‹ La renaissance de l'ophthalmologieChapitre 5 sur 17 · Sur les cataractes des yeux · texte numérisé non relu

Sur les cataractes des yeux

<On a objecté contre la nouvelle hypothèse 2) que les opérés n’y verraient point; car quel moyen de s’imaginer que les réfractions nécessaires à la vision se fassent sans le cristallin? Mais de ce qu’il est possible, conformément à l’observation de M. Antoine, de voir sans cristallin, il ne s’ensuit pas qu’on l’abatte toujours, quand on croit abattre une cataracte ...»

Les objections faites par Brisseau aux mémoires académiques de 1707 sont des plus brèves.

Il fait valoir, contre la cuticule dont parle Littré, qu’en aucun cas ce n’était là une cataracte opérable; contre le cas opéré par Saint Yves, que l’œil a été amené à un désordre infiniment plus grand que dans la ponction ordinaire de la cataracte; quant au prêtre à la prétendue pellicule, il s'agit du même à qui Petit avait, au moyen d’une section de la cornée, retiré le cristallin opacifié et amoindri.

III. L’année 1708 3) contient une mémorable déclaration, digne de l’Académie: elle reconnaît le triomphe de la nouvelle doctrine et est bien propre à ramener le calme dans les esprits.

«La vérité commence à se découvrir sur la question des cataractes déjà traitée par l’Académie dans les deux années précédentes: l’on ne doit ni avoir regret au temps que l’on a donné à attendre des faits, ni se repentir d’une espèce de timidité avec laquelle on a employé les raisonnements. M. Brisseau et M. Antoine, tous deux inventeurs en même temps, ou plutôt restaurateurs , sans le savoir, du nouveau système de feu

1) Histoire, p. 22—25 (du secrétaire de l’Académie).

2) L’Académie parle toujours (-1706—1707) de «sentiment» ou d’«hypothèse» et Brisseau, de son «système». Ce n’est qu’en 1708 que l’Académie adopte ce mot.

3) Histoire de l'Acad., année 1 708, p. 39—42, Paris 1709.

M. lloHAULT, qui confondait le glaucome et la cataracte, soutenaient par une suite de ce système et par des expériences, dont ils étaient convaincus, que l’on peut voir sans cristallin; c’est à dire sans ce qui a toujours passé pour le principal instrument de la vision. Quelque étrange que soit ce paradoxe, l’Académie en avait dès l’année précédente aperçu la possibilité, mais enfin il est devenu un fait constant.

L’Académie a vu un cristallin que M. Petit a tiré de l’œil d’un prêtre, en présence de M. Mery et d’après le nouveau procédé, décrit en 1709, et elle a vu ce même prêtre lire du même œil avec une forte loupe ces gros caractères que les imprimeurs appellent parangon. Il y a encore plus. M. Mery apporta un jour à l’Académie l’œil d’un homme qui venait de mourir et à qui il avait fait abattre une cataracte, un mois auparavant et selon l’ancienne méthode (par M. Tiiib.yut), opération qui eut un succès heureux. M. Mery voulait confirmer l’existence de véritable cataracte (à l’état de cuticule). Il ouvrit donc l’œil et n’y trouva que le cristallin abattu ... On est obligé d’accorder que le glaucome du cristallin est une maladie beaucoup plus commune que la cataracte. Enfin il faut toujours se saisir des connaissances que l’on peut avoir et il y a tout lieu d’espérer que celles que l’on a acquises depuis peu sur cette matière, ne seront pas inutiles à l’avenir.

On peut brièvement résumer les deux mémoires de cette année:

,2. MeryI) reconnaît de bonne foi son erreur première; il en donne l’explication et termine en se demandant pourquoi le cristallin opaque a un autre aspect dans l’humeur aqueuse, soit en avant soit en arrière de l’iris, qu’à l’air libre.

3. M. DE LA Hire, le fils2), voudrait à côté du cristallin devenu opaque (glaucoma) laisser subsister la pellicule ou membrane qui se forme dans l’humeur aqueuse (cataracte). Il fait le premier essai, encore grossier, de calcul des constantes optiques de l’œil humain.

Si l’on suppose l’œil sphérique avec un diamètre de 1 pouce, de plus constitué par une paroi mince de verre et rempli d’eau, les rayons tombant sur lui à l’état parallèle se réuniraient à environ 6 lignes derrière lui. «Mais la cornée est d’une convexité plus petite que celle de l’œil» 3). Le point de réunion pourrait donc se trouver environ o lignes derrière l’œil. Le cristallin fait que^) «le faisceau des rayons se réunit 4 à o lignes plus

O Sur la cataracte et le glaucoma. Mémoires p. 241— 243.

2) Ibid. p. 243 — 250.

3) Ou il s’agit d’une faute d’impression, ou la Hire junior ne méritait guère encore les louanges que lui prodiguait Brisseau.

4) Le faisceau de rayons tombant parallèlement sur la cornée se réunit 30 mm derrière elle, c’est-à-dire 6 mm derrière la rétine. Force réfringente de la cornée 1/30 du cristallin, i/po en mesure millimétrique.

avant, par là son action n’est pas très considérable. Lorsqu’il n’est pas en place, on peut aisément le remplacer par une lentille de verre convexe.»

Ultérieurement Brisseau n’a plus publié que je sache un seul mot sur la cataracte. L’Académie avait parlé. Elle avait consenti. La cause était entendue.

MM. Mery et DE LA Mire avaient honorablement cédé le pas. Le plus jeune des deux fils de ce dernier avait même démontré dans une thèse défendue, le 20 décembre -1708, sous la présidence du Dr. le François, que la vision sans cristallin était possible. Quelques cataractés, jadis fort myopes, avaient été en état de voir mieux après l’abaissement de la cataracte qu’avant l’époque de sa formation.

WooLuousE, l’inexorable adversaire de la nouvelle doctrine, avait essayé de tabler sur le silence de Brisseau et d’ANioiNE.

Le premier avait fait remarquer, non sans esprit, à la fin de son livre, que M. Wooluouse s’était donné beaucoup de peine pour lire tous les auteurs dont il cite les passages relatifs à la cataracte; par déférence envers M. Antoine il cédait à ce dernier la préséance sur le terrain de la réfutation.

Antoine avait répondu à Wooluouse et envoyé le mémoire à M. Merv, membre de l’Académie. Toutefois celui-ci ne voulut pas qu’il fût imprimé en raison d’expressions dures pour M. Wooluouse.

Le Dr. Petit déclara que Wooluouse pouvait dire autant d’inexactitudes qu’il lui plairait. Il ne répondrait point et déplorait que le célèbre Heister se fût engagé dans une dispute avec des gens qui étaient tant au dessous de lui.

Les adversaires de la nouvelle théorie.

La nouvelle théorie avait monté de façon exceptionnelle les esprits des médecins et des chirurgiens, fait éclore de nombreux travaux, poussé à quelques découvertes nouvelles et engendré des publications à perte de vue.

Les académiciens, après avoir professé au début une autre opinion, se laissèrent petit à petit convaincre par les faits. L’habile oculiste Coarles Saint Yves, après avoir été Saül, devint l’apôtre Paul. Il n’en fut pas de même de Tiio.mas Woolhouse, célèbre oculiste anglais, résidant à cette époque à Paris.

Thomas Woolhouse.

Fils d’un oculiste, issu d’une famille où la pratique de l’ophtalmologie s’était transmise de père en fils à travers quatre générations, Wooluouse était né en Angleterre, en 1630. Il avait étudié à Cambridge et à Oxford et fait de longs voyages dans les pays d’Europe les plus divers. Oculiste de Jacques II, il sui-

vit à Paris son roi, banni du sol anglais, en 1688. Très répandu dans les cercles cléricaux, il fut promu au titre d’inspecteur de l’Hospice des Quinze- Vingts et déploya une grande activité dans une pratique pi’ivée des plus étendues, tout en donnant des cours d’ophtalmologie fort courus.

