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LA JEUNESSE INDÉPENDANTE

de MM. Hovelacque et Girard de Rialle, de M. Frédéric Baudry, renseignement si vaste et si solide de M. Michel Bréal, n'étaient pas étrangers aux progrès de la linguistique et de la mythologie compïurée, contrôlaient et complétaient les doctrines de Bopp, Schleicher, Kuhn, Weber et Max Mûller.

Toutes ces nouveautés passionnaient les jeunes esprits. Mais comme les plus libres]et les plus hardis appartenaient, de près ou de loin, à l'école de médecine, les sciences naturelles occupaient le premier plan des horizons nouveaux ; c'est à la géologie, à la physiologie, que notre ^curiosité demandait, et à juste titre, le secret de l'univers et des organismes ; cela dans le temps même où des traducteurs avisés popularisaient en France les vues de Lyeli sur les formations lentes, et de Darwin sur l'origine des espèces. Aucune réponse ne pouvait venir plus à point. Le transformisme, la concurrence vitale, la sélection, si froidement, si aigrement accueilUs par nos Facultés et nos Académies, excitèrent parmi les groupes indépendants un véritable enthousiasme. Tous ceux que le désœuvrement ramenait à la philosophie, tous ceux que la haine du régime impérial insurgeait aisément contre les idées reçues et sanctionnées par le gouvernement et les corps officiels, s'ingénièrent à tirer de la théorie évolutionniste les conséquences les plus hostiles à la reUgion et à la métaphysique. Darwin fut dépassé avant môme d'avoir été bien compris. On sait qu'il a désavoué, -qu'il désavoue encore la remarquable préface où madame Clémence Roger condensait toute la substance du traité de ï Origine des espèces. La traductrice avait vu plus clair et plus loin que son auteur. Un anglais décent peut être un naturaliste audacieux et rester un penseur timide. Bien que ce con-

traste s'observe souvent en France, il y est pour ainsi dire superficiel, affaire de circonstance et d'intérêt immédiat. Mais, au fond, notre esprit répugne à ces hésitations et à ces compromis. La tendance aux généralisations hâtives, qui nous a été si souvent reprochée, à raison et à tort, nous pousse droit aux conclusions dernières. Du premier coup nous avions accepté Taphorisme formulé depuis par Haeckel : ce qu'est l'hypothèse de la gravitation dans l'ordre sidéral, l'évolution l'est dans l'ordre zoologique ; et nous y ajoutions que le transformisme et la concurrence vitale éliminaient de la philosophie les causes finales et la providence aussi sûrement que le mot de Laplace les avait bannies de l'univers. Dieu désormais était inutile sur la terre co^^ne au ciel.

Tels étaient, vers 1863, dans la majorité de la jeunesse émancipée, sociaUste, républicaine ou simplement frondeuse, les études, les opinions, le sujet constant des entretiens. Ces idées couraient, flottaient dans l'air, se posant çà et là dans un article de journal ou de revue. La cohésion, la fixité leur manquaient. Un homme rêva de les ordonner, de les lier en faisceau solide , et d'y appuyer une conception nouvelle et complète de la philosophie, de la morale et de la politique. Les hasards de la vie ont abstinément enrayé son activité infatigable. La brutalité de la mort est venue lui arracher des mains son œuvre interrompue. Mais tant que nous vivrons, nous ne laisserons oublier ni sa courageuse initiative, ni sa conviction robuste , ni la part qui lui revient dans le mouvement de la pensée contemporaine.

Nous avons résumé ailleurs (1) la vie et les travaux de

(1) Tome II des Chefs-d'œuvre de Diderot^ Préface ( Colleclion JaDnet-Picard).

ASSBLINE ET REGNARD 127

Louis Asselîne, essayant de saisir le caractère et les nuances de cette physionomie originale ; nous avons énuméré ses entreprises , ses espérances , ses échecs , les obstacles qu'il a rencontrés et ceux qu'il s'est créés lui-même. Nous ne referons point ce tableau. Il suffira de rappeler brièvement qu'il a eu la noble ambition de recommencer l'œuvre de Diderot, de défondre par la polémique les conclusions tirées de rexpérience, de constater dans une encyclopédie l'état des connaissances humaines à notre époque, de fonder définitivement le matérialisme sur la science. Ce but lui était commun avec un petit groupe de jeunes gens, médecins, savants, artistes et lettrés ; mais je ne crois pas qu'aucun de ses collaborateurs conteste qu'il ait été le centre, le lien, l'âme de leur société.

Avec Asseline, le plus en vue des jeunes matérialistes était alors Albert Regnard, auteur d'un brillant recueil d'études sur les sciences naturelles, étudiant que ses hardis propos au congrès de Liège avaient fait bannir des Facultés de médecine. Tous deux, ils réussirent à organiser la rédaction d'une Revue dont le titre disait toute leur pensée, la Revue encyclopédique. Le premier numéro déplut à 3ame police ; le second, prêt à paraître, fut lestement intercepté. Dans l'air vicié des cavernes, le premier feu s'éteint : le miasme ne se rend pas si vite ; il y faut plus d'une fusée ; et les fusées coûtent assez cher.

Sur ces entrefaites, un autre ami de la lumière, Auguste Coudereau, avec une générosité qui a droit à notre reconnaissance, apporta ses économies, un imprimeur se risqua ; et, sous forme de journal hebdomadaire à bon marché, le mince capital fut jeté dans l'antre malsain de la routine. Le feu, cette fois, brûla dix-neuf semaines (1866). Il fallut

128 PARTIE L — RÉACTION MÉTi^HYSIQUE

voir la nuée de hiboux, de chauves-souris, de moustii Tous les hôtes du lieu étaient en révolution. Les s ments, les injures, les lamentations, se croisaient avt éclats de rire. La discussion courtoise n'est guèr mise avec certains énergumènes. Aux cris d'alarme, citations fausses du piètre compilateur Dupanloup, éjaculations poissardes de Veuillot, nous répondions un autre ton qu'aux arguments tels quels de la j

Conscience ou de VOpinion nationale. Une correctic peu forte administrée aux cafards par Regnard exai la clique. Les délations de Veuillot mirent le parqu< demeure de châtier les ennemis de la religion et société. Sur le réquisitoire d'un substitut qui a figui crois, dans le pseudo-ministère Rochebouet , l'iUusti plaisant Delesvaux rendit le jugement d'usage. Et finit par la prison pour le gérant et l'imprudent rédac En droit, le journal, par hasard, ne se trouvait pas primé ; en fait, la Libre Pensée avait vécu. Mais le si ne se mesure pas toujours à la durée. L'humble joi n'avait point manqué d'efficacité ; il avait détermin courant dans l'opinion, mené la campagne des ent ments et des mariages civils. Son titre enfin a passé la langue avec un sens précis et défini. La feuille-a disj la chose et le mot sont restés.

Ce n'était pas le moment de poser les armes. Une f souscription jointe à nos bien modestes ressources remirent sur pied, et le 19 m ai 1867, la. Libre Pensée suscita dans la Pensée nouvelle. Les titres ont leur va et celui-ci était juste, soit comme allusion à la nou vie de l'organe défunt, soit comme défi aux vieilles trines. La méthode expérimentale, le matérialisme sci fique seraient-ils anciens comme le monde, ils seront

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