II
nous attribuons aux corps est une propriété apparente de notre sensation^ propriété que, par une illusion naturelle, nous transportons dans les corps. Mais ce transport n'est pas, comme dit Kant, l'effet d'une structure desprit innée et inexplicable ; il est l'effet d'une disposition acquise instituée en nous par F expérience. »
Par instants, le doute le reprend et il s'écrie : « Voilà bien des apparences, et il est temps de chercher si quelque L. chose de réel correspond à tant d'illusions ! ,., N'y a-t-û ^i rien d'intrinsèque dans cette pierre? » Oui, de même que nous transportons à nos semblables les événements qui se passent en nous, nous pouvons attribuer à cette pierre |^ certaines qualités communes à elle et à nous, qui lui demeurent acquises et qui existeraient même sans nous. Puis, fier de ce raisonnement subtil, dont nous ne donnons que la substance, il ajoute : « Par cette addition à la théorie de Bain et de Stuart Mill, notis restituons aux corps une existence effective, indépendante de nos sensations,., A présent, sous le nom de forces, les possibilités perma^ nentes de sensation se ramènent sans difficulté à ce que noies nommons matière et corps ; nous ne répugnons posa admettre que le monde dans lequel nous sommes plongés soit un système de forces; du moins, telle est la conception des plies grands physiciens. Des forces diverses qui, sous diverses conditions, provoquent en nous des sensations diverses; voilà les corps par rapport à nous et à tout être analogue à nous... Mais, à un autre point de vue, ces changements... n'en sont pas moins des changements des corps... Quoique l'histoire du monde ne soit, pour nous, définissable que par la nôtre, nous posons' son histoire en face de la nôtre, comme une série d'événements en fo^^ d'une série d'événements. »
e croyez-vous guéri ? Non pas. Vous avez dû voir à aines expressions étranges, possibilités de sensations, èmes de forces, séries d'événements, que le doute n'a lâché sa proie ; il y a là-dessus une phrase du prudimesque Royer-GoUard. M. Taine ne cesse pas de ndre que l'univers entier ne soit notre émanation, •e création « involontaire et spontanée, » Il ne peut se 3 à cette idée, que l'homme, avant d*être actif, est >if, et que l'écho suppose un son. Il ne trouve pas, r caractériser nos perceptions extérieures, de mot plus e que celui d'hallucinations. En vain accorde-t-il, în état de veille et de santé, ces hallucinations sont es ; il semble oublier ce qu'il a établi lui-même avec luxe d'exemples très bien choisis et très .probants, à )ir que les hallucinations fausses du sommeil, de l'hypsme et de la folie, ont toujours eu pour point de art des hallucinations vraies; et que gagne-t-il à trans- Qer un terme auquel s'attache une idée de désordre sager ou durable en équivalent et en synonyme de cerde ? Il y perd la certitude môme. Aussi s'échappe-t-il formules vagues : « Toute perception extérieure se uit à V assertion d'un fait général^ pensé avec ses con^ bns, » Il nous dira que les corps sont des possibilités des nécessités de sensations, des groupes de mouvents. Pour nous, acceptant la liaison inéluctable de la isation et du monde extérieur, nous assimilons les deux titudes, et, sans nous préoccuper outre mesure du scepisme de Kant et du positivisme de Mill, nous affirmons is ambage l'évidence de ce qui est : la perception extémre est la constatation de groupes particuliers nommés rps , dont le faisceau, décomposé par l'analyse ou
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roconsiruit par la synthèse, est ce que nous appelons matière.