Plus tard, ce fut après 172 8, il retourna dans sa patrie, devint l’oculiste du roi Guili.aumk 111 et trépassa l’an 1730. En 1 728, il s’intitule lui même «ci-devant Gentilhomme Oculiste du Roi Jacques d’Angleterre, Membre national de la Société Royale de Londres, associé à celle de Berlin, Académicien de l’Académie Impériale des Curieux de la Nature d’Allemagne, et de l’Institut des Sciences de la République de Bologne en Italie».

Dans une consultation écrite à un noble brunswickois il s’intitule «interprète de sa Majesté le roi très-chrétien en ses bibliothèques ...»

Dans le lexique bibliographique des médecins (VI, p. 329, 1 888) auquel j’emprunte quelques unes de ces données, il y a lieu de redresser deux erreurs que l’on rencontre toutes deux dans Baas-Handerson «et dont la première s’est glissée dans Haeser; t. Woolhouse n’avait point encore publié ses Dissertations sçavantes sur la cataracte et le glaucome en 1 696, ce qui est impossible vu qu’elles sont dii'igées contre Brisseau (1705) et Maître Axtoixe (1707). Elles ne virent le jour qu’en 1717. 2. Woolhouse n’a pas traduit

en flamand le Traité des maladies des yeux de Maître Axtoixe. Comment l’eût-il fait? Cette traduction émane du chirurgien flamand Palfyx, de Gand, Woolhouse s’est contenté d’écrire une lettre critique au traducteur. Ceci résulte à toute évidence des susdites Dissertations sçavantes, voire du titre, de l’index et de la page 294. L’auteur de l’article du lexique biographique n’a pas eu en mains ce livre, édité par Christophe le Cerf, ni la traduction latine publiée par les soins de ce même éditeur en 1719. Sans cela, il n’aurait pas renseigné en outre une édition générale, faite en latin, des écrits de Woolhouse.

Chose remarquable, Woolhouse n’a rien publié en langue anglaise; ses nombreux écrits, se répétant en partie, de 1696 à 1728, sont en français. Il maniait cette langue avec aisance. Il existe toutefois de lui deux publications insignifiantes en latin. Ceci appert d’une liste louangeuse de le Cerf et de l’énumération complète de Haller dans la Biblioth. Chir. I, p. 52 8 — 530.

Il est presque difficile d’être équitable envers Thomas Woolhouse. Pareil à la chimère de la fable grecque, il se compose de parties hétérogènes; il a la tête du savant, la main du très habile opérateur et il est le plus indigne charlatan qui ait paru sous la coupole des deux.

Son savoir étendu s’affirme en forgeant des vers latins ^) ; son érudition éclate dans ses citations, qu’il s’agisse d’auteurs anciens ou des écrivains du 1 7® siècle ; elle se trahit dans son français châtié et émaillé de pointes. Deux de ses meilleurs élèves et des plus autorisés, Burchard David Mauchart et Jeax Z. Platner, exaltent ses éminentes capacités et son expérience de la pratique, bien qu’entraînés par leur conviction, ils soient devenus infidèles à leur maître en abandonnant sa théorie du siège de la cataracte.

Mauchart suivit avec Platner, vers 1720, un cours privé d’ophtalmologie

1) Clarissimo Hovio, ophthalmicorum coryphaeo ... banc elegiam gratulabundus composait Woolhousius ... in ea vero nova et perutilis continetur oculi historia. Woolhouse donnait ainsi sa quittance à Hovius pour son inamovibilité dans la vieille foi de la cataracte.

Le contenu du poème est puéril. (Jllepidum carmen, Haller, Biblioth. chir., I, p. 528. 1774.) ’ ’

donné par Woouiouse, cours d’une durée de neuf mois. Il emporia chez lui un volumineux cahier académique, soigneusement ordonnancé et dont il fit ressortir dans ses publications ultérieures le fréquent emploi. Il serait intéressant de consulter ce cahier. Toutes les recherches de notre collègue Schleich de Tubingue, pour le retrouver sont restées vaines. Woolhouse lui-même dit, en 17 17, qu’il dictait des cahiei’s à ses élèves; et il déclare en 1726 i), que depuis 20 ans, ses ouvrages se trouvent à l’état de manuscrits entre les mains de ses disciples. Pl.^txeh^] croit que Heister a repris quelques unes de ces dictées dans sa Chirurgie.

L’aflirmation fanfaronne d’un troisième élève, l’insignifiant le Cerf, de Francfort s. M., nous montre l’activité professorale de Woolhouse sous un autre jour: «Woolhouse est le seul en Europe qui achève, à chaque mois, en quatre leçons, un cours complet sur deux cents maladies de l’œil, avec démonstrations sur des sujets vivants et qui laisse pratiquer à ses élèves autant d’opérations qu’ils le peuvent souhaiter sur ces mêmes sujets.»

Le revers de la médaille est esquissé par Saint Yves 3) en ces mots: «à Paris on sacrifie imprudemment et impunément les yeux de pauvres gens aux premiers essais des apprentis de quelques mois.»

Que Woolhouse ait eu en partage l’adresse et l’expérience sur le terrain des cures médicales et opératoires des yeux malades, on n’en saurait douter. Le Dr. le Cerf le désigne ainsi sur la feuille en titre des Dissert, ophth. : « Ophthalmiater Parisiensis per totam Europam celebei’rimus». Dans le Journal de Trévoux-*), toujours grave et savant, on lit en Tannée 1717: «Woolhouse in tota Europa usque in Moscoviam inter primos saeculi nostri ocularios celebratur». Jo. Zach. Platner, le professeur de chirurgie de Leipzig, auteur aussi entendu que positif, appelle, en 1 72 4 son maître d’autrefois: «in ophthalmiatria omnium facile princeps». Néanmoins il émet dans sa Chirurgie (1745) le jugement suivant sur Woolhouse: «M. Woolhouse, à qui l’on ne peut refuser la gloire d’être un oculiste habile et instruit, ne compte pas beaucoup d’amis chez les médecins et chirurgiens, tant de Paris que d’ailleurs. Il le doit à son attitude en mainte circonstance, par exemple dans les controverses sur la cataracte où il n’avait pas la raison pour lui, cela va sans dire.»

Woolhouse lui-même, alors âgé de 63 ans, se vante d’avoir depuis l’àge de 12 à 13 ans abattu quelques milliers de cataractes de toute nature.

La cupidité et le charlatanisme de Woolhouse se sont montrés à propos de TOphthalmoxyse d’HippocRATE, qu il a inventée, de son propre aveu, en 1 696. Il vendait à ses élèves préférés, moyennant une forte somme et en exigeant le

1) Journal de Trévoux, 1726, p. 2184.

2) de fist. lacr., 1724, § XXL

3) Cursum quatuor ad summum lectionibus singulo mense absolvit (Introduction, p. 4). Ibid. p. 338 : « Le Sieur de W. annonce de plus, que tandis qu’il reste en France, il fait une fois par mois un cours pathologique de toutes les maladies des yeux sur des vivants.»

4) Ce journal jouant un rôle considérable dans la lutte pour la cataracte, je donne ci-après le titre complet: Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux arts. Recueillis par l’ordre de son Altesse Sérénissime Monseigneur Prince Souverain de Dombes. De l’imprimerie de S. A. S. à Trévoux. Se vendent à Paris. (Dombes, un ancien duché du Sud Est de la France, dans la province de Bourgogne, avec Trévoux comme chef-lieu, au Nord de Lyon).

serment du silence, un assemblage de barbes d’épi d’avoine en forme de balai pour essuyer la conjonctive! Jamais il ne dictait l’Ophthalrnoxyse dans ses leçons! Mauchaht, qui ne pouvait acquitter le prix, aurait enivré son professeur^), pour lui ravir ce secret. 11 fut assez avisé pour glorifier le plumeau, le moins cher et le meilleur des ustensiles, puisqu’on pouvait après chaque emploi le rejeter, les couteaux insuffisamment nettoyés transportant des matières infectieuses.

