‹ La renaissance du matérialismeChapitre 108 sur 114 · II. - L'A.théisme · texte numérisé non relu

II. - L'A.théisme

L'athéisme figure assez bien cette étoffe rouge qui exaspère les taureaux. Du plus loin qu'elle aperçoit ce mot inscrit sur la bannière de la ôciëhce et de la pensée modernes , la routine écunie comme la Pythie antique : L'athéisme, s'écrie-t-elle, est un outragé à la raison, Un démenti au témoignage de Tunivers, au consentement du ?enre humain, c'est -la ruine de la morale et delà justice ; ^'athéisme n'est que sur les lèvres, il ne peut être dans l'esprit et dans le cœur, il n'y a pas de peuples athées I

Mais, ce délire calmé, force est bien à dame métaphysique de reconnaître des tribus athées dans l'Afrique cenrale, des nations athées dans l'extrême Asie ; elle réfléchit que le bouddhisme est une religion athée, que la ^ankya indienne, l'atomisme de Démocrite et d'Epicure, e stoïcisme de Ghrysippe, le panthéisme de Spinoza, le Positivisme de Comte, sont des systèmes athées, enfin, que 'expérience scientifique est une méthode athée ; et, d'un Sens plus rassis, elle préfère la contradiction au ridicule : '< En fait, confesse-t-elle, il est certain qu'il y a des athées, ^es athées de spéculation, et les athées de pratique. » A la

bonne heure. Examinons donc de sang-froid cet épouvantai! et les divers arguments lancés contre lui par les logiques et les théodicées. Si, par impossible, tous ces champions syllogistiques mordent la poussière, si la négation légitime et probante triomphe des affirmations hypothétiques, nous aurons à déterminer le rôle de l'athéisme dans la conception expérimentale du monde et de l'homme, sa portée dans le domaine de la morale et de la politique.

Ce n'est pas s'écarter de la probabilité que de comparer aux débuts de l'intelligence enfantine l'éveil de la curiosité humaine. Lorsque, après des milliers d'ans de vie animale et à peine consciente, l'homme blanc, de race aryenne ou sémitique, eut découvert cet instrument de communication qu'on appelle langage, il se prit à interpeller les choses, disant à l'une : Qui es-tu ? à l'autre : Que veux-tu? Trouvant en lui-même, dans ses besoins et ses désirs, la raison de ses actes, il dut naturellement chercher une cause, et une cause volontaire comme sa .propre pensée, aux phénomènes qui agissaient sur lui. Ainsi à tout propos Tenfant dit : pourquoi? et sa nourrice lui répond : Parce que le bon Dieu le veut ; ce qui ne lui apprend rien, sinon qu'il en sait autant que sa nourrice; car il pourrait .reprendre : Pourquoi le bon Dieu veut-il ?

L'idée de cause, n'a qu'une valeur subjective; il n'y a de causalité consciente que dans les organismes vivants. C'est pour avoir voulu l'étendre au monde extérieur que l'humanité a perdu cinquante siècles en religions et en chimères philosophiques, qui ont gouverné et dévasté la terre. Un tel mal sans doute était inévitable. Nos ancêtres, ces enfants qui grandissaient ensemble, n'avaient pas de maîtres qui pussent redresser leurs jugements; et la crois-

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sance de leur esprit ne fit qu'en accentuer la déviation. Vainement se bornèrent-ils d'abord à célébrer dans leurs hymnes le ciel et la terre, le soleil et les étoiles, Taube et le soir; les vents et les nuages ; ces choses qui se mêlaient à leur vie, étaient pour eux des êtres, des amis çt des ennemis doués d'une force volontaire et personnelle. Dès lors, il y avait des dieux. Au reste, des races plus bornées, cherchant moins haut et moins loin les causes ou les auteurs de leurs biens et de leurs maux, adoraient et suppliaient le caillou qui les avait coupées, Tanimal qui les avait nourries. Naturalisme, polythéisme, fétichisme, ce sont là, à des degrés divers, selon les esprits, les temps et les milieux, de prétendues réponses au pourquoi initial. Un vice leur est commun, l'anthropomorphisme, c'est-àdire Tattribution des qualités physiques ou intellectuelles de l'homme à des choses dénuées de vie et de pensée.

