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atteindre un bon sens supérieur. Ëile comblait l*ablme factice creusé entre la Réforme et TÉglise, entre les héré^es et l'orthodoxie catholique ; elle introduisait dans les mœurs Tindifférence, la tolérance, si nécessaire à la formation d'une société laïque. Mais c'était une religion encore, une forme atténuée de Tanthropomorphisme, et qui laissait ou rendait toute sa force au seul argument spécieux des écoles surnaturalistes, à ces fameuses causes finales, sur lesquelles on pouvait reconstruire, par voie de postulat, tout l'édifice métaphysique.
L'Allemagne allait se charger de ce labeur inutile ; elle allait, avec une subtiUté merveilleuse, une grandeur véritable, rajeunir et restaurer en idéalisme le spiritualisme défaillant, cacher sous la complication des broderies et du contre-point logique l'usure du vieux canevas, la toile de Pénélope. En France môme, cet état d'incréduUté tempérée par l'oiseux déisme se prétait à des tentatives analogues. Seulement il subsistait dans l'esprit national trop de Voltaire, trop de Rabelais et de Montaigne, pour qu'il s'abandonnât aux ivresses de la transcendance. Notre génie, et nous l'en louons, n'aime pas à perdre pied, il ne s'aventure pas volontiers en ce qu'on nomme les hautes régions d'un Kant, d'un Hegel et d'un SchelUng. Ce n'est pas nous qui le regretterons. Ce qui, en Allemagne, et considéré au point de vue de l'art, fut renouveau, création géniale, ne put jamais être en France que malhabile ravaudage. En somme et au fond, tout cela se vaut, tout cela, par la racine au moins, se tient. Kant procède presque autant de Voltaire et de Rousseau que de Hume. M. Nolen l'a récemment établi, pour Rousseau, dans la Revue philosophique. La respon-
sabilité des postulats de la Raison 'pratique parait bien remonter au Vicaire savoyard.
Nous venons de nommer le premier artisan de la réac^ tion sentimentale. On n'est plus très sensible aux séduc* tions de ce puissant écrivain : Emile est infini, Hèloîse traînante et pédante, le Contrat démodé ; les Confessions seules ont gardé leur charme de vie, et la magiô du style sauvera toujours de Toubli les Rêveries du promeneur so* litaire. Mais, à se reporter seulement de vingt ans en ça, Rousseau était encore, et plus que Voltaire, le grand classique de la jeunesse. Combien de nous, au premier éveil de la pensée, ont disserté, médité sur les utopies autoritaires du politique, sur lés paradoxes du morcdiste et les audaces apparentes du philosophe I Mais quelles prises plus fortes n'avaient-ils point sur les besoins égalitaires, sur les instincts confus d'une société désemparée, ces appels à la nature, ce christianisme simplifié, ce vieux levain mystique, peut-être indispensable à l'explosion de l'esprit révolutionnaire I
Si le citoyen de Genève reparaissait parmi nous, il ne conviendrait pas aisément que ses attaques de rhéteur contre la science, et sa profession de foi de Savoyard aient contribué pour quoi que ce soit à la réaction spiritualiste et cléricale dont souffre aujourd'hui la France. Tout au plus reconnaltrait-il ses enfants (ce n'était pas sa cou* tume), dans les rêveurs humanitaires qui, de 1830 à 1848, ont brouillé tant d'âmes généreuses, et auxquels est dû l'avortement de la seconde république. Mais, pour qui sait voir, ce n'est pas seulement le sans-culotte Jésus, Robespierre et son Être suprême en gilet à revers, Babœuf et ses Egaux, La Réveillère et ses Théophilanthropesy Bernardin et ses Harmonies^ Chateaubriand et
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son CUmêê du ^Ariêtianismet George Sand et sa burlesque
Théodiciê 9^^ ici la filiation est indéniable — ; ce ne sont pas seulement les constructions étranges de Saint-Simon, de Fourier, le trinitarisme de Pierre Leroux, et quoi encore? -^ c'est aussi le bâtard éclectisme, le retour d*une religiosité romantique ; c'est le cléricalisme que nous voyons — , qui relèvent en somme de cette réaction première.
