LE SPIRITUALISME VULGAIRE
respectives des compilateurs vers Tautorité ou la liberté, la raison ou le mysticisme, mais caractérisée avant tout par une préoccupation constante de ne pas dépasser ce niveau moyen du sens commun, qui est un compromis entre Texpérience et le préjugé. Les nouveaux éclectiques, car les Grecs en décadence avaient connu cette maladie compilante, trouvaient des guides fort convenables parmi les sages et modestes Écossais.
Ces Écossais, gens positifs à leur manière, bien plus eflTrayés du scepticisme de Hume que de Tidéalisme de Berckeley — oiseux à leur sens — non moins épouvantés des tendances athées et matérialistes des Français, en bons et décents déistes protestants qu'ils étaient, tenaient pour les vérités de sens commun, pour la double réalité du monde et de Thomme, du corps et de l'àme. Ces bases objectives et subjectives mises hors de conteste, ils appliquaient Texpérience, voire Texpérimentationaux faits d'ordre physique et aux faits de conscience, évitant d'ailleurs de contredire la science, mais réclamant, comme un domaine nettement défini et interdit aux naturalistes, la psychologie, avec le minimum métaphysique strictement nécessaire pour sustenter la petite personne immatérielle appelée âme, intellect, entendement , moi. Ils excellèrent dans l'analyse et la' classification des facultés et des idées ; et, une fois leurs définitions admises, rien de plus estimable que leur laborieux contre-point. Mais aussi rien de plus borné que leur champ visuel, rien de plus insignifiant que leur philosophie.
On conte qu'un livre de Reid feuilleté sur les quais décida de la vocation de Royer-Gollard. Cet honnête, libéral, solennel et aphoristique personivage TÇ^CN^k ^^
couleurs sobres et fortes cette doctrine sans éclat. Il l'avait acheté trente sous. Jamais patrimoine plus fructueux. Que de places et de titres ses disciples en tirèrent I Mais il est des bons marchés ruineux. La France paya de rudes intérêts ; l'éclectisme lui coûta plus cher que le Christianisme lui-même : le premier la livra au second, ou lui enleva la force de le combattre. Nous avons dit ailleurs (1) la part qui revient à* l'éclectisme dans la politique étroite de la monarchie constitutionnelle. Mais que de talents déviés, parmi ses adeptes et ses ennemis I Que de générations énervées par l'indifférence ! De quel discrédit il frappa la philosophie I
« Venez à nos belles doctrines I » s'écriait Victor Cousin, le successeur de Royer-CoUard. En quoi belles? en phrases. Philosophie de rhétorique, philosophie parlée ; écrite, elle avait tout perdu. M. Taine rapporte que l'élocution brillantée de Cousin séduisait la jeunesse ; rentré dans sa chambrette, l'auditeur désenchanté cherchait en vain un souvenir. Le sens apparent s'était évanoui. Ces belles doctrines ont été, peu s'en faut, les plus piteuses du monde. Elles ont abouti à un livre de lieux commune, le Vrai, le Beau et le Bien, qui n'eut qu'un avantage survies Essais de Nicole, la brièveté relative. Quant au fatras sonore du maître, aux études consciencieuses de quelques disciples, qui jamais en soutiendra la lecture ?
Que l'on compare un moment, mais cela est impossible, ce système longtemps officiel, auquel les défiances de la Restauration donnèrent par malheur un faux air de libéralisme, qu'on le compare à l'idéalisme critique
(1) Uhomme à travers ks a(/es(Reinwald, 1880.)
POTION ÉCLBCTIQUB 71
de Kant avec ses profondes imaginations logiques ; à la ri^ureuse aberration de Fichte Tancien, sur le moi et le novf^moi^ à Ténorme et chimérique construction do Hegel, voire au bouddhisme d'un Schopenhauer ou d'un Hartmann. Voilà des créations originales, capables au moing de passionner, d*exalter la pensée 1 II y avait là, je l'avoue, trop de nuages ; et le transcendantalisme, qu'on essaye aujourd'hui d'acclimater en France, n'y prendra jamais pied. Mais notre esprit net et clair pouvait excogiter quelque chose de moins banal et de moins plat que l'éclectisme ; réunir en faisceau les conclusions* exacteis de chaque science naturelle et historique, et en dégager la somme des connaissances humaines. Auguste Comte a eu l'intuition de cette large et sûre philosophie, et c'est ce qui fait sa gloire durable. Voilà un éclectisme vrai, le seul fécond. Celui de nos professeurs n'était qu'un centon stérile (1) et valant moins que ses parties composantes prises isolément ou dans leur ordre historique,
(1). Puisque VArt d' accommoder les restes a omis la recelto do cette préparation, nous la donnons ici, pour une prochaine édition du Codex.