La synthèse qui groupa sous une cause suprême ces causes plus ou moins immédiates fut un progrès, mais dans le vide, un trait de génie, mais à faux, et qui enfonça de plus en plus l'intelligence humaine dans les spéculations creuses de la métaphysique, inania régna. De là le panthéisme qui, voulant concilier la rehgiosité et la science, affuble l'univers d'une inutile divinité ; de là, le dualisme perse, qui déteignit sur le monothéisme juif ; de là ce mélange hybride de métaphysique subtile et de grossière mythologie qui nous opprime depuis dix-huit siècles ; de là enfin les systèmes raisonnes, suivis, complets des spiritualistes, tels que Platon, Descartes et Leibniz.

Ces grands philosophes, ces puissants esprits, n'ont cessé depuis cinq ou six cents ans avant notre ère d'expurger, d'épurer et d'affiner le dieu unique extrait par eux des légèretés de la mythologie et des platitudes du

christianisme. C'est maintenant un dieu parfaitement présentable, infini en bonté, en justice autant qu'en puissance, l'absolu, l'idéal réel, l'être en soi. Parmi tant de qualités un seul défaut s'est glissé : cette quintessence d'abstractions ne vit plus. Ils vivaient du moins ces Jéhovah irrités, cesMoloch ivres de sang et de fumée, et ce superbe Zeus aux sourcils azurés : on les voyait en rêve. Mais ce pur esprit, qui peut le saisir dans son exsangue immatérialité?

Notez qu'il n'en est pas moins, comme ses prédécesseurs, un mirage de l'homme projeté au ciel ; seulement il a dépouillé même le corps glorieux des fantômes et n'a gardé de son prototype qu'une virtualité pensante, un point géométrique entouré d'une auréole de perfections, si bien qu'il a la force sans l'organisme qui la produit, la science, la raison, la justice et toutes les richesses lentement acquises par le cerveau humain, sans les instruments qui les procurent, sans le foyer qui les élabore. Ce dieu n'a plus rien à faire avec la réalité ; ce n'est plus que l'idée de dieu, un jeu spécieux, un ouvrage fragile de l'imagination. Et voilà comment le naturalisme, animé d'une vie si intense, s'est délayé dans le panthéisme, amaigri dans le monothéisme, évaporé dans le théisme.

Théisme, c'est presque athéisme.

L'idée de Dieu a ses fidèles cependant, par conviction souvent, plus souvent par habitude, presque toujours par indifférence ou fausse honte. La plupart, et parmi les plus sincères, cherchent plus à la mettre hors de discussion qu'à la défendre, à l'embaumer dans le sentiment qu'à la vivifier par des preuves. Mais vainement Leibniz nous crie : « On a droit de présumer la possibilité de tout être et surtout colle de Dieu, jusqu'à ce que quelqu'un prouve le contrai-

re ; » les spiritualistes sentent bien que la preuve incombe à qui allègue, et qu'à Taffinnation simple suffit la simple négation. Ils essayent donc de ramasser en faisceau les divers arguments présentés par leurs maîtres, arguments a priori fondés sur la raison, arguments a posteriori tirés du spectacle du monde, preuves pour nous sans portée, parce qu'une observation incomplète les a faussées dès le principe. Le spiritualisme en effet conçoit la raison comme un fait irréductible, inné, absolu, nécessaire, et c'est à la lumière de cette raison mal définie qu'il considère l'ensemble des choses. La science, au contraire, qui ne découvre que des rapports et des contingences, qui reconnaît dans la raison une conquête de l'expérience et le résultat d'un organisme nettement déterminé, une élaboration généralisatrice des impressions recueillies par la mémoire et comparées par la réflexion, la science ne peut admettre que des hypothèses utiles, justifiées non par une logique toute « verbale, mais par des faits observés. De là un écart primordial, un abîme que rien ne peut combler. Lorsque le spi- I ritualisme veut nous imposer la réalité objective de ce qu'il nomme des idées élémentaires, nous nous bornons à lui en démontrer la formation subjective, relative, abstraite; aucun de ses axiomes : la cause, l'être, l'infini, la perfection, ne résiste à la décomposition de l'analyse scientifique. Toutes ces entités sont antropomorphes : c'est l'organisme humain qui les produit ; il les prête et ne les emprunte pas. Lés preuves spiritualistes établissent donc tout au plus que l^homme est le créateur de Dieu. Résumons-les brièvement.