Ce qui me paraît pire que l’histoire du commerce de petits balais, c est la propi’e affirmation de Woolhouse: «En me réservant toujours le grand mystère de la différence infaillible (entre la cataracte curable et le glaucome incurable), mystère, qu’aucun autre oculiste ne connaissait, excepté ses propres élèves2).> Si les mœurs de l’époque excusaient peut-être la publicité donnée par Woolhouse au nom des malades guéris par lui et à celui des malades soi-disant maltraités par des confrères 3) dont il publiait les noms, on ne peut pardonner au gentilhomme anglais ce trafic sordide de .la vérité.

Woolhouse appartient à ceux que le poète nous montre «fanfarons, promettant des Iliades et des Odyssées.»

En Mars de l’année 1 696, Woolhouse annonce qu’il publiera toutes les observations sur l’œil, colligées dans sa famille; en 1 699, il va publier un livre sur 177 maladies oculaires; en 1711, il fait connaître que les manuscrits lui sont venus de l’Angleterre et qu’il va les compulser dans son Gazophylacium philophthalm. (ou Bibliotheca ophlhalmica).

En 1714, il y avait déjà 190 maladies oculaires, dont 33 cm'ables par autant d’opérations de son invention. En 1717, il ajoute qu’il a découvert 50 maladies nouvelles de l’œil: la teneur de ses découvertes demeure lettre close. 23 ans après sa première annonce, sa Bibliothèque n’avait point paru encore. Heister le lui a reproché. Vraiment, il est tout à fait regrettable que nous n’ayions pas la Bibliothèque ophtalmologique de Woolhouse. A"u la grande expérience de l’auteur, elle eût été certainement intéressante. Je possède par exemple le traité des maladies des yeux de Maître Antoine de l’année 1707. 11 porte des annotations manuscrites sur les marges, de la main même de Woolhouse, et parmi elles des observations vraiment importantes.

Le charlatanisme le plus éhonté s’étale dans le «Traité des 40 opérations oculaires qu’il pratique et enseigne», traité imprimé à plusieurs reprises, avec de faibles changements. Ces opérations il les nomme sans cesse et ne les décrit

1) Cette donnée que j’emprunte au prof. Schleich (p. 14 et 13), se trouve, d’après une communication amicale de ce dernier, dans Friedr. Boerner, Nachrichten von denvornehmstenLebensumstànden undSchriftenjetzt lebender berühmter Àrzte und Naturforscher in und um Deutschland, B. I, Wolfenbüttel près Meissner, 1749, p. 336. La biographie, pourrait émaner de la famille de Mauchart. Mais lorsque Mauciiart étudiait en 1720, à Paris, Woolhouse lui-même avait déjà quelque peu soulevé le voile de ce mystère (1719, Diss. ophthalm., p. 335). Apparemment le secret ne se vendait plus bien.

2) Heister (§ XXXV, 1717) avait déjà blâmé le passage. Woolhouse semble avoir eu des velléités d’éclaircir ce mystère-là dans les dernières années de sa vie. Les malades atteints de cataracte commençante voient à travers une carte percée d’un petit trou des filaments mobiles; ceux atteints de glaucome voient des cercles de feu immobiles. (J. de Trévoux, 1726, p. 2204).

3) Dans le Traité de ses quarante opérations oculaires (1711,trad. allemande, Jena 1713) il déclare que Saint Yves et Gendron n’ont infligé que des dommages à leurs patients, qu’ils n’entendaient rien aux opérations, travaillaient en aveugles, et autres aménités.

jamais il n’oublie pas d’ajouter son adresse et d’annoncer qu’il traitera gratis, pour l’amour de Dieu, les pauvres qui se pi’ésenteront aA’ec une attestation de leur curé.

C’est à ce traité qu’apparemment s’adresse la parole amère du chirurgien Petit. 11 dit dans l’ophtalmologie de Saint Yves qu’il en est qui se contentent de communiquer la liste de leurs opéi’ations, prétendant les avoir exécutées.

Jalousie de métier, absence complète de collégialité, voilà ce dont Wool- HOUSE fait montre dans sa critique de Gui. Coward (Londin. 1706). Coward, qui n’était pas apte à intervenir de sa propre main, avait dans son livre, traitant de la ponction de la cataracte, recommandé son compatriote le Sieur Gui. Read. Indigné de ce fait, Woolhoüse dénomme ce dernier «homme sorti de la lie de la population, savetier ne sachant ni lire ni écrire, mais faisant l’acrobate sur tous les marchés de l’Angleterre. La recommandation de cet auteur lui avait été si peu utile, que depuis l’apparition de son livre, quelques nobles anglais avaient dû venir en France pour y être opérés de la cataracte; d’autres avaient trouvé bon de faire venir de France le Sieur Girard i], et cela à des prix exorbitants, afin qu’il pratiquât sur eux l’opération de la cataracte inconnue dans les pays anglais (!), et si nécessaire pour le bien du peuple tout entier.»

L’oculiste si obligeamment traité par son compatriote et confrère était Sir William Read, auteur du Treatise of the eye containing ... 130 diseases, London 1706.

Elle est divertissante cette duplicité avec laquelle AYoolhouse encense la découverte d’un confrère éloigné et inoffensif, et cherche à ruiner sa renommée lorsque ce même confrère est devenu son voisin !

Dans une lettre, de l’an 1714^^^ jusqu’ici passée inaperçue et adressée à Axel, qui vivait à Turin (!), il loue et admire grandement la découverte de ce confrère, en raison de la facilité et de la sûreté apportées par lui à la guérison radicale de la fistule lacrymale. Trois ans plus tard, après que Axel se fut établi, en 1716, à Paris comme oculiste, Woolhoüse 3] déclare que Axel n’a pas le droit de s’attribuer la découverte et de ravir cet honneur â d’autres.

De ses confrères (les opérateurs, soi-disant maîtres oculistes), Woolhoüse n’a qu’une opinion peu avantageuse. Il leur reproche de prétexter sans cesse une cataracte noire, lorsqu’ils ont abattu un glaucome au lieu d’une pellicule de cataracte, que ce soit par ignorance et prévention, par surprise et inadvertance, par avarice ou par une malice artificieuse'*).

Il atteint au plus haut sommet de l’esprit anticollégial et de la réclame, dans sa relation (1728) 3) sur le R. P. Denys qui lui avait été amené avec une affection des sacs lacrymaux et un prolapsus des deux iris, «affections qui avaient été traitées par tous ceux qui se disent oculistes à Paris, successivement, pendant plusieurs mois et en dernier lieu par M. Petit le médecin», pour aboutir à une situation déplorable.

Woolhoüse blessé, — il avait déjà soigné plusieurs frères du même ordre

1) Le Sieur Girard, oculiste, obtint, en Juin 1681, un certificat pour les opérations qu’il avait exécutées sur quelques malades de l’Hôtel Dieu. (Albert Terson, Arch. d’opht., XIX, p. 348.) Les sources ordinaires manquent pour le Sieur G.

2) Lettre de Mr. Woolhoüse, à Mr. Axel, Paris le 28 Février 1714. Imprimé dans la Suite d’AxEL, 1714.

3) Diss. Sç. 1717, p. 327, Ed. lat. p. 269.

4) Journal de Trévoux 1726, p. 2191.

