‹ La renaissance du matérialismeChapitre 24 sur 114 · LE DIBU DES POÈTES · texte numérisé non relu

LE DIBU DES POÈTES

Mais combien d'autres ont succombé aux étreintes de ses genoux obstinés I Victor Hugo le dompte et le tient en laisse. Il énerve et anéantit Lamartine. Des Méditations à la Chute cTun ange, en passant par les Harmonies, par Jocelyn et les Recueillements, on sent à la fois et se resserrer la pression fatale et se détendre, se délayer, s'appauvrir l'inspiration et le style. C'est Dieu qui a frappé Lamartine d'une précoce vieillesse, et qui donne leur aspect suranné, démodé, aux productions du mélodieux charmeur. Les gens de mon âge garderont toujours un souvenir reconnaissant à l'admirable lyrique, au chantre noble et vague de l'amour, dont les rêveries mélancoliques ont ému et charmé leur jeunesse. Mais ils ont cessé de le relire ; quand ils rouvrent aux plus belles pages, aux vers les plus doux, ces Méditations si justement admirées, ils cherchent vainement le prestige ancien. La vie a disparu, elle s'est évaporée, ne laissant dans la limpide enveloppe des stances que le vide de la pensée. Les vers les plus profonds sonnent creux ; ils ne présentent plus de sens appréciable :

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des deux... Le soleil des vivants n'éclaire plus les morts... Un ciron vaut un monde, ils ont autant coûté.

Expression parfaite de banaUtés fausses. Et le livre reprend pour longtemps sa place sur le rayon poudreux. Ainsi tant de précieux dons, la facilité du génie, la fluidité du style, le coloris séduisant des images, l'éloquence, la générosité, le courage civil — et cette rare clairvoyance qui a préservé Lamartine du culte napoléonien -^ rien n'a pu prévaloir contre la néfaste influence de la routine mystique et du spiritualisme vulgaire.

Que les temps sont changés/ Ce qui, aujourd'hui, nous éloigne et nous refroidit était alors la grande attraction, Tardent foyer d'enthousiasme et la source de gloire. La providence, Timmortalité de Tâme, la justice de Dieu, l'éternel problème du bien et du mal, toutes les rhapsodies reléguées maintenant dans les discours du trône, les harangues de collège et quelques recoins universitaires, n'étaient pas seulement la fleur des moyens oratoires, l'accompagnement obligé de toute poésie; c'était aussi la constante préoccupation des esprits élevés, des têtes sérieuses, des honnêtes gens de toute condition. Les plus sceptiques, les plus incrédules en étaient hantés. Hégésippe Moreau a son quart d'heure de dévotion. Musset aime Bidi, Khoda lui paraît un bon sire ; sa très faible pièce V Espoir en Dieu se termine en prière. Il dit bien : « 0 Christ, je ne suis pas de ceux... »; mais il s'écrie aussi :

Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu ?

Dieu est chez lui une sorte de superlatif pathétique, dont il abuse presque autant que Victor Hugo. Il croit ajouter quelque chose à la force de la pensée quand il nous parle de « lèvres qu'un baiser vient d'unir devant Dieu », et qu'il nous lance ce trait suprême :

J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle Et je l'emporte à Dieu.

Il est convaincu qu'il se comprend; qu'il est compris, — et il l'est. 0 vertu des mots ! «. L'infini le tourmente » ; le plus inofl'ensif et le moins abstrus des adjectifs, un concept utile, à tout prendre — et rien de plus — lui apparaît comme une réalité, comme un abîme vertigineux, —

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