Prof, in Tournaj, 1 706. (Ce travail liistoriciue a été traduit deux fois en français.)
c’est à ces sources qu’ont puisé les auteurs de l’histoire générale de la médecine, tels que J. II. Baas (1889, 1 896) et Haeseu (1 868, 1 881). A l’instar du lexique bibliographique, ils désignent Piehue Biu.sseau (1631 — 1717) comme l’auteur de l’ouvrage sur la cataracte et le glaucome. Le célèbre Ch. Dahem- HEUG, d’ordinaire si méticuleux, en fait autant dans son excellente Histoire des sciences médicales (1 870, H, p. 1 243, note 2); son compatriote P. Paxsier(1903), auteur d’une Histoire de l’ophtalmologie, semble l’avoir suivi. Dans sa nouvelle édition de 1 881 (11. B., p. 709), Haeseu a reproché à A. Hihsch d’avoir confondu Pierre avec son fils Michel. A. Hirsch n’a pas tout à fait raison en écrivant: «Pierre Brisseau de Tournai . . . mort en 1743, connu par des travaux sur la catai'acte, lesquels font époque.» Je dois croire que le père s’appelait Pierre et le fils, Michel ; car il m’est impossible de démontrer le contraire. Dans le Traité de la cataracte il ne m’a pas été donné de trouver un prénom.
Par l’ouvrage de Brisseau, le fils, nous apprenons qu’il était, en 1 70 8 et 1 709, médecin-major des hôpitaux royaux et pensionnaire .(fonctionnaire rétiâbué) de la ville de Tournai. Il n’était point chirurgien, puisqu’il déclare ouvertement (p. 179) n’avoir jamais usé du bistouri autrement que sur le cadavre.
Toujours est-il qu’en Avril 1707 il donnait à Tournai, à l’usage des chirurgiens militaires, un cours public d’anatomie et de médecine opératoire sur le cadavre (p. 99). On ne peut donc pas le désigner comme un «simple chirurgien français».
Dans le mémoire de Petit, datant de l’année 1723, Brisseau fils est désigné sous le titre de Médecin des Hôpitaux du Roi et Professeur à l’Université de Douai. Brisse.\u était ainsi devenu Professeur à Douai, que les Français avaient conquis, en 1 667, et conservé par le traité d’Aix-la-Chapelle. (Tournai n’appartenait plus à la France à ce moment.)
Nous apprenons encore par le Journal de Trévoux (1 706, p. 2033), lequel analyse le premier mémoire sur la cataracte de Brisseau fils, que «l’on doit aussi à son père des travaux estimés sur l’art de guérir».
L’œuvre de Brisseau.
Brisseau était un jeune médecin, plein d’enthousiasme pour la recherche de la vérité, imbu de la nécessité de faire sans trêve et sans relâche une propagande^) énergique en faveur de la nouvelle doctrine. H était «von jenem Mut, der früher oder spater den Widersland der stumpfen Welt hesiegt. »
1) «... Si je m’étois contenté d’avoir donné mes premiers mémoires qui avaient été lus à l’Académie Royale des Sciences, sans me récrier aussi vivement que j’ai fait, d’en venir à l’expérience, ce nouveau système eût peut-être encore tombé, comme il y a quarante ans, lorsque Monsieur Lasnieu ... le proposa.» (loc. cit. p. 156).
Mais faute de pratique de l’art chirurgical et presque sans expérience personnelle en ophtalmologie, il n’était pas sans professer quelques petites erreurs en optique, bien qu’il fût ouvert à la vraie doctrine de la vision. Il était donc à la tète de quelques défauts, bien propres à livrer à un adversaire aigri, comme Woolhouse, un cùté favorable aux attaques violentes.
Donnons un court extrait de son opuscule.
1. La première de ses trois dissertations a pour titre: «Premières observations sur la cataracte, lues à l’Acad. R. des Sc., le 18. Nov. 1705, imprimées à Tournay au commencement de l’année 1706.»
... On a toujours cru que la cataracte était un empêchement de la vue causé par une pellicule produite contre nature entre la prunelle et le cristallin . . . c’est le cristallin obscurci qui forme la cataracte.
Un soldat, âgé de 35 ans, avait une cataracte qu’il portait à l’œil gauche depuis plusieurs années. Il mourut le 6 Avril 1705 à l’Hôpital de Tournai ... Le lendemain de sa mort, je fis sur son cadavre l’abaissement de la cataracte, je détachai l’œil de l’orbite et constatai que j’avais déplacé le cristallin opaque vers le bas de l’œil. L’autre œil se trouva avoir le cristallin bien conditionné. Le cristallin cataracté était de volume moindre et plus dur.