5) Ibid. 1728, p. 1962—1974.

pro cleo, — refuse tout d’abord d’intervenir; il y consent ensuite et guérit le frater auquel il conserve la vision, en dégageant les capillaires (probablement par le raclage), par l’arrachement des cils déviés, l’amélioration des fistules, l’application d’un bandage compressif, l’emploi d’un baume astringent et des moyens internes. Que l’on attribuât la guérison à un saint, rien d’étonnant en l’occurrence, puisque «depuis les Grecs, les Latins, les Arabes, personne, sauf M. de Woolhouse, n’est encore parvenu à guérir les prolapsus de l’uvée en conservant la vue au patient. Un malade qui l’avait consulté en cet équipage, et s’était laissé traiter ensuite par S.\iNï Yves, est retourné chez lui à l’état d’aveugle. >

Woolhouse ne se souciait guère d’être véridique au cours de ces escarmouches scient ific[ues, on va le voir:

1 . Il a fait faussement usage du nom de M.\üchart dans sa critique du travail de Saint Yves.

2. De son pi’opi’e chef il a ajouté des injures à l’adresse de Heister, en faisant insérer une lettre sur la cataracte membraneuse écrite par Geissler, chirurgien de Nui’emberg, tant dans le Journal des Sçavants que dans le Journal de Trévoux.

3. Il a fait imprimer à la fin de ses Dissertations une lettre malicieuse dirigée contre Heister et signée par Mr. G. G. Lui-même est l’auteur de cette missive.

J’ai cherché à esquisser le caractère de Thomas Woolhouse. Je tiens pourtant à déclarer que j’ai de sa science et de ses moyens une opinion plutôt large. En retraçant l’histoire de l’iridectomie et celle des progrès apportés à l’opération de la fistule lacrymale, à propos de l’hypopion, nous rencontrons son nom.

Il se montre opérateur de cataracte très documenté dans un travail qui commence par l’ingestion de mille-pieds (cloportes) pour la cure de la cataracte.' Le temps de la maturité de la cataracte ne se laisse pas déterminer d’une façon générale. Woolhouse a opéré avec succès des cataractes, 6 mois après leur début; d’autres ont exigé 7 ans pour en arriver là. Il a opéré à leur grande satisfaction des sujets de 1 3 et 16 ans, porteurs de cataractes congénitales, ainsi qu’un vieillard de 82 ans, aveugle durant 16 années. L’opérateur de cataracte doit bien voir, sans lunettes 2), ne pas trembler et être ambidextre. La maturité de la catai'acte se reconnaît au coup d’œil et d’après certaines règles, que les maîtres de l’art gardent secrets.

En un passage assez isolé 3) Woolhouse explique que le morcellement de la cataracte dont, seul parmi les anciens, Celse a parlé, ne doit pas seulement être fait lorsque l’opérateur, avant d’abaisser la cataracte, s’est trompé sur le degré de maturité, mais dans tous les cas, quand on le peut, spécialement aussi dans les cataractes adhérentes à l’iris.

Qu’il me soit permis en terminant de rappeler comme une particularité de ce temps, et non pour caractériser Woolhouse, une consultation donnée par lui à un gentilhomme du Brunswick, porteur d’une cataracte noire. Elle nous a été conservée pai- Heister (dans ses Remarques anat. et chir.). A côté d’autres

1) Journal de Trévoux 1706, Janv. Article X, p. l5o— 167; Févr. Art. XXV. p. 321—329.

2) Woolhouse avait alors 56 ans. 11 doit donc avoir été légèrement myope.

3) Journal de Trévoux 1726, p. 2273. Critique de l’Histoire de la chirurgie, de Freind.

et nombreuses prescriptions, il y est question d’abord de bouillon de vipères et en second lieu de la recette suivante, remarquable au point de vue de l’histoire de la civilisation:

Croc. mart. apei\ majal. ros. praepar.

Rhei elect. in alcoliol. subact. tîîi %

Myrrh. elect. et gummi ammoniac!

extractorum et pulveratorum aa. q\.

Flor. sal. Ammoniac, mart. 5 ?•

Borac. vulg. 3 F. ex istis pulvis tenuissimus.

Aethiop. minerai, sine igné parat.,

Milleped. praeparat. aa q\.

Cum S. q. Syr. de absinth. redigatur in consistentiam opiati, de quo ut dictum capiat 5 1 ad 5 VU.

Continuand. p. XV. dies.

Maintenant il nous faut décrire la lutte inexorable menée par WoolnoDSE contre Brisseau, Antoine et Heister, lutte remarquable à la fois par le côté psychologique et le côté scientifique. Elle n’a pas encore été exactement esquissée. Elle battait son plein dans le premier tiers du 18® siècle. Un jugement impartial était-il possible à ce moment? Dans le second tiers l’intérêt s’en perdit, la victoire étant devenue définitive. Aujourd’hui il nous est donné d’apprécier sans passion les combats livrés autour du siège de la cataracte, au même titre que ceux livrés jadis autour de la ville éternelle.

WooLHODSE s’escrima sans relâche contre la «Nouvelle théorie». S’il n’a pas, comme le fait malicieusement remarquer Brisseau, démontré grand’ chose en citant à l’appui de sa thèse un flot d’auteurs, il a tout au moins montré de l’érudition.

De ce qu’il suppose avec tant d’opiniâtreté des mobiles peu nobles à ses adversaires, il serait presque légitime d’en inférer que lui-même n’était pas sans se laisser guider par eux. Il appartenait à cette catégorie de gens «qui, incapables de rien produire, se font un mérite de trouver des fautes dans l’ouvrage d’autrui, aussi bien que de ceux qui, honteux d’avoir passé toute leur vie dans des idées fausses, ne peuvent se résoudre à convenir qu’ils se sont trompez et ne connaissent d’autres ressources que de tenter les moïens d’obscurcir ces vérités qu’ils n’ont pû découvrir.»

Si ce jugement, porté contre Woolhouse par St. Yves, l’un de ses compétiteurs, paraît quelque peu exagéré, il n’en contient pas moins un noyau de vérité.

L’édition la plus complète des libelles polémiques de Woolhouse a pour titre: D issertations sçavantes et critiques de Monsieur deWooliiousE, Gentilhomme Anglois et Médecin Oculiste du feu Roy d’Angleterre, sur la cataracte et le glaucome de quelques modernes et principalement de Messieurs Brisseau, Antoine et Heister. Tirées des manuscrits de l’auteur

et mises au jour par M. Ciiristoffle le Cerf, Docteur en Médecine à Francfort sur le Mein. Offenbach sur le Mein. Aux dépens de l’éditeur, (pp. 365, 8°). — Livre sans date, mais imprimé en 1717. Mention expresse de ce fait se trouve dans la rédaction latine de l’ouvrage que le Cerf a éditée, également «à ses frais» sous le titre: Clarissimi Woolhousii nobilis Angli Ophthalmiatri Parisiensis per Europam celeberrimi dissertationes ophtbalmicae de Cataracta et glaucomate contra systema sic dictum novum Dnn. Brissaei, Antonii, IIeisteri et aliorum . . .

L’introduction nous fait connaître qu’une partie, la majeure, du livre a été imprimée antérieurement en des publications périodiques mensuelles, qu’une autre est parvenue à l’éditeur sous forme de manuscrit émanant de WooLnousE lui-méme. Brisseau et Antoine n’auraient démontré le nouveau système que sur l’un ou l’autre cadavre. Lui, Wooluouse, avait abattu tant de milliers de cataractes et de glaucomes! Il est le premier (princeps) des oculistes de l’Europe. On peut dire de lui:

Ingenium Gallis est acre, sed acrior ipsis || Visio, nam deit His Anglia Woolbusium. La fin de cet épigramme contre Brisseau et Antoine, soi disant composée par l’éditeur le Cerf, montre encore un peu plus de modestie: Caecutire tamen libet His, ast, orbis ocellus, [| Scit caecis visum reddere Woolhusius.

