‹ La renaissance du matérialismeChapitre 107 sur 114 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

Il y a des mathématiciens qui croient à Texîstence propre des nombres ; on rencontre assez fréquemment de ces rejetons de Pythagore. A force de raisonner sur les fractions et les carrés, sur les séries et les qualités des valeurs arithmétiques, ils tombent dans je ne sais quelle adoration des multiples de trois ou de cinq, dans une sorte de mysticisme, fort périlleux s'il intervient dans une conception de l'univers réel. Ils en arrivent quelquefois, nous en avons de récents exemples, au numéro deus impare gaudet. Ces cabalistes oublient que le nombre, rapport saisi par l'intelligence et marqué par le langage entre les objets qui nous entourent lorsqu'on les abstrait de leurs qualités particulières, n'est qu'une notion relative et sans réalité en dehors des choses qui y donnent lieu.

Ne faut-il pas, Lapalisse a dû le dire, qu'il y ait plusieurs objets pour qu'on ait l'idée de les compter ? Que le nombre, dégagé de toute désignation spéciale, devienne une sorte d'être intellectuel pour la science dont 41 est l'élément, cela est tout simple ; mais cette science ne doit pas perdre de vue son point de départ, qui est une distinction conçue par l'esprit humain aux prises avec la complexité de l'univers. Quant à la valeur et à la puissance des combinaisons numériques, elles n'ont rien d'absolu, si l'on veut bien considérer qu'elles varient avec le système de numération. Restreignez ou augmentez-en la gamme conventionnelle ; au lieu de compter par dix, adoptez l'ordre binaire ou le duodécimal, et vous verrez changer toutes les combinaisons mathématiques. Conclusion : le nombre est l'une des faces sous lesquelles nous apercevons la réalité ; les qualités que nous lui prêtons sont arbitraires; le nombre, pris en lui-même, n'est qu'une pure abstraction.

Le même raisonnement est opposable à Terreur du géomètre ou du métaphysicien qui croit à l'existence et aux diverses propriétés du point, de la ligne, du triangle ou de la circonférence. Ici même l'entité est moins abstruse ^t de plusieurs degrés plus rapprochée de la réalité ; on en voit tout d'abord la provenance ; elle est l'œuvre directe d'un seul de nos organes ; on peut la dénommer une abstraction optique par excellence, bien que l'ouïe et le toucher ne soient pas peut-être tout à fait impuissants à l'engendrer. L'œil donc distingue des points, des lignes, des contours ; et ces conceptions, déjà toutes venues et pour ainsi dire spontanées, s'en vont se mêler aux impressions diverses que le cerveau centralise, conserve et coordonne. Rien de plus clair, de plus manifeste. Et cependant avec

quelle rapide hardiesse rintelligence les déforme, les altère à son profit, pour en faire la base d'une science ' idéale I Tout d*abord elle les isole de leur suhstrcUmn^ de leurs conditions d'existence. La ligne, dégagée de toute réalité, se prolonge à Tinfini, se brise, se contourne en tous sens. La circonférence s'isole de l'espace qu'elle est censée enclore ; elle devient ainsi un symbole de l'infini, bien que, de sa nature même, elle soit bornée par ce qu'elle ne contient pas et par ce qu'elle contient. Quant au point, il a des fortunes plus hautes encore ; il crée une cosmogonie, il enfante des religions qui comptent cinq cent millions de fidèles. Brahma, l'être en soi, est conçu par l'esprit indien comme un point quelconque, sans forme et sans subétance, autant dire immatériel, qui renferme une virtualité singulière d'épanouissement, ime velléité de force qui se développe et, d'un seul coup, passant de l'invisibilité la plus absolue à la plus solide réalité, enfante l'univers. Quoi d'étonnant si le brahmanisme considère le monde comme une illusion ? L'origine des choses domine et commande leur destinée. Elles finiront par où elles ont commencé ; nées de l'illusion, elles y retourneront; et tout égale rien. L'absolu équivaut au néant. La géométrie dans l'espace ajoute à la géométrie plane la notion de surface, dont l'origine sensorielle n'a guère besoin d'être démontrée. Le fait même de cette unique addition donne lieu à un phénomène très curieux et qu'il est bon de noter. Une abstraction limite l'autre, et toutes deux en demeurent atténuées ; c'est dans l'ordre ; si l'on réunissait en faisceau, si on fondait dans un accord intime toutes les qualités que l'abstraction isole, on reconstituerait l'objet dont on les a tirées. Ici la ligne, bornant la surface, ne fait plus qu'un avec elle ; elle disparaît, comme

sur le relief des corps. Ainsi la sphère, le cylindre, 1< cône, le parallélipipède touchent de plus près à la réalii que le point, la ligne, le cercle et le triangle ; ils en figu rent Tenveloppe. Sans doute ce tégument idéal, cette pel licule impalpable, n'a pas et ne peut avoir d'existence isolée ; mais elle est une représentation si approchée di corps même qu'elle supprime, que l'esprit Taccueille plu: volontiers encore comme un type primordial doué de pro priétés virtuelles.