Forts de cette certitude, nous reconnaissons encore avec Stuart Mill, et au besoin sans lui, que toutes nos connaissances sont relatives à notre organisme, que nous ne pouvons discuter et conclure que de ce que nous pouvons connaître. Le champ est assez grand et il nous suffit, car il admet toutes les expériences et ne repousse aucune des hypothèses qui reposent, soit légitimement sur des expériences suffisantes, soit faussement sur des expériences imparfaites. Nous pouvons donc résoudre, quoiqu'en pensent les positivistes étroits, ou écarter au besoifi toutes les questions philosophiques suggérées à rhomme par le spectacle mal compris de son activité morale oo du mécanisme de notre univers. Car le monde nous «l relatif comme nous le lui sommes. Nous pouvons donc, remontant dans la série indéfinie des antécédents et des conséquents, que l'on nomme causes et effets, déclarer 1'^" qu'il n'y a pas et ne peut y avoir de premier antécédent,! , " qu'il n'y a point d'absolu, point de pourquoi. Tout est j '. ainsi, tout pourrait être autrement ; occupons-nous de ce l ^ qui est. 1 ,
Vous placez donc, s'écrie M. Taine, le hasard au cœur 1 des choses? — Oui, si vous entendez une fatalité indiffé- 1 , ^ rente, impassible, inconsciente, voire même le détermi- | nisme de M. Claude Bernard. Gela ne suffît point à M. Taine, il ne veut pas être arraché de l'infini, il croit à 'absolu. Et par les axiomes, par les propositions nécessaires, par les lois générales qu'il dit présider, commander, véritables déesses, à la marche des astres et des choses, à l'évolution animale, à l'histoire humaine, il ospùre atteindre le \Aaiv, \e >ù\x\.,\^ ç.îv\y$.^ feia.W et la rai-
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son explicative. Il n'atteindra jamais qu'une succession de fatalités, auxquelles notre organisme mental substitue, par analogie, un enchaînement intentionnel.
M. Taine abuse impitoyablement des mathématiques et de la géométrie ; c'est qu'il est surtout logicien et que les sciences exactes sont des modèles de logique ; mais la logique n'a rien à voir avec l'expérience scientifique ; elle travaille sur des abstractions légitimes, mais elle ne commande pas aux faits, elle ne régit pas l'univers. Les déductions du calcul sont justes, parce que tous les éléments en sont fournis d'avance par notre intelligence et inclus dans les axiomes dont elles procèdent. « Partout^ dit M. Taine, où Ton peut appliquer les lois du nombre, de la ligne ou du mouvement mécanique, ces lois sont eœpé" rimentalement justes. » Quoi d étonnant, puisqu'elles sont elles-mêmes extraites des faits auxquels ,vous les superposez et* élaborées dans un organisme intimement lié à ces faits?
Nous rendons d'ailleurs hommage au talent si consciencieux et si précis qui a clairement défini les principales abstractions sur lesquelles sent fondées les sciences exactes. M. Taine explique et prouve les axiomes; il trouve en eux des propositions analytiques, toujours démontrables, il retourne sur toutes leurs faces les figures de la géométrie et les combinaisons des nombres et des quantités algébriques. Toutes ces choses sont parfaitement à leur place dans sa deuxième partie, consacrée à nos différents genres de connaissances, mais il veut en vain les faire concourir à ses vues sur l'absolu. Il n'établit nullement et ne peut établir que les propositions nécesjaires s'étendent hors de l'univers tel qu'il est, plus loin [ue rinfirii, et, comme disait Racine, au delà de l'éter-
MATÉR. 1 2
nilé. Surtout elles ji'impliquent jamais un plan, ni un but. Ijîitilitè que M. Taine leur attribue est toute relative à nous ; c'est leur indifférence qui éclate. Ce qu*on appelle l'ordre universel n'est que la concomitance des faits et la juxtaposition des corps. Tout existe à la fois de cette façon. Rien de plus. Dans tout autre arrangement des choses, tout individu doué de sensations successives trouverait moyen de constater un ordre, non un plan.