L’ouvrage contient en premier lieu les deux lettres que Woolhocse écrivit au B. P. le Brun, Prêtre de l’Oratoire. La première, du 3 avril 1707, est dirigée contre la première publication de Brisseau. Elle fut lue par LA Hire le jeune, en séance du 7 avril de l’Académie des Sciences. Elle ne fut pas publiée dans les Mémoires de la compagnie, ce dont Wool- HousE se plaint amèrement dans une lettre adressée à Heister. Il est bon d’ajouter que la première communication de Brisseau ne fut pas davantage reprise dans les susdits Mémoires.

C’est à bon droit que Woolhouse fait ressortir dans sa première missive que Brisseau paraît novice dans les opérations de cataracte: il plonge l’aiguille à 3 lignes en dehors du bord cornéen. Nul oculiste n’avait avant lui pénétré dans le bulbe à une distance plus grande que 2 lignes.

Brisseau taxait trop bas la profondeur de la chambre antérieure, bien suffisante pour les mouvements à imprimer à l’aiguille.

Ce que Gassendi et Rouault, et plus récemment Brisseau, avaient pris pour la cataracte, répond au glaucome. Ce dernier est habituellement incurable, mais il ne l’est pas toujours.

Wooluouse donne une assez bonne description du glaucome. Il démontre la dilatation des vaisseaux sanguins dans la conjonctive bulbaire et la similitude de l’œil malade avec un œil artificiel ou un œil mort. Leglaucome

1) Celse ne revendiquait naturellement pas ce titre.

vert du corps vitré, transparaissant au travers du cristallin, n’a jamais existé que dans l’imagination de Buisseau. (On n’affirmera point que ces remarques de Wooliiouse soient peu sensées ou fausse s.)

La deuxième lettre (de mai 1707) objecte à Brisseau qu’il est des cataractes tissées dans l’ouverture de la prunelle à la façon d’une toile d’araignée dans un trou de muraille. Elle répond à toutes les questions de Brisseau avec des arguments ou réels ou spécieux. Ici encore nous nous trouvons devant une donnée entièrement exacte. Les gens atteints de myopie congénitale, après l’opération de cataracte, n’ont pas besoin de verres à cataracte; ils réclament tout au plus des verres convexes pareils à ceux dont se servent pour lire les vieillards en bonne santé. Les yeux atteints de myopie congénitale lisent à un âge avancé sans verres convexes.

Les numéros 3-7 des Dissertations sçavantes contiennent les réflexions de Woolhouse sur le soi-disant nouveau système d’AivToiNE Maître-Tan dans le Mercure Galant d’oct., nov., déc. 1708 et de fév., mars, avril 1709.

Woolhouse estime que l’opinion d’ANxoïNE n’est pas seulement hétérodoxe: elle est dangereuse. Il s’efforce de la réfuter et de lui arracher cette peau de lion, peau d’emprunt! (Je ne répéterai pas les erreurs historiques que le savant Woolhouse reproche non sans raison à Maître Antoine.)

Les observations de MM. Antoine et Brisseau se laissaient ramener au vieux système de la cataracte et du glaucome, mais s’accordaient moins entre elles. Les «accompagnements» du Sieur Antoine sont des restes de cataracte.

Viennent ensuite les nouvelles remarques de Woolhouse, imprimées en cet endroit pour la première fois. Elles renversent les observations cliniques de M. Antoine. M. Brisseau et M.. Antoine n’avaient pas le droit de changer (?) le nom et le siège de maladies reconnues par tous. L’Europe tout entière allait protester contre une dangereuse innovation. Tant d’oculistes habiles avaient restauré la vision en abaissant la cataracte et évité de leur mieux de toucher au cristallin.

C’est contre une publication du Prof. L. Heister, d’Altdorf, parue vers 1713, que Woolhouse part surtout en guerre: Heister, le seul qui depuis 7 ans se fût avisé de lui répondre! Woolhouse assure que l’étroitesse de la chambre postérieure est un phénomène cadavérique: après la mort s’opère une dispersion des combinaisons passagères et des esprits qui maintiennent les membranes tendues au cours de la vie. Heister ne doit pas traiter les oculistes qui l’ont précédé comme des ignares, des menteurs et des aveugles. Brisseau a produit une tête de cadavre dont les yeux portaient des cataractes : l’opérateur le plus habile ne peut juger de la nature d’une cataracte en cette occurrence.

Ce qu’il y a de plus objectif dans la collection de faits ici publiée par Woolhouse, c’est sa lettre à Palfyn, de Gand (1714), à propos de sa tra-

IIiKSCHBERO, La Renaissance de l'Ophtalmologie. 3

duction flamande de l’Ophtalmologie de Maître Antoine. Wooluousb parle d’un malade qui avait trois cataractes dans le même œil: au grand jour cet œil ne percevait rien; à un faible éclairage les grands objets lui étaient distincts. (Il s’agissait sans doute d’une cataracte zonulaire avec trois cava- ;

liers disposés en Y renversé. D’après Woolhouse ces cataractes flottaient [

dans l’humeur aqueuse!) L’Académie s’était montrée fort étonnée lors de sa ‘

communication, relative à l’abaissement du cristallin dans le glaucome, i

comme cure palliative. Le glaucome est la maladie la plus fréquente. Pour ;

une vraie cataracte on se heurte à 15 ou 20 glaucomes. On a dit qu’il n’y avait pas de cataracte en forme de membrane. Il est téméraire de prétendre démontrer une assertion négative. M. Mery s’est trompé. Les yeux |

ouverts par lui contenaient du glaucome. Les malades auraient vu après •

l’opération. La chose est apocryphe. Les malades étaient morts et ne par- 1

laient plus. .

«Il existe des cataractes membraneuses. Les glaucomes sont épais et i

sphériques. Je réserve pour moi le grand secret du diagnostic différentiel ^

infaillible entre ces deux maladies». ^

(L’observateur impartial de nos jours doit secouer la tête en lisant î

ces passages, i. Prétendre que le glaucome est plus fréquent que la cata- ]

racte est chose contredite par les données de la littérature d’alors ; — (elle J

indique au contraire la proportion de i : 50), et par les constatations j

actuelles. 2. Les malades susvisés ont vu réellement. Qui peut en douter? J

3. Le secret célé par Woolhouse laisse une impression fâcheuse.) 4

Lorsque St. Yves adopta, en 1722, la nouvelle doctrine dans son j

Traité des maladies des yeux, Woolhouse ne manqua point d’en |

publier, dans le Mercure du 22 mai 1722, une critique peu confraternelle. i

Il le fit sous le nom de son élève Mauchart^)! ;

WooHLousE garda jalousement son indéfectible opinion. En 1726, il I

fait appel à toute son éloquence et revient à la charge, avec toutes les 4

pièces probantes dont il dispose, pour confondre ses adversaires, défenseurs îj

du nouveau système. ;;

«Avocats sophistes et de mauvaise foi, qui s’efforcent de faire valoir • une méchante cause expirante, désespérée et abandonnée des médecins», et «qu’on regarde avec un œil de pitié et de commisération 2). ,

Woolhouse avait 78 ans, en 1728. De Venise le Dr. Walthier lui avait fait savoir qu’il avait trouvé dans la pupille d’un œil de cadavre une mem- '

brane couvrant la moitié de cette dernière et fixée par deux fibres à la ■

1) Mauchart a déclaré qu’on avait abusé de son nom. De Ophthalmoxysi: Woolhousianae cribrationes sub meo nomine, me autem inscio et invito, prelo Mercurioque eruditorum Parisino commi.ssae. Comp. Haller, Bibl. chir II, p. 80.

