DIALOGUE ENTRE A ET B
A. (Il éternue).
B. Dieu vous bénisse I
A. Bon ! En trois mots toute une tliéorie.
B. Dans cette banalité qui se répète involontairement de père en fils ?
A. Précisément. C'est ce que Tylor appelle une survivance,
B. J*ai lu son livre ; il est touffu.
A. Nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-Manche excellent à colliger des faits bien plus qu'à les ordonner. Infatigables, ils ne craignent point d'être fatigants. Cependant Tylor, jugez desr autres, est un des plus méthodiques. Pour peu qu'on s'attache à ses idées maîtresses, on les trouve claires et profondes, justes et hardies. La réserve britanm-
(1) Tylor, La civilisation primitive ; traduit sur la deuxième édition anglaise, par M* Pauline Brunet et M. Edmond Barbier. 2 vol. in-8«. 1876-1878, Reinwald).
l'animisme U\
que dont l'auteur aime à les envelopper n'en atténue pas la portée. Elles ne vont pas à moins que l'émancipation totale de l'esprit humain. Tylor hésite à toucher le but, mais il le montre à qui veut l'atteindre.
B. Marchons-y donc ; mais, comme dit Virgile,
C*est le printemps, l'année en sa fleur resplendit ; L*arbre ouvre ses bourgeons, tout germe et reverdit ; Nous pourrions nous asseoir sur cette herbe nouvelle, . ..
et là, philosopher sur l'éternuement...
A. Considéré au point de vue religieux ? Le sujet nous mènera, poète, plus loin que vous ne pensez.
B. A merveille I Mais si j'entends bien cette survivance, une des idées maîtresses, n'est-ce pas ? de Tylor, c'est le synonyme exact de superstition.
A. La superstition est la persistance d'une conception fausse. Mais lorsque la croyance s'est évanouie et qu'il n'en reste que l'enveloppe vide, la phrase toute faite, l'usage routinier, n'en sont pas moins les vestiges certains d'un état intellectuel qui a caractérisé une période antérieure de l'évolution. Toute superstition est une survivance ; toute survivance n'est pas nécessairement une superstition : c'est un trait inconscient d'atavisme moral. Acceptons donc le terme, plus général, proposé par Tylor.
B. Savez-vous bien que, pour n'être pas pris en flagrant délit de survivance, il faut veiller de près sur ses paroles et ses gestes I Si toutes nos habitudes de l'esprit et du corps nous viennent de nos pères, rien qu'à les analyser, on restituerait avec toutes ses phases le développement de l'humanité ; tout comme vous esquissez, d'après les périodes de la vie utérine, la succession des formes vivantes, depuis l'amibe jusqu'au mammifère.
A. C'est ce que fait Tylor, Dans les proverbes et les dictons, dans les jeux des enfants, il cherche et il trouve souvent les traces d'anciennes idées et d'usages oubliés. Quand vous en appelez au hasard pour trancher une affaire, quand, par exemple, vous tirez à la courte paille ou que vous jouez à pile ou face, vous revenez à l'époque où la sagesse du sort était article de foi. Quand vous déclarez providentiel un personnage ou un événement, vous faites
. allusion à ces âges où Ton admettait Tintervention capricieuse des dieux dans les choses de la nature. Quand vous dansez, vous êtes du temps où le geste devait suppléer la parole absente ou imparfaite. Comptez-vous sur vos doigts ? Vous rappelez le sauvage dont la courte mémoire, pour dépasser trois ou cinq, avait besoin d'un signe extérieur (Il éternue).
B. Vous vous rappelez vous-même à la question, IL • s'agit de retrouver le temps, le régime social et intellec—
tuel où « Dieu vous bénisse ! » et les exclamations analogues n'étaient pas des formules vaines.
A. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'universalité d'un tel usage. Tous les peuples le possèdent sans se l'être emprunté; Aryas et Sémites, Celtes, Germains et Latins, anciens et modernes, sauvages et civilisés sont égaux devant ce dogme de la civilité puérile et honnête. Si une oreille de Benys recueillait l'écho des éternuements qui ont résonné ou résonnent encore dans toutes les régions de la terre, elle serait ébranlée par un formidable concert polyglotte à^ Félicita ! Gotthilf! Waeshael! Salve! Ztv (rôdov! etc, Quand les Espagnols abordèrent à la Floride, .un Gaciqud éternua ; et tous ses compagnons d'incliner la tête, d'étendre les bras, criant : « Le soleil soit avec toi ! le soleil te protège ! » « Ne voyez-vous pas, » dit le gouverneur à ses hommes, « que le monde est partout le même ? »
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Eh bien, ce qui n'est plus que survivance machinale a été superstition. Pour peu qu'on remonte dans le passé, ou qu'on s'écarte des pays civilisés, on s'aperçoit bien vite que J'éternuement, et son confrère le bâillement, étaient des présages heureux ou néfastes, des signes de quelque intervention démoniaque ou divine. Aristote en fait la remarque. L'Odyssée signale un éternuement de Télémaque ; Xénophon, dans la Retraite des dix mille, se réjouit de l'éternuement d'un soldat. Plutarque enseigne à interpréter les éternuements. Chez les Celtes, quiconque éternuait risquait d'être enlevé par les fées, si une invocation ne conjurait à temps leur malice.
B. Mais enfin, comme dit Pline : Cur stemutamenlis salutamus ? Pourquoi saluons-nous les éternuements ?
A. La superstition a été une conception raisonnée. Les pratiques des sorciers et des exorcistes, non moins que les Saintes Écritures ou les traditions des Zulus et des Polynésiens, font voir que l'éternuement est l'acte de présence d'un esprit, bon ou mauvais, prêt à sortir du corps ou à y entrer.
B. C'est donc pour cela que la civilité nous commande encore de mettre la main devant la bouche.
A. Rien de plus urgent en effet, pour intercepter le démon ou retenir le dieu. Un proverbe juif dit*: N'ouvre pas la bouche à Satan ! Josèphe a connu un certain Eléazar qui extirpait le démon par les narines. C'est ainsi que Jésus soutira ces légions de mauvais anges, aussitôt aspirées par deux mille cochons. Au moins, certains sectaires chrétiens, les Messaliens, passaient-ils leur temps à cracher et à se moucher pour expulser les démons. Aujourd'hui encore, les Cafres éternuent volontiers, soit pour se défaire des esprits mauvais, soit pour livrer passage aux bons esprits.
