‹ La renaissance du matérialismeChapitre 25 sur 114 · LE DIBU DES BONNES GENS · texte numérisé non relu

LE DIBU DES BONNES GENS

ce n*est pas assez ! — comme un je ne sais quoi d'impersonnel et de puissant qui séjourne en cet abîme imaginaire.

Gomme ce trou que voyait devant lui je ne sais quel philosophe, la génération d'Alfred de Musset voit et cherche partout l'infini. C'est une hallucination épidémique. Le délicieux poète, qui n'est plus, quoi qu'on aille débitant, le poète de la jeunesse, accole l'infini aux choses les plus finies et définies ; l'amour, oui l'amour, le fait le plus ordinaire, le plus animal de l'espèce humaine, un des plus forts mobiles, mais non le plus noble, des actions et des pensées, lui donne le sentiment de ce prétendu infini. Ce jargon, je le sais, à cours encore, mais à l'état de formule usée. De quelles divagations n'est-il pas le résidu I

Mais laissons les subtilisants et les raffinés du vague à fàme. La masse se contente, avec Béranger, du dieu des bonnes gens :

Il est un Diou, devant lui je mMncline,

et tout est dit. N'en croyez rien ; cette foi succincte n'en est que plus profonde. Tout le poulailler tressaille quand l'orphelin triomphant jette au cintre le monotone : « Merci, mon Dieu ! ». Pas un dramatuge, pas un romancier populaire qui ne prodigue cette exclamation, bien plus , qui n'y croie, et à tout ce qu'elle sous-entend. Pas un qui ne paraphrase ou ne réduise, à l'occasion, la Prière pour tous, ou la Prière de rendant à son réveil. Le matérialisme et l'athéisme sont le lot du traître et du criminel. L'art est un sacerdoce, la musique est une religion, M. Prudhomme est un apôtre. Du haut en bas de l'échelle sociale et intellectuelle, on pontifie, on vénère, on adore. 11 ne s'agit pas de rire. Aussi quelles imprécations pudi-

bondes contre Voltaire ! Le patriarche du déisme, celuilà môme qu*invoque aujourd'hui la métaphysique expirante, est traité d'antéchrist. Il est clair, du moins ; et c'est sa lucidité qui épouvante toutes ces intelligences troubles et crépusculaires.

Nous ne cherchons pas à déterminer, malgré Tattrait d'une pareille étude, dans le catholicisme systématique d'un Balzac, ou sous l'ondoyant mysticisme d'une Georges Sand, la part qui revient à l'universelle manie. Nous ne nous adressons pas aux conteurs à effet, tels que Soulié, aux amuseurs inépuisables, comme Alexandre Dumas. Nous prendrons pour exemple le romancier à thèses, l'ennemi des jésuites, l'anti-clérical , le révolutionnaire socialiste, Eugène Sue, un homme de génie auquel le bon style a manqué. C'est lui qui, plus qu'aucun autre a per-' pétué chez le peuple ce fastidieux christianisme raisonnable, cet encombrant Dieu des bonnes gens. Bonne religion, bonne dévotion, bons prêtres, bons curés, voilà ses invariables auxiliaires contre la cafardise et l'hypocrisie. Et dans ces conceptions, à tant d'égards admirables, les Mystères de Paris ^ le Juif Errant , ce qui a le plus vieilli est précisément ce qui a étendu et propagé le succès. Toujours la marque du temps.

Le peuple entend dire que l'évangile est le fondement de la morale ; on lui fait à son image un Jésus ouvrier, charpentier, communiste, un sans-culotte Jésus, ennemi de la calotte et de l'hypocrisie, un Jésus républicain, vexé et crucifié par les aristocrates. Et comme il y a quelque vraisemblance dans ce portrait hypothétique, la vieille légende rajeunie s'en va partout christianiser la chaumière et l'atelier. A*u profit de qui ? Au bénéfice de l'Église qui exploite sérieusement cette recrudescence, tout comme

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