LÀ FOLIE DE LA CROIX
de miracle, d'intervention divine et d'immortalité, ne croient ni à Tenfer ni môme au purgatoire, et pas du tout à l'efficacité réelle des simples prières, ou neuvaines, ou cierges et autres idolâtries. Ces adorations mitigées, qui ne vont point jusqu'au minimum, elles n'y voient qu'une consolation, qu'une échappatoire de leur ignorance.
Point de véritables catholiques en dehors de l'abandon complet de l'âme à un directeur infaillible. Ceci pour les femmes.
Quant aux hommes, il serait illusoire de considérer comme orthodoxes ceux dont la foi verbale est un accessoire soit de certaines opinions surannées, soit de conve*nances temporaires. Qui voudrait une incarnation dans son ménage ? Chacun rejette ce qui le touche ou le gène. On accepte tout en bloc, mais peu de chose en détail. Le mathématicien lui-môme, bien qu'il sache trouver des quantités inférieures à un zéro conventionnel, sourit quand on essaye, comme le fait le P. Gratry, de lui insinuer que trois unités peuvent équivaloir à l'unité. On n'enseigne pas sérieusement à la fois la trinité et les mathématiques. En somme, môme pour les convaincus, le catholicisme est aujourd'hui pure affaire de parti pris, ou de parti.
C'est étrangement s'abuser que d'attribuer un« valeur philosophique à des doctrines incompatibles avec la vie et la science modernes. Bien qu'on expose encore des Vierges et des Josephs, il n'y a plus (y en a-t-il eu jamais?) d'art catholique. Encore moins trouverait-on une littérature catholique. Les mois de Marie, les paroissiens, les conférences, tout cela se vend ; tout cela se psalmodie et ne se lit pas ; tout cela est mort-né. Soyez catholique tant que vous voudrez ; cela peut servir dans la vie et même
après la mort ; mais écrivain catholique I on vous ignor Est-ce qu'on lit M. Veuillot parce qu'il est catholique C'est sa verve, c'est son audace, c'est la gageure qu'il tie; contre vent et marée, et non sa foi, qui réjouissen émoustillent et indignent un moment le puhlic. La mal gnité surtout y trouve son compte. Simplement édifian comme il a voulu l'être dans quelques chapitres de Çà ( X«, M. Veuillot ne serait ni lisible ni lu.
Le plus grand écrivain du catholicisme, Bossuet, n sera bientôt plus qu'un nom ; la superstition universitaii maintient seule dans la mémoire des bacheliers un admiration de commande. Son Histoire universelle n'ei que convention et rhétorique, sa Politique tirée de VEcr ture sainte, que puérilité bizarre : Épicure, Aristot( Platon môme, des gens qui vivaient il y a deux mille < quelques cents ans, sont plus jeunes, plus modernes, qi l'Aigle de Meaux.
Un seul écrivain catholique a surnagé sur tant d'oubi et encore parce qu'il ne l'a pas été, c'est Pascal. Peut-c voir dans le livre des Pensées, dont M. Havet vient ( publier une nouvelle et excellente édition, autre chose qi le chaos d'une intelligence affolée de scepticisme et ( terreur? Ce qui nous attire, ce qui nous émeut, c'est lutte douloureuse, mortelle, du génie avec la démence.
Dans ses moments lucides — et ils n'étaient que tn rares vers la fin de sa courte vie, — Pascal avouait volo tiers que « les preuves de Dieu métaphysiques sont éloignées du raisonnement des hommes et si impliqua (compliquées, abstraites), qu'elles frappent peu ; c'est disait-il « une marque de faiblesse de prouver Dieu par nature. » Ailleurs l'aberration se mêle aux plusju cieuses remarques : « Tous ceux qui cherchent Dieu h-
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de Jésas-Gbrîsf et qui s'arrêtent dans la nature (causes finales), ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur ; et par là ils tombent ou dans l'athéisme ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également. ))
Voici maintenant de l'insanité complète, bien que sous forme raisonnable ou plutôt raisonnante : « Notis ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, Sans ce médiateur est ôtée toute communication avec Dieu ; par Jésus-Christ nous connaissons Dieu. Tout ceux qui ont prétendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes. Mais pour prouver Jésus-Christ nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables. Et ces prophéties, étant accomplies et prouvées véritables par l'événement, marquent la certitude de ces vérités, et partant la preuve de la divinité de Jésus-Christ. En lui et par lui nous connaissons donc Dieu. Hors de là et sans l'Écriture, sans le péché originel, sans médiateur nécessaire promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu ni enseigner une bonne doctrine ni une bonne morale. » Cette incohérence et cette puérilité dans une tête si forte se retrouvent à chaque page. Tout l'article xxni, sur les miracles, est archifou ; saviez-vous que « les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par T Antéchrist, mais que les miracles de l'Antéchrist le sont par Jésus-Christ I » Et qu'est-ce que cela vous fait ?
D'où est venu le coup qui a frappé cet esprit si ardent, et fêlé ce cerveau de premier ordre? Du scepticisme. Pascal doute du témoignage des sens et de la raison, sans voir que ce qu'il appelle la vérité n'existe en lui que par
ce témoignage ; il s'écrie : « Le pyrrhonisme est le vrai ! » Pourquoi donc ne doute-t-il pas de la grâce, qui est son grand cheval de bataille et son unique recours ? Et que penser d'un géomètre consommé qui aime mieux en croire Josué que Copernic, des prophéties et des miracles à dormir debout, que la nature elle-même et l'évidence? i Certainement le trou, dont Thallucination poursuivait Pascal, devait exister quelque part dans un coin de sa tête. Mais, quoi qu'il en soit, et puisque (Royer GoUard l'a dit) on ne peut faire au scepticisme sa part, il doute lui-même de son Dieu, de toutes ces fables de péché originel, dé médiation, dont il cherche à se composer un tissu de probabilités, comme pour envelopper sa foi, qui, toute nue, lui apparaît trop niaise. Il met en balance l'athéisme et le catholièisme, et se décide pour le second, par pur intérêt. On connaît le fameux pari fondé sur un dilemme enfantin : Dieu est ou Dieu n'est pas ; s'il est, vous avez tout à espérer de lui ; quel avantage n'avez-vous pas à croire en lui? S'il n'est pas, qu'aurez-vous perdu ? — Comment I mais j'aurai perdu ma vie en billevesées au lieu de l'employer selon mes besoins, mes droits, selon mon tempérament et mon organisme. Encore faudrait-il que l'hypothèse de l'éternité valût la certitude de l'existence ! Pascal se dit tout cela ; il est à bout de raisons, lui qui ne croit pas à la raison. Réduit au désespoir, incapable de rejeter une foi qui est celle de son temps, qu'une éducation faussée a inculquée au plus profond de son cœur, que des affections fraternelles et des amitiés de jeunesse lui interdisent de discuter, il s'y abandonne ou plutôt s'y précipite avec fièvre, avec délire ; il cherche à s'abêtir (le mot n'est pas de lui, il l'a pris à Montaigne), à tuer son intelligence par des pratiques machinales. Écoutez-le :