‹ La renaissance des arts à la cour de FranceChapitre 18 sur 127 · LES PEINTRES DE PORTRAITS · texte numérisé non relu

LES PEINTRES DE PORTRAITS

Pendant tout le moyen âge, les rois, les princes, les riches seigneurs avaient un peintre attaché à leur cour, faisant partie des domestiques de la maison et placé dans leur hiérarchie , tout au bas de l'échelle, parmi les gens de métier j après les palefreniers et les galopins de cuisine. Un Jean Van Eyck,

unFouquet, étaient ainsi classés, et tout en conque-

rant par leur talent des faveurs et des égards qu'on n'accordait pas aux plus grands officiers , ils conservaient ce rang intime '. Cependant, avec la marche de la civilisation , on eut la bonne pensée de donner un caractère officiel et hiérarchique à l'intimité qui manquait rarement de s'établir entre le patron et l'artiste , on nomma varlet de chambre les peintres, les poètes et traducteurs, les musiciens, les brodeurs et même les fous, rang qui dépassait beaucoup celui qui leur avait été assigné jusqu'alors, quoiqu'il vint encore à la suite de toute la maison militaire, ecclésiastique, politique et financière. Telle fut la position officielle; voyons ce qu'étaient

i. André de La Vigne, lai-mème domestique de l'oatel roffol, accepte sans au(re scrupule cetie hiérarchie pea favorable; il classe les peinires entre les geôliers et les apothicaires :

Grossiers, geôliers , pninlrcs, appottquaircs.

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les attributions. Les énuraérer serait fort long. Disons simplement qu'ils étaient là pour tout faire. Je renvoie à mes études sur les arts au moyen âge ceux qui seraient curieux de suivre cette variété d'emplois depuis la chambre du seigneur où Ton décore ses chaises de retrait, depuis l'écurie où l'on peint les selles, jusqu'à la cuisine où il faut orner les pâtés. Le peintre de la cour se prétait et il suffisait à toutes les fantaisies du maître, absorbant presque toujours, dans ces occupations futiles , le talent que la nécessité eût stimulé et peut-être développé. Une ressource lui restait, s'il voulait se monter fidèle à son art. Cette ressource était le portrait, qui ne cessa jamais , à la cour surtout , d'ôtre un goût, un passe-temps, une passion. Ainsi, tandis que les peintres attachés à nos rois et à nos princes semblent avoir jeté peu d'éclat par leurs compositions, par leurs tableaux, on les entend vanter pour leurs portraits, et ce talent, ce côté particulier de l'art semble le seul qu'on recherche dans le choix de leurs successeurs. Ce rôle et cette position des artistes fut la môme à toutes les cours , ce fut celle de Jean Holbein à Londres. Ce grand artiste, en quittant Bâle , sa véritable patrie, avait laissé dans cette seconde ville natale des compositions qui annonçaient un grand peintre d'histoire, mission qu'il s'était donnée et qu'il aurait remplie si un duc de Florence ou un pape avaient encouragé ses tendances; mais en 1528, présenté par Th. Morus à

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Henri YIII , il devint le peintre de la cour, c'est-àdire le peintre de portraits à Thuile y au crayon y en miniatare, le peintre d'ornements , le peintre pour tout faire ; adieu les grandes compositions où Timagination^ comme un général d'armée, fait mouvoir la réalité. Il fallut s'en tenir au portrait, mission grande encore, mission commode où l'art avait sa part sans imposer de grands efforts. Holbein se laissa faire cette douce violence et se montra un grand peintre tout en étant peintre de la cour.

Quand la grande marée des peintres italiens vint à monter par-dessus la tété de nos artistes, elle entraîna avec elle à Fontainebleau tout ce qui avait du talent ; mais elle respecta, ou, pour mieux dire, elle attira vainement les peintres de portrait et surtout les peintres attachés à la cour. Ceux-ci s'étaient formé à la fois une manière de peindre et uu public d'admirateurs que la renaissance italienne battit vainement en brèche. On se disait tout haut que cette peinture du Louvre et de Paris, comparée à la peinture de Fontainebleau, était bien mesquine, bien timide; on s'excusait à ses propres yeux de conserver encore à cet art et en dépit de la mode une demi-protection. Intérieurement, on se reprochait comme une atteinte de mauvais goût, comme une infériorité de sentiment, de comprendre mieux cette peinture simple que la peinture compliquée ; mais, quoi qu'on en eût, on préférait au grand fracas ces portraits naïfs > dont l'expression vivante et la

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réalité toute française allaient au cœur. C'est aussi que nos peintres avaient mesuré et accepté tout entière la tâche du portraitiste.

Cette tâche est immense; elle consiste à saisir la physionomie dans son expression j et Texpression dans son individualité; à rendre le modelé et le relief par le jeu vaporeux des ombres, observé dans FefFet le plus lumineux et le moins artificiel iement combiné ; à rester toujours vrai et candide, à con- v^ quérir les qualités de ressemblance saisissante et d'énergique expression, uniquement par la finesse de l'observation et la force d'une exécution simple, ^ ferme et précise. Jean Clouet n'ignorait pas qu'une tête peut se présenter autrement que de face, qu'il y a des trois quarts et des profils, des airs de tète et des poses du corps; qu'un visage vu d'un peu bas ou pris d'un peu haut fait presque deux visages', il savait aussi qu'au moyen d'une lumière habilement ménagée , on créait les ombres portées qui creusent les yeux dans leur orbite, qui font saillir le nez, accentuent le modelé et détachent eu relief lumineux la tète sur un fond noir; il connaissait enfin tous ces moyens factices qu'en terme d'atelier on appelle des ficelles , parce qu'ils font mouvoir des poupées; mais il les dédaignait et prenait le jour tel que le bon Dieu le lui envoyait, rendant son modèle tel qu'il se plaçait naturellement sous les yeux, avec sa laideur ou sa beauté, sa bonhomie ou sa dureté , avec son costume, quelle

(jue fut roxagération de la mode, l'ampleur des collerettes, la richesse exubérante des broderies. De là, celte uniformité de poses, cette monotonie apparente de caractères, et enûn ces airs de parenté répandus sur toute une génération , transformée en une môme famille.

Nos peintres modernes, chez qui la naïveté n'est pas la qualité dominante, font depuis longtemps de violents efforts pour échapper aux difficultés de la réalité. L'Europe , on ne le sait que trop , est soumise à la mode d'habits étriqués, de chapeaux sans forme connue, de collets de chemise aux angles aigus et de coiffures écourtées à raies contre nature. Que font nos artistes? Ils vont chercher les . manteaux de Velasquez, les chapeaux à larges bords de Van Dyck; ils font parfois appel à la toge romaine, ou môme à la chiamyde grecque; et avec ces costumes pittoresques et des coiffures à l'avenant, ils nous exposent drapés noblement ou horriblement débraillés, deux excès que nous épargne le laisser-aller sans prétention de nos tristes habits. Ils n'ont pas compris que nos physionomies, nos tournures, dépendent essentiellement et sont un peu le résultat de ces modes qu'on est en droit de critiquer, mais non pas de supprimer.

Il faut, quoi qu'on en ait, reconnaître ce pouvoir de la mode, plus fort que la tendresse maternelle, plus puissant que l'autorité paternelle. Nos mères, habituées à se tenir droites comme des statues

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grecques, ont lutté vainement contre la mode qui courbait le dos de leurs filles; nos pères, oublieux des mécomptes que la négligence de leurs habits avait donnés à nos grands-pères, n'ont pu accepter ni comprendre nos costumes d'écurie et nos manières d'antichambre, et cependant la mode a suivi son cours, et je ne saurais trop insister sur ce point, les attitudes' et les physionomies elles-mêmes ont été, dans une certaine mesure, soumises et réglées par ses caprices.

Les peintres primitifs se donnaient moins de peine pour atteindre le véritable but ; ils copiaient simplement leur modèle. Et ne croyez pas leur pinceau monotone; dites-vous bien que chaque époque a sa nionotonie d'expression et de pose, aussi bien que de costume. Avez-vous été par hasard un après-midi sur le boulevard des Italiens pour rejoindre un jeune ami, chercher un neveu, ou votre propre fils ; n'avez-vous pas éprouvé un premier moment d'embarras au milieu de ces tournures tellement semblables, de ces coiffures pareilles, de ces vêtements identiques ; les physionomies ellesmêmes, animées par un courant général d'opinions et de passions semblables, contractées sous la pression du lorgnon ou grimaçantes au bout d'un cigare, ne vous ont-elles pas paru singulièrement uniformes, au point de trouver difficilement de prime abord , et de no reconnaître qu'à la longue , celui que vous cherchiez? Ayc^z bien en mémoire cette

impression quand vous irez voir à Windsor les dessins d'Holbein , ou quand vous étudierez nos portraitistes français. Ce souvenir évitera à ces grands artistes le reproche de monotonie, dont la banalité ne diminue pas Tinjustice. Oui, ils sont monotones ces peintres naïfs; mais ils ont été vrais en acceptant la monotonie qu'ils avaient sous les yeux , se contentant de démêler en elle le caractère de physionomie particulier à chaque individu que la nature comme Tart sait disputer à la mode.

A première vue , tels sont les défauts ; en y regardant de plus près, on est étonné de la familiarité qui s'établit avec ces figures en apparence insignifiantes. Si un portrait à grand effet a tout dit du premier mot, il semble qu'un portrait de Jean Glouet réserve à l'observateur persévérant de longues confidences. On se détache difficilement de ce regard limpide, de ces expressions simples; on sent la vie dans cette limpidité, on découvre dans cette simplicité du caractère, ou ce qui vaut mieux, le caractère propre à l'individu. C'est plus qu'une œuvre d'art, c'est une image reflétée sur le papier par l'observation consciencieuse , avec autant de fidélité que la lumière fixe sur le nitrate d'argent l'image qu'elle éclaire.

Il y avait, au reste , dans cette n^ission du portraitiste un trait du caractère national. Les conditions . du portrait ont quelque chose d'arrêté , de positif} qui s'associe bien aux qualités de notre

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esprit et qui se retrouve au fond de nos goûts. Aussi avoDs-DOus devancé toutes les autres nations dans le portrait, cette base sérieuse de Tart.

