‹ La renaissance du matérialismeChapitre 30 sur 114 · LES BRASSERIES · texte numérisé non relu

LES BRASSERIES

fossé, ils demeurèrent sur le bord, les yeux tournés vers les proscrits et les fugitifs, écoutant si, de Gayenne et de Lambessa, la vraie France n'allait pas revenir balayer la Constitution de l'an viii et les oripeaux autoritaires. Avec quelle joie amère ils accueillaient, copiaient, colportaient^ au risque de la prison, les anathèmes vengeurs des Châliments! Il fallut renoncer aux espérances prochaines, végéter sous la cloche de la tyrannie, chercher des consolations dans Fétude.

Mais où échanger les connaissances et les pensées rapportées de la bibliothèque ou de Técole ? Dans les salons? le silence, ou le jeu et la frivolité y régnaient. Où parler, où écrire ? Dans quelques conférences tolérées ? C'est ce que firent les prévoyants, les habiles. Dans les journaux? Mais le Siècle^ VOpinïon, le Temps, pleins, ou envahis, ne répondaient que bien peu aux sentiments de la jeunesse. La sacro-sainte Revice des Beitx-Jifondes, réservée aux Orléanistes et aux ralliés, ne pouvait exploiter que quelques nouveaux. La masse était réduite aux conciliabules, aux relations intermittentes avec trois ou quatre personnalités éparghées par la loi de sûreté générale, professeurs mal pensants, anciens députés et publicistes libéraux. C'est alors que les cafés, plus encore les brasseries, les caboulots honnis des honnêtes gens, rendirent à la France un service inestimable, bien qu'un peu cher payé. Là, tous les soirs, entre les cours, après le repas, commencèrent à se former des groupes, d'abord petits et isolés, mais reliés par une haine et un amour communs, haine de l'empire, amour de la liberté. Là, on se contait à l'oreille les complots avortés, les intrigues de cour, les débauches et les concussions, les hauts faits de la police. Puis, entre deux parties de billard, de dominos ou d'é-

checs, on causait d'art, de science. Aux propos échangés les poètes, les critiques, les politiques, les philosophe! s'étaient bien vite reconnus ; et c'étaient de bruyants, d'in tarissables colloques sur Hugo, sur Musset, sur Balzac e1 Georges Sand, sur Proudhon et Littré. On analysait les nuances de Renan, les systèmes de Taine. Heureux moments de ces sombres années !

La guerre d'Italie, en réveillant la question de Rome^ en rouvrant officiellement, sous prétexte de pouvoir temporel et d'occupation française, la grande discussion sur le cléricalisme et sur la religion, détermina une véritable renaissance de l'esprit public. Il y eut, dans le quartier latin, des essais de journaux et de revues, Rive gauche^ Candide^ Rabelais, feuilles littéraires faute de cautionnement et d'autorisation possible, où l'histoire et la critique couvraient mal des attaques fréquentes au gouvernement et au catholicisme. On comprend que ces entreprises étaient peu durables. La sixième chambre y mettait bon ordre. Parfois la justice dédaignait d'intervenir; la police suffisait. Tel fut le cas, entre autres, de la Réforme littéraire où quelques jeunes s'exerçaient sous la direction bienveillante de MM. Laurent-Pi chat, Reyneau, Despois, Frédéric Morin, Vacherot, etc. Un journal ne vit pas seulement de talent et de science, il vit d'encre. L'encre tarit tout à coup, et le journal mourut. Le monsieur en habit noir, célèbre dans ce temps-là, n'avait eu qu'à passer chez les imprimeurs.

Cependant les criailleries de l'épiscopat commençaient à incommoder l'empire. Celui-ci entendait se servir du clergé, mais non s'y asservir. Il payait volontiers et flattait les chanteurs de Te Deum et les prêcheurs d'obéissance, mais il les tenait en haleine par une conduite am-

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