LES RALLIÉS
tage plébiscitaire à prendre indéfiniment la carte forcée. La plus puissante, celle qu'on n'a pas assez mise en lumière, c'est la complicité et la lâcheté des classes dirigeantes. Le honteux exemple donné par l'armée, l'Église et la magistrature a plus fait pour l'empire que la légende napoléonienne.
Gomment la masse populaire, illettrée, inconsciente, aurait-elle eu la vue claire de ses droits et de ses devoirs, quand ses guides naturels se ruaient dans le sang et dans la fange ? Quand les fonctionnaires chargés de protéger, d'appliquer et d'exécuter la loi s'alliaient au criminel contre les victimes ? quand les commissions mixtes traitaient en bandits les soldats de la constitution, en héros les assassins ? Est-ce que l'honneur, représenté par l'armée, est-ce que la providence, que l'Eglise fait parler, est-ce que la justice, déshonorée par la magistrature, est-ce que l'ordre public, garanti par les préfets, est-ce que la sécurité individuelle, dont la police a la garde, n'avaient point proclamé, consacré la légitimité de l'usurpation et le génie du parjure? Est-ce que tous ces gens qui léchaient des bottes de brigand, qui couronnaient ce crâne avachi, n'étaient pas la fleur, l'éUte de la nation, nourris dans les écoles nationales, formés par les maîtres officiels de la science, de la religion et de la philosophie? Est-ce que le peuple, au milieu de ces honnêtes gens, bien élevés, bons maris et bons pères, vases d'élection où les saines doctrines se combinaient en sagesse et en bon esprit, allait discerner quelques cen^ taines d'intrigants et de mauvais drôles. Est-ce que Grosean ou Jacques Bonhomme pouvait en remontrer à son curé, à son juge, à son maire, à ses gendarmes? Panurge a lancé ses chiens, les moutons ont saalé..
Mais cette complicité décisive de la première heure, .
cette curée sans vergogne n'était rien encore. D'année
en année, d'heure en heure, à mesure que le sang se
ressuyait, à mesure .que les tapis, les tentures propres,
les adresses des corps constitués, substituant la stabilité à
la violence, ajoutaient la décence, à la splendeur, un à
un, par petits groupes, les timorés, les scrupuleux, les
artistes à commande, le menu fretin des employés, des
académiciens, des professeurs de morale, de théodicée
ou de grammaire, risquaient un pied dans les salons
douteux, dans les alentours, chez les familiers à demi
frondeurs, et bientôt un genou sur les marches du trône.
Saint-Gratien menait à Gompiègne, aux Tuileries. Une
chasse, un bal, une pantomime, des tableaux vivants! La
joie et la tranquillité des familles. Après tout, ce vieux
sergent de ville au mutisme affable, cette jolie femme au
verbiage niais et bienveillant, c'était le gouvernement.
Fallait-il bouder la France, donner dans le mauvais
esprit ? Pourquoi ne pas perfectionner nos institutions,
hâter l'avènement de l'empire libéral? Voilà la saine
politique : régulariser les faits accomplis; oublier au
besoin les frasques d'Octave pour mieux tirer parti des
« vertus d'Auguste vieillissant ». Et que servent le»
rêveurs d'absolu, les gens du tout ou rien? La vie se
passe; il s'agit de ne pas laisser rouiller les facultés -
lucratives qui peuvent s'employer au service de l'État.
Ah I détestables ralliés, « présent le plus funeste... », deux ou trois douzaines que vous êtes d'impassibles, de sceptiques bons enfants, de sophistes à nuances, vous ne vous avouez pas que votre adhésion modeste au crime et au parjure originel a faussé votre talent, dépaysé pour jamais votre philosophie. Mais vous confesserez moins