Le portrait est d'invention fort ancienne , si Ton vent le retrouver dans le désir naturel jk Thomme de remplacer par une image fidèle Tabsence de la personne aimée , surtout Tabsence la plus cruelle , Tabsenco irréparable, la mort. Les traditions ne nous disent-elles pas que le cœur a conduit la main du premier artiste^ et, en lui apprenant à dessiner une ombre chère, lui a enseigné Fart de créer une douce réalité? Mais le portrait, monnaie courante, le portrait étude rigoureuse , art spécial et pour ainsi dire sui generis, qui a ses règles et ses artistes exclusifs; ce portrait est beaucoup plus récent qu'on ne le croit. Il ne vint que très-tard réclamer sa place dans Tart antique, et il attendit fort longtemps que Tart moderne eût pris son développement avant de revendiquer ses droits.,

La grande renaissance des arts au xiu* siècle, la véritable renaissance française ^ originale dans sa ^ conception , nationale dans son origine, et immensément féconde comme toute création puissante ; la renaissance du xiii*' siècle ne créa donc pas la passion du portrait, qui est dans la nature de l'homme, mais elle créa le talent nécessaire pour le produire ^ dans les conditions sérieuses de l'art. Si je n'évitais, autant que je puis, toute opinion tranchée (l'expérience de chaque jour est là pour me préserver de

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ce daiii^or); je dirais: Au xii'' siècle, il n'y a pas un portrait; au xiu* siècle, il n'y a que des portraits. L'une et l'autre de ces assertions ^ recevraient des démentis; mais cependant on comprend que je marque par là l'obligation imposée dès lors aux artistes et acceptée par eux, de rechercher la ressemblance et de rompre avec la fantaisie ou pour mieux dire avec l'insipide monotonie. Le Dante, témoin de ce grand progrès, vit dans ce soin pieux une pensée consolante, et il l'exprime ainsi dans son beau langage :

Corne, perché di lor mcmoria sia, Sovra si'|)olii le tombe tenagne rortan st';j;iiaio quel cbVyli t'ran piia Onde li niulte voile si riiiiagiie Per la puiiuira délia rimeiuhranza (!he solo a pii dà délie calcaj^ne.

Purg , Canlo xii.

Cette étude consciencieuse se développa particulièrement sous le rè2;ne de Louis IX. La fiG:ure du pieux roi fut une de celles qu'on reproduisit le plus fréquemment, et cependant il ne nous reste pas un seul portrait authentique de saint Louis. Exemple instructif pour mesurer l'étendue de nos innombrables pertes. Les vitraux, les émaux, la sculpture.

i. Il y a des annrt's. déjà, qu'an d.; nos rcs|icciablcs nirilires, l'abbc U'beuf, a dérangé le système des Bénédiciins et les rou(in«'s populaires, en cial)liss:nil que nos calbédralcs uiïraient, dans leurs innombrables ligures louronnëes, des roisde Tancien et du nouveau Tesiament et rien auire; {;iand fut le mécompte de Unis les faiseurs d'iconograpliie liisiorique, depuis Moniraucun qui dal se remuer dans sa loinl)c, entre ses in-folios, jusqu'à celle foule d'amateurs qui veulent absolument des séries complètes de médailles, de |:einliires ou de gravures de nos rois. Ce point si inlcrcssant de l'arl au niO}en Age n'a été qu'elUeurê par l'abbé Lebeuf ; nous l'avons traité avec Tappui de documents nouveaux et la ressource des monuments, dans l'Histoire des art."» sou> les ducs île Bourgomu'.

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nous oui seuls conservé des portraits du xiii° siècle, et il faut descendre jusqu'au roi Jean pour trouver une bonne et sérieuse pourtraiture. Le portrait de ce prince, suspendu aux: murs du cabinet dos estampes de la Bibliothèque nationale, devrait prendre place au Louvre dans le salon carré. Le peintre du roi, Girard d'Orléans, mestre Girarl dOrlienSj en est certainement Tauleur ^

Diverses causes partant d'un même mobile ont contribué à perfectionner en France le portrait, en exigeant de nos artistes qu'ils en fissent de bonne heure une élude sérieuse.

L'habitude consacrée par l'antiquité d'exposer le mort sur son lit funèbre et de l'offrir aux hommages des survivants , s'était conservée ou renouvelée en France. Les obsèques étaient assez simples dans l'origine pour que leur accomplissement fût rapide; mais quand le luxe exigea de longs préparatifs pour dresser la chapelle ardente, peindre les écussons, tendre l'église, habiller le nombreux cortège, alors il fallut aviser, caria nature, peu soucieuse de tant de cérémonies, travaillait activement à la destruction d'un corps que la vie ne défendait plus. D'abord on eut l'idée de faire poser un être vivant au lieu et place du mort, ne se souciant pas

I. J'ai n'oni elsor ce porirail et sur rariiste naquel on le doit des documenis curi.ux dans mes Klades sur It; moyen .^ge. Le portrait de Charlemagne qu'on montre à Itome est une figure de faniaisic , peinte arciialquemeut au xvie siècle. On a plaré la copie qui en a été faite sur porcelaine, dans le (labinet des Antiques de la Bililioilièque naiionale, toujours |)our l.i plus grande gloire des classiflcaiions loi; iques, si utiles aux éludes.

davantage de la ressemblance. On le costuma comme le défont, on lui blanchit un peu la figure, on lui recommanda Timmobilité, et^ la naïveté du temps aidant , les serviteurs fidèles pleurèrent sur ce cadavre bien portant'. Peu à peu on devint plus exigeant. Louis d'Orléans, quatre ans avant sa tragique mort, écrit dans son testament : « Je vueil et ordenne que je soye mis en habit des religieux celestins sur une cloye, à la pure terre, sans aucune chose mettre sur ladicte cloye, ayant mon visaige et mes mains descouvers. Toutevoies se mon corps ne se povoit garder sans trop puer si en soit fait une représentation. « A cette époque, le mot était déjà depuis longtetnps consacré, et l'opération, au moyen du moulage à la cire coloriée et au papier mâché, était assez perfectionnée pour qu'on pût offrir une reproduction très- exacte de la nature; image d'autant plus saisissante, qu'elle se présentait à la lueur des cierges, au bruit du chant funèbre, à des yeux remplis de larmes, à des cœurs oppressés par la douleur. Ce soin pieux , toujours confié à un imagier on à un peintre , quelquefois à ces deux artistes à la fois , fut pour beaucoup dans les qualités iconographiques qui font le caractère et le mérite de notre école '.

1. Je n'ai pas iri, ii ma campague, l'Hisioire da LdingaedoCf cette grande œnvre de dom Vaissette, mais j'en ai extrait dans le temps ce passage : • Cinq sols donnes en 4300 à Biaise pour avoir fait le mort aox fnnérailles d'an Jean de PoUgnac. • (Rxiraic des comptes de cette maison.)

S. On trouvera dans le chapitre intitolé: Obsèqoes et Fonérailles, d'autres détails snr cette opèraiion et snr les artistes qui s*y sont employés.

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Déjà depuis deux siècles (xiii et xiv*), i)os peintres et nos sculpteurs s'étaient ainsi habitués à ob-server la nature , à serrer de près le modèle, qu'on v se contentait dans les autres pays des portraits de convention les plus insipides. Les pratiques superstitieuses qui furent de mode aux xiii^ et xiv® siècles, ces envoûtements où Ton présentait, aux invocations diaboliques, la figure parlante de la personne qu'on voulait frapper, ne furent possibles qu'au moyen de ce talent d'imitation généralement répandu. On sait, » et il est inutile de rapporter ici, les procès mémorables intentés pour punir les crimes enfantés dans l'obscurité de ces pratiques mystérieuses'. Le caractère des dépositions, les réticences des témoins , Todeur de sorcellerie répandue dans ces procédures, ôtent à ces faits le caractère positif que réclament nos recherches. Seulement il ressort de l'ensemble qu'exécutées avec plus ou moins de talent, ces images de cire avaient par-dessus tout et presque uniquement le mérite d'une grande ressemblance ^.

i. Jem de MaroooTiUe parle dn gnnd procès d'Engnerrand de Ibrigny, en 4848, d9iis son Beeueil mémorakie 4'aueunt cas merpeUUHX adpeHug ienoi ma et d'ametmu ekoteê ettrunget et moBtlneutet aéveuhes es eUcles pasêée. Pirls, in-8o, 4564. Il admet : • L'effigie et laiage de cire ûucte par art magiqoe« représentant le roy Charles, laquelle esloit faide ayant gestes d'nn roy malade. > Et il ajonie : « De nostre temps Ton a pareillement attenté contre la majesté dn roy François, premier de ce noDi, par une effigie faicie à sa semblance. > Brantôme aussi accepte sans diseosslon « la puissance de ces sortilèges et les charmes des images et chandelles, • III, p. 319.

2. En dépooillant les mélanges dn Cabinet généalogique de la Bibiiothèqne nationale, j'ai trouvé un grand ronlean de parchemin coupé aujourd'hui en quatre feuillets et qui contient une déposition inédite dans un procès de ce genre. Je dis procès, mais c'est trop dire, je crois qu'il n'y'eut que celte première déposition , sorte de machination a laquelle on ne donna pas de suite. 11 s'agit d'un envoêUement sur le roi de

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Si ce talent d'imitation avait fait d'aussi grands progrès, il fallait qne Tbabitude de regarder les portraits et de les reconnaître fût bien répandue , bien populaire, pour qu'on songeât à faire, d'une image, une sorte d'accusateur public. Le document suivant, tiré des archives de là ville d'Évreux , mérite de prendre place ici :

c( Jehan Louvel, escuier, lieutenant général de noble homme monseigneur Jehan de Hangest, chevalier, sieur deGenli, conseiller chambellan du Roy, Nostre Sire et son bailli d'Évreux , ou à son lieutenant, salut.

f Pour ce que Gabriel Le Fèvre, paintre, demourant audit Evreux, en ensuivant le vouloir et plaisir du Roy, nostre dit seigneur, et par la déliberacion des gens et ofliciers d'icelui seigneur audit Evreux et autres notables personnes , a fait de son mestier la painlure de cinq tableaux de aez; iceulx tableaux fait faire par ouvriers et menuisiers, par lui mis et atachez et quiz les doux convenables pour iceulx pendre et asseoir, c'est assavoir trois d'iceulx aux trois portes principalles de la ville dudit Evreux, et les deux autres, l'un à Pacy et l'autre à Nonan-

Prance, praltqoé par le cardinal Gaétan , neveo du ptpe Bouiraee, ei engagé alors dans réleciion de Lyon. • En Tan de grâce mil trois ceux Tii, t mois d'avrill , Efrart de Bar sur Aabe, rlerc, déposa les ciioses qui ensuivent. » — Il décrit les préparatifs de l'envoûtement, puis il continue : • Nous avons fait une ymage et le monstranes au cardinal et il commencba à rire et nt trop grant ioie et leur dist : il a mont grant membre, parfeiies bien et tosi. • — Arrivé an baptême, on cherche le parrain et b marraine : • En la maison de l'orfèvre monseigneur, a bon lien et secret et M S se fie i plain k l'orfèvre et en sa famé. L'orfèvre a nom Bandon , et est un jane homme asseï avenant. •

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court, sièges assis et situez es enclaves de cedit bailliage : en chacun des quelx tableaux est paint 6t pourtrait la stature et épitafTe de messire Jehan de Chaalon, prince d'Orange, pendu la teste en bas et les pies en hault y en le reprouvant tel que le Roy, nostre dit seigneur, la declairé et que escript est en chacun desdiz tableaux faiz par ledit paintre en plus grant nombre , pour mectre et asseoir Foutre plus es autres sièges de ce bailliage , jouxte la lettre et cedule envoyée, esquelles mandé estoit par le Roy, nostre dit seigneur, à mon dit sieur le bailli ou soû lieutenant, et que pour la paine et sallaire dudit paintre d'avoir fait, livré et ataché lesdiz tableaux, es lieux dessus diz, ainsi pourtraiz et figurez que dicl est, luy a esté tauxé, ovdonné prendre et avoir par vos mains pour chacun tableau ainsi fait , paint et pourtraict, la somme de xvij solz six deniers tour* nois qui est en somme, pour iceulx cinq tableaux, quatre livres, sept sols, six deniers tournois.