Guvier et Geoffroy Saint-Hilaire n'ont pas dit autre chose (qu'ils le voulussent ou non) quand ils ont observé la cohésion, la corrélation qui existe entre toutes les parties de l'organisme vivant. L'existence et ses conditions sont inséparables. Quant à l'histoire, dont M. Taine a donné dans sa Littérature anglaisé, un si puissant raccourci, elle atteste la même fatalité qui, dans tel milieu, se manifeste par telle race et tel événement. Or, cette fatalité n'est elle-même qu'un terme abstrait, sans valeur contraignante, qui nous permet d'embrasser d'iûi coup d'œil la succession des choses et des faits. L'esprit humain, dont M. Taine « ne voit pas les limites » est borné à la portée de l'oBganisme humain ; il n'a rien à faire avec « V existence possible », parce qu'il est déterminé par l'existence réelle. Il n'y a pas pour lui de « seuil de la métaphysique », parce qu'il n'y a rien pour lui par delà ce qui est.
Laissons donc « les mathématiciens admettre aujourd'hui que la quantité réelle n'est qu'un cas de la quantité imaginaire; » et n'isolons point les abstractions, les propriétés, les forces des corps auxquels leur groupe est identique. M. Taine nous l'a dit lui-même. Les éléments de toutes ces idées ne sont Jamais que des sensations et des extraits plus ou moins élaborés de sensations. Et les élé-
ments des sensations? Ce sont de petits mouvements inconscients, réflexes, provoqués par des possibilités de sensations [alias corps), ou par une propriété abstraite d'un faisceau, lequel est déterminé par les propriétés de différents corps simples , auxquels il faudra toujours arriver, et qui sont, à Tétat pur, des faisceaux de propriétés irréductibles. Le dernier mot de la philosophie, comme le premier, sera donc toujours le couple inséparable, l'identité matière-forge.
La discussion du problème capital soulevé par M. Taine nous a forcé de négliger une foule de points secondaires, ou nous n'aurions eu qu'à constater l'accord de l'auteur avec les conclusions matérialistes. Tels sont les chapitres sur la localisation des sensations, sur le souvenir, qui est, « comme la perception extérieure, une illusion qui ahouUt aune connamance,» sur le mécanisme de la prévision, sur « nos émotions et volitions^ face affective et active de nos idées, » et ainsi rapportées par l'image et la sensation à la passivité des mouvements réflexes. Toutes ces démonstrations, ingénieuses et solides, sont, comme toujours, accompagnées d'exemples avérés et de curieuses citations, que M. Taine emprunte, le plus souvent, à son auteur favori, le positiviste Stuwt Mill.
Nous aurions regret à nous séparer d'un livre si plein, si nourri, si travaillé, d'une structure si puissante, œuvre tout à fait digne d'un écrivain et d'un penseur, sans en dégager le sens par une formule brève et explicite. Le Traité de V intelligence, par M. Taine, est l'évangile du matérialisme abstrait.
§ VII. — Les Réticences positivistes
On lit dans un article, d'ailleurs fort judicieux, de M. Frédéric Morin, ces quelques mots : « Les uns sont positivistes (ce sont eux que V Univers y qui n'est pas grand clerc en philosophie, appelle matérialistes). » Cette parenthèse, où une vérité reconnue enveloppe et recommande une grosse erreur, risque de n'être pas relevée par les lecteurs affairés de nos jours. Elle a cependant son importance et peut donner Ueu à des réflexions instructives. On y voit tout d'abord que la cécité des journaux pieux n'est qu'intermittente, et que l'intérêt de leur cause les éclaire souvent sur la valeur vraie des ennemis^ qu'ils ont à combattre ; puis, que des distinctions verbales suffisent à troubler la vue des esprits les plus lucides ; que les noms nouveaux servent aisément de passeport à des choses vieilles comme le monde ; que les gens sont jugés sur leur dire comme les denrées sur l'étiquette ; enfin, que, par ses réticences diplomatiques, le positivisme a conquis un rang honorable parmi les doctrines qui ont cours. Port bien ; et pour notre part, quoique reniés, nous applaudissons sans arrière-pensée à ce succès, qui
est le nôtre. Qu'importe par où et par qui la vérité se fait jour ? Mais qu'on le sache bien, si les services du positivisme nous engagent à fermer les yeux sur ses faiblesses, nous ne sommes nullement dupes de ses réticences. Ses affirmations et ses dénégations ne nous abusent ni sur ses origines, ni sur sa valeur propre, ni sur sa portée.