B. Mais la bouche et les narines ne sont point les seules issues...
A. Eh bien, que faites-vous donc du dieu Crepitusl Les Latins ne Tavaient pas oublié, eux qui lui demandaient des oracles. Le temple a péri, mais le dieu survit à bien d'autres.
B. Encore une survivance ! Où la religion allait-elle se nicher ?
A. Dans tous les phénomènes que la curiosité ignorante se hâtait de rapporter à des causes imaginaires. Elle se contentait de peu. A tout propos Tenfant demande pourquoi ; mais la moindre réponse suffit à son esprit mobile.
B. Cependant, à mesure que Texpérience décomposait les phénomènes, les illusions primitives devaient s'effacer.
A, Elles l'auraient dû, mais elles s'en sont bien gardées.
B. Au moins se sont-elles réfugiées dans les bas-fonds de la tenace ignorance. Sans doute, on ne le sait que trop, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'humanité croient encore aux follets, aux loups-garous, aux sorts, aux voix mystérieuses. Mais les gens instruits ne songent guère aux esprits de l'éternuement et du... crex^itus, depuis que la chimie le*s a réduits en gaz.
A. Et les esprits fra'p'peurs, les esprits écrivains ? Vinspiration n'est-elle pas, le mot le dit, un souffle qui descend • en nous?« L'esprit souffle où il veut », s'écrie le grand mystique des Contemplations, Le fait est que, loin d'écarter les fictions périmées, superflues, la raison lea conserva comme un patrimoine saint. Eût-elle prétendu renoncer à l'héritage, que l'éducation, la langue usuelle, le respect des ancêtres, l'intérêt des faiseurs de pluie, l'y auraient en-
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chaînée. Qu'a-t-elle fait du fardeau qu'elle traîne ? Elle Ta allégé en raccommodant de son mieux aux conceptions nouvelles de l'univers. Depuis des milliers d*ans elle slngénie sur ce vieux fonds chimérique.
B. Eh I quoi, tout le travail de la pensée...
A. N*a cessé d'être entravé, souvent faussé par la survivance d'un vice, véritable péché originel, celui-là, que Tylor nomme Vanimismey et que, pour ma part, tout bien considéré, je préférerais appeler Y anthropomorphisme,
B. Le mot est long.
A. Que trop ; mais il renferme tant de choses I Au reste, je l'abrégerais volontiers en anthropisme.
B. Pourtant, animisme rend bien compte de cette tendance à animer les choses.
A. Oui, mais anihropisme rend compte de l'anmwme luimême. Pourquoi l'homme a-t-il successivement doué de vie et de personnes les produits des règnes végétal et minéral, les diverses régions de la terre et du ciel, les grands aspects et les puissances cachées de la nature, finalement les catégories de phénomènes, les facultés humaines, et les termes abstraits ? Parce qu'il humanise tout naturellement les objets avec lesquels il se trouve en rapport ; par suite, tous les rapports qu'il a observés, de ce point de vue, entre les objets et lui, et dont le langage a fixé, retenu pour des siècles, l'inexacte interprétation.
B. Qu'entendez-vous par cet humaniser f
A. J'entends : prêter des intentions, des volontés, des formes ou des qualités humaines à tout être, réel ou imaginaire, exerçant une influence quelconque sur les actions de l'homme. Quoi qu'il en soit, animisme ou anthropisme. Voilà le germe, trop fécond, de toute religion et de toute ïtiéta physique.
L'homme s*est extravasé dans les détails et Tensemble deTunivers ; tout lui a été miroir, il s'est vu partout ; partout il a vu des amis et des ennemis, mais, sous tous les déguisements, des semblables.
B. Maintenant, comment Tylor explique-t-il cette manie personnifiante, qui vous émeut si fort la bile, et que vous condamnez en bloc, sans tenir compte, il me semble, de toutes les grandes et belles choses que, chemin faisant, eUe a, soit enfantées, soit nourries et ennoblies ?
A. Je sens la pointe. Les « optimistes de l'évolution » me traitent volontiers de pamphlétaire. Je laisse à leur large impartialité, à leur prétendu sens historique, l'éloge senti de Brahma, de Jahvé, ou d'Allah, le panégyrique des jésuites et de l'Église. Parce que le passé est l'irréparable, je ne me crois pas tenu de l'adorer rétrospectivement. Je constate, sans récriminations vaines, mais aussi j'apprécie ; et c'est le moyen, tout en admirant le beau là où on le rencontre, de prémunir les modernes contre les retours offensifs du mal antique, invétéré, qui s'obstine à empoisonner la source de la pensée, l'enseignement, le laïque aussi bien que le clérical.
Revenons à Tylor.
Lorsqu'une averse vous surprend, qu'une pierre entre dans votre chaussure, qu'un abcès vous torture l'oreille ou une dent la mâchoire, quel est votre premier mouvement ? « Chien de caillou I maudite pluie I exécrable fièvre I os stupide ! » Pur anthropisme, mon cher. Vous prêtez à ces objets gênants l'intention de vous nuire; vous les traitez en homme, et comme des hommes. Le plus infime sauvage n'a pas fait et ne fait pas autrement. S'il porte un coup, il sait qu'il l'a voulu ; en reçoit-il? le choc, d'où qu'il vienne, implique volonté. Voilà l'anthropisme pris sur le fait.
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Herbert Spencer nie que l'homme ait pu confondre l'inanimé avec l'animé, mais que peut la négation contre le fait ? Au reste, la confusion était facile. Il y a d'autres vivants que l'homme. La manifestation de la vie est, par excellence, le mouvement. Pour une réflexion courte, quelle différence notable entre l'animal qui s'élance pour mordre, et la foudre qui vole, ou la branche agitée par le vent, la pierre qui tombe, l'eau qui jaillit et court ? Quant aux êtres immobiles, c'est qu'ils ne veulent bouger. Qui nous garantit qu'ils ne vont pas changer de place ?
