III. — MYSTICISME SOCIAL
Sociologie fouriériste
Le temps n'est plus où la Phalange refaisait le monde complétait capricieusement la gamme des planètes e aromatisait les astres ; enfin 32 n'est plus le mot du pro blême universel, depuis que les Bâbis ont adopté le nom bre sacré 19 (valeur numérique des lettres qui composen pour eux le nom de Dieu). Cependant quelques homme instruits ont conservé, tout en le mitigeant, le culte de leu jeunesse. Ils demeurent convaincus du génie de leu maître et appliquent ses principes, revus et considérable ment restreints, à toutes les questions de psychologie, di morale et de sociologie, à la conception de l'homme et di monde. Rien de plus innocent que cette fidélité, et nou serions au regret d'avoir contristé jadis quelques aspirant sérieux au Phalanstère et à la période harmonienne. Ces ce qui nous engage à parcourir, au point de vue mal< rialiste les Principes de Sociologie de M. le doctei Barrier, un phalanstérien réformé, qui semble être Fourier ce que M. Littréest àAug. Comte. L'auteur noi
ardonnera de n'attacher aucune importance aux vues )uriéristes sur l'avenir; elles sont, nous espérons Ten onvaincre, étrangères à la vraie méthode, reconnue par ui-méme, qui procède du connu à Tinconnu, du passé et lu présent au futur. Si la conception du passé et du présent, si la notion de Thomme et de Tunivers, tels qu'ils sont, manquent de base et de solidité, à quoi bon nous occuper de Tédifice social et moral qu'on prétend élever sur ces fondements chimériques ? Ce n'est pas par la tête qu'il faut attaquer la statue aux pieds d'argile. Nous nous contenterons d'examiner les théories historiques du fouriérisme, puis ses idées psychologiques et morales.
Harmonie sociale primitive, chute en subversion, qui, delà sauvagerie, par le patriarcat et la barbarie, conduit à la civilisation, telles sont les grandes divisions que le fouriérisme croit établir dans l'histoire de l'humanité. La première période, nommée Edénisme, répond à l'âge d'or d'Hésiode et aux traditions bibUques du Paradis terrestre ; on prétend la retrouver encore dans les îles du Pacifique, telles que les observaient Bougainville et Gook. « La condition générale de cette période initiale de l'humanité était pour l'homme un état de liberté et d'harmonie avec ce qui l'entourait. » Sans s'arrêter aux fables rapportées par les anciens poètes, M. Barrier passe aux récits des navigateurs ; il sourit à la reine Oberea qui séduisit le sévère Wallis, à Rahina et à Timarou, « deux jeunes beautés qu'une indigne trahison avait arrachées de leur pays, » et que Vancouver y ramena. Touché par les grâces de Taïti, la nouvelle Gythère, il établit volontiers son Eden idéal dans cette île fortunée, où n'existaient ni la pudeur, ni les vices qui en dérivent ; cependant il y cons-
MATÉR. Il
362 f ARTIE 11. — CRITIQUE DBS DOCTRINES*
taie les sacrifices humains, l'anthropophagie et l'infantic de. Sans doute l'arbre à pain était l'arbre de science, € les Taïtiens s'étaient corrompus pour en avoir mangé le fruits I
* A l'époque édénique, cinq circonstances « qui n'eid: tent plus parmi nous, à savoir : 1® l'absence de pn jugés; 2° la rareté numérique des habitants ; 3** l'absenc des sigi^es représentatifs de la richesse ; 4** l'absence de bétes féroces ; 5** la beauté des êtres dans leur origine, engagèrent les plus favorisés des seize ou trente-deu: races primitives (?) à se former en séries. « La paix régni dans cette société, non pas à cause du bien-être général mais à cause d'une propriété inhérente aux séries : cell< de développer et engrener -méthodiquement les pas sions, qui, hors des séries progressives, s'entrechoquent produisent la guerre et les discordes de toute espèce. Le séries durent se désorganiser par des incidents contraire aux cinq circonstances génératrices. » Ceci est de Fou rier. M. Just Muiron, dans sa Théorie des Quatre Mouoe mentSj essaye d'éclairer cette obscure vision. Selon lui « l'harmonie édénienne subsista jusqu'à l'événemen décrit dans la Genèse, chap. VI, v. 1, événement que le traducteurs ont qualifié mort d^Adam, et dont le moli est exprimé dans le mot chihéhel, signifiant Uttéralemen à cause de s'être dissous, Adam, la société naturelle primî tive (état de nature de Rousseau), a donc cessé d'existé par la dissolution, la rupture, la dispersion des élément dont elle se constituait... Tous les fléaux débordèrent su le genre humain ; les individualités , en s'isolant, en s spoliant réciproquement, enfantèrent l'indigence, la four berie, l'oppression, le carnage et leur lamentable cortège de ce moment date la chute d'Adam. Le règne homina
SOCIOLOGIE FOURIËUISTK 363
omba dans 'les limbes où nous le voyons si déplorablelent croupir... C'est donc par suite de la libre option 'Adam, liberté nécessaire et son plus bel apanage, que le louvement passionnel est devenu subversif et. divergent, harmonique et convergent qu'il avait été et devrait être. el est le vrai sens du pécbé originel. » M. Barrier qui ipporte sérieusement ces commentaires hétérodoxes de la Ible, rêveries arriérées de cent ans, n'est pas sans innaître tout ce que la géologie et les découvertes des •yageurs récents ont fourni de matériaux à l'anthropologie éhistorique. Il avoue que, « sévère dans son dédain des iditions, la critique moderne fait assez peu de cas de s interprétations invraisemblables. » Néanmoins, il )uve plus sage d'admettre la probabilité des légendes ientales, pourvu que l'on démontre l'absurdité des con- }uences qui en ont été déduites. Ainsi, on rejettera la sorie catholique de l'hérédité morale qui fait peser sur us la faute d'Adam; on innocentera ainsi Dieu et I hommes;, et U sera permis d'accepter l'Édénisme mme l'état normal de l'humanité, et d'assimiler la Chute X accidents qui surviennent dans la croissance de omme, aux âges critiques de la dentition ou de la berté.
Vssez d'harmonie primitive.
La première phase de la subversion est la sauvagerie, 'actérisée par l'oppression de la femme, l'insouciance
l'homme, l'abandon de chacun à ses instincts. Ici, Dservation et l'expérience sont d'accord avec Fourier;
n'y a jamais eu d'Édéniens que dans sa fantaisie, nous ^ons qu'il y a eu et qu'il y a encore des sauvages. Pasis donc. La définition du patriarcat ne suscite pas non is d'objections, et, sous la phraséologie souvent bvxas^^^
36i PARTIE II. — CRITIQUE DES DOCTRINES
de Fourier, on constate plus d'une vue de détail judi cieuse (c'est l'ensemble qui pèche) . Le sauvagisme a créé la horde ; le patriarcat, la tribu ; la barbarie ébauche \ei nations. C'était le familisme qui dominait chez les patriarcaux ; chez les barbares, c'est l'ambition. Au reste, ces trois états se présentent souvent combinés dans des proportions diverses. La barbarie est la plus triste phase de l'humanité ; on l'a vue, aveugle et furieuse, se jeter en travers du développement social et faire rétrograder l'Occident de dix siècles. « Qu'elle fut donc bien nommée, cette phase de la Renaissance, qui commença de secouer le joug de la force brutale et de dissiper les ténèbres de l'ignorance. C'est aux rayons de la philosophie et des lettres anciennes que l'esprit humain dut de recouvrer, avec le sentiment de la justice, l'espérance de la liberté Désormais, le libre examen, conquis par des luttes san glantes, défie les coups de la théocratie. Chaque jour li science abat l'échafaudage des superstitions ». On ne sau rait mieux dire, et c'est un fait digne de remarque bizarre, singulier, mais réel, que les fouriéristes, quand il raisonnent en hommes de leur temps, sont parfaitemen libéraux, sensés, logiques. Dès qu'ils parlent en hanno niens, ils ne sont plus ({vl analogiques. L'analogie est-ell donc un guide vicieux et mensonger ? Quelquefois, et sur tout lorsque d'une fable elle conclut à un mirage, et d l'Éden au phalanstère.
