LE PEUPLE AU XVIIP SIÈCLE
les philosophies, c'est la profondeur même do Tocécm populaire qu'elles essaient de pénétrer. C'est contre Tépaisseur des crânes, les brouillards de la superstition, contre la cécité des intelligences, qu'elles épuisent leurs clartés. Or en France, comme en bien d'autres lieux, au xviii* siècle, les masses agricoles et ouvrières, qui constituent le corps de toute nation, croupissaient dans l'ignorance et la misère ; une longue détresse, matérielle et morale, avait atrophié en elles toute activité cérébrale supérieure. A quoi pense l'artisan écrasé sous la dîme, la taille et l'inique bon plaisir des commis? Il songe à son malheur.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier et la corvée Lui font d'un malheureux la pei;iture achevée.
Dans ce tableau navrant, poignant, nul rayon d'un soleil meilleur : il ne s'en dégage qu'un âpre et vague désir, gros de désespoir plus encore que de haine. Le misérable n'a que des aspirations sociales, qui le ralUeront sans doute à des idées politiques élaborées par des tètes plus saines, et qui apporteront à la raison le concours nécessaire, mais dangereux, mais terrible, de la révolte vengeresse. Quant à une conception quelconque des rapports sociaux, du droit, bien plus, à une idée nette de l'homme et de l'univers, cela est au-dessus, hors de sa portée : 'cela pour lui n'a pas môme commencé d'exister. Il ne sait là-dessus que ce qu'en disent le seigneur et le curé,qui le plus souvent eux-mêmes n'en savent rien, ou, s'ils en savent quelque chose, travaillent de concert à entretenir une ignorance qu'ils exploitent. La nuit noire, ou plutôt un demijour plus favorable encore à la terreur et à la superstition, voilà ce qui règne dans les campagnes sucées, asséchées par les gabelles et les aides, dans les jurandes et les cor-
porations, tristes geôles en proie à des hiérarchies subalternes.
Entre les instruments de dépression que manient, avec une ténacité rapace, les deux ordres privilégiés, les plus dépravants sont aux mains du clergé. A lui est dévolu Taplatissement des âmes ; et il s'acquitte de sa tâche avec une perfection désespérante. Il n'épargne rien pour assurer aux parasites de tout poil cette domination^ ces profits dont il ne quitte pas sa part. Le premier précepte, le seul à vrai dire qu'il inculque au troupeau des fidèles forcés , c'est la résignation , l'humilité , l'imbécillité : « Heureux, s'écrie-t-il, les pauvres d'esprit^ s'ils connaissent leur bonheur! Attendez l'autre monde, laisseznous celui-ci. » Car telle est toute la morale sociale du christianisme bien entendu. Au reste, l'expérience est là : Le monde réel n'est-il pas pour la plèbe cette sinistre vallée que lui dépeignent les puissants gardiens des collines ? La misère et l'ignorance ne sont-elles pas le lot des voisins, des parents, de tout ce qui compose le village ou l'atelier, cela par toute la terre, à perte de vue? Gomment résister à l'évidence? Grande preuve, assurément, de la vérité du christianisme !
Et n'allez pas croire que les pauvres gens soupçonnassent Tamère ironie de ces promesses, de cette justice d'outre-tombe. Ils voyaient, dans leurs humbles desservants, presqu'aussi pauvres qu'eux,réduit8 à iGiportion congrue, des compagnons de souffrance et des consolateurs. Le prêtre demeurait pour eux un rouage nécessaire de la société, la raison d'être de la paroisse, quelquefois un ami paternel. Nous ne parlons pas de ces provinces lointaines où devait fleurir la stupide chouannerie, de ces populations frustes si bien adaptées à leur joug qu'elles