Enfin le langage qui, dans son état le plus ancien, fut assurément la forme adéquate de la pensée, atteste, de la façon la plus naïve et la plus tenace, la confusion originelle entre l'animé et l'inanimé. Le verbe ne distingue pas, n'a jamais distingué, l'action attribuée aux choses de l'action animale ou humaine, dirigée par la volonté. « Il marche, il court, » se dit du fleuve ou du nuage, aussi bien que du cheval ou de l'homme. Le soleil « se meut, se lève, se couche. » Par métaphore, disons-nous aujourd'hui. Mais la métaphore inconsciente aboutit précisément à la personnification, et c'est là l'office du verbe ; il fait de son sujet, quel qu'il soit, une personne. Une remarque si simple et si peu contestable devait échapper à Spencer ; on connaît la haine bizarre dont il poursuit la linguistique. Mais je m'étonne que Tylor, exempt d'un tel préjugé, n'ait pas utilisé un fait si probant, si intimement lié à sa théorie. Il est vrai qu'il ne tient pas à recueillir les vestiges d'un état antérieur à l'animisme proprement dit, à la conception des esprits.
B. Mais ces esprits, je ne les vois point paraître. Par quel dédoublement que je ne puis comprendre, tout ce peuple idéal s'est-il détaché du monde réel, pour s'inter-
poser, prestigieux brouillard, entre la science et l'univers ?
A. Je crois entendre Faust évoquer les puissances de Tair. Allons, paraissez donc, fantômes du sommeil, pères des esprits et des âmes, des dieux et des types, des catégories et des universaux I
Le chasseur antique a regagné sa caverne ou sa hutte ; il a dévoré sa proie mal grillée sur des charbons ardents. La réplétion achève Tœuvre de la lassitude. L'homme tombe accablé, dans un fiévreux sommeil, et voici qu'une vie nouvelle commence pour lui ; il part, il poursuit la béte qu'il a tout à l'heure mangée, il s'égare en des pays inconnus, parmi des forêts sauvages, sous des rocs menaçants, dans un réseau de lacs et de torrents qui se reforment à mesure qu'il les franchit ; ses compagnons l'appellent ; il entrevoit des visages de femmes lascives; les ennemis qu'il a vaincus, les amis qu'il a vus mourir, son vieux père auquel, il a pieusement coupé la tète ; une foule bigarrée l'assiège, lui sourit, le menace et Tentraîne dans une danse effrayante. Au réveil, il cherche autour de lui ses hôtes nocturnes, il croit les voir s'effacer dans la brume du matin ; et il raconte son voyage, ses rencontres, dont il garde un souvenir si net qu'il ne peut distinguer le rêve de la réalité.
On lui dit, on lui prouve qu'il n'a pas quitté sa couche, qu'il est resté étendu sur les peaux de mammouth et d'auroch depuis la tombée de la nuit jusqu'au lever du jour. Que penser ? qu'il a en lui un autre lui-même, un double capricieux qui le quitte pour un temps, dont les absences coïncident avec l'évanouissement du corps, avec la syncope, avec le sommeil, avec cette forme du sommeil qu'on nomme la mort. Gomment douter? Ce double, qui est
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li-méme, et qui a cependant une personnalité distincte, vu des morts de dix et de vingt ans courir dans les impagnes, et cependant leur dépouille repose dans la îrre, à un endroit qu'il connaît, sous un tas de pierres et e branchages.
Tous les êtres ont ainsi leur double, sorte d'image llégée et subtile, qui se montre la nuit surtout, sans être )ut à fait invisible pendant le jour. Car qu'est-ce que ombre, qui accompagne tous les corps et toutes les )rmes des choses ? C'est le contour même de l'esprit, •u'est-ce que l'écho ? la voix d'un esprit caché. Et la ameur des vents, le sifflement de la bise ou le fracas de ouragan ? Autant de signes, qui attestent le passage d'esrits innombrables, esprits des rochers, des eaux, des bois, e la flamme, des morts enfin, qui échangent leurs de-r leures, obsèdent les vivants ou les protègent et, souffles ux-mômes, car ils vivent, entrent avec le souffle dans la oitrine des hommes. Tout bruit dont la cause n'est pas irectement perçue se transforme en oracle, toute idée xe, toute maladie, en possession. Alors commence le long ^gne des illuminés et des charlatans, de ceux qui savent voquer, chasser, apaiser les esprits, et qui trafiquent de îur pouvoir. < Les esprits sont vivants, disent les bons pôtres ; ils ont donc besoin de nourriture ; il faut leur en ffrir, par notre entremise. Déposez des aliments dans les )mbes, versez des libations sur les sépultures. » Et voilà î culte inventé.
En attendant que les fantômes reviennent habiter 3it leur corps endormi, soit leurs descendants (palingéésie, métempsychose), il faut pourvoir à leur . nouvelle xistence, leur envoyer les objets qui leur ont appartenu t ceux qu'ils pourraient désirer, des armes, des vases, des
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serviteurs, des chevaux et des femmes, égorgés aux funérailles ou aux anniversaires. Ce qui plaît aux esprits des morts ne peut qu* agréer aux esprits des pierres, des arbres, des ruisseaux, des météores et des astres. On doit à tous les mêmes offrandes et les mêmes sacrifices.
Les anciens hommes ont cru fermement, et nous ne sommes pas si loin d'eux, que les esprits vivaient dans les espaces, aux environs des êtres, des choses et des lieux qu'ils avaient habités ; ils ont cru longtemps que les ombres des morts ne quittaient pas pour toujours le corps dont elles avaient gardé la forme atténuée, les besoins et les habitudes. Les Égyptiens n'ont jamais perdu cette espérance. Cependant il fallut renoncer à un retour vainement attendu. Sans doute les charmes d'un séjour nouveau avaient retenu ces âmes ; des fantaisies individuelles les ramenaient par moments autour de leurs demeures passées, mais, de plus en plus, elles se fixaient en quelques région préférée, dans cette forêt profonde où Ton n'entre qu'avec terreur, dans les cavernes de ces montagnes qui ferment l'horizon. Ou bien, oui,... dans ces temps de migrations continuelles et de courses errantes, l'homme gardait le souvenir du pays natal, il le voyait en songe,... oui, c'est là, vers la terre des ancêtres, qu'à travers les airs, le long des fleuves, sur des barques rapides, les morts ont dû retourner : les paradis sont situés au berceau de la race. Et pourquoi encore, dans le ciel, sur cette voûte bleue, ne voyageraient-ils pas loin des terrestres soucis ? Pourquoi, chevauchant les nuages, ne monteraient-ils pas jusqu'aux astres, pays de lumière et de paix ?