La civiUsation, cinquième grande période, succède d'oi dinaire à la barbarie, non d'un seul coup, mais par de conquêtes successives, si bien que l'histoire, même 1 plus moderne, constate des états mixtes où coexister le sauvagisme, le patriarcat, la barbarie et la civilisatior Fort bien encore ; et ici, comme dans toutes ses partit
istoriques, le fouriérisme n'a fait que hasarder des mots )uveaux, tels que caractère de base, de lien, de fanal et écart. On n'a qu'à choisir dans le vocabulaire : en avant, aîtrise en nombre fiœe^péjoraiionen correctifs, malheur mposé, abondance dépressive^ refoulement pléthorique contre-coup d*avortement, monopole effleuré et tâtonné; mdicité spéculative, gavots et dévorants/ N'oublions pas i bacchanales Joyeuses, récurrence subversive du carac- 'e fanal.
« Les vices communs aux quatre sociétés subversives Qt : indigence, fourberie, oppression, carnage, intempé- *s outrées, maladies provoquées, cercle vicieux, égoïsme néral et duplicité d'action sociale. » Autant dire que ces îes sont ceux de la nature humaine et de l'univers ms ses rapports avec nous). Mais le terrible, c'est que la idlisation, comme toutes les autres phases passagè;:'es, a n apogée et son déclin ; et si de cette décadence doit rtir une forme meilleure, le moment n'en sera pas moins ir. Par bonheur, déjà le Garantisme, qui va succéder à civilisation, s'annonce dans notre système monétaire (?) ; 3t Fourier voit un emprunt sur l'Harnaonie (en sautant r-dessus la Sérisophie) dans la coutume des postes en iais, qui est une véritable série industrielle simple, érant : 1° en courtes séances; 2^ en exercice parcellaire; en échelle compacte; trois conditions requises pour une rie industrielle. »
Mais enfin, où voulez-vous en venir, et que nous fait lit cela ? Pensez-vous que nous trouvions le monde rfait ? que nous conseillions à l'humanité de rester dans n état présent ? Qu'avons-nous besoin de Garantisme, Sérisophie et d'Harmonie, pour signaler les vices à tirper et les progrès à déterminer dans le ^\:€'Sfôw\. ^\.
dans Tavenir ? Est-ce que la raison ne suffit pas, sans y joindre la fantaisie ? Est-ce que l'intérêt individuel, depuis que le monde est monde, n'a pas, lentement et irrégulièrement, mais d'un pas invincible, avancé, de progrès en progrès, jusqu'au bien-être du corps et à la liberté de l'esprit?
— Ah I l'intérêt individuel, on voit bien que vous n'êtes qu'un civilisé I Nous autres, harmoniens d'intention, nous n'apprécions que l'intérêt humanitaire ; nous sommes des membres libres d'un grand tout, d'un grand être, libre lui-même, et qui se développe en nous et autour de nous; Saint-Simon l'a vu, ce grand être, et aussi Auguste Comte, et aussi Fourier et Bûchez. C'est l'humanité, le fétiche, la déesse qui se compose de tous les hommes et n^st pourtant pas eux; qui, vivante et réelle selon Fourier, parcourt, comme l'homme lui-même, de la croissance au déclin, une courbe de trente-deux périodes, et sert d'intermédiaire entre l'homme et Dieu.
— Je vous arrête, il y a ici une idée juste que d'autres ont exprimée autrement. La composition de la divinité est nécessairement anthropomorphe, de sorte que l'idée typi" que d'humanité est un intermédiaire véritable entre l'indi" vidu homme et l'entité Dieu. Est-ce là ce que vou^ entendez ?
— Non pas. L'humanité est le milieu entre la liberté d^ l'homme et la providence de Dieu. — Nous voguons en plein mysticisme. — « L'humanité vit et agit dans 1^ monde entre l'homme et les sphères supérieures. AU même titre que l'homme, elle est une série vivante série agglomérée, puisqu'elle se compose des aggrégat^ humains qui, partant de la molécule individuelle, arrivent à former les groupes affectifs, les corporations industrl-
SOCIOLOGIE FOURIÉRISTB 367
elles, les communes, les cités, les nations; série successive, puisqu'elle se développe dans le temps par une évolution qui nécessairement comporte une naissance dont nous ignorons encore le mécanisme, puis des âges d'accroissement, d'apogée et de déclin, pour finir par la mort; enfin, série hiérarchique, puisqu'elle réalise, ou du moins est appelée à réaliser dans son sein une coordination confornae aux lois de l'unité et de la variété. Comme l'homme, elle a un essor dualisé comparable à celui qui, chez l'individu, engendre la santé ou la maladie. L'harmonie sociale, fruit d'une volonté libre, intelligente et pratique, est la forme normale de sa vie, sa santé ; l'incohérence subversive, conséquence de ses erreurs et de ses fautes, en est la forme morbide, capable d'altérer en elle le caractère d'unité et d'entraver l'accomplissement de sa destinée. En résumé, l'Humanité, partie intégrante de l'ordre sériaire, est, à ce titre, une harmonie partielle dans le sein de l'harmonie universelle, et sa destinée la relie, dans le rang où elle est placée, avec l'ensemble des destinées. »
Enfin, que tirer d'une pareille philosophie de l'histoire, et sur quoi la fonde-t-on ? Sur l'analogie, n'est-ce pas ? Mais si l'on vous objecte que cette analogie est absolument vaine et plus qu'hypothétique, parce qu'elle assimile une réalité, l'homme, à une entité, l'humanité, simple abstraction de la qualité et des facultés humaines ? Si l'on vous crie, à l'instar de Joseph de Maistre (non avec lui) : « L'humanité ? quelle est cette femme ? » que répondrezvous? Vous aurez beau entasser série sur série, attraction sur attraction, destinée sur destinée, vous n'arriverez pas, vous, si instruits, si bienveillants, si généreux utopistes, à l'ombre même du sens commun. Comm^Iv\\\\v^«c^sxî>^â^
un mol, vous en faites un être ; rhumanité, un type idéal, vous la soumettez aux vicissitudes attachées à la condition d'homme; vous nous la montrez jeune, vieillissante, moribonde, malade ou saine par ses fautes ou ses mérites. A ce spectre de votre intellect, vous tracez une voie, un code, une destinée, et vous voulez que Técole de Texpérience et de Tobservation discute vos chimères I Autant vaudrait perdre son temps à rectifier le calendrier d'Auguste Comte, le grand fétiche Terre et le grand être Humanité. Et vous nous donnez ces visées alexandrines, panthéistiques, swdenborgiennes, pour une synthèse de l'histoire I C'est vous abuser étrangement. Tout au plus est-ce une synthèse des déviations de l'analogie.