2) Journal de Trévoux, Oct. 1726, CVI, p. 2179. V. p. 2214 et 2215.

surface interne de l’iris, tandis que le cristallin était demeuré transparent. WooLHOusE 's’empara de nouveau de ce fait pour faire triompher la vieille doctrine de la cataracte.

Mais en attendant, le Journal de Trévoux, son organe ordinaire, lui était devenu infidèle. Il émettait le jugement suivant en 17221); «Brisseau a levé l’étendart de la révolte contre les anciens, Maître-Tan et Heister l’ont suivi. Woolhouse a surgi pour les défendre. Mais les efforts redoublés du redoutable adversaire des modernes n’en autorisent pas moins à croire que les révoltés ont triomphé. De Woolhouse on peut dire: Si Pergama dextrà || Defendi possint, etiam hâc defensa fuissent.»

Les antres adversaires.

I. Jacques Hovius^) fut promu docteur, à Utrecht, le 13 juin 1702. Sa dissertation de circulari humorum ocularium motu contient quelques trouvailles, voire quelques découvertes; telle le cours du sang dans l’œil assuré par les veines vorticineuses, puis l’adduction et l’écoulement de l’humeur aqueuse au sujet desquels Hovics s’est livré à quelques mensurations, en tout cas encore grossières ; mais elle est aussi bourrée d’erreurs et d’exagérations sans nombre.

Le compliment louangeur, décoché par le Prof. Munnicks, promoteur de la thèse, à son auteur, le jugement favorable exprimé dans les Acta Eruditorum de Leipzig, les poèmes dithyrambiques de Woolhouse, Biman, Jacobi, ont si bien monté à la tête du jeune auteur, que dans la seconde édition de son ouvrage (1716), il réussit à grand peine, dans son auto-admiration, à trouver les mots aptes à faire valoir ses mérites.

Sur le chapitre de la cataracte il nous communique des phrases: «Lorsque à la suite d’un mouvement trop vif du sang ... ou bien par l’élargissement des vaisseaux aquifères afférents, des parties garnies d’aspérités ou visqueuses ont réussi à traverser les tuniques de l’œil, l’humeur de la chambre antérieure devient moins perméable aux rayons lumineux et le danger de la cataracte surgit . . . Lorsque ces parties déversées dans l’intérieur de l’œil sont poussées en même temps que les parties aqueuses vers les embouchures des vaisseaux abducteurs, par le fait d’une pression constante, la plupart cherchent à pénétrer, non avec leurs parties pointues, mais obliquement, ce qui fait qu’elles sont repoussées et se réunissent à d’autres parties pointues. Par l’addition incessante de parties nouvelles, elles s’accroissent au point qu’elles recouvrent la pupille, en tout ou en partie, pour former une cataracte complète ou partielle.»

2) Biogr. Lexicon III, p. 29<, 1886.

Moyennant quoi IIovius devint pour Woolboüse le coryphée des oculistes !

II. Un autre défenseur de la vieille théorie et compagnon d’armes de WooLiiousK fut Jean Henry Freytag de Zurich. 11 avait entrepris de décrire dans une dissertation de Cataracta (Strasbourg, 1721)1) je procédé suivi par son père 2), Conrad Freytag, chirurgien de Zürich.

Celui qui aura parcouru ce piètre ouvrage, donnera raison au Dr Petit : ses assertions téméraires ne méritent point de créance. Que Freytag y proclame la cataracte une membrane et l’opacification du cristallin un glaucome, l’examen approfondi de la question fait voir chez lui comme un essai d’obscurcir les faits. Le père Freytag peut bien avoir exécuté «quelques centaines d’opérations de cataracte;» mais l’extraction d’une membranule blanchâtre et résistante, exécutée à l’aide d’un crochet-aiguille, introduite par une petite section de la cornée, n’est décrite que dans trois cas. Chaque fois, nous le constatons, il s’agit d’une cataracte secondaire: 1. Chez un jeune peintre, 6 mois après l’abaissement; 2. chez un homme de 40 ans, 2 ans après cette opération; 3. chez un aveugle-né, opéré à l’âge de 19 ans et soumis «quelques années après» à une nouvelle intervention opéra- ' toire. La description que Freytag, le père, a donné de ces trois opérations, imprimée dans les mémoires de thérapeutique chirurgicale de J. de Muralt (1721), est absolument insuffisante 3).

L. Heister avait chargé, en 1723, son ancien élève, le Dr. Sproegel, d’aller personnellement aux renseignements à Zürich. Freytag le fils ne voulut ni prêter sa dissertation, ni exécuter l’opération, bien qu'il y eût été invité par les directeurs de l’hôpital. Ni Muralt junior, ni Schegchzer n’avaient vu une opération de ce genre. Sproegel n’y alla point par trente-six chemins: il déclara l’alTaire apocryphe^). Il allait trop loin, à notre sens du moins. Pourquoi Sproegel ne s’est-il pas procuré le livre sus-indiqué de Muralt le vieux? Nous avons pu y réussir à cette heure! Pourquoi n’a-t-il point fait de visite à Freytag le père? Il vivait encore.

III. L’arrière-garde de la troupe de Woolhouse est représentée par Philippe Hecquet, renommé par sa piété et la multiplicité de ses écrits.

Né à Abbeville, en 166 1, il étudia la théologie avant d’aborder la médecine. Il conquit ses grades académiques à Reims, en 168-1, et dut refaire son

1) Le Président de la dissertation, Jean Boecler, né à Strasbourg en 1681, prit ses degrés en 1705, y devint professeur de médecine et mourut en 1733. Il n’était donc pas chirurgien.

2) Mort en 1738.

3) CzERMAK (Operationslehre p. 828) parle de cataracte déplacée et remontée. Il fait erreur. Daviel avait soupçonné que les cas de Freytag se rapportaient à des cataractes membraneuses.

4) Heister, Med. chir. Beob. II, p. 30.

doctorat à Paris aux fins d’j pratiquer. Il fut promu doyen de la faculté en cette ville, en 1712. En 1727, il se cloîtra aux Carmes pour y vivre jusqu’à sa mort dans un ascétisme absolu (il Avril 1737)').

Hecquet se laissa illuminer par son ami Woolhouse, également pieux, et publia dans son mémoire «Sur l’abus des purgatifs et des amers» les deux affirmations suivantes : i . le cristallin est situé au milieu de l’œil ; 2. la cataracte est une membrane; — le tout au mépris des démonstrations à r.Académie et des dissertations du Dr. Petit.

Ce dernier s’offrit à lui montrer la vérité, mais fut écarté sans autre forme de procès; ce qui valut à son adversaire une réplique en trois lettres, dignes dêtre lues encore comme des spécimens de controverse scientifique et intéressantes par leur teneur, notamment par un excellent exposé des mensurations du globe oculaire et du nouveau procédé d’opération de la cataracte selon Petit 2).

IV. La dissertation de A. F. L. Col de Villars, parue en 1740 à Paris, sous la présidence de Le Hoc, mit en doute le siège de la cataracte dans le cristallin. A peine y fit-on attention. Aussi trouvons-nous étonnant que Haller l’ait jugée digne d’être reprise dans ses dissertations chirurgicales.

C’est un anachronisme pour nous que de voir, en 1740, reprendre dans la réédition du cours des opérations chirurgicales de Dionis l’ancienne définition de 1707: «La cataracte est une formation étrangère aux tissus de l’œil. Elle s’épaissit jusqu’à former une membranule située dans l’humeur aqueuse entre la cornée et le cristallin, vis-à-vis le trou de la prunelle.»