L'école positive est une secte qui procède du matérialisme ; elle ne vaut et n'a de portée que par le matérialisme. Le nom adopté par le fondateur de cette école a fait et fait encore illusion à ses adhérents sur le caractère et la substance de leur doctrine. Un désir, légitime sans doute, de propagande rapide les a entraînés à des habiletés de langage, à des compromis d'idées qui peu à peu leur ont fait envisager comme données positives d'un ordre social, de simples erreurs favorisées par certaines circonstances. C'est ainsi que, pour répudier aisément le matérialisme, ils ont dénaturé le sens du mot ; qu'a.u lieu de conclure à la négation des causes finales, ils les ont seulement écartées ; c'est ainsi encore que, revendiquant le sentiment religieux (toujours avec changement d'acception), ils ont perdu leur temps et leur raison à édifier une ridicule théurgie, heureusement abandonnée aujourd'hui.
Quelques citations du plus autorisé des positivistes français démontreront avec la dernière évidence l'identité du positivisme et du matérialisme. Ces preuves ont déjà été fournies par les écrivains catholiques, mais avec une rage qui inspire peu de confiance. Elles ont besoin d'être exposées avec un calme sympathique.
La philosophie positive, dit M. Littré, est une « conception du monde, envisagé selon la hiérarchie des propriétés qui y sont immanentes. »
« Il est manifeste que les êtres vivants ou, comme on
dit dans l'école, le inonde organique, se sépare et se distingue du monde inorganique. Il en est, si je puis m'exprimer ainsi, un cas particulier ; U ne peut pas exister sans lui. Une portion seulement de la matière est susceptible de s'organiser et de vivre ; et avant d'obéir, en tant qu'animée, aux lois qui lui sont propres, elle obéit aux lois générales de toute matière, aux affinités chimiques, à
la pesanteur, à la chaleur, à l'électricité L'oxygène,
l'hydrogène, l'azote et le carbone, forment essentiellement à eux quatre, la trame vivante ; quelques autres seulement s'y agrègent, tels que le phosphore, le fer, le sodhun, le chlore, etc. ; et tout le reste est exclu du cycle de l'organisation. ))
De principe spirituel, d'âme indivisible, pas un mot? Non ; l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone. D'une force créatrice extérieure au monde ^ pas un mot ? Non ; « la société passe, pour ses dogmes, ses mœurs et ses institutions, sous les lois de \ immanence. »
<c La grande science des êtres vivants, la biologie, succède à la chimie. De la chimie seule elle apprend que les tissus organisés sont composés des éléments inorganiques disséminés dans le reste de la nature ; que .les matériaux s'échangent incessamment entre eux dans le sein des corps animés ; et que la nutrition, qui est, avec la reproduction, la vie entière dans le végétal et la hase de tout le reste dans l'animal, n'est, à vrai dire, qu'un immense travail de composition et de décomposition chimiques. »
« Il faut, lit-on dans le Dictionnaire des sciences médi- « cales, réserver le nom d'âme à l'ensemble des facultés « du système nerveux central, en sa totalité; » et ailleurs:
LES RéTICBNCES POSITIVISTES 403
L'âme est l'ensemble des fonctions morales et intelectuelles dévolues au cerveau. »
« L'histoire est une évolution naturelle... un dévelopment déterminé par les conditions de la nature cérébrale l'homme et par la manière d'être du monde. » « L'idée d'un être théologique quelconque, c'est, comme disait Laplace, une hypothèse désormais inutile. » « Si, par une satisfaction purement individuelle, on re^ nait l'idée d'un être théologique quelconque, multiple i unique, il n'en faudrait pas moins aussitôt le concevoir duit à la nullité et à un office nominal et surérogatoire. » Ce sont là les dieux d'Épicure, ceux dont Lucrèce lèbre avec une magnifique ironie la nature incompatible ^ec le perpétuel travail de la substance, qui ne leur isse d'ailleurs rien à faire. Y a-t-il dans ces extraits une ule idée qui n'ait été exposée ou suggérée par les an- ^tres du matérialisme contemporain ? N'y voit-on pas le nne matière employé dans le sens que lui ont donné us les matérialistes : ce qui tombe sous les sens, la nnme des propriétés immahentes que manifestent les loses ?