Que M. Barrier nous pardonne cette vivacité. Il comprendra qu'un accord fondamental entre nous est iiripossible. Je ne sais s'il y a dans nos deux cerveaux une seule cellule exactement semblable. En tous cas, le sien est dominé par ce que nous appellerons un grain de mysticis me, chose absolument inconnue et mtrouvable dans ^ nôtre. Bien que M. Barrier, comme tout phalanstéri^ d'ailleurs, comme tout saint-simonien, voie la base de ^ connaissance dans l'observation, il faut que nous n'obse vions pas de même ; puisque la période identique, la sér agglomérée, successive, hiérarchique, sont pour noi autant de mots en l'air et d'inventions gratuites.
Nous ne voyons pas l'humanité, pas plus que la natic ou la tribu ; ce sont termes commodes pour exprimer d< aggrégats humains ; nous ne voyons que l'individu, t structure , ses facultés, ses besoins, l'individu, conduit a mieux par le désir naturel, animal dans son principe, d bien-être corporel et nroral. L'histoire n'est pas autre choj que la classification des faits qui se rapportent à cet
solution tantôt lente et tantôt rapide, selon les fatalités mbiantes, races, climats, milieux, circonstances. L'his- )ire des hommes est Thistoire de l'homme, non pas d'un omme type, mais bien de l'individu, rangé sous diverses atégories par ses caractères généraux et particuliers. Ainsi n Vitien ou un Hottentot est un homme d'une espèce îférieure, qui, jusqu'ici, n'a point conçu le bien et le beau
la manière d'un Grec, d'un Latin ou d'un Allemand* insijun nègre ne parcourra pas, de lui-même, les mêmes hases sociales qu'un blanc ; ainsi un contemporain de la écouverte du feu a pensé autrement qu'un contemporain u télégraphe électrique. Voilà des faits que nous consta- 3ns et qui nous suffisent ; nous nous soucions aussi peu les analogies fouriéristes que des lois du progrès saintimonien. Mais, pour se contenter des faits, il faut les tudier et les connaître ; pour comprendre l'histoire des lommes, il faut savoir l'organisme humain, corporel et utellectuel.
Nous avons vu ce que le Fouriérisme fait de l'histoire, t quelle humanité il imagine. Gomment entend-il le aonde et l'organisme vivant ?
Les vues de M. Barrier sur l'univers, si Ton en juge par On chapitre de ï Analogie universelle, ne diffèrent pas eaucoup au fond des amusantes fantaisies sériaires de ^oussenel. Tout en acceptant volontiers les faits obserés et constants, les fouriéristes se plaisent à les grouper ar gammes arbitraires, selon des lois que rien ne conrme. Ge n'est pas leur système qui s'accommode à la réaté; c'est la réalité que leur système plie à son gré, lutile et défigure. Ni l'astronomie ni la physique ne leur iffisent. En les drapant de rêveries, ils pensent en comer les lacunes, d'ailleurs imaginaires. Les comparaisons
370 PARTIE ir. — CRITIQUE DES DOCTRINES
que M. Barrier établit ça et là entre des fleurs, des not( de musique, des couleurs et des- passions nous sus: torisent à voir en lui un fervent des trente-deux astres d tourbillon solaire, un croyant aux planètes cardinale ^ d'amitié ou d amour y aux hypomineures et hypomajeure^^', ambiguës, et autres pivots et sous-pivots éthérés. Mais ^S-1 ne traite pas directement de la constitution du monde ; passons donc avec lui à Tétude de l'homme.
La psychologie fouriériste, en son principe, est absoli*--^ ment matérialiste, c'est-à-dire fondée sur Texpérienc^ • « Avec un certain nombre desavants », M. Barrier adm^ ^ « que la psychologie n'est qu'une branche de la physiolo — gie, ou mieux, de l'anthropologie. » Il s'élève contre la chï-— mère des vitalistes. Il n'écarte pas avec moins de nettet* l'hypothèse d'une âme libre en dehors de l'action encé phalique. Les philosophes qui refusent à la matière orgsu nisée la faculté de penser lui paraissent aussi hasardeux que tranchants. L'unité absolue de l'être pensant est à se^^ yeux une formule vide et fausse. « On sait, dit-il, qu^^ l'absolu ne s'impose à l'esprit que comme expression d'uf»rapport, même dans les mathématiques, et que l'absolt^ ne se rencontre jamais dans les choses réelles qui nous environnent. » Il montre l'unité de l'homme tout entière dans la conscience que nous avons de notre continuité, variable avec les maladies et l'âge, interrompue parle sommeil.
Et il conclut... « à un principe composé, à l'organisme psycho-cérébral, dont les deux éléments combinés ne se séparent jamais tant que dure l'existence terrestre. » Il paraît que les simples constatations matérialistes pèchent contre l'induction et \ analogie : ces deux déesses de Fourier l'engagent à admettre Yeosistence et Vimmorta-
iitè de Tâme. » C'était bien la peine de prouver à l'instant que l'âme n'existe pas.
Bizarre pétition de principe : L'âme distincte du cerveau est inacceptable ; il n'y a rien qui empêcbela matière <ie penser; l'intellect, attaché à l'encéphale, croît et meurt a.vec lui ; donc... donc il y a une âme, et une âme immortelle. Ce n'est pas pour rien que le Fouriérisme est un Système.
Qu'est-ce maintenant que l'organisme psycho-cérébral? XJn mezzO' termine à l'usage de ceux qui ne veulent « ni fepousser trop absolument la conjecture, ni en abuser. » Bêlas 1 Ce mezzo-termïne est tout bonnement une forte i?echute, et irrémédiable, en pleine métaphysique : consentement universel, besoin de justice, sanction finale, tout y est. M. Barrier sent la faiblesse de ces arguments, mais il en joue. Il croit; et, pour garder sa croyance, il se couvre d'une phrase de Jouffroy : « Le problème de l'âme, dans l'état actuel de la science, est un problème prématuré. » C'est commode, mais insuffisant. Bien simple est la science qui suffit à résoudre le prétendu problème : L'homme naît, l'homme meurt; avant de naître il n'existait pas, car on le suit du germe au fœtus, du fœtus à l'enfant ; après la mort il n'existe plus, puisque ses éléments, ce qui était lui, se dispersent dans la terre et dans l'air. — Fil que c'est brutal; et que c'est triste I — Mais est-ce vrai ? A vous de prouver le contraire de l'évidence.
M. Barrier s'est dit tout cela, et il croit s'en tirer par ceci : « En disant : L'âme sent, veut et pense, on est probablement aussi loin de la vérité qu'en disant : Le cerveau sent, veut et pense. Il paraît plus exact de dire : L'appareil psycho-cérébral sent, veut et pense, » Mais qu'est-ce, enfin, que cet appareil ?
On invoque Tanalogie : la digestion n'est-elle pas l'effet combiné de deux forces, Tune nerveuse et Tautre musculaire ? Affirmer que le cerveau sent, veut et pense, serait attribuer la pensée à la seule force nerveuse. Eh bien ? mais passe. La partie psychique de votre appareil serait donc, à ce compte, musculaire ? Vous avouez que vous n'en savez rien; vous en êtes réduit à chercher .un terme de comparaison dans cette essence impondérable, Téther, qui ne se révèle que par les manifestations lumineuses et électro-magnétiques. La chimie, dites-vous, n'a-t-elle pas admis l'existence de certains corps « longtemps avant d'avoir pu les isoler et les rendre visibles ? » Prenez garde : ou votre force physique est un corps, ou votre analogie est fausse. Si c'est un corps, vous retombez dans la vieille hypothèse de Lucrèce, écartée par la science, ou bien il vous faut revenir à la conclusion du matérialisme moderne, et faire de la pensée une fonction de l'encéphale. D'une ou d'autre manière , vous renoncez à l'immortaUté de l'âme en tant que personne distincte. Ou bien elle se dissoudra comme les autres corps, ou bien, si elle survit isolément, elle ne représentera plus l'homme tout entier, et son immortaUté nous deviendra parfaitement indifférente. Ni Voltaire, ni Descartes, que vous invoquez, ne vous tireront de cette impasse. Voilà où conduisent l'amour de la vraisemblance, et les analogies scientifiques (I) combinées avec les aspirations traditionnelles.