Potion composée à Vusage des futurs bacheliers
grammes
Pythagore 2
Âoaxagore. . , 1
Platon , ,18
Aristote jO
Zenon, Épictète 5
Cicéron 2
Piotin, Piroclas, 5
Augustin 8
Thomas d'Aquin î
Bacon 3
Descartas *l^
Cependant, Cousin avait rapporté d'Allemagne quclc bribes mal digérées de Hegel, quelques tendances an ' théisme, les mots de progrès indéfini et d'étemel nir, une hésitation, bientôt oubliée, entre le dieu sonnel et infini, qui est absurde, et le dieu impersoi qui est égal à zéro. Mais, de tout cela , il ne que ce qui peut aisément se concilier avec les exi de l'Académie et du Portique. On suppose qu'il aux influences allemandes l'idée d'une histoire de philosophie ; mais l'éclectisme même, tout en la sant, la suggérait. Ne fallait-il pas l'accommoder, c( histoire, à la théorie très approximative 'des systèmes fondamentaux : sensualisme, spiritualisme, scepticisme, mysticisme, — et à cette pondération gale des erreurs métaphysiques, qui constituait la de trine ? En soi, rien de plus nécessaire que l'histoire philosophies, puisqu'elle est celle même de l'esprit humaâ Mais elle est inséparable d'une précision que Cousin ( toujours ignorée. Ses disciples, quelques-uns, ont étéph
Pascal 1
Bossaet 2
FéneloQ 2
Malebranche 9 .
Condillac 1
Kant 4
Hegel 1
Balmés 1
Maine de BIran 2
Divers 1
En toat 100
Préparez dix litres de banalité solennelle : Vérités nécessaires, Raiiion un^ versellCy Religion épurée. Morale chétienne, etc. etc." Remuez : Misce^ fiât haustus.
A prendre pendant un an ou deux, à raison de 27 milligrammes par jou
Les docteurs et agrégés des Facultés,
l'éclectisme. 73
sagaces, et Ton sait gré à Vacherot de ses études sur l'Ecole d'Alexandrie, à Saisset de ses travaux sur Spinoza, à Franck, Bami, Bersot de leur érudition souvent impartiale.
L'éclectisme ne reviendra que trop souvent dans la seconde partie de ce livre. Nous nous bornerons ici à résumer ses destinées, son rôle historique, jusqu'au milieu environ du second empire. Brillants débuts, carrière médiocre, fin lamentable, honteuse pour la philosophie, funeste à la France.
Élevé par la défiance de la Restauration au rang d'hérésie libérale, il devint en Juillet l'orthodoxie officielle ; Cousin se trouva tout naturellement agrégé au groupe dirigeant, entre les doctrinaires, de triste mémoire, et les partisans d'une révolution mitigée et d'une liberté de bonne compagnie. Ce fut une sorte de pape en redingote. A la même heure, dans toutes les classes de philosophie du royaume, les vicaires brevetés du pouvoir spirituel psalmodièrent le programme : Dualité de l'être humain, preuves de l'existence de Dieu, idées nécessaires, gouvernement. bourgeois de l'univers, sagesse pondérée de la providence constitutionnelle, honnête trinité où le principe d'autorité, tombant en langues d'un feu adouci sur le suffrage restreint, inspirait la charte-vérité ou verbe de la branche cadette. Nul n'entrait ou ne restait dans l'enseignement, s'il n'officiait avec décence, d'après le rituel, s'il ne savait mouiller la voix et tendre le bras au bon moment.
Dans les hautes chaires, réservées aux gros bonnets, quelque incorrection était tolérée. Quelques-uns hochaient la tête à droite, d'autres à gauche. Il y en eut un, le plus sympathique, piocheur infortuné de Tobser-
MATÉR. ï
vation interne, qui osa parfois exposer ses doutes avec une honorable sincérité, se demandant comment les dogmes finissent. Naïves angoisses qui seront plus comptées à Jouffroy que sa laborieuse psychologie. Déjà les clairvoyants, les désabusés méditaient en secret ces paroles d'un poète : Les dieux s'en vont. Le grand chef, sentant s'ébranler sa masure faite de pièces et de morceaux, cherchait où Tappuyer. Il se décidait à enter la raison sur la foi, et, par un catéchisme ridicule, préparait la fusion des deux orthodoxies. Mais le gallicanisme, qui eût accepté ce compromis, s'en allait mourant. Ceux qui en rêvent aujourd'hui la résurrection, que n'a point accomplie la fiction du concordat, oublient que le galUcanisme, synonyme de religion d'État, d'Église nationale, est parfaitement incompatible avec la société laïque et la liberté de conscience. Mais laissons là nos imprudents malins, qui s'ingénient à tourner des obstacles imaginaires.
Le gallicanisme n'est un moyen de gouvernement que pour une monarchie absolue. Les catholiques l'avaient très [bien compris, dès le règne de Louis- Philippe ; et, au nom même de la liberté, ils proclamaient l'asservissement de la raison à la foi, de l'ordre civil à l'ordre divin. N'est-ce pas le principe même du christianisme ? L'ultramontanisme était seul conséquent, seul viable. Aussi est-ce lui qui, en vertu de sa force, devait attirer et absorber l'éclectisme. Mais quoi ! pour passer à l'ennemi, il fallait renoncer à la révolution, à' cette pâle contrefaçon de la meilleure des républiques, le parlementarisme bourgeois. Ce pas fut fait. Dans l'effarement de 48, les classes dirigeantes, Thiers en tête, se réfugient dans le camp de la réaction ultramon-
l'éclectisme 75
taine ; et là, rue de Poitiers, ils se rencontrent avec la horde des aventuriers et des drôles.