Toutes sont des applications de ce syllogisme : Il y a dans l'intelligence un certain nombre d'idées universelles qui ne procèdent pas des sens ; or, toute idée est un efiFet,

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donc elle a une cause ; toute idée est une image, donc elle a un sujet; donc les idées constitutives de la raison, étant réelles, ont de toute nécessité un sujet métaphysique, un principe immatériel, dont elles émanent.

Par exemple, la durée et l'espace, dégagés des faits et des formes, impliquent un sujet infini, qui est Dieu. Ce Dieu à parties et à tiroirs appartient à Newton et à Glarke. to Notons avec Lucrèce (liv. P') qu'en dehors des formes et des faits, le lieu et le temps n'ont aucune réalité.

Selon Platon {Loù, X) et Aristote (Métaphysique, peut- ^a être interpolée), l'idée de mouvement implique un moteur. Si l'on objecte que le moteur peut être mû à son tour, et que la chaîne est indéfinie, Aristote répond, bien à son aise, qu'il faut toujours s'arrêter à un dernier moteur immobile, xivouv àxivY)T6v ; Glarke ajoute que, sans une cause |i nécessaire, rien de contingent n'aie droit d'exister. C'est de la scolastique. Descartes aussi affirme que les causes secondes veulent une cause première : « Puisque, dit-il, je suis une chose qui pense et qui ai en moi quelque idée de Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être, il faut nécessairement avouer qu'elle est aussi une chose qui pense et qu'elle a en soi l'idée de tçutes les perfections que j'attribue à Dieu. » Outre que cette prétendue identité de l'eff^et et de la cause est démentie jusqu'à l'évidence, il y a ici interversion du raisonnement : puisque je suis une chose qui pense, c'est que mon être est la cause de mes \p pensées. Descartes prend ici le produit, le résultat pour le principe. Il est bien plus près de la vérité lorsqu'il s'avoue nu moment que l'idée de perfection peut naître de l'homme même et des perfections en puissance qui sont en lui. Mais il rejette bien vite cette impiété pour conclure de notre imperfection à l'évidence d'un être parfait.

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De même nature et de môme valeur est la grande preuve platonicienne et chrétienne, adoptée par Augustin, Anselme, Thomas d'Aquin, Bossuet, Fénelon, Malebranche, etc., qui, élevant à l'absolu nos idées relatives de justice et de beauté, en fait les attributs de la divinité. A ces aberrations s'en rattachent d'autres, vraiment puériles, sur la distinction de l'inférieur et du supérieur : Le premier terme suppose le second et ne peut le produire ; donc ce qui est supérieur existe et produit l'inférieur. C'est toujours l'affirmation sans preuve de la réalité objective ; c'est toujours le fameux argument ontologique réfuté par Thomas d'Aquin, par Gerson, par Gassendi, et qu'Anselme de Gantorbéry formule ainsi dans le proslogium de son Monologium :

« 11 est impossible de penser que Dieu n'existe pas ; car Dieu est, par définition, un être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand. Or, je puis concevoir un être tel qu'il soit impossible^' de penser qu'il n'est pas, et cet être est évidemment supérieur à celui dont je puis supposer la nonexistence. Donc, si l'on admettait qu'il est possible de penser que Dieu n'existe pas, il y aurait un être plus grand que Dieu, c'est-à-dire un être plus grand que l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand, ce qui est absurde. » Sachons gré au moine Gaudilon d'avoir fait justice de cette argutie dans son Liber de insipiente. Et dire que Descartes et Leibniz ont trouvé de la sublimité dans ce gâchis I Descartes le condense à peu près ainsi: on ne peut îoncevoir Dieu sans existence, donc Dieu est l'existence néme ; voici sa formule :

€ Dire que quelque attribut est contenu dans la nature >u dans le concept d'une chose, c'est le même que de dire ue cet attribut est de cette chose et qu'on est assuré u'il est en elle. Or est-il vrai que l'existence nécessaire est

contenue dans la nature et dans le concept de Dieu. Donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire est en Dieu, }^ ou que Dieu existe. » Étrange cercle vicieux I Kant, ponr pulvériser ces résidus scolastiques, croit devoir appeler à ^ son aide tout son arsençil de synthèse et d'analyse. J'aime mieux de lui cette remarque : « Un homme n'augmente pas plus ses connaissances par de simples idées, qu'un négociant n'augmenterait sa fortune en ajoutant quelques zéros à l'état de sa caisse. »