Est-ce que, par la psychologie au moins, le Fouriérisme serait parent de feu l'Eclectisme ? Cousin, dans les Champs- Elysées, en a la chair de poule ; il en pleure sur madame de Longueville, mais, d'un sourire, Hautefort le console; el Pourier de lui dire, plaçant une analogie galante : « Grâce à ces belles frondeuses, vous avez connu le /^^o-,^// atlrayanL
« Vous avez été phalanstérien sans le savoir. Touchez là; ne troublons point par des dissonances la gamme chromatique- de l'harmonie paradisiaque. Puisque nous avons passé tous deux sur la terre, cardinale d'amitié, confondons nos arômes ! » Et les deux Élyséens, réconciliés, «s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils goûtent ; jç ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité môme C[ui s'unit à eux..., et ils ne font qu'une seule voix, une seule pensée : une môme félicité fait comme un flux et un reflux dans leurs âmes unies. » Ainsi s'exprime le doux Pénelon. On ne s'attendait guère à voir Télémaque en cette affaire. Ah! pardonnez cet accès de papillonne. Devant ce touchant tableau de l'Éclectisme donnant la main au Fouriérisme, la composite nous a saisis, et nous n'avons pu brider l'enthousiasme de notre appareil psychocérébral.
Nous passons, dans le livre de M. Barrier, nombre de pages où sont exposés avec lucidité les divers systèmes psychologiques, nous bornant à signaler sa perpétuelle oscillation entre le matérialisme et une sorte de positivisme mystique. Il conçoit à peu près comme nous la progression de la vie, du végétal à l'homme ; à peu près comme Auguste Comte, l'humanité, « vaste organisme dont l'individu n'est qu'une particule élémentaire. » Avec les naturalistes orthodoxes, il admet que l'homme est un animal reUgieux. Tout en plaçant au faîte de l'organisme humain la religiosité ou unitéisme^ il hésite cependant à considérer « cet attribut » comme primordial et irréductible. Sachons lui gré de cette prudence, mais notons qu'elle lui sert à peu de chose. S'il doute du fondement même de la doctrine, existence de l'âme et reli^lo^vV^/^
n'en édifie pas moins, sur ces bases mal assurées, je ne sais quel culte, je ne sais quelle immortalité, je ne sais quelle métempsycose.
Le plus grand défaut de la psychologie fouriériste, c'est d'être insaisissable. Elle ne se déclare pas pour la dualité de l'homme, encore moins pour son unité ou pour sa complexité. Elle distingue en lui trois principes, dont elle explique mal la coordination. Ce sont : 1® la passion, principe actif, excitant, moteur ; 2° l'aptitude, principe passif, exécutant, mû ; 3° l'intelligence, principe mixte, neutre, dirigeant. Se débrouille qui pourra dans ces définitions. Pourquoi donc l'aptitude est-elle un principe passif et l'intelligence un principe neutre ; et en quoi cette formule de fantaisie se rapporte-t-elle « analogiquement» à la grande trilogie de l'ordre universel : «!• Dieu, principe éternel, actif, moteur; 2** la matière, principe éternel, passif, mû; 3° la mathématique, principe éternel, neutre, régulateur ?» M. Barrier lui-même semble craindre que ce parallélisme ne paraisse plus artificiel que naturel; il se borne à le recommander comme une vue ingénieuse. Ainsi partout, dans les conceptions fouriéristes, l'incertitude à la base, la fantaisie au sommet.*
Nous risquerions d'épouvanter les profanes en reproduisant ici le tableau synoptique des passions d'après M. Barrier. On y reconnaît encore quelques lambeaux de la réalité. Mais lorsqu'on arrive à la corrélation des passions et des gammes, à cette espèce de contre-point talismanique où se complaît l'école, c'en est fait à tout jamais de l'observation et delà science; on vogue en pleine hallucination, dans un monde où le « favoritisme hors rang, » par exemple, peut être comparé « au silence qui contribue en mode négatif aux effets de mélodie et d'harmonie musi-
les. » C'est alors qu'on entend, comme un rêve, passer les mbinaisons rhythmiques du nouveau Pythagore : « On ut demander, dit Fourier, pourquoi je désigne les pasms par nombres fixes, dans leurs divers échelons, au 5u de nombres variables, comme 3 à 4, 10 à 12, 32 à 36. est comme si on demandait pourquoi un homme qui rit en vers ne met qu'un nombre fixe de syllabes dans laque ligne, tandis que celui qui écrit en prose met à )lonté plus ou moins de syllabes et de mots dans chaque irase. ïl y a de même dans le système passionnel îux ordonnances, qui sont la progression mesurée et progression libre. Certains objets sont assujettis à la *ogression mesurée, comme les passions, la couleur, la usique ; aussi leurs divisions sont-elles septénaires et Mzainaires; ce sont les distributions principales de )rdre mesuré. La nature a, comme nos langtces, sa ''ose et sa poésie. Les passions étant ce qu'il y a de plus )ble dans la nature, elles sont distribuées par séries meirées et nombres fixes dans chacun de leurs échelons. » Comprenez-vous ? Eh bien I comparée à ce qui ' suit, ' itte théorie de la prétendue progression passionnelle est )hérente et lumineuse. Un peu d'algèbre maintenant, et algèbre appliquée, s'il vous plaît.
« Pour s'initier à l'alphabet de lascience, il faut étudier abord la distribution des passions. Elles ne sont pas de lantités indéterminées comme les rameaux d'un arbre ; les ont un nombre fixe dans leurs échelons. En voici le bleau, poussé seulement au cinquième degré.
PIVOT CLASSES ORDRES GENRES ESPÈCES YARléTéS
^ige 1 • ¥ ? ï 5
« CVst-à-dire que, si nous examinons la tige de l'arbre, il n'y a qu'une passion, qu'on nomme unitéisme ou tige en essor harmonique, en essor subversif égoïsme ou souche. Puis, aux premier, deuxième, troisième degrés, se trouvent les nombres 3, 12, 32, que je transforme en 4, 13, 33, parce que, en théorie de mouvement, le pivot intervient dans toutes les séries, de môme que, dans le mécanisme des sucs d'un arbre, la tige correspond avec toutes les branches, et la souche avec toutes les racines. »
Ainsi raisonne Fourier, toujours ainsi : s'abandonnant à certains balancements symétriques, attiré par des analogies lointaines, heureux de numéroter ses gammes et ses séries et ses claviers, d'évaluer le titre de ses arômes, enfin de baptiser à neuf toutes les idées exprimées déjà par le langage ordinaire. Et cependant, comme Saint- Simon, plus que Saint-Simon, il a entrevu quelques vérités morales ; il a, l'un des premiers en ce siècle, considéré les passions comme <( les forces naturelles et primitives auxquelles est due l'activité libre et spontanée de l'être humain.» Aussi est-ce* sur les passions, dont le rôle légitime, sinon l'ordonnance, lui apparaissait clairement, qu'il a construit sa société idéale ; quant à la vieille psychologie, qu'il appelle idéologie, il se déclare incapable de la comprendre — bien qu'il en soit, au fond, tributaire — et la range, avec la métaphysique, la morale, la politique et l'économie, parmi les « sciences manquant de base certaine. » Et, à toutprendre, il peut, au point de vue social où il se place, traiter de secondaire une étude déjà incluse dans la science des aptitudes et des passions.