Il ne suffit pas de s'écrier : L'empire est fait I et de 8*en laver les mains. Complices de Falloux, vous Tavez été de Bonaparte, par vos complaisances pour la légende d*abord, ensuite et surtout, par vos liaisons cléricales. Que d'anciens voltairiens vous ont suivi l Une honnête pudeur a pu vous arrêter au bord du fossé bonapartiste ; l'amour de la patrie a pu vous préserver du cléricalisme. Mais rien, pas même votre philosophie (?) qu'on nous promet et qu'on hésite à nous montrer, rien ne palliera vos défaillances de 1848. C'est la coalition de l'éclectisme et de la théocratie qui a fait l'élection présidentielle, énervé la France, autorisé le siège de Rome, livré la République au guet-apens de Décembre ; c'est elle qui a fait l'odieux régime dont la pourriture nous empoisonne encore.
Le second empire ne traita guère mieux la philosophie que le premier. Sans doute il tolérait chez ses amis, ^ les Mérimée et les Théophile Gautier, l'incrédulité sceptique. Que lui importait ? le cynisme était sa nature propre ; la religion, un masque utile, un instrument de règne. Mais il avait peur de la raison, si atténuée fût-elle. En haine de quelques éclectiques restés libéraux ou républicains, Bersot, Barni, Jacques, Vacherot, Simon, Deschanel, Despois, il réduisit la philosophie à la logique ; il n'en gardait que cet art déductif toujours conciliable avec « les faits accomplis. » Il est vrai qu'à l'aide de subterfuges aisés, sous forme d'introduction à la logique, quelques bonnes âmes continuèrent d'écouler leur fonds écossais et, sans attaquer directement le crime et Je parjure, entrelimeivl eivç.OT^ ^-^Tsa»
leurs classes la flamme vague du libéralisme ; mais ils ne ressuscitèrent point les « belles doctrines » ; Téclectisme était mort ; et les jeunes esprits, j'entends ceux que l'empire n'avait pas dépravés, cherchaient ailleurs leur guide.
Les adversaires de réclectisme. — Ultramonlains: de Bonald, de Maistre. — Néo-catholiques orthodoxes : Montalembert, Lacordaire. — Mystiques et néo-catholiques indépendants : Lamennais, Bûchez, etc. Abus des trinités, — Vice commun aux utopies sociales. — Les utopistes : Saint-Simon, Fourier, résumé de leurs doctrines.
Au temps de sa jeunesse et de sa maturité, soit qu'il jouât au novateur hardi et persécuté, soit qu'investi de la direction officielle des esprits, il donnât la réplique, en fidèle compère, au gouvernement bourgeois et modéré, l'éclectisme était tenu en haleine, battu en brèche de tous côtés par des groupes également hostiles à sa conception de l'univers et à son piètre idéal politique ou social.
L'extrême droite nous occupera peu, la droite et le centre guère plus. Nous citerons seulement quelques types. ,
L'apôtre le plus entier et le plus rigide de la théocratie fut de Bonald, auteur de la Législation primitive, le sectaire qui promulgua pour Louis Veuillot et Baudry d'Asson cet arrêt grotesque : « La révolution qui a commencé par la déclaration des droits de l'homme
ne finira que par la déclaiatiûa des droits de Dieu. :?» Plus tard, dans les débats sur la loi du sacrilège, il prononça des paroles qui seraient avouées de nos modernes Syllabistes, et qui n'auraient pas été déplacées dans la guerre des Albigeois! « Dieu est Toffensé, s'écriat-il ; renvoyez le coupable devant son juge naturel. » Deux traits sont à noter .dans la doctrine et dans la conduite de ce métaphysicien de Tabsolutisme ; sa théorie du langage : « Les mots font la pensée » vient de Gondillac (on est toujours de son temps par quelque endroit) ; son adhésion à Tempire, ne lui a pas semblé un démenti à ses principes : exemple qui n'a pas été perdu pour son parti.
« Je n'ai rien pensé que vous ne l'ayez écrit, disaitil à Joseph de Maistre ; je n'ai rien écrit que vous ne l'ayez pensé. » Mais un talent supérieur, un esprit plus acéré font lire encore les Soirées de Saint-Pétersbourg. Une étude de M. Merlet (1) sur ce Vendéen piémontais, plus papiste que le pape, nous présente successivement les différentes faces de ce personnage original, et très surfait, qui est devenu le parangon du cléricalisme moderne. Elle est curieuse et amusante pour ceux qui, sans prendre au sérieux la réthorique de ce brillant sophiste, savent goûter, à leurs moments perdus, un paradoxe ou un lieu commun richement développé. En somme on n'en retiendra guère que le joli panégyrique du bourreau, qui pourra être utilisé par quelque malin partisan de la concurrence vitale et de la sélection.
Des purs ultramontains nous passons aisément aux catholiques libéraux. Le Syllabus a pris la peine, bien
(1) Tableau de la Htléralure française. —(1800-1815), Didier, in-8».