MM.Jacque,SimonetSaisset, daitis leur Mantœl, avouent [^ que les objections de Kant sont invincibles. Mais, par une rare audace, ils reprennent à leur compte la preuve ontologique : « En fait, l'idée de Dieu ne se sépare jamais dans la conscience de la foi à son existence réelle. Nier Dieu, c'est n'y pas penser... Gomme dirait saint Anselme, dès ^ que Dieu est pour nous m intetlectUy il est 'aussi pour nous in re... Dieu (a dit Leibniz) est l'être donf \q. possibilité t\> la réalité ne se distinguent pas. » Le dernier effort de la logique métaphysique aboutit donc à ce piètre raisonnement : Dieu est possible, donc il est. Gela n'a aucun sens ; la conclusion ne sort pas des prémisses. Mais enfin, ce refuge, nous ne le laisserons pas à nos adversaires ; nous ne nous laisserons pas arrêter pas les scrupules de certains de nos amis qui nous accusent de faire de la métaphysique. Singulier reproche, pour le dire en passant : si, détruire une erreur c'est pactiser avec elle, démolir une maison c'est la bâtir, couper un arbre par la racine ce sera l'étayer. Mais, laissons.

Nous disons que, loin de posséder la réalité, le Dieu du déisme, le seul honorable et respectable, n'a même pas la possibilité. Dieu est fait de deux termes contradictoires/ Parfait en grandeur, en bonté, justice, science et puissance,

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lieu est nécessairement infini ; cause volontaire et conslenle, il est nécessairement une personne, c'est-à-dire un Lre se distinguant des autres, c'est-à-dire fini. Personne et ifini sont choses incompatibles ; leur union constitue un on-sens et Dieu une impossibilité.

Ainsi, ou bien Dieu sera infini, impersonnel, inutile et irérogatoire, adéquat à l'univers ; ou bien il sera voulant, gissant; et alors, étant une personne, il ne sera plus dieu, •u il n'est pas, ou il est une entité, uue quintessence 'abstractions personnifiées, le parfait de M. Vacherot, la atégorie de tidéal de M. Renan, un simple jeu des sprits déliés.

Le dieu de la raison et des arguments a priori est onc une transfiguration de l'homme dépouillé de l'orgalisme qui le constitue.

Le déisme est-il vaincu ? Non pas. Traquée dans son >ropre domaine la métaphysique se réfugie dans la physi- [ue. De la raison pure, du sens interne, elle prétend passer . l'observation extérieure et invoquer le témoignage e l'univers. Mais avec quels yeux, dans quel esprit consière-t-elle l'ensemble des choses ? Précisément avec ces eux faussés par le mirage de l'absolu, dans ce même sprit où sont posées en principes nécessaires les idées outes relatives d'être, de perfection et de cause. C'est parce [u'elle rêve à la cause première, qu'elle cherche dans le (londe des causes finales. Kant trouvait l'argument a \osterïori, un peu faible, bien que consolant; il voulait [li'on le fortifiât de quelques preuves a priori. Est-ce une ronie ? Le sage de Kœnisberg ne sentait-il pas que l'hytothèse des causes finales était viciée dans son principe •ar l'hypothèse des vérités nécessaires, qu'elle n'était nfin qu'une nouvelle forme du mal métaphysique?

Quoi qu'il en soit, le lieu commun de l'ordre universel de l'harmonie préétablie, a séduit tant d'esprits, même grands, que nous devons le reproduire et le discuter. G'esl l'argument mignon de tous les spiritualistes éloquents : Féne- Ion en joue avec grâce et Rousseau avec force. Mais, chose plus étrange, il a séduit Voltaire, qui sur cet air a mis les paroles fameuses : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. » (A quoi un malin répondit : C'est ce qu'on a Jfait.] Bien plus, il a inquiété la timidité de quelques positivistes. Oui, certains disciples de Comte et de Littré se récusent ici, disant que, les causes finales ne sont pas de leur compétence. Eh I pourquoi ? Ne sont-elles pas, dans leur origine, purement subjectives comme la cause première? Ne naissent-elles pas d'une fausse comparaison? Ne procèdent-elles pas de l'homme, et n'appartiennentrclles pas en propre au physiologiste et au psychologue ?