M. Barrier, qui essaye ici de complétej* le maître — notons en passant que M. Littré, de même, entreprend, avec plus de succès, de recoudre au positivisme la psy-
ihologie oubliée par Auguste Comte — revient tout bonaement à réclectisme. Il collige les types universaux, les essences de Platon, les catégories d'Aristote, les idées innées de Descartes, les notions du sens commun, les axiomes des Écossais, les conceptions rationnelles de Kant. « Sans doute », se hasarde-t-il à dire, ces entités « sont coïncidentes ou consécutives à une impression venue du dehors ou à un acte d'attention réfléchie ; mais elles ne trouvent dans ces phénomènes que l'occasion ou plutôt les conditions de leur développement, et non leur cause efficiente. » C'est pourquoi, ajoute-t-il, « elles sont nécessaires, ont un caractère absolu, identique chez toits les hommes et, comme on Va dit, impersonnel, » Et voici qu'il nous énumère nos vieilles connaissances, les idées de cause, de substance, d'espace et de temps; quant au bien et au mal moral, au beau et au laid esthétique, il semble d'abord les rejeter dans le relatif, mais c'est pour les rattacher à une
autre idée innée de but, de bien, autrement dit de cause finale.
On ne s'attend pas que nous discutions ces redites ; il ne nous arrive que trop d'avoir à enfoncer des portes Ouvertes. On sait que ces prétendues catégories réelles de a pensée, résultat de nombreuses abstractions, n'ont mcune valeur de fait dans la conception de l'univers. Ce Ont des cadres plus ou moins commodes pour classer les dées générales.
Le Fouriérisme, finalement, s'en tient, sur la question le l'intellect aussi bien que sur celle de l'âme, à la plus lassique des philosophies. Eh ! n'avions-nous pas sous i main les Royer-Gollard, les Cousin, les Damiron, les ïarnier, qui portaient dans leurs tètes sbrbonnifères les Knerves frémissantes de MM. Garo et Janet? Jç,YkftN^\^
plus, mais plus du tout, pourquoi vous vous moquez des philosophes qui vous avaient précédés, et que vous suiviez. Vos formules religieuses elles-mêmes ne sont, avec d'autres mots, qu'une vieillerie, étant « fondées sur les idées innées, » qui, elles-mêmes, sont fondées sur un manque d'observation. Elles pèchent, comme vous voyez, par la base. Votre dieu est constitué comme tous les autres, d'abstractions : universalité de providence, justice distribu tive, économie de ressorts, unité de système, direction intégrale du mouvement. .
M. Barrier déclare toutefois que cette détermination des I attributs divins, pour supérieure qu'elle soit à toutes celles qui ont été tentées dans le passé, ne saurait le satisfaire. Il avoue que la conception d'un 'dieu ne s'accorde guère avec l'existence du mal ; et que notre part de liberté et d'initiative est un amoindrissemeut de Vêtredivm. « Oserons-nous donner le nom de Dieu à un être ainsi limité ? »
Mais cet être même peut-il exister ? Ou bien il est dans sa plénitude, ou bien il n'est pas. Or, s'il est facile de démontrer que cette plénitude est un leurre, et qu'infini et volonté sont deux termes contradictoires, je ne vois | pas trop où se réfugie la religiosité de M. Barrier. « Hélas 1 s'écrie-t-il, tout se réduit à des ténèbres épaisses, à des contradictions qui désarment notre curiosité en blessant notre raison, à des chimères qui ne valent aucun regret. >>
Gomment l'esprit hésitant, mais croyant, qui se complaît, sans trop d'illusions toutefois, dans les séries aromatiques — non, aromales — dans les attractions proportionnelles aux destinées, les petites hordes et l'abbaye de Thélème qu'on nomme phalanstère ; comment ce même homme écrit-il les lignes suivantes, si nettes, si
laires, si décisives, et qu'un matérialiste signerait des [eux mains, ou à peu près :
« Ne faisons plus, sous quelque forme que ce soit, de iet anthropomorphisme dont la philosophie a été saturée ît falsifiée ; l'esprit humain en est las. Tournons notre utelligence vers la vérité scientifique, poursuivons le bonheur par la direction convenable de nos passions ; 'éalisons Futile, le beau et le bien par Texercice de nos 'acuités industrielles, de nos aptitudes artistiques, et par l'accomplissement de nos devoirs. Élevons rarement nos •égards vers le champ des hypothèses religieuses et des îonjectures relatives à l'autre vie. Redoutons le mirage de es questions transcendantes » (oiseuses serait mieux)
qui donnent le vertige. Arrière tout mysticisme ! »
Arrière donc le Fouriérisme. Mais les hommes les plus avants sont pleins de contradictions. Que faire ? En voici a qui a toutes les qualités : l'amour de ses semblables, 3 la liberté d'esprit, de la science ; et, tout en criant : ahoremus I il s'amuse à des bulles de savon.
Il y a eu, parmi les saint-simonîens et les fouriéristes, eaucoup de gens d'esprit, de talent et de grand cœur, à Dmmencer par Fourier et Saint-Simon. Mais ce ne sont is leurs doctrines qui leur donnaient le cœur, le talent : l'esprit. On ne s'étonnera donc pas qu'en écartant les ïniteursy les vestales, les pivots et Vunitéismey nous aidons des hommes comme Just Muiron, Considérant, ippolyte Renaud, Pellarin, Barrier. Nous déclarerions léme leur utopie très innocente, si elle ne sacrifiait individu à Vhumanitè,
§ VI. - tae matérialisme abstrait
Toute science spéciale est un fragment de la conception de l'univers. Notre insuffisance peut Ten abstraire, mais non Ten isoler. Quiconque se cantonne dans une
province de la connaissance sans noter les points par où elle confine à d'autres, sans en déterminer la latitude, celui-là risque de dévier. C'est ainsi que les spécialistes de la philosophie, oubliant que Tintelligence est intime- h ment liée à l'état qui la comporte, au milieu qui l'ail- ; mente, et aux organes qui la produisent, ont situé la psychologie dans une région chimérique, dans ces pays aériens où les oiseaux d'Aristophane bâtissaient leur cité. Ils ont abstrait l'homme de la nature ambiante et du corps qui le constitue, pour en faire je ne sais quoi de vide, une force sans substance. Ils l'ont transporté en pleine métaphysique, dans l'espace inétendu, peuplé de ses propres qualités personnifiées, créant ainsi à côté ou au-dessus, suivant eux, du monde réel, un prétendu monde
al, plus vrai que le véritable. Et comme les fantômes ce domaine creux étaient, en somipe, extraits de ce qui , qu'ils revêtaient une apparence humaine, qu'ils aient la vie, les indifiTérents et les ignorants les ont voliers acceptés comme des êtres transcendants et des •es supérieurs.
