‹ La renaissance du matérialismeChapitre 13 sur 114 · FIN DU SENSUALISME · texte numérisé non relu

FIN DU SENSUALISME

Destutt-Tracy, Técole ne produisait que des physionomies émoussées, un Garai disert, un Laromiguière ingénieux et fin. L'idéologie, cette philosophie diminuée, s'en allait confinant au spiritualisme mitigé. Elle se mourait de langueur, au sein de l'indifférence publique, suspecte cependant au pouvoir, comme une protestation tacite et humiliée. Gomment eût-elle songé à tirer parti des grandes vues de Gondorcet sur les destinées sociales, des découvertes de Geoffroy-Saint-Hilaire, g^nie embarrassé, confus, qui s'effaçait devant le génie lucide et partial de Guvier? Quant aux théories zoologiques de Lamarck, elles nous sont revenues de l'étranger; nul n'en avait soupçonné la profondeur et l'avenir ; nul ne songeait que les origines du monde animal pussent importer à la destinée du premier des animaux. L'ordre universel continuait de gonfler des périodes retentissantes, et la décisive ordonnance de non-lieu formulée parLaplace : — Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse — passait, comme une boutade isolée, dans le marasme de l'ivresse guerrière, sans réveiller l'intelligence engourdie. Gabanis tombait en pâte et barbotait dans une sorte de gâchis vitaliste et panthéistique.

Surmenée par dix ans de fièvre, traînée dans le tourbillon, enrégimentée, empanachée, désorientée et meurtrie, la France lisait encore son Montesquieu, son Buffon, son Voltaire et son Rousseau, elle les repassait à la façon des écoliers récitant les classiques. Elle admirait machinalement les formes vides des idées qui l'avaient passionnée jadis. Mais il semblait qu'elle ne sût plus rien de l'action intense et du vaste mouvement qui avaient emporté l'ancien régime. Elle ignorait le plus original de SCS génies, Diderot ; la grande pensée de YEncyclo-

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'pédie ne la hantait plus. La Révolution avait ouvert un abîme entre les générations nouvelles et leurs pères immédiats. La dictature du Consulat, la mascarade impériale ramenaient la société aux traditions de la monarchie et du seul grand siècle officiel. On sait quelle littérature nous valut ce retour aux vérités moyennes, à la banalité générale du xvii® siècle ; ce fut le temps de la platitude ampoulée, de Fimitation honorable et terne. Joseph Prudhomme était né, ce Protée à la vie dure qui tient tant de place dans notre xix® siècle.

' A côté des hommes distingués et médiocres qui distillaient Tennui des comédies douceâtres, des tragédies froides, des romans fades, des critiques niaises et graves, des poésies légères^ une école nouvelle se plaisait à certains cliquetis de pensées et de style qui effarouchaient le groupe prosaïque et modéré. Ces novateurs apparents avaient du moins pour eux l'imagination, le talent et le sens de la poésie ; ils créaient une langue. Mais, par un étrange contraste, les classiques, en dépit de leur phraséologie effacée, surannée, demeuraient moins loin encore du xviii* siècle que les précurseurs du romantisme. C'étalent, en réalité, ceux-ci qui, par haine du lieu commun, par haine aussi de la République, s'attachaient aux thèses les plus réactionnaires. Les uns, avec Bernardin de Saint- Pierre se noyaient dans la nature, y cherchant des harmonies qui ne sont autres que les causes finales ; les autres, apparentés aux premiers, car des Harmonies procède le Oénie du christianisme^ restauraient laTeligiosité, le moyen âge. Enfin, d'un singulier mélange entre l'esprit classique et la néo-chevalerie , naissait 1 odieux troubadourisme, le mî-parti, ce qu'il y a de plus faux et de plus bote dans cette sotte vie du premier empire.

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Que pouvait devenir la philosophie dans ce mélinmélo -^ chaos serait trop noble — ? Elle rencontrait devant elle, d*abord le mépris soupçonneux du pouvoir et Tindifférence publique, puis la franche réaction, favorisée parle Concordat, enfin cette religiosité vague, déisme de Voltaire^ savoyardisme de Rousseau, moyen âge abricot de d'Arlincourt, fadeur édifiante de W^^ Gottin, et, brochant sur le tout, le christianisme poétique du Père Aubry <c dont le nez aspirait à la tombe. »

Un moment. Nous ne passerons pas à côté du comédien tragique sans jeter notre pierre à sa statue* Hais où frapper? Il n'y a pas une attitude, un costume, un trait du colosse légendaire, où le coup ne puisse porter juste. Le point que nous devons viser, en philosophe, c'est le germe de tous les maux qu'il nous a légués, l'essence même de l'homme et de l'œuvre, le ccuractère qui explique et résume tous les vices du régime impérial. L'empire, eût dit Aristote, c'est le faux en puissance et en acte. Non pas l'erreur ; le faux prémédité. Voilà le signe ineffaçable, inexpiable, que ne doit jamais oublier, jamais pardonner quiconque a souci de la vérité sociale, politique, intellectuelle. Faux ordre, faux langage, faux antique, faux moyen âge, faux art, faux goût : et, terribles conséquences, altération profonde du génie de la France, déviation de l'histoire. Quatre-vingts ans ont passé, et l'un est à peine convalescent, l'autre n'est pas encore rentrée dans sa voie. Qui décrira les phases de cette maladie épouvantable, pleine de vertiges, de secousses, de compromis empiriques? Qui dira la révolution muselée au service du despotisme conquérant, ses œuvres, lois, constitutions, enseignement, à la fois démarquées et altérées dans leur principe; le patriotisme réduit à faire cause

commune avec Taventurier qui poussa la patrie aux abîmes ; les intérêts forcés d'appuyer une restauration ridicule et honteuse ; le nom de république transformé en épouvantail ; le parti de la liberté, jeté dans les complicités funestes , mettant sa main dans celle du bonapartisme, chantant avec Béranger la légende sanglante, applaudissant plus tard au retour des cendres, et brusquement réveillé par le guet-apens que son imprévoyance avait préparé I la France enfin, cette initiatrice du vieux monde, exposée à la haine des peuples, à la défiance des gouvernements, et les trois invasions, et le militarisme à perpétuité dévorant la fortune publique !

Mais tout cela,^pour aujourd'hui du moins, n'est pas de notre domaine. Ce qui nous revient de droit, c'est l'influence délétère de l'empire sur la philosophie. Qui ne sait ce que Napoléon pensait des idéologues : « Bons à jeter à l'eau ! » Il ne pouvait tolérer tout au plus que le lieu commun habillé d'emphases décentes. C'est à lui que nous devons Royer-CoUard et le parlage 'écossais. Nous ne voulons pas dire qu'il goûtât même le bon sens moyen de ces honnêtes gens; la pensée, dans ses formes les plus atténuées, ne pouvait que lui déplaire ; il sentait en elle une ennemie, et il avait raison, puisque, nos désastres aidant, elle devait, lui dicter l'Acte additionnel. Au reste, il ne se contenta pas de combattre la philosophie par des boutades, et de la diminuer dans l'enseignement public ; il fit rentrer en ligne contre elle la vieille ennemie de l'esprit humain, TÉglise catholique.

En préludant par le Concordat à tous les anachronismes de l'Empire, Bonaparte ne songeait certes pas à restaurer des croyances périmées et qui, en dépit de certaines apparences, sont restées depuis Voltaire un

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