Mais pour décliner le titre de matérialiste, l'école posive a pris soin, comme nous le disions, de changer le îns du mot. « Apercevant que, suivant la vraie concepon, où la matière n'est pas séparable de ses propriétés, ' mot matérialisme n'avait plus d'emploi philosophique u'en histoire, elle Ta renouvelé, et s'en est servie pour iractériser l'intrusion de la méthode de toute science iférieure dans la science supérieure, et pour interdire ux mathématiciens l'immixtion dans un monde qui ne îur appartient pas. » En vérité, l'explication était indispensable, car personne n'aurait deviné ce (\w'\\l«»X. ^^'^ort-
mais entendre par matérialisme. Qui a jamais pensé que la matière fût séparable de ses propriétés, sinon les spfritualistes et les métaphysiciens. Est-ce que Lucrèce luimême, dans ses hypothèses physiques, dès longtemps abandonnées par la science, qui les a rendues inutiles, sépare ses atomes de leur force de décUnaison ? Est-ce qu'il isole jamais la matière du mouvement ? Pour avoir posé une limite à la divisibilité des corps, pour avoir admis la réalité corporelle de Tesprit, et une foule d'erreurs de détail, résultats d'une science imparfaite, en a-t-il moins, après ses maîtres, et longtemps avant M. Comte, contribué à préparer « la conception du monde, envisagé selon la hiérarchie des propriétés qui y sont immanentes?» Cette conception n'est-elle pas l'œuvre du matérialisme, dont vous procédez sans conteste, et que vous répudiez ?
Au reste, ces répudiations ne trompent personne, pas même les positivistes. Nous avons leur propre aveu. Ne lit-on pas dans la Revue de MM. Littré et Wyroub(»ff le curieux passage suivant :
« Le théisme et le panthéisme ne sont pas les seules formes de la métaphysique ; il y a aussi la forme matérialiste. Le matérialisme eut beaucoup d'éclat et un rôle important dans le xviu® siècle, alors qu'on le fit servir à la destruction des anciennes doctrines. Tandis que le théisme met un être infini, mais personnel, à l'origine des choses, le panthéisme, un être infini mais impersonnel et immanent aux choses, le matérialisme, supprimant l'un et l'autre moteur, place la cause de tout dans l'arrangement et les propriétés d'une matière éternelle.
« Il est vrai que la science positive ne connaît, dans le monde à elle accessible, que de la matière et des propriétés de la matière ; et, par conséquent, à ce point de
vue, toute philosophie positive sera matérialiste ; mais du reste, elle s'en dislingue profondément. Ce qui fait le caractère du matérialisme, c'est que, attribuant à la matière certaines propriétés, il en tire par voie déductive une philosophie ; le système des atomes d'Épicure en est un célèbre exemple. Ce procédé est purement métaphysique et range le matérialisme parmi la métaphysique ancienne. Au contraire, la philosophie positive est et ne peut être qu'un arrangement méthodique, hiérarchique, des faits généraux de la science, excluant tout élément subjectif, et ne recevant rien qui ne soit expérimental » (Littré).
Et qu'est cette définition, sinon celle du matérialisme ? L'exercice auquel vient de se livrer l'éminent académicien ressemble assez à l'effort de l'homme qui voudrait sauter hors de son ombre. Le matérialisme est son atmosphère ; il y retombe ; et les disciples comme le maître.