)i bien qu'aujoud'hui encore, alors que la science derne a sapé par le pied leur échafaud mystique, ils it demeurés dans notre air, ils infestent notre langage, itent notre pensée, et s'infiltrent dans les cerveaux qui s'y tendent les plus rebelles. Songez que Tyndall, que ude Bernard, n'ont pas échappé complètement à leur uence ; et vous vous étonnerez moins que M. Taine y finalement succombé. Ce puissant écrivain, ce raisonir subtil et tenace, qui, depuis longues années, avait Qpu si nettement avec les rêveries platoniciennes et le3 npromis éclectiques, lui qui, maintenant même, traite itités les forces, l'esprit, l'âme, et la matière aussi, il se uble tout à coup, la langue lui fourche, et il affirme 'éalité nécessaire des lois et des rapports des choses, li physiologiste, il arrive métaphysicien. Sensualiste iaré, athée implicite, le voilà qui dresse des autels à raison explicative. Dits ignotis. Au fait, un tel malheur rait le frapper tôt ou tard. L'abstraction, qui pour is est une nécessité et un secours, est pour lui une ladie. A force d'en avoir abusé il se Test inoculée, il 1 est fait une seconde nature, et ne voit qu'elle part. Le monde lui est apparu comme une série d'abstracns successives, et au fond il a trouvé quoi? l'abstraction ; abstractions. Peut-il ne pas déclarer que c'est l'unique lité I Disons qu'il est triste de voir tant de travail et fiTorts, tant de science, de puissance mètsv^, ^V ^^
subtilité, perdus et faussés par leur excès, et la négation constante des illusions métaphysiques aboutir au lieu commun des causes finales.
La préface de M. Taine éveille déjà les craintes que sa conclusion confirme. Après des déclarations aussi nettes que celles-ci : « Les mots faculté j capacité, pouvoir, ne êisignent pas une essence mystérieuse et- profonde^ qvx dure et se cache sous le flux des faits passagers... » « la psychologie devient une science de faits,,, bien choisis, importants, significatifs, amplement ciconstanciés el minutieusement notés,,, » Fauteur nous avoue, non sans | fierté, qu'il veut « établir contre Kant et StuartMillwM '. théorie nouvelle des propositions nécessaires, étudier sur une série cCeœemples ce qu'on nomme la raison explicative d'une loi, et aboutir à des vues d'ensemble sur la science et la nature, en s' arrêtant devant le problème métaphysique, qui est le premier et le dernier de tous, » Il n'y a pas à douter, la préméditation est avérée. M. Taine se proclame d'avance métaphysicien futur. Le désir de découvrir le point de départ de son erreur et le progrès de sa tendance métaphysique nous décide à le suivre pas à pas dans son laborieux ouvrage, à travers les répétitions qu'il prodigue à l'infini. En présentant dans un autre ordre les questions qu'il traite, nous aurions risqué de mettre nos idées à la place des siennes. Suivant une comparaison qu'il affectionne et que nous retrouverons, il sera notre texte ; nous n'ajouterons qu'un abrégé interlinéaire et des notes.
Sur le seuil du laboratoire où, scalpel et microscope en main, le psychologue va tenter l'autopsie de la connaissance, M. Taine nous prémunit avec raison contre la magie du langage, interprète et représentant de l'intellect.
D met à nu, sous les métamorphoses de ce Protée, un fond toujours le même, un fait unique, la sensation, isolée, groupée, répercutée, mais toujours la sensation ou son image. Le nom, dit-il, n'est qu'un signe, un substitut, il équii^aut à l'impression reçue, réduite à un caractère domi-' lant extrait du faisceau de caractères que présente tout bjet des sens. Tout nom commun est ainsi une abstracon, une idée générale ; et une idée générale n'est qu'un om capable d'évoquer en nous les images de tous les idividus qui composent une même classe, et d'être évoué lui-môme par la perception directe ou l'image cérépale d'un quelconque de ces individus. « Spontanément, ùrès avoir expérimenté des objets semblables, nous Trouvons une tendance qui correspond à ce quHl y a j commun dans les objets, » Telle est même, selon . Taine, « l'histoire du langage. » Pour nous, sans conister la vérité de cet aperçu, nous croyons le fait moins rimordial. Le mot a précédé la tendance ; et la preuve 1 est dans la rareté des termes généraux chez les races iférieures ou peu développées. Le nom paraît avoir été l'origine purement démonstratif, un simple geste vocal : îci, cela. Puis il a désigné l'objet par celle de ses quatés qui correspondait le mieux à la sensation actuelle, ertains peuples en sont resté là, donnant le plus souvent
chaque objet nouveau un nom difTérent. Seules, les racçs lieux douées ont rapidement compris sous un même nom es êtres semblables ou analogues.
Quoiqu'il en soit, nous sommes d'accord avec M. Taine iir l'identité du nom et de l'idée. « Ce que nous avons en ous-mêmes lorsque nous pensons les qualités et caractères ènérauXy ce sont des signes et rien que des signes, je eux dire certaines images,,, tout à fait semblables aux
autres images^ sauf en ceci qu'elles sont correspondante» 1 . auœ caractères et qualités, et qu'elles remplacent la per* , ception absente ou impossible de ces caractères et qua^ lités, » Nous repoussons avec lui rillusion qui consiste à distinguer l'idée du nom, source de toutes les théories fausses sur l'esprit pur.
Le passage est excellent, comme tant d'autres et vaut i d'être cité : « Nou^ croyons avoir par de là nos mots généraux, des idées générales ; nous distinguons Vidée du mot: elle nous semble une action à part, dont le mot est seulement l'auxiliaire; nous la comparons à timage; nous disons qu^elle fait le même office dans un autre domaine, et nous rend présentes les choses générales comme rimage nous rend présents les individus,.. Nous la comparons à quelque chose d'aérien, d'inétendu, d'incorporel; nous supposons un être dont elle soit Faction ; il notes semble aussi pur et éihéré qu'elle ; nous rappelons esprit et nous disons que notre esprit, par delà toutes les images, se représente et combine les qualités abstraites des choses. »
Et voilà ces idées générales, ces mots, éléments des propositions nécessaires dont M. Taine fera plus tard les seules et permanentes réalités.
Les idées « se ramènent à des images. » Or, « une image est une sensation spontanément renaissante, ordinairement moins énergique et moins précise que la sensation p^'oprement dite... C'est le substitut de la sensation. L'esprit est un polypier d'images. » Tous ces simulacres produisent en nous des hallucinations rectifiées par d'autres sensations ou groupes d'images qui jouent le rôle des « réducteurs antagonistes ». Une foule d'exemples empruntés à des observateurs dignes de foi, physiologistes, aliénistes , médecins et savants , donnent une grande
valeur à ces ingénieuses démon slralions et prouvent que « timage dune sensation peut surgir après un long intervalle » par attention, répétition, contiguïté, similitude ou association des idées.
Ici se présente pour la première fois la question du moi, j de la personne morale, dont les spiritualistes font un pur ^^ néant en la séparant de ses éléments constitutifs. Contre '. eux, M. Taine établit que « ce qui fait la continuité -| d^une personne morale distincte, c'est la renaissance con-- Hnue d'un même groupe d'images distinctes, » Et il cite à Tappui un grand nombre de cas d'hypnotisme et de folie, sans compter le sommeil, « où la chaîne des images est rompue et ou deux ou trois personnes morales peuvent se
\ succéder dans le même individu, » Ailleurs, il démontrera • par l'exemple de l'insecte et des annélides « la pluralité 1 foncière de V animal, » L'individu pour lui, « n'est qu'un ■; système. » Peut-être eût-il dû ajouter : un organisme, ^ dont les parties sont plus ou moins cohérentes et rattachées à un centre nerveux ; mais alors, il se fût moins complu dans cette conclusion où perce le bout de l'oreille de la métaphysique : (.< La série qui constitue le moi est un fragment dans Vensemhle des fonctions animales, » Ce qui suppose que les fonctions préexistent à l'animal et le type à l'individu. Mais passons, le combat s'engagera plus tard.