Ainsi travaillait l'imagination de nos pères. Ainsi les indestructibles chimères de l'anthropisme et de l'ani-
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misme posaient, « en se jouant, » les bases de toute religion, de toute métaphysique.
Un moment vint, tôt ou tard, où les progrès de l'abstraction et du langage introduisirent une apparence d'ordre en ce chaos d'esprits, dans cette incohérente multitude. Les forces occultes se trouvèrent réparties entre diverses catégories de phénomènes types, groupés sous des chefs. Tout en continuant d'invoquer les génies épars dans la nature entière, l'homme connut des divinités supérieures, un ou plusieurs dieux du jour, des ténèbres, du ciel, des astres, de l'orage, des eaux, un ou plusieurs dieux des morts ; le nombre de ces dieux eux-mêmes alla se réduisant, à douze, à trois, finalement à deux et à un seul.
Mais encore, que de confusion réelle dans cette hiérarchie purement logique ! Tous ces degrés de l'animisme, l'homme ne les a pas atteints successivement par une sorte de progrès régulier et fatal. Il n'a pas non plus marché partout du même pas. Llsolement, les contacts, les migrations, les aptitudes ethniques ont joué leur rôle dans la formation des croyances et des idées. D'autres causes, auxquelles je vais venir, ont fait sortir du fonds commun une variété extrême de symboles et de pratiques. Nulle part les trois phases si ambitieusement invoquées par les saints-simoniens et les positivistes, fétichisme, polythéisme, monothéisme, les trois états théologique, métaphysique, positif, ne se sont présentés entiers et sans mélange. Ce sont des conceptions de la raison, bien approximatives d'ailleurs et bien insuffisantes, mais qui n'ont jamais correspondu à rien de réel dans le temps ou dans l'espace. Même au point de vue rationnel, ce qu'on nomme fétichisme est inséparable de la meta-
physique ; les deux états sont connexes ; la même remarque pourrait s'appliquer à toutes les divisions factices sur lesquelles on discute à pefte de vue. Toutes les fictions religieuses et métaphysiques avec leurs combinaisons innombrables rentrent dans une seule et même classe de produits intellectuels. Je les mets toutes dans le même plateau de la balance ; dans Tautre, bien léger d'abord, s'amassent et s'accumulent les certitudes conquises par l'observation ; celui-ci, qui tend à^ l'emporter aujourd'hui, c'est le plateau de la science. Tylor a bien compris cet antagonisme. « La théorie de l'âme, dit-il, est une partie essentielle d'un système qui unit, par une chaîne ininteri:^mpue le sauvage au chrétien. Les divisions qui ont partagé les grandes religions du monde en sectes intolérantes et hostiles ne semblent que superficielles, comparées à ce schisme, le plus profond de tous, qui sépare l'animisme du matérialisme. »
Il appartient à l'histoire, à l'ethnographie et à l'archéologie de noter, peuple par peuple, époque par époque, les formes dominantes et les variations de l'animisme. Ici, dans les groupes les plus isolés ou les moins aptes au développement, régnera l'effarement primitif, l'adoration éparse, morcelée, pour ainsi dire, des objets hantés : pierres, amulettes, gestes et formules, magiques ; mais les civilisés en sont-ils exempts ? Là, c'est le culte des ancêtres qui tient le premier rang, sans exclure l'astrolâtrie, le symbolisme du feu ou de l'acte génésique ; ailleurs se dessine un grossier et incohérent panthéon. La croyance à des dieux cosmiques, à un dieu suprême, voire à un dieu unique, est loin de se rencontrer toujours avec une supériorité sociale ou intellectuelle. Telle tribu américaine avec son grand manitou, telle peuplade de la
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Polynésie avec son Taaroa, ée montrent, en religion et en théodicée, les égales ou les supérieures des nations brahmaniques, musulmanes ou chrétiennes. A vrai dire, tout dieu, môme celui qu'on nomme le dieu de la raison, est un fétiche, soit matériel, soit moral, soit verbal.
Je n'ai pas encore prononcé le mot mythologie, qui résume l'interminable série d'aventures prêtées aux dieux . par rimagijiation. La mythologie pourtant est née, elle aussi ; elle est née avec l'animisme lui-même. Les esprits, étant doués tous de facultés animales ou humaines, doivent se comporter comme les animaux et les hommes ; ils ont donc leurs passions, leurs haines et leurs amours, leurs femmes, leur enfants, leurs familles ; ils ont leurs chefs, leurs batailles, ils voyagent, ils habitent des régions que décrit la poésie.
Herbert Spencer, croyant battre en brèche la linguistique, explique les mythes, comme faisait Evhémère, par les réminiscences de traditions historiques, d'événements réels défigurés. Tous les dieux pour lui sont des ancêtres, et les actions qu'on leur attribue sont les exploits ou les crimes de héros divinisés. Or les dieux évhémériques, les hommes divinisés, n'apparaissent qu'en des temps relativement modernes : ce sont les Pharaons, qui se sont décerné les honneurs divins : ce sont les rois, lés empereurs romains, que l'orgueil national ou la basse adulation élevèrent à l'apothéose ; c'est Jésus, c'est Marie, ce sont les saints du christianisme. Mais à quels tours de force Spencer n'est-il pas réduit lorsqu'il veut appliquer son système impérieux aux divinités cosmiques, au ciel et à la terre, au soleil et à la lune, à l'aurore, à la foudre, à l'océan I II imagine que leâ hommes adoraient en elles des noms donnés jadis à des hommes puissants, à des
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femmes illustres. Chemin faisant, il explique ainsi le totémisme des sauvages par le culte des noms de famille ou de baptême. Le chien, le caïman, le buffle, l'opossum, la tortue, etc., etc., auraient été des hommes, héros éponymes des tribus qui en portent l'image sur la peau.