« Si, dit M. André Nuytz, il convient à quelques-uns d'étendre la dénomination de matérialistes à ceux qui font de la "négation du surnaturel, non pas la base, mais une des conditions de leur philosophie ; s'il leur convient de l'étendre à ceux qui, refusant d'introduire dans la science ces questions oiseuses et surannées, ont dépouillé le vieil homme d'une façon assez nette pour ne croire, à part eux, ni aux loups-garous ni aux croquemitaines, alors nous r acceptons volontiers ; car nous sommes peu disposés à rougir' de nos croyances. »
Vous reprochez au matérialisme de conduire à la prépondérance du sens individuel,que la philosophie positive subordonnerait, au contraire, à un ordre supérieur : Tordre social sans doute, ou l'ordre. du monde ; et vous voulez, — c'est le mot dont vous vous servez, — que ce sens individuel « trouve sa satisfaction suprême en cette subor-
406 PARTIE n. —- CRITIQUE DES DOCTRINES
dination. » Si je saisis bien la signification de ce passage mystique, vous voulez que la .conscience individuelle souscrive avec bonheur à toutes les injonctions de la conscience publique, à toutes les volontés des forces extérieures, aux caprices des maladies et de la mort. Nous vous accorderons ici que vous vous écartez du vrai et simple matérialisme ; il enseigne aux consciences individuelles à juger et à combattre au besoin les opinions collectives ;' il leur permet de dédaigner absolument, si elles Je peuvent, les maux dont elles ne sont pas causes, les forces sur lesquelles elles n'ont point d'empire. Mais de si légères divergences ne suffisent pas à dégager une seôte de la doctrine mère. Au reste le positivisme n'a pas inventé cette subordination du sens individuel à un ordre supérieur. Elle était un des dogmes du stoïcisme ; écoutez plutôt Marc-Aurèle : « Tout ce qui t'accommode, ô Monde ! m'accommode moi-même. Rien n'est pour moi prématuré ni tardif qui est de saison pour toi. Tout ce que m'apportent les heures est [ our moi un fruit «avoureux. 0 nature I tout vient de toi, tout est dans toi, tout rentre dans toi. » Le Fiat voluntas de l'Oraison dominicale exprime cette même résignation à ce qu'on ne peut empêcher. Nous ne la condamnons pas ; nous nous contentons de ne point la prêcher; nous la considérons comme indifférente et surérogatoire.
Mais « l'optimisme de la théorie évolutive, » considérant que tout ce qui est advenu devait arriver, et que toute succession logique est bonne, sait se contenter à peu de frais. Il est, nous pouvons le dire, l'un des vices d'une systématisation prématurée. Entraîné à voir toujours et partout le progrès dans la marche 'des idées et des choses, il proclame, un peu à l'aventure, la supériorité du mono-
théisme sur le polythéisme, du moyen âge sur Tanliquilé gréco-romaine. Le matérialisme pur (le même que le matérialisme abject), se gardant des systèmes, évite les opinions hasardées ; il constate les faits et les juge ; peu lui importe que la vérité contrarie une théorie : il est donc forcé de déclarer que l'antiquité fut de beaucoup supérieure au moyen âge. Sans épiloguer sur des nuances que l'on peut négliger quand on ne recherche que le fond des doctrines^ nous insisterons sur l'extrême commodité de la théorie historique du positivisme. Elle lui permet des politesses du genre de celle-ci : « On ne fait aucun outrage à l'ancienne doctrine, dont le passé est glorieux et vénérable, mais il y a dorénavant un public pour qui elle est lettre morte. » Sans doute cette « lettre morte » delà fin gâte un peu le passé glorieuœ et vénérable ; c'est la coupe d'absinthe aux bords enduits de miel. Les positivistes ont leurs hardiesses ; ils ne reculent pas devant les colères des théologiens et des métaphysiciens ; mais ils s'attachent à ménager cette opinion moyenne qui, sans tenir compte des dogmes ou des arguments spiritualistes, accepte et conserve soigneusement des phrases toutes faites; par exemple : L'homme est un animal religieux; ou : Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer ; ou bien encore : Le monde ne s'explique que par une cause première. Or, le positivisme explique le monde par l'immanence des propriétés qui le constituent : il nie donc les causes premières, c'est-à-dire le moment où l'action de ces propriétés a commencé. Il nie donc la divinité ; il supprime donc le sentiment religieux. Car ce qui constitue les religions, c'est l'adoration d'essences créatrices extérieures au monde. Gomment s'y prendra-t-il donc pour ne point blesser les préjugés qu'il renverse ? Il emploiera
deux procédés : l'un, que nous connaissons déjà, consiste à renouveler le sens des mots ; Tautre, à jouer avec des synonymes.