Dans l’opération ordinaire de la cataracte, l’aiguille traverse le cristallin et l’abat. Le cristallin devient plus dur avec les années. C’est là la cause de la presbytie. Le cristallin n’est pas indispensable à la vision; sans lui il en est comme du microscope dont on enlève l’une des deux lentilles. Peur voir exactement les objets, les opérés de cataracte doivent se servir d’une lentille. Nul d’entre eux ne voit avec l’œil opéré comme avant la formation de la cataracte. Il en devrait pourtant être ainsi, si l’on ne débarassait la pupille que d’une pellicule. J’ai observé en deux cas, opérés par d’autres, que la cataracte remontée était sphérique.
Celui qui n’est pas convaincu, n’a qu’à ouvrir sur le cadavre l’œil atteint de la cataracte. Qu’il le fasse avec prudence . . .
2. Deuxièmes observations touchant la cataracte, imprimées à Tournai en 1708.
. . . J’en ai encore ouvert en présence de témoins quatre autres yeux qui avaient tous les accidents qu’on remarque ordinairement dans la véritable cataracte ... et j’ai toujours trouvé le cristallin opaque et endurci. Il n’est pas admissible que ces quatre cas aient été des glaucomes.
1) La page 97 porte; «J’en ay encore ouvert en presence de 4. autres témoins qui avaient tous ces accidens.« C’est une faute d’impression pour «en présence de témoins 4. autres».
Je profitai de l’occasion que j’eus de faire l’opération sur le vivant.
Un soldat, figé de 35 ans, portait depuis 19 ans une cataracte de l’œil gauche, consécutive à un soufflet. Je l’opérai le 1 1 mai au milieu de la cour de l’Hôpital, en présence de quarante chirurgiens. Je perç;ai d’un seul coup l’œil, à, demi travers de doigt du rebord extérieur de la cornée. La cataracte était fort dure; on entendit un bruit comme si l’on grattait du parchemin. Comme la cataracte demeurait immobile, je m’avisai de la pousser en arrière . . . Elle se sépara du ligament ciliaire du grand angle et le malade nous reconnut tous . . . alors la cataracte était brisée en quatre pièces . . . J’abaissai le plus gros des morceaux tombés dans la chambre antérieure ainsi que la masse principale, avec beaucoup de difficultés, malgré une hémorragie qui vint par surcroit. L’opération dura un quart d’heure^). Une saignée le jour même, deux bonnes saignées le lendemain, un clystère émollient et une émulsion hypnotique. Le 26® jour qui suivit l’opération, le soldat partit pour l’armée et revint en septembre, voyant les objets entiers et tels qu’ils sont.
A mes cinq autopsies d’yeux cataractés montrant la cataracte dans le cristallin opaque, il s’en est ajouté trois autres, consignées par l’oculiste Antoine dans son ouvrage imprimé \ 8 mois après mon mémoire. Je ne prétends pas ôter à M. ANxoïNe sa part de l’honneur de l’invention ... je consens que nous n’ayons rien pris l’un de l’autre non plus que de M. Lasnier, oculiste à Paris, qu’on dit avoir proposé la même chose il y a près de 40 ans ... On ne peut pas en cela m’accuser d’être plagiaire, puisque cette histoire qui s’est passée avant le temps de ma naissance, était demeurée dans l’oubli ... Je n’ai rien vu de ce système dans tous les traités anciens et modernes où il est parlé de la cataracte ... et je n’en ai pas entendu dire un seul mot dans tous les cours d’anatomie et d’opérations, dans toutes les conférences de physique et de médecine, où j’ai assisté pendant plusieurs années à Paris et où, tout au contraire, on a toujours considéré le cristallin comme une partie essentielle à la vision.
Nous convenons M. Antoine et moi du fond du système, mais nous sommes fort éloignés sur deux points: M. Antoine, prévenu du sentiment de Galien, tient le glaucome ou cataracte incurable pour un dessèchement du cristallin, tandis que je le mets dans l’opacité du corps vitré. D’autre part il suppose des appendices ou des excroissances de la cataracte, des accompagnements; ce ne sont que des portions superficielles du cristallin, détachées en opérant.
Nous avons lui et moi très bien prouvé que la cataracte n’est point une membrane et que c’est le cristallin (opacifié) qu’on abat dans l’opé-
l) Depuis Ammar, vers l’an 1 000 de notre ère, nous rencontrons derechef pour la première fois des observations détaillées d’opérations de cataracte avec Brisseau en 1708, Maître Antoine vers 1707, Petit et St. Yves.
ration, d’où il est aisé de concevoir que cette opération n’est plus une alïaire si mystérieuse et difficile, et que tout chirurgien qui saurait bien la structure de l’œil et aura la main bonne, peut hardiment l’entreprendre et réussir.