Ici intervient la grande théorie linguistique : Tous les dieux sont des noms antiques donnés aux choses et aux faits et qui, de noms communs, ont passé noms propres ; tous les mythes sont des broderies exécutées sur des phrases métaphoriques devenues lettres closes, que les peuples de même race ont emportées comme un legs des vieux âges et dont ils ont cessé de comprendre le sens naturel et simple. — Dans quelle mesure faut-il admettre l'aphorisme célèbre : « La mythologie est une maladie du langage. » Spencer le rejette absolument, en haine d'une science que, par malheur, il ignore, et qu'il ne veut juger que d'après certaines aberrations de Max Mûller. Mais ne nous arrêtons pas à ce caprice. Pour les mythes aryens, dans Tétat où ils nous sont parvenus, et malgré des contradictions inévitables, la preuve est faite. Aussi Tylor reconnaît-il volontiers l'influence du langage sur les fables religieuses ; il la limite seulement à une certaine période du développement. Je loue sa prudence. Mais va-t-il au fond de la question ?
L'office du langage est bien plus initial que ne le font les partisans comme les ennemis de la mythologie linguistique ; pendant des myriades d'années, la pensée et le langage ont marché du même pas, sur la même ligne, s'aidant et s'abusant l'un l'autre. En ces âges lointains, lorsqu'il se dégageait péniblement du cri pour s'élever à la proposition liée, au verbe, il était saturé de cet anthropisme dont rien n'a pu et ne pourra le dépouiller : c'est
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lui qui, en attribuant l'action à tous les objets réels ou imaginaires, leur a soufflé la vie avec tout ce qu'elle comporte. Il a donc été à la fois le promoteur et le rédacteur de la mythologie (1).
Un autre facteur considérable des légendes et des idées religieuses, c'est l'art. Non seulement l'art à créé le polythéisme esthétique des Grecs, mais il y a introduit une foule de formes et de fictions étrangères. M. Glermont-Ganneau a tout récemment démontré comment une scène guerrière répétée à satiété sur les monuments égyptiens, transportée par les Phéniciens sur des vases destinés au commerce, a suggéré aux poètes grecs la fable du triple Géryon terrassé par Héraclès. Ge savant français enrichit ainsi l'érudition d'une branche nouvelle et féconde, la mythologie iconographique.
La philosophie enfin est venue à son tour renouveler l'animisme, que sa fonction est d'éliminer. G'est à elle que les religions doivent la notion étrange d'immatérialité, la signification morale des mythes et des cérémonies, Imvention des justices d'outre-tombe, la divinisation des termes généraux, la définition de Dieu et de ses attributs. Bien avant la naissance des systèmes écrits ou enseignés, la philosophie a travaillé aux religions qui présentent un corps de doctrine. Sa collaboration est évidente dans le Brahmanisme, dans le Bouddhisme, dans le rituel égyptien, dans le polythéisme gréco-romain et le dualisme perse, bien plus encore, et avec une infériorité notable, dans la pauvre métaphysique chrétienne. Hélas ! elle a porté la peine de sa complicité forcée. L'animisme lui a donné, imposé plus encore qu'il n'en a reçu ; il lui a été plus funeste
(I) Voir noa Études de linguislique, préface, un vol. in-18, Ernest l.eroux.
qu'elle ne lui a été utile. Quels vices n'en a-t-elle pas contractés I Spiritualisme, idéalisme, rationalisme sont des hybrides de Tanimisme et de la philosophie.
B. Entendez-vous qu'un Aristote, un Platon, un Épictète, un Descartes, un Leibniz, un Spinoza, un Kant, un Voltaire...?
A. Je vois que vous omettez Socrate. Sans doute à cause de son génie? Mais laissez-moi finir. Les premiers penseurs, lorsqu'ils essayèrent de substituer à l'animisme une conception moins sommaire et moins puérile de lunivers et de l'homme, se heurtèrent à un double obstacle : l'absence de tous les instruments nécessaires à l'expérience ; la force constituée d'une erreur héréditaire servie par des langues créées avec elle; par elle et pour elle. L'insuffisance des engins scientifiques était une cause de retard ; mais le virus animique infiltré dans l'intelligence humaine et l'anthropisme, fatalement incurable, du langage, étaient des causes de déviation, bien pis, des causes dont les philosophes n'avaient point conscience. Atteints, comme tous leurs contemporains, de la manie personnifiante, ils animèrent d'une vie et d'une puissance obscure les produits de l'abs- | f traction, éléments, d'ailleurs fort utiles, de la logique, les termes généraux, sans voir qu'ils élaboraient une nouvelle classe d'être imaginaires. Ainsi prit l'essor l'immense horde des entités : le temps, l'espace, la forme, l'essence, la vie, la pensée, l'amour, la génération, la beauté, la vertu, le bien et le mal, la justice, et leurs succédanés ou leurs contraires ; qui tantôt, revêtus de figures divines, prirent place dans les panthéons et trônèrent sur les autels, tantôt se groupèrent en attributs autour des dieux suprêmes ou du dieu unique, tantôt
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demeurèrent des principes éthérés, des personnages impersonnels sans cesser d'être factices, confrères et successeurs dédaigneux, transcendants, des esprits de Téternuement, du bâillement surtout. Et comment refuser ce titre au voOç d'Anaxagore et à la Raison de Voltaire ? aux catégories d'Aristote et de Kant, aux types de Platon, aux hypostases des Alexandrins, au dieu véridique de Descartes, aux atomes de substance-pensée de Spinoza, aux monades de Leibniz, et aux points géométriques de M. Taine ? ou encore au JDivïn de nos sceptiques modernes ?
La science enfin échappe à grand peine au vice primordial. Les virtualités, les fluides, les forces ont été longtemps ses esprits et ses dieux, dieux qui n'expliquent rien, n'expriment rien de plus que les faits observés pour euxmêmes et en eux-mêmes. Une entité dernière survit à ces archées : la loi. Bien des philosophes, bien des savants, ne prononcent encore ce mot qu'avec une emphase toute religieuse. Quand ils ont dit : telle loi préside à tel ordre de phénomènes ; ils sont convaincus que cet oracle possède en lui une vertu singulière ; ils ne paraissent pas se souvenir que la loi est la formule abrégée d'une série d'observations, qu'elle ne régit rien du tout, qu'elle est au contraire la sujette des faits observés, qu'elle n'est rien absolument en dehors des faits observés.