Donc, il y a un ordre dans les choses ; chaque forme est appropriée à son emploi : chaque organe est déterminé par une fonction ; tout être tend vers une fin. Il y a une raison dans tout. Quelle raison ? Nous l'ignorons, mais il y en a une. Cette raison suppose une volonté. Or comme l'ordre implique un plan, comme il n'y a pas de plan sans architecte, c'est à l'architecte suprême qu'appartient cette raison virtuelle des choses.

Tel est l'argument des causes finales, contre-partie de celui qui se tire d'une cause première . Lucrèce le réfute en quelques mots ; Voltaire lui-même dans ces dialogues charmants où il fait si prestemment la demande et la réponse, n'oublie rien, tout en le soutenant, pour le ruiner. Nous ne nous amuserons pas à juger par le menu l'ordre de l'univers et à convaincre de puérilité, de méchanceté ou d'ineptie le créateur des trombes, des pestes, des. vipè-

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res et des gouvernements personnels. L'admiration n'a rien à faire avec les combinaisons toujours les mômes et toujours indifférentes de la substance qui nous environne et dont nous faisons partie. Étonnons-nous, s'il nous en prend envie : avec Dieu ou sans Dieu, l'étonnement sera le même. Tous ces faits ne sont ni beaux ni laids^ ils sont. Et comme l'un n'existerait pas sans l'autre, il faut qu'ils soient ; cette nécessité ne ressemble guère à une intention ou un caprice intelligent. Elle n'est point surnaturelle puisqu'elle est la nature même ; c'est-à-dire l'invariable développement de ce qui constitue l'univers.

En résumé, qu'est-ce que l'ordre dans le monde ? L'état des choses; elles seraient autrement, que leurs relations n'en constitueraient pas moins un ordre.

Il n'}^ a pas d'existence sans manière d'être. C'est ce qu'exprimait avec beaucoup de netteté M. Emmanuel Briard dans la Pensée nouvelle (1" année, n® 36) : « Un mode d'existence est inséparable de l'existence elle-même. Le monde existe, il existe d'une certaine manière, de la manière que nous voyons. Qu'est-ce que cela peut prouver en faveur d'une providence ?... Pour pouvoir affirmer qu'il y a de l'ordre dans la nature, il faudrait pouvoir comparer la nature à quelque chose d'autre, ce qui est impossible, puisque que tout est dans la nature. Quand donc vous dites : il y a de l'ordre dans la nature, vous ne faites que reporter à la nature l'idée que vous en avez tirée; vous dites seulement ceci : la nature est comme elle est. » C'est une tautologie. Le dieu des causes finales est adéquat à la nature humanisée, personnifiée, de même que le dieu de la raison est adéquat à la personnalité humaine étendue à l'univers. Partout. Dieu est convaincu de synonymie avec l'homme ou le monde ; donc il n'est pas. Il est un

iU PARTIE II. — ÉTUDES MATÉRIALISTES

aveu d'impuissance, une échappatoire dont se paye la lassitude d'unje curiosité mal dirigée. La science vraie n'a fait de conquête que sur Dieu ; elle lui a pris tour à tour sa foudre, son empyrée, son attelage d'astres, sa providence ; elle le remplace enfin et le dépasse. Ainsi chaque pas de la science a ét^ un pas vers l'athéisme.

Oui, Dieu, impossible aux yeux de la raison, est inutile aux yeux de la science. Le mot de Laplace Ta tué. Les phénomènes produits par les rapports et les propriétés des choses « n'ont plus besoin de cette hypothèse ». Si une volonté les dirigeait, elle ne ferait qu'un avec leur . loi, c'est-à-dire avec leurs qualités propres, avec euxmêmes. Ajoutez Dieu au monde, ôtez-le. Le résultat est le même. Rien n'en augmente et rien n'en diminue. Aussi la science ne s'occupe plus de cette superfétation ; les plus orthodoxes parmi les chimistes, les physiciens, les naturalistes, sont les plus indifférents. Tous se passent de la divinité ou ne l'introduisent dans leurs ouvrages que comme hors-d'œuvre . A peine quelques historiens citent encore la Providence, lorsqu'ils sont embarrassés; mais c'est un mot, et tous savent bien qu'au fond les circonstances, les milieux et les caractères sont les directeurs de la destinée humaine.