« Donné à Evreipx, soubz le petit seel, aux causes dudict bailliage, le samedy xxi jour dejuing, Tan de grâce 1 477 ' . »

Comme on le voit , dès la première moitié du xv* siècle, le portrait avait son rôle officiel et multiple; ajoutons que dès le xiii", il intervenait d'une manière prudente et sage dans les négociations de mariage, facilitant les rapprochements, évitant sur-

1. M. Aig. Le Prévost a publié ce document, avant moi , dans la revue Intitulée Arekiwe* de Im NêrmMdft.

5t! LA BE.\A1SSA5CC DES ARTS.

tout d^eogager ou de compromettre les parties. Je citerai an exemple : Froissart raconte, avec le charme de son style , comment on s^occnpait , autour de Charles M, du soin de le marier à une princesse allemande, Talliance avec les pays d'Outre- Rhin étant considérée, en 1385, comme très-profitable à la France. On jeta les yeux sur la belle Isabeau, fille du duc de Bavière, mais son père ne la voulait laisser partir; il craignait qu'elle ne plût pas au roi, et il disait : (cSi serois trop courroucé si on avoit mené ma fille en France et puis que elle me fut ramenée , j'ai assez plus cher que je la marie à mon aige de lez moi ; » et Froissart ajoute : m Pour ce que cette dame étoit de lointain pays et tant que de Bavière elle amenée en J^rancc, on ne sçavoit si elle seroit à la plaisance du roi de France ; autrement c' étoit tout rompu. » Isabelle arrive cependant à Amiens sous prétexte de pèlerinage, et Tentrevue avec Charles VI prouverait , si Ton se fiait à Froissart, que le roi n'avait aucune idée de la beauté de sa fiancée : « Il la regarda de grand'manière, en ce regard plaisance et amour lui entrèrent au cuer, car il la vit belle et jeune '. »

Il manque à ce récit une circonstance essenlielle. Froissart, qui s'enquit de tant de choses, ne put savoir toutes choses, et il îi^norait que le duc de Bavière avant d'envoyer sa fille , et Charles VI ou

I. Qu'on relise ûmm Frolssan tout le rbapiire CCXXXVI : Comment k roi Charkê VI rouit avoir it femme madame YtabeUe , fille du dw Etketme de Borière,

ses oncles avant de Tattirer à la cour de France , s'étaient aidés d'un bon portrait pour s'éviter la plus grosse chance des mécomptes. Le religieux de Saint- Denis, grave chroniqueur, qui enregistre chaque soir les événements de chaque jour, était mieux instruit des détails, et il raconte ainsi : Les princes du sang voulaient marier le roi; Philippe le Hardi, duc de Bourgogne , vantait l'alliance importante et les charmes séduisants d'Isabelle de Bavière ; un autre conseillait la fille d'un duc d'Autriche ; un troisième opinait pour une princesse de Lorraine. A la fin ne pouvant s'entendre, ils s'en remettent à la décision du roi, se contentant d'envoyer le plus habile peintre dans les trois contrées pour faire le portrait des trois princesses. Le roi vit ces portraits , et il donna la préférence à madame Isabelle de Bavière, âgée de quatorze ans, jugeant qu'elle surpassait les deux autres en grâce et en beauté ^ Ces sages précautions devinrent habituelles, et c'est ainsi qu'on vit, en 1428, à Ja cour de Portugal , sans étonnement et sans en être choqué, arriver le grand peintre Jean Van Eyck ^ avec les ambassadeurs du duc

I. Cap. y. • De matrimonio Karoll régis Francie : Jam jamqoe Yidentes regni principes, quod rex, jQventatis robostam mataritalem nactus, actenus sioe conjoge foerat, ot ei fllius lieres legitUmos in regnnm succederet, tum ejus patrnis et cognatisconsiliom inierpnt, al ei de mairimonlo provideretar honesto. — Taudem tamen verbalis discepUcionis Anem complaeencie régie concordiler sobmiserani ad regiones memoratas pictorem periiissiiqam mittentes, qai triom insigDiam poeliaruiu graciosas focies tabolis elBgiaret. Qnas cam régi obiolissent, dominam Ysabelbm de Bavaria , quartam decimam aannm ageolem preelegit et longe ante alias specie ei palcbritadine îDsignem jadlcavit. »

S. Voir, pour celte ambassade et ce portrait de Jean van Eyck, le tome I des prraTei de V^ilpire des Pues de Botirffogne, p. xxx.

M !■* RENIISUNCE DES AHTS.

Pfailippe le Bon et se mettre à peindre le portrait dt> l'iorante peadaDt que les plénipotentiaires demandaient sa maiu. Dès lors l'ëtiqnette des portraits de mariage était Tondée, et elle s'est maintenue en dépit de tous les mécomptes '.

Il serait puéril de rechercher si le besoin de la ressemblance a précédé le talent qui pouvait la reproduire, ou si, an contraire, c'est un portrait bien réussi qui a rendu le public exigeant. Je crois ces deux actions simultanées et augmentant l'une par l'autre leur puissance. Au xv" siècle' ce n'était plus

I. LlilHolid et ]ti mtinalm da m* siècle loiil remplis il'iiMcdotes qu'on pon^ nit citer * propos de ces pottraiu, mili je ftifin remojer k tes l)Tre> qui «Ht I li ponte de rtrndlUoD.

GMrdde PleiDC Mrjt de Londro, le 30 juin isll. 1 Hir^Bcriled'Aalrfeln: ■ M adime, je h rom ij rleni louln escripre de Midame \t priacesse [ Hsrie d'An- (inerre qnl èpoiu* l'nnèe snlTinie le roi Lools XII.) jnxiDes 1 1* qae l'ire tchc pir plnslein foii. Je Tom eerUfle que c'eii l'une dea kelles lllea que l'on >cu(ol> Tolr. — Il me Eemble qç'elle >jine ïonBelgoenr (lilurles, prince de Casiille) iner- TdIleaiCBeit,elleiniigubleiaoilleslli«tiulcoiilreniL, il n'est Jour du Boode qi'alls n le «lile Tolr plas de dit fols. ■ Il dit plus loin : • U pelnlre ■ poorinll md*M Isrie iiset biei. • ( Leltm du rel Lools Xll. puMito pu Goderroj.l

HolbciN, tomne on sill, pissa plntienn foli le deuoltpmr peindre des bnuUs fflKitres dont le ml Henri VIII cODTolttit It miln ; j'en pirleni plu bu. ainsi qie de inris peintres mis eu reqDisIllon poir donner i Heurt III le majen d'urtier son

Va portralL loi rotlElne et Tait le nood de cetle Intrigue ineipUqaie qui i non Dm Ctrlôt, Je laisse parler Branlilnie : • Elisabeth de Fnnce lut promise en marlice t Don Carlos, nuls ie rai d'Espwir. «>■■ P^' Tenait I eslre lenF. stioI lel le portrait de madaine Eltiabcth et 11 trouiint Tort belle et fon i soi gr«, eu eoapa l'heriie sous le pied i son Ala et la prit poor loi, ammeotait cette tbirilt par sojr ■(ne. > [Daaut tlItUrtt, dise. 11.)

J'ai tn>BT« ï Rouen , dins la eollecthm Letier. n<> STU, ine lettre de LMise de BrM*|Be, dinKd'bonueird'EllsabeihdeFnice, reine d'EspaEne. idresste 1 Catlierlne de K Miels, et dam laquelle, anmillende (ongs diulls su b cour de Madrid, on Ut ce passage:

■ Qunt lostra coirr^er est arift, le roj K hiioll qw partir de 11 ekanln de la reint, et la priMesse y estait qii tn*n les deus palntires Ibri bellei. piinslpalle- ■ant 11 petite nadsMe. et iir l'es* arrlTi le prinie k qol H firent montrées et lil demandes qui lui tembkt la plna belle, 11 me Di réponse la cUqoeli (mlqailsel ) ou Je lui dliqn'll iioit rsison faut ra qu'elle estait nteus pour loi, de quoi il se priai à lire et rougit. — De Tollède, le il de IH»rter (tMHH). l.oLw de Brelaigie. •

LES TROIS CLOUBT. ^t^

une question^ la ressemblance était un droit pour ceux-ci y une obligation pour ceux-là. Dans les vitraux '^ sur les tableaux d'autel et sur les miniatures des manuscrits, sur les marbres et sur les pierres de liais sculptées, le donataire figure dans sa réalité, et on sent, à son air attentif, que Tartiste Ta surpris dans toute la contraction gênée d'un modèle qui pose consciencieusement. Nous devons à cet amour de la vérité et au talent qui en devint le complice, un musée iconographique complet. Complet? Il Tétait en 1793; ses lacunes peuvent être comblées aujourd'hui au moyen des copies et des gravures exécutées avant cette date fatale.

Ce besoin de la ressemblance, cette passion de l'exactitude ne s'arrêtèrent pas au portrait, ou plutôt ils s'étendirent au portrait fidèle de chaque chose *. Un aventureux navigateur allait-il à la découverte de

I. I A Nantes. » dit M. de Goilbenuy {Ànu. arekèol., II, p. 47), < ou assure qu'ooe collection partiealière possède les vfiraax historiqoes qui garnissaient, aa fond de la principale nef de l'église des Cordeliers , dont la fondation remontait an xui« siècle, nne immense fenêtre: ils représentaient, en costume de cérémonie, lé dae François l«r ei sa femme, Isabelle d'Ecosse , Marie de Bretagne et Jean, vicomte de Rofaan, son mari, François II, le dernier duc, et la docbesse Marguerite. » Je n'ai pas encore découvert celte collection particnlière, qai nous permettrait de reproduire mieux que ne le fait le P. Montfoucou ces figures historiques. Je donne cette Indication afin qu'elle serve aux recherches locales ; je n'ai pas l'intention de dter, de discuter surtout, les nombreux monuments qui sont parvenus Jusqu'à nous. Il faudrait visiter toutes nos églises, enregistrer tous les monuments, faire la revue de toutes nos verrières, parcourir tous nos manuscrits k miniature. Ce gnnd inventaire se fera par BOUS ou par d'autres, mais ce n'est pas Ici le lieu.