V. Le dernier défenseur de Woolhouse se retrouve en 1745: un de ses élèves fit imprimer anonymement à Londres le Treatise on Cataract and Glaucoma. Il y est dit: la vraie cataracte est membraneuse et naît dans l’humeur de la chambre postérieure. L’obscurcissement du cristallin est incurable. L’abaissement, la division et l’extraction de la cataracte par une section cornéenne sont décrits.

VI. Dayiel, avec lequel apparaît une ère nouvelle, déclarait en 1752: « La cataracte est une opacification du cristallin ; c’est une vérité que tous connaissent et dont personne ne doute».

Lorsqu’en 1756 3) Le Cat, de Rouen, chirurgien non dépourvu d’esprit mais quelque peu confus, se déclare pour l’existence des cataractes membraneuses, nous ne savons pas trop s’il faut prendre encore la chose au sérieux.

1) Biograph. Lexikon III, p. 103, 1886.

2) Ouvrir la capsule du cristallin en arrière et en bas, déprimer ensuite la cataracte d’en avant pour la pousser par cette ouverture dans le corps vitré.

3) Mercure de France, Avril 1 736.

Les défenseurs de la nouvelle doctrine.

A. En Allemagne.

1. Laurent Heister (1683-1758), professeur de chirurgie d’abord à Altdorf, puis à Helmstildt, est l’auteur des célèbres traités Compendium anatomicum (1717) et Chirurgie (1 71 8).

A. C’est le mémoire, isolément publié (1713) par Heister sur la Cataracte, le Glaucome et l’Amaurose, cpii intervint de façon incisive dans la lutte autour de la cataracte. Le célébré Dr. Petit de Paris le déclare à plusieurs reprises comme représentant le débat le plus fondamental sur la matière.

Cet écrit est on ne peut plus systématique : il débute par les noms et définitions. La cataracte a été considérée comme une membranule suspendue dans l’humeur aqueuse et comparée à la couche qui surnage sur le vin ou le vinaigre tournés i). Deux Français habiles viennent de constater que la cataracte est un obscurcissement du cristallin. Après la bataille d’Audenarde, Heister a vu au Lazaret de Bruxelles un soldat grièvement blessé, porteur d’une cataracte à l’un des yeux. Après la mort de cet homme il a vu dans cet œil une humeur aqueuse et un corps vitré sains, mais le cristallin tout entier était opaque, comme une perle.

Par la théorie nouvelle — ou renouvelée — tout s’explique mieux. On comprend mieux les causes de la cataracte par inflammation, par blessure, chez les vieillards, ainsi que par les convulsions, comme il lui a été donné de voir une double cataracte chez un enfant âgé de plusieurs mois. On saisit mieux aussi les symptômes de la cataracte avant et pendant l’opération.

L’œil, dont le cristalbn opaque a été abaissé sur le plancher du corps vitré, ne réunit plus sur la rétine les rayons parallèles partant d’un point de l’objet visé, mais en un point B, situé derrière. 11 ne voit qu’indistinctement, à moins qu’au dehors on ne place au devant de lui une lentille de verre qui le remplace. Si l’œil était assez allongé pour que sa rétine soit située en B, il voit nettement après l’abaissement, sans le secours d’un verre convexe. Ceux qui étaient myopes par l’allongement du bidbe, peuvent avoir une meilleure acuité visuelle (pour la vision au loin) qu’avant le trouble initial de leur cataracte. Si l’œil est plus court que d’ordinaire, il voit après l’opération sans verres moins bien que dans le cas normal.

Huygens a d’ailleurs rendu compréhensible par son œil artificiel, doté

-1) ‘Alï b. Is" avait déjà de ces comparaisons: <L’excrétion (de la cataracte) devient une moisissure et rappelle celle qui survient à la surface des aliments gras ou du jus de raisins non mûris> (Arab. Augenârzte, I, p. 215).

Hirschberg, La Renaissance

de l’Ophtalmologie.

Planche I

Voir page 38.

Prof. Publ.

Librairie Wilhelm Engelmann à Leipzig,

d’une seule surface sphérique réfringente et rempli d’eau, comment un œil peut voir sans lentille cristallinienne. Henry Muller, professeur de physique et collègue de Heister, a amélioré cet appareil de façon que l’écran interceptant la lumière puisse être changé de place. On n’a pu établir dans aucun cas, où la cataracte observée a été abaissée, avec restauration de la vision, la présence d’une membranule ou de toute autre production étrangère à côté d’un cristallin intact, à sa place habituelle. La cataracte est débutante ou parachevée; elle est simple ou compliquée (avec d’autres défauts oculaires). Elle est fréquemment compliquée d’amaurose.

Les cataractes, qui se présentent sous des dehors favorables, seront opérées . . . par un bon chirurgien. Les chirurgiens auront à se soucier davantage de cette merveilleuse opération si complètement (?) décrite, il y a 2000 ans, par Celse.

Passons la description de l’opération. Il est juste de rappeler que Heister, dans sa première édition, préconise la ponction au milieu, entre le bord cornéen et l’angle temporal, soit exactement comme le voulait Celse. Dans la 2® édition, — Woolhouse avait violemment blâmé le niveau de pénétration, — il indique 2 lignes en dehors du bord cornéen, sans faire allusion à son moniteur*).

Pour établir l’incommensurable distance existante entre les conceptions de nos jours et d’antan, rappelons la pratique qui consistait à frotter consciencieusement et nettoyer les aiguilles avec un petit linge en cuir et à les rendre plus glissantes en les mouillant avec de la salive avant de les enfoncer 2).

«La nouvelle doctrine a écarté la crainte chimérique d’une blessure du cristallin; les médecins peuvent en toute confiance s’exercer à l’opération. Pas n’est besoin d’appeler des opérateurs d’un royaume en un autre, d’autant que les opérateurs actuels de la cataracte sont gent nomade, rude, ignare, sans connaissance aucune de la structure de l’œil. (Circumforanei, rudes, idiotae, structurae oculi ignari.»)

B. Dans son Apologia de '1717 Heister ne consent pas à avoir l’air d’approuver par le silence les attaques injustifiées, malicieuses et grossières de WooLHOüSE, non plus que la fausse et injurieuse critique, réservée à son

■1) 1713 «medio loco inter nigrum oculi et angulum tempori propriorem». 1720 <id est duarum quasi linearum spatio a cornea.»

2) p. 298: acus saliva prius lubricata. De même dans (la Rationalis Chirurgia de Platxer, {1745, p. 896): «antequam demittitur, per labra, saliva madida, duci potest.» A. G. Richter (1790, Wundarzn. III, § 208, p. 212): avec huile ou salive. L’huile a été particulièrement vantée par Faust et Hunold (Leipzich 1802). — Chez un auteur français du 18® siècle j’ai trouvé mentionné le cérumen. Magnüs (G. d. gr. Stars, p. 2'* 4) nous apprend que Callisen et Himly se servait de cérumen et de sébum cutané. Dupuytren (début du 19e siècle) avait recours à la graisse d’une chandelle ordinaire.

ouvrage sur la cataracte dans le Journal des Sçavants^). La doctrine qu’il a défendue, il veut la développer et la renforcer davantage.

Il lui faut pour cela pas moins de 307 pages. Ce fut trop peut-être pour les contemporains d’alors, trop assurément pour la génération suivante 2). Nul des écrivains d’histoire ne semble parmi nous avoir lu ces écrits polémiques.

Ils sont remarquables au point de vue psychologique. Laurent Heis- TER, le professeur sans égal dans un village universitaire allemand, représenté dans son mémoire sur la cataracte avec une perruque de dimensions inusitées, écrit ’ — probe et infatigable — l’une lettre après l’autre pour convaincre WooLHOüSE. Il fait un peu sur nous l’effet des dames d’iMMERM.ANN, qui veulent accoutumer le coprophage au pâturage des feuilles de rose.