Les lois, a dit Montesquieu, sont les rapports qui émanent de la nature des choses. On a vu comment la spéçu lation pure a été conduite à intervertir les deux termes de cette définition et à considérer la nature des choses comme une émanation des lois ; c'est Terreur où sont tombées les sciences dites exactes ; si leur justesse n'en a pas été altérée, c'est que, tout en renversant la relation qui existe entre l'abstraction et la réalité, elles ne l'ont pas rompue, et qu'en appliquant leurs calculs aux faits qui les leur ont suggérés, elles ne font que rendre à la nature ce qu'elles lui ont emprunté. Au reste, la physique, la chimie et les sciences naturelles sont là pour les contenir et au besoin les rectifier si elles s'égaraient. Il importerai! donc assez peu au premier abord que les mathématiciens considérassent la ligne comme la loi de la chute des corps, l'ellipse comme la puissance qui engendre la marche des

astres, ou l'idée de la sphère comme le principe de la constitution des corps célestes en mouvement; il n'y a là qu*un procédé du langage. Le plus simple raisonnement rétablit l'ordre des faits : s'il n'y avait pas des corps qui tombent, il n'y aurait pas de ligne droite ; s'il n'y avait point des astres en mouvement, il n'y aurait ni ellipses ni circonférences. On voit assez qu'il n'y a point d'êtres parti-

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culiers qui s'appellent nombre, cône, cylindre, électricité, gravitation ou chaleur.

Le danger réside uniquement dans la déviation métaphysique des procédés intellectuels employés impunément par la science. En effet, la métaphysique ne raisonne point sur la réalité, elle part de conceptions que la réalité lui fournit et prétend s'en servir pour la dépasser; or on ne va point au delà de la réalité, sous peine d'entrer dans le pays des chimères. C'est ce qui arrive à cette prétendue reine de la philosophie : elle s'élance de ce qui est pour atteindre ce qui n'est pas. Le propre de la métaphysique est de ne point exister.

Considérez bien la monade de Leibniz et de Schopenhauer; de quoi est-elle faite ? du point et de la volonté, c'est-à-dire d'une notion sans valeur si elle est détachée du corps, et d'un phénomène complexe qui ne se produit que chez les êtres vivants. La monade, comme le Brahma indien, comme le nombre de Pythagore, est donc une conception hybride et nécessairement stérile, l'addition de zéro à zéro. La famille de ce néant animé se compose de tout un monde virtuel superposé par l'imagination aux choses solides, monde de points sans forme et de formes sans corps, principes, essences, âmes, idées, types, et toute la séquelle de ces spectres de la raison exploités par les habiles, honorés par les dupes ignorantes, mais dont la séduction traditionnelle, assaisonnée de respect humain, s'est imposée depuis des siècles à un grand nombre d'hommes instruits et intelligents. Nous sommes si loin aujourd'hui des illusions spiritualistes, que nous avons peine à en comprendre la force ; nous ne voyons même pas ce qu'elles ajoutent de charmes prétendus à la vie et de consolations sublimes à la mort. Il nous semble que les

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démonstrations qui précèdent ne peuvent laiss doute à des esprits sans prévention, sur le néant « entités et sur le danger des conceptions immaté partent, de l'abstraction pour aboutir au mensc vie future et à la négation du sens commun, l pas coupables vis-à-vis de Thomme, ceux qui, d'une justice et d'une félicité ultérieures, le diss les chercher ici-bas et de se les procurer lui-mén font prendre Tombre pour le corps, et les pa dules se noient dans la mort avant d'avoir joui que leur nature comportait, et qu'ils ne retrouve Beaux résultats de la quintesseQce ; à force de se la raison s'évapore !

Est*il besoin de redire ici que le matérialism prime ni l'esprit, ni les idées, ni même les ty aime, n'en déplaise à feu Cousin, le bien, le beai le vrai; qu'il est altéré de justice? Mais il sail expressions, chères à tout ce qui pense, représ facultés qui sont en nous, des rapports créés c par nous, il ne leur enlève pas le substratw leur réalité. Non, en vérité, il ne les supprime que le point, la ligne, le cercle ou la circonférc contente de les remettre en place dans l'honc l'homme et autour de l'homme. Que l'esprit so; le veulent nos adversaires, un je ne sais quoi et survivant à l'organisme, ou qu'il soit l'ense facultés de cet organisme, qu'est-ce que cela ( fait de la pensée humaine ? C'est l'homme qui non un je ne sais quoi, voilà tout. Qu'importe qi et le devoir, le mal et le bien soient des entités tées par Jéhovah et par Satan, ou qu'ils soien ment des rapports sociaux., fondés sur les besc

intérêts de l'homme ? cela ébranle-t-il en rien leur autorité 3t le fait même de leur existence réelle ? Il n'y a dans la iestruction de la métaphysique qu'un intérêt de vérité ; la Métaphysique n'a rien créé, que des synonymes du néant ; în disparaissant, elle n'emporte rien de réel.