Ainsi après avoir écrit : La théologie et la métaphysique « ont leur origine dans les conditions essentielles de la psychologie collective et de l'évolution historique ; elles ne sont m une déviation, ni un caprice, ni une erreur, et leur justification est toute entière dans les voies du genre humain » (ô optimisme de révolution!), il dira: «La définition de la religion se tire de son office, qui est : mettre l'éducation, et par conséquent la vie morale, en rapport avec la conception du monde à chacune des phasiesde l'humanité...; avec la conception du monde change l'office rehgteuœ. » Et il s'attribuera à lui-même un gffîce religieux : la fondation du culte de l'humanité. On sait où le conduisent ces concessions mystiques et ce renouvellement des mots.
Puis il affirmera qu'en écartant les causes premières et finales, il n'en supprime pas l'hypothèse et ne défend pas de s'y complaire. On sent tout ce que cette distinction a de faux. C'est pourtant sur elle qu'il appuiera la palinodie que voici :
« En dépit de quelques apparences, la philosophie positive n'accepte pas l'athéisme. A le bien prendre, l'athée n'est point un esprit véritablement émancipé : c'est encore, à sa manière, un théologien ; il a son explication de l'essence des choses ; il sait comment elles ont commencé ; c'est en vertu de la rencontre des atomes, ou bien par une puissance occulte, nommée nar lui nature, que le monde s'est fait. La philosophie positive ne sait rien'de tout cela; elle ignore et les atomes producteurs et la nature créatrice ou ordonnatrice. »
Seulement elle n'ignore pas rimmanence^ et elle Taffîrme. En vérité, c'est là une série de subterfuges et de propositions fausses. L*athée n'a point son explication de llessence des choses ; il ne sait pas comment elles ont commencé ; il n'a point recours à une puissance occulte, M. Littré le sait bien ; et aussi, que l'athée est véritablement émancipé de l'idée de Dieu, puisqu'il affirme, comme M. Littré, qu'elle n'a point de raison d'être. Le point important, ce n'est pas, au fond, l'hypothèse des atomes,
d'une force organisatrice, ou de propriétés immanentes : c'est l'élimination des entités théologiques ; or où est-elle plus complète et plus absolue que dans le matérialisme ? Encore une de ces querelles de mots où vous excellez : a Une polémique négative,» qui est, comme vous l'avouez, « l'œuvre du temps, des plus grands génies, de la science,
de la société toute entière est sans issue et ne peut
être jamais qu'une préparation et un déblaiement. » Gomment peut-elle être sans issue, si elle est un déblaiement ? Elle est utile tant que ce qu'elle combat n'est pas tombé. Vous croyez pouvoir laisser tomber ce que l'athée croit devoir pousser ; qui a raison de vous ou de lui ? L'athée ne pose pas la question de Dieu ; il la trouve posée, la résout, et passe. Il croit que la simple extraction d'un corps étranger peut rendre la santé au corps entier. Est-ce là ce que vous appelez polémique négative? Qui nie affirme.