Et maintenant, laisserons-nous sans réponse ce que les dévots à l'idée de Dieu appellent le sentiment ? 11 ne le faut pas ; c'est là leur prise sur les femmes et sur les esprits nerveux ou paresseux. Mais qu'est-ce d'abord que le sentiment et quelle autorité peut-il avoir ? On se garde bien de le définir, son prestige est à ce prix; on le pose seulement en face du raisonnement et de l'expérience comme un champion mystérieux et invincible; on en fait le trésor et la gloire des femmes, qui s'en vantent. Pauvre petite conié-

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die ! Le sentiment n'a rien dé si obscur ni de si grand ; ce n'est rien autre chose qu'un raisonnement instinctif, incomplet et que Texpérience condamne ou confirme. Le sentiment du divin n'est ni plus ni moins que le bégaiement confus des preuves a priori et a posteriori qu'ont formulées les Platon, les Descartes, et les Leibniz. Il n'a pas d'autre portée; il succombe avec elles. Devant la science, le sentiment est incompétent.

Le dernier argument, le plus nul, le moins digne de discussion, l'argument par excellence de la routine, c'est le consentement universel. Nous le mentionnons à regret, comme un corollaire du précédent. Ees athées promettent de ne s'en servir jamais ; et bientôt peut-être ils le pourraient. En fait, la majorité des hommes, un milliard sur treize cent millions n'a jamais eu aucune opinion motivée sur l'idée de Dieu. Ee sentiment religieux ne s'est jamais développé chez certaines peuplades, et il manque dans une partie notable du Céleste Empire. A côté des philosophes qui ont cru travailler pour l'idée de Dieu, d'autres 3nt toujours protesté contre les chimères efaccepté pour guide unique l'expérience. Il est vrai que, durant une lizaine de siècles, le christianisme et le mahométisme ont lionquîs à Dieu de vastes régions ; il ne faisait pas bon ailors renier le dieu de Loyola ou d'Omar. Mais l'esprit de révolte s'est levé dès l'aube de la Renaissance; malgré la fausse direction de la Réforme, la science commençait dès lors à se dégager des dogmes et des entités. Au commencement du XVII® siècle, il y avait, selon le père Mersenne, cinquante mille athées à Paris, douze par maison. Qui doute que l'athéisme, au temps de Voltaire, ait régné dans les classes les plus intelligentes de la France et de la Prusse ? Enfin, de nos jours, au milieu d'une recrudescence

de dévotion toute mondaine, il a gagné l'élite de la pensée contemporaine, toutes les branches de la science; il se déguise parfois un peu, mais seulement quand il le faut, et, sous le masque décent du déterminisme, s'en va essuyer les larmes et partager le traitement des Sorbonnes éplorées.

Mais dites-nous donc, vous qui invoquez le consentement universel, pourquoi vous avez cessé de croire au système de Ptolémée ? n'avait-il par l'aveu de tous les savants, avant Copernic ?

Nous avons combattu le déisme ; il est temps de défendre l'athéisme et de repousser péremptoirement un certain nombre d'accusations qui tendent k le déconsidérer. E'athéisme, dit-on, est antisocial, immoral; il détruit l'idée de justice, la dignité de l'âme et l'espoir de la vie future; il humilie l'humanité. Antisocial? et comment? puisqu'il reconnaît dans l'homme et la société les seuls facteurs [de la morale. Gomment immoral? puisqu'il fonde la morale sur ses assises réelles, le besoin et la réciprocité, la mutualité du droit? Il n'établit point. que tout, hors les jouissances matérielles, est mensonge et duperie; car il est l'unique point de départ solide des recherches scientifiques et l'unique chemin de la vérité intellectuelle; il est donc un aiguillon aux plus hautes jouissances cérébrales. L'athéisme ne nie que ce qui n'est pas, il ne détruit rien de ce qui est ; il ne tue donc pas plus le dévouement que l'affection ou la solidarité ; il n'ébranle point le principe de ces vertus, naturelles ou sociales. Loin de leur ôter leur sanction, il leur en donne deux qui se complètent l'une l'autre : le sentiment public, et "la conscience individuelle ; l'accord de ces deux expressions du milieu moral est la seule mesure exacte du mal et du bien.

