‹ La renaissance du matérialismeChapitre 11 sur 114 · U RELIGION DES LETTRÉS · texte numérisé non relu

U RELIGION DES LETTRÉS

ils le demandaient pour tous ; et quand ils entrèrent en maîtres dans le vieil organisme vermoulu, ils y installaient avec eux la nation. Pour ceux-là seulement Tégalité civile, politique, déjà sociale, était le but; les hiérarchies, l'obstacle fatal. Pour ceux-là TÉglise, la théologie était la mortelle ennemie. Mais combien il s'en fallait encore qu'ils assimilassent le christianisme à l'Église, et l'Église à la religion I

Qui s'en étonnerait? Songez que, depuis des siècles, la religion était la l^ase de l'édifice, le fond de toutes les pensées. En France, autant ou plus qu'ailleurs, sa puissance à la fois temporelle et spirituelle enserrait la vie entière, depuis la naissance jusqu'à la mort. Elle façonnait l'âme et morigénait le corps. Maîtresse à peu près absolue de l'éducation et de l'instruction, elle était l'officielle et jalouse dispensatrice de l'ignorance et de la science. Si, avec une libéralité intéressée, elle enseignait l'ignorance à vingt millions d'hommes , à quelques dizaines de mille elle mesurait d'une main avare le latin et le grec, additionnés de rares notions, vagues, écourlées, plus ou moins fausses, sur l'histoire et sur l'univers, ce qui, hier encore, constituait les humanités. Tous nos lettrés, tous nos poètes, les érudits et les savants avaient passé, nécessairement, par les mains des Jésuites, Oratoriens et autres soutaniers. lis consumaient leurs plus belles années à s'émanciper, rarement des pratiques imposées par l'usage et la prudence, mais des lisières théologiques ; encore en traînaient-ils les loques domma» geables jusque dans les régions de la science et de la philosophie. L'athéisme leur répugnait comme une note d'infamie. Les moins timorés se hâtaient de chanter la palinodie, de répudier une fantaisie dangereuse. Après

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une fugue dans le libertinage^ ils rentraient dans la bonne compagnie, ou du moins se tenaient sur la frontière, entre Timpiété et le christianisme raisonnable. Le pur déisme était si bien le comble de l'audace tolérée, que rÉglise et la Sorbonne attachaient à cette réticence creuse un sens horrifique et espaventable ; et qu'en face des trois dieux chrétiens et de la métaphysique de commande, le déisme tenait exactement le rôle aujourd'hui dévolu au matérialisme.

Sous le bénéfice de ces observations nécessaires , nous pourrons mieux apprécier les hardiesses et les défaillances de la libre pensée au xviii* siècle.

Sans doute l'incrédulité, ce commencement de la sagesse, était déjà la règle du bon sens, le fond môme du sens commun. L'exaltation janséniste, la sotte idolâtrie jésuite du Sacré-Cœur, les prestiges des charlatans à baquet, ne touchaient, en somme, qu'un petit nombre d'illuminés ou de dupes. Au-dessus de ces faibles groupes, la masse des gens éclairés se nourrissait de la science encyclopédique et surtout de la vive ironie voltairienne. Mais les vues si profondes — sous une forme décousue — de Lamettrie , la précision de d'Holbach effrayaient l'audace intermittente de générations à peine échappées ^ la scolastique et au compelle intrare. On goûtait le scepticisme décent d'un Montesquieu, le pyrrhonisme d'un Hume, surtout le moyen terme de Voltaire, impie et déiste également obstiné. De Diderot, on ne connaissait rien que la phase naturaliste et panthéiste. Le Rêve, VEntretien avec d'Alembert restaient en portefeuille où circulaient manuscrits dans un cercle restreint.

En fait, aucun des incrédules les plus populaires n'avait encore présenté un corps de doctrines exempt de toute

LE CULTE DE LA NATURE lit

habitude métaphysique. Bien loin do là, presque tous avaient conservé une tendance à révérer un certain nombre de prétendus axiomes rationnels, de vérités premières, invoquant à tout propos Tinvariable et universelle morale, la justice éternelle, la vertu innée . de l'homme non réformé par la civilisation, et autres lieux communs d'origine religieuse. Ils ne soupçonnaient pas eux-mêmes tout ce qu'une éducation séculaire avait enraciné d'illusions dans leurs cerveaux. Tout à l'ivresse d'une émancipation récente, ils ne distinguaient pas dans leur raison la part fournie et accrue par l'expérience et le résidu des préjugés fondés jadis sur une expérience incomplète. Ils adoraient comme une divinité nouvelle et infaillible cette raison libérée à demi ; ils en proclamaient la souveraineté.

La nature, que l'ignorant mysticisme avait si longtemps condanmée au mépris et voilée «à des gens uniquement attirés vers un autre monde inconnu et redoutable , maintenant découverte, agrandie par les Copernic, les Colomb, les Newton, les Linné et les Bufifon, apparaissait dans sa fraîche majesté. Séduits par la nouveauté du spectacle, les fils du XVIII® siècle s'éprenaient d'amour pour la terre immense, ses forêts, ses océans, ses îles lointaines, ses flores et ses faunes, pour les astres du ciel plus vaste encore, enfin pour ces merveilles révélées de l'attraction, de la gravitation, qui dépassaient de mille coudées le pauvre horizon chrétien.

J La nature était l'artiste suprême, inspiré par une ^ sagesse impeccable. « Tout est art » s'écriait Voltaire, sans se douter que l'art est une conception humaine, supposant la mémoire, la comparaison et un organisme vivant. C'est ainsi qu'un ingénieux écrivain de notre

temps, Félix Foucou, commence son Histoire du Travail par un exposé des révolutions terrestres et marines, comme si le travail nïmpliquait pas une volonté intentionnelle. Et voilà bien le procédé qui a donné aux entités la vie, aux dieux la pensée : la métaphore ou transposition continuelle du sens des mots. La philosophie n*a point d'ennemie plus naïvement perfide que la puissance anthropomorphique du langage.

Quoi qu'il en soit, au sortir des mains de la nature, comme on disait, comme on dit encore sans y songer, tout était pur, beau, parfait. Les récits des voyageurs avaient transfiguré les plus infimes sauvages; et leur fausseté sincère donnait Fessor à la chimère d'une primitive innocence. Une science imaginaire ramenait le plus incrédule des siècles au mythe enfantin de TÉden. D'idéemal digérées et contradictoires sur les progrès de l'esprit humain, sur les vices de la civilisation, sur l'ordre admirable de l'univers, sur la raison de l'homme et la raison des choses , mixture bizarre travaillée d'un ferment métaphysique, sortait, comme une buée subtile, je ne sais quelle religiosité vague, sans superstition déterminée, sans culte, et sans faiseurs de pluie, qu'on appelait la religion naturelle. Cet ultime résultat d'un long travail d'élimination passait pour le support des croyances, pour la vérité centrale et primitive, recouverte et dénaturée par les mythologies. Nouvel exemple d'un terme général, d'un concept rationnel, préposé à l'évolution des faits complexes et réels dont l'abstraction l'avait tiré.

La réduction de toutes les religions positives à la prétendue religion naturelle, qui est la plus artificielle

toutes, constituait sans doute un progrès notable, bien trop hardi déjà pour la masse ignorante, et où pouvait seul

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