LE DIEU DES BONNES GENS
au xvi* siècle elle sut tirer parti de la fureur biblique ranimée parla Réforme. N'est-ce pas au nom de ce Christ du pauvre que les bons prêtres arrosent d'eau bénite les arbres de liberté ? N'est-ce pas au nom de ce bon pasteur que l'archevêque Affre tente sa promenade 'insensée dans le faubourg Antoine, et donne sa vie, dont on n'avait que faire, 'pour ses brebis. Émonder un arbre, c'est en réveiller la végétation. Amender le christianisme, c'est raviver la sève du mancenillier religieux.
Retour à la méthode expérimentale. — Bichat, Broussais, les organicistes. — Auguste Comte et le positivisme. — Classification des., sciences. — Déviations saint-simoniennes d'A. Comte : admiration pour l'Église el les Jésuites. Religion et théocratie positivistes.
Le concordat aboutit finalement à la renaissance des congrégations et de la théocratie ultramontaine. Le spiritualisme sentimental et Téclectisme officiel ont pour couronnement logique et ridicule le catéchisme manqué de Victor Cousin. Et cinquante ans après la constitution de Tan III, la révolution de 48 tombe au milieu d'un peuple sans idées nettes, sans principes arrêtés, sans données positives sur l'organisation sociale et la politique républicaine. C'est que tous, réactionnaires et démocrates, bourgeois et ouvriers, fonctionnaires et citoyens, philosophes et utopistes, romanciers, poètes, artistes, industriels, commerçants et magnétiseurs, travailleurs et oisifs indifférents, tous sont, au même titre sinon au même degré, des bondieiisards bondieusant de bondieuserie.
Ce n'est pas à dire qu'à côté et à l'encontre des aberrations mystiques, des radotages sentimentaux, des vieilles routines psychologiques et morales, les écarts de cer—
AUGUSTE COMTB 109
tains esprits audacieux, les découvertes des chimistes et des astronomes, les progrès de la physiologie ne préparassent la revanche de Texpérience. Bichat et Broussais avaient dépassé de loin Cabanis. La querelle des vitalistes et des organicistes, d'ailleurs confinée dans le cercle étroit des écoles médicales, ramenait peu à peu les esprits au vrai dilemme qui se pose entre Tentité et la réalité. Une science dont on savait à peine le nom et qui ignorait sa portée, la linguistique, se fondait sourdement. Quelques fouilleurs curieux, tels que Boucher de Perthes, ébauchaient les premiers linéaments d'une géologie et d'une anthropologie nouvelles. Enfin, un grand penseur, Auguste Comte, échappant (trop tard) aux lisières de Saint- Simon , posait nettement les bases de la philosophie scientifique. Il établissait, avec une approximation suffisante, la succession et l'enchaînement des sciences, replaçait l'homme à son rang dans la nature, parmi les organismes vivants, sur la terre, développant ses facultés propres dans un milieu soumis à toutes les lois supérieures astronomiques, physiques et biologiques. Il montrait que l'histoire est le préliminaire et la substance de toute philosophie, de toute morale et de toute politique. Mais son grand ouvrage , le Cours de philosophie, positive^ n'était familier qu'à un petit nombre d'adeptes ; le nom môme du positivisme était à ce point ignoré du monde officiel, qu'à la fin du règne de Louis-Phihppe , je ne sais quel économiste ou inspecteur universitaire le signalait comme une nouveauté bizarre.
Comte et ses disciples reviendront assez souvent dans ce livre pour que nous n'exposions pas ici des doclrines qui ont si fort contribué au relèvement de la philoso-
MATÉR. k
phie française (1) ? Nous ne signalerons même qu'en passant les caractères généraux et particuliers qui les rattachent au milieu où elles sont nées, et le singulier retour du maître vieillissant aux utopies qu'avait si heureusement abandonnées sa puissante maturité . Du positivisme, en effet, le principe seul, qui lui est antérieur, a survécu, pour être développé conformément aux données progressives de la science ; quant à ses formes, à ses dogmes, à ses applications sociales et politiques , thème perpétuel de querelles de famille entre hérétiques et orthodoxes, tout cela était périssable et périt. La méthode, en partie, demeure ; le système s'effondre, pour n'avoir pas éliminé à temps ce qui date et ce qui vieillit.