Donc les idées ou mots se réduisent à une classe d'images : les images à leur tour se réduisent à une classe de sensations, et celles-ci à des ébranlements inconscients, réflexes, comparables aux ondulations éthérées dont les sensations de couleur sont les totaux. « L'action nerveuse qui provoque une sensation n'est jamais qu'un déplacement de molécules nerveuses. A ce déplacement élémentaire cor-
MATÉR. 11.
respond une sensation élémentaire. Les différences des sensations totales ont toutes pour cause les diversités du groupement des mêmes sensations élémentaires. » Ces vues si profondes et si justes sont appliquées victorieusement à toutes les sensations de Touïe, de Toeil et des autres sens. Je ne crois pas que le matérialiste le plus abject puisse asséner aux idéalistes endurcis une série d'arguments plus rudes et plus péremptoires que les minutieuses analyses de M. Taine physiologiste.
« La condition suffisante et nécessaire de la sensation est une action des centres nerveux, » D*après les expériences de Bert, Vulpian, Longet, Flourens^ les sensations tactiles, auditives et gustatives ressortissent à la protubérance annulaire ; les tubercules bijumeaux et quadrijumeaux sont le siège des sensations visuelles. L'action de ces centres suffit à la sensation brute, non élaborée. « Mais, seule, l* action de la substance grise des lobes ou hémisphères cérébraux est la condition suffisante et nécessaire des images, ou sensations réviviscentes . Il y a dans le corps vivant un autre centre que V encéphale ; c*estîa moelle épinière; et cette moelle, comme V encéphale, est un point d arrivée pour des excitations transmises, et un point de départ pour des excitations renvoyées. » Ces ébranlements inconscients éveillent « selon toutes les analogies, comme le mouvement moléculaire de l'encéphale , un événement de l'ordre moral, » rudiment sensitif, état embryonnaire de la personnalité consciente, et que l'on peut suivre dans le monde végétal, chez la sensitive et le sainfoin oscillant du Bengale, achezles anthérozo aires des cryptogames et chez les zoospores des algues. » Tels sont les mouvements infinitésimaux, réflexes, qui se retrouvent à la base de toute sensation, partant de toute image, par-
ml de toute idée. En somme, « du mouvement molécuxire répété et propagé dans les éléments de Vécorce grise érébrale, dépendent les événements que nous rapportons à otre personne ; s'il est donné, ils sont donnés; s'il manque^ 's manquent, » Le monde moral est donc l'élaboration u monde réel par l'activité nerveuse recueillie dans la ubstance grise. Mais cette vérité si frappante répugne à I. Taine. « Il se peut, dit-il comme à regret, que la ensation et le mouvement intestin des centres nerveux ne oient au fond qu'un même et unique événement^ con- ^ûmné, par les deux façons dont il est connu ^ à paraître Tujours et irrémédiablement dotale, »
Sans doute, l'ordre moral est lié à l'ordre physique ; aais la liaison lui semble inexplicable ; l'idée de mouveaent moléculaire et l'idée de sensation lui semblent irréluctibles. Il n'y a point de rapports entre ces deux faits, t cependant c'est la môme chose. Gomment ? Pourquoi ? l'est Tyndall lui-même qui le demande ; et M. Taine cite m passage fameux, déjà cité par M. Laugel dans le Temps, iéjà commenté dans la Pensée nouvelle. Pourquoi ? c'est e mot des enfants et des philosophes aux abois. Pourquoi? nais est-ce que le soleil et les étoiles, est-ce que la série les antécédents et des conséquents, est-ce que le monde a m pourquoi? Il pourrait être autrement, ou ne pas être, et Pourquoi n'y ferait rien. Gela est. Quoi de plus? M. Taine e console avec des aphorismes transcendants et mélanoliques. * Le mouvement moléculaire n'est qu'un signe fe Vévénement moral, La sensation^ les événements sont ss seuls éléments réels de la nature. Le monde physique e réduit à un système de signes, et il ne reste plus pour le onstruire et le concevoir en lui-même que les matériaux lu monde moral, » Kant n'eût pas mieux dit.
De grâce, pesez ces quatre ligues, et dites si elles ne s'envolent pas déjà en pleine métaphysique. Nous y sommes, et désormais M. Taine ne redescendra plus, que pour reprendre son élan, sur la terre des vivants. Toutefois, avant de partir pour les lointains empyrées où le chœur des Propositions nécessaires épèle à jamais le divin nom de la Raison Explicative, il façonne à peu de frais une petite idole de la déesse matière et Técrase en poussière sur la tête de ses adorateurs. On aurait pu le prendre pour un de ces réprouvés ; mais il n'entend frayer qu'avec « des doctrines qui ont un rôle sur la scène du mondef et des philosophes qui ont construit leurs doctrines sans autre souci que celui de la vérité, )» , Écoutez :
« En somme, les entités verbales ne subsistent plus qu'aux deux extrémités de la science, dans la psychologie 'par la notion du moi et de ses facultés, dans les préliminaires de la physique par la notion de la matière et de ses forces primitives,,. La première entité ruinée au sommet de la nature, il reste à la base de la nature t autre entité, la matière, qui tombe du même coup, JuS" qu'ici, les plus fidèles sectateurs de teoopérience ont admis, au fond de tous les événements corporels^ une substance primitive, la matière doublée de force. Les positivistes eux-mêmes (partageons en frères) subissent rniusion. Or, l'analyse qui montre dans la substance et dans la force des entités verbales, s'applique à la matière aussi bien qu'à l'esprit, »
L'analyste complète son triomphe par un apologue :
« Supposez un livre écrit dans une langue originale et muni dune traduction interlinéaire ; le livre est la nature {une entité) ; la langue originale est V événement moral ;
k traduction interlinéaire est r événement physique.,. Les matérialistes ment le texte, et les spiritualistes regardent comme incompréhensible le lien du texte et de la traduction. NouSy nous avons établi que récriture interlinéaire est une traduction, que l'autre est un texte original ; et, de leur dépendance, nous avons conclu que la première est la traduction de la seconde. »
Eh bien,, les matérialistes ne nient pas le texte ; ils le voient et le reconnaissent dans l'interlinéaire. Le prétendu texte moral est pour eux le décalque du monde physique et réel. L'énormité de la supposition incombe tout entière à M. Taine ; présenter l'événement physique, tel que nous nous le représentons, comme une traduction de Tévénement moral, c'est soutenir que le latin de Virgile, tel que nous nous le représentons, traduit Delille. C'est voir le monde à l'envers, parce que notre rétine en renverse l'image. Avec les matérialistes, le jugement la redresse. Et ce que font ici les matérialistes, M. Taine veut bien en laisser l'honneur aux « savants proprement dits, » Cela prouve, ou bien que les matérialistes sont les savants proprement dits, ou bien que les dits savants sont matérialistes.
Venons maintenant à Y entité matière.
