AUGUSTE COMTE
qu'une passion sénile ait affaibli les facultés d'Auguste Comte ; il le ressaisit alors, il le contraint à démentir sa doctrine, à renverser de fond en comble sa méthode. Et que voyons-nous ? Texpérience Reniée, l'observation ohjectwe reléguée au second plan ; le sentiment, la foi, le devoir placés au-dessus et en avant de la science, de la philosophie et du droit ; rindi\îdu sacrifié à je ne sais quel Moloch collectif : l'Humanité. Nous assistons à la construction étrange d'une religion athée, avec accompagnement de prières, de sacrements, de culte. Voici une trinité : grand-fétiche. Terre ; grand-milieu. Temps : grandêtre, Humanité ; un pape et une hiérarchie sacerdotale ; enfin une déesse pseudo-chrétienne : la Vierge-mère, la Femme appelée du Père Enfantin I Le positivisme est une religion qui accomplit ses rites obscurs dans une petite chapelle, sur les reliques mêmes de son premier Grand-Lama, selon un calendrier de grands hommes (le herO'Worship de Garlyle), qui s'accorde médiocrement avec l'astronomie et avec l'histoire. Si encore cette invrfn- Con n'était qu'un symboUsme plus ou moins ingénieux I mais elle est le fondement d'une théocratie byzantine , plus intolérable que le joug catholique, innocente seulement parce qu'elle est mort-née. C'est aujourd'hui l'amusement pieux des disciples de la dernière heure. Avec eux elle s'éteindra, après avoir frappé de stérilité quelques belles intelligences.
Cette déviation totale d'un si ferme génie n'est-elle pas un des phénomènes les plus typiques de cette maladie universelle inoculée au xix® siècle par Jean-Jacques, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, aggravée par le concordat, exploitée par la réaction métaphysique et religieuse, qui n'a épargné ni un Lamennais^ ul \ya.
Enfantin, ni un Fourier, qui a infecté les hommes d*État, les poètes, les romanciers, les classes dirigeantes et les masses révolutionnaires, qui enfin possède, trouble, énerve toute la société française, et cela dans le temps où Fenfantement de la République va réclamer la raison la plus libre, l'énergie la plus clairvoyante et la plus sûre d'elle-même ?
Toute philosophie se dénature et, fatalement, s'aigrit en religion ; toute science est office religieux de l'humanité ; toute conception sociale est mysticisme humanitaire. Ajoutez à ce désarroi intellectuel le gâchis politique de 1815 et de 1830, le recul de la Restauration, le piétinement sur place de l'Orléanisme mesquin et, planant sur les campagnes, la légende impériale ; et vous posséderez les conditions et les causes génératrices de tous les faits accomplis durant les cinquante premières années de ce siècle.
Effarement et prostration intellectuelle qui suivent le Deux-Décembre. — Complicité du monde officiel. — Les « ralliés ». — La jeunesse sous le second empire; les petits crevés, graine de cléricaux. — Les indépendants. — Les brasseries et caboulols. — Influence du matérialisme^ allemand et de la théorie darwinienne. — Réveil du matérialisme français : Louis Âssoline, Albert Regnard, Auguste Goudereau. — La Revue Encyclopédique, la Libr$ Pensée, la Pensée nouvelle^ V Encyclopédie générale, — Éclipse du matérialisme en 1871. — La renaissance du matérialisme coïncide avec le relèvement de la France républicaine.
Quand le rappel idiot et inévitable des Bonaparte eut désigné au suffrage universel Théritier douteux de Napoléon, le piètre émeutier de Boulogne et de Strasbourg ; quand la sotte religiosité des vainqueurs de Juin eut rendu possible l'expédition de Eome à l'intérieur; quand la perfidie réactionnaire eut déchaîné une insurrection et une répression qui désarmèrent et découragèrent à la fois le peuple de Paris ; quand Todieuse conspiration des dupeurs dupés de la rue de Poitiers eut livré la République désemparée entre les mains du président-obus, de ses soudards et de ses aigrefins, la France avilie s'abîma dans une prostration muette.
Tous ceux qui avaient pris les armes au nom de la constitution, ou protesté contre le parjure, étaient morts, captifs ou proscrits. La guillotine, le bagne et Texil avaient achevé Tœuvre de la mitraille et du peloton d'exécution. Et la loi de sûreté générale avait Toreille fine; elle entendait même le silence. Le bavardage des affaires et des plaisirs succéda aux discussions et aux théories. Destituée de ses intérêts les plus nobles, la vie se traîna dans les basses régions de la bourse et du jeu. La liberté se réfugia dans la sphère indifférente de Tart. Ce fut Tère du dilettantisme littéraire, et surtout musical. L'amusement des yeux et des sens prima les jouissances de la pensée. Les spécialistes de tout ordre se retirèrent chacun dans son microcosme scientifique, érudit, industriel, à l'abri de toute idée générale ou généreuse, ne sortant de leur isolement que le dimanche pour parler aux courses ou le soir pour lorgner des jambes et s'extasier sur une dissonance ou une fioriture. Ces habitudes malsaines engendrèrent la paralysie intellectuelle et morale dont nous avons tant de peine à guérir.
L'histoire, la poésie, l'éloquence ont posé leurs mains vengeresses sur l'homme et le guet-apens de Décembre ; elles l'ont flétri d'un jugement sans appel ; et cette force des choses, qu'un puissant homme d'État invoquait naguère sous le nom de justice immanente, s'est chargée d'exécuter leur sentence. Laissons donc le coup d'État pour ce qu'il est ; que pouvait-on attendre de ses auteurs, sinon le crime et l'infamie ? Nous avons indiqué les circonstances qui en ont assuré le succès immédiat. Recherchons plutôt les causes qui en ont déterminé et perpétué les funestes conséquences. La plus visible est l'effarement et l'erreur du suffrage universel contraint par l'escamo-