9. On trouve dans le dixième et dernier compte de Jehan Briçonnei, conseiller du roi, pour l'année 1473 :

• A Jehan Galant, marchand de Tours, 3,100 liv. 15 sols pour 318 marcs 3 onces d'argent blanc pour employer à bire 9 villes d'argent, l'une k la semblance de la ville de Dieppe pesant 100 marcs 4 ooees, et L'attire de lu ville d' Arques pesant 197

56 LA RENAISSANCE DfcS AATS.

ces mille mondes qai s'appellent aojoard'hui le Nonveaa-Monde, il emmenait avec loi un peintre de talent pour porter témoignage de ses assertions et donner à la plnme, tonjoors trop merveilleuse , la garantie incontestable des pinceaux ' . Un pèlerin, après dix siècles de croisades et de pèlerinages, n*osait plus raconter ce qu'il avait vu en ferre sainte , s'il ne rapportait , avec son journal , les dessins exacts des lieux qu'il avait visités. Ce que Christophe Colomb n'avait pas montré à Lisbonne et à Madrid, nos hardis marins l'avaient déroulé aux yeux étonnés des Dieppois qui cessaient d'être incrédules *. Ce qui manquait au récit de

■nrcsT OBces, lesqoeUes il (Unis XI) a onkmié èire dites ei présAlèes à sa dévoikmèN.D.deCléry. •

• A Jehan de Los, 836 liv. S s. 9 d. pow sa peine, salaire, H atoir mis en cMvre et bçon deiviites villes et pour aoeus coffires de bob poar netiie et poser lesdiies Tilles, de Bkris à Clèry et aToir Cul plasieors pièces de fer poar asseoir lesdiies villes en ladite éf lise. •

4. Pow la France noos avons nne prenve positive dans le récit do capitaine Gonneville d'HonIleor. qni déeonvrit en ISOMSM la NonveUe-Hollande. Voiri le passafe qoi noos intéresse dans cette cariense narration :

> Disent onstre, avoir entré dans ledit pays, bien deu jonniées avant et le long des cosles d'avantage , tant à dextre qne senesire et avoir remerebé ledit pays estre fertile ; ponrvnen de ISorces besies, oiseaux, poissons et antres choses singulières, ineonnnês en chrestienté et dont feo naistre Nicole Lefebnre d'Honflenr, qui estoit volontaire an viage, eurienx , et personnage de sçavoir, a voit poortnyé les fbçons; ce qni a été perdu, avec les journaux du veage, lors du piralement de la navire, laquelle perte est i cause qu'icy sont maintes choses et bonnes rechierches obmises. »

Le charpentier du navire était en outre toujours eiperl en yauftnme, et id il en donne la preuve en taillant et sculptant une grande croix qui fut dressée sur nne éminenee en vue de la mer > le jour de la grande Pasques 1504 pour laisser marches audit pays qu'il avoit là abordé des chrestiens. •

Je renvoie, pour de plus longs i^ments de cette narration, aux Mèmmra tôëekmtt PHakliMêement d'une miêtton ekréiiemte dm^ le tromime wionde^ mtremeni appelé la terre mstnle, mèriiioàëU, mUêretiqne et mamnme, par l'abbé Binot-Paulmier de Gonoeville, 4663.

5. La firise de la bçade du trésor dans l'église Saint-Jacques de Dieppe. Moiiament d'autant plos curieux qu'il est fort rare de voir i cette époque (I5S0-I530) et dans une église, la représentation exacte et assex hellre^i^> d'une sorte de procession

Marco-Polo, Breydenbach et ses imitateurs l'offraîeat désormais au public ^

On poussa même l'exactitude au point de dépasser le but. Louis XI commande-l-il à Hugo Van der Goes un Christ sur la croix pour le placer dans la chapelle qui était au bout de la grande salle du palais^; un des abbés de Saint-Germain des-Prés

de sauvages de l'Afriqae et de rAioériqae, avec leurs costaines, les arbres ei les aoi' maux parttcatters li ces lointaiues contrées. Ou ne s'explique la présence de cette scène dans une église qu'en forme d'ex-voto. Rien, en efTeu de plus naturel qu'un vœu lait par ces hardis Dieppois, sur les terres inconnues qu'ils découvraient, de contribuer k la décoration de leur église , s'il leur éuit donné de la revoir. Au retour, la fabrique décide qu'une nouvelle façade sera construite pour i^ervir d'entrée au trésor, que l'argent des marins y sera appliqué: quoi de plus naturel alors que de tolérer, en Koisa d'inscription commémorative, cette scène, souvenir cher aux marius, k leurs femmes et enfants , k toute la population de Dieppe , nombreuse famille asMKiée aux grandes entreprises de ses courageux membres.

Quant aux ressources que trouvaient les artistes imaginiers de la localité pour rendre ces types nouveaux et ces costumes étranges, ces arbres, ces oiseaux, ces reptiles, ces singes; les documents nous apprennent que les modèles apportés par les navires abondaient à Dieppe, lémoigiiages vivants de la véracité des grands explorateurs. En effet, le marin qui découvrit la Nouvelle-Hollande en 1503, Gonneville de Uonflenr, nous le dit dans son récit : Cett fiOiUume à ceux qui parviennent à nonweUf tetrei du Indes d'en amener en chreetientè nnatat indien* ; et pour s'y conformer il en ramène deux. (Voir la note précédente )

I. Je n'ai pas le courage de parler de ce voyageur et de Ebrard Rewich d'Utrecht, l'artiste de talent qui l'accompagna en Terre-Sainte dans l'année U83. J'en ai traité déj4 bien longuement dans mon commentaire géographique sur la Bible (page xliii) et dans la nouvelle édition du voyage de Breydenbach que j'ai préparée depuis longtemps.

S. Ce sont des conjectures, mais voici sur quoi elles s'appuient. Le tableau, un tableau digne du musée du Louvre , est encore an Palais-de-Jnsiice, chambre de la Cour d'appel, et iloffkv la plus grande analogie avec les tableaux authentiques de l'élève des Van Eyck, de Hugo van der Goes (voir les Ducs de Bourgogne, tome 1, p. clx) . On remarque sur le premier plan les flgnre^ de Cbarlcmagne et de saint Louis, qui assignent k ce tableau la même destination que les images sculptées, placées par ordre de Louis XI aux deux cdtés de la cbapeile, et en U79, date probable de ce ubieau : « A Robert Cailletel pour employer es ouvrages de maçonnerie, menuiserie, tabernacle, verrières, peintures ei antres choses ordonnées estre faits le plus honneste ment et richement que faire se peult en la chapelle estant an bout de la grant salle a Paris, où messieurs du I^rlement oyeni la messe, en laquelle le Roy a voulu estre mis et posez les yniagfs de Nostre-Dame , de Mons. saint Charlemagne et saint Loys. ■ — 113(1 liv. Il s. ( Sixième et dernier compte de Pierre Lailly pour l'année 1*79.)

charge-l-il un bon peintre français, un Bourdichon ou un Perréal , de peindre une déposition de croix pour son église; que font ces artistes? pour modèles de leurs figures, ils prennent des personnages connus, le roi et Tabbé, et pour la ville de Jérusalem , ne voulant plus copier ces villes fantastiques dont se contentait la bonhomie de leurs pères, ils peignent leur vue d'après nature, seulement c'est la vue du Louvre ' .

Dès lors, le luxe du tombeau, la richesse des émaux armoyés, Téclat de la dorure, la splendeur des marbres et de Talbàtre ne vinrent qu'en seconde ligne dans ces préoccupations dernières qui assiègent le vivant. Le véritable souci des fondateurs fut la ressemblance, l'attitude et jusqu'aux minuties du costume^.. Voyez ce même Louis XI; pendant plus de dix ans ^, il songe aux moyens de laisser sur sa

4. Ce beau tableau est au Louvre, il a éié iithognphie en couleur, d'uu ion faux qui ne rend pas le coloris de l'original , pour la monographie de Paris, publiée par ordre du Gouverueinenl, par M. Alb. Lenoir. Lichiemon, Foucquet, Bourdiclion ei Perreal étaient, à la cour, les quatre peintres de talent de cette époque.

9. L'Histoire des ducs de Bourgogne et les extraits que j'ai faits des comptes royaux sont remplis de preuves de ce genre. Dans l'interrogatoire de Jeanne d'Arc, à lioaen en 143t et dans les questions adressées aux témoins, on voit se révéler, fc propos de portraits, la malicieuse préoccupation des juges ; mais toutes les réponses établissent que la noble 1111e n'avait voulu poser devant aucun peintre, ce qui n'avait pas empêché de faire circuler des images et des médailles, ad auam similUudinem.

3. Durant cet espace de temps , il fait exécuter sa statue d'argent pour la placer devant la châsse de saint Martin , qu'il avait donnée à l'église de Tours. Nous avons tous les détails de la fabrication de cette châsse et de son magnifique treillis d'argenL On les trouvera dans le quatrième volume de mon Hutoire des Dues de Bourgogne, avec quelques particularités sur d'autres statues et portraits du même prince, excessif en tout. Je citerai le détail suivant :

• A André Maugot, orfèvre à Tours, 5 liv. 5 s. pour une pièce platte d'argent doré, pesant un once, six gros et en ieelle avoir fait escrire et graver en lettres esmaillces Hes Frmteonm Ludmcus Xi kœ fecU fteri opue^ anno m. cccc, /jrjtiv« qui a este

LES TROIS CLOUBT. 5U

tombe le souvenir vivant de sa dépouille mortelle. En 1474, il demande à Fouquet, le plus habile peintre , à Michel Colombe j le plus célèbre sculpteur ^, des modèles et projets de tombes à sa pour^ traicture et semblance. Peu satisfait de ce qu*on lui soumet, il s'adresse, vers 1482, à maistre Colin, d'Amiens, autre peintre renommé dans ce temps ^.

mise devant la chasse de Mons. saint Martin de Tours, du commandement dn Roy sar Qne sembiance da roy faite d'argeut. > (Dixième et dernier compte de N« Briçounet, do l«T octobre an dernier décembre U74.)

I. « A Hichaa Colombe, uiliror d'image, et Jeban Foaquet, peintre ^ Tours, ÎS II?. sçaToiraadii Colombe 13 iiv. 15 s. pour avoir taillé en pierre on petit patron en forme de tombe qu'il a fait dn commandement dn Roy et à sa pourtraitnre etsem* blance, pour sur ce avoir avis à la tombe qne le roy ordonnera esire faite pour sa sépulture et audit Fouqnet pour avoir tiré et peint sur parchemin un autre patron pour semliiabie cause. ■ (Huitième compte de sire Jeban Briconnet, conseiller du roi et receveur général de ses finances au pays de Langucd'oil pour l'année finie en septembre f 474.)