Qu'est-ce d'abord qu'une entité ? Une entité c'est un mot pris pour une chose, un nom pris pour un être ; loi, par exemple, ou dieu. Ce qui fait l'entité, c'est la personnification. Il ne faut pas confondre entité avec abstraction. Notre mécanisme intellectuel est fondé sur l'abstraction. La sensation elle-même, base de la connaissance, est un procédé abstractif, puisqu'elle est provoquée par telle ou telle propriété, tel ou tel attribut isolé du faisceau auquel il appartient. Il en est de même, forcément, des images.
des idées et du langage. Les mots, sans exception, sont tous des substituts abstraits d'abstractions préalables. C'est par J?p une suite d'efforts légitimes que nous avons élargi le sens de certains termes, de manière à y faire entrer, pour notre commodité, le groupe de toutes les propriétés dont le faisceau constitue un être distinct : l'homme, le cheval, le chêne, le diamant ; on ne peut dire que ces noms, identiques aux corps qu'ils expriment, soient des entités. Nous avons été plus loin. Par une concentration plus puissante, nous sommes arrivés à fondre dans un seul mot compréhensif la totalité des faisceaux distincts, sans en détacher une seule des propriétés qui les composent. Si bien qu'entre notre connaissance et la réalité universelle, il n'y a plus que le voile transparent de quelques lettres. Tel est le mot matière. Ce n'est pas une entité ; c'est une abstraction, une série d'abstractions condensées, aussi approchée de la plénitude concrète que le permet la fatalité du langage.
M. Taine le sait parfaitement, aucun matérialiste ne croit à une matière indépendante de ses propriétés. Aucun même n'affirme une matière unique, trame et substratam des choses. Les découvertes ultérieures de la chimie détruiront ou confirmeront cette hypothèse, d'ailleurs licite. Pour le moment, lorsque nous prononçons le mot matière, nous enfermons sous trois syllabes soixante et quelques noms dont M. Taine ne supprimera pas les objets, puisque sans les combinaisons de plusieurs d'entre eux, il n'existerait pas. Qui dit matière dit les corps simples ou leurs éléments, s'ils en ont, et tout le faisceau des faisceaux organiques ou inorganiques dont les corps simples constituent les propriétés groupées, c'est-à-dire l'existence.
Les mots ne valent que par ce qu'on y met ; il est donc
permis de les négliger pour ne considérer que ce qu'ils représentent. C'est ce que nous faisons en opposant aux . véritables entités comme sont le pur esprit et la divinité, la matière concrète, synonyme abréviatif et compréhensif de tout ce qui est. Le mot est si plein qu'il éclate et qu'il ne reste à sa place que la réalité des choses. Par contre, l'âme, la raison, l'esprit, sont des termes complètement vidés par les épurations philosophiques ; ils n'ont plus que la peau, encore si transparente qu'on voit le néant au travers. Ceux-là sont des entités verbales, on vous l'accorde. Eh bien ! remplissez-les ; refaites-en des expressions adéquates à leurs éléments ; vous pourrez sans crainte vous en servir pour figurer l'état dernier des sensations, des idées élaborées et combinées par les mouvements moléculaires de la substance grise ; car ils ;auront alors un fond solide et indubitable, le cerveau, la personne humaine. Mais dans ce cas même, évitez de les placer sur le même rang que la matière ; ils lui seront ce qu'une parcelle est au tout ; ils ne correspondront qu'à un point de la matière, à une forme des corps simples, la forme vivante, et même à un seul degré, le plus haut il est vrai, de la forme vivante. Et n'allez point les étendre au delà de L'individu, à l'humanité collective, bien moins encore, sous le nom de raison explicative, de plan, d'harmonie préétablie, à des choses ou à des ensembles dénués de vie, privés de l'organisme humain, de la concentration personnelle. Hors du cerveau et de l'individu, ils ne sont plus que des mots. Ils redeviennent des entités, des religions, des spiritualismes, d'un certain positivisme, enfin de l'idéalisme hégélien que veut restaurer M. Taine.
Gomment un expérimentateur si subtil est-il retombé dans ces pétitions de principe ? Par quel c^tçX^ Nmfcxx:*.^
de l'observation de faits et des phénomènes, est-il revenu aux causes finales ? ses précautions même, sa défiance excessive, Ton ramené à l'illusion qu'il fuyait.
Il nous répète à satiété que, force, substance, propriétés, rapports, ne sont que des* entités vides, si on les isole des corps, des faisceaux qu'ils constituent et qu'ils relient. Non content de le répéter, il le démontre. Rien de plus juste. Mais à force d'abstraire, il oublie de recomposer; il ne le peut plus. De ce que la sensation ne procède que par acquisitions successives, par images partielles accumulées, il conclut « qu'il n'y a rien de réel dans h naturCy sauf des trames d'événements liés entre eux et à d'autres, qu'il n'y a rien de plus en nous-^nêmes ni en autre chose. » Il ne s'aperçoit pas que des événements ne sont que des rapports et des effets, lesquels ne sont rien sans substratum, et que, cesubstratum, c'est la trame même dont il parle en passant. Supposer des faits sans facteurs est absolument chimérique. Il faut donc que les faits ne soient rien de plus ni de moins que les facteurs eux-mêmes, dans leurs rapports avec nos sens. Mais M. Taine répugne à cette simplification ; nous l'avons bien constaté dans son apologue du texte et de la version interlinéaire. Il a trop lu Kant et S tu art Mill. Ces deux grands penseurs, appliquant tous deux la même logique en des systèmes difTérents, l'un de par la raison pure, l'autre de par la sensation, en viennent à contester au monde physique l'extériorité et la réalité ; ils considèrent les choses comme des fantômes internes formés dans l'esprit ou dans le cerveau, selon les lois fatales de notre intelligence. 'Avec eux, il déclare que, pour nous, le monde j)hysiqué n'est qu'un reflet, une illusion de nos événements moraux, projetés du dedans au dehors. S'il entend
ar là que la certitude du monde physique ne vaut ni lus ni moins que la certitude de nos sensations, il a iison. Mais il ne conteste pas, son aveu est formel, la îrtitude de nos sensations ; donc il admet la certitude e leur objet. La conclusion s'impose. En effet le yrrhonisme est puéril, inutile : parce qu'il est vain de ire : tout se passe comme si nous existions et comme si îs choses existaient ; parce que, la condition étant la lême des deux côtés, elle est négligeable, en tant que uantité égale ; nos sensations comparées entre elles tant notre unique instrument de certitude, il s'ensuit ue le monde qu'elles nous révèlent est certain.
Si donc M. Taine, au lieu d'admirer perpétuellement, omme une étrange et inexplicable coïncidence, l'adaptaon des événements extérieurs à nos événements internes, avait adinise tout d'abord comme un fait indéniable, il 3 serait épargné les efforts anxieux, les détours sans ombre, les réserves, les contradictions, qui remplissent ÎS deux tiers de son grand ouvrage.
M. Taine, malgré qu'il en ait, malgré Kant et Stuart lill, croit à l'extériorité du monde. Cent passages l'at- Bstent : « En vertu, dit-il, des rapports entre telles conitions et telles sensations, je suis contraint, ainsi que out être sentant, « d'imaginer une entité métaphysique^ 'ui est la substance,,,. Notre illusion équivaut à une onnaissance,,, La liaison^ insurmontable entre nos idées st indestructible entre leurs objets,,. Certains caractères qu'il appelle les seuls éléments partout les mêmes) •'existent point en dehors des individus et des événements, omme le voulait Platon, ni dans un monde av^re que le ôtre ; car ils sont les caractères des événements et des idividus qui composent notre monde,,. L'étendue que
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