Il est loisible à nos adversaires de faire des dissections de cataractes sur le mort dans les hôpitaux de Paris ... et surtout parmi les vieillards. Les chirurgiens de Paris qui ont de nos jours poussé leur art bien loin au delà de qu’il était, ... me sauront bon gré de ce que mon système leur donne lieu de revendiquer l’opération de la cataracte que leurs anciens avaient abandonnée à des opérateurs particuliers . . . C’est de toutes les opérations la plus belle, la plus délicate et dont l’effet est le plus surprenant. Je ne doute pas . . . que cette opération étant retombée entre leurs mains, ils ne la perfectionnent . . .
3. Troisièmes observations sur la cataracte et le glaucome. Tournai, en 1709.
Il est assez surprenant que depuis plus de trois ans que j’ai parlé de la cataracte ; plaçant son siège dans le cristallin, devenu opaque et endurci, on ne s’est pas donné la peine de s’en éclaircir en ouvrant ... les yeux de personnes mortes ayant la cataracte. Ce système a été combattu seulement par des citations savantes.
Toutes les cataractes ne diffèrent pas essentiellement les unes des autres, quant à leur nature . . . Elles se distinguent seulement par leur degré de consistance et d’opacité.
La cause est en premier lieu externe. La cataracte de cause externe arrive par un coup de quelque corps dur, qui donne sur l’œil, par de la poudre à canon prenant feu près du visage, par de l’eau bouillante tombée sur les yeux. Un chien vivant que j’exposai, la tête attachée, à une déflagration de poudre, un autre à qui j’ai trempé la tête dans l’eau bouillante, contractèrent la cataracte. J’ai observé aussi la cataracte produite par le tonnere et ultérieurement guérie par l’opération.
Quant aux cataractes de cause interne, elles ne se forment pas, comme le disent nos auteurs, . . . par fluxion et par congestion. Elles sont toujours produites par l’altération du suc nourricier qui circule perpétuellement dans les fibres du cristallin ^). Les cataractes commencent à se produire par le noyau du cristallin.
Je n’ai pas trouvée d’« accompagnements» à la cataracte. Ils n’existaient pas chez l’invalide dont je fis l’examen cadavérique, le 25 septembre 1708, en présence de 17 médecins militaires et chirurgiens. Je ne trouvai à l’œil droit, présentant tous les signes de la cataracte parfaite,
1) Ce que Morgagni consigne ainsi: «acrimoniâ succorum irritata vascula, quae Crystallini tubulis humorem sufficiunt, . . . constringi.«
qu’un corps blanchâtre, lenticulaire, parfaitement uni et poli en dehors, opaque, résistant considérablement à l’aiguille et que nous n’avons pu douter être autre chose que le cristallin.
Monsieur Makechal, premier chirurgien du Roi, a ouvert après leur mort (attestation du 18 février 1709) les yeux de trois personnes attaquées de vraies cataractes: cette maladie était toujours dans le cristallin qui perdait pour lors sa transparence . . , sans vestige de membranes dans les deux chambres de l’humeur aqueuse.
Le vieux Bourdelot, le médecin ordinaire du Roi, avait généreusement consenti avant sa mort que l’on ouvrît ses yeux pour décider la question qui partageait les savants. Le cristallin de l’œil droit, duquel Monsieur Bourdelot pouvait à peine distinguer le jour de la nuit depuis plusieurs années, était devenu tout à fait opaque: le noyau était plus solide et de couleur jaunâtre; les couches extérieures qui étaient moins solides, formaient une espèce de membrane blanchâtre d’une demi ligne ou environ d’épaisseur. L’œil gauche qui voyait encore jusqu’à un certain point, montrait le début de l’opacification du cristallin i).
Monsieur Petit, chirurgien de Paris 2), m’a fourni, le 21 février 1709, l’observation suivante: A un prêtre, âgé de 55 à 60 années, Mr. Gérard avait 18 mois auparavant abattu la cataracte à l’œil droit, et répété l’opération, la cataracte étant remontée après quelques jours, ce qui se représenta une seconde fois. Actuellement une tache lui était venue tout à coup du soir au matin. On vit, en janvier 1708, derrière la partie inférieure et externe de la cornée, une tache jaunâtre, de figure ronde, touchant une partie de la prunelle.