Concevez-vous nettenient l'évolution de l'animisme? Voyez-vous que les esprits du sauvage, de l'ignorant et du superstitieux, les dieux du polythéiste, le dieu du cœur noble et bien né, Tentité du métaphysicien, les forces du savant mystique et les lois elles-mêmes, constituent, par descendance et par croisement, une famille dont les membres vont s'affmant avec la raison humaine, mais qui aporté jusqu'à nous l'erreur fondamentale?
MATBH. 13.
B. Mon cher ami, il me semble que j'ai vieilli de plusieurs milliers d'années depuis que je. voyage à votre suite vers les origines de la pensée. Le fardeau du passé m'accable.
A. Rejetons-le, nous serons allégés d'autant.
B. Oui, mais faire table rase de tous ces édifices auxquels ont travaillé à la fois, non seulement l'imagination naïve et raffinée, mais encore l'art, la raison et la science, c'est renoncer en bloc, vous le disiez vous-même, à Théritage de l'humanité, à la plupart des éléments qui ont formé notre pensée. C'est proscrire toutes les fantaisies de l'art et de la poésie, et sacrifier toute une moitié de l'homme sur les autels rigoureux, implacables de la science.
A. Ce sont là des raisonnements de sermonnaire ; et il semble que Tylor n'y soit pas insensible, lorsqu'il nous engage « à continuer respectueusement l'œuvre commencée par nos ancêtres. » Mais le respect n'a que faire ici. Il s'agit de la vérité.
B. Ainsi je ne pourrai plus, statuaire, incarner dans une figure la majesté de la terre ou du ciel, l'idéal de la force, de la beauté, de la jeunesse. Je ne pourrai^ plus, poète, donner la vie à la nature, résumer une pensée dans une image. Adieu, fictions chéries, illusions qui me dérobiez Tinfimité de l'homme en présence de l'inéluctable réalité des choses I
A. Je ne sais pourquoi vos lamentations ne me touchent point. La science objective éclaire la pensée, elle ne détruit point la nature humaine, et comment le pourrait-elle ? comment y songerait-elle ? Si l'anthropisme doit disparaître de la conception de l'univers, sous peine de la fausser en appliquant à des faits qni leur sont étrangers
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les conditions particulières de la vie et de la pensée, s'il est banni de la science, il a son refuge, son domaine légitime : l'appropriation de Tunivers à Thomme, Tindustrie, Tart, la poésie. Le propre de Thomme est de créer à son usage et à son image. Il est Pygmalion, tout lui est Galatée.
B. Mais Tillusion s*est enfuie, Tillusion, source de tant de joies et de tant de douleurs I C'est sans enthousiasme que l'artiste caressera le type qu'il a rêvé ; il ne verra plus marcher ses personnages, il n'entendra plus chanter la strophe. Il saura trop qu'il ne doit rien chercher sous ces formes vaines, que ce qu'il y a' mis luimême.
A. Tant mieux. Elles n'en seront que plus pleines, si toutefois il a quelque chose en lui. Il les animera d'une vie plus intense et plus originale. A lui d'imaginer des types, des actions et des personnes, de répandre son âme et son intelligence dans les phénomènes de la nature. Ses créations lui deviendront d'autant plus chères et précieuses qu'il les saura nées de sa volonté, faites de son génie. Mais, je sens la nuit poser sur moi ses fraîches mains, les nymphes sylvestres exhaler le carbone à l'approche du soir et le dieu de l'éternuement chatouiller mes narines.
B. Il se venge. Mais concluez.
A. Tylor a exposé, et je combats, « sous le nom d'antmisme^ la doctrine, profondément enracinée, des êtres spirituels, qui est l'essence même de la philosophie sptrittmliste, en tant qu'opposée à la philosophie matérialiste. »
IV — Spicure et Lucrèce
Nous ne pouvions clore un livre consacré à la défense du matérialisme sans rendre un hommage, au moins sommaire, à Épicure et à Lucrèce. L'occasion nous en est fournie par un des bons esprits de la Sorbonne. M. Martha, Tauteur d'un excellent ouvrage sur la morale stoïcienne, se sent pris d'une affectueuse admiration pour le plus grand des poètes latins et consacre à la doctrine d'Épicure un livre impartial, je dirai plus, favorable. Ses réserves spiritualistes, loin d'afTaiblir la portée de ses éloges, en augmentent singulièrement la valeur. Quoi de plus rare, de plus significatif que la justification du matérialisme dans la bouche d'un platonicien ? Car M. Martha ne se borne point à analyser les beautés éclatantes de Lucrèce, à nous les rendre souvent en vers heureux ; il ne . lui suffît même pas de constater, comme nous l'avons fait nous-môme, les puissantes intuitions du poète, la justesse grandiose de ces tableaux où est retracée l'histoire pré-
listorique de la terre et de Thomme. Non, c'est la morale i'Épicure qu'il approuve hautement, c'est l'utilité et la /érité des attaques de Lucrèce contre les superstitions du paganisme, bien plus, contre les superstitions en général. Sans doute, M. Martha cherche à borner aux temps mçiens cette utilité et cette vérité; sans doute, il ne nanque pas une occasion de rendre hommage à Platon, à Vnaxagore, à ce qu'il appelle les principes du spirituaisme ; quoi d'étonnant ? Il ne fait pas notre tâche, mais 1 fait nos affaires. Il va, dans son impartialité, jusqu'à mesurer la distance qui sépare le matérialisme antique lu matérialisme moderne; il nous montre ce que nous pouvons garder de nos prédécesseurs, quel chemin nous ivons.fait depuis eux, quel appui nous ont apporté les Drogrès de la science, quelle est enfin notre force en face les hypothèses surannées des religions et des métaphysiques. Ses conclusions implicites, qu'il en soit assuré, iépassent de beaucoup ses intentions. Des adversaires îomme lui sont nos meilleurs auxiliaires. C'est ce que lous allons essayer de faire voir par quelques analyses succinctes.
Une malveillance invétérée, souvent combattue par Gicéron et Sénèque, nous a tçansmisd'Épicure un portrait aussi peu flatté que peu ressemblant. Épicure était un sage, d'une conduite pleine de dignité, d'un esprit solide, l'un cœur généreux. Les amis les plus dévoués, les disciples les plus respectueux, affluaient dans sa maison et dans son jardin. Absolument sobre, chaste (pour un ancien), courageux contre un mal cruel qui minait sa santé, il enseignait la vertu et prêchait d'exemple.