Voilà bien, va4-on s'écrier, ces simplistes (une des épithètes qu'on nous octroie, je ne sais trop pourquoi) I lis n*ont des nuances aucun souci ; môme les couleurs tranchées leur échappent; ils jettent dans le môme coin noir éclectiques, panthéistes, humanitaires et jésuites, ceux qui ont,'' au nom du sentiment et de la raison, combattu l'obscurantisme catholique, et ceux qui travaillent à restaurer la théocratie ! — Ëh I non. Nous n'ignorons ni ces nuances qui vous charment en égarant votre critique ondoyante, ni ces oppositions que vous croyez radicales ; mais elles ne nous abusent point sur l'unité du point de départ, l'anthropomorphisme, et sur l'unité du point d'arrivée où toutes ces variantes métaphysiques se rejoignent dans la conspiration qui nous enveloppe. Nous avons vu naître du même principe vicieux toute cette faune, nous en avons vu les types se développer chacun selon fifiL nature, se combattre, et finalement, de leur mêlée, sortir un compromis funeste. Et nous disons : c'est une même famille ; en dépit d'écarts individuels, tout ce monde a gardé le trait commun, la marque de filiation et d'affinité, la même langue qui lui permet de s'entendre et de se reconnaître. Et voici qu'on s'aperçoit que le camp du passé se reforme et, bon gré mal gré, rassemble ses bandes éparses et ses passagers transfuges ; que tous,
chacun à sa manière et selon sa force, soit rompant ep visière à la science et à la société laïques, soit tirant à eux les résultats de Texpérience, invoquant soitTautorité, soit la sagesse d'une liberté modérée, se cramponnent, pour les enrayer, à la jeunesse, à TÉtat, au progrès.
Or ce recul de soixante ans qui nous reporterait à trois siècles au moins en arrière et qui, bien tard, inquiète quelques-ups de ceux qui l'ont favorisé sans le savoir, a commencé, du fait de Rousseau, en pleine marche. Si bien que ce monde nouveau, qui entraînait vers la Révolution des masses dont l'instinct politique dépassa souvent leurs directeurs, portait en lui deux forces, l'une qui le poussait en avant, l'autre qui le tirait en arrière. De là toutes ces contradictions qui éclatent dans les idées, le langage et les actes de la Révolution. Nous ne disons pas que ce merveilleux cataclysme pût s'opérer autrement, puisque les causes complexes qui l'ont déterminé étaient produites elle&-mémes par un enchaînement de causes également fatales. Mais il est dans l'ordre aussi que l'expérience acquise, agent et cause à son tour, nous épargne les rechûtes, nous mette en garde contre ces sentiments troubles, dont le concours inévitable condamnait la Révolution à un rapide épuisement, suivi de soubresauts, d'asphyxies et de spasmes continuels.
Quand nous faisons abstraction des réalités qui^sont, à leur heure, lés conditions de l'histoire, et que nous jugeons en moderne certains contrastes simultanés qui ont apparu entre les années 1789 - 1800, nous nous sentons pris d'un étonnement mêlé d'amertume. Comment
expliquer cette fadeur sentimentale et ces emphases redondantes, souvent associées à la décision la plus prompte et à l'action la plus précise ? cette lucidité de la
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Constituante sur les conditions générales de la politique intérieure , et cet aveuglement sur la question religieuse ? la claire notion de la laïcité de TÉtat, combinée avec une réglementation de Tofflce religieux, vainement abolie par la Convention et qui hante encore Tesprit de notre majorité républicaine ? Comment comprendre que les plus clairvoyants, les plus utiles, ceux qui auraient sauvé la Révolution s'ils eussent triomphé, fussent précisément les plus imbus de fictions rationnelles et autoritaires, les disciples de Rousseau, Robespierre, Couthon, Saint-Just ? que les plus émancipés aient été, comme Danton, les plus indécis, comme les Girondins, les plus inintelligents des nécessités révolutionnaires, comme les Hébertistes, les plus brouillons et les moins décents des meneurs populaires ? Dans le tourbillon de la guerre civile et de la lutte extérieure, la victoire devait, aurait dû appartenir aux âmes, non point sereines, il n'y en avait pas, mais sûres de leur doctrine et d'elles-mêmes. De celles-là, il en a existé : Robespierre et son groupe. Ils ont échoué finalement, parce que leur doctrine était fausse ; et cette doctrine, ils la tenaient de Rousseau. Elle était momentanément juste, étant fondée sur le salut public ; radicalement fausse, fondée sur l'autorité; fausse et surannée, ramenant fatalement l'oligarchie ou la royauté. Le jour où Robespierre, vicaire savoyard en habit bleu, offrit à l'Être suprême son bouquet, la Convention et la France, et constitua le déisme en religion d'État, ce jour-là parut la colossale erreur du maître, et l'incompatibilité de l'État moderne avec la théocratie même laplus large et la plus élastique. Et c'est cette folie qu'on a recommencée trois et quatre fois î en faveur d'un catholicisme national sous l'Empifé et la Restauration, de l'électisme sous la
monarchie de Juillet, du cléricalisme sous l'assemb malheur; et Ton y retombera sans cesse jusqu'à l'hei les Églises et les métaphysiques seront radical éliminées de l'organisme social.