El cet antre article pour peindre le portrait bien ressemblant du petit dauphin qui n'avait que quelques mois, et qu'il plaçait sous la protection de la sainte Vierge :

■ A maistre Galols Gourdin, prestre, chappcllain du Roy nostre sire , la somme de xxiii Iiv. xii s. vi d. laquelle ledit seigneur lui a ordonnée et fait bailler comptant le xxi« jour dudit mois de janvier pour faire parachever ung tabernacle, lequel est ja eommenré à faire, |)our mectre k l'eniour et enfermer l'imaige de Nostre Dame estant en la cbappelle de dessuubs le cueur , près les fondemens de l'église Nostre- Dame de Chartres et pour faire paijidre audit tabernacle ung enfant à la pourtraicinre et sembiance de Monseigneur le danlphln, ainsi que ledit seigneur lui a ordonné et commandé faire. » — xxiii Iiv. xii s. vi d. (Compte cinquième de M. André Briçonnet, pour treize mois commençans le 1«' octobre 1470.)

9. Gaignières nous a conservé avec son zèle si précieux et sa négligence si coupable, le dessin qui était joint aux trois documents autographes :

« Hestre Colin d'Amiens, il faut que vous faciez la pouriraiture du Roy nostre sire : c'est assavoir qui soit à genoux sur ung earreanl comme icy dessoubs et son chien cosié loy, son cliappeaul entre ses mains jointes , son espée il son costé , son cornet pendant à ses espaulespar d'arrière, monstrant les denxboiz. Onltre plus fault des brodequins, non point des ouseanix, le plus honnesle que fere ce porra ; babillé comme ung chasseur, a tom le plus beau visaige que poorrés fere et jeune et plaln, le netz longuet et ung petit hauit, comme savez ei ne le fecies point chauve. (Ici ledessin.)

Le netz aquiilon.

Les cheveux plus longs derrière.

Le coUet pins bas noieoBement,

L'ordre pins longue et basse; saincl Michel bien fait.

Item le cornet mis en escherpe,

L'tspèe plus rwiei en faseon d'armes.

<)0 LA RENAISSANCE DES AllTS.

Ce prince, si soupçonneux dans son avarice, prodigue l'argent pour obtenir une reproduction fidèle de sa pose à genoux sur iing carreaul , telle que Tavait tracé , d'après nature et à sa satisfaction , ce nouveau peintre. Il lui fallait son chien costé luy ; il recommandait à l'orfévre-fondeur d'imiler son chnppeaul entre ses mains joinctes, son épée à son costé.

Item les poaisses loas droiz, le chapoz bien renteresé.

Cette recoiumandation, faite au peintre, est écrite de U maiu de J. Bonrrédes deux eôtés et au tns da dessin original , croqois iremblotté , assex pauvre. Nous tronvoos ensuite une lettre de Hervé de la Gouste , espèce d'entrepreneur, adressée : • A mon très lionnoré et redoublé seigneur, monseigneur Dnplexis, maistre Jehan Bourré, gouverneur de monseigneur le Daulpbin :

■ Mon très bonnoré seigneur, je me recommande humblement à voslre bonne grAce. U vous a pieu me mander, par cenlx de Cleri, que m'en allasse par devers vous et que menasse Guion avecques moy et Jehan Lorens, pour la sépulture du Roy. Jehan Lorens en a fait ung portrait, lequel vous porterons dedeos quinze jours : et ay fait venir ce porteur de cestes , lequel est le plus habille bomme , pour dorer, qui soit au Réanime de France, et pour y besoingner en fonte, ou il besoingner an marteau pour les lever eu quelle façon que en vouldra. Et se je Tentreprent à faire. Je (aire que aurez honneur, ou aulirement ne m'en vouldroie point mesler. Interroguez cest porteur se il est possible de dorer cuivre fondu d'ung posse d'espès, car il m'a dit qu'il le fera : et si le fait, ne vous sonssiez de la besoingne, car jamais chose ne fust faicte si riche ; car je y ay bien le cuenr. Pour ce, mon très bonnoré seigneur, je vous prie que me mandez voslre plaisir , car je scay que d'aultres ont esié devers vous, qu'il ne sarroient amander la fauUe et n'out pas de quoy; et n'e&t pas besoiiigne à bailler i gens qui n'ont pas de quoy amander la faultc, se le cas y aveuoil. Et pour ce, mon très bonnoré seigneur, mandez, si vous plaist, voslre plaisir : en iiriani ài Dieu qu'il vous doinl nnté et joie et boiine vie et longue et accomplissement de voz hault et nobles désirs. Escripi à Orléans, le xx< jour de may.

R Le tout vostre,

■ Hervé db La Cooste. >

Voici ce que maître Jehan Bourré écrit au sujet de cette soumission d'entrepreneur. C'en est le commentaire ; on verra plus loin que l'orfèvre de Paris, loin d'être favorisé, fut supplanié par Conrart de Cologne :

• Le porteur de cesies fut Robert le Noble, orfèvre, demourant à Paris, qui a oSéri foire la sépulture du Roy selon le patron que je lui monstre, qui est fait de Colîii d'Amiens: c'est assavoir, une foiz à genonlx et en levé et la tombe plaie et les personnages plaz, le tout fait au burin et dorez bien fin vermeiiz et renduz assis, et fournir de toutes choses , pour le pris de iij m. v c. escuz d'or; ou faire la tombe et tous les personnages en levez, de fonte ou de forge et aussi le personnage k genoulx , selon les patrons, bien fin vermeils dorez , renduz et assis en leur place et fournies de toutes choses, pour le pris et somme de v m. escuz pour tout, sans qu'il faille fournir d'aucune chose ne pour l'un ne pour l'antre , sinon v m. escuz pour les dictes.

son cornet pendant à ses espaules, habillé comme ung chasseury a tout le plus beau visaige que pourrés fere. Je passe bien d'autres recommandations, telles par exemple que de Taire les pouces tout droits y pose particulière au roi, elles tendaient toutes à obtenir un véritable portrait. Et comment nous étonnerions-nous de voir cette passion si vive

choses enlevées et iijm. t c. poar lesdictes choses du borin, réservé le personnage à genoDlx, qui en tons cas doit estre enlevé. >

Ce qui précède n'était qne propositions, ce qae nous dirions toymis»Umt eockeUeê; mais voici l'Adjudication définitive, le marché conclu :

■ Le xxiiije jour de Janvier, l'an mil iiij c. iiiJM. et ung (U83.) a esté faict marché et appoinciement par nohle homme maistre Jehan Boorré, seigneur Dnplessis Bourré , conseiller du Roy, nostre sire, et trésorier de France, avecqnes Conrat de Coolongne, orfèvre, et maistre Laurens Wrlne, cannonier du Roy, nostre sire, demonrans à Tonrs, tel qui s'ensuit : c'estassavoir que les dessnsdicts et chascun d'eulx seul et pour le tout, sans division, ont promis et promettent Taire une ponrtreture, a la samhlance et de la hauiteur du Roy nostre sire , qui soit à genoulz devant Tymage de Nostre Dame de Clery, au bout de la tombe de pierre que le dict seigneur a ordonnée estre faicte sur la représenuclon de sa sépulture. Et sera ladicte pourtretnre de cuyvre de fonte, de Pespesseur de deux doiz et enlevé du grant et do gros, apronchant de la personne du Roy le plus quMlz pourront et tout vermeil doré de fin or de dncaiz : et aura dessoubz les genoulz ung coessin esmaillé de fin azur et sepmé de fleurs de lis dorées: et aura son ordre an conl et son chapeau entre les mains joincies, et selon le devis et patron de painture qui leur a esté baillé par ledict 8ei> gneur Daplessis, lequel pairon ilz seront lenuz lui rendre. Iiem feront aux coostez et aux deux Iwutz de la tombe dé pierre, six escussons, aux armes du Roy, de cuyvre de fonte et bien dorez : r'est assavoir deux de cbascan cousié et ung a rbascun bout ; ei les y asserront et aussi rendront ledict personnage assis en sa place en ladicte église Nostre Dame de Clery et aussi lesdicis escussons, à leurs propres coustz et dcspens dedans ung an prouclialn venant, ou plus lonst, se possible leur est et n'enireprandront aucune chose .1 faire jusques ad ce que ce soit fail. Et pour faire et accomplir bien et denement ce que dit est dessus et le roiculx et le plus près du vif qui sera possible, audit de gens ouvriers en ce congnoissans, leur a esté promis la somme de mil escuz d'or, ou la valleur, que maistre Jehan Cornilleau, chanoine de ladicte église de (llcry, ad ce présent et stipulant pour maistre Guillaume Martiu. aussi chanoine d'icelle église et commis a faire les paiemens et à tenir le compte des ouvrages que ledict seigneur a ordonné e^tre faizen ladicte église, leur a promis raTer pour tomes choses; c'est assavoir deux cents cinquanle escuz dedans trois sepmaines et troys moys après ensiiivans autres deux ceus cinquante escuz et quant ladicte pourtretnre sera preste à dorer, le surplus, montant cinq cens escuz... ^

« Fait et passé en la court du Roy nostre sire , à Amboise , es présences de Marc Chahnreau, maçon ei Fouquet Havart, poriier du chastel d'Amtioise, par A tiuilion. >

62 h\ ltB5AI9§A^CB l»B JkMTS.

quand nous la troavoiis si répandue, qu'elle atteint même an delà des limites de la coltore des arts ! Mohammed U, le grand saltan , n*est-il pas atteint, loi aossi , de la même fantaisie " ? Cétait après le traité de paix da 26 janvier 1479, qai consacrait les nouvelles défaites de la chrétienté et la cession, par la république de Venise , de la \ille de Scutari et des autres places fortes qu'elle possédait en Asie. Le sultan envoya alors une ambassade à Venise. Son tschauch' traita fort cavalièrement le doge et les sénateurs , mais il se radoucit quelque peu en ex* primant le désir le plus vif de son maître. Mohammed, le chef des Ottomans et le représentant du prophète, voulait qu'on lui amenât le meilleur peintre de la république ^, afin d'avoir le portrait fidèle de sa personne , de sa famille et de sa cour. La république prit le désir très an sérieux, car elle choisit entre les deux fils de Jacob Bellini, non pas sans doute le plus grand artiste , mais le talent le plus consciencieux, le plus fidèle, le peintre enfin le plus capable de rendre au sultan le sultan luimême ^. On sait comment Gentile Bellini s'acquitta

I. Voir Vasari, vies des peintres Jacob, Gentile et ieao BeUini.

9. Le soUaB n*aTaii |ns jugé cooTenable d'envoyer un ofttcier plus éleré en grade.

3. Marino Sanato ssppose on envoyé spécial qni demande an peintre de la part do soltan : « 1479. A di prio» agosto. venne on orator Jodeo del signor Torco, con lettere. Vnol la SIgnoria li mandi on boon pittor, e invidd il Dose vadi a onorar le nozze di 800 flol. Li fo resposto riograziandolo e mandaiu Zeniil Beilin oïlimo pittor; qoal ando con le galie di Romania.e laS^naoria K pago le spese, et parti a di 3 settembre. • Malipiero dans ses Ànnali Veueti parle aossi d'an indio qni vient chercher à Venise MM bw iepentor.