Après avoir répudié les doctrines qui sont le fondement absolu de la vôtre, vous cherchez à les déconsidérer et à les flétrir, sans penser que vos accusations, si elles étaient ' fondées retomberaient swr vous. Je cite encore :
« Elle (la philosophie positive) ne voit pas de meilleur œil le caractère moral de l'athéisme ; non qu'elle ail aversion aucune de sectaire pour une doctrine qui a tenu
sa place dans les œuvres de l'esprit humain et dans les événements politiques ; non qu'elle ignore que plus d'un athée connu dans Thistoire a laissé d'irrévpcables témoignages de haute vertu, sans compter d'autres d'une condition plus humble , que chacun de nous a pu voir et à qui nous ne préférerions pas les meilleurs d'entre les croyants. Mais il faut distinguer ce qui vient des impulsions innées de la nature humaine, et les tendances propres à une doctrine. Or les philosophes du dernier siècle ont tiré la conséquence directe et vraie de l'athéisme : C'est la morale de Tintérêt 'personnel. Cette morale, qui est aussi celle des théologies, proposant une récompense infinie au fidèle et une punition infinie à l'infidèle, ne traite pas comme il convient les meilleures facultés de l'homme et est insuffisante pour l'avenir qui se prépare ; » et ailleurs : <( On condamne, « non sans justice, des doctrines qui, poussées dans leur conséquence, meTiacent Tordre moral. »
Tout d'abord, les athées prétendent ne pas conclure à la morale de Vintérét personnel, mais bien dériver la morale de l'intérêt personnel. Vous prenez le point de départ pour le lieu d'arrivée. Ceci rétabli, à vous de prouver que vous donnez d'autres bases à la morale. Si vous dites que vous corrigez le sens individuel par le sens collectif, vous ne nierez pas que l'individu ne soit élément de la société, et que par conséquent la morale ne soit l'équilibre de certains rapports entre les individus. Donnez à la morale une autre, base que le sentiment réciproque des plaisirs et des peines, ou avouez que le matérialiste, loin de menacer l'ordre moral, lui donne une bas» réelle en en dégageant le principe. Ce matérialiste, c'est vous-même, et tous ceux qui voient naître en nous, « par un enchaînement qu'ex-
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plîque l'organisation cérébrale de Thomme, une vue plus profonde et plus seï'eine du bon et du beau, et une moralité de plus en plus dégagée de Tégoïsme tant personnel que national. »
« Quiconque pense que Thistoire suit un développement soumis à une loi naturelle ; quiconque pense que l'origine des sociétés, l'établissement ou la mutation des religions, la fondation des cités et des empires, les castes privilégiées, les aristocraties, les gouvernements, les oracles, les prophéties, les divinations, les révélations, la théologie, l'invention des arts et des sciences, que tout cela provient des facultés de l'homme et de la société, facultés exercées sous l'empire des différents milieux ; quiconque, dis-je, accède à cette vue, a pleinement accompli le cycle de l'émancipation mentale. »
Est-ce que l'athée n'a pas accompli ce cycle ? Déclarezle donc émancipé. Est-ce qu'il ne pense pas tout cela ? Estce qu'il ne l'a pas toujours et nécessairement pensé ? Ce n'est pas lui qui accède à vos vues : c'est vous qui accédez aux siennes.
« Du moment, diles-vous encore, qu'on ne laisse aucune place aux volontés surnaturelles, ni dans le monde inorganique, ni dans le monde organique, ni parmi les phénomènes cosmiques, ni parmi ceux de l'histoire, on est nécessairement des nôtres. » N'est-ce pas ce qu'a dit de tout temps le matérialisme ? Avant d'être positiviste, c'est la condition sine quà non, on est matérialiste ; et pourquoi ? parce que le matérialisme est une méthode qui englobe et commande votre système. Malgré vos prétentions à la nouveauté absolue et à la génération spontanée, il est votre aîné, bien plus, votre maître, et plus encore, votre père. Thaïes engendra Leucippe, qui engendra Epicure, qui
engendra Lucrèce, qui engendra Diderot, qui. engendra- Gondorcet, qui engendra Auguste Comte, etc. A quoi bon nier votre filiation ? Elle est inscrite en traits ineffaçables à chaque ligne de vos écrits.