Décadence du sensualisme. — Désarroi de la philosophie eu 1800. — Le Génie du christianisme. -^ Caractères généraux de Bonaparte et de son régime. — Le Ck)neordat et ses conséquences funestes. T- La philosophie écossaise et Téclectlsme. — Formule d'une poti«n à l'usage des futurs bacheliers. ~ Histoire de l'écloc* tisme considéré commo orthodoxie officielle.
Mais noue devançons le temps et, par de brusques échappées, nous courons au bout du chemin sans compter les étapes, sans prendre souci des complications amenées par les rencontres et les croisements des routes. Il faut revenir sur nos pas, observer les écarts, les combats, les emprunts réciproques, soit simultanés et parallèles, soit successifs, des diverses variétés métaphysiques ; puis leur attitude respective en face de la méthode expérimentale, ce qu'elles disputent ou concèdent au matérialisme.
Au sensualisme, qui est le trait dominant du xviii® siècle, Rousseau ajoute le sentimentalisme, le vague à l'âme. Il n'a pas inventé cet amalgame, il Ta popularisé ; il en a surtout changé les doses, attribuant au sentiment la pré^ dominance, subordonnant Tobservation à une certaine raison moyenne, faite des préjugés acc\xm\iU%i ^^ \si%
âges. On n*a pas assez remarqué que ni Locke, ni Condillac, ni Voltaire, soit -prudence, soit éducation, n*ont poussé à fond leur sensualisme. Le premier s'est ingénié, de très bonne foi, à fabriquer un christianisme raisonnable, analogue à la décoction neutre de nos protestants libéraux. Condillac, abbé, ne s'est jamais séparé de Torthodoxie. Voltaire, plus large cependant, a préconisé son déisme sous bénéfice d'inventaire avec ce ton de nez qui détonne si fort sur la piquante ironie de ses Dialogues (1). Aucun n'a renoncé au deus ex machina^ au donneur de chiquenaude ; tous, à des degrés divers, ont été des adeptes de la religion naturelle. Rousseau en ce point n'a été que leur disciple ou leur confrère. Les séductions de son génie s'exerçaient donc sur des générations élevées pour les recevoir et que VEncyclopédie elle-même n'avait osé, pour cause, émanciper du rationalisme et du déisme. A l'exception de quelques athées incorrigibles, de quelques sceptiques profonds ou légers, la plupart des contemporains, les hommes presque autant que les femmes, subirent la contagion.
Au commencement de ce siècle, l'enseignement public de la philosophie appartenait encore aux élèves de Condillac , mais loin de dépasser leur maître, ceux-ci restreignaient peu à peu la donnée sensuaUste à de menues et superficielles analyses des sentiments et des idées. Déserteurs des grands problèmes, ils abandonnaient aux savants de profession, à Condorcet et à Lamarck, à Lalande et Laplace, à Volney, à Cabanis, à GeofiTroy-Saint-Hilaire et à Guvier, àBicW et àBroussais, l'étude des vivants, le ciel, la terre et l'histoire. Sauf
fl) Voir surlout Vîndex do noiro édilion (trois vol. de la Nouvelle colUcUon Jannet^Picard),