4. Un beao portrait de Mohammed II, par G. Bellini, se (roovait , il y a vingl-einq ans, k V^niM dans le palais Zeno; il a passé en Amcietem.

de sa mission ; je ne prendrai dans sa biographie qu'une anecdote. Il peignait la décollation de saint Jean-Baptiste ' à Constantinople, en 1480 , sous les yeux du sultan (on croit rêver). Mohammed admirait, mais il remarque que le peintre a imprimé aux chairs du col le laisser-aller de la mort; il conteste l'exactitude de ce détail. Le peintre ne se rend pas à ses raisons, et maintient qu'il a bien observé et fidèlement rendu; le Farouche sultan s'impatiente; il se croit artiste aussi en ce genre ; il tire son grand sabre. Vous croyez que c'en est fait de Gentile Bellini , rassurez-vous ; on amène un esclave, Mohammed lui coupe proprement la tête et prouve au peintre de la république qu'il n'a pas remarqué cette vive et subite contraction qu'éprouvent les chairs au passage de l'instrument tranchant.

M. de Hammer^ a contesté plusieurs actes de cruauté attribués à ce grand homme de guerre, et

4. Ridolfl noas a conservé cette anec^lote dans ses Vite de' Pitlori Veneti, Le sultan louait Texcellence da ia])leau, mais il (it remarquer à Gentile BelUni : i Cbe il collo troppo sopravanzava dal capo; e parendogli che Gentile rimanesse sospeso, per fargli vedere il naioralc elTelto , faito a se venir» une schiavo gli Tece troncar la testa, dimoslraDdogli conie, divisa dal basto, 11 coilo aflatto si rilirava. » Ridolfl ajoute que depuis ce moment Bellini eol le mal du pays; on l'aorail en ii moins.

2. J'avais espéré tmuver dans les dix gros volumes de M. de Hammer quelques documents sar cet événement, unique i^ cett:" date, dans Tbistoire masulmanc, et à leur défaut, quelqaes réflexions sor ce fait étrange d'un peintre italien appelé à la cour du sultan, faisant mu portrait, et, si l'on eu croit les traditions, admis dans une sorte de familiarité. 11 n'en est pas dit un mot; seulement quand il s'agit de Laurent de Médicis, l'auieur parle de la considération dont jouissait ce prince libéral près du sultan, et il ajoute : « Le peintre florentin Bellino qu'il avait envoyé i Consianiinople pour dessiner les anciens monuments, avait entretenu ces dispositions favorables. > Tome II, p. 179. A part les erreurs, il est curieux de voir M. de Hammer accepter le rôle et l'influence de Bellin, à la cour du sultan , et contester '.a cruauté de ce despote. L'une était cependant fort insolite k Constantinople, Tautre assex habiiuelie chex Mohammed II.

il en avail le droit, car la collection en est horrible. Je ne sais donc si cette tradition a de bons répondants, mais elle est ancienne et suppose chez les contemporains cette idée que Texacte reproduction, la ressemblance scrupuleuse jusque dans ces moindres détails était la passion , je dirai presque la maladie du temps.

Cependant, avant d'être arrivé à ce degré de talent qui motive les exigences de Louis XI, à cette minutie de détail qui explique la critique du sultan Mohammed II, on s^était contenté d'à-peu-près qui satisfaisaient des goûts peu difficiles, et les demeures se remplissaient de portraits dont on forma des collections 'aussitôt que la passion du collecteur s'en mêla. Le château de Bicêtre, construit par Jean , évêque de Wincester , mais reconstruit ou terminé en 1409 par Jean, duc de Berry, avec cette magnificence et ce goût dont il eut dans son temps le privilège, sinon le monopole, offrait dans ses galeries une suite des portraits des rois de France \ Les inventaires de nos rois et princes prouvent que les portraits s'accumulèrent de bonne heure dans leurs demeures. Les peintres attachés à leur personne n'étaient pas leurs seuls fournisseurs ; on s'adressait réciproquement des portraits, on les demandait, on les faisait faire soit par des peintres qu'on en-

1 Je ne sais pas où M. Ameilhon {^olkes Het MautuerUsde la Bibliotkèque du Atfi , tome VI, p. 470.) a poisé ce renseignement; Saaval parle sentement de peii>tares : • Château reMii uiagniflqoement par le duc de Berry , jusqu'à l'enrichir de lieintores et de chAssis de verre. — En U1I, il fut brûlé et démoli de sorte, par cer-

LES mots CLUUBT. 65

voyait au loin avec celte mission ^ soit par des peintres étrangers résidant près, .du personnage et que Ton commissionnait à cet effet ■; Toutefois^ il est bon de remarquer que Tusage des portraits appendus au mur, comme décoration d'appartement, ne fi^un peu général que dans le xvi® siècle. Au xv® siècle, la vie , sous la pression des exactions, des guerres et des émeutes, avait un caractère nomade qui ne permettait pas , sans grande imprudence , d*immobiliser son avoir '• Dans la première moitié du xvr siècle , on figurait encore les personnages éminents sur les tapisseries^, soit en séries encadrées, soit, et plutôt, au milieu de scènes historiques. Quelque-

tains hoocbers séditieox appelés Gois, qoMI ne resta qoe lest marailtes. • {Hist. de Paris, t. II, p. 447.)

t. Je prends on peo au hasard, dans mes documents du xv« slèrle, le renseignement qai soit : i A Jebannet de Milan, peintre dn duc de Milan, pour on tableau où sont tirez, auprès do tif le fea duc de Milan et son fils k présent doc de Milan. — 41 liv. 5 s. •

I Ledit Jehan Briçonnet, 1114 liv. 5 s. 6 d., pour la despense de maistre Tristan, frère naturel do doc de Milan et de ceux de sa com)iaignie, venus en ambassade de par ledit Doc devers le Roy, touchant le mariage do duc avec Madame Bonne de Savoye, senr de la Royne. • (Deuxième compte de sire Jehan Briçonnet, recev. général des finances es pays de Langued'oil, pour l'année flaieen septembre 4468.) Je renvoie i mon Histoire des Dues de Bourgogne, qui est remplie de pareils renseignements.

9. A partir de la fin du xtii« siècle, c'estrè-dlre aussitôt qoe For et l'échiquier ne remplissent plus les fonds des miniatures, on peut suivre et reconnaître dans la marche progressive de l'ameublement, l'envahissement lent mais continu dn portrait, qni se substitue au tableau de sainteté , d*abord en s'y introduisant soos la figure du donateur, et pais plos tard en ne donnant p^ice qo'à la figure do seigneor de la maison , isolée, et telle qoe nous l'entendons pour répondre an mot portrait.

3. Lorsque Brantôme veut comparer les anciennes modes aox nouvelles, c*est dans de vieilles tapisseries plotôt que dans les anciens tableaox qo'U cherche ses renseignements : I On donne le los ii la Royne Tsabelle de Bavieres, femme do Roy Charles sixSesme, d'avoir apporté en France les pompes et les gorgiasetez poor bien habiller snperbenient et gorgiasement les dames; mais, à voir dans les vieilles tapisseries de ce temps, des maisons de nos rois, où sont pourtraltes les dames ainsi habillées qu'elles estolent pour lors; ce ne sont qoe toutes drôleries , biflTeries et grosseries, aux prix des belles et superbes façons , coeffures, gentilles inventions et ornemens de nostre reyne Marguerite. • {Dames-illust. , dise, v.)

fois aussi , on peignait leurs portraits sur ces avantcorps formés par les vastes cheminées du temps ' , tantôt en médaillons soutenus par des Victoires , tantôt entourés de leurs pages et de leurs serviteurs. Les véritables collections de portraits ne se trouvèrent que dans un palais où elles offraient la suite des rois, et dans une abbaye comme celle de Glairvaux, où la salle des abbés présentait, en 1 51 7, la série complète de ses directeurs, depuis et y compris le fondateur, le grand saint Bernard *.

I . On Ht ce qni soit dans ane satire qai fat répandue sons ce litre : > Coppie de la snpplication faicto par le sieor dn Brusqaet, premier fol do Roy, anx dcpatez estant assemblez, sur le fait de la paix, en la ville d'Aagsboarg, l'an 1535 : Toai le monde dira qoc voos êtes les plus sages, les pins honnestes et plas vertaeulx qoe jamais forent an monde et l'on tous paindra par toutlcs les cheminées et tapisseries de toai le monde, disant : Voicby ceaix qui ont mis tout le monde en payx. ■ ( Mss. de la Blblioibèqne de La Haye, tfi 1326, cité par M. Jubinal dans sa lettre k M. de Salvandy, l»ge 136.)

s. Nous possédons une ancienne descriptiim très-détaillée de la grande abbaye de Clairvanx , description écrite en 1517, et dernièrement publiée par M. Henri Micbelant [Annales arckéai., tome III, p. 223). En lisant cette peinture naïve, il semble qu'on parcourt les grands rouvcnts de l'Orient : dn Sinal, du Liban, du mont Atbos. Ces détails dn ménage de la faniille monacale sont et seront toi^ours identiques, rar ils découlent des nécessités de ce genre d'association. Voici le début du Mss. de Lorry lez Metz :

■ S'ensnict le voiaige que la Royne de Secile, moi^seigneur le conte de Guyse et madame la contesse sa femme ont faictz de Join ville à Clervaulx.

■ Ladite Dame et seigneur avec leur estât partirent de ioinville pour aller audit Clervaulx, le lundi xiiij« jour de juillet mil v c. xv|j.

« Le mardi en suy vant, xv« jour dudict mois, environ bnict heures dn malin, ladlct dame Royne, seigneur conte et dame contesse allèrent en ladicte esgUse pour oyr messe.

« Item ladicte grande messe achevée, fut menée ladicte Dame, par le prieur assisté de plusieurs religieulx, au revestiaire de ladicte esglise et la furent montrez plusieurs beaulx et dévots riches reliquiaires. • Les moines de Clairvaux ne prétendaient pas à la magniflcence; aussi notre cicérone remarqne~t-ii que dans l'église let verrière* 9ont de voir blanc seullement.