Est-il besoin de rappeler que la volupté n'est pas pour Epicure ce qu'on entend d'ordinaire par ce mot suspect ?
La santé du corps et de Tâme, c'est-à-dire Texemption de la souffrance et de Finquiétude, voilà la félicité du sage... Le précepte du Portique nAbstine etcontine}) convient égament à la doctrine épicurienne, et c'est en faisant allusion à ce courage de Tabstinence que Sénèque a pu appeler Épicure «un héros déguisé en femme ». En somme, ce maître calomnié « enseignait que le plus sûr moyen de rendre la vie tranquille est de se conformer aux lois de rtionnêteté, qu'une bonne conscience assure la tranquillité de Fâme, que la justice et la bienfaisance, en vous procurant des amis, contribuent à la félicité. » Quelle école renierait ces préceptes? quelle secte, quelle religion a trouvé mieux ?Est-ce le christianisme, qui, par la voix de l'Évangile, engage à se faire des amis avec les richesses mal acquises ? Le christianisme moins que tout autre : car il a beaucoup emprunté à Épicure; il en a monopolisé» pour ainsi dire, les erreurs, les faiblesses, enseignant comme lui le mépris des agitations terrestres et de la vie publique, proposant comme idéal la paix et non l'action, comme si la sérénité excluait l'énergie de certaines convictions. Ce mauvais côté ^de l'épicurisme et, après lui, du christianisme répondait si bien à la lassitude profonde, au dégoût qui saisit le monde civilisé sous le joug des successeurs d'Alexandre et de César, qu'il séduisit la plupart des gens riches et lettrés et fut accepté des pauvres et des malheureux comme une consolation. Nous ne condamnons pas moins que M. Martha les quiétismes et les dilettantismes qui se retrouvent à toutes les époques d'ennui et de décadence, durant l'empire romain, pendant 1^ moyen-âge, à la fin de Louis XIV, et dans ces vingt dernières années ; mais de ce qu'Épicure, combiné avec Jésus, a pu multiplier la race des Atticus de toute espèce
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passés et présents, de ce que sa morale publique, commandée d'ailleurs par les tendances de ses contemporains, est pour nous fausse et funeste, s'ensuit-il qu'il faille méconnaître la pureté et l'efficacité de sa morale privée ? Et pourquoi ! Parce qu'elle est fondée sur l'intérêt, sur le besoin de félicité; mais la morale chrétienne, qu'on met à toute sauce, n'est fondée que sur le désir du salut. La morale déiste ou stoïcienne n'est pas fondée du tout, voilà la différence ; en effet, elle ne repose que sur de grands mots creux ou d'une valeur tout à fait relative : harmonie universelle, loi du bien, devoir, dignité humaine. Mais d'où procède cette loi du bien? apparemment de la nature humaine, du besoin, de l'intérêt, des rapports sociaux? Quoi de plus indiscutable ? M. Martha pourra trouver que de tels principes manquent d'élévation, mais niera-t-il que ce soient les seules bases solides de la morale pratique. Or, la morale pratique importe seule à l'humanité. Variable selon les temps et les milieux, elle ne s'en appuie pas moins, et partout, sur le même fonds commun, la mutualité des besoins. C'est ce que l'habile écrivain reconnaît volontiers. « Quelques-unes des plus grandes vues de Lucrèce peuvent être acceptées par tous. Quant à sa science morale, si on la dépouille de son enveloppe systématique (?), elle se rencontre avec toutes les doctrines, même les plus pures. »
Il n'est donc besoin pour enseigner et pratiquer une saine morale privée, ni de croire à l'intervention divine, ni de supposer les peines et les récompenses d'une vie future. L'exemple d'Épicure est péremptoire.
Je ne sais trop ce que M. Martha entend par théologie. Celle qu'il prête à Épicure et qu'il traite de misérable, de grossière, me paraîtrait mieux nommée une antithéologie.
-iH4 PARTIE II. — ÉTUDES MATÉRIALISTES
Qui ne voit que les dieux bienheureux que Lucrèce établit dans l'inutilité d*un loisir éternel ne sont que des fictions ou des ironies ? Tout l'effort du maître et du disciple est d'écarter ces spectres qui troublent l'imagination des hommes, de mettre fin à des superstitions de toute espèce, et par suite aux religions : quelle religion, en effei, n'est pas une superstition ? Mais nous reviendrons sur ce point, que M. Martha ne saurait admettre.
Ce qui importe, pour le moment, c'est de signaler l'admiration du critique universitaire pour la campagne entreprise par Épicure en faveur de la science contre les terreurs vaines du paganisme. Nulle part il n'a mieux exprimé son adhésion que dans les lignes suivantes ; la citation est longue, mais elle est décisive, et de plus très agréable par l'excellence du langage et le charme du style :
« Si, comme science, la théologie d'Épicure est audessous de toute discussion, comme polémique, elle est péremptoire. Ce que des systèmes plus savants n'avaient osé faire entièrement, l'épicurisme l'a fait avec une netteté parfaite et une décision tranquille. Quelles que soient ses erreurs, il a chassé de la nature, ou plutôt doucement éconduit, ce nombre infini de puissances célestes qui ne faisaient qu'embarrasser la physique et la morale. La nature a été simplifiée aussi bien que pacifiée, pour avoir été ramenée à une puissance unique... Est-ce une intelligence souveraine, est-ce une nature inconsciente ? Le problème est livré aux disputes des hommes... La science (oh ! oh I ), la raison commune, le sentiment ont repoussé ce système qui ne voit dans l'univers qu'un mécanisme fortuit et inintelligent... Mais sur d'autres points, la doctrine triomphe et rallie tous les hommes éclairés. Aujourd'hui,
quelle que soit la diversité de nos croyances philosophiques et religieusea, nous sommes tous d'accord pour ne point craindre les phénomènes naturels qui jadis causaient iant d'effroi. On n'entend plus, par exemple, à l'approche l'une éclipse^ des villes retentir de cris lugubres, comme lit Sénèque. La nature ne provoque plus que la curiosité ît ne produit plus l'épouvante. On contemple, on étudie les mystères, on vit en elle, sans trouble. Les âmes les >lus pieuses, les plus promptes à frissonner sous un avertisentent divin (?), ne croient plus qu'une nuée plus ou moins loire, que les feux, les bruits du ciel soient des signes de îolère... En chassant de la nature l'inepte intervention des lieuîç du paganisme » — et des autres — « Épicure a mis fin mcore à toutes les fraudes prétendues pieuses par lesluelles les hommes se trompaient les uns les autres et se rompaient eux-mêmes. Tandis que Pythagore, Socrate, Démocrite même, l'Académie, le Lycée, le Portique, toutes es écoles, même les plus libres, croyaient à la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, par es astres, par les songes, par le délire et par cent auires moyens, Épicure seul repoussa ces sciences menteuses et 3n dévoila l'imposture. Il contraignit les aruspices et les ievins à se trouver eux-mêmes grotesques ; il se moqua si bien des oracles, qu'ils finirent bientôt par ne phis oser parler. On peut dire qu'aujourd'hui un homme passe pour solaire à proportion du mépris qu'il professe pour tout ce qu' Épicure a méprisé.