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Et comment détruirait-il l'idée de justice; il en fait le but de l'activité humaine. Il l'enlève à cette prétendue providence qui est censée conduire le monde, et il la rend à la société qui seule conçoit et poursuit le juste. C'est en renvoyant l'homme à la justice céleste que l'idée de Dieu a éloigné infiniment le règne de la justice sur la terre. L'athéisme est la préface d'enseignements plus virils ; il rejette la résignation chrétienne ; il bannit le découragement; il dit à l'homme : Au lieu de gémir sur l'injustice, ne la souffre pas ; au lieu de demander justice aux vents du ciel, fais-la; constitue toi-même une société juste. Libre du caprice divin, maître de tes mouvements dans le cercle que la fatalité inconsciente, impassible, t'a tracé, développe ton être en tous sens ; atteins, dans la liberté, la vérité, la plénitude de la vie sociale I Est-ce là humilier la dignité humaine 1 J'entends ; nous dépouillons l'homme de son âme immatérielle. Valait-elle plus qu'un cerveau pensant ? Mais la vie future, l'immortalité ? mourir tout à fait, c'est triste I Je crois bien. Prenez vous en au tombeau.

En face des maux qu'elle attribue à l'athéisme, il est équitable de rapporter les bienfaits de l'idée de Dieu, Hélas ! Ils ne sont que trop célèbres. À cette idée, qui réclame le monopole de la justice et de la morale, l'humanité a dû l'exil d'Aristote et ëon suicide par le poison, le bûcher de Jean Huss, le supplice de Vanini, de la Barre ; à elle, le christianisme et le moyen âge, les martyrs orthodoxes, païens, ariens, la ruine de la civilisation antique abandonnée sans défense aux coups des barbares, l'éclipsé de l'art et de la pensée ; à elle les ravages des musulmans et les croisades ; à elle les auto-da-fé, les guerres de religion, les Saint-Barthélémy, les dragonnades ; à elle les hontes du siège de Rome et le massacre de Mentana. A

elle, encore et surtout, cette inertie devant les événements, cet esprit de platitude devant la force, cet énervemenl de la virilité européenne, lentement, longuement émasculée par la prière, la résignation et la confiance en un vengeur qui dort dans le ciel des théodicées. Ah I Tidée de Dieu, certes, a bien mérité de l'homme I

Cependant, c'était quelque chose, que mettez-vous à la place ? une négation : c'est bien stérile. — Eh I que met le bûcheron à la place de l'arbre qui obstruait le champ ? l'air, l'espace. A la place de Dieu ? l'activité humaine. Est-elle stérile la négation qui crée les conditions de la fécondité ?

. Ce sont là de pures questions de mots. Qui croirait qu'elles ont été renouvelées, ranimées par le positivisme, qu'une doctrine parfaitement et ouvertement athée accuse l'athéisme de théologie, de métaphysique, de stérilité, d'impuissance créatrice ? Malentendu, querelle de famille, après tout, et que nous ne voulons pas envenimer ici. Ils prétendent écarter seulement Dieu ; c'est leur façon de le nier. A leur aise ! cela nous suffît. Ils constatent, nous concluons.

Peut-être ne blesserons-nous pas Jeurs scrupules par la déclaration suivante :

L'athéisme n'est ni une doctrine, ni un système, c'est une réponse à une question que la curiosité a posée et que la science résout. C'est proprement une ordonnance de non-lieu. S'il parle quelquefois en son nom propre, c'est que, impliquant l'expérience scientifique, il en devient le synonyme. A ce titre, il est permis au langage d'en faire le préliminaire de la saine méthode, le point de départ de la science, la base de la liberté, de la justice, de la rénovation sociale et politique. Le droit, la loi.

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égalité, sont forcément athées. Par Tathéisme, l'homme entre en possession de lui-même et de la terre. L*athéisle ouvre et domine Tavenir. Lorsque la dernière des ntités* sera tombée en poussière, lorsque la science aura artout supplanté la foi, l'athéisme ne sera plus qu'un mot ide de sens comme le déisme lui-même. Jusqu'à ces 3mps, prochains peut-être, il demeure la phase prépara- Dire de l'évolution future. Aspirons au jour où il aura fait on œuvre présente et où il rentrera dans l'histoire.

m. -< ri'animisme (i)

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