Un luxe plus digne de Tausiérité des religieux se montrait dans • la salle des abbez, belle, grande et hauUe, lambrossée an dessus, en manière d'église, à l'entonr de laquelle salle sont painctz les abbez qui parcy devant ont esté.

a Derrière le grand autel, * continue sou récit, < y a trois beaulx et riches aoltelz

LES TUOIS CLODET. 67

Dans Tusage générai, les portraits, bornés au cercle des ancêtres et de la famille ' , étaient de petite dimension ^, portatifs^ comme tout l'avoir, entourés de riches bordures ^ et munis d'étuis pour être rapidement et plus facilement emballés. Oc les plaçait au chevet du lit, dans les oratoires et

d*aihaUre dont cellaj da mUUea est raolel monseignear sainct Bernard, sur lequel est son ymaigCf fait sor le vif incontinent après son Irespas, et avoit le visaige, à yeoir ladiete imaige, magre et eoBtemplaiif. •

I. Cbaqne grand personnage avait hérité des portraits de ses ancêtres et te croyait obligé d'en continuer la collection en faisant peindre les vivants; aussi voit-o» dans les mémoires da temps citer le cabinet on la chambre des portraits des hôtels et des châteanx. ■ Comme J*ay va son pourtrait dans le cabinet de la Reyne de Navarre, • dit Brantdae en parlant de Louis XII. Or, ce portrait qui nous manqae, avait été bien fréquemment reproduit. En voici ane preuve entre mille; c'est ou mémoire adressé au duc d'Aumale :

« A monseignear le due d'Aumale, de Genevois, et de Nemours, pair de France, Nicolas de Langres :

• Estant le mois d'octobre dernier aux champs en ma maison de Laval (il trouve une histoire de Louis Xll et la lui envole) parce que, » dit-il, t ce bon et vertueux prince estoit voire bisayenl maternel , duquel vous estes desceada en droicle ligne et que cenlx qui ont veu les portraictz de son jeune aage qui se trouvent en plusieurs cabinets des seigneurs de ce temps , disent que votre Excellence rapporte la vraye efDgie et ressemblance de S. M. • (Porl. font.^ voi. 453-453, Mss. de Bétbnne, 110 8464).

- S. Ces articles des Comptes des menus plaisirs de François I«r se rapportent à ces besoins : « A Regnault Damet, marchant, demeurant à Paris, pour une fermeture d*or qu'il a faicte, en nng rond d'or, servant à mectre une effigie, or et façon. ^ iijj liv.

« Pour ung petit tableau d'esbeyne servant à mectre l'effigie dudit S. > ( le roi François I«r). — vij XX. V liv. xii s. Voyez pour d'autres détails de ce genre le chapitre des mélanges et les inventaires, dans le volume suivant. Les exceptions appartiennent an xvi« siècle, et alors elles débordent sur la règle. En voici on exemple trouvé dans les comptes des archives de Dijon , par M. Gachard : « Pour la façon de la portraiture et figure au vif du feu roi Louis (XII) fait sur toile de la grandeur qu'il estoit en son vivant, — S8 liv. » ( Compte de Jean de Gbim pour 4535.)

3. Je vols de ces portraits sur des miroirs. Braniéme, en parlant d'un grand Pi inee, pent^tre le prince de Coudé, raconte qu'il donna à sa maltresse de riches présents, « dont entre antres il y avoit un fort beau et riche miroir où estoit sa peinture. > Tome 111, p. 496. Je renvoie à ses Mémoires pour l'anecdote elle-même, n'ayant voulu qu'indiquer cette manière galante de se faire représenter.

4. Dans les comptes des bâtiments du roi pour l'année 4558, on Ut : « A Francisque Selbecq, dit de Cargy, mennisier, pour deux bordures de tableaux, servans à la portraictore de deux dames, enrichies de taille vernies et doré. > (Voir ces comptes i la fin do volume.)

08 LA RKNAlSSANCE DES ARTS-

dans les cabinets, de telle sorte qu'on les considérait comme objet mobilier^ faisant partie des hardes et menues affaires '. On les portait en outre enchâssés dans de riches bracelets ^, ou bien serrés sur le cœur ^ ; c'étaient des gages mystérieux. On en porta d'autres pendus au col comme un ordre de chevalerie; c'étaient alors des portraits d'affections légi-

4. I Ce joor (18 mars 4594) Des Portes Deairilliers, muni d'on bon passeport dn roy, enleva loat ce que le duc de Maienne avoit à Paris, josques aux petits tableaux et menues hardes. » (P. de i'Esioile, Mém., lom. I, p. 213.) C'est encore dans ce même sens qoe Mazarin écrit à son intendant Colbert : • Je vous prie de prendre garde que la folle (la reine Christine) n'entre pas dans mes cabinets, car on poumit prendre de mes petits tableaux. > (Palais Mazarin, pag. 47.)

5. Brantâme me fournit un exemple de ces portraits enchâssés dans un riche bracelet : « Ungrand seigneur estant devenu fort amoureux d'une très belle et honnesie

Dame et Iny ayant donné uu très beau et riche bracelet , oà luy et elle

estoient très bien portraits, elle fut si mal advisée de le porter ordinairement sur son bras tout nud pardessus le coude. Son mari le découvrit et la tua. • La fln de l'anecdote m'importe peu, j'ai voula citer un exemple pour consuter l'nsage. (Brantôme, le* Damen gai., dise, vu.) Il traîne dans les biographies nue anecdote sur les dernières heures de M^rie de Médicis. Le nonce lui aurait conseillé d'envoyer à Richelieu son portrait contenu dans un bracelet qu'elle portait k son bras. La reine exilée, humiliée, niooranie, se retourna dans son lit de mort, et l'on entendit cette deniière protestation : Queito e pur troppo ! Je crois au refus, mais pourquoi porter son propre portrait ! Je renvoie aux Inventaires et aux Mélanges, dans les volumes suivants.

8. > En tous ces beaux jeux, > dit l'Estoile dans son Journal, ï la date de l-tTS, « le prince de Condé (Henri de Bourbon) ne s'y voyoit point meslé, soit qu'il enst trop mal à sa teste, de sa femme, de laquelle Monsieur, qu'on nomme aujourd'hui le roy de Pologne, portoit le portralct pendu à son ool. »

Brantôme raconte qu'un gentilhomme ayant eu à se plaindre de sa maîtresse , alla montrer i son mari la peinture qu'elle lui avait donnée, et qu'il portail au col ; il parie ailleurs aussi > d'un grand seigneur qui, despilé de quelque tour que luy avoit fait sa maltresse, alla jouer et perdre son portrait aux dez contre un de ses soldats, car il avoit grande cliarge en l'infanterie. La reync mère le sceul, qui lui en fit la réprimande sur ce que le desdain en estoit par trop grand. Nais ce seigneur en rabilla le fait, disant que de sa couche il avoit réservé le parchemin du dedans, et u'avoit que couché la boete qui l'enserroit et estoit d'or, enrichie de pierreries. ■ L'histoire anecdotique du portrait n'est pas encore faitj , et ce n'est pas faute de matériaux. Celui qui l'écrira n'omettra pas cette réflexion de Voltaire. Il s'était empressé, ft la mort de madame Dn Chasielct, de réclamer une bagne que portait la marquise et qui contenait le portrait de l'amoureux philosophe. Ou lui apporte la bagne, et Voltaire trouve sous le chaton le portrait de Saint-Lambert. « 0 ciell ■ s'écrie-t-il , « voilà bien les femmes. J'en avais ôié Richelieu ; SaintnLambert m'en a chassé , cela ■ est dans l'ordre ; un clou chasse rjntrc ; ainsi vont les choses de re monde. »

LES TEOIS CLOLBT. 69

limes et hautement avouées ; ils remplacèrent les sachets de reliques ou ces images pieuses d'un pa* tron honorée En résumé , Tart du portrait, aussi bien que le goût qui les mit à la mode, alla toujours se perfectionnant et s'augmentant ; les sentiments les plus respectables avaient été les premiers à les solliciter ; les passions les moins recommandables ne tardèrent pas à s'en emparer. Le plus futile motif fut une occasion de portrait : une toilette ^ de bal, une caricature^, une satire politique; et n'oublions

1. J'exinis des docDments qoi enireroot dans le clnqoième volome des Docs de Bourgogne : i A Jehan Serinean, demonrani k Tours, la somme de Ix st, a lui ordonnée pu ledit seigneur, tant poor avoir babillé aqe petite chesne d'or qne ieelni seigneor porte ordinairement en son eool , en laquelle pent ong petit saint MidiieU qoe poor avoir foaniy d'or pour habiller ladicie chesne. » ( Compte de l'hostel de Louis XI pour l'année U70-7I.J

• La Royne, » dit l'Estoile dans son Journal, le 7 octobre 1609, • a fait présent à madame l'Ambtssadeuse (d'Angleterre) d'une ovale enrichie de plerreri«'s, «n un coste de laquelle esioit son ponrtraict, et en Tanire la place vide, pour y en mettre un autre tel qu'elle vondroit et estoit estimée ladite ovale à deux mille escus. « (Voir plus loin dans l'inventaire de François II quelques détails.)

2. Marie Stuart ayant paru k la cour dans son costume national , à la barbaretqtte mode âe$ êonwges de êou payê,û\i Brantâme, elle panHstoii une vraye deefte. Il prend k témoin • ceux qui l'ont veue ou pourront avoir veo son portrait estant ainsi habillée. • {Dawe* illust.^ dise, ni, tome I, p. 127.)

La reine de Navarre, Margneôte de France, ne fut jamais plus belle, selon le même auteur, que dans certain costume de velours incarnat d'Espagne qu'elle portait an festin donné aux Polonnais, par Catherine de Médicis, dans ses Tuileries. • Elle parut si belle ainsi, comme luy fut dit aussi . que depuis elle le reporu souvent et s'y Aét peindre ; de sorte, qu'en toutes les diverses peintures, celle-lk emporte sur toutes les autres, ainsi que Ton en peut voir encore la peinture, car il s'en trouve assez de belles et sur icelles en juger • ( Dame» illuêt., dise. v. ) Brantôme écrivait ses Mémoires dans les premières années du xvti« siècle , ou voit qu'alors le portrait de Janet avait été souvent répété et copié.

3. L'Estoile écrit ce qîii suit dans son Journal, Ie9 ihars 1610 : ■ Un mien ami , homme d'honneur et véritable, m'a asseuré d'avoir veu en uu certain lieu de ceste ville, le jour de devant, un plaisant tableau d'Adam et d'Eve représentant au naturel M. et madame de Sully. L'arbre de vie y estoit naifvemeni peint, lutour duquel on voioit le serpent entortillé qoi presentoit une bourse i madame de Sully et au dessus, entre son mari et elle, paroissoit le président Duret qui alongeant son col et ses membres, baisoit ladite dame de Sully sur la bouche. •

70 LA RB.XAISSAKCR PB» ARTS.

pas la galanterie, car elle eut de bonne heure ses musées ; l'art Taida dans ses indiscrétions.