Nous avons prononcé plus haut un terme qui a joué m grand rôle dans la philosophie et dans l'art. Le type, î'est de ce mot qu'il s'agit, revient à tout propos dans la îonversation, dans la littérature, dans la. science. On dit l'un honmie : c'est un type de bonté, de férocité, d'avarice, de jalousie, ou simplement : c'est un type. L'ariste véritable, celui qui ne se contente pas de copier 26 qu'il a sous les yeux, cherche à dégager d'une figure un type de beauté et d'intelligence : on sait et on répète que les Grecs ont excellé à créer des types. Enfin le savant tire des séries animales ou botaniques un ou plusieurs types qui lui servent de points de comparaison, et auxquels il rapporte tous les échantillons de la faune et de la flore.

Le type est une expression excellente lorsqu'on la comprend ; mais, faute de la comprendre, on en fait une entité dangereuse. Le type n'est autre chose qu'un caractère dominant extrait par l'observation et généralisé par l'intelligence. Le type suppose un certain nombre de formes d'où il puisse être dégagé ; il est donc postérieur aux formes, sans lesquelles il ne pourrait être conçu. L'erreur consiste à en faire le principe invariable de ces formes ; mais les faits, à défaut de raisonnement, démontrent qu'il est éminemment variable selon l'observateur et selon les circonstances. Il n'y a point d'absolu dans les conceptions de l'homme.

Les spiritualistes à outrance croient avoir beaucoup

fait lorsqu'ils ont formulé Taxiome suivant : Dieu est le type des êtres, et particulièrement de l'homme. Ils sont tout simplement accouchés d'une immense et fabuleuse niaiserie ; leur dieu doit être singulièrement flatté d'être le modèle du Hottentot, de l'Assiniboine, du Polynésien ou de Labre, pour ne pas dire de l'hippopotame, du tigre et du serpent à lunettes. En dehors de la comparaison et de la mémoire, il n'y a point de types.

Mais les formes, dont notre esprit peut abstraire le type, qu'est-ce donc ? Rien autre chose que la mesure d'un agrégat ou d'un organisme.

« Mais cette mesure elle-même, disent les idéalistes, n'est-ce pas l'effet d'une loi, et cette loi ne préside-t-elle pas aux formes, n'engendre-t-elle pas les formes? Gomment se fait-il que l'organisme humain ne s'étende pas au delà de certaines proportions ? Il faut bien que quel* que chose l'y force, qu'il obéisse à un plan, à une destination. » Et nous voilà retombés dans la providence, les types et les causes finales !

Eh bien 1 non; moins que jamais. La mesure du développement d'un organisme n'est qiie la sphère de son action, et son action est corrélative à sa force ; et sa force est inhérente aux éléments qui le constituent. Il n'y a là qu'une série d'expressions adéquates, d'abstractions qui rentrent toutes dans cette réaUté d'un morceau de matière organisée.

Pourquoi l'organisme humain ne dépasse-t-il pas celte mesure que nous appelons forme ? Parce qu'il cesserait d'exister. Il lui arrive de la dépasser partiellement, de s'épanouir en exostoses, en verrues, en boutons ; on sait ce qui en résulte : la maladie et la mort. Enfin, pourquoi la forme, quelque latitude qui soit laissée ou imposée à

ses variations, resle-t-elle soumise à la loi de la perpétuité des espèces? Pourquoi le fils d'un homme est-il, assez ordinairement, un homme, et le produit du serpent un serpent ? La science moderne tend à prouver que la perpétuité de l'espèce* est passagère ; mais, en admettant qu^elle n'y arrive pas, nous avouons bien volontiers que nous ne savons pas pourquoi les espèces se perpétuent. Le plus fin spiritualiste en sait-il davantage ?

A notre tour, maintenant. Pourquoi la métaphysique se préoccupe-t-elle tant du type et de la forme, choses éminemment sensibles, tangibles, visibles ? Pourquoi Platon et Malebranche accordent-ils aux idées une existence semicorporelle? Pourquoi Homère et Virgile laissent-ils aux âmes qui peuplent leurs Érèbes la forme qui, seule, les distingue du néant ? Pourquoi le christianisme admet-il la résurrection des corps? Et pourquoi Thomas d'Aquin suppose-t-il l'immortalité de ce fantôme qu'il appelle le corps glorieux ?

Parce que l'homme ne peut rien concevoir sans forme ; parce qu'il ne peut se dégager, ,sous peine d'anéantissement, de ce qui fait sa personnalité distincte, de ce qui est l'œuvre et la marque de sa vie, la condition même de sa pensée ; parce que ce fameux moi de la métaphysique n'a d'autres raisons d'être que ce corps et cette forme.

La métaphysique pense nous embarrasser en nous demandant comment l'homme peut être une unité pensante, s'il ne consiste que dans un faisceau d'éléments inconscients et matériels. Nous pourrions répondre par le fait même ; il n'y a rien de logique dans la nature. Mais comment nos adversaires ne voient-ils pas que l'unité de notre être est justement dans ce faisceau, dans cetlc forme (dont

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loiir subtilité ne peut se défaire), et que notre faculté pensante réside dans notre organisme ? Qu'ils essayent d'ailleurs de l'en séparer ! On le leur donne en dix, en cent, en mille, comme dirait Taimable marquise de Sévigné.

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