‹ La renaissance du matérialismeChapitre 22 sur 114 · LA PHILOSOPHIE DE TOUT LE MONDE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE TOUT LE MONDE

des sons ; historiens qui ciierchent la direction des destinées humaines; orateurs qui mesurent leurs pensées à l'intelligence et aux passions de leur auditoire ; hommes d'État qui supputent la quantité de progrès ou de réaction compatible avec les mœurs présentes; romanciers qui amusent la foule de leur personnalité ou de ses aventures possibles et impossibles; industriels absorbés par leurs machines ; commerçants, agriculteurs, qui s'occupent de monnayer la soie, la farine et leur temps ? enfin, masse indifférente et affairée qui, à ses heures de loisir, se contente de regarder couler Teau et la vie ?

Tout ce monde en quête de gloire, de puissance, de fortune ou de repos se soucie peu de métaphysique. S*il a été bourré de la philosophie de collège, il s'est hâté de Toublier; il feuillette par hasard les gros livres quand ils ne sont point trop rébarbatifs; il dédaigne ou raille les utopistes ; il ne connaît de Fourier que la fameuse . queue voyante, et de Ménilmontant que l'œil fascinateur du PÈRE, ou les gilets-plastrons lacés dans le dos. Cependant, il ne peut s'isoler du milieu où il s'agite, de l'atmosphère qu'il aspire. Les idées qui flottent en dissolution dans l'air pénètrent et imprègnent les cerveaux ; elles n'y restent pas tout entières, mais elles y laissent leurs particules essentielles. Ces résidus s'y combinent à doses inégales et variables, en nuances vagues et moyennes, peu nombreuses, d'ailleurs. Il se forme ainsi une philosophie de tout le monde, plus ou moins inconsciente, où se retrouvent — qui s'en étonnera — les deux ou trois éléments communs aux doctrines consacrées et aux systèmes excentriques, mais d'autant plus saillants qu'ils sont dégagés de tout corollaire, de tout ce contre-point harmonique ou dissonant où les noyeul \e?> ^\i\\o^Q^^'^

de profession. En somme, c'est là qu'apparaissent le plus nettement les caractères généraux de la pensée entre 1815 et 1848 : religiosité, panthéisme mystique, christianisme humanitaire, répondant aux trois termes acceptés du grand problème- : Dieu, l'univers et l'homme.

La poésie a été la langue naturelle des mythologies. Elle est en effet la forme de l'anthropomorphisme qui est le fond de toute religion. Gomme elle anime et humanise tout ce qu'elle touche, elle crée, aux époques d'ignorance et d'illusion, les dieux, les demi-dieux et leurs aventures; c'est elle qui donne la vie et le corps aux entités personnifiées. Un temps vient sans doute où elle cesse de croire aux métaphores, où elle applique l'image à. la pensée comme un artifice ingénieux qui éveille et séduit l'esprit. Le poète est un artiste qui demande ou qui rend aux langues leur énergie native, leur essence originelle ; car il n'y a pas un mot qui n'ait été une métaphore, pas une proposition qui n'ait été et ne puisse redevenir une suite de métaphores; et c'est bien pourquoi la poésie est immortelle et bienfaisante, et utile : sa fonction étant le rajeunissement continu du langage. Par là, sa cause se sépare de celle des religions ; les mythes qu'elle a inventés périssent; mais ce qui ne meurt pas, c'est le besoin de l'expression anthropomorphique.

Est-ce diminuer la dignité de la poésie que d'en dégager le véritable caractère et le principe vital ? Nous ne la pensons pas. Il ne semble point cependant que les plus illustres poètes, ceux qui ont le plus brillamment et le plus utilement pratiqué leur art, aient jamais compris avec netteté ni la nature même de la poésie, ni l'office dont ils s'acquittaient avec tant d'éclat. Pour la plupart d'entre eux, la poésie est restée une sœur de la religion,

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