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LE DIEU DES POÈTES

inséparable de la foi, du sentiment, du vague à Tâme. Ceux qui, d'ailleurs, auraient pu concevoir la plus juste définition de la poésie, les classiques, ont été les plus minces et les plus plats des poètes. Aussi les romantiques, les restaurateurs de la langue moderne, ont-ils été amenés, tout naturellement, à prendre le contrepied de leurs censeurs. Gomme ils trouvaient dans leurs précurseurs, les Rousseau, les Bernardin, les Chateaubriand les éléments d'un vocabulaire plus riche et plus beau, ils ont accepté d'eux les idées avec les formes. La restauration de la monarchie, et plus encore les efforts de nos historiens pour faire revivre en sa vérité le moyen âge inconnu, la passion du féodal et du gothique, le besoin de rattacher la poésie française à ses origines du xv® et du XVI* siècle, tout contribuait à jeter la nouvelle école dans Tarchaïsme. La révolution romantique a commencé par une réaction.

Qu'on étudie l'œuvre immense du plus grand génie poétique de ce siècle, de celui que la postérité place, sans attendre la consécration de la mort, à côté d'Homère, de Shakespeare et de Goethe ; mesurez la distance qui sépare les Odes et Ballades des Feuilles d'automne^ et les Voix intérieures des Châtiments et de la Légende des siècles. Ecartez le point de vue littéraire, et les préférences que chacun peut conserver pour telle . ou telle période de ce style et de celte langue à l'épanouissement indéfini. Ne considérez que la marche progressive d'une pensée toujours au niveau ou en avant du mouvement intellectuel et social. Vous constaterez au début la prédominance du catholicisme et du royalisme les plus accentués. Puis, de phase en phase, l'horizon grandit ; l'épopée impériale, l'émancipation de la Grèce et des

peuples, rinslinct de la liberté, la vision, puis la vue claire et nette de la République, de l'universelle fraternité, se succèdent, tout en s'associant, dans ce puissant et merveilleux cerveau. Rien de plus noble que cette perpétuelle ascension vers la lumière.

Eb bien ! si tenace est l'empreinte du milieu moral où l'esprit s'est formé, que ni le développement du sens historique et politique, ni l'exil, ni la science, ni le frottement des générations émancipées, n'ont sensiblement modifié le vieux fonds philosophique de 1820 et de 1830. Le catholicisme, le christianisme même ont pu être à peu près éliminés : ce sont^ des formes ; mais le mysticisme panthéiste et humanitaire, la religiosité compliquée de biblisme sont restés, restent et resteront. Jusqu'au dernier souffle, la Bouche d'ombre lancera ses appels à l'infini, au dieu des métempsychoses, à l'impeccable providence. Ce n'est plus le S.eigneur qui cause avec le nuage de feu, le manieur de tonnerres, mais c'est toujours un substitut de Jéhova, de Taaroa, un manitou formidable opérant dans l'insondable. Victor Hugo a tant usé de Dieu et de tous les synonymes connus et inconnus du dit, qu'il ne peut s'en séparer ; il y perdrait trop de vers magnifiques. Le lecteur à venir respectera cette fidélité touchante du génie envers un vieux compagnon de route. Le maître marche impassible à l'immortalité, emportant dans un pan de sa robe le fétiche dont le poids eût accablé de moindres épaules. L'ancien des jours n'est pas un camarade si inoffensif. Il faut savoir s'en servir, et ne s'y point asservir.

Vous rappelez-vous ce vieillard de la mer, ou de la mort, dans les Mille et une nuits, et comme il saute sur le dos de Sindbad? Sindbad l'enivre et lui casse la tète.

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