Nous avions été chercher ce goût en Italie où d'illustres précédents servaient d'excuse à un dévergondage blâmable'. On sait comment Charles VIII et sa noblesse firent cette promenade d'Italie qu'on appelle leur conquête. André de la Vigne peint bien l'enthousiasme italien qui , comme une trainée de poudre, s'enflamme sous les pas de nos soldats, depuis les Alpes jusqu'à Naples. Les femmes ne résistèrent pas à cet entraînement électrique :

« Et leiir serobloH estre à ung paradis De veoir Fraoçoys en leurs terres marcher Car bieo sçavent que pour euharnacber La nef do Venus d*ainoureux adv irons, »

ils n'ont pas de rivaux. Lorsque les femmes italiennes ' sont aussi prévenantes , des Français ,

I. Je D*igBore pas qn'on lit ce passage dans VHUtoire des Duet de Bourpogne , de M. de Baraoïe : • On disait que le doc d'Orléans, toqjoars indiscret dans ses galanteries, s^était Tante nn joor a table d'avoir on cabinet orné dn portrait de tontes les dames qni lai ataient accordé lenrs faYeors, et qoe le doc de Boorgogne, enuant dans ce cabinet, y avait to le portrait de sa femme. > On ne disait rien de semblable a Paris, le 9A novembre 1407, lorsqo'on apprît le meurtre lamentable dn doc d'Orléans, et IMlloslre académicien aorait dû savoir qoe les arU n'en èuient pas encore arrivés parmi noos à ce dévergondage, de même qo'il aorait dû dire en note dans qoelle ebnmiqoe contemporaine II avait arraché ce lambeau de son intéressant récit. Pour moi, je ne sais qoe Brantéme qui rapporte ce trait, et en l'inventant il avait ao moins pour excuse de le poiser dans le laisser«ller des mœurs de son propre temps : i Ce prince, s'estant one fois vanté, tout haut, en un banquet, oh estoit le duc Jean de Bourgogne, Sbn cousin , qu'il avoit en son cabinei le pourtrait des pins belles dames , dont il avoit Joui. Par cas fortuit nn jour le duc iean entrant dans ce cabinet, la première dame qu'il vit poartraite, ce fut sa noble dame et espouse. • {Lu Dames gal,^ dise. VII.)

9. Voici un passage dn Vergier d'Honneur qni vient après la description des spectacles et mystères représentés lors de notre entrée a Qoiers :

• ToDS ses seigneurs en de bonnes maisons

LES TnOIS CLOU ET. 71

même au xv« siècle, sont très-entreprenants et im peu indiscrets ; or, les annalistes italiens prétendent qu'à la bataille de Fornoue, ce brillant dénouement d'une entreprise aventureuse, nous perdîmes un recueil de portraits, un livre à la Don Juan, destiné à montrer à la France le tableau de certaines con« quêtes amoureuses qu'il n'est pas convenable de mentionner dans l'histoire de la conquête militaire.

Farenl logez « el des dames chériz.

Là où plusieurs amooreux oraisons Pour parveoir à do de leurs raisons On misi avant, voire absens les mariz, Us s'en alloient tapplz comme souriz.

Pour rencontrer quelque beste k recoy.

Se Ion y Ost plusieurs charivariz il y a voit. Dieu mercy, bien de quoy. Ciiière joyeuse, passetemps curieux, Esbalemens de harpes et tabonr.

Pour resjouyr les cuenrs des amoureux Tant qu'on y fut ne vindrenl à rebours Parmy la ville et du long des faulxbours Cbascun vouloit trencher du iiperquam.

Mais on n'y fut seuUement que trois jours Qui ne vint pas bien secnndum Lncam. »

A Florence, nos jeunes seigneurs font assaut de luxe et d'élégance : • Pour estre mieulx des dames bonnouré • ils défilèrent dans les rues

« Ob fut rué maintes donlces œillades Qui pcult estre proufilièreHt après. »

Ce n'éuit pas seulement soldatesque brnule , c'éuient les cent gentilshommes, les pensionnaires, et (tour la galanterie, celte armée dans l'armée :

■ Mignons du Roy ainsi que isourdilion ,

Balzac, Lacbaulx, Galliot. Cbastillou,

George, Edoville et auitres familiers

Comme Paris , Gabriel et di Jon

Pour assaillir nng féminin donion , '^

Trop plus propres que dix auitres milliers. ■

Dans une ville du Milanais, Charles VIII passe sons un are de triomphe :

Là où estoit nng très beau Jenne enfont, Qui en latin portoit tel escripteau :

Veni, vidi, vincit César alter.

Puis en frauçois disott d'entente juste

-2 LA HBMISSAKCB DBS ARTS.

écoutons Corio. « Vi Tu trovato un libro, nel quale, mttio diversi habiti ed eta ai naturale, erano deumli> moite feiuine per loro violate io moite ciltà, o MH'O il portavano per memoria '. »

LiiissoDB mainlenaDt parier Benedetti : « Vidi io un libre , nel quale erano dipÎDle varie imagiiii di itioi'Vtrici, Botto diverso habite ed età, ritratle al nalurttlo ; secondo che la lascivia e l'amore l'aveva It'ullo in ciascuna città : queste portava egli (le roi) wvo dipinle per ricordarseae poi. »

Ce renseignement venant d'André de la Vigne ' , jo le tiendrais pour suspect; mais je ne vois pas de raison de douter en ceci de la véracité des Italiens. Plusieurs faits analogues, reiatés dans nos mémoires

Vl>«, Tiic l« roj Frantofs inputc

Qui eu Tcna pour ooi enneaijrs donpier....

Tant MMUaHli d'iioir le ny iojeulx. • Et i, Niples lei plu inDdei itmei prtMiiienI Icon fili » roi d« Fniit« pgvr qu'il lu irnie cbcTiUcra, undii qnc le peuple Tient le iDpplier deloicbet IM tcniDelles. On utl que Clurln Vlll quitta Ni[des, iTec ine pirûe de son monde, le M mil Itss. posT rentrer egFnnee. Sud relauineliit|ias moliu Itli que sa première Yenee. Le baaqiift (le Sienne, 04 l'on crUlt: Vite France par IcrrtelpTmtr.iatAf* d'tlre citt. • Les dimet de la TiUe i« iroaièreot triuniplialemetil et iinEollereiieRl gcoubtrees, liellei par eitellenu et leMlèreul le Roy nngDlQqaeaieal, ce que Jinab ne BrcDl 1 Prince , ni a Roy qui U irriTiil et tout par boiiDcnr. ■ A Pise , la galanmie féminine prenait une allure dnmailque. nuls le dialile.gii riiiiour,u'T perdirent tkn. iLeliindi (31 jaii) >u mailo, ii Bon leier. la plusparlilet dunes etlMHirgeolGet de ladite Tille de riw. metnieiaeiit les prlnclpallet el espetialle* dudit lies Tindreni deMTs le raj. Et pour aToir plus grani réTérence et botueur eoTcn Inj, ansai pour ploï bcUement le noiToir à plUé et compai^an, la plnspan d'icelles dama eslo;eal DBdi pieds et ei deuil et se mireoi k genouti. nuios jolnctes, en loy priant et sippUanl irMbunldeiKiil que suu bon plalitr rnstde prendre ladlcte \lllede Plseeo sa

i. Coria : SItri* H MOaû». MU.

I. André de La Vigne ne parle pat de «i album iDdlsnei, mais il semUe ci que le* unis pillards n'euienlpis dais l'armée ennemie : • Soabi umbra d' (lesenseDisI iJusleuii paillars et mcscluns geDsqoi ctuHlajioleBt el meBOieni dicli bagalges Breul li plus pant partie dudtl pillalge et rompaient des coflTes et kai de leiis dits maisires pour prendre ce qui estoll dudins. i

du XVI* siècle % autorisent à croire que dès lors le portrait avait reçu parmi nous cette destination galante^ et nous regrettons sincèrefnent le recueil des portraits de ces belles italiennes qui venaient fêter la venue de Charles YIII , et dont le roi , ' par reconnaissance, voulait transmettre à la France le nom et la beauté Ces portraits, exécutés par le peintre de la cour, valet de chambre de la personne royale, et dans cette occasion son confident, ou par les meilleurs peintres de cette Italie, si riche déjà en grands artistes, devaient former une séduisante collection.

Je disais, avant d'être entraîné dans ce détour outre monts , qu'on voyait la série des rois peints dans nos palais, et qu'on trouvait aussi dans la disposition des appartements de nos seigneurs une chambre de portraits; j'aurais dû ajouter qu'il faut descendre jusqu'à la fin du xvi* siècle pour trouver une véritable galerie de portraits dans le palais du

1. ■ De ee temps da Roy Henry III fot bien pis fait, csr nn gentilhomme qae J'iy ony nommer et conna, fit on joar présent à sa maîtresse d'où livre de peintores où il y avait treiiteHleux dames, grandes et moyennes de ia coor, peintes an natorel, coochées et se jooans avec leurs serviteurs peints de même et ao naïf. Telle y avoit il qni avoit deux ou trois serviteurs, telle plos, telle moins. Les personnages estoieot si bien représentez et an naturel, qu'il sembloit qu'ils parlassent, les unes déshabillées et nœs, les antres vestues, avec mêmes robes, coeffures, pareoiéns et babillemens qu'elles portoient et qu'on les voyoit qoelqoe fois. Les hommes tout de même. Bref ce livre fot si curieusement peint et fait qu'il n'y avoit rien que dire , aussi avoit il coosté huit à neuf cens e5cas et estoit toot enlominé. • (Brantdme, tome III , p. 435.) Voir aussi la Légende du cardinal de Lorraiue, fol. 94, et le Réveille -matin des Français, p. Il et 123. Je n'aime pas à m'appesantir sur ce sujet, il m'importait seulement de bien établir l'habileté de nos peintres et l'extension du portrait jusqn^k l'excès et jusqu'au dévergondage. Les Italiens nous avaient précédés dans cette voie. Joies Romain fournit ï l'Arétin l'occasion d'iijonter de nouveaux fleurons à sa sale couronne.

Louvre. Sauvai nous a donné la description de la petite galerie^ la galerie dlApolIon, telle que Tavait disposée Henri IV % telle que l'avaient ornée Porbus, Bunelet sa femme. On sait que cette galerie, détruite par un incendie en 1 660 , fut reconstruite par Louis XIV j et que M. Duban , Tbabile architecte , la restaure aujourd'hui.

ce Les portraits des rois et des reines ^ qui occupent les intervalles d'une croisée à l'autre y sont grands comme nature et représentés avec des habits et des gestes proportionnés à leur génie; les rois sont placés à main droite, et vis-à-vis, de l'autre côté, les reines qu'ils ont eu par compagnes. Et tous ces portraits, tant des uns que des autres, sont entourés de têtes ; mais des seigneurs seulement ou des dames les plus considérables de leur cour, soit par leur naissance ou par leur beauté, soit par leur esprit ou leur humeur complaisante. Gomme tous ces portraits sont vrais, il n'y a que la plupart des rois et des reines qui ont régné en France depuis saint Louis jusqu'à Henri IV.

« Ces portraits sont partis de la main de trois personnes. Porbus a fait celui de Marie de Médicis, qui passe pour un des plus achevés que nous ayons de

1. BranlOme écrivaii ses souvenirs cd 16i0-f4; il avait vu celte collection , il eu parle en plusieurs endroits de ses curieux Mémoires: « Son portrait (Jeanne 1'^ reine de Naples j que l'on voit encore, fait témoigner à tout le monde, qu'elle e^toil plus angéliqne qu'humaine. Je l'ay veu ï Naples en force endroit qui se montre et se garde par spécialité grande. Je Tay veu en France au cabinet de nos ruys, de nos reynes, et de plusieurs dames. > {Dames UiiuL, dise, vu.)

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