m La science moderne n'a fait de progrès que pour être devenue épicurienne, pour avoir cru à des lois invanahles ; le bon sens public est devenu épicurien, puisqu'il l'a plus peur de la nature ; ce que nous appelons instruire le peuple^ c'est V élever en physique à la lumière de Vépi-
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curisme.». Tous, tant que nous sommes, vous et moi, que nous le sachions y que nous le voulions ou non^ nous portons en nous non pas le système, mais Tesprit de la doctrine. »
Ainsi, cet épicurisme n*est plus une simple machine de guerre contre le paganisme, dont il acheva la défaite, déjà commencée dans toutes les âmes éclairées de l'antiquité. Ce n'est plus seulement un système, défectueux comme tous les systèmes, c'est une doctrine dont l'esprit nous anime encore, une méthode qui conduit à la perfection morale, à la paix du cœur et à la sérénité de la pensée. Et lorsque Lucrèce adresse à la divinité qu'il élimine ces beaux vers, parfaitement traduits par M. Martha :
Qui de vous pourrait donc, conducteur souverain, Mener tout l'univers les rênes dans la main ; Qui do vous fait mouvoir tous les cieux, dans ce monde, Dispense à chaque terre un chaleur féconde ; Qui de vous, se chargeant en roi de ce grand tout, En tous lieux, en tous temps, attentif et debout, Prend le soin d'amasser la nue et les ténèbres, Et d'ébranler le ciel par de longs coups funèbres ? ^ Eh 1 quoi serait-ce aussi de votre main que part Cette foudre qui va frappant tout au hasard, Fait voler en débris vos propres sanctuaires, Acharne sa fureur sur des lieux solitaires, Et d'un aveugle coup, quelquefois, en passant Sur le front du coupable, écrase l'innocent ?
« A ces vives questions, on ne voit pas ce que l'antique religion aurait pu répondre I » Fort bien. Et les autres? Est-ce que toutes les religions n'ont pas leurs poulets sacrés, leur Salette, leurs rogations, leurs Te Deum^ leurs cierges et leurs neuvaines ? Otez tout cela, que restet-il? Les dieux ou le dieu d'Épicure, un idéal oisif, extérieur et étranger aux lois une fois fixées du monde sidéral. La prière devient ridicule et inutile, parce qu'elle
t^uppose le caprice et les miracles. Et le matérialisme scientifique se trouve seul, grandi par cent victoires partielles, en face du déisme oiseux, vaine ombre des terreurs et des illusions que rexpérience a dissipées. De deux chose Tune : ou le monde a besoin d*un dieu, ou il s'en passe. S'il s'en passe ; si la morale, la politique, les destinées de l'humanité sont absolument indifférentes à l'idée d'une providence ; si cette providence, celle môme des stoïciens, n'est, de l'aveu de M. Martha ( p. 119), que la fatalité ; si rien, dans la constitution des choses, ne suppose et n'admet la pichenette initiale , folle hypothèse de la curiosité aux abois, Épicure et Lucrèce ont parlé, non pour leurs temps, mais pour tous les âges à "venir ; ils ont à jamais détrôné les expressions chimériques que nous n'osons plus même aujourd'hui personnifier, mais que les timides et les ignorants couronnent de je ne* sais quelle auréole extatique dans le ciel de l'abstraction.
— Ces doctrines, dit M. Martha, ne sont pas consolantes ; elles enlèvent la crainte, mais ne donnent pas l'espérance. Lucrèce est triste. — Mais quoi de plus triste que le christianisme terrestre ? quoi de plus dédaigneux pour la vie humaine et ses légitimes besoins ? Est-ce que la gaieté de la mort rachète ce dégoût de l'existence, qui est au fond de tous les quiétismes ? Lucrèce est naturellement sombre et sévère, plus encore par tempérament que par doctrine. Mais d'où vient sa tristesse philosophique ? D'une vue inexacte de la vie, qu'il n'apprécie pas à sa valeur, et non d'un désenchantement de la tombe.
Qu'est-ce qu'une consolation qui ne résiste pas à la première réflexion d'un être raisonnable ? Qu'est-ce qu'un paradis où des âmes, c'est-à-dire des choses impalpables, chantent sans jamais se reconnaître ? Car je vous défie de
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sortir de là, à moins d'admettre la résurrection de la chair. Voulez-vous ? Charenton est ouvert.
« Les stoïciens, du moins, qui nient le plus souvent, eux aussi, l'immortalité de Tâme, trouvent, dit M. Martha, des paroles plus fortifiantes. Ils disent qu'en livrant notre être aux éléments, nous nous conformons à un ordre établi par les dieux ; ils font appel à notre raison, à notre courage qui doit se plier à une loi universelle et divine. Ils font comprendre la nécessité de cette loi qui est, selon eux, une des pièces de l'ordre de l'univers, ils la font accepter, en exaltant nos meilleurs sentiments, en considérant notre soumission volontaire comme un acte de piété virile. »
Par ma foi I voilà qui est fortifiant, consolant. Qu'est-ce que cela change à la réalité de la mort ? Stoïciens, je vous aime; je suis parfois des vôtres. Mais, pardonnez, vous êtes aussi un peu bénisseurs I