Rien de plus certainement athée et matérialiste que la conception positive de l'univers et de l'homme. Mais quoi ! A peine décents aujourd'hui, ces adjectifs étaient encore moins présentables dans le monde de 1830. Auguste Comte récuse donc des épithètes aussi compromettantes. Sa sincérité ne peut faire l'objet d'un doute, mais son ingéniosité a recours à d'étranges expédients. La matériaUsme, dit-il, est cette erreur qui consiste à expliquer des phénomènes d'ordre supérieur par les lois de sciences moins complexes. C'est ce qu'il ap*pelle renouveler le sens des mots — jusqu'à les rendre inintelligibles. Quant à l'athée , c'est un théologien qui nie ce qu'il n'y a pas lieu d'affirmer. Le positivisme renvoie dos à dos le spiritualisme et le matériaUsme, comme exercices de métaphysique ; il ne considère que les faits observables. L'homme étant la mesure de toute chose, la science écarte d'abord tout ce qui dé-
1 Voir noire Philosophie { Bibliothèque des sciences contempo^ raines, Paris, Reinwald, 1879).
AUGUSTE COMTE lll
passe l'observation et la portée de Thomme. Écarter n'est pas plus nier qu'affirmer. Cet aphorisme fondamental de l'école a pu avoir son utilité, en évitant d'efiFaroucher les contemporains éclectiques et chrétiens d'Auguste Comte ; mais il n'est pas plus solide que nouveau ; car il sous-entend et légitime le cercle vicieux de l'idéalisme ; à côté du phénomène, seul accessible, seul susceptible de connaissance, il réserve la place vide et vague du noumène inconnaissable (1).
La définition du matérialisme que nous avons #ésumée ci-dessus révèle une affinité persistante entre Comte et Saint-Simon. Pour s'être accentué surtout dans la seconde partie de la vie d'Auguste Comte, ce vice originel se fait jour déjà dans la hiérarchie des sciences. La hiérarchie, comme on sait, est le mot sacré de l'utopie Saint-Simonienne.
La classification de Comte, une des plus remarquables qui aient été proposées, est sujette à bien des critiques. Préoccupé surtout d'établir moins un enchaînement naturel qu'une stricte subordination. Comte n'a pas vu aussi clairement qu'A faudrait que toutes les sciences, au fond, sont des provinces de la physico-chimie. Mais, s'il est un point qu'il a démontré c'est la dépendance absolue des sciences organiques à l'égard des sciences générales de la nature; il a placé à leur véritable rang la biologie, la physiologie et ses annexes, psychologie, morale, sociologie. En fait donc, il explique les lois particulières de ces sciences plus complexes par les lois dominantes des sciences plus générales. Or il reproche précisément au matérialisme une nécessité qui est inséparable de sa propre doctrine. Pure querelle de
1 Voir plus loin lus Rélicences positivistes.
mots. Les inventeurs de hiérarchies sont susceptibles. Gomme la philosophie de Texpérience, qui englobe le positivisme, juge fort librement la conception personnelle d*un de ses disciples, elle devient suspecte au dogme positiviste, et celui-ci lui lance à tort et à travers Taccusation capitale de lèse-hiérarchie. Rien de plus.
La perfectibilité humaine est un lieu commun que Saint-Simon n*a pas inventé, mais il en a tiré son intuition tout hégélienne du progrès indéfini. Auguste Comte, raf finsflit sur le révélateur qu'il abandonnait , a fait du progrès un dogme absolu ; son progrès est une marée sans reflux, dont chaque flot est en avance sur le flot précédent. Il s*en suit que tout état social est supérieur aux régimes qu'il remplace. Il n'y a ni lacunes dans la destinée, ni recul dans la marche. Tout bon positiviste doit croire aveuglément et professer, sous peine d'hérésie, que la décadence romaine est au-dessus de la démocratie athénienne, le moyen âge barbare incomparablement supérieur à la civilisation antique, et le christianisme aux religions de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce, voire à la religion civile de Gonfucius. De là cette admiration désastreuse pour l'Eglise catholique et la société de Jésus, qui est un article de foi dans les deux groupes principaux du positivisme. G'est encore là un legs de Saint-Simon, mais non le plus funeste. Jusqu'ici les dogmes contestables de Gomte ne portent point d'atteinte au principe même de la philosophie expérimentale. Une observation imparfaite les a suggérés ; l'observation plus exacte et plus profonde les amende ou les écarte.
Mais Saint-Simon ne lâche pas sa proie. Ges défaillances vénielles n'ont pas assez vengé l'apostasie de son ancien disciple ; il guette le moment psychologique ; il attend