LA RELIGION DD PEUPLE
n'en sentaient point le poids, qu'elles le défendirent comme le support de leur infime existence, cramponnées avec rage à ses débris sanglants. Non. C'est Timmense majorité de la plèbe française, toute prête à secouer sa chaîne, enragée contre les castes et le haut clergé, qui acceptait sans répugnance les cérémonies, les promesses et la direction de TÉglise. Incapable de réfléchir à Tabsurdité de dogmes qu'elle ignorait, elle trouvait du moins les fables chrétiennes et les pratiques du culte en parfaite concordance avec ses instincts, ses espoirs et ses craintes anthropomorphiques. Exorcistes ou sorciers, diables ou loups-garous, c'était tout un; le bon Dieu, la Vierge, les saints, les apparitions et les miracles s'ajoutaient, sans les détruire, aux esprits des bois, des sources, des morts. La providence résumait et ennoblissait tous ces caprices inexpliqués des puissances supérieures. De ses iniquités présentes on faisait appel à sa justice future. Gomment renoncer à ce recours suprême, sans insulter Dieu, sans désespérer l'homme? A vrai dire, catholique de nom, chrétienne d'habitude, comme elle eût été bouddhiste ou mahométane , la France du XVIII* siècle était encore et surtout, dirait Tylor, animiste^ superstitieuse ou religieuse. Ignorant la nature, elle croyait au surnaturel. C'est contre une foi si antique et si profonde qu'allaient avoir à lutter les faibles lueurs de la science naissante. C'est l'illusion première, que n'ont pas dissipée encore, nous ne le savons que trop, les clartés pleines de la science moderne. On voit d'ici, sans que nous y insistions, les succès réservés à une alliance de mots contradictoires, à la chimérique religion naturelle. Au-dessus de la masse irritée et confuse s'était peu à peu élevée une classe intermédiaire, qui tendait à. rè?»civ-
ber dans son sein les privUèges et les privilégiés. Mais ce tiers état qui, bon gré mal gré, a fait la révolution, il ne faut point le prendre en bloc. Écartons d'abord le trait fondamental, commun à tous, la volonté plus ou moins arrêtée de ravir à la noblesse, au clergé, même au roi, cet ancien allié intéressé du « cheval s*étant voulu venger du cerf », la direction effective de la justice, des finances et de la politique ; nous démêlerons aisément dans cette armée qui marche à l'assaut de la masure clérico-féodale des types très divers, des catégories marquées chacune de signes distinctifs. Ici les robins, les financiers, les riches bourgeois, le groupe des arrivés; là les arrivants, avocats, légistes, médecins, écrivains, folUculaires. Les premiers, tout en combattant pour le pouvoir, avaient pour la plupart adopté les mœurs, les titres, les préjugés de la noblesse, dont ils grossissaient les rangs, du clergé dont ils accaparaient les bénéfices et les fonctions les plus lucratives ; ils formaient déjà des castes héréditaires et ne travaillaient que pour eux, flattant les repus dont ils avaient plus d'à moitié entamé le gâteau, couvrant d'un cruel mépris la canaille déshéritée, redoutant par-dessus tout les affamés intelligents, cent fois moins contraires à ceux qu'ils avaient rattrapés qu'à ceux qu'ils sentaient sur leurs talons. Ouvrir, leurs rangs, c'était remettre en question leurs conquêtes. Les autres, les penseurs, les mécontents, les déclassés, n'entrant que par exception dans quelque groupe jaloux, voyaient de plus haut et de plus loin. Leur intérêt, moins circonscrit, se trouvait presque identique à l'intérêt général. Plus près du peuple, dont ils sortaient, ils parlèrent en son nom, ils conçurent la solidarité, vertu aussi supérieure à la charité que la justice l'est à l'amour. Ce qu'ils demandaient pour eux.