En présence de Monsieur Mery, et de Monsieur Remy, chirurgiens, le lendemain de la Quasimodo de 1708, je perçai la cornée avec une aiguille dans la partie presque inférieure du globe, du côté du petit cantus, pénétrai dans la chambre antérieure 3) et passai mon aiguille du dedans en dehors du côté du grand angle; ensuite je coupai la cornée avec une lancette à la faveur d’une crénelure qui est à mon aiguille, et par l’ouverture
1) WooLHousE a déclaré à plusieurs reprises qu’il avait diagnostiqué un glaucome chez Bourdelot!
2) Jean Louis Petit.
3) Brisseau a le premier désigné, sous le nom de chambre, l’espace occupé entre la cornée et le cristallin par une humeur liquide: la partie comprise entre la cornée et l’iris représentait la première chambre; celle située entre l’iris et le cristallin formait la seconde. Les dénominations, encore usitées de nos jours, pe chambre antérieure et de chambre postérieure, seraient dues îiHeister (Compend. anat. p. 210). C’est ce qu’affirment le médecin François Pourfour DU Petit 1723 et après lui Porterfield (On the eye, 1 739, I, p. 23).
La première édition du Compendium de Heister a paru en 1717. Le chirurgien Petit avait déjà fait usage de l’expression chambre antérieure dans sa lettre du 21 Février 1709, imprimée cette année là.
que je fis, j’introduisis une petite curette et tirai le corps qui faisait la tache. Il ne fallut point recourir aux suffrages pour savoir ce qu’était ce corps . . . Môme ceux qui croyaient la cataracte membraneuse, dirent d’une commune voix que c’était le cristallin. Le malade a été parfaitement guéri. Il voit les gros objets sans lunettes et il lit d’assez petits caractères à l’aide d’un verre convexe qui lui sert de cristallin.
Saint Yves m’a montré ce prêtre. L’autre œil est actuellement attaqué d’une véritable cataracte en état d’être abattue . . .
Opération de la cataracte. Après avoir préparé le malade ... on choisit un beau temps ... La netteté du jour est une chose si essentielle pour bien opérer que j’oserais assurer qu’elle fait la moitié de l’opération. On choisit un endroit fort éclairé et où il n’y a point de faux jour qui puisse donner sur l’œil du patient. L’aiguille est plongée, à 2 lignes ') de distance du cercle extérieur de la cornée, un peu obliquement jusque vers le milieu de la prunelle; le chirurgien oculiste observant dans l’œil la pointe de son aiguille, la porte vers le haut de la cataracte; en appuyant dessus et lui donnant quelques légères secousses, il la sonde pour ainsi dire et la trouvant sans adhérences avec l’iris, il fait un abaissement assez fort . . .
La cataracte ne manque guère de tomber du premier coup et d’être assujettie sous le corps vitré.
Les aiguilles dont on s’est servi jusqu’à présent . . . sont toutes défectueuses . . .
Le nouveau modèle dessiné par Brisseau, est un ciselet creux pointu à l’extrémité, tranchant sur le côté, rappelant nos aiguilles à discision à arrêt. (Voir figure 1 . — Heister l’adopta en 1713.)
.\ntoine Maître-Tan.
Yé à Méry-sur-Seine, en 1650, il fit ses études à Paris, pratiqua avec succès dans sa ville natale en qualité de chirurgien et oculiste et devint membre correspondant de l’Académie des Sciences.
Son Traité des maladies des yeux, Troyes 1707^) (2® édit. 1722) mérite tous les éloges.
1) Entre sa première et sa troisième publication Brisseau avait appris à connaître de son adversaire Woolhouse et de son concurrent Antoine (p. i??) le meilleur point pour la ponction.
2) Permis d’imprimer de la première édition, le \\ Avril 1704. L’auteur est désigné par ses contemporains sous le nom de Maître Antoine. Nos collègues
Hirscbberg, La Benaissance de rOpbtalmologie. 2
Figure 1.
Ce livre obligea l’Académie des Sciences de Paris à s’occuper plus spécialement de la nouvelle doctrine de la cataracte.
Quelle a été la contribution de Maître Antoine à cette doctrine?
Il démontre d’abord à la suite de recherches avec la chambre obscure '), que l’œil peut voir sans cristallin, mais de façon pas nette. [Plempils -) l’avait fait déjà explicitement observer dans son Ophthalmographie de 1636].
11 explique ensuite que la vraie cataracte consiste en une perte de transparence et un durcissement du cristallin.
1. En 1682, il observa, en abaissant la cataracte, que celle-ci pénétrait dans la chambre antérieure et répondait non à une cuticule, mais à un corps rond, épais et blanc.