Le présomptueux parisien qu’est le chevalier de Woolhoüse répond par d’ironiques nasardes, par quoi le brave Heister se trouve aussi hors de lui que le taureau de combat espagnol à qui l’on plante des banderilles enflammées dans la chair.

Woolhoüse arrive à la hauteur, il dépasse même Heister, sinon par le fond, du moins par la forme, tant pour le style latin 3) de ses lettres que pour la forme française, le premier lui ayant paru ennuyeux à la longue.

Heister sut ramener le débat à la question en litige. H ne s’agit pas de savoir si la cataracte du cristallin est une découverte récente, si les anciens professaient telle ou telle opinion, ou si une membranule peut se former dans l’humeur aqueuse. H faut décider si la maladie désignée depuis des siècles par les meilleurs des médecins et des chirurgiens-^), comportera encore la même désignation ou celle de glaucome; élucider son siège et sa cause prochaine (dire si elle est habituellement dans la lentille et rarement dans l’humeur aqueuse), trancher enfin la question du siège et de l’origine du glaucome, (existe-t-il habituellement dans l’humeur vitrée?)

C’est alors qu^éclata la bombe; ces dissertations sçavantes et critiques de Mr. Woolhoüse, l’ouvrage édité par le Cerf, firent leur

1) Du 4 Mai 1716.

2) Haller (Bibl. chir. II, p. 5, 1775) émet l’appréciation suivante sur l’Apologia et les Vinditiae de Heister: «Dites quae circa ea tempora fervebant. fecerunt ut multo fusius hic doceantur, quibus nunc compositis litibus facile careremus.>

A ce genre de littérature appartienent a) Sinceri Fidelis, courte critique des mensonges de l’oculiste Woolhoüse et manuscrits pour la défense de H. Heister. Leipzig 1719, 80; b) Défense de l’honneur et des opinions de Heister, au sujet de la cataracte des yeux, contre Woolhoüse; Francfort et Leipzich 1719, so.

3) C’est en vain que Heister cherche à s’excuser: il a employé le mot «gliscere», s’enflammer, pour <glitschen>, glisser. Il ne lui reste d’autre ressource que d’ajouter entre parenthèses, dans la 2e édition, le mot cadere. Mais il le fait payer à son adversaire en ces termes «dum hactenus nullam epistolam ab eo scriptam viderim, ubi non aliquoties Priscianus graviter vapulet.>

4) ab his Wolhusium excipimus, ajoute Heister.

apparition (1717, pp. 365). Elles comprenaient les mémoires de Wooluouse, parus jusque là dans les périodiques mensuels de France. C’était ce que ^Heister avait réclamé avec instance dans sa 2® lettre à Woolhouse et dans son Apologie (p. 83 et 276). 11 avait perdu de vue cette demande i). Les mémoires s’étaient augmentés en route de «courtes remarques de Woolhouse sur l’ouvrage de Heister, daté de l’année 1713» et d’une remarque finale, extrêmement grossière et orgueilleuse, sur l’Apologie de Heister, imprimée pour la deuxième fois en allemand (et dans un méchant allemand par surcroît). On y trouve en outre la menace de porter à bref délai le livre français à la connaissance des compatriotes de Heister à l’aide d’une traduction latine.

Mortifié, le professeur ne peut se résoudre au silence. Il se met à l’œuvre et écrit les Vindiciae (1719, pp. 248), pour réduire à néant les objections qu’on lui a récemment faites, pour réfuter les arguties des adversaires ergotant sur des faits secondaires et placer sous les yeux de tous la vraie nature des maladies, objets de la controverse.

Il se sépare d’abord (p. 1-60) du Prof. Andry, le critique non autorisé de son Traité et de son Apologie, qui prétendait n’avoir rien trouvé de neuf dans le premier, — outre les plagiats, — et des accusations non fondées dans l’autre.

Il se tourne ensuite vers le «cerf ou serf» de Woolhouse (Cervus vel servus Wolhusii), le jeune le Cerf, éditeur des Dissertations sçavantes et critiques de Woolhouse, — non sans raison : ce jeune homme de 21 ans n’eût pas dû se mettre au service de Woolhouse pour un libelle aussi injurieux.

Sur le terrain des faits il convient de mentionner que Heister réfute complètement l’opinion de Woolhouse, d’après laquelle l’aiguille à cataracte poussée à 2 lignes du bord cornéen, pénètre aussitôt dans l’humeur aqueuse et non dans le corps vitré : une expérience sur l’œil humain congelé prouve que le corps vitré est directement perforé.

Il fait ressortir justement que la lutte autour de la cataracte dure depuis 1 4 ans. Woolhouse, qui se vante d’avoir opéré tant de milliers de cataractes, aurait eu bien des occasions de montrer des cataractes membraneuses. Le paisible Heister, qui comptait alors 36 printemps, ne put se retenir d’adjurer son adversaire Woolhouse de renoncer, dans la Bibliothèque ophtalmologique annoncée par lui, aux écrits débordant d’invectives et regorgeant de suspicions. D’autre part il se louait solennellement de ne vouloir maltraiter aucun de ceux qui ne le blesseraient point.

Au vers malicieux de Woolhouse:

« Heisterusque alios vertere semper amans»

il se croit obligé de répondre par une épigramme dont la finale est la suivante ;

Arcete hune Pindo, Musae; Glaucomate ne vos •

Opprimât aut nugis enecet ipse suis.

La critique impartiale du traité de Heisteh, donnée par le Journal de Trévoux, en juillet 1717, conclut à mettre une fin à ces escarmouches et à l’inutilité d’augmenter le nombre des livres traitant de la matière.

Néanmoins les trois ou quatre écrits polémiques, les dissertations sçavantes en leurs deux éditions, l’Apologie et les Vindiciae, contiennent dans le texte de leurs 1270 pages le témoignage de la lutte la plus violente et la plus acharnée qui se soit livrée sur le terrain de l’ophtalmologie scientifique, lutte dont la pareille ne fut jamais vue avant cette époque et heureusement ne le fut plus jamais après: les controverses sur la meilleure méthode d’opération et sur la meilleure forme de section en vue de l’extraction passent à l’arrière plan. Celui qui entreprend d’écrire l’histoire de notre art ne doit pas reculer devant la tâche de lire et de juger ces écrits. Il va sans dire qu’ils ne sont pas aussi intéressants que ceux de Lessing.

C. Heister représente dans le Compendium der Anatomie la section sagittale d’un œil humain congelé. La chambre antérieure est notablement plus profonde que la postérieure. Il fait observer qu’il a indiqué ce point dans son mémoire sur la cataracte, tandis que son adversaire Wool- HOüSE soutenait la notion contraire. Ce dernier faisait erreur, sur la foi de figures vues dans les livres. Elles montrent une chambre postérieure plus grande (Vesale, Platner et d’autres), ou deux chambres d’égale profondeur (ScHEiNER, Rohault et d’autres). Le rapport exact est indiqué seulement par Fahriciüs, Mariotte, Bidloo. Il ajoute: «Ne pouvant entrer en possession d’yeux humains congelés, je demandai à Morgagni d’en dessiner un et j’en obtins cette figure. Plus tard je pus confirmer la proportion à l’aide d’un cas personnel».

Et derechef Woolhouse furibond s’était élevé contre la constatation de Heister : pour lui répondre il se servit de mots et n’apporta aucun fait dans le débat.

Addition. Vers le milieu du 1 8® siècle personne en Allemagne n’a douté sérieusement que la cataracte ne fût une opacification du cristallin ou de ses enveloppes.

A côté de la Chirurgie de Heister, celle de Platner l’enseigne: «Gataracta dicitur si vel lens vel ejus velamenla . . . opacae factae se luci opponent. »

Heister exprime sa joie de voir Platner, un élève de Woolhouse, adopter la nouvelle théorie.

B. En Hollande.

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